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CHAPITRE III

D. Juan Navarro Reverter

Le Ministre des Finances de l'Espagne, dont le succès sans précédent du dernier emprunt intérieur el le superavit du budget de 1896-97 ont rendu le nom célèbre, n'était pas un in-, connu pour tous ceux qui s'intéressent aux affaires du grand pays voisin. Il avait déjà maintes et maintes fois donné des preuves éclatantes de son talent d'orateur, de son habileté politique et de sa connaissance approfondie des questions financières. Il sera toutefois utile de résumer brièvement la carrière déjà longue et si bien remplie de M. Navarro Reverter.

Il est fils de Valence, ce jardin de l'Espagne, cette ville privilégiée entre toutes par la nature; il y naquit le 27 janvier 1844. Ses parents, — son père de race Aragonaise, sa mère ptrre Valencienne, — occupaient une belle situation

commerciale et destinaient leur fils à leur succéder; mais il avait des vues plus hautes et, forçant la volonté de ses parents, il se prépara pour devenir ingénieur des Mines, à l'Ecole industrielle établie, à Valence, au rez-de-chaussée de l'Université. Il se présenta ensuite à l'Ecole des Ingénieurs ; sur 92 aspirants, alors qu'il n'y avait que 15 places vacantes, il obtint le numéro 1, sut conserver cette place pendant les cinq années d'étude et sortit de l'Ecole en 1867 avec le même premier numéro . On ne pouvait commencer plus brillamment une carrière.

De retour à Valence le nouvel ingénieur collabora à Las Provincias, un important journal de cette ville et ses articles, dont le premier était intitulé : La maderada del Turia, attirèrent l'attention par leur style correct et l'exactitude des observations. Il eut, peu de temps après, l'occasion d'employer sa prodigieuse activité en organisant la brillante Exposition régionale de la Société des Amis du Pays , cianç l'antique couvent de Saint-Jean-de-Ribera.

En 1868, Navarro Reverter fut nommé professeur dé l'Ecole des Mines, puis appelé à Valence par le marquis de Gampo pour rétablir la fabrique de cette ville et les chemins de fer ; il fallait un homme de caractère, de science et d'action, M. Navarro Reverter était donc tout designé et il accomplit cette tâche en 1878 en dépassant toutes les espérances.

En 1873, il fut nommé juré espagnol à V Exposition Universelle de Vienne; ses relations de ce grand concours industriel, publiées dans Las Provincias, furent si lues et si goûtées qu'il fallut les réunir en un volume intitulé : Del Turia al Danobio, qui nous donne une étude complète do la situation politique, économique et sociale de l'Europe et de l'Amérique en cette année, La critique nationale et étrangère s'occupa beaucoup du livre de M. Revertor et un éminent critique M . Patucio de la Escosura écrivit que « certains chapitres étaient des meilleurs qu'il avait lus en français, anglais et italien et que, sans hésitation, Castelar luimême aurait pu les signer î » Le gouvernement, pour reconnaître les mérites do M. Reverter, le nomma commandeur de Charles III sur la proposition du ministre des Travaux Publics et sur l'avis favorable de l'Académie.

Il revint à Valence en 1874 et demeura dans sa belle ville natale jusqu'en 1882, se bornant à être l'inspirateur du Marquis de Gampo dans ses innombrables entreprises. C'est à l'initiative do D. Juan Navarro Reverter que Alcoy doit sa magnifique fabrique de gaz et c'est sur ses conseils que le mesquin tramway de Carcagente à Candie devint un chemin do fer et* que. le tracé de cette voie fut dressé jusqu'à Dénia. L'ancienne Société Valencienne de Crédit et de travaux publics doit aussi à M, Navarro Reverter

d'avoir recouvré son importance, diminuée par les désastres financiers de 1865 et 1866.

En 1878, il inaugura le Mont de Piété et la Coja de Ahorros (caisse d'épargne) de Valence, institution qu'avait projetée inutilement depuis longtemps la Société économique des Amis du pays et qui fut organisée et mise en activité en quatre mois par M. Reverter.

Pendant l'automne de 1879, Valence se préoccupait de la sécheresse et on perdait un temps précieux à consulter les fabriques de machines à puiser l'eau, sur les prix, les conditions, etc. M. Navarro Reverter proposa à la Société des Amis du Pays un projet d'exposition de machines, qui fut inaugurée en 1880 et qui contribua puissamment à servir les intérêts de l'agriculture de la région.

1 A cette époque, il couronna ses travaux par la création d'une grande Institution de Crédit, la Banque Péninsulaire d 'Outremer dont l'inventeur fut M. Reverter et le principal bailleur do fonds le marquis de Gampo ; M. Reverter en fut nommé directeur-gérant.

Pour se décharger de cette fonction, il dut venir habiter Madrid et c'est de ce jour que commença sa carrière politique.

Il fut élu député on 1886 par la province de Castellan et il eût vite fait de se distinguer dans le Parlement par sa parole abondante, correcte, qui sait donner du charme et de l'intérêt aux

sujets les plus arides. Comme homme politique, il suivit les inspirations du général Martinez Campos et du duc de Tétuan et intervint .dans la discussion du projet de loi pour la prolongation des services de la Compagnie Transatlantique, où il obtint un triomphe éclatant, Ensuite, il prit part à toutes les discussions sur les questions économiques qui eurent lieu aux Cortès et se fit surtout remarquer dans la défense du projet de loi sur les alcools de M. Lopez Puigcerver.

En même temps que ses triomphes parlementaires, il en obtenait d'autres aux Expositions universelles de Barcelone et Paris. En la première, il fut nommé Vice-président du jury général ; il fut aussi Vice-président du Congrès économique et Président du premier Congrès international des Ingénieurs réunis en Espagne.

Il fut délégué général d'Espagne à l'Exposition de Paris et, après avoir Rempli sa charge au grand contentement de tous, il fonda Y Association Flispano-Arnericana.

Lors de l'arrivée au pouvoir du parti conservateur, il fut nommé Directeur-général des Contributions indirectes et, peu de temps après, il fut élevé au poste important de Sous-secrétaire du Ministère des Finances, où il fit montre de toute son activité et de tout son talent. • -

M, Canovas del Gastillo sut si bien apprécier les grandes qualités de M. Reverter qu'il le fit nommer en 1891, Président de la Commission

des traités de commerce, poste d'une importance capitale à ce moment. p]n peu de temps, M. Navarro Reverter eut négocié les traités avec la Suisse, la Hollande, la Suède et la Norwège, presque terminé les traités avec le Portugal et le Danemark et entamé d'importantes négociations avec l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et la France. On sait quelles étaient alors les prétentions des protectionnistes français qui, dans leur ardeur de néophytes grisés par le succès, dépassaient un peu la mesure ; il fallut à M. Navarro Reverter tout son tact de diplomate, toute son éloquence et toute sa science économique pour venir lutter à Paris en 1892 avec les sommités du monde économique.

M. Navarro Reverter ne vint pas à proprement parler à Paris en juin 1892 pour négocier diplomatiquement un modus vivendi. Le modus Vivendi avait été établi dès le mois de mai par M. Ribot, ministre des affaires étrangères, et le duc de Mandas, ambassadeur d'Espagne.

M. Navarro Reverter et M. Ruiz Gomez vinrent comme délégués techniques chargés de faire voir à des délégués techniques français que le tarif minimum espagnol n'excédait pas le tarif minimum français ; et, à ce point de vue, les deux délégués espagnols eurent le succès le plus complet. En effet, le régime douanier entre la France et l'Espagne consiste depuis l'accord établi par notre ministre des affaires étrangères

et rambascadour espagnol à la concession réciproque des tarifs minima.

On peut donc féliciter très vivement le duc de Mandas et M. Navarro Reverter d'avoir réussi à asseoir sur des bases solides un modus vlvendi qui se maintient encore et grâce auquel l'Espagne jouit du traité le plus favorable qu'ait accordé la France.

En celte même année 1892, j'eus l'honneur de voir à l'œuvre M. Navarro Reverter comme délégué général aux Expositions historiques espagnoles et américaines installéos,à l'occasion du quatrième centenaire de la découverte de l'Ainériquo,dans le beau palais, de la Bibliothèque sur la Castollana, à Madrid. 'Tous les délégués des nations étrangères, ainsi que j'ai ou jléjà l'occasion do le mentionner dans mon livre : Deuoo mois en Andalousie et à Madrid, crurent de leur, devoir de faire honneur à M. Navarrq "Reverter de la plus grande part du succès de cette admirable exposition. Je n'ai jamais -vir un homme capable de soutenir sans fatigue des travaux aussi divers, aussi compliqués que ceux que dût accomplir à ce moment M. Navarro fRevertor : il était l'homme le plus accueillant, le plus aimable du monde et il lui fallait répondre à mille demandes journalières, s'occuper âes, moindres détails, écouter toutes les réclamations. Et il arrivait à ce résultat prodigieux q*i'il n'y avait pas une plainte, pas une récrimination,

rien que des compliments, des éloges, des exclamations d'admiration devant la façon parfaite dont tout était ordonné, classé, arrangé, prévu !

Et, à cette même époque, alors qu'il passait ses matinées au palais des Expositions, M. Navarro Reverter consacrait ses après-midi et ses nuits au Ministère des Finances, dont il dirigeait presque toutes les affaires en qualité de Sous-secrétaire d'Etat.

On reste émerveillé devant une telle puissance de travail, une aus^i grande lucidité d'esprit : en 1893, j'écrivais les lignes suivantes * : « Le lendemain de mon arrivée, je suis allé rendre visite à un des hommes les plus éminents de l'Espagne financièrement et politiquement parlant, à M. Navarro Reverter, alors Sous-secrétaire d'Etat aux finances, et qui est certainement appelé a devenir, dans un ministère solide et homogène, le ministre auquel V Espagne devra le relèvement de ses fonds et le rétablissement de V équilibre de son budget, »

Je suis heureux de voir que j'ai été bon prophète et que les événements m'ont donné raison : et pourtant jamais Ministre ne prit possession de ses fonctions dans des conditions pires que lorsque M. Canovas del Gastillo appela

...* Deux mois en Andalousie et à Madrid, 1 vol. m-8, chez H. Le Soudier, Paris ; page 85, chapitre XXV. (Note de l'éditeur).

M. Navarro Reverter à la tête du département des Finances d'Espagne.

Tout concourait à- accroître les difficultés budgétaires, à aggraver les déficits annuels : la situation politique était tendue et grave, deux révolutions, deux guerres sanglantes obligeaient l'Espagne aux plus grands sacrifices en hommes et en argent, paralysaient le commerce de la métropole avec ses deux plus riches colonies ; les sécheresses persistantes provoquaient de mauvaises récoltes en Espagne ; le crédit public semblait compromis.

Certes l'Espagne est une grande et noble nation, digne de l'admiration et de l'estime de tous, prête à donner ses enfants et son or pour sauvegarder l'intégrité de la 'patrie, pour la gloire du drapeau national. Mais à une t$le nation, à une race aussi généreuse, aussi fière, aussi héroïque, il fallait non seulement un grand chef, une tête puissante et forte, mais aussi des bras capables de seconder les projets de la tête, susceptibles de lui procurer les moyens d'exécuter sesplans, d'accomplir son programme. Il fallait à M. Canovas del Castillo, dont le génie est unanimement admiré, et auquel ses adversaires politiques rendront eux-mêmes hommage, rencontrer cette bonne fortune de trouver un Colbert et un Louvois. On peut affirmer, sans flatterie, sans exagération aucune, que^histoiï'e lui fera un grand titre de gloire d'avoir su

découvrir et protéger des hommes tels que le général Marcel Azcarraga et M. Navarre Reverter, qui tous deux, modestement, ont su, sans bruit et dans l'ombre, accomplir des tours de force prodigieux que le monde entier admire. J'ai dit ce que le général Marcel Azcarraga a fait pour l'armée espagnole : il me reste à dire ce que M, Navarro Reverter a fait pour les finances. C'est ce que je m'efforcerai de faire ressortir dans les chapitres suivants, le plus clairement et aussi le plus suceintement qu'il me sera possible.

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