GROUPE I
Beau^ - Arts.
Le rôle artistique de TEspagne avait été bien effacé dans le grand concours international de 1867 ; à part deux ou trois toiles d'Eduardo Rosalès et de Palmaroli,c'estàpeine si la critique trouvait chez elle quelque chose à citer. Aujourd'hui elle prend sa revanche, etsilasculpturedemeurejencore dans unétat de faiblesse trop facile à constater, il n'est pas douteux non plus que la peinture espagnole ne se soit élevée depuis dix ans d'un essor aussi hardi qu'inattendu. Comme nous nous promenions récemment avec un de nos jeunes peintres les plus connus, M. J. G. : (( Désormais, nous disait-il, rendant justice à ses confrères d'outre- monts, désormais ils ont leur place marquée dans l'histoire de l'art, et l'on devra compter avec eux. De fait, ils ont su mieux que personne comprendre leur brillant pays; ils ont, si Ton peut dire, ouvert une porte du côlé du soleil, leur exposition dans son ensemble fait une tâche lumineuse. Passez de leur salle dans celle des peuples voisins, quelle déception! Comme toutes ces œuvres, estimables pourtant à plusieurs titres, pa-
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raissent lourdes, grises et enfumées 1 II n'y a plus le rayon; il seaible que le jour est changé et vous en restez comme dépaysé. Rien, selon moi, ne prouve mieux la supériorité du point de vue vraiment neuf et vraiment moderne auquel les artistes espagnols se sont placés. Ils sont là une foule d'yeux clignotants et fins qui cherchent autour d'eux les contrastes et les effets les plus délicats, les plus imprévus, et les rendent avec une subtilité de touche vraioient merveilleuse; ils voient et sentent plus qu'ils ne savent, c'est ce qui leur fait perdre de vue parfois la simplicité qui est, à mon sens, la vraie grandeur, la grande puissance. Leur dessin surtout est généralement plus amusant que réel, et leur haine du convenu leur fait souvent oublier le grand caractère de Tensemble; ces réserves faites, qui les circonscrivent dans une sphère évidemment secondaire, ne m'empêchent pas de reconnaître que ce sont d'Utiles révolutionnaires et que faire du nouveau est encore une grande force. »
Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de connaître comment s'est fait ce relèvement de la peinture espagnole et les causes ou les influences qui y ont aidé; là encore, nous bornant à répéter, nous transcrirons deux ou trois passages d'une lettre d'un Espagnol de nos amis, homme d'esprit et de goût, trèsversé dans les questions d'art dont il s'est occupé longtemps et à qui nous avions demandé quelques renseignements.
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Il La renaissance de l'art en Espagne est tout à ÙU moderne. Quand je vins à Madrid pour ta première fois, en 1849, on n'y entendait absolument rien; on admirait Mengs, mais plus encore Lucca Uiordano, surnommé Fa-presto (fait vile), doQt il y a d'énormes toiles au musée. Celait faire preuve d'une audace inouïe que de les mépriser Visio iireusement, de s'indigner qu'on les mît en parallèle avec les grands peintres. Cinq ou six ans après, grlce à l'arrivée de quelques jeunes peintres qui veiL-iient de faire leurs études à Rome ou à Paris, des idÉes plus vraies commencèrent à se répandre. Aujoard'hui, on est, comme vous dites, dans le mouvenenl ; Goya, admiré en France, a élé remis à la mode en Espagne. Des acheteurs se présentent pour iDiit bon tableau pas trop grand ; ils ne les payent pns des prix fous comme dans les ventes parisiennes, mais l'encouragement est suffisant. L'acbeteur est loin de s'y connaître dans le sens absolu du mot, mïis il a un flair merveilleux pour reconnaître la valear marcbande d'un tableau, non-seulement présente, mais future. On achète souvent l'œuvre d'un peintre quiaura un nomcoonucomme on achète un terrain dans une banlieue qui deviendra ville. L'acheteur contribue au progrès de l'art parce qu'il s'yconniiit assez aujourd'hui pour repousser le mauvais...
« L'Espagne a envoyé quelques artistes à Rome, mais le plus grand nombre s'est formé en France, à Paris, préférant l'enseignement vivant de la camara-
derieetde là rivalité à renseignement glacé des œuvres dont les auteurs vécurent dans un autre siècle. L'école espagnole relève évidemment de la vôtre. Fortuny, le plus célèbre de nos modernes et le plus chèrement rétribué, voulut très-forlement s'affranchir de rinfluence française ; tout le temps qu*il ne passait pas à'Madrid ou à Grenade, il le passait à Rome. Eh bien, malgré tout, sa peinture n'est pas de la p^nture italienne, encore moins de la peinture classique. Il atout le ragoût, le raffinement, la subtilité, l'adresse manuelle^ le soin du procédé, la perfection de métier, en un mot, qui caractérise les Parisiens actuels. Il y joint un très-remarquable sentiment du pittoresque, et de là son succès que quelques-uns veulent contester aujourd'hui, mais que je trouve très-légitime...
a Quant aux diverses écoles sur lesquelles vous m'interrogez, il n'est guère facile de les déterminer. Ily a encore des écoles dans ce sens qu'on y enseigne les procédés matériels, et le mot a ici une extension assez grande : il ne s'applique pas seulement à Thabileté manuelle, il comprend tout ce que signifie «savoir peindre un sujet quelconque. » Mais le sens ancien, du mot école était plusrigoureux.il comprenait des données positives sur le choix des formes et des types et des aspects, la distribution de la lumière, la gamme des couleurs et jusqu'au choix des sujets : dévotion ou bataille à Home, buveurs chez les Flamands, etc. C'était un ordre
sévère qu'une école alors, presque un couvent ; on abdiquait en y entrant la majeure partie de son individualité. Aujourd'hui, quand on a « appris à peindre, » on vole de ses propres ailes, et je n'entreprendrai pas d'énumérer rinfinie variété des sujets ni des aspects de ces mêmes sujets qui forment l'ensemble de la production artistique à-notre époque. Ce n*est cependant pas de l'éclectisme, puisque chacun se montre tel qu'il est et ne s'occupe que de faire de Tart à sa manière. Voilà en grand l'école française, en petit l'école espagnole.
« Il y a pourtant un trait général : le tableau de genre, petit de dimension, domine : c'est naturel, puisque Mécène est aujourd'hui tout le monde et que la protection des grandes fortunes est insignifiante en comparaison de Tensemble de protection des fortunes moyennes. Malgré cela, et quoiqu'il y ait une certaine .ressemblance parmi quelques groupes de peintres, — le succès appelle toujours l'imitation — plusqu'à aucune autre époque, les individualités s'affirment dans le sens que j'indiquais tout à l'heure.
(( Le tableau de genre domine par le nombre et peut-être aussi par la qualité, car il compte Fortuny, Madrazo et plusieurs autres artistes de valeur. La grande peinture ne laisse pas d'avoir des représentants: vous en verrez un beau spécimen dans la Jeanne la Folle de Pradilla. Le paysage est un genre nouveau en Espagne ; il a été introduit par un Belge nommé Ilacs, qui expose aussi à Paris, pâle élève
de recelé de son pays, mais qui a conquis à Madrid une grande réputation par la nouveauté et formé quelques élèves qui ont Pair de vouloir le dépasser ; eu tout cas, ils font de la peinture mâle et la sienne est femelle. De tableaux de dévotion, peu; n'y eût-il pour cela d'autre raison chez nos peintres que de vouloir se prouver à eux-mêmes et aux autres qu'un ^ Espagnol peut aborder d'autres sujets; ce désir se comprend de reste après l'absorption presque exclusive de tous nos talents par la peinture religieuse pendant plusieurs siècles. La marine commence à peine à être cultivée ; de fleurs, fruits et autres natures mortes, point. En fait de tableaux d'architecture, il y a du bon ; vous verrez à Paris des Gonzalvo. »
En somme, l'exposition espagnole est des plus intéressantes parce qu'elle dénote chez les artistes, autant qu'un progrès, une puissance de sève, une vitalité qui, tout permet de le> croire, ne s'en tiendra pas là et nous réserve encore d'heureuses surprises. Sans doute, l'école espagnole relève de l'école française, comme disait notre correspondant ; elle a emprunté évidemment de nos goûts, de nos méthodes, de nos procédés môme. Est-ce à dire qu'elle nous copie ? point du tout ; il y a en elle, en effet, cette force pittoresque d'observation qui lui est bien particulière et ne permet de la confondre avec aucune autre.
Gela est vrai de Fortuny et des autres Espagnols. Aussi déjà se produit ce qu'on pourrait appeler TefTet en retour. Quoique partie de nous, cette
peinture est vraiment si neuve, si séduisante, qu'elle s'est fait à son tour, et même parmi nous, des imitateurs. Sans parler d'Henri Regnault que nul ne niera avoir été profondément touché par l'influence de Fortuny, plusieurs peintres français modernes cherchent à se rapprocher de la manière de nos voisins ou du moins à la perfectionner avec eux. Pour notre part nous n'y trouvons point à redire, et rien au contraire ne nous semble plus beau et plus utile que cette réciprocité entre les artistes des différentes nations, s'aidant les uns les autres à réaliser un art plus vrai et plus parfait.
Dans la salle de l'Espagne, la place d'honneur a été réservée à Fortuny; c'a été double justice, puisqu'il fut le premier par le mérite et qu'il est
mortavantl'heure.Sestableaux:, au nombre de trente, occupent toute une paroi en haut de laquelle on a placé le buste du peintre, cheveux flottants, moustache fine, la tête flère et intelligente, tel qu'il était lorsque la fièvre l'a pris, en pleine gloire, dans toute la vigueur de l'âge et du talent. Rappelons brièvement les principaux traits de sa biographie : né à Reus (Catalogne) en 1838, et fils d'un simple menuisier, il commença son instruction à l'école primaire ; mais de bonne heure le goût qu'il montrait pour le dessin et la peinture avait attiré l'attention. Plus tard il suivit les cours de l'Académie des Beaux-Arts de Barcelone et, en 1856, obtint, au concours et à l'unanimité des suflrages, la
place de pensïonado a Roma^ récemment instituée parla députation de la province. Arrivé à Rome, il en fut rappelé bientôt par la guerre du Maroc dont on le chargeait de suivre les opérations ; il fit en Afrique beaucoup de dessins^ d'aquarelles, d'esquisses à l'huile, qui plus tard lui furent fort utiles; dès ce moment^ il songeait à la grande toile qui devait être la Bataille de Tétuan^ mais qui, à sa mort, se trouvait encore dans son atelier. De retour enllalie, il se mit au travail avec ardeur ; adorateur passionné du soleil et de la nature, il savait, sans renoncer à ses qualités natives, reconnaître l'autorité des grands maîtres ; une bonne partie de ses tableaux et de ses aquarelles datent de cette époque. En 1866, il vint à Paris où il n'avait fait que passer une première fois ; c'est là qu'il se lia avec plusieurs artistes, ses compatriotes : Rico, Ferrandiz, Zamacoïs. Il y revint trois ans plus tard, et son tableau de /a Vicaria ou de WJSacristie^ improprement appelé le Mariage espagnol^ exposé chez Goupil, produisit dans le monde des arts une émotion extraordinaire ; Théophile Gautier lui consacra dans lejournd officiel (19 mai 1870) un de ces feuilletons enthousiastes comme seul il savait les écrire. Fortuny devait revoir Paris une fois encore, après un long séjour à Grenade. Du reste il n'exposait pas, soit modestie naturelle, soit plutôt susceptibilité nerveuse d'artiste qui s'accommodait mal de la critique. Depuis quelque temps déjà il avait épousé la sœur de son
confrère et compatriote M. Madrazo, et il en avait eu deux enfants ; les joies de la famille, la fortune, — ses derniers tableaux s'étaient admirablement vendus — tout semblait lui promettre le plus riant avenir, quand bientôt, repris par ces fièvres pernicieuses si fréquentes à Rome et dont il avait déjà senti les atteintes, il mourut dans cette ville le 21 novembre 1874 ; il n'avait que trente-six ans.
A l'Exposition, on regrette de ne pas voir le chefd'œuvre de Fortuny : la Vicaria ; du moins y a-t-il encore assez d'éléments pour juger pertinemment de sa manière. Signalons avant tout deux toiles capitales : le Modèle et les Arcadiens, « Oans la première, dit M. Ch. Davillier*, on voit un groupe d'académiciens en costume du siècle dernier, examinant le modèle qui leur est proposé; une jeune femme nue, aux formes élancées, pose debout sur une table de marbre. L'artiste a placé la scène dans une des salles du palais Colonna. Parmi les académiciens qui sont peints avec une finesse merveilleuse, il est facile de reconnaître le portrait de Lhéritier du théâtre du Palais-Royal. Un soir que Fortuny assistait aune représentation de la Cagnotte, la physionomie de l'excellent acteur le frappa, il en fit sur son album ^de poche une esquisse légère qu'il utilisa plus tard en donnant à son personnage une ressemblance frappante... Quand Henri Regnault
1. Fortuny : Sa vie et son œuvre, parle baron Ch. Davillier, Paris, 1875.
visita pour la première fois l'atelier de Fortuny, il admira beaucoup le tableau qui n'était encore qu'à l'état d'ébauche. Il paraît qu'alors, à côté du modèle, on voyait la mère, qui, comme une vieille fée, assise près de la table, tricotait en regardant par-dessus ses lunettes TefFet produit par sa fille sur les vieux professeurs. Cette figure était, dit-on, un vrai chef-d'œuvre ; malheureusement , Fortuny n'en était pas satisfait et il l'effaça. L'esprit de la composition, le charme de la couleur, la finesse des détails qui n'enlève rien à l'effet général, tout concourt à faire de ce charmant tableau une merveille qu'on ne peut se lasser d'admirer.
(( Les personnages représentés sur la deuxième toile, sont d'une autre Académie, celle des Arcadi'ensy fondée à Rome en 1695 par le célèbre jurisconsulte et littérateur Gravina. Les Arcadi, comme on les appelle encore, car la société n'a pas cessé d'exister, se donnaient des noms de bergers et de bergères et se réunissaient habituellement dans les jardins Farnèse. Le lieu delà scène est tout encombré d'une végétation luxuriante; au centre deux Arcadiens, Arcades ambo^ les pieds sur un tapis d'Orient, répètent une pièce dans laquelle ils doivent jouer ; le berger dit son rôle avec emphase, le manuscrit d'une main et de l'autre soutient la bergère qui s'évanouit avec un mouvement plein de grâce et d'abandon. Ces deux personnages, comme ceux qui assistent à la répétition, portent le costume de la fin du siècle
dernier. )> Ce tableau ne fut pas payé moins de 90,000 francs.
Une esquisse étonnante et qui a exci^^é l'enthousiasme de plus d'un amateur, c'est le Boucher turc. « Devant un mur blanc, flagellé d'un rayon aveuglant, éclaboussé de sang, un bœuf est étendu égorgé, des enfants se sont assis sur la bête ; diverses pièces de viande, rouges, roses, brunes pendent aux crocs de l'étal et, à gauche, le boucher au crâne tondu ras et bleuâtre sourit à son coutelas qu'il essuie. Aucune description ne saurait rendre la magnificence de cette étude. »
Relevons encore parmi les cadres de toutes dimensions : le Remouleur arabe, les Prisonniers à la porte de la Mosquée, laPosada, le Peintre, les Charmeurs de serpents surtout et la Fantasia arabe. Vues d'Orient, campagnes de l'Andalousie^ chaude lumière du Maroc, tableaux intimes, scènes fantastiques, Fortuny a touché à tout, il a partout également réussi. On aura beau, critiquer l'abus de certains effets de lumière, l'exagération des tonalités heurtées, le trop fréquent sacrifice de la personne humaine aux accessoires qui l'entourent, peut-être aussi le manque d'ampleur, à tout prendre, c'était là un maître 1
A côté de Fortuny, la commission espagnole a exposé quelques tableaux d'un autre de ses artistes enlevé prématurément, Zamacoïs ; on s'arrête avec un regret devant ces gentilles petites toiles, d'un
goût si pur, d'une si spirituelle fermeté, où le peintre a mis en scène les fous de cour et les seigneurs du XVI' siècle.
Arrivons aux artistes vivants ; le premier, à coup sûr, est M. Madrazo tant par le nombre que par le mérite incontestable de ses œuvres. Lui aussi il a abordé tous les genres. Ses portraits d'enfants, sont très-réussis, Tun surtout, la « petite fllle aux rubans violets.» Où il excelle, c'est à rendre l'épaisseur du velours, l'éclat de la soie, les miroitements du satin ; les chairs ont une fermeté peu commune^ les poses d'ordinaire sont élégantes et naturelles ; on lui a reproché, il est vrai, de n'attacher qu'une médiocre importance à la correction du dessin, de négliger l'étude des physionomies, de manquer enfin d'un idéal élevé sans lequel il ne saurait y avoir de véritable portrait. Pourtant, nous avons remarqué sur l'un des panneaux du milieu, un buste à micorps de fille du peuple dont la tète est réellement frappante d'expression. Mais c'est surtout dans les tableaux de genre que M. Madrazo se retrouve avec tous ses avantages, son abandon, sa gaie facilité. La Sortie du bal paré^ par exemple, ces hommes et ces jeunes femmes riant et se poussant, le tapage des vêtements bigarrés, les deux lustres de la grille du parc, encore allumés, mettant leur lueur orange dans le demi-jour de l'aube naissante, tout cela fait une des scènes les plus amusantes qu'on
«natsiui
puisse imaginer. Quelques-uns de ces tableaux, fort habilement traités, ressemblent à des miniatures; ainsi un vivier, un coin de rue ; je préférerais encore la jeune femme en costume de Pierrette, toute bleue et rose, d'un mouvement si naturel et d'un type si parisien.
M. Madrazo père — car les Madrazo sont une dynastie, — a exposé, outre deux beaux portraits en pied de grandes dames, une tête de Forluny jeune, les joues moins pleines que dans le buste, Toeil pétillant déjà d'intelligence et de génie.
Les ouvrages de M. Rico sont autant de petites perfections que ne désavouerait pas notre Meissonier ; à la vigueur, à Téclat, il joint une sûreté de main et une souplesse de touche qui se jouent des moindres détails ; cours intérieures des maisons de Séville, portes à clous des rués de Tolède, marchés, campagnes napolitaines, vues ensoleillées deVenise^ chacune de ses toiles est comme un bijou fouillé et ciselé avec amour; un éloge aussi à M. Juan Gonzalez dont les deux tableaux, bien connus des Parisiens, Y Accouchée et les Présents de fiançailles^ sont trèsagréables de couleur et de composition. Viennent ensuite M. Casado avec son Torero et sa Femme couchée, si- séduisante d'abandon; M. Aranda avec son Marché tout fourmillant de types populaires; M. Casanova : Vi'sile à V atelier ; M. Escosura, disciple de Gérôme, un Repas royal,
La grande peinture historique compte plusieurs
repr.ésenlants. Voici, en tôle, la Jeanne la Folle^ûe MiPradilla, accompagnant le corps de son époux. Le funèbre cortège était arrivé sur le soir aux portes d'un couvent de femmes; mais jalouse môme d'un cadavre, Jeanne ne voulut pas franchir les murs de la sainte maison et préféra rester en dehors avec sa suite que de ne pas garder pour elle seule celui qu'elle avait tant aimé. C'est là l'épisode choisi par le peintre : on a fait halte en rase campagne; le jour blafard se lève, luttant péniblement avec la lumière des cierges, un prêtre récite ses oraisons, Jeanne, debout au premier plan, se détache avec un relief étonnant sur les horizons grisâtres de ce paysage d'hiver; l'œil hagard, immobile devant le cercueil, il semble que la douleur lutte dans sa tête avec la folie; l'attitude indifférente ou lassée des personnes de la suite rend plus touchant encore ce morne désespoir; dans le fond, la masse sombre du couvent. Cette vaste composition , si profondément dramatique, unit au choix des détails le charme d'une coloration forte et harmonieuse; c*est en somme une des plus belles œuvres de l'Exposition. Elle appartient au gouvernement espagnol qui Ta payée d'enthousiasme 40,000 francs. .V Education du prince don Juan de M. Martinez Cubells, quoique moins mouvementée, est surtout remarquable au point de vue décoratif; il y a, at-on dit, comme un souvenir de Veronèse, au travers de tous ces personnages richement parés.
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V Origine de la République romaine^ parM.PIasencia, qui nous montre Brutus appelant les Romains à la liberté sur le cadavre de Lucrèce, est aussi une composition de valeur. La scène est fort habilement interprétée; elle n*a point le défaut capital que présentent souvent les sujets de ce genre : l'emphase mélodramatique ; le fond du paysage est charmant, fa couleur excellente^ l'impression simple et grande. Malgré des qualités incontestables, une autre Mort de Lucrèce, de M. Rosalès, nous plairait moins; la figure de l'héroïne, déjà livide^ frappe les yeux désagréablement. La Chute d'un ange par M. Pescador a des raccourcis heureux; la Mort de François Pizarre de M . Ramirez est bien composée et l'aspect en est saisissant; enfin le Saint Sébastien au tombeau de M. Ferrant dénote une méthode sobre et sûre qui n'exclut pas le sentiment dramatique.
Que d'autres œuvres charmantes à citer, d'une invention variée, tantôt spirituelles, tantôt gracieuses, toujours fermes et colorées : la Veillée funèbre de Santa-Cruz; Guillen de Vinatea devant Alphonse /F, par Sala, un peu heurté de tons, mais très-imposant; Y Auberge de Benlliure; V Appel aux armes de Peyro Urrea ; V Averse de iFerriz ; les portraits de femmes de Banuelos, les fantaisies de Ribeira, les scènes de mœurs de Vayredial Une toile de M. Haes, les Alentours de Vreelandy aux Pays- Bas, ne manque pas d'une certaine poésie mélanco^
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liqtie, et les intérieurs de cathédrale de M. ^Gonzalo Ferez parlent de recueillement et de prière.
Nous ne pouvons insister davantage; en somme, et si rapide qu'ait été cette étude, ce qui en résulte, c'est que Técole espagnole ne redoute pour l'heure aucune comparaison.
Par malheur, la sculpture aura fort à faire avant de pouvoir, même de loin, entrer en parallèle avec les œuvres des artistes italiens ou français. Quelques statuettes, quatre ou cinq marbres, le double de plâtres, voilà en gros la part de l'Espagne dans ce concours; et tout cela, pauvre, froid, sans vie. Faisons une exception cependant pour YAnge déchu de M. Bellever dans une attitude un peu forcée peut-être, mais saisissante, pour la Vierge mère de M. Samso qui a beaucoup plu, puis pour un groupe en marbre représentant une jeune femme avec son enfant : la mère agenouillée soutient le petit homme en chemise qui s'essaie à marcher; ridée est jolie et le mouvement naturel. L'Harmonie de M. Gandarias est assez ingénieuse; de même aussi la statue en bronze de M. Moratilla de Madrid, un petit Pêcheur napolitain^ d'une main tenant un filet plein de crabes qui passent les pattes à travers les mailles, de l'autre s'apprêtant à saisir une nouvelle proie dont le corps pointe dans une des fentes du rocher. Un autre petit pêcheur, coiffé d'un large chapeau, est beaucoup trop grave pour
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son âge et pour le métier qu'il fait. N'oublions pas une statuette en terre cuite, demi-grandeur, par M. Font: c'est une jeune femme, élégamment vêtue, tête basse, froissant une lettre et personnifiant le Remords.
Au groupe des beaux-arts se rattachent les médailles, les dessins et modèles d'architecture, les gravures et les lithographies. Il faut donner un coup d'œil aux monnaies et jetons de l'Hôtel des Monnaies de Madrid; puis aux fresques de San- Antonlo de la Florida, splendidement gravées à l'eau-forte, d'après Goya, par M. Galvan. Une série très-curieuse encore, c'est celle des croquis de M. Pellicer, de Barcelone; correspondant de YIllustratïon espagnole et américaine^ le. premier grand journal illustré de la Péninsule, M. Pellicer a pris son métier au sérieux; à peine la guerre carliste terminée, sans souci du danger, il partait pour l'Orient et allait suivre dans les rangs de l'armée russe les péripéties de la guerre engagée entre le tzar et le sultan; ses dessins, pris sur le vif, sont poignants de réalisme et de sincérité; telle scène d'ambulance, par exemple, arracherait des larmes. A côté se trouvent des planches de cuivre, spécialement gravées pour la même publication et qui ne sont pas inférieures. à tout ce qu'on fait en ce genre en France ou en Angleterre.