CONQUÊTE^ DES ESPAGNOLS DANS LE MAROC
Après que les Arabes eurent été chassés d'Europe , Fesprit de conquête et les haines religieuses poussèrent les vainqueurs à poursuivre jusqu'en Afrique la race qu'ils venaient d'expulser. De cette époque datent les expéditions des Espagnols contre les Barbaresques.
Les attaques contre l'empire du Maroc sont, néanmoins, postérieures à la prise de Grenade. La première, dirigée contre le Penon de Vêlez (juin 1508), fut provoquée, paraît-il, par un enchaînement de circonstances particulières.
L'amiral Pierre de Navarre ayant poursuivi
quelques corsaires jusqu'en vue de Vêlez , la garnison de la forteresse, située en deçà du rivage, crut devoir porter secours à la ville qu'elle croyait menacée. Les Espagnols profitèrent de cette méprise et s'emparèrent du Penon , bien convaincus que ce poste pourrait devenir par la suite un lieu de ralliement et un point de départ pour des opérations plus importantes. Ils comptaient s'y maintenir; mais les habitants de Vêlez avaient à cœur de reprendre la citadelle qui commandait leur ville et défendait l'entrée; ils assaillirent, à plusieurs reprises, les Espagnols. Repoussés à chaque tentative, ils eurent recours à la ruse : des Maures, déguisés, pénétrèrent dans la place, y semèrent la trahison, puis s'en rendirent maîtres. — En 1564, une flotte espagnole vint attaquer la ville. La garnison jugea la défense impossible et se retira.
IjCs vainqueurs ne cherchèrent point à étendre leur conquête à l'intérieur. Tout entiers aux attaques incessamment dirigées contre Oran, Alger, Tunis et Tripoli, tantôt triomphants, tantôt vaincus, ils finirent par renoncer, du moins en apparence, à s'établir sérieusement en Algérie. Quand l'occasion leur
était offerte d'acquérir une place ,' ils ne la laissaient point échapper; mais ne soutenant cet avantage d'aucun effort suivi , ils durent s'en tenir à quelques possessions peu importantes. — Ce fut ainsi qu'au commencement du xv!!*" siècle, le roi d'Espagne ayant prêté une somme assez forte à un prince arabe qui convoitait l'empire , se fit livrer, à titre de gage, la ville d'El-Âzaich où il mit garnison.
Une autre place importante, Melilla, appartenait depuis longtemps à l'Espagne, lorsqu'en 1565 les Marocains, conduits par un marabout qui se disait inspiré , tentèrent de s'en emparer (1). Les assiégés firent bonne contenance, et les assaillants furent forcés de se retirer après avoir subi des pertes considérables. Deux siècles plus tard (1 774), les Magrebins, à la tête de forces imposantes, tentéretit de la réduire : ils furent repoussés après une lutte opiniâtre. Une attaque contre le Penon de Yelez ne réussit pas mieux. Les Maures, découragés par ces défaites successives, n'osèrent plus reparaître.
La plupart des puissances maritimes de
(4) Marmol; Miranda.
TEuPope avaient conclu des traités particuliers avec la Barbarie pour se préserver de ses corsaires. L'Espagne , seule , était en guerre continuelle avec les Africains. D'aucun côté on n'oubliait. Les Espagnols avaient à venger d'anciennes injures; les Arabes se rappelaient les terribles représailles exercées contre eux au mépris des traités : de là ces luttes acharnées, plus sanglantes que profitables. Après des sacrifices immenses en hommes et en argent , les Espagnols avaient fini par posséder dans le Maroc quatre ou cinq villes seulement : Penon de Vêlez, Melilla, la petite place d' Alhuzema et la ville de Ceuta , qui avait été conquise par les Portugais. C'était peu.
On l'a dit avec raison , l'histoire militaire des deux peuples offre un singulier contraste : « Les Maures ont accablé toute l'Espagne , et les Espagnols n'ont pu que harceler les Maures; ils ont passé la mer atlantique et conquis un nouveau monde sans pouvoir se venger à cinq lieues de leur territoire. liCS Maures, mal armés, indisciplinés, esclaves sous un gouvernement détestable, n'ont pu être subjugués par les troupes aguerries de la catholique Espagne. » Sans doute, il peut pa-
raître étrange que les Espagnols qui ont conquis l'Amérique n'aient pu s'établir en Afrique. Mais que conclure de leur insuccès, sinon que les Musulmans puisaient dans leur fanatisme religieux un courage indomptable? — Aussi bien , chaque fois que les chrétiens se coalisèrent contre le mahométisme, Maures, Arabes et Berbères, sans distinction de race, marchèrent contre l'ennemi. Tout désaccord particulier cessait devant le danger général, et ce n'est point une des moindres gloires du fondateur de l'islamisme que d'avoir su inspirer à ses disciples, et, par eux, à leurs successeurs, cet esprit de suite et d'unanimité qui manqua presque toujours aux chrétiens.
Peut-être objectera-t-on que ce principe d'alliance religieuse fut méconnu par les Musulmans, alors que, sur le point d'être expulsés d'Espagne, les Maures firent un dernier appel à leurs alliés naturels. Oui, si à ce moment suprême toutes les forces dont le mahométisme pouvait disposer s'étaient réunies contre la Castille et l'Aragon , Isabelle, — il est permis de le croire, — aurait été vaincue. On ne saurait cependant le méconnaître, la loi mystérieuse qui régit toutes les races et
assigne à chacune d'elles l'espace qu'elle doit occuper, s'oppose à ce que les Musulmans s'établissent en Europe. — L'existence de l'empire turc ne préjuge rien contre cette assertion. Bien que des puissances civilisées, obéissant à des considérations politiques qu'il ne nous appartient pas d'apprécier , aient cru devoir s'opposer à la destruction de cet empire, il est impossible, en présence des faits accomplis et de la situation actuelle de l'Europe, de croire à la durée d'un état de choses contre lequel tout proteste. Tôt ou tard, — on doit s'y attendre, — les Turcs seront refoulés en Afrique et en Asie.