CHAPITRE V
HDRAT LIEUTENANT DE L'BHPE (180S)
Partage blur ite l'Earope eatre l'Emperenr et le Tiar. — Dale de» premier* projeta d« Napoléon sur TEapagoe. — Il exige d'elle un - accourt ■■ mililaire et tcdi, en l'inliiuidant, ae dégager de tea propres promoies. — Pour en faire une compensation éTenlnelle il enlère à la reine Marie-Louise le royaume d'Élrurîe. — Il repousse l'alliance matrimoniale du prince dea Aitaries et recule l'eiëculion du traité de Fontainebleau , — Mission de Vandeol à Madrid pour porter ces injonctiooa. — Le grand duc de Be^ est nommé • Lieutenant de l'Empereur ■ .
Murât entre en Espagne avec une armée. — Occupation par surprise de Pampelune, Barcelone, Saint'Sébaitien. — Voyage d'Isquierdo ï Madrid et i Paria. — Murât arrive dans la Catlille.
Projets de fuite de la famille royale. — Effervescence populaire pour empècîieT le départ. — Émeute d'Aranjuez (17 mars). — Godoy est aalti, blessé, emprisonné. — Terreur et abdication de Qiarles IV. — Conciliabules de Mural avec la famille royale. — Mission du général Monthyon. — Brillante entrée de Murât à Madrid {S3 mara). — Entrée triomphale de Ferdinand (M mara). — Napoléon attend le* événements pour se prononcer. — La lettre apocryphe du S9 mar*. — L'Empereur offre la couronne d'Eapagne h son frère Louis, ai* le 17.
Le ■ règne > de Ferdinand Vil. — Maladresses de Beauhamaia, — Murât reçoit l'épée de Franqoia I". — L'Empereur envoie Savary chercher Ferdinand. — Le prince pari et attend k Vitloria. — Il est enlevé et conduit en Frajice. — Murât envoie également Charles IV, la Reine et le prince de la Paix.
A partir de 1808 l'Espagne est l'entrave qui gène tous les mouvements de Napoléon. Dès qu'il regarde la Vistule ou
ist l'espacne et napoléoh
l'Elbe, ou seulement le Rhin, la nécessité l'oblige à tourner la tête enarrièreversl'Ebre, le Douro elle Tagc. Safauteleparalyse, il en éprouve une déception d'autant plus amère, qu'ayant su prévoir le danger, il avait cruavoir tout fait pour l'écarter. Dans les pourparlers de Tilsitt, les mots les plus graves devaient être ceux qui ne fnrçBl pas prononcés, La paix avait été scellée sous lacouventiou tacite qu'Alexandre et Napoléon se partageaient le vieux inonde. En jetant les terres du Sultan sous le sabre du Tsar, l'Empereur estimait avoir acheté le droit de découper l'Occident à sa guise; s'il permettait à la Russie d'ouvrir un œil de convoitise «nr la Finlande et lea Principautés danubiennes, c'était à condition de la rendre aveugle pour ses propres annexions. Occupée au nord cunire la Suède, au sud contre la Turquie, elle n'aurait pas le loisir de beaucoup songer à la destinée de la lointaine Espagne. De se revoir, les deux souverains avaient échangé la promesse; Alexandre seul était peut-être désireux de la tenir; son a bon frère « éprouvait quelque gène à une entrevue, ii préférait beaucoup n'y arriver que lu besogne achevée et les mains pleines. On aurait alors parlé de la fatalité des événements, des faits accomplis; la langue diplomatique a des ressources merveilleuses pour ces conver«alioiiB mélancoliques. Mais, examiner, avant leur exécution, de tels desseins, ne laissait pas que d'être désagréable, et, malgré l'exemple de la Pologne, la convoitise d'un Corse redoatait les scrupules d'un Slave. Pendanttoull'hiverde 1807-1808, Napoléon élude donc l'entretien; en réalité il est trop occupé pour avoir le loisirde courir en Allemagne; mais serait-il libre, qu'il saurait inventer des prétextes à reculer l'échéance du voyage. Au mois de septcmbre seulement on ira à Erfurth, et les faits auront parlé assez haut pour rendre toute récrimination superflue. Il fallait tenir en haleine la bonne volonté de son allié. Dans un cercle de la Cour, au mois de janvier, Napoléon prit à part l'am-
HURAT lieutbmakt bb l-bhperedr tu
busadeur ruMe, le oonite Tolstoï, et, sang lui révéler qu'à la mâme heure, le cabiaet des Tuileries garantissait sous main i ta Porte ottomane la contiouation d'un armistice, il agita deraot lui le leurre de la Moldavie et de la Valachte. Désormais il ne fera plus un pas en avant de l'autre côté des Pyrénées sans parler des ambitions de l'Anglelcrre et des agrandiasements de la Russie. Comme ses procédés de gouvernement, les saoyena diplonaaliques du grand homme étaient extrêmement simples. — Ayant tout lieu d'être tranquille, an nord, rassuré sur l'Europe qui, pour cause, paraissait endormie, il concentra aa pensée sur la péninsule.
A qncUe heure ont commencé ses projets d'annexion et de conquête?
Dés le printemps de 1S0&, s'il faut en croire M. de Barante, don! les Souvenirs nous apportent un lémoignage extrêmement net et précis (I); vers la fin de tS06, selon M. Pasquier, et sous l'inspiration de -Talleyrand, dans la poursuite de ces rêveries historiques qui eussent fait répéter à la lettre le mot de Louis XIV, pris comme exemple : u Plus de Pyrénées (2). u
Eatraioé à n'être jamais satisfait, la pensée lui vint de placer tout autour de lui ses frères, satellites de son propre empire ; et sa Correspondance prouve qu'il n'entendait trouver, sans trop de responsabilité, que des agents d'exécution. Voisine de la France, l'Espagne, comme la Hollande, les Provinces rhénanes, la Suisse, l'Italie, devait être le rempart élevé aox dépens Ats tributaires. Depuis huit ans, le vieux royaume de Charles-Quint, en allié docile, lui donnait, dans la limite de sa pénurie, hommes et argent. Que lui prendre de plus, sinon la couronne? Pour remplacer le roi de la dynastie renversée, Napoléonavait sous la main tout un jeu de monarques de rechange. — Faut-il ajouter le contentement de substituer
(^Mittoir» de mm t-npt, I. 1, p. 8W.
ise L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
un Bonaparte au dernier représentaot de la maigon de Bourbon?Sur ce contraste, OD a brodé des développements faciles. Ce raffinemenl, inutile à ses plaos, ne parait pas très véridique. Le mot : " Avant dix ans, ma dynastie sera la plus ancienne de l'Europe " , semble plus près de la rérîté : il correspond à son caractère, à sa superbe, à son ambition.
Qui voudra bien étudier de près les événements, du mois de juillet 1807 au mois de mars 1808, suivra la progression constante désespérances, des prétentions de Napoléon. C'est le prince des Asturies, dans la solitude de son inactivité, qui rêve un mariage avec une parente de l'Empereur, afin de de se donner, contre son adversaire Godoy, un avantage et un appui. D'abord surpris. Napoléon ne repousse pas la tentation; son silence ne l'engage en rien. C'est peut-être l'occasion souhaitée; elle ne saurait, d'ailleurs, porter ses fruits qu'à longue échéance. II envoie précisément des troupes en Portugal; il a obtenu de leur faire traverser l'Espagne; la porte est entre-bAîUée ; par cette ouverture, qu'il élargira d'un coup d'épaule silencieux, il va pousser ses bataillons. Le filet d'eau glisse sans bruit sur le sable, enveloppe lentement les grosses pierres, les déchausse, étend sa nappe dormante, creuse le trou, l'emplit, se gonfle et déborde, tombe en cascade bruyante avec l'irrésistible poids de sa hauteur et la vitesse de son élan.
La décision prise, le conquérant l'exécute avant même de la bire ratifier, c'est sa méthode; et quand, le 27 octobre 1808, il signe à Fontainebleau le traité qui l'autorise à diriger 25,000 hommes à travers la Navarre, la GasUllc et le pays de Léon, i! y a exactement neuf jours que ses têtes de colonne ont déjà franchi la Bidassoa.
Mais voici que la tentation augmente, et sa force morale n'est pas assez solide pour y résister. L'arrestation du prince des Asturies offrait un avantage et un danger. Le danger,
c'est l'enquête; fatalement, on croira apercevoir la main de l'Empereur dans le projet de mariage. L'avantage, c'est l'avilissenient commun du Tioi et de son héritier. Un objet qui tombe, fût-ce une couronne, on le ramasse. Ce ne serait donc plus la puissance en expectative chez un allié obéissant, mais la possession immédiate de son patrimoine. L'horizon de Napoléon s'élargît; il n'a pas fait nallre l'occasion, il ne sera pas assez maladroit pour la repousser. Dès lors, deux nécessités, l'une facile, l'autre périlleuse : arrêter le procès et occuper les places fortes. Le penser, le vouloir et l'exécuter, c'est même chose.
Ah! qu'il était bien comme Cromwell, ne laissant rien à la Fortune de ce qu'il pouvait lui enlever par conseil ou par prévoyance! A Trafalgnr, pour notre cause, la flotte de l'Espagne avait été détruite Son armée restait intacte, mal organisée peul-étre, sous des chefs souvent médiocres, mais avec des soldats rompus à l'endurance et capables de fermeté (1). Sans le briser. Napoléon prétendit tourner l'obstacle. Éloigner ces troupes lui parut une habileté hardie. L'inconcevable levée de boucliers de Godoy en octobre 1806 avait attire son atlentlon ; il voulut confisquer à son profit ces armements inconsidérés; habilement interprété, l'arlicle 3 du traité d'Aranjoez (27 juin 1796) lui donnait cette faculté (2); il CD usa. C'est alors que des le 15 décembre 1806, sur son ordre, Talleyrand demanda au cabinet de Madrid un usecours* de 25 canons, <i,000 cavaliers et 10,000 fantassins. L'avantage que retirerait l'Espagne de cet escamotage était même énoncé : cela lui « formerait des soldats n , — Après les avoir envoyés au plus loin de leur pays, dans les îles du Danemark, Napoléon se souciait peu de leurs actes immédiats, mais il ne les oubliailpas. Nous le voyons, le lOjanvier 1808, auprès de Ber-
(1) Général FOT, IHitoiie det guerres de la Péiiiniulr. t. II, p. ÎW.
(2) Voir ! i Àmhattade française en Espagne pendant la Révolution.
nadotte, sous les ordres de qui elles sont placées, s'inquiéter de leur esprit : ■ Sont-elles amies du prince de la Paix ou du prince des Asturies? (I) *
Par une même prévoyance ironique, il voulut tenir toute prête une compensation territoriale pour les princes espagnols au jour de leur chute. Il est vrai que ce dédommageraent ne lui coâterait guère, puisqu'il dépouillerait la tîlle pour couvrir éventuellement le père : car ce fui le royaume d'Étrurie qu'il choisit pour ce troc fallacieux. — Â sa très profonde surprise, le 23 novembre 1807 la jeune reine régente Marie- Louise apprit donc, par M. d'Aubusson ministre de France è sa cour, qu'elle avait acédé en toute propriété et souveraineté ■ ses États à S. M. l'empereur Napoléon. Quelques jours après dix mille hommes de troupes françaises entraient à Florence; la Reine en sortait à la même heure. Puis une a députation i toscane, choisie parmi les ■ esprits souples, subordonnés aux circonstances ■ , se rendait à Milan supplier l'Empereur d'accorder leur réunion au grand Empire. Le monarque accueillit leur vœu avec bienveillance. Il aurait donc un trône à offrir à Charles IV, si les circonstances l'obligeaient à le faire descendre du sien. L'intimidation suffirait. Deux lettres fort sèches el montrant de la mauvaise humeur sans en dire la cause (2) furent confiées à M. de Vandeul pour être portées à Aranjuez : une « alliance " avec le prince des Asturîes était définitivement écartée, et renvoyés à une époque incertaine les maigres avantages stipulés par l'Empereur dans le traité do Pontainebleau n que l'on ne saurait d'ailleurs faire connaître, les alihiires n'étant pas encore assez avancées * .
Beauhamaii accueillit bien Vandeul et, sans qu'on devine pourquoi ce lyrisme, le traita d'abord u en père qui retrouve ses enfants » ; puis s'avisant que ce subordonné
(!) CorrtipondaHte, t, XVI.
(S) Tout«i deux au 10 jtnvier 1808, Corrtspoiidaite», (. XV|.
HDRAT LIBUTBNANT DB I.'IUPEBECR IW
pourrait bien Aire un turTeillant de m ooaduite, il demeura tur la réserve et ■ n'entra avec lui dans aucune esplicalion > . Il prit les lettres impériales etalla les porter lui-même au Roi. Il trouva le monarque fatigué, la figure altérée, le eorps las; la Reine, habituellement présente à ces audiences diplomatiques, ne s'y trouvait point. Charles IV parut ëmotionné : <■ Ambatsadeup, tous connaissez mon cœur, mes sentiments; toujours les mêmes, toujours.* Il laissa échapper ces paroles : ■ Ces maudites tracasseries! Ah! • e| se reprenant, comme si cette expression ne fût pas sortie de sa bouche : ■ Je vais répondre à l'Empereur. Je lui suis toujours très attaché (■).■ — Arrivé le I" février, Vandeul emportait les deux réponses de Charles IV, huit jours après. La cbaocel* lerie paresseuse de Madrid était sortie de ses tradillonnelles habitudes. Le coup avait certainement porté. — Gomme tous les ■ courriers * de l'Empereur, Vandeul avait eu mission de regarder sur sa route (â| ; il notait ainsi ses impressions : l'entrée des troupes françaises en Espagne a consterné Godoy et la Reine; il a donné espoir aux Espagnols qui attendent un changement, et tiennent à leur monarchie, mais pas à leur naonarque. Le mariage du prince des Asturies avec une personne désignée par l'Empereur occupe tous les esprits à Hadiîd;que ce soit une fille de Lucien, ou Mlle Tascberdc la Pagerie, ou toute autre on y voit la chute de Godoy, et avec la France l'alliance affermie (3). — Le rapport de Vandeul confirmait une fois encore les projets de l'Empereur : les Espagnols ne savent pas bien ce qu'ils espèrent de moi, ei je ne sais pas exactement ce que je vais faire d'eux; mais un m'at-
(IJ Dépêche de B«a«ti«riiAU, 2 férrier 1308, vçA. 673, (61. 118.
(1) Il aT4it reçu l'ordre d'être fori eip^dilif; il l« fut. Parti de Tarii le M j>iiTi«r k oinq heure* du Mir, il arriTait le 1' février ï Madrid â une heure An maUQ; lea letlrea remiaei le 3 & Aranjuei recevaJeal une réponse le T; diBi la DOil intma Vaoïleul ai