CHAPITRE III
Les divisions des partis politiques
Il y a en Espagne deux grands partis, qui, depuis la Restauration, se sont à tour de rôle transmis le pouvoir et qui, loyalistes tous les deux, fidèlement dévoués à la monarchie et à la patrie, peuvent se comparer aux Whigs et aux Tories d'Angleterre. Ces deux partis ont eu jusqu'à ce jour une attitude très sage, une politique très habile; ils ont subordonné leurs propres intérêts aux intérêts supérieurs du pays et 'l'opposition qu'ils se sont faite mutuellement a été digne et courtoise. Il est à souhaiter que,
* — Ces lignes étaient; déjà écrites lorsque s'est produit le soudain assassinat de M. Canovas; mais la mort de l'illustre <3hef des conservateurs n'a pas changé la situation des partis, ainsi qu'on le verra dans le chapitre sixième. — (Note de V auteur).
malgré leurs divisions actuelles, malgré la violence des polémiques que suscitent certains ambitieux, ils sauront suivre ces nobles traditions et ne voudront pas déconsidérer, aux yeux des masses, par leurs querelles intestines, les grands principes d'ordre, de liberté, de justice et de gouvernement fort et respecté qu'ils représentent, chacun à leur manière.
Ces deux grands partis, tout le monde le sait, sont le parti conservateur, dont le chef était D. Antonio Canovas del Castillo, et le parti libéral, dont le chef est M. Sagasta. Ces deux hommes illustres ont eu jusqu'à ce jour la direction complète de leurs partisans et leur autorité a été très grande et très respectée. Ce sont deux hommes d'Etat, de caractère et de génie très différents, mais remarquables par leurs qualités opposées et tout à fait dignes de leur grande réputation d'habileté et de prudence. J'aurai l'occasion plus loin de parler longuement de chacun d'eux.
Gn constate toutefois aujourd'hui quelques signes d'indiscipline dans chacun de ces deux partis: les difficultés de la politique extérieure et surtout les embarras que causent la guerre de Cuba et des Philippines ont fait croire à certains hommes politiques que le programme de leurs chefs n'était pas suffisant, qu'il ne répondait pas aux aspirations du peuple. Ils go sont empressés alors de se prévaloir de pro-
grammes différents et ont déclare' bien haut qu'ils ne se solidarisaient pas avec leurs chefs. Ont-ils tort, ont-ils raison? Leur action, que je crois inspirée par leur patriotisme et leur clairvoyance politique, est-elle dénature à accroître leur prestige ou à créer seulement quelques difficultés de plus 'aux hommes qui gouvernent l'Espagne? C'est une question que l'avenir seul résoudra.
Ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui nous voyons dans le parti conservateur, qui 'reste pourtant le plus uni et le plus fidèle au programme de son chef, un des hommes politiques les plus connus, M. Silvela, faire un schisme et grouper autour de son nouveau programme quelques conservateurs, tels que M. Villaverde et d'autres moins connus. Nous voyons aussi M. Romero Robledo, dont la célébrité est grande comme homme politique, n'approuver qu'avec restriction la politique de M. Canovas et, sans vouloir faire de l'opposition à son chef de file dont il reste l'admirateur et l'ami, blâmer discrètement des mesures qu'il trouve trop libérales.
Dans le parti libéral, MM. Gamazo et Montero- Pdos qui sont les plus influents, gardent un silence absolu ; M. Moret, dont l'activité vertigineuse et l'éloquence vibrante et chaude ne peuvent se résoudre au silence et au repos, se livre à une campagne en faveur d'un pro-
gramme très libéral, plus libéral même que celui de M. Sagasta, qui n'a rien affirmé très catégoriquement, quant à ses intentions futures, et qui est entraîné malgré lui par les impatiences de ses jeunes partisans , A l'imitation de M. Moret, plusieurs chefs moins célèbres du .parti libéral veulent briller par leur ardeur et cherchent à agiter les masses fusionnistes afin de prendre une position plus avancée que celles de leurs émules du parti libéral: ils courent après la popularité.
Mais, il faut noter une divergence d'opinions qui est beaucoup plus grave entre le chef même du parti libéral, M. Sagasta et une importante4 fraction de son parti : M. Sagasta, pressé par les députés libéraux de définir sa formule d'aulonomie, a déclaré qu'elle était pareille à celle du parti autonomiste cubain, c'est-à-dire une espèce de home rulo avec une Chambre insulaire et un gouvernement local responsable nommé par le gouverneur de la colonie ; seulement, il y aurait assimilation complète entre les. habitants des Antilles et de la métropole, au point de vue des droits politiques et civils. Le budget et les tarifs coloniaux seraient laissés à l'initiative de la Chambre insulaire.
En présence de cette déclaration et de l'intention qu'elle révèle de concéder l'autonomie complète à Cuba, un des chefs les plus autorisés et les plus influents du parti libéral, M. Ganalejas,
a exprimé son profond mécontentement et son intention de renoncer dans ces conditions à la politique active, car il ne peut approuver l'idée de donner l'autonomie à Cuba. Il a commencé ensuile, dans son journal El îîeraldo^ une j campagne contre l'autonomie de Cuba, qui fait * sensation, et beaucoup de bon^esprits du parti libéral commencent à se grouper autour de lui. / Pas d'autonomie à Cuba, voilà le mot d'ordre d'une nouvelle fraction du parti libéral qflt grossit chaque jour et dont le programme politique est radicalement opposé à celui qu'on attribue à M. Sagasta et que développent, avec amplifications, M. Moret et les autres' chefs du parti dont l'ardeur ne s'éteint jamais.
Auparavant, les Républicains avaient pour eux " les masses du peuple, les travailleurs ; aujourd'hui, ces derniers sont devenus socialistes et anarchistes. C'est ce qui fait que le Docteur Ezquerdo, l'héritier de Ruiz Zorilla, Salmeron, qui dirige le parti républicain centraliste en cherchant à caresser les classes conservatrices par sa modération et les classes populaires par son socialisme, et Pi y Margall, le patriarche dé la Fédération, se s6nt placés dans le même cas que les partis monarchiques ; ils n'ont qu'un état-major d'aspirants aux emplois. Les idées intransigeantes de chacun d'eux par rapport aux autres, l'abstraction de leurs dogmes, formulés comme des thèses théologiques et
développés pour ainsi dire dans un style scho-lastique, constituent aujourd'hui la principale défense de la monarchie.
Celui qui devrait être le plus populaire, parce qu'il est le plus avancé, Pi y Margallj prêche un dogme républicain pour l'intelligence duquel il est indispensable aux masses populaires de savoir le grec, le latin et toutes les profondeurs du Droit politique. Il soutient la thèse que la nation doit être fondée par un pacte synalagmatique, bilatéral et commutatif. Aussi, y a-t-il des gens du peuple qui traduisent à leur manière : commutatif, par le partage des biens des riches entre les pauvres, et prétendent que synalagmatique veut dire : République.
En somme, je le répète, en bi^n étudiant le pays, par leur manière de procéder, les Républicains sont à l'heure actuelle la véritable force de la Monarchie !
En face de ce tableau de l'opposition, il n'est pas difficile d'apprécier les forces dont dispose le ministère conservateur.
M. Canovas del Castillo était une personnalité hors ligne, un véritable homme d'Etat, qui avait plus qu'aucun autre le talent de savoir s'entourer d'hommes modestes mais d'une grande compétence et d'une valeur considérable.
La grande majorité du public, en Espagne, est fatiguée de la politique et lasse de tout ce qui ressemble à de l'agitation : elle est pleine de
bon sens et comprend que critiquer les actes d'un gouvernement quand, on est dans Fopposition , et gouverner, quand on est au pouvoir, soat deux choses bien différentes. Elle a vu M. Ga~ *novasdelCaslillo et les membres de son cabinet travailler sans bruit, améliorer l'administration, accroître les forces maritimes ffl terrestres de l'Espagne, développer ses ressources financières et économiques, veiller avec sollicitude au respect de ses droits et de son drapeau dans le monde; elle ne peut que se louer de cette politique prudente et sage, qui ne transige pas avec les principes de l'honneur castillan et de la gloire espagnole et qui sait être à la fois énergique et sereine.
Et la confiance de la nation dans la politique de M.Canovas delCaslillo était telle que le parli car liste dont la force est très grande et dont la discipline est merveilleuse, ce parti qui est en Espagne, malgré le régime actuel, fortement organisé et enrégimenté sousladireclion d'un chef de grande valeur intellectuelle et morale, M. le marquis de Cerralbo, le parti carliste, dis-je, comprend parfaitement que l'heure n'a pas sonné de sortir de son recueillement et de son calme, qu'il ne doit pas entraver par une opposition virulente la marche des affaires de Cuba et des Philippines. Les carlistes eux-mêmes sont trop patriotes pour vouloir nuire au succès des négociations extérieures de leur
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pays et ne songent pas- à plonger l'Espagne dans les horreurs de la guerre civijp, alors que 300,000 de ses enfants combattent au-delà des océans pour la défense jiu drapeau, la sauvegarde des intérêts et des droits de la talion espagnole.