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CHAPITRE VII

Importantes déclarations de M. Canovas del Castillç à propos de l'insurrection des Philippines et de Cuba.

• M. Canovas del Castillo a bien voulu, le 10 mars 1897, avec une amabilité charmante, m'accorder une longue entrevue dans son cabinet du Palais de la Présidence, et je suis heureux de pouvoir en donner le compte-rendu fidèle. J'ai trouvé le grand homme d'Etat en excellente santé, toujours supérieur aux plus graves difficultés de la politique, dirigeant du fond de son fauteuil toutes les affaires de son pays, connaissant tout, lisant tout, jugeant tout et accomplissant le plus écrasant labeur qu'ait jamais supporté le chef d'une grande nation. Le président du Conseil des ministres d'Espagne donnait alors au monde entier l'extraordinaire

et admirable exemple du degré de puissance auquel peut atteindre le génie politique soutenu par une volonté inébranlable. *

— Je çrois^m'a dit le président du Conseil, qu'un grand changement s'est accompli depuis deux mois dans la situation politique, et que nous pouvons envisager maintenant avec confiance l'issue pacifique et la solution définitive de toutes les questions qui pouvaient auparavant nous inspirer des craintes. Je ne veux, certes, point dire que toutes les difficultés sont surmontées , principalement les difficultés financières ; mais je crois que nous avons traversé 'es plus mauvais, pas.

Ainsi, les nouvelles que je reçois des ^Philippines sont plutôt encourageantes ; les troupes espagnoles, dirigées par le général Polavieja *, ont commencé brillamment l'attaque des rebelles dans la province de Cavité, et. le succès n'est pas douteux. Dans quinze jours ou ua mois, j'espère que la province de Cavité sera complètement reconquise et on pourra dire alors que l'insurrection des Philippines a vécu. Le reste

* — Cet article a été publié dans le Journal et reproduit par beaucoup de journaux en Europe et en Amérique — Note, de l'éditeur.

* — La démission du général Polavieja ne doit être attribuée qu'à F état déplorable de sa santé et ne pouvait avoir aucune influence sur les résultats de la campagne poursuivie par les colonnes espagnoles. — (Note de l'auteur).

des îles est, en effet, presque complètement calme : Cavité est le seul foyer dangereux de l'insurrection. Je ne suis vraiment pas de Favis de M. Silvela aujsujet des abus de l'administration espagnole aux Philippines : M. Silvela est très bon et il accorde du crédit à tous les racontars qu'on lui fait. J'estime, au contraire, que l'Administration aux Philippines a été, jusqu'à ce jour, très paternelle à l'égard des indigènes et qu'on a péché plutôt par un excès de confiance envers eux que par un excès de sévérité. Nulle part en Asie, ni au^Indes, ni à Java, ni dans vos colonies d'Indf-Ghine, les indigènes ne jouissent d'un régime aussi doux, aussi bienveillant qu'aux Philippines. L'indigène* des Philippines est placé devant la Loi sur le même pied que l'Espagnol; il y peut devenir prêtre et une grande partie du clergé des Philippines est d'origine indigène ; il peut, devenir officier dans l'armée espagnole et passer avec son grade des colonies dans la métropole. On a considéré les indigènes des Philippines comme les égaux des Espagnols et, s'ils ont été égarés et lancés dans l'insurrection, il faut l'attribuer à notre attitude trop confiante et trop débonnaire qui a permis aux métis des Chinois de tramer des complots contrôla souveraineté de l'Espagne, Car, chose curieuse, aux Philippines, les métis de Chinois et d'indigènes nous sont des ennemis mortels, tandis que nous

n'avons jamais eu qu'à nous louer de la conduite loyale des métis d'Espagnols et d'indigènes. EH ces métis de race chinoise sont aux Philippines les plus riches et les plus industrieux ; ils ont hérité des Chinois Famour du lucre et le goût du négoce. Parmi les fauteurs de l'insurrection qu'on a été obligé de fusiller, il y avait des métis chinois qui étaient plusieurs fois millionnaires. C'est pour servir les desseins ambitieux et inavouables de ces métis, que les malheureux indigènes ont, été poussés à la révolte.

Ce n'est pas du tout au régime despotique de l'administration et à la tyrannie des moines qu'il faut l'attribuer. La tyrannie des moines îî Gela me fait rire. Les moines remplissent avec mansuétude aux Philippines leur ministère sacré d'évangélisation et .de civilisation ; ils s'efforcent d'amener à l'Eglise catholique ces indigènes idolâtres, à l'esprit borné, et leur propagande est faite de bonté et de charité. Ils ne sont pas riches de capitaux, comme on l'a dit ; ils possèdent seulement quelques graùdçs propriétés où ils apprennent la culture aux indigènes ; mais ils sont si peu redoutés, leur influence est si peu puissante, qu'ils ont été les premières victimes de l'insurrection et que, vivant sans défense et avec confiance aii milieu des indigènes, ils ont été massacrés par les insurgés. Nous devons être reconnaissants aux moines de leurs efforts pour catéchiser ces

populations primitives qui ont besoin des lumières etdes secours de la religion chrétienne , c'est, d'ailleurs, grâce a un moine que nous avons eu connaissance tiu complot tramé, contre PEspagne, par les rebelles. Mais cette insurrection qui se préparait depuis près de deux ans, dans l'ombre, n'a été dénoncée à un Père, par une enfant, que deux jours avant l'explosion : c'est la meilleure preuve de l'abandon et de la confiance absolue qu'avaient les moines, car, s'ils avaient pris des précautions dictées par la méfiance, ils auraient connu beaucoup plus tôt les iftenées des agitateurs. $

Il ne sera pas nécessaire de faire aux Philippines des réformes comme à Cuba ; il n'y a d'ailleurs aucune comparaison possible entre Cuba et les Philippines. Il suffira d'avoir aux Philippines une Administration très vigilante et très prudente, d'éviter tous les abus et aussi toutes les faiblesses ; nous continuerons à donner aux indigènes un régime paternel et bienveillant, mais qui ne sera ni sévère, ni débonnaire. ,

Les réformes a Cuba

Nous parlons ensuite des réformes publiées par la Gazette et qui sont, on le sait, l'oeuvre de M. Canovas del Caslillo.

— J'ai toujours répété, me dit M. Canovas

que le triomphe de nos armes à Cuba serait suivi de l'exécution' de réformes très libérales. C'est donc en poursuivant le plan que je me suis tracé dès le début et afin de ne laisser subsister aucune équivoque sur mes intentions, que j'ai publié les réformes. Elles ont été bien accueillies en Europe et aux Etats-Unis ; on y a vu la preuve de la bonne volonté du gouvernement espagnol, de son désir de donner satisfaction aux légitimes aspirations de ses sujets cubains, de leur rendre justice sans tenir compte de leurfe égarements passagers. Quelques journaux des Etats-Unis ont dit que jamais Gomez n'accepterait les réformes ; mais je n'ai jamais eu la prétention de faire accepter ces réformes par les chefs de bande qui nous font à Cuba une guerre odieuse d'embuscades et de brigandages. Ce n'est pas à ces aventuriers que le gouvernement espagnol entend accorder la moindre concession ; ils ont voulu la lutte, ils seront réduits par les armes. C'est à la masse des Cubains, aux esprits sages et sérieux, à nos sujets loyaux que les réformes s'adressent, et de tous les points de Cuba je reçois des preuves de la gratitude et du contentement avec lequel on a accueilli les réformes. Ceux que cette poignée de fauteurs de 'désordres, qui rêve aujourd'hui l'indépendance de Cuba, a cherché à tromper, à faire sortir de leurs devoirs,, de leur loyal attachement à la mère-

patrie, peuvent voir, aujourd'hui, que l'Espagne est toujours la nation généreuse, prête à faire le bien pour le mal, prête à passer l'éponge sur le passé et désireuse seulement de donner aux Cubains un régime de liberté et de bonheur, une ère de "prospérité et.de richesses. Tous ceux qui aiment vraiment Cuba comprendront maintenant que leur seul et unique intérêt est de se grouper autour de nous et de seconder de toutes leurs forces les efforts du gouvernement espagnol pour la pacification de la grande île. On insinue maintenant que je reculerai indéfiniment la date de râpplicstion des reformes, que leur publication est une simple manœuvre politique; C'est une infamie : je ne promets jamais sans tenir ; les réformes solennellement données seront appliquées le plus tôt possible, le plus libéralement possible. Ii ne dépend pas de moi de fixer une date, mais, dès que le gros de l'insurrection aura été vaincu et détruit par le général Weyler — (et j'ai lieu de croire que d'ici à la saison des pluies ce sera une oeuvre accomplie), — nous entrerons dans la période d'application des réformes. Si même quelques bandes isolées de brigands continuent à battre la campagne, on leur donnera la chasse sans se laisser distraire de l'application des réformes. L'important, c'est d'en finir avec l'insurrection organisée : une fois celle-ci vaincue, la destruction des dernières bandes ne sera plus qu'une

mesure de police et cinquante malandrins ne pourront faire croire à la révolution de tout un peuple.

Si, au point de vue politique, les réformes donnent aux Cubains une grande liberté, une autonomie conciliée avec le respect de la souveraineté de l'Espagne, au point de vue économique, elles leur accordent aussi de grands avantages. Ils feront eux-mêmes leur tarif des douanes, et leurs relations commerciales seront basées sur des traités de commerce spéciaux aux Antilles : la seule chose qui nous concerne, c'est une protection de 35 0[0 qui sera accordée à certains produits de l'industrie espagnole. Et j'ai la conviction qu'il sera facile, avec de la bonne volonté de part et d'autre, de concilier les intérêts de notre colonie et ceux des fabricants de Catalogne. Les réformes, au point dé vue économique sont très bien accueillies à Barcelone: dernièrement encore, une commission de grands industriels catalans est venue me féliciter des réformes et me remercier ; certains voeux m'ont été soumis, mais touchant des points de détail, et, en général, les industriels sont contents des réformes. Ce chiffre de 35 0[0 de protection est même un maximum qui ne sera nécessaire que pour quelques articles et les membres de la commission de Catalogne me déclaraient eux-mêmes qu'ils se contenteraient pour bien des produits d'une protection

de 10 ou 15 0[0. Les intérêts des Cubains ne sont nullement, d'ailleurs, en opposition avec ceux des industriels espagnols : les Etats-Unis sont le marché naturel des produits de leur agriculture, mais les relations commerciales de Cuba et des Etats-Unis n'ont jamais été meilleures que sous le régime du fameux bill Mac-Kinïey ; le traité qui réglait alors les échanges commerciaux de notre colonie avec les Etats-Unis a été dénoncé par les Etats-Unis eux-mêmes. Jusqu'à ce moment, aucune ouverture ne m'a été faite directement, ni indirectement, par le gouvernement des Etats-Unis, pour la négociation d'un nouveau traité de commerce: je ne sais pas du tout quelles sont les intentions à ce sujet de M. Mac-Kinley.

Nous verrons ; mais ce que je sais et ce que je puis vous affirmer, c'est que nous sommes, en ce moment, parfaitement d'accord avec les Etats-Unis, et que la période de tension et de craintes d'un conflit est bien loin de nous. On oublie vite les dangers passés ; mais si on compare la situation présente de l'Espagne à celle d'il y a trois mois, on ne peut que se féliciter et envisager l'avenir avec confiance. »

M. Canovas del Castillo sourit des bruits de crise ministérielle que la presse espagnole répandait à cette époque; il n'y avait pas de dissension dans le cabinet qu'il présidait et, même dans son parti, il ne rencontrait pas d'op-

position. Une crise, si elle était survenue alors, n'aurait pu être que tout à fait partielle; mais rien n'autorisait à la prévoir, tout au moins avant le moment où il s'agirait d'appliquer les réformes à Cuba. « Quand les journaux, me disait M. Canovas en souriant, n'ont pas de nouvelles importantes à donner aux lecteurs, ils publient des racontars, des suppositions. Ce n'est pas méchant et ça les amuse ; mais il faut prendre ces indications fantaisistes pour ce qu'elles valent. »

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