CHAPITRE VIII
A propos de l'autonomie de Cuba
« Je veux, disait M. Canovas, donner sincèrement.l'autonomie à Cuba, mais je veux aussi fermer les portes à l'indépendance. » C'était sagement parler et les réformes décrétées et appliquées par le parti conservateur semblent de nature à réaliser ce dessein.
Le parti libéral ne s'est pourtant pas déclaré satisfait de ces réformes et a proclamé tout dernièrement un nouveau programme, réclamant une autonomie plus complète pour Cuba, programme plus libéral encore que celui de M. Labra. Il est vrai d'ajouter que, dès que M. Moret et M. Sagasta ont manifesté leur intention de donner à Cuba une entière autonomie, de graves divergences d'opinions se sont fait jour dans le parti libéral et l'autonomie absolue a rencontré de nombreux adversaires*
Le 10 mai, à l'inauguration du Cercle libéral, M. Sagastaa prononcé un discours dans lequel, après avoir annoncé qu'il se réservait de faire des déclarations plus explicites devant le Parlement, il déclara que le parti libéral avait facilité au cabinet tous les moyens possibles pour arriver à un résultat dans les guerres coloniales. Selon lui, il était nécessaire de dissiper le préjugé de ceux qui prétendaient^que le parti libéral n'a point de politique coloniale, dette politique, essentiellement réformiste, a été définie dans la loi votée avant l'insurrection ; le parti libéral eût voulu la voir appliquer malgré le soulèvement pour mieux mener de front Faction diplomatique et politique. L'armée vaincra, mais l'oeuvre de la pacification ne saurait être consolidée sans la sincérité de l'autonomie. Telle était le 10 mai dernier l'opinion de. M. Sagasta.
Le 14 juillet, les membres du parti républicain fédéral ont célébré à Madrid l'anniversaire de la prise de la Bastille. M. Pi y Margall, chef du parti, a dit que l'évolution de tous les partis en faveur de l'autonomie vient donner raison au parti fédéral. Il a émis ensuite l'avis que, si la question de Cuba ne peut se régler par les moyens pacifiques, il faut déclarer l'indépendance de Cuba. M. Pi y Margall estimait également qu'il faut accorder aux Philippines leur autonomie.
Dans un meeting organisé par le parti libéral à Saragosse, M. Moret, ancien ministre, a prononcé un discours très violent contre le gouvernement conservateur. Il a critiqué le système employé dans la campagne de Cuba et la solution apportée à la dernière crise. L'orateur a déclaré que les libéraux veulent proclamer l'autonomie à Cuba.
Ainsi voilà les républicains et les libéraux d'accord, semble-t-il, au sujet de l'autonomie de Cuba. Mais ce principe d'autonomie absolue rencontre des adversaires éloquents dans le sein du parti libéral. Le 14 juillet 1896, M. Maura, un des chefs les plus remarquables du parti, disait aux Gortès : « Pour moi l'autonomie n'est pas convenable pour Cuba, elle n'est pas convenable pour conserver l'intégrité de la patrie ».
Toujours désireux de laisser parler sur cette grave question de plus autorisés que moi, je trouve dans le Eêraldo de Madrid, le grand journal si habilement dirigé par M. Ganalejas, ancien ministre de la justice et un des chefs les plus influents du parti libéral, un très intéressant article que je vais résumer ci-dessous.
« En citant dos textes, dit le Héraldo, nous avons démontré comment, à de très rares exceptions, les hommes illustres qui, depuis le commencement du siècle jusqu'à ce jour, soit à la tribune,, soit au Parlement, soit sur les bar-
ricades, ont défendu pour les introduire dans notre législation les principes démocratiques, se sont toujours déclaré ennemis résolus, irréconciliables de Y autonomie antillane et partisans décidés, enthousiastes de Y assimilation, jamais du statu-quo ; assimilation qui, loin de les empêcher, prépare les grandes réformes économiques et politiques, celles qui ne relâchent pas, au risque de les rompre, les liens entre la nation et les Antilles. '■■•".
« Il faudrait plusieurs numéros du Héralêo pour publier le texte de tous les discours et articles dans lesquels les principaux démocrates, monarchistes et républicains, avant, pendant et après la révolution de septembre, ont repoussé avec violence le dogme autonomiste. On pourra lire aussi dans les Diarios de Sesiones les listes des votes nombreux par lesquels presque tous les personnages démocrates et progressistes ont exprimé, à diverses reprises, leur opinion contraire , non seulement aux solutions, mais même aux simples tendances autonomistes.
« En 1880 les démocrates progressistes discutèrent le fameux programme-manifeste du 1er avril et, comme presque tous repoussaient l'autonomie et que seuls cinq ou six, parmi des centaines de signataires, la réclamaient, on arriva, pour sauver la situation personnelle de ces derniers, à une transaction, en affirmant
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que Y assimilation était le programme de tous, et en ajoutant que, selon les uns (c'était les plus nombreux), ce système était définitif et que, selon quelques autres signataires, c'était la préparation de l'autonomie, qui, en aucun cas, ne pourrait être as. -ez ample pour affecter l'indissoluble unité de la patrie. Ce document, fut signé par Martos, Ruiz Zorilla, Montero Rios, Echegaray, Mosquera, Muro, Azcarate, Figuerola, Romero Giron, Ghao, Gervera, Baselga, Lhanoy Persi, Palanca, Montemar, Gonzalo Juiian... et, entre des centaines de signataires, figurent quarante personnalités très significatives aujourd'hui par leur position parlementaire dans le parti fusioniste.
«Et on ne peut pas alléguer ce jugement si réservé pour supposer que ceux qui le firent étaient des assimilistes d'occasion, car ce même parti répéta en 1883 son jugement dans les termes 'suivants très clairs et très catégoriques, totalement contraires à l'autonomie : « L'abolition complète et immédiate de l'esclavage et l'assimilation de nos provinces d'Outremer à celles de la Péninsule, sans hypocrisie ni mystifications, doit être la garantie que donne la République à nos frères d'au-delà les mers pour fortifier les liens qui les unissent à la mère-patrie et que jamais et pour aucun motif on ne doit rompre, à moins d'être déclaré coupable de crime de lèse-nation. »
« Dix ans après, le 28 mars 1890, l'inoubliable démocrate M. Becerra répudiait toute solidarité entre la démocratie et l'autonomie, et un député radical en ses opinions coloniales M. Galbeton déclarait que le programmées libéraux espagnols était Y assimilation.
« En 1891, la minorité, dirigée par l'illustre Martos, déclare qu'elle repousse l'autonomie'tout en acceptant l'extension du droit de vote, une grande décentralisation et la séparation des pouvoirs. L'éloquent républicain Curvajal s'élève avec force contre les prédications autonomistes, s'opposant à toute chambre ou députation insulaire à Cuba ou à Porto-Rico.
« Le 3 juillet, le respectable ex;ministre libéral M. Léon y Castillo se déclare ennemi d'un gouvernement autonome, parce qu'il ne veut p>às préparer l'indépendance de Cuba, ajoutant que l'exemple improvisé et incongru de l'Angleterre ne peut influer en rien sur son esprit. En lui répondant, M. Canovas del Castillo so félicite de voir s'élever des bancs libéraux les protestations les plus véhémentes contre l'autonomie, régime équivoque, inadmissible, inapplicable, préparatoire de l'indépendance.
« Peu de jours après, la minorité possib)liste, comprenant que l'assimililation absolue était inadmissible, repoussait les principes autono-
mistes et le gawal Lopez Dominguez dit ces paroles anergiques : « Je suis assimiliste et je demande pour Cuba l'application des lois de la Péninsule. »
» En 1892, au nom des républicains révolutionnaires* M. ïtuiz Zorrilla réédita ses convictions de toujours, en consacrant des phrases d'éloge aux Cubains qui sont Espagnols sans condition.
» En 1893, plusieurs orateurs libéraux s'élevèrent contre l'autonomie et M. Romero Robledo, s'adressant avec véhémence au chef du parti libéral, lui demanda si c'était une erreur d'affirmer que la politique antiilane du gouvernement, présidé par M. Sagasta, était assimiliste et M. Sagasta lui répliqua avec énergie : « Oui »!
« En 1894, en la seconde quinzaine de novembre eurent lieu de solennels débats sur les réformes présentées par M. Maura, qui affirma que son projet était de pure décentralisation administrative et le plus grand obstacle, non seulement au séparatisme, mais encore au triomphe de l'autonomie. M. Dolz, au nom du parti réformiste cubain, déclara qu'entre ces réformes et les solutions autonomistes il y a un abîme et que, si le projet avait eu quoi que ce soit d'autonomiste, ni M. Maura ne l'aurait présenté, ni le gouvernement ne l'aurait admis, car il aurait été repoussé par les réformistes
francs, décidés, loyaux adversaires du parti autonomiste.
« Le Ministre des Colonies, M. Abarzuza, après avoir appelé les Antilles provinces et non colonies, affirma que le parti libe'ral cherchait une large décentralisation administrative, mais en maintenant l'unité juridique et politique.
« A la fin de 1894, dans le débat solennel, * intervinrent M. Sagasta, chef du gouvernement et du parti libéral, M. Carvajal, au nom du parti républicain et M. Marenco au nom du parti républicain révolutionnaire et on doit remarquer que, d'après les notes du Diario de Sesiones, la majorité libérale applaudit non seulement son chef, mais encore les orateurs républicains, lorsqu'ils protestèrent contre l'autonomie.
» M. Sagasta affirma que les Antilles ne sont pas des colonies, mais des provinces espagnoles comme les autres, que l'Espagne n'avait pas à se préoccuper de la façon. -d'agir de la France et de l'Angleterre avec leurs colonies, qu'il est absurde, en parlant de Cuba, de faire une comparaison avec le Canada, attendu que l'Espagne veut que les provinces d'Outremer fassent partie intégrante de la nation et que ce n'est pas pour préparer leur émancipation qn'elle a sacrifié tant de vies et tant de millions.
« Peu après, M. Marenco prononça arvec une grande énergie les paroles suivantes : « La
République a soutenu trois guerres en envoyant à Cuba tous les renforts nécessaires pour conserver l'intégrité du territoire et l'honneur du drapeau dans cette province espagnole. Dire que nous sommes disposés à telles ou (elles réformes suena a himno de Riego et les provinces d'Outremer doivent se défendre avec des bateaux et des soldats. La minorité républicaine progressiste, le parti républicain progressiste ne sont pas partisans de l'autonomie, (approbation de la majorité libérale). Les centralistes ont mis l'autonomie dans leur programme, mais nous autres, républicains progressistes, insistons à déclarer que nous ne sommes pas autonomistes».
« Et M.'Carvajal disait ensuite : « Je suis l'ennemi des réformes qui suivent les voies de la désagrégation et même de la distinction ; je ne considère pas Cuba comme une colonie, mais comme une réunion de provinces égales à celles de la Péninsule. La chambre unique ou la députation unique est une insanité , un problème dangereux ».
« En 1895, à l'exception des républicains centralistes dirigé par M. Salmeron, des fédéraux et d# leur chef Pi y Margall, de M. Labra et de ses amis, et par hasard de M. Moret, tous les démocrates et tous les libéraux, républicains et monarchistes, repoussèrent l'autonomie, en admettant seulement cette loi des réformes
convenue entre MM. Maura et Romero Jlobledo et qu'approuvèrent à l'unanimité' les minorités parlementaires et les partis. #
« En 1893, les démocrates, les républicains et les monarchistes maintinrent leur opposition à l'autonomie ; on discuta si les réformes devaient être appliquées pendant le cours de la guerre ou quand la guerre serait terminée et M. Canovas indiqua qu'elles devaient s'appliquer en marquant une orientation autonomiste, mais, sauf les anciens apôtres de cette solution, la majorité des forces libérales repoussa les aspirations autonomistes, déjà recommandées dans une Note du Gouvernement des Etats-Unis. On discuta beaucoup pour savoir s'il fallait combiner ou non l'action politique avec l'action militaire ; mais il n'arriva à personne de formuler la prétention exigeant que les solutions autonomistes soient des dogmes démocratiques et libéraux ».
Et l'article du Rêralclo se terminait ainsi -% Cn peut discuter si l'autonomie est un moyen efficace pour finir la guerre ou une transition préparatoire pour la liquidation du problème cubain ; on peut examiner les exigences des Etats-Unis, l'état d'esprit des masses autonomistes qui combattent dans la Manigua (c'est-àdire la campagne, la brousse de Cuba), en somme, l'opportunité, des raisons de circonstances, les convenances pour notre Trésor, tout
ce qui peut et doit être discuté dans la presse pour éclairer l'opinion publique ; mais il ne faudrait pas persévérer dans la tromperie ni dans l'injustice de soutenir que l'autonomie de Cuba, qu'ont combattue pendant un demi-siècle les personnages, les groupes et les partis démocratiques et libéraux, constitue depuis trois semaines un dogme qu'on ne peut désapprouver sans mériter l'épithète de réactionnaire ».
Il semble assez difficile, après les réformes décrétées par le ministère Canovas, de faire plus encore pour les Cubains sans risque de leur donner inconsciemment ce qu'ils ont cherché par la violence, par l'insurrection, c'est-à-dire l'indépendance complète. Croire que Cuba pourrait être pour l'Espagne ce que le Canada est pour l'Angleterre est une utopie absolue. Les rebelles Cubains, qui s'entêtent à mener une vie de pillages et de brigandages dans quelques recoins de l'île, ont fait savoir que l'autonomie, quelle qu'elle soit, ne leur suffirait pas et qu'ils voulaient la liberté de se séparer de la mère-patrie et de s'ériger en République.
Quant aux partis sages de Cuba, ils ont accepté avec plaisir les réformes de M. Canovas et donnent leur concours au gouvernement espagnol: le 8 juillet, le marquis de Pinar del Rio, vice-président de l'assemblée dirigeante
du parti de Fanion constitutionnelle de Cuba, envoyait un télégramme à M. Canovas, déclarant que ce parti acceptait les réformes, défendait la conduite du général Wéyler et protestait contre les attaques dont il était l'objet 'de la part de la presse et des hommes politiques des Etats-Unis qui l'accusent à tort de cruauté et d'arbitraire...
Au milieu de toutes ces opinions différentes il est bien difficile de se résoudre à porter un jugement; l'avenir dira qui a raison ou qui a tort. Pour moi, je me bornerai à terminer ce chapitre par les déclarations suivantes faites à un de mes confrères madrilènes en juillet dernier par le marquis de Cerralbo, chef du parti carliste, qui après avoir affirmé que les carlistes étaient prêts, par raison patriotique, à observer une conduite prudente et (à ne pas créer de difficultés au gouvernement afin de. ne pas assumer la moindre part de responsabilité dans les malheurs de la patrie, ajoutait ces paroles significatives : « Je ne crois pas que Canovas donne l'autonomie à Cuba et ne crois pas qu'aucun autre la lui donne, parce que de la façon dont on vieïft d'en parler ce serait comme si l'on déclarait morte notre souveraineté sur ce territoire que nous voulons conserver à l'Espagne ; mais si quelqu'un était jamais "assez malavisé pour concéder l'autonomie à Cuba, il est clair que tout le parti carliste se
lèverait comme un seul homme pour protester de toutes ses forces i »
Il est inutile d'insister sur la gravité de ces paroles du marquis de Cerralbo ; elles semblent indiquer très clairement que le parti carliste profiterait des faiblesses du gouvernement espagnol à Cuba pour se lancer dans les aventures et rouvrir sur le sol môme de l'Espagne la série si désastreuse des guerres civiles.