CHAPITRE VIII
Les projets de M. Navarro Reverter
J'ai eu souvent l'occasion de causer longuement avec le Ministre des Finances d'Espagne et l'amitié, dont veut bien m'honorer M. Navarro Reverter, m'a permis de connaître quelques-uns des projets les plus intéressants de cet homme d'Etat. J'espère qu'il m'excusera d'avoir l'indiscrétion de dévoiler ici une partie de ses travaux et de ses pensées.
M. Navarro Reverter apporte dans le développement des Finances de son pays un admirable esprit de méthode et de précision scientifique : avant tout, il tient à procéder lentement et sûrement, avec ordre et à ne rien négliger des moindres détails de la rentrée et du rendement des impôts. Pour se rendre compte du labeur
extrême qu'a dû accomplir M. Navarro Reverter, il suffit de compulser les quatre volumes de décrets concernant tous les services des Finances publiques qu'il a publiés depuis son entrée au ministère.
L'oeuvre la plus importante de M. Navarro Rêver 1er a été, à mon avis, de mettre de l'ordre dans les Finances et de faire la lumière la plus complète dans toutes les branches de son administration. Il a fait dresser sous le titre de : Statistique tributaire d'Espagne, une série de 27 cartes qui montrent de la façon la plus claire et la plus nette, quelle est la part contributive de chaque province du royaume pour chacun des impôts : je voudrais avoir assez de place pour analyser en détail ces statistiques qui sont des plus intéressantes et qui font bien voir toutes les ressources de l'Espagne et surtout l'avenir de ce grand pays. La première carte montré la répartition de la population chez nos voisins et nous pouvons constater que ce grand pays ne nourrit qu'une très faible population en proportion de son étendue : la population de l'Espagne pourrait tripler sans qu'elle soit gênée par le manque de terres propres à la culture, car la densité de la population en Espagne est de 35 habitants par kilomètre carré en moyenne, alors que la France, qui est peu, peuplée en comparaison de la Belgique, a 71 habitants par kilomètre carré.
Nous voyons en Espagne que quatre provinces sur les 49 provinces du royaume ont de 14 à 16 habitants seulement par kilomètre carré. La population de l'Espagne ne peut donc, étant donné le caractère prolifique de la race, que s'accroître et l'augmentation de la population, que favorisera la division de la propriété, ne peut que contribuer à augmenter les ressources et la richesse publique de ce pays.
Par l'examen attentif de toutes les autres cartes qui suivent, nous voyons qu'en réalité l'Espagne est un des pays qui souffrent le moins du lourd poids de l'impôt. Si quelques provinces riches, où semblent s'être réfugiés le mouvement commercial et l'industrie nationale, paient une cote qui est considérable, la grande majorité dos provinces paient de 35 à moins de 20 pesetas par tête de contributions de tous genres,
Les cinq provinces qui paient le plus — et ou la plus lourde portion de l'impôt frappe seulement les riches et non tout le monde comme le ferait croire la division de la totalité des recettes budgétaires par chaque tête d'habitant -— sont celles : de Madrid, où l'impôt donnerait une répartition (qui n'est pas réelle) de 155,39 pesetas par habitant ; de Barcelone où on aurait une répartition de 85,41 pesetas par habitant ; de Séville, 57,55 pesetas par habitant ; de Cadix, 56,10 pesetas par habitant ; de Valladolid, 50,21 pesetas par habitant.
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Mais à côté de ces riches provinces, où la cote semble très lourde, mais où elle n'est surtout lourde que pour les riches, nous trouvons les provinces suivantes dont la cote personnelle-est vraiment infime :
Les Canaries . . 18,47 pesetas par habitant. Guenca .... 18,48 — - —
Navarra .... 18,64 — ■ ' — . Orense. .... 19,30 — —
En somme, en moyenne, on peut affirmer que l'Espagnol ne paie pas plus de 40 pesetas 35 cent, par habitant pour tous les impôts.
Si vous voulez bien comparer avec les cotes des habitants d'autres pays d'Europe, vous apprécierez mieux encore la situation de l'Espagne.
Portugal .... 53,30 pesetas par habitant^
Suède et Norwège. 54,50 — —
Italie 55,55 — —
Belgique .... 57,07 — ~— *
Allemagne . . . 64,08 — —
Autriche-Hongrie . 68,80 — —
Angleterre . . . 79,00 — — -
France. ..... 87,57 — —
S'il est incontestable que la France, l'Angleterre, l'Allemagne sont des pays plus riches que l'Espagne, il est aussi incontestable que le Portugal et l'Italie sont très comparables à l'Espagne: j'estime même que les ressources de
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l'Espagne sont supérieures à celles de ces deux derniers pays.
En étudiant de près la part contributive de chaque province pour chacun des impôts, un esprit aussi perspicace, aussi habile que M. Navarro Reverter ne pouvait pas manquer de s'apercevoir qu'il était de toute nécessité de réformer complètement les bases de l'assiette de l'impôt. Il suffit de voyager, comme je l'ai fait, en certaines provinces du Sud de l'Espagne jjour être frappé de la disproportion qui existe entre la richesse visible, extraordinaire des campagnes de ces centres privilégiés par la nature et le faible contingent d'impôts qu'elles fournissent à l'Etat.
m II y a en Espagne, en ce qui concerne la richesse rustique spécialement, des richesses cachées qu'il s'agit de dévoiler et auxquelles il fatft appliquer l'impôt. Contrôler les déclarations des propriétaires ruraux n'avait jamais été fait .d'une manière méthodique et scientifique en Espagne : on avait toujours reculé devant les colères, les rancunes, l'impopularité que semblait devoir causer cette œuvre d'honnêteté et de justice. M. Navarro Reverter a eu le courage de ne tenir aucun compte des intérêts de quelquesuns et de ne songer qu'aux intérêts généraux du pays : il a fait commencer une série de réformes que l'opinion accueillera avec enthousiasme, car
elles tendent à établir une plus juste répartition des charges publiques. Il est inadmissible que, en ce qui concerne l'impôt sur les immeublés, cultures et l'élevage, en un mot sur la richesse rurale, on puisse voir des provinces agricoles aussi merveilleusement riches que Murcie et Malaga ne payer la première que 3,35 pesetas et la seconde que 2,48 pesetas par habitant, alors que celles de Tolède, Cacerès, Giudad Real, Gérone, Salamanque, Séville et quelques autres, qui n'ont pas le même climat et la même fécondité du sol, paient 7 pesetas par habitant.
M. Navarro Reverter, pour procéder méthodiquement, a commencé par faire faire la révision éxi cadastre dans une des provinces les plus riches et qui payaient le moins, celle de Grenade et il est arrivé à des résultats qui, à des Français, vont sembler fabuleux, mais qu'expliquent l'état d'abandon et rincurie profonde qui régnaient en Espagne en ce qui touche la rentrée des impôts.
Le cadastre de la province de Grenade accusait avant la revision : 601.353 hectares répartis entre toutes les communes de la province. La révision faite par une commission d'ingénieurs et d'inspecteurs des Finances a prouvé une superficie de i. 203.533 hectares: la plupart des communes ont eu une augmentation consi- ! dérable de leurs cadastres, mais deux ou trois., toutefois ont été diminuées de 11.132 hectares;
l'augmentation totale de la superficie de la province de Grenade, déduction faite des diminutions indiquées, s'élève à 602.180 hectares,' c'est-à-dire que la province de Grenade est en réalité deux fois plus grande qu'on le croyait avant la révision de son cadastre. C'est inouï !
Voilà, vous le comprenez, qui va changer complètement l'assiette de l'impôt rural dans cette province et ab uno disce ornnes! Si la révision du cadastre doit être dans toutes les provinces aussi fertile en révélations de richesses cachées, -comme le pense M. Reverter, on ne peut qu'applaudir à sa décision et le louer de faire reviser en ce moment le cadastre de 11 . provinces du royaume.
Le recensement des troupeaux dans la même province de Grenade a amené une autre découverte intéressante, à savoir que le chiffre des bestiaux déclarés était de 42 0/0 inférieur à la réalité. Le recensement des troupeaux a été* ordonné dans onze autres provinces du royaume.
En somme, l'assiette de l'impôt rural, qui était établie dans la province de Grenade sur une estimation de la richesse foncière de 16^381,480 pesetas, va être établie dorénavant sur une estimation exacte de 28,924,460 pesetas : il y avait donc une richesse cachée de 12,542,980 pesetas que M. Reverter a mis au grand jour.
M. Navarro Reverter espère, à juste titre, que lorsque toutes les richesses cachées, actuellement
improductives pour l'impôt de l'Espagne, seront connues,- on aura non seulement une répartition beaucoup plus équitable des charges publiques, mais encore la possibilité de réduire le taux de l'impôt rural et de venir ainsi en aide à l'agriculture.
M. Navarre Rovortor, en ministre prévoyant et habile/ apporte toute sa sollicitude à l'agriculture, à l'étude des moyens propres à l'encourager et à l'aider ; sans cesse il envoie des instructions dans ce dessein à ses fonctionnaires et il voudrait voir l'élevage se multiplier un peu partout. Ancien ingénieur des Monts, c'est-à-dire connaissant à fond les montagnes, les forêts et leur grande valeur économique, il s'occupe du reboisement des si nombreuses forêts de l'Espagne. L'influence eosniologique des forêts sur le régime des eaux, leur importixnco capitale aux abords des sources des rivières dont elles régularisent le débit et le cours, donnent à celte œuvre du reboisement une valeur exceptionnelle.
Mais M. Navarro Reverter a trouvé aussi dans les forêts une source énorme de recettes" extraordinaires pour le budget de l'Etat : il a nommé une Commission d'ingénieurs en chefs et d'inspecleurs généraux qui fonctionne nuit et jour et dont les travaux sont gigantesques.. Cette Commission a recensé les- terres et forêts domaniales, c'est-à-dire appartenant à. l'Etat
espagnol ; il a été compté près de 18,000 forêts appartenant à l'Etat et aux municipalités, dont 10,000 sont presque toutes inférieures à 100 hectares de superficie.
Tl y a cinq millions d'hectares de propriétés inaliénables, riches en pins, hêtres, chênes, et antres essences, que M. Reverter désire conserver, exploiter scientifiquement et dont il veut assurer le reboisement et Fentretiea partout où ce sera nécessaire.
Il reste, on sus, deux millions d'hectares de forêts dont la possession par l'Etat est inutile et improductive, qui contiennent de riches essences et que l'agriculture et l'industrie nationales réclament : M. Navarço Reverter est décidé à opérer la vente de ces deux millions d'hectares au far et à mesure des besoins du Trésor, sans se presser, dans un délai de cinq années. En étant très pessimiste et en calculant l'hectare de forêt à 100 pesetas, ce qui est au-dessous de la valeur réelle, on voit que l'Etat espagnol retirera, du seul fait de l'aliénation méthodique de ces deux millions d'hectares de forêts, une somme de deux cents millions de pesetas.
Il me reste enfin à dire un mot d'un grand projet de M. Navarro Reverter qui ne peut manquer d'avoir une grande influence sur les variations du change qui sont si défavorables au commerce international et à la production espagnole ; je veux parler de la création d'une
succursale de la Banque d'EspagnT3 à Paris. Cette idée a trouvé dans la Péninsule un. accueil enthousiaste de la part du monde des affaires, du haut négoce et de l'industrie : ilj3st à souhaiter que bientôt tous les obstacles que pourrait rencontrer l'exécution de ce projet excellent soient renversés et que M. Navarro Reverter puisse trouver dans la Banque d'Espagne, cette grande Institution, de Crédit qui fait de si brillantes affaires avec le Gouvernement espagnol, l'aide et le concours qui lui sont nécessaires pour donner au Crédit* et aux Finances de son pays toute la sécurité et toute la solidité qu'ils doivent avoir.
M. Navarro Reverter est un homme d'Etat qui n'a pas dit son dernier mot, et dont l'Espagne peut encore espérer de grandes choses et beaucoup de bien : sa seule ambition est d'ailleurs d'être utile à l'Espagne ; il y parviendra en continuant à faire régner l'honnêteté, l'ordre et la clarté dans l'Administration des Finances.,