‹ L'Espagne et le Maroc en 1860Chapitre 2 sur 7 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L^Espagne a subi, depuis soixante ans, d'étranges vicissitudes : de 1808 à 1814, elle soutenait contre la France une lutte acharnée et tenait en échec le plus grand capitaine des temps modernes; en 1820, après une révolution fameuse, elle changeait la forme de son gouvernement et substituait au pouvoir absolu la monarchie constitutionnelle; trois ans plus tard, une armée française renversait le gouvernement des Cortès et restituait au roi son autorité et ses prérogatives. — En 1 833, Ferdinand VII abolit, la loi d'hérédité, qui excluait les femmes du trône, et légua la couronne à sa fille Isabelle, encore enfant, sous la

tutelle de Christine, sa mère. On sait le reste : tous les partis politiques s'agitèrent autour du trône et la guerre civile ensanglanta l'Espagne.

Aujourd'hui, tout sentiment de discorde a disparu : la nation a retrouvé, si nous pouvons ainsi parler, possession d'elle-même ; elle se groupe autour de la reine; chaque parti laisse sommeiller ses espérances; tous les cœurs battent à l'unisson ; les Espagnols n'ont plus qu'un cri : Guerre au Maroc !

Les deux peuples se sont rencontrés plus d'une fois sur les champs de bataille : les Maures n'ont point oublié que leurs ancêtres ont conquis l'Espagne, et dans chaque famille on conserve encore avec un soin religieux tout ce qui rappelle une grandeur passée. Les Espagnols se souviennent,, eux aussi, de l'expédition de Charles-Quint et de celle d'O'ReilIy. Ils brûlent de venger leurs défaites : de part et d'autre on se prépare au combat avec une égale ardeur. La question religieuse se mêle à la question politique; les haines séculaires se ravivent ; la lutte va commencer.

Lutte de la civilisation contre la barbarie, et dont l'issue n'est point douteuse. L'Espagne doit triompher. Elle triomphera I...

Le Maroc est^ comme la Chine, fermé aux Européens. Le gouvernement s'est fait une loi d'éloigner les étrangers, et les chrétiens qui résident dans les villes du littoral sont soumis à de continuelles vexations. — Le fanatisme religieux explique cet état de choses : la politique personnelle des empereurs le consacre et le justifie.

Et en effet, l'établissement des Européens dans l'intérieur de l'empire aurait pour résultat immédiat de donner au commerce un rapide développement; de remettre par cela même en contact, et de rapprocher, à la longue, deux races actuellement ennemies ; d'opposer aux mœurs des barbares les mœurs de gens civilisés, et de provoquer, par cette opposition, une révolution.

Aussi bien, la conquête de l'Algérie a complètement modifié, sinon le caractère, du moins Tesprit des indigènes : les pirates ont disparu ; les Arabes, qui vivaient dans une honteuse oisiveté, ont pris goût au commerce comme à

l'industrie, trafiquent ou travaillent ; les Nomades sont devenus sédentaires; dans les trois provinces, Maures, Kabyles ou Berbères se sont faits producteurs, et, sans souci du Koran, empruntent volontiers à la race conquérante son luxe, son confort, jusqu'à ses habitudes; j'allais dire jusqu'à ses vices.

Mais ce n'est pas tout : la répulsion que les disciples de Mahomet professaient pour les chrétiens a graduellement diminué. La voix des Dérouiches n'a plus d'échos : chrétiens, musulmans et juifs, également libres, également protégés par la loi qui les couvre de son égide, peuvent suivre en toute sécurité, dans l'Afrique française, leurs rites religieux.

Or, ce qui s'est produit dans la régence pourrait se produire dans le Maroc, et l'empereur le comprend si bien que pour échapper au péril il ferme systématiquement son royaume aux explorateurs étrangers.

Plusieurs fois déjà la France a dû châtier les tribus pillardes qui avoisineut sa frontière ; de 1832 à 1840, la garnison de Tlemcen fut toujours sur le qui-vive, et le commandant Cavaignac eut souvent à repousser les attaques des Marocains. En 1844, l'empereur Abd- Er-Rhamann, cédant plutôt à une influence étrangère qu'à ses propres intérêts, se crut assez fort pour nous chasser de la régence :

le maréchal Bugeaud accourut d'Alger, et défit en trois heures une armée de 40,000 hommes.

— Il nous était facile, au lendemain de la victoire, de pénétrer au cœur même de l'empire, ou tout au moins de nous emparer des ports les plus importants : Mogador et Tanger avaient été ruinées par notre artillerie ; nous devions les occuper. On n'en fit rien, cependant. Pourquoi ? Parce que l'Angleterre avait mis son veto.

« Entre la France et l'Angleterre, a dit un éminent historien, un conflit est inévitable, parce que la constitution économique des

deux pays est aujourd'hui la même, et en fait deux nations essentiellement maritimes. Le principe qui domine notre ordre social n'est-il pas celui de la concurrence illimitée ? La concurrence illimitée n'a-t-elle point pour corollaire une production qui s'accroît sans cesse et à l'aventure? Pour trouver à une production dont l'essor est si impétueux et si déréglé des débouchés toujours nouveaux, ne faut-il pas conquérir industriellement le monde et comr mander aux mers ?

» Le jour où nous avons détruit les jurandes et les maîtrises, ce jour-là, la question s'est trouvée tout naturellement posée de la sorte : Il y a une nation de trop dans le monde, il faut ou que la France périsse, ou que l'Angleterre soit rayée de la carte. Ce jour-là, en effet, d'étranges complications s'ajoutèrent à cette longue rivalité qui, au quinzième siècle, amenait un duc de Bedfort à Paris et faisait fuir Charles VII à Bourges. En 1 789, la France adopta toutes les traditions de l'économie politique anglaise; elle devint un peuple industriel à la manière du peuple anglais. Lancée sur la pente rapide de la concurrence^ elle s'imposa la nécessité d'aller partout établir

des comptoirs, d'avoir des agents dans tous les ports. Mais disputer l'Océan à l'Angleterre, c'était vouloir lui arracher la vie. Elle l'a bien compris. De là les coalitions soldées par elle; de là le blocus continental; de là le duel affreux entre Pitt et Napoléon. Mais Pitt mort, Napoléon lentement assassiné, il faudra bien que la lutte recommence (1). »

Certes, nous sommes loin de vouloir réveiller des haines depuis longtemps assoupies : nous pensons, tout au contraire, que l'alliance intime de la France et de l'Angleterre assurerait le repos du monde. Mais les faits ont leur éloquence et doivent servir à notre enseignement. — Analysons les faits.

En vertu des principes que nous énoncions tout à l'heure, l'Angleterre a déclaré la guerre à la Chine. — Plus tard, elle a convoité l'Asie centrale; mais l'exploitation de ces contrées ne pouvant avoir lieu qu'au moyen des trois routes qui relient la Méditerranée aux Indes, le cabinet anglais voulut : 1® s'emparer du littoral de la Syrie, arracher cette puissance au pacha d'Egypte et à l'influence française;

(4) L. Blanc, Organisation du travail, p. 64.

2^ demeurer maîtro de la navigation de la Méditerranée.

La première partie de ce programme est actuellement remplie : la Syrie a été arrachée au vice- roi d'Egypte; Saint-Jean-d'Acre et Beyrouth sont devenus deux ports anglais (1840). La seconde partie présentait plus de difficultés, attendu que la ligne de Gibraltar à Malte se prolonge devant nos ports algériens. Que fît TAngleterre ?

Sous le prétexte de résoudre la question d'Orient, elle organisa une ligue d'où la France fut injurieusement exclue; et, comme il était à croire que Louis-Philippe, ainsi mis à l'index, relèverait le gant que lui jetait l'Europe, elle mit tout en œuvre pour nous créer en Algérie des embarras insurmontables : Abd- El-Kader reçut de Gibraltar de l'argent et des munitions, et reparut plus audacieux que jamais. Abd-Ër-Rhamann entra lui-même dans la coalition, et, sous la promesse expresse qu'il serait soutenu, il engagea la lutte. Il fut vaincu; l'Angleterre, aussitôt, modifia ses plans. Elle aiguillonna l'ambition de l'émir et lui offrit ses bons offices. Ce fut alors qu'Abd- El-Kader conçut le projet de renverser Abd-

Er-Rhamann. Maître de Tempire, il cédait à la Grande-Bretagne le port de Tanger, si ardemment convoité par elle, et se créait de la sorte un puissant auxiliaire (1). — Mais cette fois encore ces projets furent déjoués : le vieux Chérif vit le piège et chassa de^ son royaume le rival que lui suscitait TAngleterre.

Depuis, Abd-Er-Rhamann est mort; son fils lui a succédé, et le voici en guerre ouverte avec TEspagne. Que produira cette guerre, au point de vue de l'intérêt général ? nul ne le peut prévoir : le maréchal O'Donnel a solennellement déclaré que la reine Isabelle ne songeait point à agrandir ses possessions, et le Times en a pris acte. N'en déplaise à la presse anglaise, nous comptons et nous espérons bien que le cabinet de Madrid n'a point dit son dernier mot : le Maroc est fermé à la civilisation; ses côtes sont infestées de pirates; les résidents européens y sont mal vus et mal traités; leur existence même est souvent en péril. Or, cet état de choses ne saurait durer éternellement; force doit rester

(4) Richard, Ettàdesur ^insurrection du Dahra, 4845. — Le Blanc de Prébois , les Départements algériens.

au droit et à la civilisation. Le premier devoir de l'Espagne victorieuse sera de faire dans Tempire des Chérifs ce que nous avons fait dans la régence. La tâche est difficile à remplir : mais elle est digne d'un grand peuple I . . .

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