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LE MAROC ET L'ESPAGNE

L'empire du Maroc, formé des anciens royaumes de Maroc et de Fez, occupe Tangle nord-ouest du continent africain ; il est situé sur les deux versants nord-ouest et sud-ouest de l'Atlas. Borné à l'ouest, par l'Océan ; au midi et au sud-est par le Sahara; à Test, par l'Algérie, et au nord, par la Méditerranée, il occupe sur le globe une superficie d'environ 6,300 myriamètres carrés : c'est un sixième de plus que la France, ou la totalité de la péninsule hispanique (Espagne et Portugal).

Le Maroc fut successivement occupé par les

Romains (il formait la Mauritanie Tingitane), par les Vandales, les Grecs ; puis, au yiii® siècle^ par les Arabes; il fut, en 1051, enlevé aux Kalifes Fatimites par les Âlmorayides, qui étendaient leur domination sur l'Espagne; les Almoravides y furent remplacés par les Almohades en 1129; par les Mérinites, en 1270; et enfin, en 1 516, par les Chérifs, qui se prétendaient issus de Mahomet. — Cette dernière dynastie règne encore.

On distingue dans l'empire les provinces du Maroc, de Fez, de Sous, de Talifet, et le pays de S' Azat ; l'administration civile et militaire de ces provinces est partagée entre trente gouvernements ou préfectures, que commande un kaïd, revêtu de plus ou moins d'autorité, et qui, dans certaines villes, prend le titre de pftcha ou gouverneur général.

Les rivières les plus considérables sont :

Dans la province de Fez :

La Mouloniab, qui se jette dans la Méditerranée, et l'Oued-Sbou, qui se jette dans l'Océan.

Dans la province de Maroc :

L'Oued-R'bia, le Tensiff et l'Oued-Sous :

toutes les trois se jettent dans l'Océan.

Dans les versants méridionaux de l'Atlas :

L'Oued-Dra'a, le Guir et le Ziz. — L'Oued- Dra'a a un parcours plus long d'un siiième que celui du Rhin.

La partie du Maroc baignée par la Méditerranée a environ 400 kilomètres ; celle baignée par rOcéan Atlantique, 1 ,000 kilomètres.

Dans toute cette étendue de côtes, le Maroc ne possède qu'un seul port sur la Méditerranée, celui de Tétuan; dans le détroit de Gibraltar se trouve la petite baie d'Al-Kassar-el- Seghir, et, un peu plus à l'ouest, une autre plus commode et plus sûre, celle de Tanger.

— Sur l'Océan, on trouve les ports d'Arzilla, d'El-Araich, de Abath, de Fdhala, de Mazaghan, de Safî, de Mogador et d'Agadir.

L'Espagne possède différents ports sur la côte marocaine ; ce sont, dans la Méditerranée : Mélilla, Pegnon de Vêliez, Abhoucedas et Ceuta, dont elle a fait des présides ou lieux de déportation.

L'empire du Maroc est assez peu connu pour que nous puissions entrer dans quelques développements.

Climat. — Le Maroc jouit, en raison même

de sa position, d'un climat plus doux que celui de l'Algérie : « Les hivers, dit Chénier, n'y sont point rigoureux ; le thermomètre , dans les plus grands froids , ne baisse guère qu'à cinq degrés au-dessus de la glace, et, dans une longue résidence, je ne Tai jamais vu plus bas que deux degrés et demi. » — Mais autant la température est douce sur les côtes, autant elle est excessive et variable dans l'intérieur, surtout dans les régions voisines de l'Atlas.

Cependant, le climat est généralement sain. Depuis le mois de mars jusqu'au mois de septembre, le ciel est presque toujours serein; et même pendant la saison des pluies, c'est-àdire depuis le mois de septembre jusqu'au mois de mars, il y a rarement des jours où le soleil ne se montre par intervalle. Lorsque la saison des pluies se prolonge, elle amène quelquefois des fièvres contagieuses (1).

Productions. — Les productions sont à peu près les mêmes que celles de l'Algérie. Les habitants des plaines ne cultivent guère que le froment et l'orge; autour des villes on cultive

(i) Jackson, An account ofthe empire of Maroc,

quelques légumes et des arbres fruitiers. Au dire (le M. F. Hoefer, le terroir est en général très-fertile, léger et sablonneux sur la côte occidentale ; à Tintérieur, il est plus productif encore.

« On brûle tous les ans, avant les pluies de septembre, les chaumes, que l'on laisse assez longs ; cette préparation et les excréments des bestiaux sont le seul engrais que la terre reçoive ; elle exige peu de travail, et le labour se réduit à la gratter si superficiellement, que le soc de la charrue pénètre à peine à six pouces de profondeur; aussi voit-on que dans certaines provinces on se sert de socs de bois.

Au rapport de Ghénier, le blé rend souvent soixante pour un ; quand il ne rend que trente, c'est une récolte médiocre.

» On laisse venir en pleine terre les orangers et les citronniers; les vignes, qui produisent de très-bons raisins, sont plantées presque vers le 33^ degré; elles sont élevées, en forme de treilles, à deux mètres environ au-dessus du sol.

» Les figues sont excellentes dans une partie de l'empire; mais, à mesure qu'on approche du sud, à peine sont-elles mûres qu'elles

se corrompent. U en est de même des melons.

Les oliviers abondent sur presque tout le littoral , mais plus particulièrement du sud ; les plantations en sont alignées et forment de splendides allées ; on a soin de les arroser.

» Sur le versant méridional de l'Atlas, on trouve des forêts d'arganiers : c'est un arbre épineux, d'une forme irrégulière, qui produit une espèce d'amande très-dure couverte d'une écorce astringente comme celle des noix : son fruit consiste en deux amandes âpres et amères, d'où l'on extrait une huile précieuse pour la friture. Les dattiers croissent en abondance, mais les dattes ne mûrissent que difiBcilement; les meilleures sont celles qu'on récolte dans les provinces de Sous et de Tafilet. Du côté de Salé, il y a des forêts de chênes qui produisent des glands doux {quercus balotta) de près de deux pouces de long ; ils ont le goût des châtaignes , et on les mange crus ou cuits :

les Espagols en sont très-friands. »

Les lignes suivantes , empruntées à M. P.

Christian, compléteront ce tableau : « Le climat du Maroc, semblable à celui du midi de l'Espagne, est tempéré, à l'est, par le voisinage de hautes montagnes, dont les cours

d'eau fécondent ses plaines et ses vallées ; au nord et à l'ouest^ par deux mers dont les brises régulières adoucissent les chaleurs de l'été. La terre y peut fournir trois récoltes dans l'an ; les fruits à écorce y viennent en plein champ ; tous les arbres de l'Europe y atteignent des proportions admirables. La canne à sucre, que nous n'avons pas encore réussi à implanter sur le sol algérien, ôe cultive avec succès dans les régions méridionales. Les chênes, les lièges, les cyprès, les gommiers, les lentisques, les cèdres, les arbousiers, forment sur Içs montagnes des forêts prodigieuses; — le mûrier, le citronnier, Toranger, l'acacia, le dattier, l'olivier, Tamandier, le grenadier, le micocoulier, le thuya, couvrent les vallées; — Torge, le froment, le maïs, Tavoine, le millet, les fèves, se disputent la plaine; — le tabac, le coton, la vigne, prospèrent dans toute son étendue. . . D'autres denrées d'exportation y abondent, telles que les cires, l'huile d'olive et le sel.... Malheureusement les Maures ne cultivent leurs terres qu'en raison de leurs besoins les plus rigoureux, et les deux tiers au moins du Maroc sont en friche!... »

FLORE. — La flore du Maroc est encore à faire. Parmi les plantes les plus utiles et les plus communes, Jackson mentionne :

1® Le figiiier d'Inde, très- répandu dans toute l'Afrique septentrionale : son fruit est très^raf r aîchissant .

2® Le figuier, l'amandier^ l'olivier com* muns.

^ 3® El rassuly tizrah, snobahr, plantes dont on se sert pour tanner le cuir.

4* Le thuya^ arbre à résine.

5^ Le chanvre (hachiche) dont les habitants emploient les feuilles en guise de tabac.

6* Le lotus aquatique (nénuphar) ; le jujubier, qui abonde à l'est du Maroc.

7® Le melokni auquel les médecins arabes attribuent des propriétés fébrifuges.

8® Coloquinte.

9** Le sûmay qui croit sur les penchants de l'Atlas et passe pour aphrodisiaque.

10** Le terfez^ semblable à la patate, et dont les racines portent des tubercules amylacés de la grosseur d'une orange.

W Le bubon gummiferum, ombellifère qui fournit la gomme ammoniaque, etc.

Dans les montagnes de l'Atlas on trouve le

cèdre du Liban, le pin, le chêne à glands doux, le chêne^liége, dont Técorce est Tobjet d'un commerce d'exportation. — Dans les parties méridionales, le palmieiKlattier fournit aux habitants leur principal moyen de subsistance. On y trouve également, et en abondance, la chamcsrops humilis {doume des Arabes), dont Técorce flexible est travaillée par des indigènes, et dont le fruit astringent tempère les effets des fruits aqueux.

FAUNE. — Parmi les carnassiers sauvages on remarque le lion, le tigre, l'hyène, l'oui's, le chacal et le renard. Les autres animaux que mentionnent les voyageurs sont : différentes espèces d'antilopes, entre autres la gazelle; le sanglier, le rhinocéros; différentes espèces de singes, le caméléon, des serpents très- venimeux et les sauterelles. Suivant Chénier, ces insectes viennent des contrées méridionales ; ils envahissent les campagnes et s'y multiplient à l'infini lorsque les pluies du printemps ne sont pas assez abondantes pour détruire les germes qu'ils déposent dans le sol. Les grandes sauterelles ne sont pas celles qui font le plus de dégâts : en volant elles cèdent

à rimpulsion du vent, qui les précipite dans la mer ou dans des déserts sablonneux où elles périssent. Les jeunes sauterelles, qui ne peu-^ vent pas voler, sont les plus malfaisantes; elles sont de la grosseur d'un tuyau de plume d'oie; en rampant elles ne laissent pas un brin d'herbe sur leurs traces, et le bruit qu'elles font en la dévorant annonce au loin leur arri* vée. Les Marocains se nourrissent volontiers de ces insectes : on en vend, paraîtril, des quantités prodigieuses salées ou fumées comme les harengs. Elles ont un goût huileux et rance fort goûté des gens du pays.

Les animaux domestiques sont les mêmes que ceux de l'Algérie.

POPULATION. — Le Maroc est habité par des populations parfaitement distinctes.

1 ® Les Berbères, qui se divisent en Amazir'^ guesetSchelloks;

2"" Les Maures;

3<^ Les Arabes;

4® Les Juifs. — Les Berbères forment presque la moitié de la population de l'empire.

Les Amazirgues sont répandus depuis le Rif et la région de l'Atlas jusqu'au Tafilet.

« Tous les voyageurs nous les dépeignent comme un peuple robuste, fier, guerrier, astucieux, et extrêmement jaloux de son indépendance. Retirés dans des lieux inaccessibles, ils vivent principalement de l'élève des bestiaux et des abeilles. Comme les Troglodytes, ils habitent des cavernes creusées aux flancs de leurs montagnes. Infatigables à la course, ils aiment passionnément la chasse (1). » Les plus cruels et les plus fanatiques d'entre eux sont les RifFains, dont les villages sont disséminés sur les falaises qui dominent le rivage. Du haut de ces hauteurs, ils regardent à l'horizon : dès qu'ils aperçoivent au large un navire marchand pris de calme, ils arment quelques barques et se lancent à sa poursuite. Arrivés à portée de fusil, il ouvrent le feu, montent à Tabordage, puis remorquent le navire qu'ils détruisent, après s'être partagé la cargaison. Même sort est réservé aux bateaux que la tempête jette sur la côte. Quant aux équipages, ils sont ou massacrés, ou conduits dans l'intérieur, où ils sont vendus à l'encan. — Au mois d'août 1 856, le prince Adalbert de

(4) Univers fnttoresque.

Bavière, grand amiral de la Hotte prussienne, fut attaqué par les Riffains, et grièvement blessé, comme il s'approchait du rivage. La Prusse en est encore à les châtier.

Les Schellocks, d'après Léon l'Africain (1), sont des hommes terribles et robustes, qui méprisent le froid et la neige. Ce sont les plus grands voleurs et assassins du monde. Toutefois, ils sont braves, et en guerre ne se rendent Jamais vivants. Ils vont au combat à pied, armés de l'épée et du poignard, et on ne réussit à les vaincre qu'à force de cavalerie. » Les Schellocks habitent les chaînes méridionales de l'Atlas ; ils possèdent de riches vallées, de vastes pâturages, des montagnes boisées et hérissées d'aspérités. Du fond de leurs retraites , ils perpétuent l'ancienne lutte entre la race autochthone et la race conquérante et n'obéissent que difficilement à l'em-

(4] Géographe arabe, né à Grenade à la fin du xv« siècle. Après avoir parcouru TAfrique septentrionale , il fut pris par des corsaires chrétiens, et présenté au pape Léon X, qui le fit baptiser. Il publia , bientôt après, une description de l'Afrique. Cet ouvrage , écrit d'abord en arabe, puis en italien, traduit en langue latine par Florins, puis en français (4556), fait encore autorité.

pereur. Pendant les fréquentes révoltes qui désolent l'empire, ils accourent dans la plaine, dévastent les champs, pillent ou rançonnent les villes arabes, puis disparaissent brusquement dès que l'ordre est rétabli.

Les Maures forment la population la plus riche des villes et occupent les premiers emplois du gouvernement. Ils ont, au suprême degré, les vices des Carthaginois, dont ils descendent : l'avarice et la perfidie. Les Maures n'ont rien de grand, dit M. Didier : lâches, pusillanimes, humbles avec les forts, insolents avec les faibles, ils ne connaissent ni le désintéressement, ni la générosité; ils ignorent les plaisirs de l'intelligence, et vivent plongés dans les fanges d'une volupté brutale. Dignes fils de leurs ancêtres, ils n'ont d'autre ambition que celle des richesses : ils les recherchent par toutes les voies, et, quand ils les ont acquises, leur plus grand soin est de les cacher.

Les Maures, dans leur jeunesse, ont généralement la taille svelte ; mais, avec l'âge, ils prennent de l'embonpoint et deviennent obèses, grâce à leur vie indolente et oisive. Parmi la classe la plus pauvre, il est d'usage de raser

— aède très-près la tète des jeunes garçons, et de la laisser constamment exposée au soleil et à la pluie. Les crânes des Maures acquièrent ainsi une épaisseur extraordinaire. « J'ai souvent entendu, dit M. Drummond-Hay, résonner sur des crânes maures des coups qui auraient infailliblement fracturé la tète d'un porteur de chapeau, et pour la bagatelle d'un félon (liard), il n'est pas de polisson, à Tanger, qui ne s'offre avec empressement à rompre sur son crâne nu une brique bien cuite, et qui n'en vienne à bout avec plus de facilité que je n'en aurais à casser un biscuit sur la mi^ne (1). » — Les Maures sont bigots, fanatiques et superstitieux à l'excès.

Les Arabes sont essentiellement pasteurs :

ils vivent sous la tente et vont chercher, après la récolte, une terre féconde et de gras pâturages. Ils échappent ainsi au despotisme de l'empereur ; néanmoins , ils paient l'impôt territorial et sont tenus de fournir aux troupes qui passent dans le voisinage de leurs douars le blé, le beurre, le miel et la viande; ils sont généralement braves et hospitaliers; c'est ainsi

(4) Jjd Maroc et ses tribus.

que dans chaque village ils dressent une tente vide^ spécialement destinée aux voyageurs.

Les Juifs sont nombreux : on évalue leur population à 450,000 âmes. Leur situation est véritablement intolérable ; il n'est point de pays au monde où ils soient plus maltraités que dans Tempire des Chérifs. La nomenclature des avanies qu'ils ont à subir serait trop longue à dresser ; il nous suffira d'esquisser à grands traits le tableau de leurs misères.

Les Juifs sont parqués hors de la ville, comme un bétail immonde ; tous, depuis l'enfant au berceau jusqu'au vieillard, paient un droit de capitation fixé à huit francs par personne. Les riches paient pour les pauvres. On leur accorde huit jours pour acquitter l'impôt. Ce délai passé, le quartier qu'ils habitent (le Mellah) est mis au pillage.

En dehors du Mellah, ils ne peuvent ni cultiver ni posséder d'immeubles; défense leur est faite de monter à cheval en ville ou en vue d'une ville; une ordonnance spéciale et rigoureusement observée règle la forme et la couleur de leurs vêtements. Lorsqu'ils passent devant une mosquée, devant le tombeau d'un

marabout ou devant la demeure de certains personnages , ils sont tenus de quitter leurs chaussures et de marcher pieds nus; ils ne peuvent se marier sans l'autorisation du gouvernement, et l'impôt qu'ils paient à cette occasion est proportionné à la fortune des conjoints. Leurs morts sont enterrés sans pompe : on les porte en courant au cimetière ; et si les porteurs rencontrent sur leur passage le convoi d'un Arabe, il leur faut aussitôt changer d'itinéraire pour éviter une profanation .

Ainsi vivent les Juifs : rançonnés, battus, conspués à toute heure et par tous, mais opposant au mépris dont on les accable une indifférence stoïque, souriant à Tinjure, courbant l'échiné sous la trique du Maure, mais rusant avec la police, amassant dans l'ombre et sans bruit des épargnes que l'usure renouvelle et centuple; valets des Musulmans, qu'ils craignent, banquiers des chrétiens, qu'ils escroquent. — Par un phénomène qui ne s'explique, dit M. Didier (1), que par la différence des occupations, « les femmes juives ont échappé à la dégénération physique dont les hommes

(4) Promenades au Maroc,

sont frappés. On ne saurait Toir nulle part des tètes plus parfaites, plus idéales. La beauté des Juives a un cachet original qui ne se retrouve en aucun lieu : c'est Téclat oriental uni à la finesse européenne, le point où les deux types se rencontrent et se confondent. La délicatesse des traits est surtout remarquable, et la coupe du visage, sans être ni la coupe grecque ni la coupe romaine , participe de l'une et de l'autre : elle est moins pure que la première, elle est plus gracieuse que la seconde. Toutes ont de beaux yeux noirs pleins de flammes et la peau très-blanche. »

Tels sont les peuples qui habitent le Maroc.

— Nous avons dépeint en quelques mots le caractère de chacun d'eux ; cette étude serait cependant incomplète si , dans le tableau des nationalités arabes, nous omettions les Touar reug, pillards nomades qui habitent le désert, et sont les véritables pirates de cet océan de sables. Jalonnés dans le désert, les uns au nord, les uns au centre, d'autres au sud, ils gardent les portes du Sahara et celles du Soudan, et prélèvent sur les caravanes un impôt

onéreux. Si quelqu'une passe en contrebande, elle est impitoyablement pillée.

A corsaire, corsaire et demi : les Touareug se divisent en tribus qui, toutes, ont leur caractère propre, et se font entre elles une guerre continuelle. — Ab uno disce omnes; voici qui les peindra :

Les Soukemaren sont en état d'hostilité permanente avec les Berbères des montagnes de l'ouest ; si le hasard les conduit au même puits dans leurs chasses vagabondes, il est rare que les armes ne soient pas tirées, et les combats antérieurs ont alors d'atroces représailles.

Un chef, nommé Chikh-Badda, et sept ou huit de ses amis, montés sur leurs meilleurs chameaux et suivis de leurs slouguis (lévriers), étaient à la chasse. Sortis pour une course qui ne devait durer que quelques heures, ils s'étaient laissés entraîner par d'heureuses rencontres, et, depuis six jours , ils battaient les ravins et les plaines de l'Ouest, se désaltérant aux puits communs, et vivant de leur gibier. Un matin, qu'ils avaient levé douze ou quinze gazelles, chacun s'en choisit une, lança sur elle son slougui, et la courut où Dieu vou-

laJt qu'elle allât. En un instant, tous disparurent dans l'espace, imprudemment éparpillés, et séparés les uns des autres par les sinuosités du terrain.

Vingt cavaliers des Aït-Dezdegue chassaient eux-mêmes dans les dernières ramifications du Djebel-Mouydir, et le malheur emporta Chikh- Badda sur leur passage. En un instant il fut entouré.

— Où sont tes troupeaux ? lui demanda le chef des Berbères?

— Mes troupeaux sont autour de ma tente, à deux journées d'ici, dans la montagne.

— Et tes compagnons ?

— Je suis seul avec ma tête.

— Tu mens, chien, mais le bâton fera parler ta langue : descends de ton chameau.

— • Je ne suis point un menteur, je suis seul avec ma tête, répondit le géïiéreux Ghikh, car il ne voulait point livrer ses amis au danger. Et, sans que son calme visage trahît son âme, il fit accroupir son chameau et en descendit. — Me connais-tu? demanda-t-il ensuite au Berbère?

— Tu es un chien des Soukemaren et notre ennemi ; c'est tout ce que je veux savoir.

— * Ce que tu ne sais pas , c'est que je ne suis point de ceux que Ton bâtonne. As-tu entendu parler de Chikh-Badda? Tue-le, car il est dans ta main, mais ne le traite pas comme un esclaye.

— C'est toi, maudit, qui, Tété dernier, nous as fait tuer cinq hommes à Bil-er-Ârib (1 ) ; que leur sang retombe sur ta tète I

— Un instant, seigneur, dit un des cavaliers en relevant précipitamment l'arme de son chef, appuyée déjà sur la poitrine du vieux Touareug; ne vaudrait- il pas mieux retenir cel homme avec nous et imposer sa tête, plutôt que d'émouvoir par sa mort la vengeance de sa tribu?

Cet avis, approuvé par les uns, débattu par les autres, fit hésiter un moment le chef de la bande.

— Les Âït-Dezdegue sont assez forts pour ne point craindre les Soukemaren I s'écria-t-il enfin. Et, d'un coup de fusil, il étendit Chikli- Badda sur le sable.

Les amis du malheureux Chikh le cherchè-

(4) Le puits des Azibs. La tribu campe au sud du désert marocain.

rent et l'appelèrent vainement ce jour-là et le lendemain ; quand ils revinrent à sa tente, son slougui, depuis longtemps déjà, y avait apporté l'inquiétude.

Le dernier espoir était que le chien aurait perdu son maître , et que le maître se serait égaré.

Toute la jeunesse en armes, guidée par les siiL chasseurs, se mit en quête dans la plaine et dans les broussailles, et le corps de Chikh- Badda fut retrouvé à l'endroit où il avait été tué. Les hyènes et les chacals l'avaient à moitié rongé, mais on le reconnut à sa barbe blanche, car les -Berbères ne coupent point la tète aux morts. Les traces des chameaux, dirigées vers louest, indiquaient assez quels étaient les meurtriers.

Un mois après, à force de recherches, le fils de Ghikh-Badda connut tous les détails de cette scène et quel était celui qui avait tué son père,

« Tu as trouvé dans la plaine, lui écrivitil, un Chikh à la barbe blanche, qui ne songeait qu'à la chasse et qui n'était pas armé en guerre; pourquoi l'as-tu tué? Celui qui chez nous n'est pas trouvé l'arme à la main ne doit

point mourir; mais, puisque tu as oublié tous les usages de nos ancêtres, je serai plus noble que toi : je t'en préviens, si grand que soit ton ventre, toi vivant, je le remplirai de pierres. Je Tai juré par le péché de ma femme, y*

Le courrier qui porta cette lettre au chef des Âït-Dezdegue put donner une indication précise du lieu de campement de la tribu, et le fils de Badda partit aussitôt avec trente cavaliers, vêtus comme les femmes des Berbères et montés sur leurs meilleurs chameaux.

Arrivés à une certaine distance du douar, ils firent coucher leurs montures dans un ravin, se dispersèrent dans un petit espace, et, courbés en terre, comme des femmes qui ramassent de l'herbe et du bois, ils s'avancèrent lentement vers la tente isolée de l'assassin ; leur déguisement était si fidèle, qu'il leur cria lui-même plusieurs fois : « Hé! les femmes, ne coupez donc pas l'herbe si près de mes chameaux I »

Peu à peu.les fausses travailleuses l'entourèrent, et, à un signal donné, se jetèrent sur lui. L'heure était bonne; presque tous les hommes du douar étaient à leurs travaux, et, avant que les cris de guerre les eussent rappe-

lés, leur ehef était bâillonné, attaché comme un sac sur un mahari, derrière un Soukemaren, et emporté dans la direction du Djebel- Mouydir.

La nuit venue, on fit une halte de quelques heures ; et, quand la lune se leva, on reprit la route pour ne plus s'arrêter qu'à l'endroit même où Chikh-Badda était enterré. Le prisonnier fut alors mis à terre, couché sur le dos, les jambes et les bras attachés à quatre piquets; on lui fit avaler ensuite une eau dans laquelle avait bouilli du Sikhrane, et cette boisson l'endormit si profondément, qu'on put, sans l'éveiller, lui fendre le ventre avec un couteau, le remplir de cailloux, et le recoudre avec une aiguille à raccommoder les outres.

La douleur enfin l'éveilla ; il se tordait comme un serpent à qui on a cassé les reins.

— Je t'ai rempli le ventre, ainsi que je te l'avais promis, lui dit le fils de Chikh-Badda; va-t-en maintenant si tu veux. Mes serviteurs, détachez-le.

« Le malheureux, dit M. Daumas à qui nous empruntons cette dramatique histoire (1), le

(^) Mœurs et coutumes de r Algérie j 4855.

malheureux eut la force de s'en aller assez loin pour qu'on le perdît de vue; mais on le retrouva le lendemain , mort auprès d'un buisson. Il avait eu le courage de couper la lanière de cuir dont on avait cousu son ventre, ainsi que l'attestaient son couteau sanglant, ses mains ensanglantées et ses entrailles répandues sur les deux lèvres de la plaie béante. »

Villes principales. — La plupart des auteurs qui ont écrit sur le Maroc différent entre eux sur le chiffre de la population. Les uns la réduisent à six millions d'habitants ; les autres relèvent à quatorze millions. M. Graeberg de Hemsoe, qui a exploré l'empire en 1833, évalue la population marocaine à 8,500,000 habitants, répartis de la manière suivante sur une superficie de 24,379 lieues carrées (4),

habitants. 1. c.

Province de Fez 3,S00,000 3,853

— de Maroc. 3,600,000 5,709

— deTafilet 700,000 3,484

— de Darat, de Sous, etc. 1,000,000 5,633

(4) Specchio di Maroco, 483i.

Ces chiffres donnent environ 249 individus par lieue carrée.

Le même écrivain divise comme il suit cette population entre les diverses races répandues sur toute l'étendue du territoire :

Berbères 2,300,000

Schellaks -1,460,000

Arabes 4,890,000

Israélites 333,500

Noirs 480,000

Européens chrétiens 300

Européens renégats 200

Mais ce sont des chiffres qu'on ne doit accepter que sous bénéfice d'inventaire, car nos connaissances concernant la division politique de l'empire sont fort incomplètes. Aussi, sans entrer plus avant dans la description des provinces, nous allons indiquer les principales villes. Et d'abord, pour la province de Fez, nous consulterons M. Hoefer.

. Fês ou Fez (à 34** latitude nord et 7**1 8' longitude occidentale de Paris) est une des plus anciennes villes de l'empire du Maroc (1 ) . C'est

(4) Le nom de Fés^ qu'on écrit indifféremment Fâs et

la ville sainte de l'empire, et Tune des trois résidences du sultan. L'époque de sa fondation remonte vers Tan 800 de J. C. Edrisben-Edris passe pour le fondateur de cette ville.

La ville de Fez est située dans une sorte d'entonnoir formé par des montagnes bien boisées, d'où descendent plusieurs ruisseaux qui arrosent la campagne et fournissent une trèsbonne eau. Sa population a été diversement évaluée; Ali-Bey la porte à 100,000 âmes, d'autres à 80,000. M. Renou, tenant compte des exagérations, ne l'estime que de 30 à 40,000 habitants. Cette ville paraît avoir été plus peuplée au xvi*" siècle qu'elle ne l'est aujourd'hui; car, selon Nicolas Clénard, elle contenait en 1540 environ 40,000 familles, sans compter 4,000 juifs. La ville est entourée d'une vaste enceinte de murailles fort dégradées. Dans cette enceinte sont compris le Nou-

Fez, signifie en arabe une pioche. Suivant Léon rAfricain, F« signifie or, Ebn-Saïd rapporte, d'après El-Hedjâzi, qu'en creusant la terre pour jeter les fondements de la nouvelle ville, on trouva une hache de fer (fàs)y dans le lieu où Ton creusait. Voy, Aboulfeda, Description des pays du Maghreb, trad. par Solvet, p. 53 (Alger, 4839, in-8»).

veau-Fez (Fâs-Djedid) et plusieurs grands jardins. Sur deux hauteurs à l'est et à l'ouest on voit deux châteaux forts très-vieux ; ils consistent en un simple carré de murs d'une vingtaine de mètres de face. Ces espèces de forteresses communiquent, dit-on, avec la ville par des mines souterraines ; on y place des canons avec quelques soldats toutes les fois que le peuple se révolte contre le sultan. La ville passe pour très-facile à prendre. Ses rues sont étroites, tortueuses, obscures et non pa« vées. tt Pendant les pluies, dit Ali-Bey, on ne peut marcher dans les rues sans avoir de la boue jusqu'aux genoux. Cependant, lorsqu'il ne pleut pas, elles sont assez propres, parce qu'on a soin de ne pas y laisser d'immondices ; mais leur aspect est toujours aussi désagréable que dans les autres villes de l'Afrique. » Caillé nous apprend tout le contraire : « Les rues de Fez, dit-il, sont de la plus grande mal« propreté; j'y ai vu dans quelques endroits des chiens et des chats morts depuis longtemps, qui exhalaient une odeur infecte. »

Les maisons sont assez élevées et construites en briques ; elles ont, au premier étage, une saillie qui contribue beaucoup à l'obscur-

cissement des rues. Cet inconvénient est augmenté par des espèces de galeries qui réunissent des deux côtés la partie supérieure des maisons, ainsi que par des murailles élevées de distance en distance et percées sous forme d'arceaux. Ces arceaux se ferment pendant la nuit, de manière que la ville se trouve divisée en plusieurs quartiers, qui ne peuvent nullement communiquer les uns avec les autres.

Chaque maison se compose d'une cour entourée de colonnes qui soutiennent des arcades, et qui forment deux corridors en bas et en haut ; c'est par ces corridors qu'on entre dans les chambres attenantes, qui, ordinairement, ne reçoivent le jour que par la porte, à laquelle on a soin de donner beaucoup d'ouverture.

Ces chambres sont très-longues et très-étroites ; le plafond, fait de planches, est extrêmement haut, sans aucun ornement dans les maisons ordinaires. Dans quelques autres, les plafonds, les portes de chambres et les arcades de la cour sont ornés d'arabesques en relief, peints en toutes sortes de couleurs, même en or et en argent. Le sol de toutes les pièces et celui de la cour est en briques, et dans les maisons riches, en carreaux de faïence ou de marbre,

formant des dessins variés. Les escaliers sont tous étroits et les marches hautes. Les toits sont couverts de terre glaise à la hauteur de plus d'un pied ; cette lourde charge écrase les murs sans les garantir des pluies, et donne bientôt à toute la bâtisse un aspect de ruine ou de dégradation.

Fez renferme une multitude de mosquées.

La principale s'appelle El-Karoubir : la plus vénérée est celle de Mouley-Edris, fondateur de Fez ; elle est située au centre et dans la partie la plus basse de la ville. C'est le sanctuaire le plus respecté de l'empire. Tout criminel y est en sûreté : personne n'oserait l'y arrêter.

Le palais du sultan se compose d'un grand nombre de cours, les unes à demi-construites, les autres à demi-ruinées; elles servent d'entrée aux appartements intérieurs, qui n'ont encore été visités par aucun européen. — Au milieu de l'une des cours se trouve une maisonnette en bois ; c'est là que le sultan reçoit les personnes qui ont obtenu la permission de lui être présentées, et qui ne franchissent jamais la porte : les favoris seuls y entrent.

La rivière de Fez traverse le palais, qui est

situé dans l'un des faubourgs. En entrant dans la ville elle se divise en deux bras, qui fournissent des fontaines à presque toutes les maisons, et alimentent un grand nombre de moulins. Léon T Africain parle déjà de ces moulins à eau : « Devant cette cité (Fez) il y a, dit-il, près de quatre cents moulins, c'est à savoir les lieux auxquels sont les moules, car autrement il en pourrait y avoir un millier, pour ce qu'ils sont faits en manière d'une grande salle soutenue par des colonnes, et dans aucuns endroits il y aura quatre, cinq et six moules, tant qu'une partie du territoire vient moudre dans la cité, où il y a certains marchands qu'on appelle fariniers, qui arrêtent les moulins où ils font moudre le bled qu'ils achètent, puis vendent la farine dans des boutiques qu'ils tiennent à louage, et de cecy en retirent un grand profit. Car tous les artisans qui n'ont pas la puissance de faire leur provision de bled achètent la farine en ces boutiques, puis font faire leur pain en leur maison. Mais ceux qui ont bien le moyen achètent lelbled qu'ils font moudre aux moulins , estant dépêché pour les citoyens ; et payent un grand blanc pour faire moudre le

setier. La plus grande partie de ces moulins dépend des temples et collèges ^ de sorte qu'li se trouve peu de citoyens qui en ayent, et est grand le louage comme de deux ducats pour moule. »

Les différents métiers se divisent par classes dans des rues séparées; le quartier où se trouvent les magasins de draperie, de soierie, s'appelle El-Caïsaria. Ce quartier, ainsi que beaucoup d'autres rues, présente des galeries qu'on pourrait comparer aux galeries du Palais-Royal à Paris. Caillé rapporte que pour la sûreté des boutiques on lâche toutes les nuits des chiens dans les rues. « Ces animaux, dressés exprès, font leur service avec une telle ardeur que si des hommes couchés à proximité ne les surveillaient pas, ils dévoreraient les passants que le hasard ou quelque affaire conduirait vers le lieu confié à leur garde. »

Fez renferme un grand nombre de bains publics.

Les fabriques de Fez fournissent des haïks en laine, des ceintures, des mouchoirs de soie, des pantoufles ou babouches en cuir parfaitement tanné, des bonnets rouges connus sous le nom de fez, de la toile de lin, d'ex-

cellents tapis, de la mauvaise faïence, des armes, des objets de sellerie, et des ustensiles en cuivre. Il y a aussi des orfèvres, des bijoutiers, etc. ; mais on craint de faire paraître trop de luxe, les arts manquent d'encouragement^ et restent infiniment au-dessous de ceux d'Europe, excepté dans la préparation des cuirs, des tapis et des haïks, que les ouvriers savent faire aussi fins et aussi transparents qu'une gaze.

Fez possède un hôpital richement doté et particulièrement destiné au traitement des aliénés. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'une partie des fonds a été léguée dans le but de soigner et d'enterrer dans le même hôpital les grues ou les cigognes malades ou mortes. On croit que les cigognes sont des hommes de quelques îles lointaines qui, à une certaine époque de l'année, prennent la forme d'oiseaux pour venir dans ce pays; qu'à un moment donné ils retournent chez eux, et redeviennent hommes jusqu'à l'année suivante.

C'est pourquoi on regarde comme un crime de tuer ces oiseaux, au sujet desquels on fait mille contes absurdes.

La ville contient un très-grand nombre d'é-

coles ; elle est le siège de Tuniversité marocaine, des sciences et des lettres.

Sur la côte méditerranéenne, et au nord de Tempire, nous trouvons :

Gedta, place forte, bâtie sur une presqu'île, au nord-est de Tanger, à l'extrémité orientale du détroit de Gibraltar ; 6,500 habitants. — Tour à tour romaine^ vandale, gothe, arabe, génoise, portugaise, Ceuta appartient actuellement aux Espagnols. Le Portugal, qui l'a gardée deux siècles et demi, la regardait comme une école de guerre, où ses jeunes gens allaient apprendre à ferrailler contre les infidèles. Le Camoens y fît son apprentissage de soldat et perdit un œil dans une bataille contre les Maures. Cédée à l'Espagne par un article du traité de Lisbonne (1668), Ceuta est le chef-lieu du gouvernement politique et militaire des présides. I^e port est formé par une petite presqu'île ; il est d'une profondeur médiocre.

A l'est de Ceuta est le mont Acho (autrefois Abyla) qui, avec la montagne opposée du continent européen, Gibraltar (Calpé), formait les fameuses colonnes d'Hercule, au-delà des-

quelles, disaient les anciens il n'y avait plus que ténèbres : Necplus ultra.

Tétuan (Titaouan), au sud du cap Negro, située à 6 kilomètres de la mer, sur le penchant d'une colline rocailleuse, est ceinte de murailles flanquées de tours carrées de dis« tance en distance, et commandée par un château fort. Elle est séparée de la mer par une lande que traverse le fleuve Marsil : l'embouchure de ce fleuve est assez large pour recevoir des navires. C'est à Tétuan que s'approvisionne en grande partie la garnison de Gibraltar. — Population, 12,000 habitants.

Tétuan n'est habitée que par des Juifs et des Maures qui font un commerce assez considérable avec l'Espagne et l'Angleterre; elle contient un grand nombre d'ateliers ds cordonnerie dont les produits sont estimés. Son territoire fournit en abondance des raisins et des oranges qu'on exporte. — Elle avait autrefois des consuls européens ; mais depuis que les consulats sont établis à Tanger, les puissances de l'Europe n'y sont plus représentées que par des agents israélites pour la plupart.

Le 26 novembre dernier (1859), Tétuan a été bombardée par les Français, qui avaient à venger une insulte faite à leur pavillon dans les circonstances suivantes :

L'amiral Romain Desfossés avait envoyé croiser au large quelques bâtiments de son escadre, mouillée à Algésiras; le vaisseau le Saint-Louis était du nombre. En revenant au mouillage, comme il passait devant l'entrée de la rivière de Tétuan, son pavillon déployé, le Saint^Louis fut canonné par l'artillerie marocaine. — Une insulte pareille méritait un châtiment immédiat et sévère ; dès le lendemain (26 novembre), Tamiral appareilla lui« même les vaisseaux la Bretagne ^ le Saint-Louis^ la Foudre, et la Tisiphone, se rendit devant le fort de Tétuan et ouvrit immédiatement le feu. Peu de temps après les Marocains abandonnèrent les forts.

Méluxa, prise sur les Maures en 1 496 par le duc de Médina-Sidonia, appartient depuis cette époque à l'Espagne, qui en a fait un préside.

Entre la ville de Fez et la frontière occidentale de l'Algérie, se trouve :

Téza [Taza)^ point militaire important, sur la route de Fez à Ouchda, située sur un rocher. Abd-el-Kader l'avait choisie pour point stratégique. On a peu de documents sur cette ville de Tintérieur; mais voici la description qu'en a donnée Léon l'Africain :

« Téza, dit-il, est voisine de l'Atlas environ cinq milles, et distante de Fez de cinquante ; elle peut avoir environ cinq mille feux, mais elle est pauvrement bâtie, hors les palais des nobles, temples et collèges, qui sont d'assez belle montre et bien édifiés. De la montagne d'Atlas provient un petit fleuve qui traverse la cité, entrant par le temple majeur; mais les montagnards parfois détournent son cours, quand ils ont quelque chose à démesler avec les habitants de la cité, ce qui porte grand dommage aux citoyens, à cause qu'ils ne sauroient faire moudre leur blé ni avoir bonne eau pour boire. Cette cité est la tierce (de l'empire) en civilité, honneur et dignité ; il y a un temple qui surpasse en grandeur celui de Fez. Outre plusieurs gens de lettres qui se trouvent là, les habitants sont courageux et trèslibéraux à comparaison de ceux de Fez, et riches, parce que leurs terres rapportent le

plus souvent trente pour un. Autour de cette cité, il y a de grandes vallées , parmi lesquelles s'écoulent divers fleuves, avec plusieurs beaux jardins, où sont produits des fruits fort savoureux et en grande abondance. On voit encore dans la cité une grande et grosse forteresse (là où demeure le gouverneur de Fez), que les rois ont coutume de bailler à leur second enfant. Mais certes ils la devraient retenir pour eux*mèmes, et y coUoquer le siège royal pour la douceur de Tair bien tempéré tant yver comme été, et aussi pour défendre leur pays des Arabes du désert, lesquels s'y acheminent tous les ans pour se fournir de vivres, et apportent des dattes de Segelmesse pour les troquer contre des grains. Les citoyens retirent une grande somme de deniers de leurs grains, qu'ils délivrent pour bon prix à ces Arabes, tellement que cette cité est fort bonne pour les habitants, et n'y a autre incommodité sinon qu'en temps d'yver elle est toujours pleine de fange. »

A l'ouest :

Tii^iGER {Tandjer). — Tanger est l'un des ports de l'empire; la ville, située sur une

hauteur, est à 192 kil. N. de Fez, par 8*» 8^ long. 0. ; elle compte environ 1 7,000 habitants ; ville de commerce ; les seuls édifices de quelque apparence sont les maisons des consuls d'Europe. Toutes les autres maisons sQUt basses, irrégulières et toutes taillées sur le même modèle. Ce sont de grands cubes blancs, uniformes et sans croisées. Parmi les rues, étroites, pleines de cailloux et d'immondices, il n'y en a qu'une seule de passable : elle traverse toute la ville du haut en bas, et descend vers les bords de la mer. Cette rue est coupée en deux par une place, l'unique de Tanger, et bordée dans sa partie supérieure de deux rangs de boutiques. Ces boutiques sont des espèces d'antres noirs, creusés dans le mur, sans porte, avec une fenêtre à hauteur d'appui, où la marchandise est étalée, et par laquelle on sert le chaland, qui reste en dehors.

La campagne est pittoresque. Les jardins des consuls, soigneusement cultivés, l'environnent d'une ceinture d'arbres et de fleurs. On y trouve en quantité les figuiers d'Inde.

Tanger fut successivement occupée par les Romains et les Goths. Prise par les Arabes, au commencement du huitième siècle, elle

tomba, en 1461, au pouvoir des Portugais.

Lors du mariage de la princesse Catherine avec Charles II d'Angleterre (1662), Tanger passa aui Anglais. Mais après une courte occupation, ces derniers abandonnèrent la place, qui resta depuis sous la domination de Tempereur du Maroc.

Tanger fut bombardé par Tescadre du prince de Joinville, le 6 août 1844. Les dégâts sont aujourd'hui réparés.

Un officier de notre marine, explorateur érudit et consciencieux, a donné sur cette ville des détails que les circonstances présentes rendent intéressants :

Les moyens de défense de Tanger sont, du côté de la mer, deux batteries placées sur la droite de la porte de mer, l'une de quinze pièces de canon, l'autre plus élevée de onze; celle-ci bat la mer en face; elle a un petit flanc avec deux pièces qui défendent l'embarcadère et la porte dé mer; la batterie basse bat également en front le rivage de la mer. Il y a encore douze pièces de canon, placées en batterie, sur une des faces de la muraille de mer, à une grande élévation au-dessus du sol. Enfin, ce système de défense maritime est corn-

piété par quatre autres batteries sur les collines de sable qui s'élèvent près du rivage. Toutes ces fortifications ont beaucoup souffert du bombardement de 1844.

Du côté de la terre, la place n'a d'autre défense qu'un vieux mur à mpitié ruiné, garni de distance en distance de tours rondes et carrées en assez bon état. Ce mur est bordé d'un grand fossé à moitié comblé et envahi dans certains endroits par des plantations d'arbres et de jardins potagers.

Du côté du nord, l'enceinte de la ville se réunit au mur du vieux château désigné sous lenomd'El-Cassabah, situé sur une hauteur, et dans lequel se trouvent un faubourg, une fort belle mosquée et la maison de résidence du gouverneur.

L'artillerie qui garnit les défenses de la ville est dans le plus pitoyable état. Les canons, de fabrique européenne, sont de différents calibres. Les affûts qui les supportent, construits dans le pays, sont si maladroitement assemblés, que ceux des calibres de 24 et de 1 2 ne pourraient soutenir le feu pendant un quart d'heure.

La population se divise en trois classes

principales : les Maures, les Juifs et lesNè^s. Les Juifs de Tanger vivent dans Tétat d'esclavage le plus affreux: ils n'ont pas de quartier séparé, comme dans toutes les autres villes barbaresques, et cette circonstance est pour eux une cause de vexations continuelles de la part des autres classes de la population musul^ mane. Il n*est sorte d'humiliations qu'on ne leur fasse endurer ; ils ne peuvent se montrer en ville que sur des mulets ou sur des ânes; ils sont obligés de descendre de leurs mon-^ tures et de marcher nu-pieds en passant devant les mosquées ; enfin, dans toutes leurs contestations et leurs querelles avec les Maures, ils sont toujours condamnés et battus, quelle que soit la justice de leurs réclamations.

Aussi, pour se soustraire à cet état d'oppression, souvent intolérable, la plupart se font attacher en qualité de domestiques aux consulats européens, qui seuls ont le pouvoir de les protéger ; toutefois, comme ils sont toujours considérés comme les esclaves et la propriété du sultan, il leur est interdit de quitter le pays(1).

(4) Lacroix, Algérie twuveUe,^ octobre 4S59.

Salé {Slàa). — Salé fut autrefois une ville florissante; aujourd'hui , elle est complètement déchue de son ancienne splendeur. Elle est située sur la rive septentrionale d'un fleuve formé par ta jonction de deux rivières : El* Bouragray et El-Ghérou; ce fleuve reçoit le flux de la mer Atlantique. Le sol des environs est un sable rouge. Les corsaires de Salé étaient autrefois la terreur du commerce : le port est maintenant presque ensablé ; population, 18,000 habitants.

Rabat {Rbat)^ est située sur la rive opposée du fleuve : elle est bâtie sur une hauteur. Le port est peu sûr ; les habitants se livrent au négoce. On y trouve plusieurs familles d'origine espagnole ou portugaise. Population, 14,000 habitants.

Méquinez (Mekness). — C'est la capitale du nord, co'mme Maroc est la capitale dm midi; elle est située sur le penchant d'une colline qui s'étend, au milieu des branches de l'Atlas, jusqu'à l'Océan. Elle est entourée de fossés et d'une triple muraille. La population est évaluée à 13,000 âmes. La ville, de forme ovale,

a quinze portes et douze mosquées ; le palais de Tempereur occupe avec ses dépendances un %'aste emplacement. C'est à Méquinez que se trouve le trésor impérial. — Le quartier des Juifs est situé en dehors de la ville; il est environné de murs élevés , qu'on ferme la Buit.

Mazagan. — Cette ville située sur la côte atlantique, entre Rabat etSaffi, fut bâtie par les Portugais en 1 506, sous le nom de Castillo- Real. Près de ses murs, du côté du nord, les très-petits navires peuvent s'abriter, mais les bâtiments d'un fort tonnage sont forcés de mouiller à deux lieues de la plage. Mazagan, tombée au pouvoir des Maures en 1769, est à peine habitée; ses maisons, mal construites, tombent en ruines. 11 eidste encore une citerne casematée, soutenue par vingt-quatre colonnes torses, et dans laquelle on descend par des escaliers de marbre. — Lorsque cette ville appartenait aux chrétiens, les Maures qui n'étaient pas assez riches, ou que d'autres obstacles empêchaient d'accomplir le pèlerinage de la Mecque, croyaient suppléer à cette dévotion en venant tirer, de loin, des coups de fusil sur

les inui*s de Mazagan. Mais la mode en est passée.

Saffi {As fi), — Cette ville appartint quelque temps aux Portugais, et fut le centre d'un commerce important ; mais depuis la fondai tion de Mogador, elle perdit peu à peu son importance. Satii est au sud du cap Gantin, sur rOcéan. Des fortifications peu importantes protègent cette ville du côté de la mer. Les brisants qui occupent tout le rivage aux environs le rendent presque inabordable aux chaloupes et même aux canots ; mais les Maures ont , pour passer sur ces bancs, des pirogues à fond plat et très-élevées aux deux extrémités. Ils affrontent avec ces pirogues les plus grosses lames, qui élèvent quelquefois les petits bâtiments à dix ou douze pieds de haut, d'où ils retombent avec une rapidité effrayante. Mais ces pirogues ne peuvent pas toujours remonter assez haut sur le rivage pour que Ton puisse sauter à terre à pied sec. — Saffi possède une bonne rade, mais ses environs sont tristes et déserts; la terre, privée d'eau, ne produit que de chétives broussailles. Un grand nombre de tombeaux de marabouts , situés à

ses portes, lui avaient fait conférer le privilège des villes saintes; les juifs n*y pouvaient entrer que pieds nus, et l'on ne souffrait pas que les chrétiens y parussent à cheval. M. Ghévrier, notre consul général, fut le premier qui brisa cette honteuse exigence : en arrivant à Saffi, après le traité de 1 767, il força le passage des portes Tépée à la main, déclarant que personne ne ferait mettre pied à terre au représentant de la France.

Pans la province du centre :

Maroc (Mrâkech) est à 240 kilomètres de la mer, sur la gauche du Tensif . Elle fut fondée en 1052 par les Almoravides, et parvint bientôt à une haute prospérité. Suivant les Maures, on y comptait un million d'habitants ; ce chiffre nous parait singulièrement exagéré. Quoiqu'il en soit, la population de Maroc est à peine aujourd'hui de 30,000 âmes.

Ses murailles sont flanquées, de distance en distance, par de grosses tours, et environnées d'un large fossé. Elles embrassent une circonférence de 12 kilomètres. Les portes sont de grandes arcades , du haut desquelles tombent des herses de fer. Tous les soirs on

les ferme à l'entrée de la nuit. Les rues sont, pour la plupart, étroites, tortueuses et mal pavées. Les maisons n'ont guère plus d'un étage, et peu ou point de fenêtres au dehors. Comme dans presque toutes les maisons musulmanes, les croisées donnent sur une cour intérieure.

La ville est divisée en trois parties : celle occupée par le palais impérial, la ville centrale et l'Al-Kaïseria ou grand marché : c'est là que se vendent tous les objets du commerce et de l'agricultiu^e, et que se tiennent les marchands maures et juifs. Ces derniers occupent un quartier séparé, qui a aussi son enceinte particulière, de près de deux kilomètres de tour. La porte en est fermée pendant la nuit et les samedis et gardée par un kaïd.

Bien que Maroc ne soit plus que l'ombre d'elle-^même, on y remarque encore le palais impérial et ses jardins, le bazar, trois mosquées, dont l'une, El-Katibin, est d'une architecture élégante et possède une tour de toute beauté. Le Sidi-bel-Âbbas, hôpital pour 1 ,800 pauvres, estropiés, invalides et vieillards, et le Méchouar, ou place d'Audience.

Maroc est une des capitales de l'empire.

MoGÀDOR, ville moderne, située par 31* 32' 40" lat. N. ; 11 • 56' long. 0. Paris. — Cette ville, que les Arabes du désert nomment Sour heirahy et les Maures Mogador^ ou plutôt MogadouT, du nom d'un saint personnage musulman dont le tombeau révéré existe encore à peu de distance au sud des remparts, n'était autrefois qu'un mauvais fort bâti par les Portugais pour relier les communications de leurs conquêtes sur la côte ouest du Maroc. Sidi- Mohammed la construisit, en 1760, pour y placer le centre du commerce maritime, à cinquante lieues de Maroc et à portée de sa surveillance. Il en fit une ville assez agréable, malgré sa position sur une presqu'île trèsbasse, battue de tous côtés par les vagues, et au milieu d'une mer de sables mouvants.

La population de Mogador était de 12,000 habitants avant sa destruction par l'escadre du prince de Joinville, le 15 août 1844. On ne comptait sur ce chiffre qu'une quinzaine d'Européens. C'était le port le plus actif du Maroc. Sa douane seule produisait au Chérif 1 million par an, tandis que Saffi ne rapporte que 50 à 60,000 fr ., et tandis que Rabat et Salé , qui viennent après Mogador pour l'importance

commerciale, et qui ont à elles deux 50,000 habitants, ne fournissent qu^un revenu annuel de 380 à 400,000 fr.

L'île seule s'appelle Mogador; la ville est plus communément désignée sous le nom de Souheïrat. Le port est fermé par un îlot au sud -ouest du débarcadère. Les navires de commerce mouillent sur la côte orientale de l'îlot, et c'est par le moyen de canots qu ils communiquent du port à la ville. L'îlot a i kilomètre de long et 600 mètres de large ; il était armé de quatre batteries maçonnées. La plus forte partie des défenses de la ville battait le port et le mouillage à 1 ,500 mètres.

Mogador n'avait pas encore essuyé une attaque par mer, mais les montagnards de l'Atlas l'avaient deux fois assiégée. Les rues de la ville, tracées par des ingénieurs européens, sont presque toutes tirées au cordeau, mais si étroites, que deux chevaux pourraient à peine y passer de front; quant aux maisons, elles ne diffèrent en rien de toutes les constructions arabes: Les fortifications ne pourraient soutenir un siège du côté de la terre, mais elles étaient redoutables sur les fronts qui regardent l'Océan au N.-O. et au S.-E. Sur tous ces

points s'étendait un rempart en lignes brisées, flanqué de tours et de batteries casematées , qui se reliait à la citadelle ou kasba. Les plus remarquables défenses étaient au débarcadère, placé à la pointe de la presqu'île, et séparé de la yille par une petite plage intérieure ; il était défendu par une enceinte en maçonnerie trèsépaisse, flanquée d'une seconde en retour, et armée d'une nombreuse artillerie.

A 1 ,200 mètres au sud-ouest du débarcadère^ s'élève l'îlot qui ferme le port; son pourtour est très-escarpé. Dominant la ville et le débarcadère à une distance considérable, il était défendu par quatre batteries maçonnées, par des rochers et des bancs de sable qui ne laissent d'accès que par une plage étroite donnant sur la rade. Deux cents pièces de canon couvraient le développement de ce système de défense, que le prince de Joinville ruina en quelques heures (1).

Sainte-Croix {Aghadir) . — Le port de Sainte- Croix est le dernier du Maroc, en descendant tout à fait au sud, jusqu'à la distance de

(4) Voy. J. Christian, ouvrage déjà cité.

3ô lieues de Mogador. Aghadir fut d'abord uue citadelle bâtie par don Manuel de Portugal (1 507), et conquise par les Maures en 1 5S6. Ses remparts ont été détruits, en 1773, par Sidi-Mohammed, qui craignait de la voir tomber au pouvoir des Espagnols, tandis qu'il irait faire le siège de Mélilla.

L'Oued-Souz et une plaine de sable séparent son territoire du Beled-el-Nun, vaste contrée qui n'a, jusqu'au cap Bojador, sur une longueur de 60 lieues, ni ports ni mouillages, et que bordent, à l'ouest, des plages arides, dont les abords sont des rescifs à fleur d'eau, détachés de l'archipel des Canaries.

< Malheur, dit M. Christian , malheur aux navires qui viennent échouer dans ces parages! Le trépas dans les flots serait mille fois préférable au sort qui attend les naufragés! Devenus la proie de sauvages qui ont à peine des traits humains, ils sont entraînés dans des solitudes inconnues , et troqués avec les caravanes de l'intérieur de l'Afrique contre des bestiaux et du blé! »

Nous ne dirons rien des villes de l'intérieur dont les noms figurent sur les cartes de géographie : nous manquons de documents, et il

— ea —

nous parîut d'ailleurs que ces \iUes ont fort peu d'importance.

En relisant les relations des voyageurs qui ont parcouru l'empire du Maroc, nous avons eu plus d'une fois à regretter que ce pay« soit fermé aux investigations des explorateurs et au commerce européen.

GoirVERNEMENT, ADMINISTRATION. — Sidi-Mo-

hammed y l'empereur régnant, est né vers 1 804 . 11 est fils de Muley-Âbd-Er-Rhamann ; sa mère, paraît-il, était anglaise. On le dit instruit, et plus religieux que fanatique. A la bataille d'Isly, il commandait les Marocains. Comme il regagnait la capitale, il fit vœu de laisser croître sa chevelure jusqu'au jour où il nous chasserait de la régence et entrerait, en vainqueur, dans Alger. — Il est permis de croire qu'il attendra longtemps.

Ainsi qu'il arrive à presque tous les changements de règne, plusieurs compétiteurs se sont disputé le trône que la mort d'Abd-Er* Rhamann laissait vacant. L'un d'eux, proche parent de Sidi-Mohammed, a réuni des troupes nombreuses et tient encore la campagne.

11 revendique l'empire par des raisons tirées

des faits suivants : à la mort de son père, Abd Er-Rhamann avait seize ans; son oncle, Muley* Soliman s'empara du trône (1794). Abd-Er- Rhamann, au lieu de susciter des troubles pour reconquérir la couronne aida son oncle dans le gouvernement du pays, fut nommé au commandement de l'armée et se distingua par son courage et son intelligence. Muley- Soliman tomba gravement malade en 1 822 ; se sentant mourir, il institua pour son héritier le prince qu'il avait dépossédé, et qu'il regardait comme étant plus capable qu'aucun de ses quatre enfants de gouverner l'empire.

— Trois des fils de Muley-Soliman sont morts pendant le règne de son successeur : c'est le dernier survivant qui, à la mort d'Abd-Er- Rhamann commença la lutte. — Peu à peu, cependant, les villes du littoral et du centre ont reconnu l'autorité de Sidi-Mohammed. En attaquant les Espagnols, le nouvel empereur s'est rendu populaire ; il a fait œuvre pie : la nation toute entière le suivra.

Le personnel de la cour est assez restreint : Le maître de la salle d'audience {MouUEl- Mechouar)^ introduit les étrangers;

Le maître du thé {Moula^Taï)^ déguste les boissons et les aliments;

Lé maître du fusil {Mourm'kahala), porte les armes à Tusage de l'empereur, dont le maître du parasol {Moul-El'Mdol) ombrage la tête;

11 y a encore le maître des écuries et le maître des pieux. Ce dernier se tient à la porte de la tente lorsque l'empereur est en voyage.

Toutes ces charges sont conférées aux familles les plus nobles et les plus dévouées à la famille impériale.

Après le sultan, vient le grand vizir qui a dans ses attributions spéciales tout ce qui concerne l'administration proprement dite du pays. Son pouvoir est des plus étendus : il embrasse tous les services.

Vient ensuite, mais dans un ordre inférieur, le ministre des affaires étrangères. Ce fonctionnaire résidé à Tanger, reçoit les plaintes ou les réclamations des consuls et les transmet à l'empereur qui évite de la sorte toute communication avec « les chiens de chrétiens. » — Le ministre des affaires étran-

gères reçoit du trésor neuf cents francs par an. 11 en Yole certainement plus de vingt mille.

Le Pacha gouverne la province : il a sous ses ordres immédiats un Hakem, c'est-à-dire un commandant de place chargé de recouvrer les impôts et de les verser au trésor.

Le Kadi rend la justice. Ses fonctions sont multiples : il est chargé du service du culte ; il surveille les mosquées et leur personnel, les notaires et Tadministration des successions vacantes; il rend lajustice en matière criminelle, civile et commerciale.

Le Mahteceb (commissaire de police)^ a la police des marchés, surveille les commerçants, taxe le pain, la viande et les fruits, dresse les procès-verbaux de contravention et punit les délinquants. — Voilà pour les villes.

Dans les tribus, le commandement et Tad* ministration sont dévolus à des Sckeicks nommés par les Pachas.

Tous les fonctionnaires, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble, volent à qui mieux

mieux. Le pacha rançonne le sckeick ou le kadi qui, à leur tour, rançonnent le peuple.

C'est le brigandage organisé. L'empereur ferme les yeux ; si, parfois, quelques plaintes lui parviennent, il fait arrêter le fonctionnaire inculpé, confisque ses biens, et tout est dit.

Religion. — La seule religion reconnue et protégée est Tislamisme. L'empereur, en sa qualité de Chérif ou descendant du prophète est à la fois chef spirituel et chef temporel.

La population du nord de TAfrique compte plusieurs confréries religieuses : les plus importantes sont celles de Moulé-Taiéb et de Moulé-Âbd-^l-Kader. Le chef de la première réside à Ouezan, près de Fez; celui de la seconde habite Alexandrie (Egypte). Ces sectes diffèrent entre elles par le Dzeker, c'est4-dire par les paroles que les croyants doiyent réciter sur le chapelet, par le nombre et la variété des prières et par des rites particuliers. Le Dzeker est donné aux Krouans (frères), par leurs chefs respectifs, et ne doit jamais être divulgué.

Les membres de ces ordres religieux sont &i relations continuelles avec les Marabouts.

Ces derniers sont de race sainte ; ils peuvent aller à la guerre, exercer un commandement et porter des armes. Les Krouans, au contraire, ne doivent jamais aller au combat. Il leur est interdit de porter des armes, sauf le cas où ils craignent pour leur vie. Mais le cas est rare. Les Krouans sont respectés de tous : celui-là commet un sacrilège qui les attaque ou les injurie. En politique, comme en religion, leur influence est grande : ils instruisent le peuple, commentent les livres saints, expliquent le sens mystérieux des prophéties et élèvent la jeunesse dans la haine des chrétiens.

Bien que fondées dans un même but, ces confréries sont souvent' en hostilité : c'est ainsi que celle de Moulé-Taiéb, qui domine dans le Maroc, etcelledeMoulé-Abd-El-Kader, qui a ses adeptes en Egypte et à Tunis, luttent entre elles depuis des siècles. — Le chef des Taiéb, si nous en croyons M. Richard, exerce sur les populations du Maroc, et^sur celles de TÂlgérie, un ascendant immense : « C'est un saint, c'est pour les Musulmans le représentant de Dieu sur la terre; il a le don des miracles. Du fond de sa petite ville d'Ouazan, il correspond avec le Maroc et l'Algérie, et re^

mue tous les fils secrets qui agitent le peuple arabe. 11 peut, d'un mot, produire bien des commotions et des bouleversements. C'est lui qui désigne le successeur à Tempire, et le nouveau sultan vient recevoir l'investiture de ses mains. Comme on le voit, il jouit de tous les immenses privilèges de notre papauté chrétienne, à l'époque où elle était assez puissante pour mettre le pied sur la tète de l'empereur (1). »

Outre les Moulé-Taiéb, il existe au Maroc une foule de confréries dont les membres se livrent à différentes pratiques plus ou moins sauvages, et vivent de l'ignorance et de la crédulité d'autrui. — Les Aïsaouas sont les plus connus; ils ont à Fez un vaste sanctuaire, qui est en quelque sorte la maison centrale de la communauté. Vers le mois de juillet ils se rendent par troupes dans la province de Sous, pour y faire provision de serpents, et se répandre de là dans toutes les parties de Tem*

(4) El-Hadj-el-Àrbi , dont parle M. Richard, est mort : son fils Ta remplacé ; il jouit déjà de la réputation de sainteté qu'avait son père. Le Roi e$t mort, vive le Roi.

pire. M. Drummond-Hay raconte, au sujet de ces religieux, Tanecdote qui suit :

« Nous rencontrâmes sur la place de

Larrache une bande d'Âïsaouas ou charmeurs de serpents; trois d'entre eux étaient musiciens, et avaient pour instruments de longs roseaux en forme de flûtes, percés aux deux bouts, dans Tun desquels ils soufflaient, produisant des sons mélancoliques, qu'ils prolongeaient d'une façon harmonieuse. Les Aï* saouas, invités à nous montrer leurs serpents, y consentirent de bonne glrâce.

» D'abord ils soulevèrent leurs mains comme s'ils soutenaient un livre , murmurèrent à l'unisson une prière adressée ap patron des enchanteurs ; à peine finissaient-ils leur invocation, que la musique reprit. Le principal enchanteur, dans une sorte de danse frénétique, se mit à tourbillonner avec vélocité autour d'un panier de jonc, contenant les reptiles, que recouvrait une peau de chèvre. Tout à coup, le jongleur s'arrête, plonge un bras dans le panier, et en retire un cobrorcapellOj ou plutôt une Au/e, efTrayant reptile, qui peut gonfler sa tète en écartant les plaques qui la recouvrent, et qu'on croit

être Taspic de Cléopâtre, le serpent d'Egypte. Od le nomme buska dans le pays.

» L'enchanteur plie, replie, contourne comme une souple mousseline ce corps verdâtre et noir; il l'enroule, en turban, autour de sa tête, continue à danser et le serpent conserve sa position, paraissant obéir à tous les mouvements, à toutes les volontés du danseur.

' » Le buska fut ensuite posé à terre, et, se dressant sur sa queue — posture qu'il prend dans le désert pour attaquer les voyageurs, — il commença à se balancer à droite et à gauche, en se conformant à la mesure de l'air joué par les musiciens. Pirouettant alors en cercles de plus en plus rapides, de plus en plus rapprochés, l'Aïsaoua plongea de nouveau sa main dans le panier pour en tirer suc* cessivement deux des plus venimeux reptiles des déserts de Sous, serpents plus gros que le bras d'un homme, longs de deux à trois pieds, dont la brillante et écailleuse robe est tachetée de noir et de jaune, et dont là morsure fait pénétrer dans les veines un feu qui brûle et qui consume : c'est le laffah.

» Les deux laffahs, plus ardents et moins dociles que le buska, se tenant à demi-roulés,

la tète penchée de biais, prêts à l'assaut, suivaient d'un œil étincelant les mouvements du danseur. Dès qu'ils se trouvaient à portée, ils se jetaient sur lui, les mâchoires ouvertes, dardant leur corps en avant avec une effroyable vitesse, sans que leur queue eût l'air de bouger de place, et se rejetant aussitôt en arrière. L'Aïsaoua, à l'aide de son long haïk, parait les attaques dirigées contre ses jambes nues, et les laffahs semblaient imprégner le vêtement de leur poison.

» L'homme saisit ensuite par la nuque un des deux serpents, qu'il tint, toujours dan« sant en rond et invoquant tout haut Sidna- Aïser, le patron des charmeurs; puis il sépara les élastiques et puissantes mâchoires du reptile avec une baguette et montra aux spectateurs ébahis les crochets qui laissaient suinter une substance blanche et huileuse. Il présenta aussitôt son bras au laffah, qui le niordit imdiatement, tandis que le danseur multipliait ses hideuses contorsions, comme dans une agonie de douleur, en appelant son saint patron.

» Le reptile continua de mordre jusqu'au moment où l'Aïsaoua, l'arrachant de son bras,

nous montra le sang qui coulait de sa blessure.

» Replaçant à terre le laffah, il appliqua sa bouche sur sa plaie, et, la serrant entre ses dents, il dansa encorei quelques minutes, tandis que les musiciens pressaient de plus en plus la mesure. Epuisé, enfin il s'arrêta. »

A la vue de cet étrange spectacle, M. Drummond-Hay exprima l'opinion que le charmeur avait préalablement enlevé au laffah son venin, et demanda à manier lui-même le serpent.

— Etes-vousÂïsaoua?lui demanda Thomme de Sous, ou bien avez-vous une foi inébranlable dans le pouvoir de notre saint patron?

— Ni l'un, ni l'autre, répliqua Drummond- Hay.

— Alors continua l'Arabe, si le serpent vous mord, votre heure est venue : qu'on m'apporte un poulet ou tout autre animal, et je vous en donnerai la preuve évidente.

On apporta une poule, on lui enleva quelques plumes ; l'enchanteur reprit son serpent et le laissa la mordre un instant ; le pauvre volatile, remis à terre, tourna sur lui-même convulsivement l'espace d'une minute^ chancela

et tomba mort. Presque aussitôt sa chair prit une teinte bleuâtre. — L'expérience était concluante.

Nous- même nous avons assisté deux fois, — à Tlemcen, d'abord, puis sur Textrême frontière du Sahara, — au spectacle qu'a décrit M. Drummond-Hay : nous avons vu les serpents mordre celui qui les excitait ; nous avons vu, de nos yeux vu, le sang couler de la blessure ; mais, sans être tenté de jouer avec les reptiles et d'expérimenter ainsi nousmême, nous crûmes alors, et nous croyons encore que les charmeurs seraient moins audacieux s'ils ne possédaient un antidote sûr qu'ils appliquent, tout en dansant, sur leur plaie, et qui neutralise l'effet du poison.

Parmi les sectes religieuses, il faut encore citer les Santons, espèces d'ermites qui vivent dans le désert, ou à l'écart dans les villes ; il y en a de trois espèces : les fous ou idiots, qui sont réputés saints ; les fanatiques de bonne foi, et les imposteurs. Tout leur est permis, et on recueille leurs parole comme une révélation perpétuelle, car on les croit inspirés

par Dieu. Leur tombeau devient un lieu d'asile et protège même le voleur et Tassassin.

Instruction. — Les écoles, mecktib^ sont autour des mosquées : les enfants y apprennent à lire des versets du Koran, et les répètent jusqu'à ce qu'ils les retiennent par cœur.

En sortant de ces écoles, les enfants passent aux mudarisj lieux d'étude. De là, on entre à l'université de Fez , appelée dar-elilm , maison de la science. « Les talebs (licenciés) et les dllems qui sortent de l'université de Fez, n'ont qu'une légère teinte des sciences mathématiques et physiques ; on y apprend les éléments de la géométrie d'Euclide ; leur cosmogonie est celle du Koran, fille du Pentateuque. La cosmographie est celle de Ptolémée. L'astronomie se borne à quelques notions nécessaires pour prendre l'heure au soleil avec des astrolabes extrêmement grossiers. La géographie est exclue du plan des études. La physique est celle d'Aristote. La métaphysique est l'arène où les talebs exercent le plus leur esprit. La chimie se réduit à quelques manipulations alchimiques. L'étude de l'anatomie est interdite par des motifs religieux. Laméde-

cine consiste dans quelques pratiques superstitieuses. L'histoire naturelle rencontre les mêmes obstacles que Tanatomie. Il y a quelques historiographes, qui ignorent complètement rhistoire des autres pays ; quant aux astronomes, ce sont des astrologues, qui prédisent le sort du sultan, de Tempire ou des particuliers (1).

Tribunaux. — L'empereur est à la fois juge et législateur suprême : il n'a d'autre code que le Koran. A certains jours de l'année, il reçoit lui-même les plaintes de ses sujets, juge et prononce séance tenante; ses arrêts sont irrévocables.

Dans les provinces ce sont les gouverneurs qui rendent la justice ; mais ils ne peuvent faire exécuter aucune sentence capitale sans en avoir préalablement référé à l'empereur, qui prononce en dernier ressort.

Les peines sont essentiellement corporelles; suivant la gravité du délit, on frappe les condamnés par devant ou par derrière ; l'exécuteur se sert d'un nerf de bœuf ; dans aucun

(4 ) Univers pittoresque.

cas, on ne peut infliger au patient plus de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf coups ; les voleurs ont la main tranchée. M. Didier af&rme qu'il y a dans tout l'empire une grande variété de supplices : le pal, l'auge, le croc, la mutilation des membres, etc.; mais la loi par excellence est toujours la loi du talion : « Dent pour dent, œil pour œil. »

Commerce, relations extérieures. — L'exportation des cuirs dits maroquins, est la principale branche* du commerce. Au dix-septième siècle, pour ne pas remonter plus haut, la France avait pour 1 ,500,000 fr. de capital engagé dans ses relations commerciales avec le Maroc. Elle y débitait ses propres denrées, elle y faisait valoir ses manufactures; ses marchands n'y versaient point d'argent, et, par le moyen des échanges, ils en retiraient toujours des produits de plus de valeur que ceux qu'ils y avaient portés.

Les draps du Languedoc, les étoffes de Nîmes, de Montpellier, les soieries de Lyon et les denrées du Levant y trouvaient un facile écoulement; les toiles de Rouen et de Saint- Malo s'y vendaient chaque année pour plus de

200,000 livres : on en tirait abondamment la cire, les cuirs, la laine, les plumes d'autruche, le cuivre et les dattes. Les juifs elles chrétiens s'y partageaient largement tous les bénéfices du trafic. Salé, sur TOcéan; Tétuan, sur la Méditerranée, étaient des ports commodes.

Les caravanes de TAfrique centrale afiBuaient à Sainte-Croix^ (Aghadir) et à Saffi. La ville de Fez était l'entrepôt du commerce de toute la Barbarie. L'Espagne y portait la cochenille et le vermillon, l'Angleterre ses draps, la Hollande ses toiles, ses épices, des armes et de la poudre; l'Italie fournissait l'alun, le soufre et les poteries de Venise ; le Levant y importait les cotons, du vif-argent et l'opium.

Mais l'Angleterre profita bientôt des discordes civiles qui éclatèrent dans les provinces de l'empire et s'ouvrit l'accès du pays ; elle détacha le Chérif de notre alliance, et, sous sa protection, tout le commerce fut monopolisé par la Hollande, l'Italie et le Danemark.

Il n'entre point dans notre donnée de traiter ici la partie historique de l'empire du Maroc ; mais nous rappellerons qu'en 1680Mouley- Ismaïl, l'empereur régnant, fit demander en mariage la princesse de Conti (madame de

Blois), fille naturelle de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière. La demande fut adressée à M. de Pontehartrain, par Âbdallah-Ben- Aïssa, envoyé de l'empereur près le roi de France. Louis XIY refusa en jouant l'indignation.

Le mouvement commercial intérieur a beaucoup diminué depuis que les Marocains ont perdu leur influence politique sur Tombouctou; les marchandises les plus recherchées sont : les pistolets, les fusils, les sabres, les verroteries de Venise, les soieries, les poteries, les cotonnades imprimées, les mousselines, le corail, les rasoirs, le sel, les parfums et les épices. On les achète aux Européens contre les produits du pays, puis les traficants les livrent aux caravanes.

Nous avons dit que l'intérêt de la France avait été longtemps sacrifié par la politique impériale à l'influence de TAngleterre et de quelques autres nations de l'Europe; voici qui l'explique. Depuis le xv!"" siècle, tous les Etats de l'Europe, excepté la France, la Russie et la Prusse, étaient assujettis à des redevances humiliantes au profit des Chérif s marocains. L'Angleterre, il est vrai, ne s'y est jamais soumise

ouvertement; mais son consul à Tanger paie encore, chaque année, 10,000 douros, qualifiés du titre de présent, pour les ministres de l'empereur ; l'Espagne payait 10,000 douros en présents annuels, et 12,000 à chaque changement de consul; TAutriche, 10,000 sequins par an ; la Hollande, 1 â,000 douros ; le Danemark, 25,000; la Suède, 20,000; les Etats- Unis, 1 5,000 dollars ; la Sardaigne et les Deux- Siciles apportaient aussi leur contingent. Mais depuis la bataille d'Isly , la plupart des consuls étrangers notifièrent aux ministres d'Abd-Er- Rahmann que leurs gouvernements ne voulaient plus payer aucun tribut, à quelque titre que ce pût être. L'Angleterre seule a persisté à suivre sa politique particulière, qui décore du titre de présents les sommes qu'on verse dans le Maroc et les fournitures gratuites d'armes et de munitions qu'elle y faisait passer à l'époque de nos derniers conflits avec Abd-Er* Rahmann.

Aujourd'hui, Fez et Maroc fournissent des étoffes de soie brodées d'or ou d'argent, des babouches de maroquin et des poteries artistement émaillées ; les provinces du centre et de l'ouest exportent des tapis d'une grande ri-

chesse; Tétuan est renommée pour la fabrication de ses meubles. Le commerce, néanmoins, est peu considérable.

Avant la conquête d'Alger, les caravanes se rendaient en Egypte en passant par la régence, où elles échangeaient une partie de leurs marchandises. Depuis la conquête, ce sont les navires du commerce qui transportent à Tunis et au Caire les produits du Maroc. Les caravanes ne voyagent plus qu'à Tintérieur : elles se rendent, à des époques déterminées, à Tombouctou, dans le Soudan, et dans les grandes tribus du sud. Elles y importent de la soie, de la laine, du coton, des draps anglais, du corail, des perles fausses, des épices, de la quincaillerie d'Angleterre, des miroirs, des couteaux, de la poudre et des armes. — Elles apportent, au retour, des nègres, de la gomme, du séné, des maharis, des plumes et des œufs d'autruches, de l'ivoire et de la poudre d'or. — Le bénéfice des caravanes est évalué à quatre cent pour cent. L'empereur perçoit à la sortie 25 fr. par chameau chargé de marchandises ; à la rentrée, il prélève le vingtième sur les esclaves, et le dixième sur les marchandises.

Les esclaves, dit M. Léon Godard dans un récent et remarquable ouvrage , sont un des principaux articles d'importation. « On prend de préférence les jeunes nègres et surtout les jeunes négresses de huit à dix ans. L'empereur, à l'arrivée des caravanes, retient pour lui un esclave sur vingt. De plus, il achète le premier cet article j et il en fixe arbitrairement le prix. Afin de ne pas subir les conséquences naturelles de cette dernière mesure,. qui tend à déprécier les esclaves , le marchand ne les met pas immédiatement en vente. 11 consacre quelque temps à les engraisser, à leur apprendre les mots arabes ou berbères les plus usuels. 11 ne les maltraite pas; il combat, au contraire, par les bons procédés, la nostalgie et les autres maladies déterminées par Tamour de la famille et de la patrie absente , par le changement de régime et de climat. D'abord tristes et abattus, les esclaves acceptent pleinement ensuite leur condition nouvelle, et ils embrassent sans difficulté le mahométisme, sauf à y mêler toutes les superstitions imaginables. Un des moyens les plus efficaces que Ton emploie pour les guérir du mal du pays, c'est la musique. Vite donc ! les senoudj ou cas-

tagoettes de fer, la ghaïta ou le hautbois, le guemeri ou guitare à deux cordes, le refrofr ou \iolon également à deux cordes, les thabl enfin, ou tambours de toutes dimensions. Plus le tapage^est infernal , plus la figure du sauvage s'épanouit. — Un peu d'éducatia^ donne beaucoup plus de valeur à Tesclave. Le garçon de huit ou dix ans qui arrive, ne sachant rien, ne se vend guère qu'une trentaiiie de francs. Dans les mêmes conditions, un homme de vingt à vingt-cinq ans est estimé de 1 20 à 1 40 francs. Une femme de dix-huit à vingt ans vaut de 1 40 à 1 60 francs. Elle s'achète plus cher si elle n'a point encore accouché. Les négresses introduites au Maroc depuis un certain temps, qui savent parler un peu l'arabe et travailler, valant jusqu'à 400 franc3. Mais le nègre estimé 245 francs est un esclave de choix.

» Les principaux marchés d'esclaves sont à Maroc, à Fez et à Mogador. Mais on en vend aux enchères dans toutes les villes de l'empire. Un crieur précède l'esclave en disant : Mame^ louk! Mamelouk! Un amateur se présente ; il peut inspecter l'esclave. Toutefois, selon Sidi- Khelil, (c l'acquéreur serait blâmable de découvrir en public la poitrine ou les jambes de ce-

lui qu'il marchande. » Si donc il a des doutes sur ce qui est caché, on entre dans une maison et on visite l'esclave (1 ). »

Mines. — Une compagnie s'est formée, il y a treize ans, pour l'exploitation des mines de l'empire du Maroc ; M. Cognart a été chargé d'explorer la constitution géologique de cette contrée : suivant l'explorateur, trois grandes formations s'étendent depuis le Rif jusqu'au promontoire de Ceuta. C'est d'abord la zone littorale formée de contreforts du petit Atlas, qui s'abaissent graduellement jusqu'à la mer, en donnant lieu à des promontoires allongés, entre lesquels s'ouvrent de grandes plaines alluviales. Cette première zone est entièrement occupée par le terrain tertiaire. Aux roches cristallines primitives succèdent les anagnites, les grauwackes, les schistes argileux, les calcaires noirs fossilifères. Le massif de roches est couronné par un dépôt trèsépais de grès rouge, de conglomérats rouges et de marne amarante, dont les détails de

(4) Le Maroc, notes d'un voyageur, p. 424 eiitty Alger,

composition ne diffèrent en rien des grès bigarrés de vert. Â Ceuta, à Rostorf et à Textrémité de presque tous les promontoires, on observe de beaux filons de granité et de pegmatite tourmalinifères, incrustés dans du micaschiste. Les filons se rattachent probablement à une grande masse éruptive que la Méditerranée recouvre en ce moment (1).

L'exploitation de ces mines serait pour Tempire une source de richesses; mais le gouvernement s'est fait une loi d'éloigner les Européens, et il leur refuse obstinément toute concession. Un juif d'Alger qui avait obtenu, en 1846, l'autorisation d'exploiter une mine de cuivre, située près de Tétuan, céda son privilège à une compagnie française; Abd- Er-Rhamann fit défense aux ingénieurs de continuer les travaux, et racheta 40,000 francs le privilège qu'il avait donné.

A l'ouest, on trouve du fer ; dans le Sous, du cuivre ; près de Tétuan, du plomb argentifère et du manganèse ; non loin de Tanger, une mine d'argent ; près de Maroc, des mines

(I) Compte-rendu de TAcadémie des sciences, séance du 49 mars 4847.

de soufre. — Dans plusieurs provinces, les marbres veinés se montrent à la surface du sol.

Armée. — On ne saurait évaluer d'une mar nière certaine les forces militaires de l'empire. Sous ce rapport, les détails statistiques manquent complètement. Ce n'est donc que sous toute réserve que nous reproduisons l'article suivant publié, en novembre dernier, par le Moniteur de V armée.

c L'armée marocaine y en temps de paix, est peu considérable; elle ne dépasse pas 35,000 hommes, et, dans ce nombre, il faut compter la garde de l'empereur. Mais, lorsque survient une guerre offensive ou défensive, le souverain fait appel aux gouverneurs des provinces ; ceux-ci convoquent les tribus placées dans leurs circonscriptions, et sur lesquelles leur action n'est pas impuissante. Alors, à l'armée ordinaire viennent s'adjoindre des corps irréguliers, d'autant plus nombreux que le fanatisme des populations aura été plus surexcité.

» Ces corps ne reçoivent pas de solde, mais ils se nourrissent sur le pays, qu'ils dévastent

et qu'ils pillent. L'empereur, si des difficultés intérieures ne paralysaient pas ses efforts, et s*il parvenait à faire prêcher partout la guerre sainte, pourrait réunir autour de lui une armée d'au moins 300,000 hommes, composée en très-grande partie de cavaliers. Les circonstances au milieu desquelles il se trouve ne permettent pas de penser qu'il puisse atteindre aujourd'hui un semblable résultat.

» L'effectif de l'armée ordinaire entretenue par l'empereur Abd - Er - Rahmann était de 35,000 hommes, sur lesquels on comptait 12,000 réguliers, ou soldats d'infanterie organisés avec beaucoup de soin, après la bataille d'Isly, par Sidi-Mohammed, qui les a toujours commandés depuis; le reste com.prenait 16,000 hommes de la garde noire, 4,500 cavaliers maures, et 2,500 hommes d'artillerie. Le nouveau souverain, depuis qu'il est placé à la tête du gouvernement, a augmenté, dit-on, de 15,000 hommes son armée régulière, créé des bataillons de chasseurs à pied munis d'armes de précision, de nouvelles troupes d'artillerie, et de nouveaux corps de Bokharis, ou soldats noirs. »

Ces Bokharis, féroces et fanatiques à l'excès,

constituent une force imposante ; mais si braves qu'ils soient, ils résistent difficilement à une troupe exercée. — Nous les avons vus à Isly.

Les Européens, lorsqu'ils ont fait la guerre au Maroc, ont, presque toujours, pris pour bases d'opérations les villes ou les places forâtes situées sur la Méditerranée. — Cela s'explique : la distance qui sépare Tanger de Tarifa étant de vingt milles au plus, les Espagnols devaient naturellement choisir le nord de l'empire pour but de leurs attaques. Les troupes de débarquement arrivaient, sans fatigues, sur le territoire ennemi ; elles étaient en communication directe avec la métropole et pouvaient ainsi recevoir, d'un jour à l'autre, des renforts, des munitions et des vivres ; partant, elles se trouvaient, au début de la campagne, dans les meilleures conditions pour engager et soutenir la lutte. Tanger, Ceuta, Melilla devenaient alors des points stratégiques d'une importance capitale. Mais l'occupation de ces places fortes, si préjudiciable qu'elle fût aux Chérifs, ne laissait aux vainqueurs qu'une gloire sans profits. Les Espagnols, en effet,

n'osaient s'avancer vers le sud, dans la crainte d'être surpris et enveloppés : force leur était donc de rester et de vivre sous le canon de la citadelle. Quant à l'empereur, il faisait surveiller ses ennemis, les tenait, en quelque sorte, captifs dans leurs campements et attendait que l'occasion lui fût offerte de reconquérir par violence ou par ruse le territoire qu'il avait perdu.

Les points vulnérables ne sont donc ni Tanger, ni Ceuta. — Pour démembrer le Maroc, c'est Rabat et Salé qu'il faut prendre. Tel est. du moins, l'avis d'un homme qui a parcouru l'empire, et dont l'opinion mérite, croyonsnous, d'être prise en sérieuse considération.

Rabat et Salé, bien que ruinées aujourd'hui, ont été des villes importantes^ la dernière surtout. Yakoub-le-Victorieux voulait en faire la capitale de son royaume (1).

« Certes, à la fin du xiii*' siècle, à une époque où la marche envahissante des Maures s'était

(4) Yakoub (Abou-Yousouf), de la dynastie des Mérinites, monta sur le trône de Fez en 4258, réunit Maroc à ses Etats, passa trois fois en Espagne, combattit Alphonse X , puis se tourna contre les Maures et assiégea Ck)rdoue.

portée à travers la Méditerranée et la Péninsule jusqu'aux Pyrennées, et où les clés du détroit se trouvaient entre les mains du sultan du Maroc, ce projet, dit M. Rey, était une idée de génie, car il paraissait impossible de trouver une position plus appropriée que celle de ces deux villes au système d'unité dans lequel le Charlemagne de l'Afrique travaillait à relier les races diverses et les tribus ennemies qui se disputaient cet immense territoire. Un coup d'oeil jeté sur le pays, du haut de la tour de Sidi-Hassan, suffit pour faire comprendre la pensée de Yakoub.

» La dilatation de l'Atlas, d'une part, et de l'autre l'échange de la côte, produisent à l'embouchure du Bou-Regreb un étranglement dont Rabat et Salé couvrent presque toute la surface et que le Bou-Regreb coupe perpendiculairement à la côte. Les collines qui terminent l'Atlas sur ce point s'étendent presque aux murs de Rabat, et le passage, embarrassé déjà par les accidents de terrain , se trouve , audelà de la ville, intercepté de temps immémorial par de farouches Berbères, qu'aucune puissance n'a jamais domptés.

» Il résulte de là que la seule route qui mette

en communication le nord avec le sud de Tempire, doit nécessairement franchir le Bou- Regreb, sous le canon de Rabat et de Salé.

» Cette position unique, qui a fait de ces deux villes les clés de Fez et de Maroc, explique Timportance du rôle qu'elles ont joué de tout temps, importance que Yakoub avait jus^ tement appréciée. Indépendantes, elles rendaient matériellement impossible la réunion des royaumes de Fez et de Maroc, et dans le long antagonisme de peuples et de dynasties dont les phases remplissent l'histoire de l'Afrique sententrionale jusqu'au siècle dernier, on les vit en effet rendre la victoire incertaine, et faire pencher la balance à leur gré, tantôt en faveur de Fez, tantôt en faveur de Maroc.

» L'occupation de ces deux villes, réunies et définitivement soumises à un pouvoir central, devenait pour ce pouvoir une condition essentielle d'existence et de prospérité ; c'est par elles que la vie politique et commerciale devait passer d'un royaume à l'autre; elles étaient comme le canal artériel de l'empire.

Mais Yacoub voulait plus : il voulait qu'elles en devinssent le cœur; tout autre plan paraissait devoir susciter des obstacles sérieux à

r unité qu'il s'efforçait de consolider après l'avoir établie.

» Résider exclusivement dans l'une des anciennes capitales, Fez ou Maroc, c'était exciter la jalousie, les plaintes de celui des deux peuples à qui l'autre était préféré , c'était semer entre eux la discorde; résider alternativement dans l'une et dans l'autre, c'était, en définitive, perpétuer la division, qu'il importait d'effacer complètement; dans tous les cas, l'occupation de Rabat ou de Salé, par une puissance ennemie ou par un parti rebelle, pouvait, d'un moment à l'autre, compromettre l'existence de l'empire en suspendant la circulation politique.

» Il semblait donc qu'en concentrant toutes ses forces à Rabat et à Salé, le gouvernement impérial pourrait prévenir tous ces dangers et opérer plus aisément la fusion des deux royaumes.

» Par l'occupation de Rabat, premier anneau d'une chaîne de forteresses, qui devaient s'étendre tout le long de la route, jusqu'à Maroc, il contenait les populations du sud, arrêtait le torrent Berbère, toujours prêt à faire irruption dans les plaines d'Ansa, sur-

veillait la frontière du Désert, et pouvait, au premier signal de révolte, jeter en cinq ou six jours, une armée dans Maroc. L'occupation de Salé lui donnait les mêmes avantages sur les provinces du nord. La citadelle de Mamora, assise dans une position imprenable, sur Tembouchure du Sbou, distante seulement de 6 à 7 lieues de celle du Bou-Regreb, le rendait maître du cours de ce fleuve, qui était alors navigable jusqu'à Fez ; par là, il pouvait encore en quatre jours concentrer ses forces sur Fez ou sur Méquinez, et couvrir la frontière de Test.

» Dans la formation de ce plan, les prévisions de Yacoub s'étendaient encore aux intérêts de ses possessions d'Espagne, et aux dangers constamment suscités contre elles par l'Europe chrétienne. A ce point de vue la position centrale et maritime de Rabat et de Salé convenait à toutes les éventualités d'une guerre étrangère.

» Les bouches du Bou-Regreb et du Sbou jetaient incessamment à l'Océan ces redoutables flottilles, moins fortes encore de leur valeur réelle que du voisinage des côtes, ces flottilles qui rendaient inabordables le littoral de l'Afrique et celui de la Péninsule. La

grande forêt de Yeiiresna, située à une journée et demie de marche de Rabat, l'antique et immense forêt de Mamorra, qui commence à deux lieues de Salé, fournissaient à ses chantiers des bois que l'Angleterre et la Suède en- . vient encore au Maroc.

» Tout concourait ainsi à l'heureuse réalisation du projet de Yacoub, et pourtant ce projet, qu'il n'eut pas lui-même le temps d'exécuter, ses successeurs l'ont abandonné. Ils ont laissé à Maroc et à Fez leur titre et leurs privilèges de capitales, et se sont résignés à l'obligation d'y résider alternativement. C'est que la mort de Yacoub, en changeant les destinées de l'empire, devait changer aussi la politique des sultans.

)) Les Maures, chassés de l'Espagne, poursuivis et battus jusque sur leur territoire, dépouillés de toutes leurs villes maritimes, à l'exception de Rabat et de Salé, pressés de toutes parts dans un blocus qui menaçait d'étouffer leur puissance, les Maures ont assez fait de triompher à la longue de ce blocus ; mais, en leur abandonnant l'Afrique, la chrétienté les y laissait dans un état d'épuisement et de dégradation qui devait empirer de

siècle en siècle. Loin de pouvoir prétendre à de nouvelles conquêtes, Tislamisme, en Afrique comme partout, ne dut plus songer qu'à se conserver et à se défendre, ses ressorts distendus ne fonctionnant plus au profit d'un principe général et d'intérêts communs.

> Dans une situation pareille, on juge combien il eût été dangereux pour les sultans du Maroc de fixer leur résidence dans une ville maritime dont ils auraient fait leur capitale unique ; la moindre contestation avec une puissance étrangère aurait pu amener une flotte sous les murs de Rabat, et un seul coup de canon aurait fait au cœur de Tempire une blessure mortelle.

» C'est ce danger que les successeurs de Yacoub ont cherché à prévenir, en fixant leur résidence le plus loin possible de la côte, et en transportant le coi;ps diplomatique le plus loin possible de Rabat, où il avait résidé dans le principe.

» Toutefois, cette politique des sultans, en amoindrissant le danger, ne l'a pas absolument écarté. Pour n'être pas devenues capitales, Rabat et Salé n'en ont pas perdu pour cela une importance qu'elles doivent surtout à

leur position géographique , et si la vie de l'Etat n'est pas concentrée en elles, c'est par elles qu'il lui est donné de circuler. Interceptez le canal ou brisez-le, la circulation s'arrête immédiatement : le gouvernement est paralysé, et, pour peu que cet état de choses se prolonge, une dislocation générale en devient le résultat inévitable.

» Assurément, le bombardement ou Foccupation de Tétuan, de Tanger, d'El-Araich et de Mogador ne produiraient pas des conséquences aussi funestes. Ces villes font, il est vrai , un riche commerce d'importation et d'exportation ; mais le Maroc peut fort bien se passer de commerce, puisque son activité commerciale ne date que du siècle dernier, et que jusqu'alors il s'était suffi à lui-même.

» La population de ces villes est nombreuse et opulente ; mais elle se compose, en majeure partie, de Juifs et d'étrangers qui en ont altéré le caractère et diminué l'importance politique. D'ailleurs , grâce à l'esprit nomade de ces peuples arabes, qu'aucun lien n'attache au sol (puisque la propriété foncière n'existe là réellement que comme un privilège exclusif du sultan, maître absolu de la terre, en sa qua-

lité de vicaire d'Allah), la ruine de ces villes ne produirait qu'un refoulement de popula* tion vers Tintérieur, où certes il ne manque pas de terrain inoccupé à fournir à de non* veaux établissements.

» Ces villes sont fortifiées; mais qu'importe au sultan la ruine de quelques murailles qu'il laisse s'écrouler d'elles-mêmes? Quel tort peut lui causer la perte de quelques canons rongés par la rouille et à demi ensevelis sous le sable? Enlevez tout le littoral, vous remettez l'empire dans la situation où l'ont tenu, durant plus d'un siècle, les Portugais et les Espagnols, et peut-être, en définitive, lui aurez-vous rendu service. La nécessité de la résistance ralliera tous les intérêts locaux à un intérêt commun ; elle rendra à tous ces intérêts usés et leur activité et leur énergie; elle réveillera l'esprit d'unité qui allait s'éteignant de jour en jour, et ressuscitera la puissance que peut donner le fanatisme religieux. Mais, bombardez, occupez Rabat et Salé, l'unité d'action et d'espoir devient matériellement impossible; les membres, séparés de la tête, s'agitent dans la confusion et se fatiguent en inutiles efforts; la nécessité même de la résistance assure la créa-

tion d'un nouveau gouvernement dans la partie de l'empire que le sultan aura abandonnée à elle-même ; les prétentions d'Abd-El-Kader, celles des enfants légitimes de M uley-Soliman, dépossédés en faveur de leur oncle Abd-Er- Rhamann ; les Oudaïa, qui rêvent encore à leur puissance anéantie; les Zahires et d'autres Berbères encore qui ne veulent reconnaître aucun maître; les antipathies anciennes, les inimitiés actuelles, tout concourt à une conflagration générale, à un schisme, à un démembrement (1). »

La mort d'Abd-Er-Rhamann était à peine connue, que toutes les tribus de l'est et du sud s'insurgeaient contre le nouvel empereur. M. Rey ne s'était donc point trompé dans ses appréciations quant à la politique. Il était également dans le vrai en désignant Rabat et Salé comme des points essentiels, et nous croyons avec lui que la prise de ces deux villes par une escadre espagnole simplifierait singulièrement la question.

Le tableau suivant indique les distances

(1) Rey, Souvenirs d*un voyage au Maroc, 1844.

qui séparent de la côte espagnole les points principaux marocains.

j Tanger. . .

. 3i milles.

D*Algésiras à. .

1 Geuta . . .

i Tanger. . .

De Tarifa à . . .

\ Ceuta . .

Ceuta . .

De Gibraltar à. .

^Ao tflîafanpoa

Tanger. .

cnnf nar tnpi

* AU mîllAG

rins, de 60 au degré, et à la ligne droite.

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