GROUPE VII
Prodntts alimentaires.
Consultez livres et voyageurs, ils vous diront que l'agriculture est peu avancée en Espagne. Cette assertion est vraie, si l'on se place au point de vue des agricultures savantes qui font rendre à la terre tout ce qu'elle peut donner ; mais au point de vue de la beauté naturelle des espèces et des produits, — avouons, il est vrai, que la nature fait peut-être trop tous les frais du succès — l'Espagne ne le cède aucune autre contrée. Grâce à sa position exceptionnelle entre l'Europe et l'Afrique, à la fécondité de son sol, à la variété de son climat, toutes les productions des zones les plus diverses semblent s'y être donné rendez-vous. Nous allons pouvoir en juger par une revue rapide des richesses exposées au pavillon d'agriculture.
L'Espagne produit beaucoup de froment, ce qui d'ailleurs ne Tempêche pas, vu les difficultés, la lenteur et la cherté des transports d'un endroit à l'autre du territoire, de recourir parfois à l'importation pour nourrir ses habitants. Toujours est-il que quarante-deux provinces, sur quarante-neuf dont
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se compose la monarchie, ont pu présenter leuis produits : blés rouges, bleus, blancs, clairs, nains, forts, durs, tendres, blés de trois mois, de printemps, d'automne, blés d'irrigations et de terrains secs, blés ronds, blés catalans, \B\eucieïïSy pied-de-bœuf, mille autres encore dont je serais fort embarrassé pour traduire les noms vulgaires. L'Aragon, l'Andalousie, surnommée autrefois le « grenier de l'Espagne », le Léon et les Castilles, la Vieille-Castille surtout, tiennent évidemment la lête dans la production.
Les blés espagnols sont de la meilleure qualité, pleins, bien nourris, savoureux, couverts d'une écorce fine et légère, donnant une farine fine et trèsblanche et peu de son. Il y en a beaucoup auxquels la mouture ne fait pas perdre plus de 3 pour cent tandis que les blés du Nord de l'Europe perdent souvent plus de ^5. Il en résulte une différence considérable dans la qualité, la quantité et la bonté du pain qu'on en tire. Les blés glacés, qui proviennent de certaines parties de TEstremadure et des autres contrées du centre, sont très-beaux et rivalisent avec les froments de la Sicile; il est vrai que la panification en est un peu moins facile que celle des blés tendres.
La plupart des provinces produisent du seigle; la Catalogne, l'Estremadure, la Bizcaye sont celles qui en donnent le plus; on le cultive principalement sur les montagnes, dans quelques vallées et dans les
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terrains maigres et arides des plaines. Il paraît aussi que la Manche, dont le sdl est pauvre et sec, eu produit beaucoup par rapport à son étendue, mais elle n'a présenté que de liop rares échantillons.
Ou cultive très-peu l'avoine en Espagne; elle n'y est pieî-que point employée pour la nourriture dd^ bestiaux, ^aas doute comme trop échauffante; on en trouve pourtant en certaine quantité dans la Catalogne, la Galice, les provinces de Logrono, de Salamanque et de Tolède.
i.îi cu'ture dd Torge, au contraire, est très-répandue sur tous les points du territoire, et la récolte de cette seule céréale s'élève chaque année à un chiffre considérable. Nous avons relevé sur le catalogue le nom de plus de trenle provinces exposantes parmi lesquelles Cordoue, Murcif, Tolède, Teruel et Salamanque sont au premier rang. Almeria envoie un spécimen d'une espèce d'orge, nommée « delMila- (jroy'^du Miracle, et qu'il est, paraît-il, très-facile de mélanger frauduleusement avec le blé; on la cultive seulement par curiosité.
Le maïs, cette plante dont la végétation superbe t'ahit une origine exotique et qui maintenant est si bien entrée dans l'alimentation du peuple espagnol, qu'on l'appelle parfois blé d' Espagne ^ fut introduit d'Amérique en Europe, il y a près de trois siècles. Depuis lors la culture s'en est établie dans tout le pays, notamment dans le royaume de Valence, en Catalogne et dans les provinces du nord. En Galice
el en Bizcaye, les paysans se nourrissent presqueexclusivement d'une sorte de pain de maïs qu'ils nomment bo7Tona\ cuit au four et mangé tout chaud, ce pain, d'un jaune d'or, est vraiment délicieux.
Parmi les riz exposés, ceux de Valence sont au premier rang; du reste, cet article fait une des principales richesses de la province; tout le pays, au nord-ouest du lac d'Albufera, à une lieue de Valence, est couvert de rizières ou tierras de arroz. Dans cette partie de laHuerta, le nombre des canaux d'irrigation est tellement considérable qu'on n'est pas cinq minutes sans en traverser plusieurs; en eflet, la culture du riz ne peut avoir lieu que dans des champs submergés et exige par conséquent une abondance d'eau extraordinaire. On élève autour de chaque rizière un rebord en terre assez élevé pour empêcher cette eau de s'échapper, et, au moyen d'une petite vanne, on peut à volonté en exhausser ou en abaisser le niveau. Ces rizières sont d'un rapport très-productif; malheureusement les exhalaisons marécageuses empestent la contrée et font chaque année de nombreuses victimes parmi les cultivateurs, forcés de travailler du matin au soir, les pieds dans l'eau et la tête exposée à un soleil brûlant; il n'en est pas un peut-être qui ne soit sujet aux fièvres intermittentes.
La commission provinciale de Gérone a fait entrer dans son envoi des grains de sorgho ou douro des
Arabes, plante originaire des hautes régions du Nil et dont les peuplades danubiennes S3 servent en guise de blé. Quant aux autres espèces qui complètent l'exposition des céréales, telles que sarrasin, millet, panic^ chènevis, elles n*ont pas d'autre intérêt; nous ne nous y arrêterons pas.
Parlons plutôt de la fabrication des farines qui se rattache si directement aux céréales et qui fut de tout temps une des branches les plus importantes de l'industrie espagnole : farines de première, de seconde et de troisième qualité, farines de froment, d'orge, de maïs, nous pouvons choisir. Il est plusieurs minoteries, comme celles de Clua y Sobrino (Lerida), d'Alzugaray (Pampelune), dont la production moyenne s'élève à un million et même 1,200,000 kilogrammes de farine par an; la maison Gil frères et Rico d'Aranda del Duero (Burgos), si connue dans le monde entier pour la supériorité de ses marques : Dulce Maria et la Magdaïenaj a atteint dans ses deux établissements similaires le chiffre énorme de 22 millions de kilogrammes! Audessous de ces grandes maisons, une foule d'autres minoteries moins importantes travaillent fort activement. Dans laseule province de Salamanque où les chutes d*eau font défaut, en moins de deux années trois fabriques viennent d'être établies avec des machines à vapeur pour faciliter la mouture.
La fabrication des pâtes pour potages, dites pâtes d'Italie, vermicelles, semoules, nouilles, macaronis, est partagée entre plusieurs provinces de l'Espagne ; la seule maison Mezquita, de Valence, en fournit annuellement 730,000 kilogr. à la consommation; les îles Philippines ont tenu à nous faire connaître leurs fécules, telles que tapioca, sagou, gaogao, tigbi, qui sont en effet d'excellente qualité. L'amidon fait aussi l'objet d'un débit considérable ; inscrivons en première ligne M. Mirât de Salamanque, M. Garnero de la même ville, dont les produits ont obtenu une distinction flatteuse à Philadelphie, et surtout la maison Pipo, de Cervara (Lerida), qui fabrique annuellement 100,000 kil. Plusieurs de ces amidons, parmi les plus fîns, servent de poudres pour la toilette. Les échantillons de fécules de pommes de terre sont en Irès-petit nombre, comme aussi les produits de la pâtisserie. Pal ma expose quelques biscuits de bord, Bilbao, quelques biscuits de table, et c'est tout.
L'huile d'olive est une des principales denrées de l'Espagne ; on trouve l'olivier dans presque toutes les parties du royaume, notamment dans les bassins de l'Ebre, de la Guadiana et du Guadalquivir, où il forme des forêts immenses. Arbre triste et gris, l'effet n'en est pas heureux dans le paysage ; ce qui contribue surtout à rendre son aspect plus froid et plus monotone, c'est que les oh'vares sont toujours
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p'anté* avec une régularité et une symétrie parfaites.
Les olives de Séville, très-recherchées aujourd'hui dans loute Tl^spagne, étaient déjà ( élèbres chez les Romains. Cicérou, l'élicitant un de ses amis d'avoir élé nommé gouverneur de la Bétique, le prie de lui envoyer des olives de ce pays. Ces olives sont de plusieurs sortes, les unts de forme ovale et dépassant parfois la grosseur d'un œuf de pigeon, les autres rondes et de la grosseur d'une cerise; celles-ci bonnes surtout pour faire de Thuile, celles-là meilleures à manger.
La récolle des olives se fait dans toute l'Andalousie en automne, comme dans nos provinces méridionales; les fruits recueillis dans de vastes couffiDs de jonc sont ensuite transportés à dos d'âne jusqu'au lieu d'exploitation. L'huile pourrait être très-douce en Espagne, mais elle y est généralement acre, parfois pnanle. Cela vient de la mauvaise méthode qu'on suit pour sa fabrication ; d'ordinaire, on ne cueille les olives que lorsqu'elles sont trop mûres, on ne fait pas de triage entre celles qui sont saines et celles qui sont pourries; avant de les prehser, on les garde longtemps amoncelées, pour les faire fermenter, sous prétexte qu'alors elles rendront davantage. Aussi, bien que les Espagnols, par habitude, préfèrent leur huile à la nôtre et à celle d'Italie dont le goûL leur paraît fade, sur les marchés européens elle n'obtient pas grand succès ; la plupart des étrangers marquent pour elle une vive répu-
gnance. Pourtant plusieurs fabricants, Catalans surtout, sont entrés, depuis une quinzaine d'années déjà, dans une voie nouvelle et se présentent avec des produits tout à fait recommandables. Tel es!, pour rendre justice au plus méritant, M. Porcar y Tio de Barcelone, le vrai roi du marché, dont la manipulation dépasse 356,000 kilogrammes par an et qui compte des clients jusqu'au bout du monde ; derrière lui, mais à long intervalle, marchent les grandes maisons de Gerona, de Lerida, d'AImeria : M. Quinlana avec 6,000 hectolitres, comme production moyenne, MM. Bertran, Valls, Giiel et comte de Torregrosa avec 5,000 et 3,000, M. Linares Molina avec 3,500. Je ne parle que pour mémoire de quelques flacons d'huiles de coco, de noisettes et d^amandes, également exposés ; on sait que l'amande ordinaire contient presque la moitié de son poids d'une huile excellente et douce.
La fabrication des fromages est encore fort arriérée en Espagne; la plupart sont faits avec du lait de brebis et se consomment sur place ; Lerida est peut-être avec Lugo l'unique province qui en produit assez pour en fournir à ses voisines ; trois grosses maisons du pays fabriquent ensemble 25,000 kilogrammes par an ; même il y a lin village, du nom de Gosul, depuis longtemps renommé pour cette industrie. Tout bien considéré, un seul fromage espagnol se rapprocherait des nôtres... et pour
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nause, c'est celui qu'une nouvelle société s'est mise naguère à fabriquer à Yalcarlos, dans la vallée du Boncal, avec du lait de vache et à l'imitation du fromage de gruyère.
11 se fait également très-peu de beurre, manteca de vactty en Espagne, et non pas seulement à cause des vaches dont le lait, sur ces pâturages, est toujours rare et un peu fort, mais aussi, disons-le tout haut, par paresse innée, par mépris des soins de propreté les plus nécessaires ; on en mange pourtant d'assez bon à Barcelone et à Cadiz, mais l'un vient de la vallée d'Arau d'où Ton en envoie jusqu'à l'étranger; l'autre de la province de Lugo, oh une seule maison, celle .de M. Garcia, fabrique pour sa part 50,000 kilogrammes. Deux maisons d'Oviedo en salent aussi de fortes quantités, principalement pour l'étranger; M. Gulierrez : 100,000 kil. ; M. Dominguez Gil, 500,000.
Les Espagnols ont une autre manteca, la manteca de cerdo, littéralement beurre de porc, ainsi nommée pour la distinguer du beurre ordinaire et qui n'est autre que le saindoux. Malgré la terrible concurrence des huiles d'olive, il s'en fait encore pour la cuisine une certaine consommation.
De fait, le porc joue un grand rôle dans l'alimentation espagnole, tantôt sous forme de jambons, boudins, saucisses, saucissons, andouillettes et autres variétés dont la nomenclature nous entraîne-
rait trop loin, tantôt simplement sous forme de lard, tocinOy pour compléter le pot-au-feu. L'Estremadure surtout est renommée pour sa charcuterie ; dans les immenses dekesas^ comprises entre Trujillo et Mérida, paissent d'innombrables pourceaux noirs qui sont, avec les troupeaux de moutons, une des principales richesses du pays; ces animaux qu'on désigne sous le nom de ganado de cerda, se nourrissent des bellotas ou glands doux du chêne encina.
Les jambons de Montanchez^ glorieusement représentés à l'Exposition, passent pour les meilleurs de toute l'Espagne; Saint-Simon en parle avec enthousiasme ; madame d'Aulnoy elle-même préférait les jambons d'Estremadure à ceux de Bayonne et de Mayencé. Comme qualité, les saucissons ou chorizos estremenos sont aussi des premiers. Citons encore les jambons de Galice et les jambons doux de Camiar, dans les Alpujarras, ainsi nommés à cause de la couche de sucre dont ils sont revêtus et qui améliore leur goût tout en les conservant. Le salchichon qui se fait à Yich en Catalogne, très-répandu lui aussi, rappelle assez le saucisson d'Arles.
Arrivons aux conserves alimenlaires; sans être fort nombreuses, elles ne laissent pas que d'être variées. Pour commencer par les poissons, voici d'abord les anchois sans arêtes de Barcelone, les sardines à l'huile de Santander, les sardines salées et
pressées, Tanguille et le poulpe fumés de Lugo et de Pontevedra, Vescabeche de Bizcaye. C'est de ce nom qu'on désigne, dans la langue basque, le poisson mariné. Les espèces qui se pochent le plus communément sur le littoral cantabrique sont là merluche^ le thon et le rousseau, tous trois de forte taille; il arrive parfois, dans les jours heureux, que les pêcheurs en ramènent 12 ou 15,000 arrobes ; — Tarrobe vaut 25 livres à peu près. Il faut que tout ce poisson soit expédié ou travaillé dans les vingt-quatre heures qui suivent l'arrivée, car sans compter qu'il pourrait se corrompre, la prochaine pêche causerait un encombrement. Une partie est immédiatement dirigée sur Madrid et les villes de l'intérieur ; le reste se porte dans les fabriques d'escabeche. Là, chaque bête est découpée en larges tranches de près de trois doigts, qu'on plonge dans une énorme chaudière d'huile bouillante; quand elles y ont séjourné suffisamment jusqu'à prendre à la surface une belle teinte rousse, on les retire, on les porte au séchoir, et à peine refroidies on les encaque dans de petils barils contenant deux arrobes; on déverse par-dessus une sorte de saumure, mélange d'eau et de vinaigre, et le tout est expédié dans l'intérieur où les gens du peuple en font une grande consommation. Nous en avons goûté nous-mêmes, et le régal nous a paru assez fade; c'était peut-être faute d'habitude. Quant aux sardines à l'huile, on leur reproche de n'être pas prépa-
rées avec assez de soin ; les anchois vaudraient mieux.
Si maintenant nous passons aux conserves de viandes, nous voyons que les fabricants de la Corogne ont fait à eux seuls à peu près tous les frais de l'installation. Et quelle cuisine, grand Dieu, quels nombreux ragoûts 1 Perdrix farcies à Tétuvée, pigeons à la sauce, jambon aux petits pois, côte de porc sauce tomate, gibelotte de lapin I Rien qu'à déchiffrer l'étiquette, l'eau en vient à la bouche. Ce qui produit un effet tout différent, c'est l'exposition d'un fabricant de conserves, M. Rodrigo Trio et D® , qui aurait enfin trouvé le moyen de garder les viandes fraîches indéfiniment et dont la vitrine occupe au Champ de Mars, juste au milieu delà cinquième salle, la place d'honneur. A Dieu ne plaise que nous voulions offenser le courageux inventeur ! Mais sans préjuger en rien du succès de sa découverte, il a là cinq ou six bocaux tout remplis de morceaux de viande surnageant dans un liquide rougeâtre qui rappellent de trop près les préparations anatomiques et dont le
spectacle, à coup sûr, n'a rien d'appétissant. Si nous »
étions M. Trio, nous les cacherions.
A tout seigneur, tout honneur. Quand on parle des légumes espagnols, c'est au garbanzo d'ouvrir la marche. N'est-ce pas lui, en effet, le légume national par excellence, le complément indispensable du
puchet'o ou pot-au-feu, le régal du pauvre comme du riche? Le goût pour ce légume est tel en Espagne que Charles IV, détrôné et exilé, ne cessait de regretter que Rome n'en produisit pas, et que la première chose demandée par le roi Ferdinand YII, en rentrant dans son royaume, fut un plat de garbanzos. On dit qu'il fut introduit en Espagne par les Phéniciens. Chez nous, il est surtout connu par la spirituelle définition de Théophile Gautier dans son « Voyage en Espagne » : « C'est un pois qui a l'ambition d'être un haricot et qui y réussit trop bien. » Le garbanzo est éminemment dur à cuire; si l'on n'a pas eu la précaution de le faire tremper dans l'eau froide vingt-quatre heures à l'avance, il reste dur dans l'eau bouillante, o Les meilleurs garbanzos, dit M. le baron Ch. Davillier, tendres, moelleux, savoureux, se récoltent dans les plaines fertiles de Fuente-Sauco, dans la province de Zamora; la plupart de ceux qu'on voit exposés chez les épiciers portent cette marque trop souvent fallacieuse : Fuente-Sauco est pour les garbanzos, ce que noire Soissons est pour les haricots. » Le garbanzo sert encore à l'engraissement des oiseaux de basse-cour. Après lui vient, un peu honteux, le lupin que les Espagnols appellent altramuz. Il fut estimé des anciens; les philosophes grecs, particulièrement les Cyniques, l'avaient en prédilection; à Rome, il figurait, dit-on, sur les tables les plus recherchées; au théâtre, ainsi que nous l'apprend Horace, on se ser-
vait de lupins comme nous nous servons de jetons de cuivre, pour imiter le bruissement d'une bourse pleine. Maintenant le lupin est déchu de cette importance ; en Espagne comme en Italie, c'est le légume du pauvre; on le mange bouilli el aussi grillé ; dans les rues de Séville, à Malaga et dans d'autres villes de l'Andalousie où Ton en mange beaucoup, des marchands spéciaux le débitent sous celte dernière forme ; il passe du reste pour un aliment fort sain.
Alors arrive en longue file l'innombrable armée des haricots, blancs, noirs, rouges, jaspés, les fèves petites et grosses, les pois et leurs mille variétés, pois blancs, pois carrés, les flageolets^ les lentilles, et les vesces. L'arrière-garde est formée par les aulx, les oignons, les betteraves, les pommes de terre blanches ou rouges, les citrouilles au large abdomen. L'ail ordinaire, dont on fait ainsi que de l'oignon un grand usage en Espagne, produit à lui seul 65,000 kilog. et l'oignon près de 400,000. L'ail dit de Murcie est une espèce particulière, trèsgrosse : elle a l'odeur moins forte que l'ail ordinaire, mais elle est beaucoup moins répandue. La culture des pommes de terre donne un rendement de 500,000 kilog. environ. Nous n'avons pu découvrir, à notre grand regret, des patates roses de Malaga qui fournissent, dit-on, un tubercule très-féculent et très nutritif.
Bon nombre d'autres fruits et légumes attendent
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leur tour d'être mangés dans des flacons de verre OQ des boîtes de zinc. Nous reconnaissons les petits pois, les haricots verts, les olives, les câpres et les piments au vinaigre, les tomates en sauce. Tomates et piments, voilà vraiment la base de la cuisine espagnole I Les unes et les autres encombrent littéralement les marchés. Le piment varie à Tinfini de forme, de grosseur, de couleur; celui-ci e^t d'un vert cru, celui-là d'un rouge pourpre comme du corail; il y en a de cylindriques, de globuleux, de quadrangulaires, de cordiformes, etc. ; on en a vu qui pesaient plus de 500 grammes. On les distingue en piments doux et piquants : c'est avec les premiers, préalablement séchés au soleil, qu'on fait une sorte de ragoût dont les gens du peuple se montrent très-friands. Les plus beaux piments viennent de la Rioja. Quant à la tomate, elle aussi compte une foule de variétés, qui toutes trouvent des amateurs. Certaines grandes maisons, MM. Bravo et fils (Bilbao), Cuevas, Moreno Mugaburu, Salgado (Logrono), ont la spécialité des conserves de tomates^ et en fabriquent chaque année par 30, 40, 50 et même 100,000 flacons.
Les fruits cultivés en Espagne sont très-variés et très-abondants. Comme en Algérie, on cultive dans
les royaumes de Valence et de Murcie, le bananier, le dattier, l'oranger, le citronnier, le figuier de Barbarie, etc. Dans les autres provinces, ce sont les raisins, les figues, les olives, les pèches, les abricot^^,
les poires, les pommes, selon le climat et l'altitude. Nous n'avons pas à parler ici des fruits à l'état frais qui font l'objet d'une exposition toute. particulière; il nous suffira de donner quelques détails sur les autres, comme les amandes, les noix, les châtaignes, les raisins secs...
L'amandier est principalement cultivé en Catalogne, à Valence, en Andalousie et aux îles Baléares; le royaume de Grenade, surtout dans les environs de Malaga, est la partie où il y en a le plus. Les amandes se divisent en plusieurs variétés tant amères que douces, et celles-ci en coques tendres et demi-tendres, dures et demi-dures. Les plus délicates de TEspagne sont, dit-on, celles d'Ibi, à 6 lieues nord-esl d'Alicante, dans le royaume de Valence : nous en trouvons un spécimen à l'Exposition. Leur supériorité serait due à un genre particulier de culture qui consiste à les enter sur des amandiers sauvages; elles ont la coque lisse et se conserveTit pendant plusieurs années tandis que les autres sont sujettes à rancir en peu de temps. Lumayor, dans l'île de Majorque, en produit aussi beaucoup, à ce point, dit le proverbe, que celui qui en prendrait une à chaque arbre serait assez riche pour vivre sans travailler. L'exportation pour toute l'Espagne s'élève à plus de 3 millions de francs.
Le noyer est un des arbres les plus communs de
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rCspagne; mais les provinces du nord sonl celles où il abonde le plus ; la Catalogne et la Bizcaye font avec les noix un commerce très-lucralif. Les noisettes d'Espagne sont également connues : c'e&t TAngleterre qui à elle seule en reçoit la plus grande partie, soit plus de 5,000,000 de kilogrammes; les principaux producteurs sont de Reus (Catalogne). Les provinces septentrionales produisent aussi beaucoup de châtaignes et de marrons dont une très-grande partie est exportée par la voie de Bilbao : celles de Lugo ont une réputation méritée.
Le caroubier est indigène du midi de TEurope ; sesrameauxquis*élèvent jusqu'àdix mètres sont disposés en tête arrondie comme ceux du pommier. Le fruit se compose d'une gousse longue, comprimée, coriace, renfermant des semences dures et lisses, nichées dans une matière pulpeuse. En Espagne et même en Provence, où le feuillage est rare, le caroubier est un arbre de grande ressource ; ses gousses douceâtres servent à la nourriture du bétail qui en est très-friand, ou même à celle des pauvres gens, dans les temps de disette; elles sont l'objet d'une spéculation importante.
Les caroubiers se trouvent en Catalogne et surtout dans le royaume de Valence où ils couvrent presque tous les coteaux; ils dépassent quelquefois la grosseur des plus gros chênes et on en a vu qui produisaient jusqu'à 1,200 kilogrammes de fruits;
leur feuillage d'un beau vert foacé conlraste d'une manière très-heureuse avec la teinte grisâtre et un peu triste des oliviers. Le bois, connu vulgairement sous le nom de carouge^ est employé avec avantage daos les arts à cause de sa dureté.
Le pin pignon est facilement reconnaissable à son port qui affecte, lorsqu'il est parvenu à son entier développement, la forme d'un vaste parasol bombé. Originaire du bassin de la Méditerranée, on le trouve fréquemment en Espagne et surtout en Italie où il atteint plus décent pieds de hauteur. Ce sont les fruits de cet arbre qui sont connus sous le nom de pignons doux; placés deux par deux à la base interne des écailles de la pigne, recouverts d'une enveloppe ligneuse, noirâtre, ils ne sont bien mûrs qu'après la troisième année. L'amande qu'ils renferment est blanche, pas très-grosse, charnue, d'une saveur agréable, fort analogue à celle de la noisette. Les habitants du midi en font une grande consommation. On les mange sans préparation comme les noisettes^ ou l'on en fait des dragées et des pâtisseries. Le bois du pin pignon, comme celui des autres espèces, est employé, soit dans Li charpente, soit dans la menuiserie.
L'espèce de chêne qui produit le gland doux, extrêmement voisine de l'yeuse ou chêne vert, est trèscommune en Espagne et dans la région de l'Atlas
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OÙ le peuple se nourrit de ses fruits. Ce gland, que les Espagnols appellent beliota, est plus petit que ceux des chênes ordinaires; on le mange cru ou rôti à la braise, comme les châtaignes ; par son goût délicat il rappelle les plus fines amandes; on le sert du reste sur les meilleures tables du pays, et les dames s'en montrent très-friandes. Les armées françaises ont élé plus d'une fois heureuses de trouver les bellotasj surtout dans les cantons déserts de la province de Salamanque où l'on parcourt de grandes forêts toutes formées du chêne qui les produit. Les animaux les recherchent également, et Ton attribue même la supériorité de la viande des porcs. d'Estremadure à ce qu'ils trouvent -à s'y nourrir presque exclusivement de glands doux.
Il n'est personne, ayant quelque peu visité l'Espagne, qui ne songe parfois avec un souvenir de reconnaissance et de regret à Vorchata de chufas, La chufa, tout à fait inconnue chez nous, est une petite amande de terre dont le goût et la couleur rappellent assez la noisette et avec laquelle on confectionne une sorte de sorbet, délicieusement parfumé. Cette amande qui croît dans les lieux humides est presque exclusivement cultivée aux environs de Valence. Dans la plupart des villes d'Espagne, on trouve des orchaterias de chufas tenues par des Valenciens, qui débitent leur marchandise avec leur
costume national \ Vorckata se sert aussi dans tous les cafés.
Les palmiers naissent de noyaux de dattes ; à la troisième ou quatrième année, on transplante les jeunes arbres, de préférence dans des terrés fortes où ils prospèrent davantage. Le sol, soigneusement irrigué, sert en même temps à la culture des légumes et des céréales qu'on sème dans Tintervalle des arbres, car les racines du palmier ne s'étendent pas beaucoup, et en raison de son élévation, sa tige et son feuillage n'interceptent point les rayons du soleil. Au bout de dix ans et parvenus à 30 ou 40 pieds de hauteur, les arbres commencent à porter des fruits; les palmiers femelles sont seuls à produire et chacun d'eux donne environ 4 arrobes de dattes, près de 50 kilogrammes. Le revenu annuel des 35,000 palnliers femelles d'Elche (Valence), l'unique endroit de l'Europe où le palmier forme une forêt, est de plus de 360,000 francs.
Le raisin sec est un produit important des vignes espagnoles; le royaume de Valence et encore plus celui de Grenade en font un objet de commerce considérable. Du reste, on observe dans les deux provinces deux méthodes différentes pour le préparer. A Malaga, on se contente de couper à moitié lu queue du raisin encore sur pied, si bien que la grappe reste suspendue sans que la sève puisse y
arriver et se dessèche peu à peu. A Valence, on treoipe les raisins dans Teau bouillante aiguisée d'une certaine quantité de lessivé de sarment, on les expose ensuite au soleil où on les laisse jusqu'à ce qu'ils soient secs. Les raisins ainsi préparés, sont appelés kjiasy d'un mot espagnol qui veut dire lessive ; laissant échapper leur suc qui se cristallise au dehors et leur fait un enduit sucré, ils sont moins estimés que les autres, appelés passas del sol, et qui ont un goût bien plus savoureux. Peut-être aussi la qualité particulière du raisin y est-elle pour quelque chose; les malaguenos, — il y en a de monstrueux à l'Exposition, — sont naturellement plus gros et plus délicats que ceux de Valence ; ces derniers s'emploient beaucoup dans la pâtisserie.
Les provinces d'Espagne où l'on cultive le plus en grand les figues sont les Baléares, Alicante, Castellon, Saragosse, Almeria, Huelva, Malaga, Cadiz. La production moyenne est de i25 millions de kil. dont Castellon fournit le plus grand nombre; l'exportation des figues sèches s'élève en moyenne à 600,000; comme on le voit par ces chiffres, îa consommation intérieure absorbe de* beaucoup la majeure partie de la production ; il faut aussi, remarquer que dans certaines provinces, comme dans les Baléares, on emploie une grande quantité de figues pour engraisser les porcs. Le prix des figues fraîches est en moyenne pour toute l'Espagne de 10 à 20
centimes le kilo, selon les qualités et la provenance; celles des environs de Malaga et de Jaen passent pour les plus délicates. Les figues sèches se font surtout en Andalousie et dans le royaume de Valence.
La province de Logrono produit des pêches et des abricots tapés; mais sa principale spécialité serait encore la fabrication des conserves de fruits au sirop ou à Teau-de-vie qu'elle prépare d'une façon remarquable. La seule maison Armas, Trévijano et C'® en expédie par an 50,000 boraux, et la fabrique du marquis de la Havane 4,000 caisses. Une autre maison de Logrono sèche annuellement i2,000 kil. de pruneaux.
Du reste, l'art des sucreries est plus avancé que bien d'autres au delà des monts. Sans parler des confitures et des gelées de fruits, voici les turrones^ espèce de nougat au miel et aux amandes dont il se fait beaucoup à Alcoy, les rosquillas ou gimbelettes, le^peladilias^ dragées, les bonbons à la liqueur, etc. Toutes ces chatteries font les délices des Espagnole?, et, si nous en croyons madame d'Aulnoy, elles tiennent ce péché mignon de leurs aïeules. Une des particularités de Gadiz, c'est le grand nombre des confiterias qu'on rencontre dans les rues de la ville. Au théâtre surtout, les jeunes femmes passent leur temps à grignoter des bonbons sans interruption ; et ce fut, il nous en souvient, un de nos élonnements à Madrid que de voir le nombre incalculable de
boîtes de fruits confits, d'oranges glacées, de bonbons, qui se consommaient dans une loge tout en babillant, pendant les actes et les entr'actes, jusqu'à la tombée du rideau.
Cuba, Puerlo-Rico et, chose intéressante, la province de Castellon elle-même ont exposé des échantillons de cannes à sucre. En effet, l'Espagne fait chaque année avec les cannes récollées sur son propre sol 5 à 6 millions de kilog. de sucre. Cette industrie remonterait aux Romains ; toujours est-il que sous les Maures elle fut florissante. Les nombreux moulins à sucre dont les vestiges se rencontrent sur toute rétendue de la côte depuis Adra jusqu'à Marbella, témoignent de l'extension et de l'importance de la fabrication du temps des Arabes «t même à l'époque de la découverte de l'Amérique. L'expulsion des Maures commença la décadence ; mais Je plus grand coup porté aux plantations de cannes de l'Andalousie, fut l'importance considérable que prit la culture de celte plante dans les Grandes Antilles. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les premières cannes importées dans le Nouveau-Monde venaient d'Andalousie. Les premiers colons les y apportèrent au commencement du xvi' siècle, ainsi que le mentionne Oviedo, et c'est à un Catalan, Pedro Alienza, qu'on en devrait Tintroduction à Saint-Domingue; là se fit peu après, par les soins de Miguel Palestro, le premier essai de fabrication, deux ans avant que
le bachelier Gonzalo de Velosa^ dont la mémoire a été fidèlement conservée, fît une nouvelle tentative avec plus de succès et sur une plus grande échelle, au moyen d'un moulin mû par des chevaux et d'ouvriers amenés des Canaries.
Les districts sucriers s'étendent sur la côte, entre les cimes de la Sierra Nevada et la mer, sur une largeur de 3 à 6 milles et une longueur de 80 environ. Les principales sucreries parmi lesquelles on compte de très-beaux établissements munis d'un outillage perfectionné, tel que celui de MM. Heredia frères, sont dans le voisinage de Malaga qu'on peut considérer comme le centre de la région sucrière ; la production est naturellement limitée par le peu d'étendue des terrains propres à la culture, bien que leur fertilité naturelle pût être considérablement augmentée par l'irrigation que les Maures pratiquaient avec tant de succès. Cuba exporte en moyenne 600 millions de kilog. de sucre ; Puerto- Rico 60 millions.
Le cacaoyer croît à l'état sauvage dans les forêts de FAmérique centrale ; quand les Espagnols pénétrèrent au Mexique en 1521, il était déjà l'objet d'une culture très-soignée de la part des indigènes qui tiraient de ses fruits une boisson nommée calahuatL
Le chocolat se répandit d'abord dans les diverses, provinces d'Espagne qui l'adoptèrent comme
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mets national, puis en France, où la présence d'Anne d'Autriche et de Marie-Thérèse, deux prin-
cesses espagnoles, contribua beaucoup à le faire connaître, et de là successivement dans tout le reste de l'Europe.
D*après quelques recettes du temps qui ont été conservées, nous voyons qu'il entrait dans le chocolat, outre le sucre et le cacao^ toutes sortes d'épices telles que le poivre rouge, la vanille, la canelle, puis de Tanis, du sésame, même du musc et de l'ambre gris. Des chocolatiers ambulants venaient travailler à façon dans les familles : ils apportaient leur pierre, leur rouleau et on leur fournissait le sucre, le cacao, les épices; cet usage s'est conservé longtemps jusque dans le midi de la France. Aujourd'hui le chocolat qu'on prend en Espagne est généralement préparé à la canelle; les Espagnols ont pour cette épice une prédilection toute particulière, et même dans le peuple on se sert encore du mot canela pour désigner ce qu'il y a de meilleur.
En Espagne, l'usage du chocolat est très-répandu parmi toutes les classes de la société : on le regarde comme un aliment si bienfaisant qu'on le permet môme aux malades. Il est du reste généralement bon; on le sert épais, accompagné d'un grand verre d'eau, et la cuillère est remplacée par un ou deux petit biscuits. Les tasses sont si petites que les voyageurs les ont souvent comparées à des dés à coudre;
OU les appelle jîcaras d'un ancien mot mexicain. La consommation espagnole, relativement fort considérable, prend en partie ses éléments dans la production de Cuba et de Puerto- Rico; le reste est emprunté à la République de l'Equateur, au Mexique et à la Trinité dont le cacao, de qualité supérieure, est également très -recherché par les Anglais. Les Espagnols ont été considérés longtemps comme les fabricants du meilleur chocolat, et assurément les produits de MM. Fuenles Martinez et Baguer (Cuba), Lopez et Meric (Madrid), Tadeo Ortiz(Palencia)etc., ne sont pas au-dessous de cette vieille réputation ; il faut convenir pourtant qu'ils ont rencontré dans la fabrication française une concurrence redoutable.
Sur les cafés nous n'insisterons pas, puisque cet article est entré dans nos mœurs plus encore que dans celles de l'Espagne. Disons seulement que Puerto-Rico sous ce rapport est en voie de prospérité; cette île fournit annuellement 8 millions de kilogrammes au commerce général. La Havane produit aussi d'assez fortes quantités qui sont absorbées par TEspagnc.
L'installation des vins espagnols au pavillon de l'agriculture a emporté tous les suffrages ; chaque jour la foule se presse devant ce fragile édiGce, véritable palais de cristal, dont l'effet est aussi charmant qu'original. A la vérité, nous n'oserions affir-
mer que chaque flacon contienne bien réellement le liquide dont il est fait mention sur l'étiquette. Tout vin un peu délicat, placé dans des conditions aussi contraires à l'hygiène, est condamné fatalement à s'aigrir, à fermenter en très-peu de temps; aussi est-il d'usage aujourd'hui, dans toutes les expositions vinicoles, de remplir les bouteilles d'une eau colorée avec de la fuschine ou autrement ; les véritables vins sont tenus en réserve, dans un endroit sain, frais et aéré. Voici par exemple le pavillon espagnol; un escalier réservé conduit au sous-sol, dans la salle de dégustation; cette salle e^t trèssuffisamment vaste, pourvue à gauche d'une fontaine qui fournit l'eau nécessaire aux besoins du service, à droite d'un ascenseur qui sert à monter les vins sans secousse; plus bas, en effet, est la cave oîi, dans des cages de fer rangées au centre et tout autour de la pièce, sans autre place libre qu'un étroit couloir, se trouve la collection complète de tous les vins des Espagnes. Il y en a là plus de 25,000 espèces dont les bouteilles à peine entamées, après avoir servi à la dégustation du jury, sont distribuées successivement aux divers hôpitaux de Paris. Si ce que contient la cave ne sufGt pas aux jurés pour asseoir leurs opinions, d'autres échantillons seront généreusement fournis par la commission espagnole.
Après la France, l'Espagne est le pays qui présente le contingent de vins le plus important à l'Ex-
position. La siluaiion topographique de ce pays le rend éminemment propre à la culture de la vigne et de tout temps le vin a été un de ses produits principaux. Les vignes d'Espagne sont en général d'espèces beaucoup plus fortes, plus feuillues et plus vivaces que les nôtres : vers cent ans, elles sont en plein rapport, du moins dans les fonds argileux; nous en avons vu qui, suivant la tradition, avaient atteint déjà près de trois siècles et ne semblaient nullement afiaiblies. On les plante très-profondément dans des fosses de 1 mètre et plus. Les grappes sont fort nombreuses à chaque pied et les grains de raisin si pressés qu'ils se chassent les uns les autres. Par malheur, les cultivateurs d'outre-monts emploient pour la fabrication du vin — nous parlons ici du vin rouge — les procédés les plus primitifs. A mesure qu'il arrive de la vigne, le raisin est déversé dans de vastes réservoirs carrés en maçonnerie; c'est là qu'on le foule aux pieds, qu'on le presse ; au bout d'un temps plus ou moins long, on soutire4e moût que l'on transporte dans les cuves; il y séjourne jusqu'au milieu du mois de mars, époque où Ton s'occupe de le transvaser par crainte des chaleurs. A partcela^ aucun souci de l'exposition des celliers, de la dimension des cuves, du degré de fermentation. Quant aux opérations multiples en usage chez nous : l'ouîllage, le soufrage, le focettage, nul n'y songe ni ne les connaît. Aussi ce vin n'est-il jamais dépouillé et garde-t-il un fort goût de terroir :
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(( épais, plat et violent » tel Saint-Simon le jugeait on trois mots et tel il est resté depuis. De plus, il s'aigrit très-facilement ; il faut le consommer dans les deux ou trois ans qui suivent la récolte; on cite même certaines localités de TAragon où il ne se conserve guère plus de six mois. Ajoutez à cela l'odeur de l'outre en peau de bouc dans laquelle on l'enferme communément pour le vendre en détail, et vous comprendrez sans peine la répugnance qu'ont manifestée tous les voyageurs pour ce grossier breuvage empoisonné à plaisir. A la vérité on trouve quelques crûs qui ne manquent pas de réputation ni de valeur : ainsi les vins de Yaldepenas (Nouvelle-Castille), d'un beau rouge foncé, capiteux, qui auraient eu pour origine des plants apportés de Bourgogne et dont le nom sert à désigner aujourd'hui d'une façon générique presque tous les vins de la contrée ; plus de 120 producteurs ont exposé du Yaldepenas; ainsi encore les vins de Benicarlo (Catalogne) et de Priorato (Aragon), tous deux trèsrecherchés des Espagnols, ou bien ceux d'Arganda (Nouvelle-Castille) qui s'expédient en grande quantité pour la consommation de Madrid ; cependant tous ces vins, même les meilleurs et sauf de trèsrares exceptions, souffrent plus ou moins de la fabrication défectueuse que nous avons signalée.
Il y a en Espagne une région essentiellement vinicole ,et cela de toute antiquité, c'est la double Rioja, l'Alavaise et la Oastillane. La superficie des
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provinces d'Alava et de Logrono compreDd en tout comme 815,000 hectares dont la plus grande partie est plantée en vignes. Par son climat moins ardent que celui des autres provinces, la Rioja se trouve admirablement favorisée pour produire les vins rouges légers, qui sont de plus en plus demandés par le commerce anglais; traversée, en outre, dans sa plus grande longueur, par le chemin de fer de Tudela à Bilbao, elle a de grandes facilités pour l'exportation.
Par malheur^ là aussi, le vin se fait et se garde dans des conditions si défectueuses qu'il est condamné fatalement à s'aigrir au bout d'un temps plus ou moins long, et qu'il est, par conséquent, absolument impropre à la consommation étrangère, « Dès l'année 1862, la Députation forale d'Alava s'inquiéta de cet état de choses si préjudiciable aux intérêts du pays. Un de nos compatriotes, vigneron girondin, fut officiellement mandé par la province aux appointements annuels de 3,000 francs; il allait de village en village, donnant des leçons pratiques, enseignant aux cultivateurs la manière dont on fait et dont on soigne le vin ; mais une industrie aussi perfectionnée ne s'établit pas de toutes pièces, surtout dans un pays arriéré. Aussi la plupart des propriétaires n'allèrent pas plus loin que les premiers essais. Quelqu'un pourtant devait se risquer, et cette fois encore ce fut M. le marquis de Riscal; il le fit du reste sans précipitation, selon sa méthode, n'avan-
çaat que pas à pas, multipliant les expériences, cherchant sans cesse les améliorations, puis, la certitude faite^ poussant dans cette voie hardiment. Il avait longtemps vécu à Bordeaux, le vrai pays des vins rouges et des fins connaisseurs; il avait pu suivre sur les lieux les meilleurs procédés de culture, de fabrication et d'installation; il a entrepris de doter l'Espagne d'un vin de table qui, sans être identique, pût rivaliser avec nos grands crûs. De tout temps, les vins des deux localités d'Elciego et de La Guardia, où il a ses terres, ont été précisément les plus estimés de la Rioja ; il trouvait donc là déjà une base essentielle de supériorité, celle qui consiste dans le terrain et la supériorité du raisin. Non-seulement il a adopté pour son exploitation les appareils les plus nouveaux et les plus pratiques, nonseulement il a fait construire, suivant le système en usage dans le Bordelais, tous les bâtiments nécessaires, mais il a transporté là-bas 30,000 pieds des plus fins cépages du Médoc. A la >érité les vignes bordelaises produisent beaucoup moins que celles du pays, mais le fruit qu'on en tire est bien supérieur, et les raisins Malbec, Sauvignon, Sémillon, vendangés avec les autres, donnent à l'ensemble de la récolte une finesse et un parfum tout particuliers. »
Assurément, nous le répétons, il ne s'agit pas ici d'obtenir quelque contrefaçon plus ou moins réussie des vins du Médoc, comme quelques-uns y visaient
tout d'abord ; il s'agit simplement de faire du vin du pays, mais le plus parfait possible, et pour cela il n'y a que les procédés légitimes, tels que les combinaisons différentes des meilleurs cépages. D'ailleurs, en un pays où s'employaient autrefois des méthodes défectueuses, on peut et on doit introduire les méthodes rationnelles, mais sans espérance de faire disparaître dans le produit certains caractères dislinctifs, car cette espérance serait déçue; les expériences faites à Torrea ont confirmé cette loi universelle ; malgré l'identité des établissements, du personnel, des procédés, des appareils, des cépages même, avec ce qui existe dans le Bordelais, on obtient toujours du \in de la Rioja.
Ce vin, du reste, est beaucoup plus franc de goût, quoique toujours un peu haut en couleur, ce qui ne nuit pas; en outre, il a l'avantage de pouvoir être mis en bouteilles et gardé indéfiniment. A l'Exposition, M. de lliscal présente des échantillons de ses vins portant la date successive des quinze dernières années; or on peut mettre en fait qu'en Espagne, il n'est pas peut-être un autre propriétaire de vins rouges qui de bonne foi pût en faire autant, A défaut d'un marché national, avec ses qualités agréables, son léger bouquet, son faible degré alcoolique, le vin de Torrea est assuré d'un débouché en Angleterre où la consommation du claret augmente de jour en jour; déjà même les envois ont commencé et ont été favorablement accueillis. Les autres
propriétaires voudronl-ils enfin secouer leur torpeur et suivre l'exemple qui leur est donné? lis ont tout à y gagner, mais si jamais, comme on peut le prévoir, la Rioja devient l'un des centres principaux de l'exportation des vins rouges légers de l'Espagne à l'étranger, c'est à M. de Riscal, à son initiative persévérante qu'elle le devra 1
Tout compte fait, nous trouvons que M. le marquis de Riscal a exposé simultanément dans quatre classes différentes et toujours au premier rang; dans un pays tel que l'Espagne où, comme nous l'avons dit, les plus riches et les plus instruits se défient ou du moins se limitent quand il s'agit d'entreprises agricoles, nui ne peut lui être comparé tant pour Textension que pour la variété des cultures. Espérons que le jury saura récompenser dignement le plus initiateur et le plus prudent à la fois des grands propriétaires espagnols ^
Si les Espagnols ont encore tout à faire ou presque tout à l'égard des vins rouges, il n'en est plus de même à l'égard des vins blancs où ils sont passés maîtres. Le choix des cépages, de l'outillage, de l'exposition des caves, etc., tous ces procédés de la bonne fabrication, sont observés depuis des siècles
1 . Ces pages étaient sous presse , quand nous avons appris la mort imprévue de M. le marquis de Riscal. Nous avons dit déjà tout ce qu'il avait fait pour son pays : l'Espagne perd en lui un homme utile et un homme de cœur*
aux environs de Jerez, de Malaga et d'Alicante avec une constance et un succès auxquels la présence des Anglais n'aura pas nui sans doute. On récolte là des vins exquis qu'on pourrait appeler des extraits de vins : ceux de liqueur surtout ont un moelleux et un plein que la chaleur du soleil peut seule achever. Les vignes de Jerez sont l'objet de soins minutieux comme celles qui chez nous produisent le vin de Champagne; à Tépoque des vendanges, les raisins sont littéralement cueillis grain à grain au fur et à mesure de leur maturité.
Les vignobles de Jerez occupent une superficie d'environ 6,000 hectares qui produisent bon an mal an 15,000 barriques, soit 2,500,000 litres de vin. La plus grande partie des vignobles appartient aux négociants en vins qui sont en même temps cultivateurs et fabricants, car ils ont des ateliers où de nombreux ouvriers travaillent à la confection des tonneaux nécessaires pour l'emmagasinage et l'expédition des vins. Tout à côté sont les bodegas, sortes d'immenses chais ou magasins, qui coniplèlent les bâtiments d'exploitation el où l'on range méthodiquement les vins mis en tonneaux au sortir de la cuve.
Les vins de Jerez se divisent en secos et dulces ; parmi les premiers il faut distinguer le jerez seco proprement dit et le jerez amont ûlado; tous deux proviennent du même raisin, mais les procédés de fabrication diffèrent. Le jerez scco se distingue par
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un parfum aromatique tout parliculier, plus prononcé que celui de ramonlillado;il y en a de trois sortes qu'on appelle jerez pajn, oro et oscuro, c'esl-iV dire paille, couleur d'or et foncé; le jerez oscuro est presqueenliorementexpédié en Angleterre après avoir subi une forlc addition d'eau-dc-vie ; c'est ce qu'on boit à Londres sous le nom do broivn sclipmj^ jerez brun. Qu^'^nt au jerez amontillado, il est d'une couleur de paille plus ou moins foncée : sa saveur est beaucoup plus riche et plus fine et le fait vendre plus cher; le nom d'amontillado vient d'une certaine analogie que ce vin présente avec celui qu'on récolte à Monlilla dans la province de Cordoue.
Les vins doux de Jerez ^ox\i\Q pajarele dont le Pedro Jimenez est une variété, et le moscatel ou muscat. Le premier se fait avec un raisin doux qu'on appelle également pnjarelc et qu'on laisse exposé an soleil une douzaine de jours après la cueillette; quand on le porte au pressoir, il est presque arrivé à l'état de raisin sec et contient une grande quantité de sucre. Le moscatel se fait avec du raisin muscat plus sucré encore.
Le jerez est un des vins qui se conservent le plus longtemps; il y en a de 100 et môme de 200 ans à l'Exposition. Que d'autres vins blancs délicieux devrions-nous citer encore, mais dont il serait trop long d'indiquer môme les caractères? parmi les vins de liqueur, le Grenache, le Malvoisie, le Uancio, le Malagj, le Tinlilla de Ilota, le Manz uiill.i, le Fondcli:>p.\GXE. 21
^i LBSPAGXE
Ion d'Âlicanle... parmi les yîds secs, ceux de Sara- ^osse^ Barcelone, Gérooe, Tarragone^ Séfille, Cordooe. llala^a. Tous ces nns sont représentés au pa- \il.on de l'agricuîtore par de très-nombreux échantillons, fjoantan chiffre exact de la production vioicoSe de l'Espagne, il varie selon les auteurs, de 15 à ^ millions d'hectolitres, y compris la part des colonies; — les Canaries ont envoyé des yins de Malvoisie excellents. — Le fait certain, c'est que l'exportation est déjà très-considérable et ne cesse de grandir, non-seulement avec l'Angleterre où TEspagne expédie ses vins blancs alcoolisés, mais encore avec ses auciennes colonies de l'Amérique du sud.
Il nous reste quelques mots à dire des vinaigres, des alcools et des liqueurs qui complètent le groupe YII. Les vinaigres sont très-nombreux, eux aussi, et je ne m'en élonue pas trop, bien qu'au dire des mauvais plaisants, les Espagnols ne fassent laul de vinaigre que faule de savoir conserver leurs vins. Nous retrouvons dans les liqueurs de toutes sortes le même soin, la même supériorité de fabrication que nous avons signalée déjà dans les conserves de fruits : marasquin, anisette, curaçao, crème de cacao et autres ne seraient déplacés sur aucune table ; nous nous permettrons de recommander surtout certain vin d'orange, particulier au pays. Enfin plusieurs provinces ont fourni des échantillons d'ean-de-vie anisée dont quelques-uns ont été appréciés. Le rhum
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de Cuba et de Puerlo-Rico marche de pair avec les rbums anglais.
Nous voici arrivés au terme de notre tâche; en efl'et,pour ce qui touche aux groupes VIII, (agriculture et pisi-iculture) et IX (hoiticullure), vu les conditions mêmes du concours, l'Espagne n'y pouvait prendre qu'une part insignifiante. Nous ne parlerons pas non plus de l'Exposition rétrospective du Trocadéro, d'abord parce que la plupar t des œuvres d'art exposées sont déjà connues par la gravure ou la photographie; en second lieu, parce quelis renseignements historiquesquenous avonsdonnés au coui s de notre livre à propos des différentes industries : serrurerie, tapisserie, mobilier, cérymiquo, peuvent être un guide suffisant.
Mais, après avoir étudié tour à tour les beauxarts, l'enseignement et chacune des industries du royaume, nous croyonsqu'il n'est pas inutile de compléter ce travail en y ajoutant un dernier chapitre * sur la législation qui régit en Espagne la propriété industrielle ainsi que la propriété liitéraire et artistique.
1. Ce chapitre compléoieataire a été rédigé pour nous par M. Ch. FliDÎaux, avocat au conseil d'Etat et à la cour de cassation. M. Fliuiaux eu a écrit un semblable pour chacun des volumes de notre coUection, et tous ces chapitres, précédés d*un travail particulier sur la législation française, ont été réunis en un volume inUtulé : La propriélé industrielle et la propriété littéraire et artistique en France et à l'étranger.