CHAPITRE IV
Sa Majesté la Reine-Régente et le jeune Roi
- Dans mon livre « Deux mois en Andalousie et à Madrid » * j'écrivais les lignes suivantes à propos do L. M. la Reine-Régenle et lo jeune Roi Alphonse XIII :
« ... De taille moyenne, l'air modeste et bon, le regard humide et doux, avec parfois un sourire furtif, qui illumine sa figure toujours attristée, telle est la reine Marie-Christine d'Espagne. Elle affecte une simplicité touchante ; sans cesse vêtue de noir ou de gris, elle est et demeure la veuve inconsolée d'Alphonse XII, la mère chaste et pleine de tendre affection du petit roi, Alphonse XIII.
« Entre son fils chéri et ses doux et làmenla-
* — Un volume in-8, avec quatre gravures hors texte, chez H. Le Soudier, éditeur, 174, boulevard Saint-Germain, à Paris — (Noie de V éditeur).
blés souvenirs, elle vit comme une sainte et un peu comme une recluse. Pas de distractions : les fêtes lui sont à charge. AHuelva, àSéville, plus récemment à Madrid, on sentait à la voir qu'elle n'assistait aux cérémonies et aux réceptions que pour accomplir son devoir de reine et que sa couronne de diamants pesait à s#n front. Au théâtre, elle aspire au dernier acte. Son bonheur est d'élever son fils et ses deux filles, loin du bruit, loin de la pompe royale.
<< Tous les cœurs battent à l'unisson pour ce frêle et gentil enfant, dont la petite tête bouclée respire l'intelligence et l'espièglerie. Dire que ce sera un grand roi, lui prédire une destinée moralisatrice pour l'Espagne, ce serait peut-être beaucoup. 11 faut lui souhaiter de vivre en bonne santé le plus longtemps possible ; sa mort serait un grand malheur pour l'Espagne.
« Mais, sa santé délicate est une cause constante d'appréhensions et la monarchie espagnole ne tient qu'à un fil. Quoi qu'il arrive, un enfant de six ans et demi est toujours sympathique et le petit roi d'Espagne est, comme tous les enfants, malicieux et charmant. »
Ce double portrait est toujours vrai, mais
grâce au ciel, la sant$ du jeune roi Alphonse xin n'inspire aujourd'hui plus d'inquiétude : la monarchie espagnole est plus solide que jamais et les patriotes espagnols peuvent fonder les plus grandes espérances sur l'intelligence, le bon sens et les qualités morales du gentil enfant qui est appelé à présider un jour aux destinées de la nation espagnole.
Né à Madrid, le 17 mai 1886, cinq mois après la mort de son auguste père, Alphonse xm est aujourd'hui dans sa douzième" année; sa santé est aussi bonne que celle de tous les autres enfants de son âge et, tendrement élevé par sa pieuse mère, le jeune roi grandit et se fortifie de jour en jour en suivant les sages conseils et les précieux exemples de vertu qu'il a sous les yeux. Tous, ceux qui ont eu l'honneur -de l'approcher, sont unanimes à rendre hommage à sa politesse, à sa gentillesse, à la douceur et à l'égalité de son caractère* â la bonté do son cœur. Chaque fois qu'Alphonse xm passe dans les couloirs ou les escaliers du Palais Royal et qu'il rencontre quelqu'un, il le salue courtoisement; on remarque qu'il est d'humeur tranquille, pas bçuyant et très sérieux pour son âge. Son esprit est cultivé, son ardeur au travail très grande pour un enfant; il cherche à s'instruire et il veut toujours se rendre compte de tout. Il aime à questionner beaucoup et à demander le pourquoi de toutes choses.
Sa Majesté la Reine-Régente a su se concilier de plus en plus non seulement le respect et l'estime de son peuple, mais son affection : elle est très sympathique aux Espagnols, populaire même par les preuves de patriotisme et de charité qu'elle a données. Les élans de son cœur toujours disposé à participer à toutes les bonnes œuvres, à se réjouir et à s'attrister de tous les événements bons ou mauvais qui surviennent pour la nation espagnole, ont profondément touché les Espagnols et ont fait oublier son origine étrangère. Il est rare d'ailleurs de voir une princesse aussi intelligente, aussi circonspecte, aussi habile à se tenir au-dessus des partis politiques, à ne manifester que son amour pour la patrie espagnole, son culte pour la religion catholique et son désir de toujours faire respecter les volontés de son peuple et sauvegarder ses intérêts. Et tout ce que fait la Reine-Régente est inspiré par les plus nobles sentiments, tout est réfléchi, étudié, mûri et sa conduite comme reine est un modèle aussi parfait et aussi digne d'admiration que sa conduite comme épouse et comme mère.,.
On ne Mutait trop féliciter l'Espagne d'avoir la bonne fortune de posséder à s.a tête, dans les moriéSts critiques qu'elle traverse, une reine aussi sage, aussi prudente et aussi éclairée, dont la régence et les vertus pourront
être comparées par les historiens futurs à celles de Blanche de Çastille, mère de Saint- Louis.