‹ L'Espagne et l'Exposition de 1878Chapitre 9 sur 36 · T ÉPOQUE · texte numérisé non relu

T ÉPOQUE

Princes de la maison d'Antriche.

A partir de ce moment, l'histoire que nous avons entreprise se simplifie : plus d'Etats musulmans^ plus de royaumes chrétiens séparés; il ne reste en présence dans la Péninsule que l'Espagne et le Portugal. A la vérité l'Espagne, qui jusqu'alors, tout occupée de ses guerres contre les Arabes, n'avait été que fort peu mêlée aux affaires de l'Europe, va prendre tout à coup une importance que rien encore ne faisait soupçonner et jouer pendant plus d'un siècle et demi le rôle prépondérant dans la politique continentale.

Jusqu'au moment où Charles 1", qui n'avait pas encore atteint l'âge fixé pour sa majorité, quitta

les Pays-Bas pour revenir en Espagne, ce pays fut administré par le cardinal Jimenez Gisneros qui s'appliqua d'abord comme avait fait Ferdinand à réprimer les prétentions de la noblesse, et, pour se faire un point d'appui, encouragea les bourgeois des villes à s'armer et à s'organiser; la chose pourtant ne tourna pas aussi bien qu'il l'avait pensé. En cflet, au retour de Charles en Espagne (1518), le cardinal disgracié mourut de chagrin et le prince qu'on accusait d'ailleurs d'être resté Flamand plus qu'il n'était devenu Espagnol, eut à lutter contre la ligue déjà puissante et compacte des principales villes du royaume. Elu empereur, sous le nom de Charles V, après le refus de Frédéric le Sage, électeur de Saxe, le jeune monarque quitta l'Espagne; il la laissait tout agitée encore par les tendances démocratiques des Comuneros, Juan de Padilla, chef de ce parti, ayant été pris et exécuté, sa veuve Maria Pacheco, s'enferma dans Tolède et s'y défendit pendant trois mois avec une rare énergie; enfin elle fut forcée de se retirer en Portugal où elle Onit ses jours dans la plus extrême pauvreté. Vers la môme époque (1321), François I", roi de France, tenta de reprendre la Navarre espagnole, mais son arméç fut rejetée de l'autre côté des Pyrénées et la Navarre resta définitivement province d'Espagne. De retour dans la Péninsule, Charles-Quint usa de clémence envers les restes des Comvnei^os. Il épousa l'in faute Isabelle de Portugal et celte princesse le

rendit père d'un infant qu'on appela Philippe (1527).

Nous ne pouvons pas entrer dans le détail de ce règne si brillant et si rempli qui n'appartient pas sealement à l'histoire d'Espagne, noais comme on l'a dit, à celle des Deux-Mondes. Qu'il nous sufiise d'en rappeler les faits les plus saillants r la victoire dePavie (J625) remportée sur François I*' qui, fait prisonnier, fui enfermé neuf mois à Madrid et n'en sortit qu'au prix d'un traité onéreux; le sac de Rome accompli par les bandes dq duc de Bourbon (i 527} et auquel Charles ne s'opposa pas, voulant ainsi peser sur le pape qui ne se montrait pas assez décidé en sa faveur; puis les révoltes des Moresques aussitôt réprimées; les guerres contre les Turcs qui avaient envahi la Hongrie et la Bohême; les expéditions pins ou moins heureuses contre les pirates barbaresques (1535). En même temps de hardis aventuriers sous la conduite de François Pizarre et de Fernand Gortès conquéraient pour l'Espagne au prix d'efforts surhumains, mais aussi d'atroces cruautés, le Pérou, le Mexique, toutes les contrées les plus riches et les plus fertiles du Nouveau Continent.

Ainsi, outre l'Espagne, Charles-Quint possédait les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie moins Rome, l'Araépîque, et le soleil, disait-on, ne se couchait jamais sur ses Etats. S'il rêva la monarchie universelle, il faut convenir qu'il ne fut pas très-loin de l'atteindre ;

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mais par sa résistance opiniâtre la France fut comme la pierre d'achoppement de tous ces projets de domination sans bornes. En 1554 l'infant Philippe avait épousé la princesse Marie, héritière du tiône d'Angleterre. Las du pouvoir, la santé ruinée, découragé par un nouvel insuccès subi devant Metz, et par les progrès croissants du protestantisme contre lequel ses armes et sa politique avaient également échoué, Charles Y abdiqua, laissant l'empire à son frère Ferdinand et ses autres Ëtats à son lils qui prit le nom de Philippe II (il55). Après la cérémonie de l'abdication qui avait, eu lieu solennellement à Bruxelles, le vieil empereur se retira au couvent de Saint-Just, en Estremadure, où il mourut en 1558.

Sous quelque point de vue qu'on l'envisage, Charles-Quint est le plus grand monarque qu'ait eu rE:»pagne; à une activité prodigieuse qui faisait de lui le lien de §es immenses Etats, il joignait une persévérance invincible dans ses desseins. Il posséda à un suprême degré ce talent qui peut tenir lieu aux rois de tous les autres : il savait choisir et ménager ses serviteurs; il eut de grands capitaines et de bons ministres. Lui-même, profond politique, il savait à merveille conduire l'intrigue d'une négociation, et toujours il faisait en sorte que ses armes fussent prêtes à appuyer sa diplomatie. Tout sans doute ne fut pas glorieux dans son règne ou louable dans son caractère; pourtant, en dépit de quelques

DE L^fllSTOÎRE DE L'ESPAGNE ^o

faiblesses, il est une qualité qu'on ne lui déniera pas : la grandeur.

Philippe II (1556-1598) n'avait pas le génie de son père, mais il avait pour le moines autant d'ambilioD, et l'Espagne allait être entraînée par lui dans une foule d'entreprises bien au-dessus de ses forces. Caractère sombre et impérieux, il chercha, provoqua partout des résistances et voulut en triompher. A l'intérieur, tout ce qui restait de libertés municipales aux villes et de privilèges aux provinces fut anéanti. Le grand justicier d'Aragon pour avoir tenléde faire respecter les droits du peuple de ce royaume, conformément au serment prêté par le roi lui-même à son avènement, fut exécuté. Eu même temps Philippe se donnait corps et âme à rioquisition, il la flattait, l'armait contre ses propres sujets. Le farouche tribunal, établi sous Ferdinand le Catholique et qu'avait repoussé longtemps la grande Isabelle, s'était mis à fonctionner avec une impitoyable rigueur, et devant son action devenue toute- puissante, les rois eux-mêmes se prenaient à trembler. Le luthéranisme, qui commençait à germer en Espagne, fut noyé dans des flots de sang. Déjà après la prise de Grenade, en dépit de toutes les conventions, les Juifs avaient été chassés d'Espagne, et avec eux l'industrie, le commerce.Ce fut alors le tour des Mores qu'on força de renoncer à leur religion ; puis, sous prétexte que leur abjuration n'était pas sincère, un clergé fanatique continua de les per-

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sécuter. La mesure était comble, ils prirent les armes. Retranchés dans les montagnes des Alpujarras, pendant plusieurs années ils soutinrent une guerre terrible où les troupes royales perdirent beaucoup de monde, mais comme on pouvait le prévoir, isolés, sans secours, ils finirent par êlre écrasés.

Irrités, eux aussi, et de l'intolérance du Saint- Office et de la tyrannie du gouvernement, les Pays- Bas s'étaient révoltés à leur tour(1556). Les violences sanglantes du duc d'Albe et de ses soldats ne surfirent pas à les ramener en soumission, et déjà le prince d'Orange, nommé chef des Gueux ou révoltés, à force de talents et d'énergie, était parvenu à détacher du joug de l'Espagne toutes les provinces du nord, quand il périt assassiné (1594) sans doute à l'instigation du roi. Toujours est-il que cet événement offrait à Philippe l'occasion cherchée de rét.v blir son autorité dans les Pays-Bas, mais il ne savait pas s'en tenir à ime entreprise unique et dispersait de tous côtés à la fois ses projets et ses forces. Avec la France, heureux au début, il gagna contre Henri II la fameuse bataille de Saint-Quentin (1557), en l'honneur de laquelle il fit construire le monastère del'Escorial; et cependant, malgré tous les efforts et l'or dépensés pour prolonger les troubles de la Ligue, il ne put empêcher Henri IV de ceindre la couronne et de rétablir en France la prospérité publique. Avec l'Angleterre, ce fut pis encore; ennemi

de la protestante Elisabeth, qui avait succédé à sa première femme Marie la Sanglante, il avait résoin de la renverser; mais en 1588, son invincible Armada^ la plus terrible flotte qu'on eut jamais vue et qu'il avait mis plus de dix ans à construire et à équiper, fut détruite par les orages et achevée par les Anglais. Du moins les Turcs de Soliman avaient^ ils élé complètement battus à la grande bataille de Lépante gagnée par D. Juan d'Autriche, frère naturel de Philippe II (1571). En outre le roi de Portugal Sébastien étant mort sans postérité, à la suite d*une guerre heureuse conduite par le duc d'Àlbe, un de ses meilleurs généraux, Philippe s'empara du trône de Portugal sur lequel il faisait valoir les droits de sa mère (1578). L'histoire de Portugal se trouva ainsi confondue temporairement a?ec celle de la monarchie espagnole.

Philippe II avait eu plusieurs enfants mâles qui tous, moins un, le précédèrent dans la tombe. Ou l'a accusé de n'avoir pas été étranger à la mort de l'aîné Carlos qui favorisait les révoltés des Pays-Bas. Peu scrupuleux dans le choix des moyens, il passe encore pour avoir fait périr par le poison sa troisième femme Elisabeth de France et D. Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante, fils de l'empereur Charles-Quint. Après un règne rempli de traverses, il laissa l'Espagne appauvrie, épuisée d'or et de sang. Doué d'une force de travail prodigieuse, il voulait décider de tout par lui-même, lisait tous les rap-

ports, annotait toutes les dépêches, mais se perdait ainsi dans le détail; âon esprit en effet parait avoir eu plus de fermeté que de justesse; il aimait ce qui était vaste, au lieu de chercher ce qui était possible; enfin, tyran impitoyable, systématique à Texcès, il outra toutes choses, la religion, le pouvoir, l'ambition, et ce furent là les causes de son insuccès.

Philippe II n'avait jamais eu de favori; la nullité de Philippe III, due à la mauvaise éducation que son père lui avait fait donner à dessein, le livra au con-traire tout entier à l'influence de Francisco Rojas de Sandoval qu'il créa duc de Lerme et qui était gouverné lui-même par un habile intrigant, Rodrigo Galderon. Ces deux hommes usèrent cyniquement de leur pouvoir; avec eux la corruption et la vénalité se répandirent dans toutes les branches de l'administration. La décadence de la monarchie avait déjà commencé. Aux Pays-Bas, faute d'argent, la guerre languissait; enfin en 1609 une trêve de douze ans fut conclue entre TËspagne et la république des Provinces-Unies; ce traité équivalait de la part de Philippe à un acte de renonciation. La même année il portait à l'Espagne un coup plus terrible encore en ordonnant sous peine de mort aux derniers restes des malheureux Moresques de sortir de ses

Etats SOUS peine de mort. L'Inquisition, qui voulait s'emparer de leurs dépouilles, avait obtenu l'anôt de leur bannissement. Rien ne peut donner Tidée des souffrances de aes exilés dont le nombre dépassait six cent mille; ceux qui cherchèrent un asile chez leurs coreligionnaires d'Afrique furent impitoyablement dépouillés, massacrés ou réduits en esclavage. L'art de la culture que cette population laborieuse et intelligente avait porté à un si haut degré de perfection partout où elle s'était établie, ne lui survécut pas. Dès Tannée 1620 le mal était si grand qu'un édit royal accorda les honneurs de la noblesse avec exemption du service militaire à tous les Espagnols qui s'adonneraient à l'agriculture. Bien que Philippe 111 eut fini par se la^^ser du duc de Lerme et par le disgracier (1668), et qu'il eut fait instruire le procès de Calderon qui eut un peu plus tard la tète tranchée comme homicide et concussionnaire, il n'introduisit dans l'administration aucune réforme sérieuse.

Philippe IV monta sur le trône à l'âge de dix-sept ans (1621); il laissa régner sons son nom Olivarez, son favori, qui porta le titre bizarre de comte-duc et qui fut pour Philippe IV ce que le duc de Lerme avait été pour Philippe III. Honnête d'ailleurs, car il mourut pauvre, il eut l'ambition de faire de son maître le premier souverain de l'Europe, mais ses projets gigantesques échouèrent misérablement tout en achevant d'épuiser les dernières ressources de la

monarchie. Sous son ministère, les Catalans poussés à bout par des vexations de tout genre se soulevèrent et il fallut que les troupes royales fissent le siège de Barcelone (1640). D'autre part, le Portugal que gouvernait pour le compte de l'Espagne le ministre Yasconcellos, irrité du despotisme ruineux que la nation dominante faisait peser sur lui, voulut ressaisir son indépendance. Une conspiration habilement conduite par Pinto Ribeira, secrétaire du duc de Bragance, donna la couronne à ce prince qui prit le nom de Juan lY (1640); la maison de Bragance occupe encore aujourd'hui le trône de Portugal. En même temps, bien qu'une sœur de Philippe III, Anne d'Autriche, eût épousé notre Louis XIII, l'Espagne était en guerre avec la France et rencontrait dans Richelieu un terrible adversaire. Irrité de tant de revers et par lui-même incapable d'y remédier, Philippe II disgracia le comte-duc Olivaiez (1643) pour prendre Luis de Haro; mais les affaires publiques n'en marchèrent pas mieux. Les victoires de Condé à Rocroy, à Nordlingen et à Lens, les manœuvres habiles de Turenno détruisirent les vieilles bandes espagnoles et précipitèrent la signature du traité de Westphalie qui termina la guerre de Trente ans (1648). L'Espagne dut enfin se décider à reconnaîire l'indépendance de la Hollande; mais comme elle ne voulait pas céder le Rous-^illon et l'Artois dont les Français étaient en possession, grâce aux troubles civils qui agitèrent la minorité de Louis XIV,

la lutte se prolongea entre les deux puissances avec des chances diverses; eoûn la chute de la Fronde permit à la France de reprendre l'avantage, et Turenne ayant gagné la bataille des Dunes, on se dé* cida à traiter. A la suite de vingt-cinq conférences tenues dans une petite île de la Bidassoa, la paix fut signée (1659); elle est connue sous le nom de pais des Pyrénées. Le roi de France Louis XIY épousa rinfante Marie-Thérèse, fille de Philippe IV, à qui Ton promit pour dot trois cent mille écus d'or, mais qui dut renoncer formellement pour elle et ses descendants à la succession au trône d'Espagne. A plu* sieurs reprises des troubles considérables avaient éclaté au Mexique^ en Catalogne, à Naples, en Sicile. Tout présageait le démembrement prochain de la monarchie de Charles-Quint.

Les historiens du temps nous ont laissé un tableau lamentable de Tétat de TËspagne sous les successeurs du grand Empereur. L'expulsion des Moresques avait laissé un grand vide dans les travaux et par suite dans les tributs. Le fardeau qu'avaient porté les inûdèles fut principalement jeté sur les tisserands; celte surcharge les fit passer pour la plupart en Flandre et en Italie : les autres renoncèrent à leur profession. Le fisc n'ayant plus de manufactures à opprimer, se rabattit sur les cultivateurs. En même temps qu'on invitait à l'agriculture par les vains honneurs de la noblesse, on chargeait les agriculteurs d'impôts également vicieux parleur nature,

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leur multiplicité et leur excès. Les propriétaires fonciers écrasés par cette tyrannie ou renoncèrent à leurs possessions ou en abandonnèrent la culture. Les droits des anciennes douanes qui subsistaient encore entre les provinces furent exagérés et interrompirent toute communication. Bientôt il n'y eut plus de chemins publics, plus de ponts, plus de bacs, pas un canal ni un fleuve navigable. Hors un petit nombre de bâtiments mal armés qui étaient destinés aux colonies, l'Espagne n'eut plus un seul navire pour protéger ses côtes contre l'avidité et la férocité des pirates barbaresques.

L'Inquisition, cet effroyable tribunal, établi d'abord pour arrêter le judaïsme et l'islamisme et ensuite armé contre l'hérésie, avait comprimé les intelligences sous le poids de sa terrible juridiction. A la vérité elle avait préservé l'Espagne des querelles de religion, mais en étouffant l'esprit d'examen, elle l'avait condamnée à l'immobilité^ à l'apathie, à l'ignorance ; suivant l'exprebsion de Saint-Simon : a La science était devenue un crime, l'ignorance et la stupidité, la première verlu. » Le pays se dépeuplait; le nombre des habitants n'atteignait plus sept millions, dont un million de prêtres et de moines. Làdessus une partie est moissonnée sur les champs de bataille, une autre émigré sans cesse en Italie, en Amérique. Faute de troupes nationales, lorsqu'on a la guerre, c'est-à-dire presque toujours, il faut recourir à des soldats mercenaires, (|ui, mal payés, ra-

Tagent souvent les territoires qu'ils devaient défendre. L'administration intérieure était inique et corrompue. Les gouverneurs ne s'occupaient qu'à piller les provinces conûées à leurs soins pour aller dissiper à Madrid le fruit de leurs rapines, et derrière eux les séditions, les complots, les révoiulions mêmes éclataient. Pour comble de malheur, les Etats réunis à la Caslilie par des conquêtes ou des mariages, les Pays-Bas, la Sardaigne, la Sicile, le Milanais, bien loin de l'aider, lui étaient à charge et consommaient sa ruine. L'état des finances était pitoyable et cette détresse datait de loin. Déjà à la mort de Charles-Quint, le trésor public était si obéré qu'on mit en délibération s'il ne convenait pas d'abolir tous les engagements contractés en son nom. La dette s'éleva à un milliard et peut-être plus sous Philippe II, somme énorme pour l'époque; le mal croissant toujours, l'intérêt des avances faites au gouvernement absorbera en 1688 tout le produit des impositions, ce qui amènera la banqueroute; mais les événements qui suivirent furent (ons si malheureux que même cette résolution extrême n'améliora rien.

Telle était la situation dont héritait Charles II à peine âgé de quatre ans (1665) ; faible et maladif, à ce point qu'on put croire pendant quarante ans qu'il allaittoujours mourir, sans caractère, sans énergie, il resta toute sa vie sous la tutelle de sa mère ou de ses femmes. Ce gouvernement de favoritisme ne pouvait

qu'augmenter encore la misère publique ; c'est ainsi qu'à bout de ressources, on recourut au triste moyen de modlGer la valeur des monnaies ; cette mesure occasionna des troubles sanglants. Au dehors Charles II avait à soutenir trois guerres successives contre Louis XIV, son beau-frère, qui lui prenait les Pays-Bas (1668-1687), tandis que les flibustiers envahissaient et ravageaient ses possessions d'Amérique (1665). Enfin il eut la douleur dernière de voir intriguer autour de lui ceux qui d'avance se partageaient sa succession. Malgré le ressentiment qu'il gardait à la France de ses défaites et bien que ses préférences fussent pour la maison d'Autriche à laquellell appartenait, cherchant avant tout l'intérêt de ses peuples, Charles II légua par son testament la couronne d'Espagne au duc d'Anjou, petit-ûls de Louis XIV, mais à condition expresse qu'elle ne serait jamais réunie à celle de France. Avçc lui s'éteignit la branche espagnole de la maison d'Autriche.

De même que le siècle de Louis XIV devait joindre en France la gloire des armes à celle des lettres et des arts, de même aussi l'époque où les arts libéraux jetèrent en Espagne le plus vif éclat correspond au temps où elle était le plus riche et le plus puissante. Le xvi* siècle peut être regardé comme

Tàge d'or de la littérature espagnole ; jamais en effet elle ne produisit autant d'écrivains et de plus glorieux : Miguel de Cervantes Saavedra (ioi7-!616), rimmortel auteur du u Don Quichotte, » ce roman incomparable, chef-d'œuvre d'esprit et de bon sens ; Lope Félix de Véga Carj>io (i 562 -1633), prodige de fécondité, qui écrivit plus de deux mille pièces de théâtre et de vingt millions devers; Alonzo de Ercilla (1533-1595) fameux par son « Araucana, » le meilleur poème épique de l'Espagne ; Juan Ruiz de Alarcon (mort en 1635), Tirso de Molina (1585-1648;, Pedro Calderon de la Barca (1600-1681), tous trois poètes dramatiques, dignes émules de Lope de Yéga ; Agustin Moreto (1618-16Ô9) qui composa des comédies estimées auxquelles Molière a fait quelques emprunts; Manuel de Villegaê (1596-i669), sur-

nommé l'Anacréon de l'Espagne ; Francisco de Quevedo (1580-1645), poëte satirique, l'auteur espagnol qui peut-être a le plus approché de l'esprit français ; l'historien Zurita (1512-1581), qui a laissé des « Annales de la couronne d'Aragon » ; Juan de Mariana (1537-1624), dont « l'Histoire d'Espagne » jouit d'une grande réputation ; Antonio de Herrera (15o9-162o), qui a écrit les affaires de son temps ; imta (1539-1660) et Antonio de Solis (1610-1686). célèbres l'un par son « Histoire naturelle et morale des Indes », l'autre par son bel ouvrage sur la «Conquête du Mexique » ; bien d'autres encore. Les arlisles étaient nombreux aussi et produisaient en

foule les chefs-d'œuvre : Juan de Jaanès (1525-1579; le Valençais; José Ribera (né en 1539) surnommé TEspagnolet, disciple du Galravage, ^l Francisco Zurbaran (mort en 1662), qui tous deux ont laissé des toiles d'un effet tragique et saisissant; Esteban il/wri7/o (1617-1662), fameux par la suavité et Téclal de ses peintures ; Alonso Berruguete (1480-1561) peintre et sculpteur, à qui Ton doit le niagniiique chœur de la cathédrale de Tolède ; Alonso Cano, (1601-1667) tout à la fois peintre, sculpteur et architecte comme Michel-Ange ; Diego Velasquez enûn (1599-1660), le peintre favori de Philippe IV, le plus grand des maîtres de l'école espagnole, dont les œuvres font aujourd'hui la richesse et le principal ornement du Musée royal de Madrid.

La littérature espagnole suivit, quoique tardivement, le mouvement de décadence de la monarchie. Une chose lui avait toujours manqué, même en ses plus beaux jours, le sentiment du goût, la mesure. Déjà Luis de Gongora (1561-1627), à l'imitation des Italiens, mettait en vogue ce style affecté et prétentieux qui a pris de lui le nom de gongorisme; tout certes n'est pas irréprochable dans Lope de Véga et dans Alarcon ; d'ailleurs, enivrés de leur prodigieuse facilité, ces auteurs écrivaient d'improvisation, dédaignant même de se relire et de se corriger. La corruption du goût fit encore des progrès sous leurs successeurs, et lesconcetti, les antithèses, le galimatias, infectèrent généralement tous les es-

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prits. Les écrivains, môme les plus disliDgués, sacrifièrent plus ou moins à celle manie qui du reste flattait une tendance du génie national. Quevedo, Galderon, pour ne citer que les principaux, abandonnent souvent le langage de la nature pour un jargon précieux et maniéré ; et chose curieuse à noter, c'est ce côté malsain qui, dans Timitalion espagQoIe ou italienne, a surtout séduit notre jeune littérature. Aux pensées simples, à l'expression juste, à l'enthousiasme vrai succédèrent la recherche, les pointes et l'emphase. Le faux goût envahit la tribune, le théâtre et la chaire.

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