AF IV
tend là-bas et j'y puis tout. — La condition essentielle ; « la
nation veut sauvegarder l'inlégrilé de la monarchie "jlm
paraissait suffisamment remplie s'il conservait sous un même
sceptre (celui d'un de ses frères) toutes les provinces. Les
temps sont accomplis, il ne faut plus que faire avancer les
régiments.
Dès qu'on aura peu à peu ligoté d'un cordon de troupes le cadavre de Sa Majesté Catholique, on le portera sans peine à l'Ëscurial, dans le " pourrissoire » , Trône vacant, trône à moi. Plus de diplomatie : la force. Et A choisir un agent dégagé de la première de ces qualités, brillant dans la seconde, qui prendre de plus vraiment approprié que Murât? Murât, de qui Napoléon, toujours excessif et brutal, clairvoyant aussi, disait à Rœderer : « C'est un héros et une béte (1). a
Pour conduire un maladroit, même héroïque, il ne convient pas de lui laisser les rênes flottantes. Murat ne fut qu'un instrument : sur sa vaillance et son dévouement on comptait sans réserve^ de confidences, il n'en reçut jamais. Lourde faute, car, à ne rien savoir, on peut tout compromellre, et un agent d'exécution, suivi de 50,000 hommes, ne saurait bien transmettre des ordres dont la portée lui échappe.
Cette dissimulation fut extrême et quasi puérile. Le 20 février 1808, le grand^duc de Berg avait été aux Tuilenes faire sa cour; Napoléon échangea des paroles de politesse banale, sans un mol de politique. Le soir, Murat reçut du ministre
(1) Convenaiion du 11 janvier 1809.
MDRAT LIEDTENiNT DK L'EMPEREUH 131
de la guerre un pli qui lui anoonçant sa nomination de ■ Lieutenant de l'Empereur " en Espagne, l'invitait à partir pour Bayonoe dans la nuit même, muni de deux lettres où des instructions militaires assez circonstanciées, mais fort sèches, lui étaient dictées de la part du maître. On ne commande guère autrement à un sergent de prendre la garde. La discipline était si forte, l'obéissance si absolue, que ce prince souverain monta sur l'heure en voilure, sans rien dire, sans rien demander, sans revoir son impérial beau-frère. Étalmajor, équipages, train de guerre le suivraient comme ils pourraient. Il marchait droit devant lui, sans avoir même la tentation de retourner la tète.
Son obéissance devait être soutenue par beaucoup d'espérance. Sa femme, Caroline, (ut la seule avec qui il eut, matériellement, le temps d'échanger une idée; et Ton sait que cette personne de beaucoup de volonté, de très peu de cœur, rêvait d'une couronne. Ce beau royaume d'Espagne lui apparu( dans une vision céleste, et si Murât était tout prêt & tirer l'épée pour le conquérir, ils ne croyaient pas, l'un et l'iiutre, avoir besoin de recourir à ces moyens extrêmes; l'Empereur ne distribuait-il pas des peuples au gré de ses caprices? Qui aurait l'Espagne? Le premier qui y entrerait. Or donc en en route. Très imbue de ces pensées, Caroline poussa son mari, loin de songer à le retenir. Quand et comment seraitelle reine? Elle l'ignorait; mais de le devenir, elle n'en faisait pas de doute. Et la brutalité des ordres de son tout-puissant frère ne se sentait plus : on peut bien courber le dos quand on va relever ensuite si haut la léte. Ne cherchons pas un titre & ce chapitre moderne de la Légende des siécUs; il est tout trouvé : u Départ de l'aventurier pour l'aventure. <>
Sept jours après, le Grand-Duc arrivait sur l'Adour ayant songé en ses heures de route, encore un peu troublé de la précipitation, mais très décidé à exécuter ponctuellement les
1S9 L'ESPAGNE ET NAPOlAoK
ordres de celui qui refaisait la carte de l'Europe. Il demande timidement des instructions; si la banalité des réponset ne le satisfait pas, il n'a garde de le manifester. Son activité se porte sur l'organisation militaire et à parler de ce pays d'ES" pagne dont il est si près et qu'il Ta loucher comme un enfant qui saisit son jouet, c'est pour dire que tous les regards s'y tournent vers l'Empereur.
Bayonne roulut joyeusement fêter cet important personnage. La ville offrit à son Altesse fmpénale un brillant u ambigu». Entouré de toute sa maison militaire il s'y rendit velu d'un uniforme blanc galonné d'or. Sous le poids des assistants le plancher s'écroula ; au milieu de la foule efhrée, le Grand-Duc saisit d'une main vigoureuse la balustrade d'une loge, et attendit entre ciel et terre qu'on vint le secourir, tenant toujours sa danseuse suspendue par la taille. — Episode symbolique de la vie toute en fanfare de Joachim Murât. Pour ce cadet de Gascogne, l'existence fut une grande salle de bal que l'on traverse en costume de pamde, et où l'on déploie tant<M sa grâce, tantôt sa Force, jusqu'à la catastrophe (înale où disparaît dans les cris et la poussière l'aventureux et brillant héros de la tragédie.
Le 7 mars au soir, il sortait de Bayonne. Dans la nuit, sa voiture le porta jusqu'à la Bidassoa. C'était la vieille limite des deux empires. Quand les brouillards du matin se furent évanouis et qu'un premier jet de lumière eut glissé sur les cimes de la montagne, \furut embrassa d'un œil ardemment curieux le pays qui s'ouvrait à ses pieds. L'aube naissante lui découvrait des plaines moins vastes que les horizons de son rêve : des vallées, des collines, des champs, des bois. Ce n'était point sur quoi portait son regard : il fixait un royaume. La léle tendue, le oorps droit, il s'était an^té, comme si une invisible main l'eàt cloué au bord de ce nouveau Rubicon. Certes, il n'avait ni hésitation ni crainte, mais
HDIlAT LIEUTENANT DI L'IUPEREUR IS8
uD Bcntimeot profond envahissait celte nature impreBsionnable; eu un instant, il repassait les années écoutées : de l'aulierge paternelle à ce cheroÏD de l'Ëscurial, ,el au milieu du cliquetis des sabres, du roulement des caissons, du bruissement des batonneltes, en un concert où tes clocbes ai^eatines des églises cacbées dans les gorges de la montagne égreoBtent tes tintements de ÏAngeUts, montait une rumeur confuse criant en cœur plus qu'à l'oreille de ce nouveau Macbeth : u Tu seras roi! n Ce ruisseau « c'était ta frêle et ondoyante barrière te séparent encore d'une couronne. Gomme le conifuistator des chevauchées antiques, il s'affermit sur Bes étriers et, d'un galop joyeux, entra dans cette terre promise.
Le pays formait un Cadre à ses riantes pensées. Dans coite vallée qui mènedToloBa,auflancdescollioeEétagéeB, les premières fleurs des pommiers jetaient des bouquets roses sur la fraîcheur de la verdure; les ondes de l'Oria, animant les (Boulins et tes forges, courant sous de petits ponts de pierre, tombaient en cascades, s'épanouissaient en écume. Entre la France qu'il venait de quitter et l'Espagne, nul contraste: ces deux moitiés de la terre basque offrent les similitudes d'une nature et d'une race fraternelies. Les popuialione du Guipuflcoa sont accueillantes; sans défiance de l'aveair, croyant recevoir des alliée, elles se mettaient volontiers en fêle, l'oreille fermée aux pesaimietes qui demandaient si l'amitié des peuples se traduit par la descente de si gros bataillons , Au reste, l'ordre de tout payer et de tout respecter était ccrupoleusement suivi dans l'armée française et rien ne donnait lieu à troubler l'harmonie.
On peut demander comment ce peuple espagnol, qui devait défendre von indépendance avec une si farouche énergie, laissait prendre ainsi les clefs du royaume. Les choses iMHMiBM B* sont jamtis simples. Grâce A l'équivo^iue de
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■ i'alliance » , depuis l'automne de 1807, on avait vu passer bien des convois pour s'en aller en Portugal. A ces provinces mal instruites des secrets de Madrid, le sort de la monarchie ne paraissait pus en jeu- Vaguement, la présence de forces étrangères semblait menacer le gouvernement, c'est-à-dire Godoy, dont on souhaitait la chute ; on n'allait pas arrêter la marche des « libérateurs « ; car c'est sous ce titre et dans cet espoirque Muralrecevait les compliments des alcades, pas* sait sous des arcs de triomphe, entendait sonner les cloches des villages et acclamer le nom de Napoléon. Ses illusions s'en accrurent beaucoup; de bonne foi il voulait faire partager à l'Empereur des impressions qui le ravissaient. Et sa confiance devenait si grande qu'elle étouffait ses premières et bien légitimes inquiétudes sur lesquelles il faut revenir pour comprendre les événements qui vont suivre.
Si, en effet, l'abord gracieux et la ro&le prestance de Murât lui attiraient les bravos populaires, l'élan était circonscrit et tout autour de lui l'effervescence patriotique devenait grande. Les instructions de l'Empereur n'étaient précises que sur un point : il devait s'emparer des places fortes de la frontière. En pénétrant en Espagne, il avait trouvé la question pleinement engagée. Dès le mois précédent, débouchant par tes deux fissures de la montagne, à l'ouest en Navarre, à l'est en Catalogne, nos troupes, <> alliées » de Charles IV, s'étaient de suite glissées jusqu'aux remparts de Pampelune et de Barcelone. L'Empereur l'avait dit : vile et sans bruit.
A Pampelune, la brigade Darmagnac se cantonna sur les glacis. Le général, après avoir salué les autorités, demanda un logement qu'il tîxa en face de la principale entrée de la forteresse. Ses régiments recevaient leurs vivres des magasins espagnols; chaque matin, une longue corvée allait les chercher à la porte du château. Le 16 février, au petit jour,
MUBAT LIEUTENANT DE L'EMPBREUR 135
soixante hommes de dislributîon arrivèrent sans éveiller l'inquiétude; ils feignirent, en Bllendant l'heure, de joueravec la neige tombée en abondance cctie nuiL-là, se débandèrent en riant, s'approchèrent du pont-levis, s'y massèrent, entourèrent la sentinelle surprise, désarmèrent le poste, pendant que cent grenadiers, cachés dans la maison de Darmagoac, accouraient au signa) pour leurprétermatn-forle. Cn bataillon du 47*, tenu sous les armes dans le voisinaf;e, les suivit : la citadelle était prise, « par un moyen très adroit n , a dit M. Thiers. Le vainqueur donnait à sa conduite une épilhèle plus juste : en rendant compte de son coup de main, Darmagoac écrivait au ministre de la {^uerre : « Ce sont là de vilaines missions. • Une mission, en effet : elle lui venait directementder£mpereurqui avait, troisscmaines à l'avance, ordonné la trahison (1).
A Barcelone, le général Duhesme avait été accueilli, lui aussi, en passager. Les 7,000 hommes de son contingent italien se répandirent dans les faubourgs. On lui accorda, par courtoisie, à cdté du corps de garde de la citadelle, un posie de police français. Le lendemain, c'était le lundi de carnaval, les soldats espagnols descendirent, en fêle, dans la ville. Le général italien Lecchi avait ordonné une parade, précisément au pied du chemin de ronde de la citadelle. Pendant que l'on exécute diverses évolutions, il monte brusquement jusqu'à la poterne, arrête sans affectation son escorte sous la herse qu'on ne peut plus baisser; le poste français, pour lui rendre les honneurs, forme une haie où se glisse un bataillon qui l'a suivi, tout débouche dans la cour et entoure le gouverneur espagnol descendu au bruit. On ferme aussitôt les portes et
(1) . ... Le général Dariuagnac, «irivi à Pampelune, prendr» poueuioD de la place et, tant faire lemblant de rien, il occupera la cïudelle et le» fortibcBlioaa, en Iraîlaot avec la plus grande courloiaie le coin monda al el lea habitant*. > — Napoléon «a minittre de la guerre, SB janvier 1808.
IH L'BSfACNfc ET M«l*0[.ÉON
on refuie de les ouvrir auic soldats isolés qui se prâseuteot pour rentrer ail quartier.
Au fort de Monjuich, qui dotoïne U ville de Teutre cAté^ le colonel Alvarez fut moins confiant : étonné de toir s'approcher de son ponl-levïs des hommes en armes, il fit lever les chaînes. Mais Duhesme avait massé là iin régiment; cbBti<géant d'attitude, il prévint le comte Espeleta, capitatdC général de la Catalogne, qu'il était prêt à user de la force, si sa troupe ne recevait tà-haul « l'hospitalité h . Pour éviter une coUision dont il n'osait prendre la responsabilité contre des t alliés « . l'officier espagnol ordonna de nous livrer passage. Les défenses de Barcelone n'ekisteient plus pour nous.
A droite et à gauche de la frontière, nous Hoos trouvions donc, sans coupférir.ttansdes positions défensives très fortes; mais on comprend au prix de quelle animosité Soulevée dans le cœur des populations.
Murai en avait eu les premiers échos. Toutefois, BU moment de s'enfoncer dans le pays, pour ne pas laisser sur son flanc droit une place qui put lui barrer le retour, il voulait occuper Saini'Siîébnstien, comme les autres avaient fait dé Pampelune et de Barcelone. Il prétexta la nécessité de cantonner dans les villes ses malades el ses dépôts, etl'écrivit au gtrtivemeur des provinces basques. Celui-ci était le fils du duc de MahoU, Louis de Grillon, entré, tout enfant, au service de l'Espagne (1); sou refus fut d'un soldat d'honneur et d'csptit : a Puisque Votre AllesSe Veut bien m'expriUier le désir de connaître un descendant de Grillon, elle ne trouvera p»i mauvais que je me conduise en pareille circonstance comme il
(1) Louii-Aniome de Crillon, duc de Mahon (177K-183S), né k Pirlt du premier mariage du duc de Mahoo; Grand d'Eipagoe, chevalier de Malte, colonel (1103), maréchal de cantp (1799), gouverneur de TorloM (ISM), Gommanctant général du Guipulmt (1807). Rallié au roi Joteph qai l« Domina [ieuienaoi général et capîujne gtailA de la Navurre (1S08). Revint en France en 1811. Lieutenant génétat (Iw), diéVlUer de SBiat-LonU (IBH).
HGRAT LIEUTENANT DE L*EMPBREtlR UT
eût foit. ■> Sachant n'avoir devant lui qu'uDe garoison de 1,500 hommes dont il se promettait ■ de faire bonne raison en cas de rehis i (1), Murât insistait, parlait de bonne harmonie, prenait sur lui toute la reepoosabilité (2). Grillon, dans -aa position cruelle et critique» , pour «la stricte ob«er- Tance des lois militaires inséparables de l'honneur" ,dépéchail un courrier demander les ordres de son gouvernement. Le grand-duc de Berg se prétait à cet ■ enfantillage ■ : — • J'ai pensé que l'essetittel était l'occupation de la citadelle. <• Napoléon l'eatimait aussi; u réponse montre sa satisfaction et ses craintes : «Je rois avec plaisir que l'aE^ire de Saint- Sébastien a bien fiai. La moindre hostilité sur ce point m'eût été très désagréable, n — Il n'avait pas à la redouter de Madrid où le prince de la Paix répondit aussitôt de rendre la place amigabietnenU (3).
Le malaise moral que ressentit d'abord Murât se dissipait devant les sslutalioitB de la ville de Vittorie; il envoyait en avant-coureur, à Madrid, le > beau « Solignac pour voir et être vu , prendre langue et sonder Godoy ; il entrait à Burgos, l'y installait et, impatient de coonaitre l'effet produit par son arrivée sur la cour d'Aranjuez, expédiait un second messager, son aide de camp La Vauguyon, sous le prétexte, en vérité un peu puéril, de se procurer * une bonne carte > .
Par une lettre quotidienne assurant l'Empereur de sa fermeté el de ion zèle, il n'imaginait pas d'autre adversaire sérieux que le prince de la Paix. Témoignant au moins en cela beaucoup d'ingratitude, et oubliant la demi-complicité qui les liait, les lettres échangées, les témoignages répétés, et même les cadenux re^ue, comme ces deux chevaux « couleur de pèche i crinière et queue blanches a envoyés, avec un trou-
(1) AF IV, IWB, i" douier, n" U.
(t) Murât au duc de MaboD, \ mm 1B08.
(3) 3 man 1808, Archivet du due im Poligttu»,
peau de mérinos, à la ■ Ménagerie » de la grande-duchesse de Berg, • son très cher épouse » (I).
Un esprit moins résolu à tout voir en beau dans une entreprise qui menait à la couronne aurait éprouvé quelque soupçon de cette popularité reposant sur l'équivoque; mais le Grand-Duc se sentait fort de la force de ses régiments et, grisé déjà de triomphes faciles, ne parlait de résistances que pour les briser. Si le prince de la Paix enfin se montrait hostile, Murât • soulèverait toute l'Espagne contre lui » ; et le moyen qu'il indiquait prouve l'enfantillage de ses conceptions, la naïveté de sa phraséologie et son ignorance du pays où il était appelé à agir, selon lui à régner : «J'opposerai, disait>il, les prêtres aux moines! •
Les coups de couteau que, presque chaque nuit, à Barcelone, nos troupiers isolés recevaient d'une population surexcitée jusqu'au délire, ébranlaient un peu son optimisme. Napoléon gardait tout entier le sien. Il entrevoyait la réalisation de la conquête et, pour la première fois, laissait percer cette éventualité auprès de ses correspondants : » Mes troupes sont à trente lieues de Madrid, écrivait-il au prince Eugène, le 10 mars, et il se prépare des événements importants. «
De quelle nature, de quelle importance? Il eût été embarrassé de préciser exactement lui-même; mais il se complaisait à juste titre dans l'ascendant de sa volonté pour avoir raison de ces faibles monarques. La pensée de les voir face à face, pour les dominer de son regard, les subjuguer de sa parole, lui paraissait naturelle. Déjà, au mois de mars 1807, il voulait ainsi trancher la difficulté et attirer Charles IV à Bordeaux, loin de son milieu, loin de ses Conseils, pour n terminer tes affaires « (2). C'était prévoir et avancer Bayonne
(1) Lettre du pnDCc de la Paix, 5 octobre 1807. AF IV, 1680. (i) Archive! IfoioRMur, XXVil, 355.
d'une année. Une fuite d'Espagne, un établissement outremer, laisserait tout en suspens, et la péninsule garderait au flanc une plaie ouverte que l'Empereurdcs Français viendrait cicatriser. Mais cette combinaison par ricocbet, il ne la souhaitait plus. Ayant paralysé la Cour par des menaces, endormi le peuple par des espérances, il voulait maintenant exercer une nouvelle pression sur Charles IV de tout le poids des faits acquis et des moyens disparus. Matériellement maître de la rive gauche de l'Ebre, il osait bien, pour la forme, en réclamer lapossession définitive. Il avait envoyé à Madrid l'agent que Godoy entretenait à Paris : Isquierdo.
Ce dernier, sufGsamment impressionné par ses conversations avec Duroc et Talleyrand, devait semer dans l'esprit de sa Cour Teffroî qu'il ressentait lui-même et la désespérance que les exigences nouvelles de Napoléon lui inspiraient sur le sort de sa patrie. Godoy demeura atterré ; il voulut tenter un suprême effort, tant l'iniquité des procédés et l'injustice des prétentions paraissaient laisser de prise aux réclamations. Isquierdo se remit en roule pour protester contre les traîtrises de Pampelune et de Barcelone (I). Il lui fallut se contenter d'un dédain méprisant, et quand il obtint, le 23 mars, quelque apparence d'éclaircissements, on lui fit comprendre qu'il ne s'agissait déjà plus de villes prises ou de provinces occupées, mais du sort même de la monarchie; l'Empereur songeait à n régler une fois pour toutes la succession au trône d'Espagne » (2). Pour que tout fût ironie du sort dans cette triste aventure, la dépêche où il parlait, en rougissant, de détacher quelques fleurons de la couronne n'arriva
(1) Iiquieitlo, aprè< de looga entrelient i Aranjuei, avec le Itoi, I* Reine et le prince de la Pbîï, Hm reparti pour Parii le 11 nilra 1808. Une dépêche de Beaubaniaia ï Champagny (12 mars) avait dénoncé ion voyage eo lermet (brl déiobligeanu (toI. «73, fol. 327, 330 et 331).
(t) Dëp«che d'Uqoierdo, vol. 673, (ol. 407.
lU L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
h AranjueK que lorsque cette couronne était déjè briaée (I).
Murat ignorait tous ces détails diplomatiques; il cootiauait SB marche sans obtenir de l'Empereur une réponse sérieuse à ses incessantes questions. » Dites que mes ordres vous ont conduit en Espagne pour pasBor la revue de mes troupes, dont TOUS ignorée la destination. — Si je ne vous dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir, n Sa crainte était main' tenant de ne plus trouver à Aranjuez la Famille royale. La dose d'effroi qu'on avait voulu lui donnef semblait avoir été trop forte; il avait été dangereux, pour se servir d'une expression de Napoléon, m d'effaroucher oes gcns-U ■ . La peur de Godoy, partagée par la Heine, avait gagné le Hoi; et^ comme chez tous les cœurs faibles, reculer le danger leur paraissait le conjurer : ils songèrent à fuir.
A chaque moment Murat recueillait, et les envoyait à Paris, les témoignages des préparatifs de départ. Où iraient les princes"? A Séville, organiser, derrière la barrière de* SierraB, une résistance? Résolution fâcheuse. Maie s'ils poussaient jusqu'à Cadix et s'embarquaient, malgré notre escadre embossée dans le port, quelle cotnplication morale! La violence apparaissait aux yeux de tous ; la fidélité espagnole se révoltait, les ennemis de l'Empire tiraient un argument nouveau de cette annexion nouvelle; nulle contrée ne paraissait plus & l'abri d'un envahissement; le sentitnent du danger volait jusqu'à Saint- Péter s boui^. L'exemple trop récent de la maison de Bragance, Cinglant des quais de Lisbonne ver* la terre du Brésil <■ pour se séparer par la mer du fléau qui consumait l'Europe (2) \>, serait fâcheusement aggravé si la famille royale d'Espagne passait dans ses colonies d'Ame* riquc. Les Anglais guettaient l'occasion de recueillir ces
(1) Le Pnrtugal «ernit cMi b l'Rtpogne qui céderait i ta France IoiiIm ■«■ prOTinco au nord de l'Ebre.
(2) Metlemidi.
MURAT LISOTIMANT Dfi I.'BMPBREUft U|
DOOToUes épaves de l'ambition de l'enDemi oobudud; leurs Taisaeaux croisaient devant lea ports de l'Atlantique, prêts à coopérer à oe sauvetage des Bourbons.
Ces pensées troublaient Murât, et s'il poussait devant lui, ce n'était plus sans inquiétude (I). Parti de Bui^oe, il traversait Araoda del Duro, Frenillo de la Fucnle, Castillejo. Il venait d'arriver, le 19 mars, dans ce petit village, au pied dos défilés de Guadarrama, la dernière barrière avant la capitale, quand les courriers lui apportèrent le récit d'une émeute qui n'était nen moins qu'une révolution. Les E^ptignols l'ont appelée le liotin d'Aranjuea.
L'efFervescence gngnait Madrid à l'approche de l'armée française. Aujourd'hui Godoy était le traître, comme bier il était le tyran. La concentration d'un corps espagnol au sud de la ville paraissait une précaution si tardive que les patriotes accnsaient hautement le favori de connivence avec Napoléon. Le départ possible du Roi était considéré comme la suprême défaillance, carc'était seulement mettre en sûreté, au prix de l'honneur de la couronne, la vie et la fortune du prince de la Paix.
Cette idée de passer en Amérique n'était pas très nouvelle en Espagne : jadis on l'avait émise devant Philippe V quand la fortune lui paraissait contraire. Périodiquement, pour
(1) . Sire, *i j'apprendt que la uour te relire ï Cadix ou »or quelque autre point, doii-je la poureuivret • — Mural à Napoldon, Aranda del Duro, 16 mars 1808 AF IV, 1605, 1" doiuer, piiico 40, — AwKmT I.imaiiûso, CoiTM/HtadaïKie d»Jaaekim Afumt (ITDt-lSOH),
us L-KSPAGNe ET NAPOLÉON
masquer les réalités au jour de la fuite, la Cour faisait répandre le bruit d'un voyage de LL. MM. CG- dans les ports de la péninsule (I). Et dès le mois de novembre précédent, des paquets précieux partaient pour une destination inconnue (S).
La croyance populaire voulait que des lingots d'ai^ent fussent portés en Angleterre ; et trois banquiers importants de la capitale, don Sancbez Toscano, le marquis de la Cooonilla et Michel jeune (3), ayantquitté Madrid à vingt-quatre heures d'intervalle, les gens ■ bien informés >> ne doutèrent plus que ce ne fût pour aller répartir dans les provinces les trésors secrets du généralissime (4) . — Enfin Godoy faisait distribuer de l'argent à sa garde partîcuUère et aux suisses; et Beauharnais de remarquer : u avec son économie bien connue, cela dénote une grande prévoyance ou quelque inquiétude ■> . Aux imprudences, le prince joignait des maladresses; et avec la fanfaronnade d'un poltron loin du danger, il disait aux courtisans : « Allons, messieurs, il faut préparer nos bottes pour un long voyage. Nous hésitons si ce sera à Bayoone, à Irun ou à Valladolid, pour nous voir avec cet homme et savoir ce qu'il veut (5). ■
Selon l'usage, les ordres pour la marche des équipages
(1) Dépêche de BeauharDd», 30 jaofier IS08, vol. 673, fol. lOb,
(2) • Tou* le* (oira, depnia quelque* joun, on sort de chei le prîace de la Paix force balloU el caltie* qui ■out traniportéi à do« de luuleU lion île Madrid. Celte expëdilioD te fait la uait eolre minuit et deux hcurei du matin. D;a aeDlioelle* lOnt apoatéea et penonue ne peut patier dans l'airondiaremeol de la maiios du prioce. Ud etxléaiallique Teotraol Iranquillemeat chei lui el uue autre penonoe odi été arrêté). * Beauhamait t Chanipagny, 30 novembre 1807, vol. 672, fol. 364.
(3) Ce Michel jeune avait dei maitoni de banque i Madrid et Pari*; c'était un protégé de Mural, qui en novembre 1807 l'avait eoToy<! conférer avec Godoy. Cbampagny le muniaiail de recommandations i el Beauharoaii ■e plaignait gracie uaemanl de n'avoir paa reçu *a première visite avant le prince de la Paix.
(t) Beauhameis k Champagny, 15 février 1808, vol. 673, fol. 214.
(R) Ballaiin de Beanhwnua à l'Empereur, 15 mai* 1808, AF IV, 1680.
MURAT LIEUTBNA>T DE I.*KHPBBEnR US
royaux deraienl être contresignés par l'un des ministres. Afin des'ydérober, ils évitaient tous de parailre. Lesoirdu 13 mars, Godoy aperçut M. de Caballero : > Où étiez-vous donc, monsieur? On ne vous trouve nulle part; montez et signez un papier qui est nécessaire. — Je n'en ferai rien. — Je vous l'ordonne. — Je ne reçois des ordres que du Roi (1). « Ni le minisire de la justice ni celui de la marine ne cédèrent; une discussion violente en présence du Roi et de la Reine, et dont les échos retentirent à travers les portes closes, laissa les choses en suspens {"i).
Le prince des Asturies, instinctivement, avait promis de ne pas partir, et sa décision donnait un point d'appui à l'effervescence populaire. Toutes les classes de la société partageaient cette émotion et sur la route poudreuse qui va de Madrid aux ombrages d'Aranjuez, se coudoyaient des ouvriers, des moines, des employés, des officiers, des paysans, des domestiques, de grands seigneurs et de petits bourgeois. Tout ce monde, bourdonnant comme des abeilles, allait, venait de la ville au château; le Roi voyait de ses balcons, débouchant de toutes les avenues, la foule éparpillée sous les arbres, assise sur les bancs du rond-point, pressée aux grilles des parterres. Pour calmer ce bruit insolite, une proclamation affichée de Chartes IV déclarait faux tout projet de voyage. Mais des mules qui entraient, des paquets qui sortaient, l'agitation des gardes, l'importance des valets démentaient cette assurance.
Le soirdu 17 mars, un mouvement particulier se manifesta imprudemment autour du petit palais du prince de ta Paix; des attelages stationnaient devant la porte, les groupes se rapprochèrent, une patrouille voulut les disperser, des cris s'élevèrent, un coup de feu partit. Le bruit fit accourir la
(1) Bulletin de Beauh*rDtL> k l'Emper«ar. 15 mm 1808, AP IV, 1680. (S) Rippon de Caballero i Murai, k mai 1808, AF IV, 1606.
m L'ESPACNE ET NAPOLAoM
foule, l'émotion l'excita, les tëoèbres l'irritèrent, elle enfonça les portes, bondit, brita les meubles, mit tout A sac avec la déception de ne pas saisir le maitre de la maison. Le charme est rompu, les événements se précipitent : avant le jour le château est bloqué; Charles IV, effaré, cèdeù son entourage : il retire au prince de la Paix ses emplois et ses charges (I) ; A la fenêtre où il se montre un instant on l'acclame et la nouvelle d'une chute souhaitée, imprévue, arrachée, se répand jusqu'à Madrid.
Réveillé au bruit (hasard ou non, cette nuit-U Beauharnais couchait à Aranjuez), l'ambassadeur de France courut au palais. Il était cinq heures et demie du matin quand il tat introduit auprès des souverains, la Reine fort abattue, le Roi accablé. Ce dernier lui tint ce langage :
Il L'Empereur peut compter sur mol, je ne quitterai point ce pa7S, je vous en donne ma parole, à moins que je n'aille audevant de l'Empereur n — avec un soupir : « Manuel est parti, je le plains, il m'a servi vingt ant; je serais fâché qu'il lui arrivât quelque chose. Je ne veux plus de généralissime j je marcherai moi-même à la tète de mes troupes. Je ne ferai plus aucune démarche sans en parler à l'Empereur. Communiquez-moi vos idées, M. l'ambassadeur; mais grâce dans ce moment; je suis tout troublé de cette nuit (2). i>
Lui-même fort embarrassé de sa personne, Beauharnais quitta sur-le-champ ie sitio aGn de ne pas s'y compromettre
(1) Comme pour rendre la deitilulioo irrëTocable on ■'duit «mpreisé de la faire annoncer par Charre* IV à Napoléon :
> Monsieur hou frèrk. — Il y aiait longlem* que le prince de la Psii iu'adre«iail de» iiulancea té'\\érét* pour ohteoir de se d^mellre dei charge! de gén^ralitaime cl amiral. Je lue >iii> prètd i >e> déaira, en lui accordant la démtulon de cet charge»; mal», comme je ne aauraia oublier le» «ervicea (|u'i) ui'a rendu», el noUminent celui d'avoir coopéra k me* ditin coD»iaD» et invariables de maintenir l'alliance cl l'amilii; inlime qui m'unîaaeDl k V. M. I. el R,, Je ooiiaerTerai à ce prince mon eadme. •
{i) Beauhanuia & l'Empereur, IS inan 1808, AP IV, i6M.
MURAT LIEUTENANT DE L'EMPEREUR Hb
davantage, et de retour à Madrid, s'empressa moins de donner les nouvelles d'un événement si étrange, que de chanter ses propres louanges : > Calme au milieu de la tempête, V. M. peut être tranquille sur son ambassadeur... Nautonier sans boussole, je suis arrivé au port sans avarie... Votre ambassadeur a recueilli les hommages d'un peuple exaspéré... ■ Et de fait, au milieu des exclamations, les cris de : » Vive Napo- IcoD > s'étaient fait entendre sur le passage de sa voilure (1).
La joie universelle se manifeste par des vivats, des illuminations et aussi par le pillage des maisons du prince et de ses parents, car les coupeurs de bourse font toujours leur profit d'une émeute. Néanmoins au milieu de l'effervescence les écuBSons royaux étaient scrupuleusement respectés, et les tableaux qui appartenaient à l'État porlés à l'abri dans les couvents. La malheureuse femme du triste personnage échappa non seulement à tout danger personnel, mais fut saluée avec commisération par le peuple, dont l'élan s'arrêta au seuil de la chambre de son enfant. — Pour lui, le privato abhorré, blotti pendant trente-six heures dans une natte sous les combles de sa demeure, il sortit de sa cachette pressé par la soif. Un factionnaire le reconnaît, lui refuse le verre d'eau qu'il implore, appelle, et le livre à ses compagnons. Saisi, frappé, on l'cntraîDC, pour le conduire au prince des Asturies comme à son juge, un vieux manteau jeté sur les épaules, coiffé d'un tricorne défoncé.
Lorsqu'il passa devant ma fenêtre, écrivait le chargé d'affaires de Saxe, entre deux gardes du corps à cheval dont il était tenu au collet, il avait reçu une blessure à la figure près de l'œil droit; c'est un miracle qu'on ait pu le mener vivant au quartier des gardes. Un chirurgien m'a dit qu'un cheval lui avait marclié sur les pieds... (2).
(1) Lellre confideotielle ï Champagoy, 15 septembre ISOS, vol. 676, fol. 308i— et AFIV, 1680.
(t) Leitre ï Braahunsii, AF IV, 1680,
]4« l'BSf AONK ET BAFOLÉOS
Le drame en effet avait poMr csdre une écurie. Un officî«r présent À la ecène nous a latEté fl«s impfessîons :
Il parut dans un ^'tat à faire compassion à ses plus grands ennemis.., la Bgurc ensanglantée et tellement affaibli par le sanji qui coulait de sa cuisse qu'il ne pottTatt se soutenir. Il tomba aux pieds du prince des Aitunes en diasBt ; -~Je deaui ntte grâce à Y. M. he prince lui n^pondît avec caloïc : — Manttei, Ui oubJies donc ^«e mon père vit encore. — JSIi bien, qtie V. Altère pardonne me» offenses. — Manuel, les injures ijue. j'ai reçues de toi sont par' données, mais tu dois compte à TEspagne du mal que tu lui as fait, te Conseil de CmstHJe le jugera (1).
Ëo face de cette cbute les réflexions abotideol, cl U semble VCMF dans nos temps modernes Je pendant de cette disgrâce d'Ëutrope dont l'antiquité nous a laissé l'exemple £amei)x, immortalisé par l'éloquence de Ghrysostôme :
Tout avait péri, une rafale en soulAant avait diSpovillé eet arbre de «es feuilles, et nous le anoMtcait mi et ébranlé juaqua dans se« racines... Qui pouvait se vanter d'être arrivé à ce point de grandeur? Ne suipassait-il pas tout le inonde en richesses* N'était-il pas parvenu aux plus hautes dignités? Tous ne le craignaient-ils pas et ne tremblaient- Ils pas à son nom? Et à présent plus rien, plus misérable qu'un prisonnier chargée de fers, plus pauvre 'que le dernier dee esclaves et des mendiants, et ii ne veit plus que destruction et ruine, les bourraaux et le chemin de la mort.
Charles IV et Marie-Louise doivent assurer !eur sécurité : le vieux Roi fait appeler le prince des AstarJes, dont le rôle grandit & chaque instant depuis la veille, et, pressé par quelques courtisans, au milieu des soldats menaçants, il rem,et à ion Bis une abdication (2). Ferdiiiaad est roi d'Es-
(1) 41 mara 1808, AF IV. 1605, 1" dc.icr, n° 58.
(S) • Corame itiei intirniité* habibiclle* «e uie permettent pas de nipporler plus longlcm» le poiiU importaot àa gouvernenenl de mon royaume el aysDt beioÎD, pour m> innié, <le jouir, d*n« ud ciwai (Hui tempéra, de
MVBAT LtXOTCHAtlT OC l'EMPEREDR 1»
pognel Les aecfatnationB ée la p»puIaoe «t l«s vivete des gBrd«s du csrps donneiit «ne toTue »atteDdue -à ce trône si mfatictnent dressé.
Voili œ que Murât «ppKtill A «plcdqtMB tiques d« Madrid et OK qn lui oaine uoe «émotMa bien léjptinw. En homme plongé dsAs )m diffionkés d'un ^rénement, il «n comprend la |>ravité, et sa lettre i l'Empereur révèle lei agttstiom d'an cœur que ic •entbftent de l'h^nnewr n« laine fnt înBPosiUe : « Je ne puit disninuter à Votre Majevtié toute ma douleur. Je préTOtsqoeie rang peut oouler, et l'Ëumpe m manqoen pas de dire que c'est la Fnmce qui l'a ordonné. Je commande -veg années, je reppésente ici Votre Majesté, et certes personne «n Evrape ne croira que je suis i leur tête sans connaître vos projet»... Quoi j»gem«iit portera et la génération présente et la génération future? Votre Majesté peut tout par la puissance seule de son génie etde sa ^rloirc... EHe ne peut rouloir employer d'aatres moyens, soit qn'elle Teuille protéger ou renverser ta dynastie des BoarlxHig, mi «ffranchii- les Etpajfnes dn joug du prince de la Paix. . . Ma loyauté souffre et c'est la première fois de ma vie que je regrette de ne pas savoir comment dignem^it servir Votre Majesté dans une circonstance aussi critique (1). v
Il avance anneux, fébrile, et en arrivant & El Molar le voici jeté to«t entier dans les complications ettescaltalesque Napoléon a voulu évHer à sa «ioipliciië politique. La fille de
ta vie pTiiJe, j*ai décidé, aprèi la plu« mûre délibëTation, d'Bl>dî<]ueT roa caatDUM en fKVCDTdc laoti lûgn-aimé tili, le jpriDce in* AitsrieB.
• En coDaéquencc, ma volonté royaU eit qu'il «oit reconou et ob^i comme roi et seigneur naturel de tout mea Toyauraet el aouTeraineléi j el panr qoe tx àttKt rayai 4e «u llbn: cl (panlanée aUlicMUa loit dûueM «I ponctuellement accompli, voua le communiquerez au Coiueil el k ton* autrei auxquela il appartiendra.
• A AraDJneti 19 min ISOS. — t Moi' U ROI. •
{l) t» tMn tMS, AT IT, 1«0S.
Charles IV, la reÎDe d'Ëtrurie, revenue auprès des siens le mois précédent, avait assisté plus morte que vive à l'émeute d'Aranjuez. S'autorisant de vagues relations avec le grandduc de Berg, elle vît en lui un sauveur, le chef d'armée qui peut préserver des attentats de la populace. Elle lui envoya un homme déguisé, le suppliant de venir auprès de son père et de sa mère ■ qui allaient partir «.Si la reine d'Ëtrurie avait mis en avant ce prétexte, de préférence à tout autre, elle fit preuve de beaucoup d'habileté, car aucun motif ne pouvait mieux esciter l'empressement de Muret, craignant t'éloignement des vieux souverains, dans son ignorance des desseins de l'Empereur sur eux. Les circonstances, du reste, allaient lui donner le sens des choses politiques, et le souci de ses intérêts le conduire dans ce dédale.
Pendant que François de Beauharnaîs s'aventurait mala* droitement et prenait parti à l'étourdie pour Ferdinand VII, Murât comprenait l'utilité du rôle opposé. Rencontrer Charles IV fetigué, vieilli, déconsidéré, était autrement avantageux aux plans de l'Empereur et à ses propres espérances que de se trouver en présence d'un prince jeune, acclamé de la foule, fort du prestige de la nouveauté. De lui-même, il prit donc le chemin que Napoléon devait lui montrer et affecta de tenir pour non avenue l'abdication d'Aranjuez. Il exprima à la reine d'Étrurie son indignation de l'émeute, ses regrets de ne pouvoir se rendre auprès des vieux souverains, et offrit un asile au milieu de ses troupes. Son aide de camp, Monthyon, homme de confiance et de tête, courut à franc étrier les huit lieues qui les séparaient d'Aranjuez, avec la mission d'amener Charles IV à l'une des deux solutions que Murât ménageait habilement : reprendre son abdication (et les choses restaient au point où elles étaient la veille); se rendre au camp français (et c'était fournir un otage précieux). H Alors l'Espagne se trouverait véritablement sang roi,
HUBAT LIEUTENANT DE L'EUPEREDR 149
puisque le père avait abdiqué et que l'Empereur serait maitre de ne pas reconnaître le Sis, que l'oD peut regarder comme usurpateur (1). ■ C'était tout le plan de fiayonne que Mural traçait à l'avance; une ambition Burexcitée, comme par un trait de lumière avait hit trouver ces finesses à ce soldat, moins adroit que retors.
La nuit du 21 au 22 mars se passait en conciliabules entre Charles IV, Marie-Louise, la reine d'Étrurie et M. de Montliyoo, qui repartait au quartier générai, chaîné des lamentations de ces personnages effarés. Leur découragement engagea Murât à faire un pas de plus : ce ne serait plus un monarque sans pouvoir ni volonté que l'on aurait devant soi, mais plus de monarque du tout. Il rédigea, anti-datée du 21 mars, une formule d'abdication en faveur de l'Empereur, et son aide de camp reprit le chemin du sitio royal pour y arriver le 23 mars, au commencement du jour. Il fit lever la reine d'Étrurie, lui expliqua rapidement les ordres dont il était porteur, courut les répéter à ses parents. La sensibilité émoussée de Charles IV entra facilement dans la pensée de retraite qu'on lui suggérait; il parla de repos en France, de vie paisible •> dans une métairie », loin des soucis et des traîtrises; Marie-Louise, dont l'unique pensée était de sauver les jours de Godoy, acceptait tout dans ce but. Écrire la lettre d'abdication demandait quelque temps; M. de Monthyon craignait que sa présence ne fut remarquée; ayant l'assurance absolue de son succès, il rejoignit Murât au momenl où il allait entrera Madrid.
Si les ■ vieux rois » , désemparés par une révolution de palais, avaient mis leur suprême espoir dans Murât (2), de
(1) Lettre du SI min I80S.
(S) Mural était accable de Icun nilliivea : du tl man au 20 avril, Marie- Louite lui euvoya dii-iept lettr«, jusqu'à troi* le même jour (V avril), la reioe d'Étrurie ait at ChaHe* IV deux, en outre de troii antrea qu'il le priait de faire paaier k l'Erapereut.
soD oôlé, Ferdioend et se» amis comprenaient que la conchiit* du Grand-Due pouTsit êtee la conwjKdaiio» 4e leur pooToir ou l'avant-GWireur de sa chute. L'enthoBsiasiae fK^wlaire, te déTOuein«nt de» patriotes, la hveur du oter^, le point d'boBnenr t^s ^Btil%honim«s, étoieet aussi de solides appuis. De sorte qu'en sentant la nécessité de gi^itvr Murat à sa cause, ïe prince des Asturte» ne mit pas d'empreesement ni de déférence exce«etfB-. Il arrertit avec correobon tout d'abord de son •■ avéoement w t'ambassadïur Beauhamai», intermédiaire ftgr^ble, quasi comptiee, djs qui il savait ne reeevmr que dea félicitations. Enfin, le SSmaraau soir, comme le béait de l'entrée de Marat dans la capitale s'aeeentuait, il dépéeKa A son quartier général le dUc del Parque, capKaiae des Gardes du corps, portettr de l'abdication de Charles IV, d'une lettre de Ferdinand notifiant sa royauté, d'une autre saluant le chef de rarné< française. Murât prit le» pièces, accueillit d'une façon distinguée le messa^r, mais demeura dans des banalités courleiaea qui ne pouvaient rien laisser présager de ses véritable» sentiments.
Le lendemain, il' hisatt son entrée «lan» Afadrid.
Le beau coup d'œil de la capitale de l'Espagne se présente de la route de Tolède : la ville élagée entre les terrasses blanches du Palais-Royal à gauche, et à droite la coupole de Motre-Dame d'Atooha perdoe dans le» verdore» du Retire. Ce n'était point de ce côté que débouchait l'armée française : des pente» de Fucnearral, elle tombait brusquement sur des faubourgs sans caractère et sans beauté; mais c'était moins pour voir que pour être vue qu'on l'arait mise en marche.
A dix heures du malin, sens itn soleil qui éclairait tout, sur les hauteurs de Chamarlin, à rembxanah«meBt ds« routes dte Burgos et de Ségovie, l'avant-garde était massée. Les diviaions étaient disposées en échelons, de manière que aur le teirain qui forme une espèce d'anphithéAtre, elle» présen-
MURAT [.IBUIEHANt DE L'EHPEREUtl ib)
t le pins bel appareil militaire. Ed Irite l«s carabànîen d« Dupont, troupe fabnbuse q«« Uurat avait raf^lée pour . eeite parade, comiae U typa le plua aeheré, à ses yeus, de l'bomna Ae guerre. Derrière eux, les biMMird» et les dragons de Grout^y, put» les eutrtsaiera de Mouoey et sa dÏTision d'infanterie suivie de dix pièces de canoa. Lengeast la ville, towoaat à dnùte pav les allées A» Prtdo, esoorté de ton étBfr-aMJ«« doré el de eent cinquante eavaliers de la garde, geadame& d'élite, ebafwurs, mamelucka;, chevau-légers, Uurat s'avançait dans toute la pompe de ses eoituiBea d'appwai : boilcade suir rouge, ceùiture de soie, veste de velours vert, bffandebourga d'or, aigrette btanebe, tète levée et plume au vent. Et l^extraQfdiBaiFe ppeataace de ce cavalier de bonue mine causait, ohez ce peapU niéridio»al, noveleseo y «ntusiatta por la ^loria, ce remous de ouviosité, de surprise, d'eMbouaiasa» qui le traduit spontanément par des ■cclamattona- Las vîvMt oe lui manquèrent pas, non plus qu'ai» eenia»refl bardés de fer qui suivaient U cadence de MU ebeval. Tout au plut rétennemeat, fait d'admiration et de orainies vint^ à s'éteindre «u pauage des fantassins de Moocey. Ces réginients provisoires, levét à la hâte, formés d'adoleaceoto à peine encadrés, mal babilles, barassés des longue» oitsrebca doat leur manquAil l'babiiude, offraient un coup d'œil bien peu martial. À vouloir frapper l'imagination des Uadrilènes, la faute était lourde de terminer le défilé par cea conserits eonvalesceals,
Le peuple espagnol n'aceueUlût pas les Français, il recevait les u alliés de Ferdinand • . Une proclamation, signée de ce nom magique, pUeaxdée le matin tur tous Les murs, l'avait babiletaent laissé entendre. Chacun s'était plu à répéter que ta «bute du favori noua avait eus pouc oomplices, notre ambassadeur paraissait «Uds lo sco'ct, le uouveau roi avait, la veille, fait complimenter Murut, et, & tout prendre,
Ilil L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
c'était avec son acquiescement, sans doute dans un dessein arrête entre eux, que le Grand-Duc pénétrait dans la capitale. Pour lui, il allait : saluant, salué, portant sur le visage ce contentement qui gagne les spectateurs. Il était satisfeît : ce peuple qui battait des mains, n'était-ce pas déjà un peu le sien, et ce premier contact avec la foule caEtillane paraissait d'un bon augure au ■ prétendant ■■ Monlhyon venait de le rejoindre, et d'un mot lui apprenait l'heureuse issue de son stratagème L'Empereur avait écrit i ■ Je compte que vous serez le 23 mars à Madrid ■ ; et il y entrait au jour fixé, à l'heure dite, ayant en un mois parcouru cette route longue, difficile, périlleuse; son esprit militaire jouissait de cette ponctualité. Enfin, le matin même, il avait feit une bonne action en évitant une lâcheté : comme il approchait de Madrid, on vint l'avertir que le prince de la Paix, tiré de son cachot, jeté sur une charrette, allait entrer par une porte de la ville, lorsque les Français pénétreraient par l'autre. C'était la mort pour ce misérable : la foule en effervescence, par exaspération, par fureur, par patriotisme, eût mis en pièces le malheureux. Son sang répandu fût retombé sur notre tête, et en nous condamnant à le protéger, nous nous rendions odieux aux Espagnols. Murât démêla vite ce qu'il appelait avec assez de justice n une infamie <> ; il écrivit au gouverneur gcnâral de la Gastille, et, sur son injonction, le triste convoi, arrête brusquement, rebroussa par un chemin de traverse vers le petit village de Pinto, où Godoy demeura gardé à vue. Le gouverneur et les officiers de la garnison (les régiments suisses de Preux et de Reding) vinrent saluer le Grand- Duc. On lui avait préparé, d'assez mauvaise grâce, des appartcmenlsauRetiro,quivenaitd'être saccagé par l'émeute. Il eut le tact de ne pas faire d'esclandre, mais exigea un logement plus décent. L'hôtel de l'Amirauté, le palais de doiia Maria d'Aragon, fut mis à sa disposition. Il dut, le soir,
y prendre ud repos pleia d'espérance. Maître de la capitale, à la léte d'uoe force impogaate, il n'arait d'autre souci que de ne pas partager cette conquête avec Ferdinand. Aussi, voulant prévenir celte concurrence malencontreuse, il invitait M. de Beauharnais à partir pour Aranjuez voir le prince cl le prier de différer son arrivée.
Par malheur, M. de Beauharnais, véritable mouche du coche, se payait de phrases et manquait d'esprit de suite. Il comprit mal ou ne voulut p»Bs comprendre. 11 obtint bien la promesse que les troupes espagnoles du général Solano, appelées d'Andalousie, seraient dirigées vers le Portugal, Ferdinand craignait plus que personne un conflit et évitait avec plaisir les contacts, mais son entrée à Madrid était décidée pour le lendemain même, et il ne parut nullement d'humeur à la retarder. M. de Beauharnais n'insista pas; afin d'éviter lui-même une difficulté avec Mural, il revint droit à l'ambassade, au milieu de la nuit, sans donner signe de vie au Grand-Duc. On devine la colère de ce dernier, lorsque le lendemain matin il apprit la venue de Ferdinand par les cris qui annonçaient son approche.
Sous la porte d'Atocha, et suivant le chemin royal qui conduit au palais, le nouveau monarque s'avançait, au milieu de l'ivresse générale. Dès la nuit, des bandes de paysans, grossies du Bot des gens de la ville, formaient sur la route une baie mouvante. Sans escorte, sans appareil militaire, sans cette pompe habituelle aux rois d'Espagne, Ferdinand VII, monté sur un cheval blanc, n'était précédé que de quatre gardes du corps; dans une voilure fermée, son frère don Carlos, son oncle don Antonio le suivaient; rien autre. Celle simplicité formait un adroit contraste avec le faste guerrier qu'avait, la veille, étalé Mural. Balancé par le remous de la foule, qui soulevait cavalier et monture, le jeune prince n'avait plus la liberté de saluer, enlacé par les
lit L'RSPAGNE ET HiruLtUN
dBtbouaiastei qû baisaient m» mains, ses gSB«ux, sei étmra. Sur le» pavétr •>■> Rteadait les caftan; les sombnrM vol&teot ea rair, danala pluie des Beura qui tombaieni des balcona; les feoiOM»a^ui«oil«ttr mottdhcùrel taaf aicol leur éreBlail; une rumeur imueoae, fréDétiqiie, confuse, roulait par tes places et les rues; tout s'y nèlak : le earilloa des clodkea, l'éclate»*»! des pélards, l'eielamatioD des vivait, et, dans la poussière nootanl au soleil, les voix rauques, gatlurales, épui&ccs, éteintes, BonrrissaieDt L'oTatioa sans oesae renaissaate et loujoars accrtie (I). ExhIIbaI de patrioûstisnie, ce peuple ea liesse ne eherdwit phis d'expression pour rendre sa joie : lea acclamations se fondaieiK dans le cri qui les dominait toutes : Viva tl Rey!
Celle journée fut le plus beUe de la longée vie de Ferdinand VII. Sa destinée ne derait pas répondre à cette auixwe, eocore que la dérouement de se» peuples et leur fei monai^ obique lui aient gardé une méritoire fidélité. Mais, à cette date du 24 mars I8ÛS, il symboliee pour chacun l'image de la palrte, ce jeune priace, ncbe de toutes les qualités qu'on lui soupçonne, beau de toutes lea vertus qu'oA lui prête.
11 est toujoun de mauvais goût de montrer son dépit à l'heure où personne n'est disposé à le partager. Uural eoioiniL cette maladresse : pendant que la ville entière se précipitait au-devant de f crdioaud, il passait à l'écart une revue de sa cavalerie, étalant ainsi son isolemeul et froissant, pir cette bravade gratuite, la stuceptiliilité castillane. Los sifflets qui, depuis, saluèrent si souvent leur passage, nos troupes les recueillirent pour la première fois, cet après-midi-l&, eu traversant, pour rentrer à leurs quartiers, la fm^e agitée qui encombrait les ruas.
Ferdinand, -~ la diseimuialioa était son talent, — envoya
(I) <■ L'b!>Ioire d'Espagne pr^tonlc peu d'ci^niplei d'une pareille réception. < Beankinuii à Cluupapiy, » uian 1M8, toI. «3, to\. Ml.
MDIIAT LIBBTtNANT DB L'EMPEREUR |5&
tt» oFfieier porter tes compliments d'arriTée au grand-duc de Bei^. Celui-ei s'eseirea de ne poovoîr lui rendre visite avant c[oe (on gooTernement n'eûC reçu Kagrément de l'Empereur. C'était le pli du Ht de roses. Mural accueillît quelques Grands d'Espagne que lie prince de» Astnries lui déléguait par déférence; dans la soirée, il reeevaitia reine d'Étrurie, demeurée sous l'impreHion de ses craintes; pour la calmer, il envoyait A Arttnjuez la brigade Tathier feire la garde autour des vieux maverains. H se plaisait dans son rôle de potental, conviait à sa table tous les génératiii et l'ambassadeur, donnait audience à une députalîon des autorités civiles, militaires et ecclé»îiifltiques. Ces soins pris, il écrivait à Napoléon les (engs détails de ces deas écrasantes journées.
De» bords de ta Seine, l'Empereur, en efFet, se trouvait l'arbitre des événements étranges qui venaient de se passer sur les rives du Tage et du Manzanarès, Tous les regards étaient tenmés vers lai i Charles IV le considérait comme un sauveur, Marîe^Louise comme un vengeur, Ferdinand eomine le patron de son trdne. Murât, prêt à exécuter en avengte ses moindres ordres, attendait impatiemment l'approbation de sa conduite. Elle ne lui fut pas refusée : sans sertir des généralités, très précis sur les menus détails militaires, volontairement très nuageux suc tes questions politiques, se bornant à prescrire & son Lieutenant d'être bien avec chacun, de ne s'en^ger à fond avec personuc, de ne pas préjuger les érénemeots, de s'emparer de tout sans avoir fair de rien prendre — Napoléon ne bl&mait pas Murât, tout au coiitniiEe>
Cette approbation est un point important que l'histoire 4<Mt dégager, afin d' établir avec justios Us responsabiUlés. On a vonln les obscurcir en attribuant à l'Empereur une Tision prophétique de& événements. «1 rejeter «in»i sur les ouvriers l'iasuccès de l'entreprise. Prétention qui nous met
156 L'ESPAGNE BT NAPOLÉON
en présence de la fameuse lettre du 29 mars 1808 et nous conduit à en faire aussi brièvement que possible la critique bislorlque. Cette lettre, on peut la lire au tome XVI de la Correspondance, mais elle y a été insérée avec des restric* tions; on n'en possède ni l'original ni la miaule, et il faut l'aller chercher primitivement dans le Mémorial de Sainte- Hélène (1). Depuis lors, les historiens ont pris parti pour ou contre son exactitude, et, de tous, M. Tbiers a le mieux déduit, avec la compétence la plus haute, les raisons qui mîHtcnt en faveur de son authenticité.
Je la tiens pour absolument apocryphe.
Od n'y trouve pas le style de l'Empereur ni le ton de sa correspondance avec Mural, soit avant, soit après; — «Voire Altesse « , ■ Mon frère •> , jamais il n'a employé avec lui ces expressions, non plus que le ■ prince Godoy " , pour désigner le favori. — il bUme l'entrée des Français à Madrid, acte que ses lettres antérieures ont ordonné dix fois. — Il envoie, le 30 mars, au Grand-Duc, une lettre, d'une authenticité indiscutable celle-là, pour l'approuver, et il l'aurait blAmé si complètement le 29? — Il lui aurait fait porter cette lettre
(1) Tome IV, p. 246 (^diUon de 1823). — ■ Je craina que vou> ne me trompiez lur la silualioa de l'Eapagne el que tou> ne toui Irompiez touimtaic... Ne croyez pat que too» atuquiez une nalion Hiiarmée el que TOU> o'ayez que dei iroupeai montrer pour loumettre l'Eapagne... Si l'arietocralîe et le clergé craignent pour leura privilègea et pour leur eiialence, lia (cronl contre noua dea levéca en matae qui pourront étcmiaer la guerre. L'Angleterre ne laiitera paa échapper cette occaaion de multiplier noa embarre*.,. Je n'approuve paa le parti qu'a pria V. A. I. de l'emparer auaal précipitamment de Madrid... Votre entrée ï Madrid, en inquiétant lea Etpagnola, a puiaammeul tervi Ferdinand... Vout (erez en lorLc que lea Eapagnola ne puitaent aoupi;onner te parti que je prendrai. Cela ne voua acra paa diHicile, car je n'en aai> rien moi-même... Ne bruaquci aucune démarche... Je longerai h vo> intércla particulien, n'y songez paa TOut-mème... Le Portugal realera i ma dilpoiition . . . Qu'aucun projet peraonnel ne Toua occupe el ne dirige votre conduite, cela me nuirait et vout nuirait encore plut qu'i moi... C'eit & la politique et aul négociationa qu'il ipparlienl de décider dea deeliniei de l'Eapagne... •
MURAT LIEUTENANT DE L'EMPEREUR lôî
du 29, si longue, où tout est si bien déduit, et, le 30, il écrivait au même persouaage : > J'attends de savoir que Charles IV est en sùrelé pour faire connaUre mes intentions. » — Le I" avril, autre lettre : ■ Je vous aï écrit hier s ; il ne dit pas u avant-hier et hier ». — Le 9 avril, autre lettre : « Vous avez dû recevoir ma lettre du 27 mars. Celle du 30 et Savary vous auront encore mieux fait connaître mes intentions. » Toujours rien de cette lettre capitale du 2i); l'eût-il omise dans son énuméralion? — C'est M. de Tournon qui aurait porté la fameuse missive. Nous avons les frais de voyage (I) de ce grand courrier de l'Empereur: 8,350 francs pour ses déplacemenls à celte époque; or un retour à Paris ne ligure pas sur ses itinéraires et ne correspondrait pas avec ces dépenses. — Il était encore à Burgos le 25 mars au matiu, il arrivaità Madrid le4 avril au soir; ces deux dates extrêmes sont indiscutables; aurait-il eu le temps matériel d'aller de Burgos k Saint-Cloud, d'entretenir l'Empereur de façon à changer subitement sa manière de voir sur les affaires d'Espagne, de recevoir celte longue lettre si délicate à rédiger et de repartir, sans une heure de repos, pour Madrid? Onze jours pour aller et revenir? Quand les courriers en mettaient seixe pour aller, et qu'on regarda comme un tour de force la chevauchée de M. de Clermonl Tonnerre qui avait couvert la distance du retour seul, en dix journées. (2) — Qui l'a vu vraiment à Saint-Cloudt Savary; mais Savary, qui le témoigne en effet dans ses Mémoires (3), précise que c'est le samedi 26 mars : date impossible, puisque Tournon était le 25 à Burgos; date ridicule, parce qu'une lettre écrite le 29 ne saurait être emportée le 26; et Savary, se trompant sur ce point, n'est pas plus croyable sur les autres. — M. de
(1) Àrehivei nationaln, AF IV. 160». — Âppendicei, IX.
(X) Camille Rodhet, U marguii de Clennonl-Toniierre, p. 92.
IS> L-BSP1GN£ KT MAPOLiOR
TournoD D'aur»it-îl pKsqvktérSspaçneîC'eA'fortfirobalilc. Getle lettre, dont il serait le porteur, n'iurait-elle jainaii existé? C*««l tout à fail à penser.
Laissont l'Empereur dans ta croyanoe d'une entreprise facile, d'une conquête aisée, sans oe don de double Tue que des amia trop zélés reuleut lui reconnaitre apt<ès coup. S'il surgissait des difGnultés, il était le premier à ne pas TOHloir les admettre : n J« rencontrerai «n Espaf^e les colonnes d'Hercule, je ne trouvenii pas de limites à ma paissanoe! » Son parti était pris, et depuis longtemps; et pour 4'aToir caché à tons, il marchait à son but (1). Ne le TOfons-ftous pas, le 27 mars, ii la première nourelle de l'émeute d^AranjueE, avant que soit tombée du front de Charles CV cette cowronne que quatre Infanta, d'ailleurs, étaient là sucoessivemeat pour relever, la ramasser, pour mieux dire l'arracber et l'offrir A son frère Louis? Et ceci BUr l'heure, «ans tivon pris conseil, avant la confirmation des événements, avant roém« d'avoir répondu k Murât. Nette, brève, tranchante, certes, cette missive l'était; devant les yeux du lecteur, elle passe comme un édair d'acier, mais c'est le stylet da condottiere qui brille, non l'épée du soldat :
Sabt-Cloud, 27 mars ISOS. — Sept heurei du «oir.
Le roi d'Espajjne vient d'abdiquer; le prince de la Paix a été mis en prison; un commencement d'insurrection a érlaté à Madrid... Jusqu'à cette heure, le peuple m'appelle h grands cris. — J'ai résolu de mettre un prince françaissur le trône d'Espace. Le climat de la Hollande ne voue convient pas. Je pense .à vous
(1) On a dit {FrédéHc Muson, NtpoUon et la famille, t. IV, cbap. S3J comnicnt l'Empereur pounuivit quatre lenlaliTc*, troia fbla aTorl^et : 1° U SO février il propoac l'Espagne {moiDB lei provincea de l'Ëbro et 1e> coloalei) i Jaiepb, qui rchiae ; S* le 17 man i Louit, qui se dérobe ; 3* le )S avril k Jérôme, qui u'ftcoeple pas; (* le 18 avril, yavt la weciiHle (oit (vnïs mm démembrement) k Joseph, qui consent.
HDRAT Lt«t)TCn&HT DE L'-EH PE R E U R I6t
pour le trâiM d'Ëspagii«. fiépondez-moi catégoriquement. Si je voue nomme roi d'Espagne, l'agrées-vouet... Répoodee-moi seulement ces deux mots : u J'ai reçu votre lettre de tel jour, je réponds : Oui. u Et alors je compterai, que vous ferez ce que je voudrai... Ne mettez personne dans votre confidence; ne parlez à qui que ce sott de l'ohjet de cette lettre; car il Faut qu'une cliose soit bitc pour qu'on avoue y avoir pensé (1).
Sage, et d'ailleurs s'étant fait sur le droit des couronnes dos idées singulièrement conservatrices fOur un souverain de si Fraîche dale, Louis Bonaparte refusa de courir celte partie : a Je ne suis pas un gouverneur de province. ■• — Napoléon cliangea de candidat, mais non de lactique : Joseph sera l'élu. — C'est, d'ailleurs, l'alné de la Famille, le premier après l'Empereur; Talleyrand a consciencieusement rempli sa tâche de souffleur, le livret de l'histoire en main : > Plus de Pyrénées I « — Napoléon reprenant le personnage de Louis XIV, il estime naturel que Joseph vienne jouer le rôle du duc d'Anjou.
Ferdinand commençait de régner. Il s'était entouré de ses amis, tous rappelés A la faéte : le chanoine Escoïquitz, apte i Touloir le bien, Apre à 1« poursuivre, désireux de toucher à tout, ayant des idées, quelque application, aucune pratique, et e'eslimant assez désintéressé pour être à la merci d'une flatterie et le jouet d'un complicuent; — le duc de l'IoFan- (ado, geotilhomnM élégant, courageux, bon Espagnol, ignorant des affaires et manquant de sagacité; — San Carlos, arantageux et déroué. Tous les pouvoirs nés de l'éACute
(t) L'oriipaal de «e«e letlrc ■ tté tstmaoakpii par HafieKon III,
160 I/ESPAGHE ET NAPOLÉON
agissent de même; celui-ci s'appuyail assez gauchement sur
la popularité : distribulioQS d'argent dans les faubourgs,
permission de chasser dans les parcs royaux, diminution du
prix du tabac et du droit d'entrée des vins, liquidation des
pensions sur l'État, payement aux rentiers des dernières
échéances.
Au corps diplomatique, on Faisait le meilleur accueil, afin que ses dépêches fussent favorables. La terrible étiquette elle-même savait s'adoucir, au point d'en surprendre les ambassadeurs; c'est d'une cbose extraordinaire que StrogonoEF entretient aussitôt sa cour : il n'a trouvé que le nonce dans les salons du Palais Royal, e>, quoiqu'il faille être trois pour être reçus en corps. Sa Majesté « nous a fait entrer tous deuxà l'heure accoutumée, et s'est entretenue assez longtemps avec nous de la manière la plus affable « (I).
Murât affectait de ne pas aller au palais, el son exemple entraînait l'amiral Verhuel, le ministre de Hollande, impressionnait Beauharnais qui resté avec Ferdinand en communications officieuses déployait dans sa volte-face sa suffisance habituelle ; il faut l'entendre lui-même :
Le prince des Asturies m'a semblé plus embarrassé de sa position; je lui ai dit: Pw'nce (".^ vous n'avez qu'un seul parti à prendre dans ce moment, c'est d'aller présenter à l'Empereur le prince des Asturies. S. A, m'a répondu que c'était son projet. — J'aî répondu : S'il est tel, il faut le mettre à exécution et promptement. — Et je me suis retiré, comblé d'bonnétetés de Ferdinand (2).
Napoléon ayant d'un mot arrêté cet enthousiasme détruisit ces dernières espérances. Alors l'ambassadeur courut en hâte chez Ferdinand pour désapprouver devant lui l'abdication de
(1) SirogoDoRà Roumiantzoff, 2B man 1H08, Affaires clrangèrei, E*p*gDe, Tol. 673, fol. 430.
(Z) B«aaharaui i Ghampagny, 25 man 1S0S, toI. 673, fol. 418.
Charles IV el l'acceptalion de la couronDe,- en présence d'un reviremeot inattendu, son royal ÎDterloculeur soupçonnant un danger se réfugia derrière des banalités : ■ Je n'ai pas été maître des circonstances (1). <>
La reine d'Élrurie, rentrée à Madrid, entre-bôillait sa porte. Ses appartements formaient une zone neutre; femme ardente, aimant l'intrigue, ne sachant pas déployer sur un terrain plus élevé ses qualités de finesse, elle conviait Murati Ferdinand s'y rencontrait; le Grand-Duc le pressait d'aller voir Napoléon, obtenait une promesse embarrassée, qu'un mauvais prétexte éludait le lendemain. Au reste, Murât sentait le sol trembler; il était fort mal avec l'ambassadeur; tous deux ambitieur et vaniteux, se targuant de leurs qualités de beau-frère de l'Empereur, de beau-Frère de l'Impératrice. Leur division servait les Espagnols qui, d'heure en heure, s'éloignaient des Français. Le peuple, qui est simpliste, avait remplacé ses vivats par des injures, et même des coups de couteau; les rixes étaient continuelles. Trompé par la foule qui venait voir ses parades. Murât écrivait à l'Empereur : ■ La tranquillité la plus parfaite continue à régner..., la confiance devient tous les jours plus grande,.., je le dis et je le répète, Votre Majesté peut disposer de l'Espagne comme elle le voudra... <•, ajoutant niaisement dans la même phrase : ■ Les nobles vous admirent et vous craignent, mais ils préfèrent les Bourbons! n
L'illusion de notre concours apporté à la chute de Godoy s'évanouissait chaque jour, la défiance se changeait en haine; pour réchauffer l'enthousiasme, on annonçait chaque matin l'arrivée prochaine de Napoléon, on préparait avec fracas la maison du Pardo, on promenait ses chevaux, on montrait son cuisinier, on déposait avec solennité dans une chambre
(i) Ultra il« BeiuliirDaii, 7 mtnl 1808, toI. 674, fol. 56.
leS L'ESPAGNE ET BAPOLÉON
du Palaîs-Roytl une paire de bo(tefl et un polit ohapcau ;^1}.
Le Grand'Duc, e( ce n'élaîl pas l'acle d'un » allié ■ , avait demandé que la fameuse épée de François 1", rendue à Pavie, lui fût remise « à titre de galanlerie ■ . Ferdinand n'était en position de rien rcluger. On déploya cd cette cérémonie une |)ompc qui blessa le sentiment espagnol. PUoée pur un bouclier d'argent couvert d'un voile de soie Frange d'or, celte lame précieuse fut déposée dans un oarrosse du roi, (ratné par six mules;au!c portières, les valets de l'j^rmfrïa an livrée; suivaient en costume do gala le grand éouyer et le capitaine des gardes i des pelotons espagnole formaient l'escorte, des grenadiers français la haïe. On peut croire que, derrière eui, les Madrilènes ne battaient plus des mains. Murât, maladroit dans sa démarche, le fut plus encore dans ses paroles : il insista sur les caprices de la fortune qui, seuls, avaient pu amener la journée de Pavie, Comble da disgrâce, Napoléon, pour qui l'on faisait tant de bruit, et A qui Monthyon parlait remettre cette épce. Napoléon fut mécontent. Son tact lui faisait comprendre celte faute et dans une lettre, où il appelle d'ailleurs François I" un ■ Bourbon », il blAma son beaufrère très sèchement (2).
Il paraissait vraiment temps de confier les affaires à des mains plus habiles, l'Empereur lui-même se mit en routa pour se rapprocher de la frontière. II«nvoyait A Madrid, remplacer Deaubarnais, un dipiomale de carrière rompu aui difficuUés, M. de La Forest; et pour donner ft Murât un mentor: Savary, l'homme de coiitiance des besognes sombres. Le futurduc de Rovigo arriva à l'improviste, trente-six heures avant la lettre de l'Empereur qui l'annonçait (3).
(1) ME3o:tKno Homiuos, Mémorial de un teUnton, 1. I.
(X) L'épie fut re«i«e au nutia il'Arulliri* de l'uû; li l'Jrnwrù 4e Ua- (Irid une copie s pri* la place de l'original. Baron DiviLUEn, VEtpagne, p. 606.
(3) Napoléon Kl partir Savary le 30 raan el n'en avertit Murât que le l" BTiil. Savary arriva le 7 avril, la Iciira de l'Empereur le 8.
MUBAT LIECTENAlIt DS L'EMPtREXIR i«a
Mttrat fut exlrémemeat froissé, mécontent «t déconfit, mais, roulant ni«tlre une surenchère sur les projets nouveaux auxquels il était appelé A concourir, il développa m ertremû à l'Empereur un plan qu'il allait exécuter (dieait-il) au moment où StTsry était nialencontreusement arrivé : c'était, un beau soir, d'enlever Ferdinand, la même nuit arrêter ses conseils ; à la pointe du jour, réunir nos troupes; nommer premier ministre un Espagnol partisan de Murât; Charles IV cl Ferdinand partis A Bayonne, Marie-Louise reléguée dans un couvent, Godoy rentrerait dans le néant. Les Gardes du corps licenciés, l'armée espagnole mise ■ sur le pied français», voilà pour compléter oe projet «qui parait offrir de grandes difficultés, maie n'en aurait rencontré aucunen (1). Napoléon ne répondit pas à ces enfantillages; Savary avait sa mission, il n'eut plus qu'A en faire part à Murât : l'Empereur entrerait en Espagne quand tous les princes en seraient sortis; — la couronne serait donnée A l'un de ses frères!
Chacun |e mit de suite à la tAche. DéjA Murât avait harcelé Ferdinand pour qu'il se rendit au-devant de l'Empereur, ■ ne fat-ce qu'à quelques lieues do Madrid » . Savary, Beauharnais, vinrent A ta rescousse; Esooïquitz, Cevallos, Hervas, pressés d'aider ce projet, s'y prêtèrent pour des raisons diverses ; par maladresse sang doute, certainement par vanité, un peu par peuf, plus encore dans la pensée qu'une entrevue sans intermédiaire était le moyen le plus prompt et le seul efficace d'amener la reconnaissance du nouveau roi, ces trois Espagnols conseillèrent A Ferdinand le voyage. Ils furent trompés, ils se trompèrent; on trouverait, je crois, difficilement chez eux la preuve d'une trahison. Enfin, le 10 avril A dix heures du matin, le prince se mît en route.
La veille, il était allé à Aranjuez, en apparence recevoir
(1) Letue da Morat )l l'Empereur, dana ta nuit du 8 au 9 avril 180B. — AF IV, 1605.
|6i L'ESPAGNB ET NAPOtÉON
la bénédicUoD de 8on père, en fait demander pour l'Empereur une letlre qui eût confirmé l'abdication du 19 mars : démarche au moins bizarre, qui devait naturellement échouer. Feindre était la force maîtresse de Ferdinand, nul ne soupçonna sa déconvenue. 11 partit sans grand éclat, accompagné de rinfanudo, San Carlos, Escoïquitz, Labrador, Musquiz, Ayerbc. Plus sages que les hommes d'Etal, les gens du peuple virent ce départ avec alarme, l'orgueil castillan fut blessé d'une démarche insolite et humiliaute. — Savary suivait le prince, ■ absolument maître de sa personne (I) a . Dans ses Mémoires, il a écrit que le seul désir de refaire dans une bonne voiture le chemin qu'il venait de courir sur une selle l'avait engagé à se joindre au cortège ; reproduire ce prétexte, c'est en faire justice.
Plus tard, chacun se défendît d'avoir coopéré aux intrigues de l'enlèvement. Alors, chacun se vantait auprès de l'Empereur de ses efforts e( de ses mérites dans le succès. Beauharnais voulait y avoir sa large part : a Si les princes d'Espagne sont en France, c'est moi teul et nul autre qui les ai décidés à se rendre à fiayonne. L'Empereur et son ministre en sont trop positivement informés. J'ai obéi avec respect aux ordres de l'Empereur et je m'y soumettrai toujours avec cette résignation qui provient de la pureté de mes intentions et de la sérénité où je suis d'avoir fait le plus possible dans les circonstances où je me suis trouvé (2). »
A la décharge de ses conseillers et de lui-même, il faut remarquer la position singulièrement équivoque de Ferdinand. Qu'auraît-it pu faire? Négocier, se défendre, fuir? Il ne pouvait négocier, n'étant même pas reconnu. Il ne pouvait se défendre sans troupes et sans armes. Il ne pouvait
(1) Leure de Murât i l'Empereur, 9 avril. miDuit. ÂF IV, 1605. (S) Beaubarnaii k Champagny : lettre confidentielle du 15 eeptembre 1808, vol. 076. (ol. 308,
MUKAT LIEUTENANTJdB L'EMPEREUR 166
fuir : Murât ne l'aurait pag permis, le peuple ne l'aurait pas voulu; et quel début pour un jeune prince de tenter une aventure dont les seuls préparatifs, blâmés par lui, venaient d'entraîner la chute de ses parents. S'en remettre avec confiance au tout-puissant Napoléon demeurait la ressource dernière. Et encore fallait-il aller chercher soi-même l'investiture. 11 avait espéré n'eu pas arriver là. Ses ambassades suivirent une gradation éloquente : d'abord ses tamiliers, le duc de Frias, Médina Coeli, Fernan Nunez se rendaient à Paris annoncer son avènementj sans réponse, et par conséquent eu alarme, il tit partir son propre frère don Carlos pour saluer, à la frontière, Napoléon. Sortie de l'arche, la colombe ne revenait point. Ce futalors le pas suprême : de sa personne il se rendra au-devant de son terrible voisin, pour lui faire, en terre espagnole, les honneurs de sa couronne et de son alliance.
11 s'avançait donc, et chaque pas de ses mules le rapprochait d'un but encore indéterminé à ses yeux; les populations, sur son passage, poussaient des acclamations qui lui donnaient sans doute l'impression de la puissance, mais la fragilité de sa position devait lui apparaître en croisant sur les routes de son royaume des patrouilles étrangères. H atteignit Burgos sans nouvelles de Napoléon.
Sa déception de ne pas l'y rencontrer fut extrême. Savaryluî laissa mal le temps de réfléchir sur cet accroc au programme: l'Empereur, disait-il, était proche, on le trouverait sans doute à la première étape. On marcha jusqu'à Vittorîa, personne encore. Savary se détacha pour aller aux nouvelles; à toute bride il courut à Bayonne recevoir les derniers ordres de Napoléon et revint veiller k leur exécution.
Le cercle se resserrait autour de Ferdinand ; la petite ville de Vittoria et ses alentours se garnissaient de troupes. Les fantassins du général Verdier et les cavaliers de Lassalle bou-
)«6 yiSPAONB BT NAPOLftOH
paient une à une les issues ; Murât faisait faire demi-tour «ux cuirassiers cantonnés à Burgosi l'ordre arrivait au maréchal Bcssières d'enlever de vive force le prince des Asturies s'il refusait de quitter l'Espagne. Dans cette atmosphère de trahison et de violence, les yeus s'ouvrirent et la fidélité comprit--, trop tard. Pendant cette semaine d'attente (13 avril au soir, Id avril au matin), les Espagnols venus pour saluer leur nouveau roi l'avaient pressé de se sauver, tandis qu'il en élail temps encore : le duo de Mahon assurait un refuge en Biscaye, il tenait, à Bilbao, pour prendre la mer, un vaisseau tout prêt; d'autres voulaient gagner Saragosse sous la protection des carabiniers aregouais; un vieux serviteur de la monarchie, Urquijo, ancien ministre d'État, conseillait ce coup de tête que l'entourage du prince n'osait accomplir. Un des Espagnols qui à Madrid voulait qu'on courût les chances du voyage, Hervas, le propre heau-frère de Duroc, aujourd'hui les yeux ouverts, insistait pour qu'on n'entrftt pas en France. Louis de Grillon s'offrit pour y aller au nom et A la place du prince; il parlait d'oi^aniser une entrevue dans r ■ Ile des Faisans. ■ Escoïquitz lui ferma la bouche avec la main : h Tout est arrangé, décidé, nous partons pour Bayonne avec toutes les assurances possibles (1). >> Ébranlé, craintif, Ferdinand perdait des moments précieux; Savary arriva (3). 11 remit au prince une lettre ambiguë de l'Empereur et jura sur sa tète qu'un quart d'heure après son entrée à Bayonne, Ferdinand serait reconnu # roi d'Espagne el des Indes ■ ; il prodigua les sourires, les expressions de ■ majesté ■ : il arracha l'ordre du départ vers La frontière. La foule encombrait les rues, elle vil apprtNiher les berlines,
(i) Àrchivel du duc lU Polignac.
{%) Di»* *e« AUmoirei, il avoue n'sToir été troii*«f Panbaand qu'aprè» BToir t prii let précaution! • , c'ett-à-dïre, faii avancer 4 bBiailloDi, 6 eicadroDa, et 0 pitcei d'artillerie; il ajoute pour le juitilier qu'il avait craint de M voir la tielimi fie > Doavallu Vaapret Siciliaunea ■ !
MURAT LIEUTENANT DÉ L'EMPEHEUII lel
se jela aux portières, coupa les IraiU des attelages. Ferdinand l'apaisa en des paroles d'une confiance qu'il n'avait peut-être déjà plus. Profitant de l'accalmie, des pelotons de la garde impériale entourèrent vivement le carrosse de celui qui n'était plus que leur prisonnier, el qui, salué par des cris de fidélité et de colère, s'en allait, maître d'un royaume, chercher aux pieds de l'ennemi de sa race l'investiture d'une prison. On marchait maintenant à grande allure, à peine eut-il la sensation de l'irréparable sur le petit pont de la Bidassoa.
Quant aux » vieux rois », Murât n'eut pas besoin de les pousser au départ, ils ne cessaient de réclamer l'heure de leur mise en route loin d'un pays ingrat qui « leur faisait horreur » . La plupart de leurs anciens serviteurs, comblés de leurs bienfaits, non seulement des domestiques mais des personnes de tous rangs, s'étaient peu à peu éloignés ou avaient refusé de les suivre dans leur retraite (I). A l'Escurial, ils attendaient dans une pénurie dont ils se plaignaient, mais dans une sécurité que leur assurait la division Mouton, soigneuse à leur donner des aubades sous les fenêtres; Murât vint leur rendre visite; Charles IV se jetait dans ses bras. Quand une copie de sa protestation contre l'abdication d'Aranjuez eut été envoyée au Conseil de Castille, et qu'il fut bien avéré que Ferdinand était en France, Mural mitsoos la garde d'Exelmans ces pauvres souverains, et de relais en relais on courut lestement les postes sans s'arrêter. Il leur avait apporté de bonnes assurances sur le sort de Godoy, leur unique préoccupation :
Que le Grand-Duc obtienne de l'Empcreurqu'onnous donne au Roi mon mari, à moi et au prince de la Paix, de quoi vivre ensemble tous trois, dans un endroit bon pour nos santés, tans
I6« L'ESPAGNE ET NAPOLfiUM
commandement ni intrij^ue; nous n'en aurons certainement
pas (1).
Toutefois, la colère patriotique des Espagnols obligeait à des ménagements extrêmes dans la délivrance du prisonnier. Prétendre ouvertement le faire échapper à un jugement, c'est-à-dire à une condamnation, eût déchafaé l'émeute et porté ses gardes à des excès sur sa personne. Napoléon insistait pour qu'on lui envoy&t cet ancien dominateur du royaume, dont les confidences, croyait-il, pouvaient éclairer sa conduite. Murât, mieux placé pour sentir le poids des difficultés, éludait la réalisation trop brusque de la délivrance. A tort, on lui a reproché de l'indifférence et comme de l'ingratitude vis-à-visd'un infortuné qu'il caressait au temps de ses splendeurs; son caractère le portait plutdt à la pitié, et il en éprouva ccriaincmont en face de cette grande catastrophe. Il ne put d'abord rien obtenir; enfin, dans la nuit du 20 avril, sur un ordre signé de don Antonio, le prince de la Paix fut remis aux mains du général Exeimans par le marquis de Castelar, dont le loyalisme se révolta en paroles amères et qui pleurait de rage en laissant aller l'objet de la ruine peutêtre de sa patrie, certainement de l'horreur de ses compatriotes.
Deux versions ont couru sur la détention de l'ancien favori au château de Villaviciosa. Traité avec convenance, servi dans de l'argenterie, selon les uns ; garrotté, les fers aux pieds, sans même être pansé de ses blessures, selon les autres. A la vérité, il fut remis au général Etcclmans ■■ sans linge, sans effets, la barbe longue de six pouces (2). m Murât l'a écrit, un
(1) parmi vingt autres, je cile ce psiugc caractimlique dei lettfea i]uotidiennci de MsHc-Louiic ; M. le comte Murât a publié, d'aprèi lei originaux qu'il posaède, Ici plua curieuaci : Mural lieutenant de l'Empereur en Etpagne, 1808-
(S) Ainai a'eiprime Mural. NapolëoD icnl k Tallejraod : ■ ... 11 a <l< un luoi* cDlrc la vie et la mort, toujoun menacé de périr. Dani cet ioterralle.
témoia oculaire, l'aide de camp Bosctli, le rapjiorte avec d'autres détails sur la scène qui l'imprcssiouna sans lui laisser une grande idée du courage du prince. Ce dernier passa la nuit au camp français dans une petite baraque, caché à tous tes yeux; puis, sous bonne escorte, fut conduit par le colonel Manhès jusqu'à la frontière. 11 arriva à Bayonne peu après Ferdinand, peu avant Charles IV.
Ainsi étaient rassemblés dans tes coulisses tous tes acteurs du drame; Vimpresario impérial allait les faire jouer au gré de ses désirs, mais it croyait baisser la toile sur le dénouement (I); c'était sur te prologue seulement que te rideau tombait. Fascinés par le miroir, Charles IV, Marie-Louise, Ferdinand, Godoy étaient venus s'abattre, d'une aile tremblante, aux pieds de l'oiseleur; tous réunis à Bayonne dans l'attente de la haine, divisés par l'intérêt. Le programme de la félonie fut scrupuleusement suivi : traité en roi. Chartes IV n'endossa une dernière fois ses vêtements de parade que pour les déchirer de ses propres mains.
tV n'a pat change de chemite, et il avait une barbe d« tept pouce g^rmlioa de cei peiita déuîla esl toujoun caraclériitique.
(1) • Celte tragédie e>t au cinquième acte, le dénouement va Nspolëou k Talleyrand, S5 avHI ISOB.