‹ L'Espagne et l'Exposition de 1878Chapitre 23 sur 36 · GROUPE II · texte numérisé non relu

GROUPE II

Éclucaflon et Enneignemeiit. — Matériel et procédés deM arts libéraux.

Par leur nature môme, la plupart des matières qui composent ce groupe échappent à Tappréciation du visiteur; nombre de livres, de cartes, de mémoires, soigneusement fermés dans les vitrines, ne sont guère accessibles qu'aux • membres du jury; beaucoup aussi, pour être compris, nécessitent une étude plus approfondie qu'on n'est disposé à leur donner en passant. Aussi nous bornerons-nous à signaler les principales choses qui nous ont frappés, sans tenir compte de Tordre des classes.

M. Fatjo, instituteur, expose un appareil trèsperfectionné, adopté déjà par la municipalité de Barcelone et de plusieurs autres villes, qui facilite singulièrement le travail et le développement intellectuel des jeunes enfants; tout auprès est une étrange machine, composée d'une foule de cercles de cuivre et destinée, paraît-il, à apprendre la dialectique, mais l'aspect maussade n'en est point fait pour rendre plus attrayante l'étude de la science ; Çàet là quelques collections de solides géométriques, les uns en bois, les autres en carton.

L'Institut géographique et statistisque de Madrid couvre avec des parties détachées de sa grande carte topographique de l'Espagne toute une paroi de la première salle. La commission provinciale de Guadalajara expose un Catalogue des tableaux et des sculptures de son musée, et certes, cet exemple eût mérité d'être suivi par les autres provinces où trop souvent l'artiste et l'étranger manquent pour se conduire des renseignemuents les plus élémentaires. La Société géographique de Cordoue présente, elle aussi, quelques planches de son herbier. Pgirmi les livres, il en est deux, une grammaire et une méthode, spécialement destinés à répandre et à faciliter l'enseignement de la langue française à l'étranger; qu'on nous permette d'en remercier publiquement les auteurs : M. Garcia de Modino, de Valladolid, et M. Benavent, de Madrid. Beaucoup de travaux, livres ou manuscrits, ont été envoyés, tant par les officiers de l'armée que par les employés des eaux et forêts; nous y reviendrons plus tard.

Il existait il y a une douzaine d'années une imprimerie royale en Espagne; on a jugé que soii existence était la cause principale de la paralysie de l'industrie privée et elle a été supprimée. Aujourd'hui le gouvernement s'adi*esse aux grandes maisons particulières, et de fait il n'a pas à s'en plaindre, s'il faut en juger par le livre in-folio, intitulé Cartas de Indïas et publié sous la haute direction du ministère des Travaux -Publics. Ce

A L'EXPOSITION DE i878 195

livre splendidement imprimé sur fort papier, sort des presses de M. Hernandez à Madrid ; c*est une série de lettres précieuses, jusqu'à ce jour inédites, se rapportant à la conquête des Grandes- Indes par les Espagnols et signées de noms comme ceux de Cristobal Colon, Amerrigo Vespucci, fray Bartolome de las Gasas^ D. Bernai Diaz de Gastillo. Les fac-similé, d'une exactitude qui trompe, n'occupent pas moins de soixante-sept pages; les planches, au nombre de vingt-trois, représentent les sceaux et signatures de tous les grands personnages mêlés à l'histoire de ces anciens pays ; vient ensuite une carte de l'Australie, dressée à la plume par fray iMarcelo de Ginsaldo, de la Compagnie de Jésus, et tirée d'un plan primitif dû au fameux navigateur, Fernandez de Quiros; puis trois cartes en couleur de l'Amazone, de l'Orénoque et des pays adjacents, des Antilles et du golfe du Mexique, enfin du détroit de Magellan. Le livre, en son ensemble, a plus de mille pages.'

Deux publications représentent avantageusement au Champ de Mars la presse de Madrid : l'une de luxe,hebdomadaire; c'est cette Illustracton Espanola eAmericana qui compte parmi ses rédacteurs et ses dessinateurs, sous l'habile direction de M. A. de Garlos, les meilleures plumes et les plus fins crayons de la Péninsule; la France n'a rien de mieux en ce genre. L'autre est un journal quotidien, à bon marché, Ylmparcialy très-populaire, imprimé en pe-

i96 L'ESPAGNE

tits caractères et sur papier commun. UImparcml n'est pas de nos amis, et toutes les fois qu'il trouve l'occasion de dauber la France, il ne s'en fait faute, réveillant dans les cœurs des bons hidalgos les plus noirs souvenirs de la guerre de l'Indépendance. Comme couleur politique, d'un libéralisme un peu grognon et se laissant aller parfois à l'opposition systématique. Pour être juste, hâtons-nous d'ajouter qu'il est fort habilement fait, qu'il compte une nombreuse clientèle et qu'il s'entend à merveille à donner une idée générale de toutes les questions.

Arrivons à la collection si remarquable des plans, cartes et mémoires présentés par M. le marquis de Riscal dont le nom reviendra souvent sous notre plume et qui mérite incontestablement une place hors ligne parmi les grands propriétaires espagnols.

M. de Riscal possède, tant dans la province d'Alava que dans celle de Cacerès (Estremadure), 37,000 hectares de terres; mais ce qui le distingue, c'est moins l'étendue de ses propriétés que son esprit d'initiative; il aurait pu percevoir paisiblement ses rentes, il a préféré le travail et les risques pourvu qu'il contribuât au progrès; certes cette conduite est méritoire en un pays où les capitaux prêtés au Trésor rapportent sans peine aucune un intérêt énorme, et oh les entreprises agricoles rendent fort peu au début.

Avec cela, il est prudent. La meilleure école

d'agricullare, a-t-on dit, c'est Texemple d'un agriculteur qui s'enrichit; par contre, le spectacle d'une ruine est une cause de découragement incurable ou du moins persistant. Le regretté maréchal Concha, marquis del Duero, entreprit de coloniser tout d'un coup 12,000 hectares entre Gibraltar et Malaga. L'idée était bien conçue, l'utilité immense pour le pays; mais son impétuosité l'égara; il alla trop vite, il y perdit la fortune de sa femme, qui était considérable, et la sienne, et sa magnifique propriété passa en d autres mains. Les timides, les froids, les égoïstes Qnt beau jeu là-dessus et ne se font pas faute de moraliser.

Pour lui d'abord, bien entendu, pour l'exemple ensuite, M. de Riscal tenait à ne pas faire d'écoles^ à ne pas éprouver de pertes. Il ne marche que lentement, économiquement, et quand il est sûr du succès, alors seulement il engage de gros capitaux. Son exemple ne découragera personne, et lorsque les résultats se produiront, comme déjà ils se produisent pour les vins de la Rioja, il entraînera bien du monde.

Or, les difficultés pour M. de Riscal étaient infiniment plus grandes que celles que rencontrait le marquis del Duero. Celui-ci avait ses terres au bord de la mer, à deux pas de Marbellà et d'Estepona, petits ports qui font un commerce assez actif. L'Andalousie est après la Catalogne la contrée oix l'on trouve le plus d'esprit d'entreprise; la culture de la

i98 L'ESPAGNE

canne à sucre, base de la colonie du maréchal, est ancienne dans ces parages et plusieurs maisons de Malaga lui avaient fait faire récemment de très-grands progrès ; la route était frayée. Les propriétés deM.de Riscal, au contraire, sont dans un pays absolument privé de communications ; la population y est trèsfaible par rapport à la surface ; pour ces deux raisons TEstremadure est la province la plus stationnaire de l'Espagne. Aucun essai n'avait été tenté, jusqu'alors, tout était à créer et en premier lieu un doute formidable se présentait : Etait-il possible de réussir? En quoi et dans quelle mesure?

M. de Riscal cependant résolut de se risquer dans l'intérêt général, mais pour ne pas trop hasarder, il voulut avant tout étudier son terrain. Voilà huit ans que, sans relâche, la question a été retournée sous toutes ses faces. Plans topographiques, coupes et cartes géologiques, études d'irrigations, de routes, de constructions et de cultures, analyses de terres, projets industriels, rien de ce qui pouvait mener plus sûrement au but n'a été négligé. Outre le travail personnel de M. de Riscal et de son fils, travail infatigable, acharné, outre celui de leurs employés tlans les bureaux pour organiser la comptabilité, l'administration, cette œuvre agricole aura nécessité le concours d'une foule de personnes toutes compétentes, plusieurs universellement connues : quatre élèves de l'Ecole de Grignon, des ingénieurs, des professeurs, des chimistes ? D. José

Saenz-Diei, ins^pecteur de la banque hypothécaire espagnole; M. G. Grabam, de l'Universilé de Londres; M. Adrien Moulle, ingénieur civil des mines; M. Pouriau, le savant professeur de Grignon, dont le nom fait autorité en Europe en matière de laiterie, fromagerie, etc., et qui dans d'autres industries ipplicables à l'agriculture, étudiées spécialement en Tue de l'Espagne, s'est montré à la hauteur de cette réputation,

l'a exemple prouvera bien la nécessité de ces Ira* vaux préliminaires. Les pâturages enEstremaduie sont loués à d'immenses troupeaux de moutons, ne donnant d'autres produits que la laine et la viande. M. Pouriau fut consulté sur la fabrication du fro- >Qi<ge. 11 semblait facile d'utiliser le lait de cette manière et de créer avec un capital modéré une richesse considérwble ; mais lorsqu'on en vint à la praliqup, on rencontra un obstacle insurmontable dans la dépopulation de ces vastes espaces. La traite des brebis qui doit Être faite en une demi-beure ou trois quarts d'heure, deux fois par jour, esige un personnel qui ne peut se consacrer à cette occupation économique à moins de faire autre chose le reste de la journée. Il fallut donc, pour le moment, renoncer Ha fromagerie qui ne deviendra possible que lorsqu'il y aura des cultures et des maisons.

A l'Exposition, tous ces mémoires et ces études préparatoires ne forment pas moins de neuf gros 'oiuines manuscrits qui avec les magnifiques plans

étalés tout autour, représentent, y compris les frais de déplacement, les voyages, une dépense de plus de 150,000 francs. Nous signalerons surtout les deux cartes géologique et agronomiq^ue de la propriété de las Guadalupes (Cacerès) avec une série de coupes à grande échelle démontrant la constitution des terrains ainsi que la manière dont s'est accompli le soulèvement de la sierra de Guadalupe. Ce travail, unique en son genre et complété d'un mémoire, est l'œuvre d'un ingénieur français, M. Moulle. Si tous les grands propriétaires imitaient l'exemple du marquis de Riscal, le cadastre qui manque encore en Espagne se trouverait fait, ou à peu près, ainsi que la carte géologique, le jaugeage des cours d'eau utilisables pour l'arrosage, l'étude des cultures les plus avantageuses dans chaque localité. Imagine-t-on l'impulsion qu'en recevrait l'agriculture?

Un autre volume particulièrement curieux est celui qui traite du labourage à vapeur. Deux essais seulement ont précédé en Espagne celui de M. de Riscal; l'un tenté par M. le duc de Montpensier en 1867 ; depuis lors le duc a vendu ses appareils à une compagnie anglaise qui s'en sert près de Cadix, avec peu de succès, dit-on; l'autre, par une autre compagnie anglaise, celle du canal d'irrigation del Henarès, près d'Alcala (Madrid), qui malgré d'heureux débuts est suspendue depuis deux ans; M. de Riscal arrive donc le troisième en date, mais il est le premier comme Espagnol et comme particulier.

A L'EXPOSITION DK 1878 201

Quand nous aurons dit que dans notre France , si riche et si prospère, il n'y a guère aujourd'hui qu'une douzaine d'appareils de labour à la vapeur, on comprendra mieux l'importance d'une telle initiative. Pour ce qui est des difficultés vaincues, on ne s'en doute pas ici. En France il y a partout des roules; mais qu'on réfléchisse à la presque impossibilité de faire arriver deux locomotives, charrues, herses et accessoires au cœur môme de l'Espagne. Plus de cent kilomètres furent parcourus sans chemins, à travers champs. Ce fut un événement dans le pays. Quand elles passaient près des villages, toute la population courait à la rencontre; on montait sur les charrues, malgré l'opposition des gardiens; les enfants se poussaient sous les roues ; l'un d'eux même se cassait la jambe sans décourager les autres. Du reste, on a déjà fait dans la propriété de las Guadalupes un emploi nouveau de ces machines : l'arrachage des arbres, qui s'opère avec la plus grande facilité : on laboure à 65 et même à 75 centimètres avec une grande défonceuse à un soc, construite exprès pour M. de Riscal par J. et F. Howard de Bedford et trouvée si bonne que depuis elle figure dans leur catalogue à l'état permanent. Certains travaux reviennent ainsi plus cher qu'avec les bœufs, d'autres meilleur marché. En somme, peu d'économie, mais, d'autre part, possibilité de labourer de grandes surfaces dans ces énormes déserts qu'on appelle dehesas de

pas^o (propriétés en pâturages), qui constituent presque toute TEstremadure, et où la main-d'œuvre est difficile à obtenir. Il va sans dire qu'il fallut installer un atelier de réparation avec un outillage complet, et avoir un ouvrier mécanicien ; les gens du pays apprennent facilement la profession de chauffeurs.

A bien prendre et sans plus de détails, c'était un vaste plan d'ensemble, une lévolution complète dans l'économie rurale du pays qu'il s'agissait de combiner , afin de pouvoir tirei* de l'hectare un produit moins misérable que 70 centimes.

Après tant de dépenses et d'efforts, ce sera bien du malheur, si l'on n'y réussit pas et si la réussite n'est pas un encouragement pour les voisins.

Rappelons maintenant le désintéressement si rare avec lequel M. de Riscal fait part au public de tout ce que son expérience lui apprend, cette propagande incessante, dans sa correspondance privée, dans la presse, qu'il soutient depuis tant d'années, lui et son fils, avec une constance inébranlable, et l'on verra si ses services et sa position dans le monde agricole espagnol ne sont pas, comme nous le disions plus haut, tout à fait hors ligne.

Et en effet, parmi les autres grands propriétaires espagnols on n'en pourrait 'citer que deux qui aient fait exception à la règle générale consistant à aflermir et à toucher leurs rentes sans la moindre préoccupation ; Je premier est le duc de Médina-CeU qui eut l'idée de fabriquer de la résine à Navas del Mar^

quès (Âvila), dans un immense bois de pins, autrefois non utilisé ; mais cette industrie est depuis longtemps connue et le chemin de fer entoure ses propriétés, un embranchement môme y pénètre. Le second est le duc de Feman Nunez, qui à Aranjuez a fait de grands travaux d'irrigations ; mais les irrigations sont le fait d'Aranjuez ; autour de lui, il y en avait des exemples anciens.et parfaits, et d'autre part le chemin de fer le met aussi à deux pas de Madrid. M. de Riscal, nous l'avons vu, avait tout à créer.

Ce fut probablement Pabondance et la beauté des lins de Jativa (Valence) qui donna aux Maures l'idée d'y établir des manufactures de papier, les premières qu'on ait connues en Europe. Depuis lors l'Espagne s'est laissé distancer par beaucoup d'autres nations ; la fabrication du papier à la mécanique n'y est encore pratiquée que dans des proportions fort restreintes et la fabrication à la main est aujourd'hui à peu près ce qu'elle était autrefois. En raison même du peu d'importance de cette industrie dans le pays, elle n'a pas eu besoin de recourir comme l'industrie anglaise à différentes matières textiles pour remplacer le chiffon devenu trop rare dans la fabrication du papier. Il ne semble même pas que le sparte , cette plante si abondante dans les royaumes de Valence et de Murcie, dont il 6'exporte chaque année des quantités con-

sidérablespour la Grande-Bretagne etqui fournit aux papeteries anglaises un produit blanc et fort» ait fait encore en Espagne l'objet d*aucune sérieuse tentative.

Il ne s'agit ici évidemment que du papier ordinaire, car pouv'le papel de hilo ou papier àcigarettes, il n'est pas de pays au monde oîi on le fabrique avec plus de soin et en plus grande quantité. On sait rénorme consommation de cigarettes que font les Espagnols. La ville d'Alcoy est surtout renommée pour la fabrication de son papel de hilo qui y occupe presque autant de bras que les manufactures d'étoffes de laine ; ce papier se répand dans les parties les plus reculées de l'Espagne et même à l'étranger. Certains fabricants ont imaginé d'y apporter divers perfectionnements pour le rendre plus agréable ou moins insalubre au consommateur ; c'est ainsi qu'à l'Exposition nous trouvons du papier en paille de blé, au baume de Tolu, ioduré, etc. On assure que les diverses fabriques de la ville en produisent chaque année environ 200,000 rames, ce qui représente un total de plus de 400,000,000 de cahiers. La vente des libritos constitue une des petites industries les plus curieuses de l'Espagne ; les vendeurs en plein vent sont presque toujours des enfants ou des vieillards.

Quelques exposants de Catalogne et des Provinces Basques présentent des échantillons de cartes à jouer tant françaisesqu'espagnoles ; tput le monde sait en

A L^EXPOSITION DE i878 205

effet que les cartes espagnoles diffèrent des nôtres non-seulement par le nombre, mais encore par la représentation des signes et des figures.

La photographie espagnole compte plusieurs maisons dont les produits ne laissent rien à désirer ; tels sont ceux de M. Alviach, de M. Julia, de M. Diaz- Otero, tous trois de Madrid^ Les épreuves émaillées de H. Arenas à Barcelone méritent aussi une mention. Mais la palme appartient évidemment à la maison Laurent, de Madrid, dont la succursale bien connue est située à Paris, rue de Richelieu. Le catalogue de cette maison, embrassant l'Espagne et le Portugal, comprend plus de 3,000 planches photographiées sur nature ou d'après les originaux. Vues du pays, monuments, armures, antiquités, statues, tableaux anciens et modernes, ce que les collections particulières, ce que les musées royaux ont de plus précieux, tout est là ; le présent et le passé de la Péninsule se révèlent à vos yeux. Il est telle de ces photographies, comme la représentation de la Puerta del Sol h Tolède on la vue de la campagne castillane autour d'Avila, qui constitue à elle seule un chef-d'œuvre.

L'Espagne est suffisamment avancée pour tout ce qui touche à la fabrication des instruments de musique; M. Bernarregi, de Barcelone, expose un beau piano à queue; les filsMontano, de Madrid, un piano

droit, à pan vitré, fort original; cette maison fondée en 1838 par un simple ouvrier a pris rapidement un développement considérable. M. A. Romero présente un nouveau système de clarinette réalisant un progrès incontestable sur les instruments de ce genre précédemment connus ; cette clarinette fabriquée d'ailleurs par des ouvriers de Paris sur les données de M. Romero, donne plus de sonorité à certaines notes, facilite l'exécution de plusieurs arpèges, obtient enfin l'homogénéité voulue de force et de timbre entre les sons de l'instrument. L'Espagne ne pouvait moins faire que d'exposer quelques guitares, l'instrument national et populaire par excellence ; en voici trois d'un travail très-fini ; on les dit plus sonores que toutes celles qui se fabriquent dans les autres pays. Sans parler des amoureux qui chaque soir, dans la plupart des villes du sud, se font un devoir d'aller rasclar el jamboriy racler le jambon, sous les fenêtres de leur maîtresse; — ce nom bizarre qu'on donne à la guitare lui vient précisément de sa forme — c'est l'accompagnement obligé de toutes les fêtes, de toutes les réjouissances publiques. Dans l'armée espagnole il n'est pas de compagnie qui ne compte au moins cinq ou six guitaristes ; pendant les expéditions, dans les marches, posée en travers sur leur dos, au-dessus du petit sac de toile bourré des mille bibelots du soldat en campagne, leur guitare les suit partout ; en cas de pluie» c'est à elle qu'on songe avant tout et nul n'hésite à

A L»EXPOSiriON DE 1878 207

se sacrifier pour la mieux garantir. Puis pendant les haltes^ aux veillées, un grand cercle se forme, le musicien pour préluder essaie quelques notes graves. Et maintenant si quelques fillettes du voisinage, attiréespar ce ronfiement bien connu se présententdans rassemblée, la fête sera complète et les danseurs ne leur manqueront pas. La musique et la danse I sur ces deux points-là, pendant la dernière guerre, carlistes ou libéraux, tout le monde se rencontrait. On n'a pas oublié l'aventureuse expédition de Martinez Campos, s'engageant en plein hiver au cœur dn Baztan, au milieu même des ennemis qui n'avaient plus qu'à se rabattre sur lui pour le tenir enfermé comme dans une ratière ; la colonne libérale fit route plusieurs jours par un temps aflreux, sans chaussures, presque sans vivres, à travers des sentiers de chèvres, obstrués de neige, où les hommes étaient souvent forcés de passer un par un ; or à peine entrés dans Elizondo, avant même de songer à' dormir ou de chercher du pain, les soldats couraient après les filles de la ville et, séance tenante, se mettaient à danser. De même dans l'autre camp ; après la dernière affaire de Peîia-Plata, la lutte finie, obligés d'abandonner leurs armes en passant la frontière de France, les carlistes n'eurent garde d'abandonner leurs guitares et les emportèrent avec eux à Poitiers, à Tours, au Mans, dans les villes de l'intérieur où ils devaient être internés. Les publications musicales coqaprennent un cer-

tain nombre de partitions pour piano, chant et violon, celles entre autres de Téditeur Romero à Madrid. M. Florez-Laguna nous fait connaître les signes de Tancienne musique mozarabe; on appelait de ce nom les vieux chrétiens qui demeurèrent dans les pays occupés par les Arabes après la conquête de Tariketqui, moyennant une contribution déterminée, conservèrent le libre exercice de leur culte.

Parmi les fabricants d'instruments de précision, nous ne voyons guère que M. Araraburo, de Madrid, opticien, fournisseur de S. M. le Roi Alphonse XII et dont les pince-nez sont d'une légèreté et d'une délicatesse exquises.

Page 1