CHAPITRE VI
LES pniNCBS A BAYONNS (Avril 1809)
NspoléoD part pour Uajonae ; ri!cepiîon cnlhouiiaaia qu'il j reçoit (14 avril).
— Il t'installe au chAleau de Marrac. — Arrivte de don Carloi qui le défend de voir Napoléon. — Arrivée du prince d« lilurim (19 avril). — Kruaque viiila de NapoNon. — Diner i Marne, — I.R uiiation de Savory; douloureuM déception ; }'o loy trahido! — La convvnalion de l'Einporcur et du cbanoine Encuïqiiitz.
Démarches «ucceiiivea ei inuliln de MM. de Cevalloi cl do I^rtdor SDprèa de M. de Chaiiipagny, — Entrctîena de Eicoïquitz et de l'abbé de Pradi,
— .irrivée de Codoy. — Arrivée de Joséphine. — Arrivée Jo > Vicuï Itoia • . — Le Iraite-niain. — I.a visite de Napoléon. — ^l» gala de Harrac. — L'Enipereur travaille â réaliier *on plan ; tenir pour nalle l'ubdiralioD de Charles iV. — Itésislance de Ferdinand : sa Ictlrc du 30 avril; réponse de son père (2 niai); nouvelle lettre de Penjinand (3 mai). — Charles IV nomme Mural son lieulenanl en Eipagae (4 mai).
— Traill! du 5 mai : Charles IV cide «a couroone l Napoléon.
Lorsqu'il avait vu les évènemeots se précipiter, Napoléon résolut île se rapprocher de la scène. Sa présence paraissait )ud!spensal>le; elle devait tout rendre facile. Les rapports de Chahannes, de Vaadeul, de Tournon, les dépêches de Beauliarnais, les lettres de Murât lui répétaienl : « Venez » ! Pour exécuter un projet aux contours eacore mal définis, il s'était rien de tel que la main de l'auteur, nul agent ne saurait le remplacer, à sa vue l'équivoque tomberait.
Lia PKINCSS A BAYOHNE lll
L'impatieocB d'agir le tourmentait ; le 3 avril il partit (I). Sur la route, au relais de Tours il reocontra le comte de FernanNuôezqui allaita Paris lui annoncer i> l'avènement de Ferdinand VII» . Ambassade inopportune; l'ambassadeur prestemeot éconduit ne put que remettre à Duroc la lettre de son maître ; l'Empereur courait déjà vers Bordeauii. Il y arriva en coup de vent, la nuit tombée, quand las de l'allcadre depuis l'aurore, fonctionnaires et soldats venaient de rentrer chez eux. Un autre voyageur, arrivant d'Espagne, se présenta : le général Monthyon, messager de Murât. Celui-ci fut aussitôt reçu et interrogé sur les événements d'Aranjuez comme un bon témoin. L'Empereur s'inquiéta peu de l'épée de François 1", mais très fort des lettres interceptées de Charles IV et de son 61s; leurs angoisses le rassuraient, leur hésitation lui donnait du temps. Il l'employa fort bien pendant son séjour d'une semaine à Bordeaux : visitant la ville au milieu des acclamations, passant la revue des troupes, donnant, par cette sage lenteur, le spectacle d'un souverain trop occupé de ses peuples pour songer aux nations voisines. ~ Après cet arrêt, il reprit la marche vers Bayonne, sans apparat, en général qui inspecte ses armées.
Mais là, une entrée solennelle : arcs de triomphe, allées de verdure, illuminations (car il était huit heures du soir), la baie des troupes, le canon tonnant sur les remparts, sur les vaisseaux de la rade, à la citadelle, et les cloches à toute volée, malgré les prescriptions liturgiques du jeudi saint (2). Une foule eadimanchée s'écrasait au passage, enthousiaste de la venue de l'homme extraordinaire que la nature ellemême »e plaisait à accueillir par une délicieuse nuit de prin-
(1) Dant >a berline h 8 chetBUi, a\ec M antres voilur» atirté», 5 piqueun, 4 |uidM, X2 courrier» montée. Le* (rai> de route, rIIcf et retour, ■tteignirent 2il,S43 Inact. — Mieh-Sebcier, let Foumiuturs de l'Empc-
(S) ib ■Trii iwa.
173 L'BSPAGKE ET NAPOLEON
temps atlicdie des brises marioes, sous le dôme des grands arbres et dans le scintillement des étoiles que reBélaieat les eaux du lleuve. Les Bayoanais avaient choisi les plus beaux hommes du pays où l'on admire la taille élancée des Basques, pour former une garde d'honneur au pittoresque costume: béret bleu, jaquette rouge, longues guêtres noires; et l'Empereur accueillit avec bonté cette escorte provinciale, lui qui venait de traverser avec fierté les colonnes profondes de ses vieux grenadiers. Il voulut seulement changer sa demeure, se trouvant mal dans le » Palais du gouvcrnementn où on l'avait logé; et ayant distingué, dans une promenade sur la route de Biarritz, une « bastide » tout proche de la ville, il fit acheter, meubler et décorer ce petit château de Marrac, en quarante-huit heures. Aussi bien il se sentait plus libre en rase campagne et au milieu des jardins; il s'entoura de sa garde installée sous de grands baraquements en bois.
En ville, entre te port et les remparts, sous le canon de la citadelle, il réservait aux princes d'Espagne les logements qu'il quittait et quelques autres grandes maisons disposées dans cette prévision. Il altendaitsesbôttis non sans une certaine fébrilité. Déjà la veille était arrivé l'Infant don Carlos; malgré l'insignifiance de ses dix-neuf ans, ce prince passait pour te plus avisé de la famille royale. Nous avons vu que Tournon lui reconnaissait de la •■ fermeté ■ ; il la mit tout aussitôt et tout entière i éviter une conversation avec l'Empereur, alléguant pour demeurer enfermé la fatigue du voyage. Sans doute un si jeune homme se sentait profondément troublé en face de l'illustre Napoléon, et qu'aurait-il pu répondre à ses discours? Rien qui ne proclamât son infériorité sur ce sol étranger. Il prit peur et se barricada dans sa chambre au grand déplaisir de l'Empereur qui lui envoyait médecins, domestiques et une escorte pour lui faire hon-
Les pbincbs a bayonne 173
neur. Ce petit Infant ne comptait guère, auprès des gens d'importance attendus : Ferdinand, Charles IV, Marie-Louise. On sait comment ils arrivèrent, voici de quelle façon ils furent reçus.
Le 19 avril, sur la route sinueuse d'Espagne, quand la voiture au fond de laquelle il était blotti eut franchi ca les heurtant les bornes du pont de la Bidassoa, le prince des Asturies laissait son cœur flotter entre des pensées contraires : l'agitation même du départ, la rapidité de l'allure, la mobilité des événements, le pas décisif fait hors de son royaume, l'incertiludc de l'heure qui allait suivre, l'imporlance des décisions qu'il venait solliciter et par-dessus tout l'émotion du premier contact avec le géant dominateur de l'Europe, entretenaient naturellement chez le prince inexpérimenté, taciturne et songeur, une vague angoisse.
Tout objet à ses yeux prend une teinte funèbre. Des deux côtés, les gorges de la montagne donnaient à sa poitrine haletante l'impression matérielle d'un couloir qui se resserre et d'un chemin sans issue; la poussière de l'escorte lui voilait le ciel; son oreille n'entendait par les portières que le cliquetis des fourreaux battant sur le flanc des chevaux les éperons des gendarmes. — La berline routait : elle débouche au milieu des cabanes de Behobie, gravit la vallée, monte à In Croix des Bouquets sans s'arrêter au paysage grandiose; voici Urrugnc, des maisons grises, une rue déserte; Saint- Jean-de-Luz, aucun of6cier de l'Empereur, mauvais présage ; que croire? Le fouet des postillons enlève les mules. Napoléon va être là, tout à l'heure; comment l'aborder? Que lui répondre? Dans un détour du chemin on aperçoit là-bas le clocher de Bayonne; on entend des salves d'artillerie; c'est donc une réception royale? L'Infant se redresse. Voici les remparts, tout s'arrête; à la grille de la porte, sur le gazon de la contrescarpe, un groupe doré s'avance : le prince de Neu-
Ili L'BSPASMe ET NAfOLÉON
chatel, le duc de frîoul, le comte d'Angosse, au oom de l'Empereur, saluent Ferdinand de Bourbon. Il respire plus librement, saute à terre et d'un geste tout A fait agréable présente sa suite : Pierre de Cevallos, le duc de San Carlos, les marquis de Musquiz, de Guadalcazar, de Feria, d'Ayerbe et surtout don Juan Escotquitz, le oonBdent, le conseiller, l'ami, celui qui saura prendre la parule.
Le sourire s'eFFace un peu en s'arrètant devant la demeure qui l'attend ; une maison étroite aux fenêtres basses, par où l'œil pénètre de la rue (I). C'est l'ancienne résidence des intendants; Junot, Murât y ont logé; l'aspect n'en est pas moins médiocre, écrasé par le voisinage des ragrailles du Château Vieux. Mais il s'agit de bien autre chose : dans le remous des voitures, des paquets qu'on descend, le brouhaha de ces gens qui débarquent, une forte agitation se produit : « Vivo l'Ëmpereurl Vive l'Empereur! ■ — Eh! oui, c'est Napoléon en personne. Tout proche de I&, sur l'esplanade, il faisait manœuvrer quelques bataillons et du haut des glacis il avait pu voir, il avait vu l'arrivée du prince. Affectant une parfaite indifférence, il ordonna de continuer l'exercice, puis, au petit pas, il franchit à cheval la porte des fortifications, aVec un aide de camp, suivi de trois gendarmes et déboucha A l'improviste devant l'hôtel Dubrocq, au milieu des bagages et des curieux. Ferdinand s'avança avec un sincère empressement et par contenance se jeta A son cou pour l'embrasser. Peut-être surpris. Napoléon, le chapeau à la main, retournait la tète avec sang-froid, présentant la joue droite et la joue gauche. Mais les deux princes parlant peu aisément l'un l'espagnol, l'autre le français, l'embarras (ut réciproque et le silence général. Ferdinand, usant des gestes, prit la main pendante de Napoléon; ils
(t) Ceue • MaiBOD Dubrocq • itait tituée • pUce d'Armes •, aujaurd'hni ( nie Thian > ,
LES PRINCES A BIYONNB 17B
montèrtnt dans un salon, échangèrent quelques mots de banalité; ud mouvement d'adieu se manifesta; ils se levèrent et se séparèrent. L'Empereur retourna continuer les manœuvres Bur les glacis.
Ferdinand et sa suite ne savaient eoooFe que penser lorsque le grand maréchal vint les convier A dîner, pour le soir même, à la table de l'Empereur. Une voiture de la Cour IcaaUeDdall, men^e par un jockey coiffé d'immenses pana* ches tricolores. Le repas fut plus correct que joyeux; un des convives M. de Bausset, chambellan de Joséphine, remarqua B l'adresse avec laquelle l'Empereur évita de donner à Ferdinand soit le titre d« MajesLé, soit celui d'Altesse. Il s'en dédommagea par une politesse plus recherchée et plus gracieuse qu'à son ordinaire, politesse qu'il étendit à ceux qui accompagnaient le prince * (I). A.moureux des détails, sur' tout quand les nuances présentent une signification grave. Napoléon avait scrupuleusement suivi le scénario qu'il s'était tracé : au prince étranger il avait par courtoisie offert un gila et sa propre table, il était venu le recevoir au bas du perron de Marrao par un premier devoir d'hospitalité; au départ il ne l'accompagna pas plus loin qu'à la porte du salon, conservant la préséance d'une Majesté sur un fils du roi- — Hainlenant i) va lui faire porter par un subordonné l'expression do ses volontés : ce n'est plus le monarque voisin qui parle ô son hôte, mais le souverain tout^puissanl qui dicte ses lois.
Ferdinand et Carlos venaient de regagner leur demeure de Bayonoe déjà très anxieux sans oser, pour de simples Formalités d'étiquette, s'avouer l'amère déception, — lorsque, sur leurs pas, Savary se fit annoncer. Il ne pouvait être que le bienvenu : depuis Madrid il demeurait le truchement des cammunicalions impériales et toujours présenlait les afbires
{I) Mémoires antedotiifues tur VinlMeuT du pmlaii,... de 180Ô à 1814,
176 L'BSPACNE ET NAPOLÉON
SOUS le plus favorable jour; à tout hasard, il avait bien donné à entendre que la première réception serait peut-être un peu froide, parce que l'Empereur était a l'ainé en àgel i (I) Hier, avant de quitter Vittoria où il se feïsalt très pressant, il avait dit, et ses paroles résonnaient encore aux oreilles du prince : ' Je me laisserai couper la télé si un quart d'heure après l'arrivée de Voire Majesté à Bayonne, l'Empereur ne TOUS pas a reconnu pour roi d'Espagne. Il commencera peutêtre par vous donner le titre à'Àltesse, mais bientôt après il TOUS traitera de Majesté; et dans trois jours, tout sera fini. » Comment ne pas croire un homme qui saTaît tant de choses et qui, pour appuyer ses dires, mettait sa tête en cause et en ieu? — En effet, Napoléon aTait • commencé • par user du terme d'Altesse, il s'en était tenu là; Ferdinand en avait clé attristé; mais sans doute Savary venait tout réparer et accomplir la seconde partie du programme. Qu'il entre donc, ce porteur des bonnes nouvelles. Il présentait un front d'airain et dans ses yeux un air de satisfaction tranquille : il exécutait un ordre de son maître ; son seul souci était de le ponctuellement accomplir; délicate pour un autre, la mission devenait aisée & ce bon serTiteur impassible. Bientôt, trop tôt il a parlé : l'Empereur ne connaît d'autre roi d'Espagne que son allié Charles IV; à se» yeux, Ferdinand est et demeure le R prince des Asturies •• , — et s'il veut renoncer à ses droits A la couronne, le royaume d'Étrurie lui est donné sur l'heure. Sit pro ratione volutuas.
C'est la foudre qui éclate aux pieds de Ferdinand. La stupeur plus encore que la colère le rend tout d'abord muet; et quand il balbutie quelques paroles de protestation indignée, le messager disparaît, btcc une réTércnce cérémonieuse, sans écouter l'expression de son refus.
(1) Duc DB RoTioo, Mémoiret, t. III, p. 301.
LBS PRIHCBS A BaTOHNE m
Un témoin oculaire nous dira la fia de celte journée du 19 avril si rapide et gi mouvementée :
Vers les neuf heures du soir j'entendis une sorte de tumulte. Je me dirigeai vers le palais de Ferdinand devant lequel stationnaient environ deux cents personnes, parmi lesquelles on pouvait remar> quer les capitaines des navires espagnols qui étaient dans la rade. J'aperçus le roi Ferdinand et son frère sur le balcon situé audessus de la porte d'entrée; le premier tenait à la main gauche un mouchoir blanc qu'il agitait, en criant à plusieurs reprises : Yo toy trahido! u Je suis trahi! " — Aussitôt une voix s'éleva d'un groupe des Espagnols, pour s'écrier : Enteveremot a todot y toi heremos evadar, si quieren. >• Nous vous arracherons à tous et vous ferons évader, si vous voulez. » — Ce cri fut répété très longtemps. Le fait était possible en ce moment où il n'y avait aucune garde. Mais Napoléon en fut instruit sur-le-champ, et il arriva aussitât un officier français qui fit sortir les princes du balcon et ferma les portes vitrées. Au même instant, des deux extrémités de la rue place d'Armes une trentaine d'individus en capote s'engagèrent au plus épais de la foule. J'en reconnus plusieurs qui étaient des gendarmes déguisés, et l'un d'eux m'assura qu'ils avaient l'ordre d'entourer la maison et d'arrêter tous ceux qui voudraient en sortir (1).
Ferdinand, Carlos, leur entourage passaient par les sentiroents les plus violents; au milieu de la nuit, au bruit des Toix, l'horreur de leur position s'accentuait encore; la fureur d'être dupés, la sensation de la menace leur faisaient redouter une catastrophe. Maintenant, chacun se reprochait, reprochait aux autres sa confiance; tous regrettaient leur démarche; les mots se croisaient rapides, tumultueux, sans suite et sang issue. Le premier cri : o Je suis trahit ■ poussé par le prince demeurait impulsif, mais ne pouvait trouver d'écho; une résolution vigoureuse eût été d'un succès bien problématique. Aussitôt née, l'occasion se trouvait perdue. Le
(l) Souvenirt inédiu dr /«iorrfe, cité* par Ddcbukr, Nepolèen à Bayonne, p. 71.
nu L'ESPAGNE ET MAPOLÉON
cercle de fer renaît de se refermer sans bruit; des cris et des pleurs ne l'ouvriraient pas. Dans le tumulte des conseils et des plaintes, la parole du plus avisé manquait : le chanoine Escoïquilz, i la surprise et à l'espérance de Ferdinand, avait été par l'Empereur retenu à Marrac. — Enfin, il rentra, pAle, défait, presque tremblant : son long entretien venait de confirmer, d'accentuer les déceptions dont Savary avait été l'interprète.
Elle est historique, cette conversation du chanoine et de l'Empereur. Faites la part de l'emphase chez celui qui l'a reproduite {I), et vous voyez briller une des rares lumières éclairant ce mystère d'iniquité. Volontiers, Napoléon disait tond sur les conseillers des princes plus que sur les princes eux-mêmes. Peut-être la majesté de la naissance l'impressioonait-elle malgré lui? Des subalternes comme interlocuteurs, il aimait cela : pour Charles IV Oodoy ou même Isquierdo, pour Ferdinand Escoïqultz; influencés, ils feront agir leurs maîtres dans le sens dé>iré. Il conduisit donc le chanoine de Tolède en son cabinet et, sans préambule, avec de la brusquerie, de la franchise et de l'audace, déchira les
(1) Avec cette erreur, toutefois, qu'il donne k ['eotralien la Aau du iO nui j or, Ici prince* quitt^ranl tout BajonDc le 13 mai; il veut dire «an* doute tO avril j et encore faut-il rectifier pour lire : 19 avril. — Le litre mime de la publicalion ofFre une ligniticatioa :
Expoiition lincére Jet raiiom tt dti meti/i fui engagèrent S. M, C. te roi Ferdinand VII à faire le voyage de Bayoniie en 1808; dam laquelle on voit la candeur et la loyauté aux priîet auee la perfidie et la mauoaiie foi, et let tramei ourdiet par Napoléon pour attirer la Roi dam le piège qu'il lui avait préparé; luivie dti piècet juttificativet et dei entretient trè* curieux qui eurent lieu à Baronne entre Napoléon et l'auteur, et itautrt» détail» intereuanti et non puiUét jutqu'k prêtent tur cette malheureuêe et mémorable affaire ; adreiiée, en etpagnol, au public d'Eipagne et de l'Europe par Son Excellence don Jdik EacoÏQniTZ ancien gouverneur de S. M. C, le rat Ferdinand Vil, ion rxtnteiller d'État, chevalier i/rand croix de l'ordre de Charlei III, archidiacre d'Alcarat, chanoine de Tolède, traduite en françaii, augmentée de notet et luivie d'une lettre du traducteur à l'auteur, par don J. H. de Carnaro. — Toulouie, IBlï,
LES PRINCES A BAYONAB
TOÎleB, pour l'étourdir, l'éblouir et le façoaner. Il parle : — Charles IV a imploré sa proleclîon, il ne peut ta lui refuser. L'abdication d'Aranjuez a été violentée, partant nulle. Au reste les intérêts de la France exigent sur le trône d'Espagne d'autres souverains que les Bourbons. C'est aussi l'intérêt de la nation espagnole justement irritée contre le favori et la Reine; une alliance avec l'empire français lui assurera tranquillité et force. Par compensation, au prince des Asturies l'Empereur offre Florence et la couronne d'Étrurïe.
Telle est la vanité humaine que le premier mouvement d'Escoïquitz ne fui ni la surprise ni l'indignation, mais il se montra * extrêmement flatté ■ (c'est aussi la première phrase de son récit) d'être l'interlocuteur de Napoléon et de traiter pareilles matières « devant un monarque doué d'un génie supérieur ■. Se ressaisissant, il manifesta sa stupeur, il rappela, chose facile, les complaisances de sa patrie pour son puissant voisin, les espérances encouragées chez Ferdinand d'une alliance familiale avec la maison de l'Empereur, les promesses de sécurité prodiguées pour le conduire jusqu'en France, sa confiance en la parole impériale. Il reprit le procès de l'Escurial et te soulèvement d'Aranjuez, démontra la sincérité de l'abdication de Charles IV.
Napoléon répondît par la protestation des ■ Vieux Rois* et étala une érudition historique assez oiseuse sur les renonciations de Charles-Quint et de Philippe V. Puis, coupant court, et revenant d'un trait au xujel, il déclara sans ambage que ■a puissance servait sa volonté. Avec celte familiarité méprisante qu'il affectait et éprouvait réellement pour l'humanité, secouant l'oreille d'Escoïquitz stupéfait ; ■ Chanoine, chanoine, les intérêts de ma maison et de mon empire exigent que les Bourbons ne régnent plus en Espagne. > Son entretien continua, le scandant d'un rire alourdi, auquel dut faire écbo le rire plus forcé encore d'Escoïquitz. Le conseiller de
110 L'BSPAGNB BT HAPOLÉON
Ferdinand, avec des flatteries intéressées, revenait sans cesse sur la confiance de son maître en ta loyauté de Napoléon : un mariage lui paraissait la meilleure garantie de l'accord.
— Vous me faites là des contes, chanoine.
— L'Europe, les yeux fiiés sur Bayon ne, attend avec impatience le résultat du voyage du roi Ferdinand. Si Votre Majesté ne consulte que son cœur maf^nanime, nul doute que l'Europe ne lui rende une justice éclatante. Quant à ta nation espagnole, elle ne saura comment exprimer sa i-econnaissance. . . Si au contraire V. M. tient toujours au changement de dynastie, vous aurez Iburni à l'Anjfleterre des armes nouvelles pour éterniser les efforts de toutes les puissances pour faire la guerre à votre empire. Les Espagnols voueront à V. M. une haine implacable et plusieurs siècles s'écouleront avant qu'elle soit éteinte.
— L'empereur de Russie, à qui je communiquai à Tilsitt mes projets sur l'Espagne, les approuva et me donna sa parole de ne pas s'y opposer. Les autres puissances se garderont bien de remuer, La résistance des Espagnols ne sera jamais bien redoutable. Les pays où il y a beaucoup de moines sont faciles à subjuguer : j"ea ai l'expérience... J'en viendrai toujours à bout en sacrifiant deux cent mille hommes, et la conquête de l'Espagne ne me co&tera jamais autant... Vous persistez à porter les choses au pis; je réfléchirai encore et demain je vous communiquerai ce que j'aurai irrévocablement décidé.
Tel nous est parvenu le récit prolixe et oratoire d'un entretien où Juan Escoïquitz mit plus tard sa gloire, bien qu'il en soit sorti consterné pour sa patrie menacée, pour son prince trahi, pour sa propre perspicacité déçue. Jamais homme qui s'est cru de l'importance n'a été contraint d'avouer plus d'insuccès.
Le premier mouvement : celui de la résistance, fut unanime, il n'était pas soutenable; restait l'adresse, la ruse ; et comme la colère était grande, on pensa que tous les moyens seraient bons pour sortir du guêpier. Il fut convenu que don Pedro de Gcvallos se rendrait chez M. de Champagny afin
LES PRINCES A UlYONNE llll
de disculer pied à pied avec » son collègue • . Alors chacun se relira, le jour venait et la fatigue écrasait ces cœurs ea alarme. Tel fut, sur le sol de France, la première nuit du petit-fils de Louis XIV, pour qui il n'y • avait plus de Pyréâées ■ .
Le lendemain, Gevallos te rendit donc auprès de Cbainpagny; ses protestations furent vaines; l'indigoalioa de son esprit dépassa en vivacité les formules diplomatiques, le ministre français se récria et les mots pénibles s'échangèrent. — On dit que Napoléon attiré au bruit (dans cette maison de Marrac l'exiguïté des pièces condamnait à de délicats voisinages], serait survenu pour menacer Gevallos, lui jeter à la ligure l'épithète de •> traître*, lui reprochant d'avoir abandonné Charles IV pour servir un fils << usurpateur >■. — Gevallos ainsi écarté, Ferdinand demanda à Labrador de protester à son tour : il revenait toujours en droit sur la légitimité de ses prétentions à la couronne, en fait sur les procédés de tromperie qui l'avaient conduit h Bayonne, — L'Empereur appelant de nouveau EscoïquiU donna à ses exigences une forme plus comminatoire. Puis il lui vint en tête d'aboucher avec ce chanoine un autre homme d'église (1) dont l'esprit d'intrigue pensa un moment jouer le i cardinal de Relz ■ , — l'abbé de Pradt, taumonùr du Dieu Mars, qu'il avait créé
(1) ■ Il tinit (orl gtiemenl en diiant qu'oDlre geoi du même habit, nom aurioni rooioi de peioe à doui eoteodre. Napoléon ■ppclait preique loujoun M. Etcolqaiti le pelil Xlmenèi. • — Db Pudx, Mémoire! hitiari^ea tur 1» Révolution d'Eipagne. Ce livre, écnl en 1816, i]u'il Tiut lire «tcg une cer> taine réiem, renferme dei détail* * éridiqnei lou* la plume d'un homme qui ■avail beaucoup de cboMi.
Igl L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
évéque de Poitiers et emmené avec lui, en traversant sa ville épiscopate. Il ne s'agissait pas de modifier la résolution de Napoléon ; il espérait seulemenl tirer quelque éclaircissement de ces conciliabules. «Eh bien, que disent-ils?* demandait-il à l'abbé de Pradt. — ■ Sire, que vous les avez escamotés, o Et l'Empereur de rire.
La présence de Godoy lui permettrait peut-être, en excitant des sentiments de jalousie, de tourner la résisUnce opiniâtre du prince des Asturiet. Il prit donc plaisir à bien accueillir, avec une curiosité narquoise, ce favori fameux. Savary l'avait installé dans une petite maison sur la route de Biarritz; il l'amena & Taudience de Marrac. — La déception fut immédiate; la conversation montra promptemeot qu'on n'avait en face de soi qu'un allié ou un adversaire également médiocres; et la pensée se confirma de ramasser une couronne que des mains si faibles ou déjà enchaînées ne soutenaient plus.
Pour un jour, l'Empereur remit au lendemain les affaires, afin de recevoir l'Impératrice qui arrivait de Bordeaux; sa présence d'ailleurs ne serait pas indifférente au bien joué de la partie et ce n'était pas du temps perdu que d'avoir autour de soi une Cour brillante. Toute la garnison hit sous les armes; les déploiements de cavalerie, les musiques, les fanfares, le canon, les lampions mettaient la ville en liesse. Joséphine s'en alla droit à Marrac où les présentations, les réceptions, les galas commencèrent. £n même temps que l'évéque, le préfet, les autorités muDicipales, confondus dans cette foule bigarrée et prosternée, les Infants vinrent saluer la souveraine. Tout marquait pour eux une place inférieure ; la présence de leurs parents allait la rendre plus subalterne encore.
Napoléon les souhaitait maintenant ces • Vieux Bois ■ et prdonnait à dessein, poursoulîgner le contraste, la pompe de leur réception :
Les troupes sous les armes depuis la porte de^la ville jusqu'au
LES PHINCES A BAIONHB 18S
ogenient du Roi. Le commandant de la place, toutes les autorités civiles recevront Cliarles IV. La citadelle et les bâtiments en rade tireront soixante coups de canon. A la porte du palais, le (jrand maréchal souhaitera la bienvenue. Le général Reille fera fonction du gouverneur du palais; un chambellan sera de servies auprès du Roi, un autre auprès de la Reine; H. d'Oudenarde, écuyer de l'Empereur, aura soin du service des voilures. Toutes les dépenses seront aux frais de la cassette impériale; la table sera fournie par les cuisines de l'Empereur. Le gouverneur du palais prendra tous les jours les ordres du Roi pour les consignes. Il Y KUi^ un piquet de cavalerie et de gardes d'honneur. On mettra à la porte deux cuirassiers à cheval (I).
Tout fut conforme à cette minutieuse étiquette. La bonhomie de Charles IV troubla un peu cet apparat : en descendant de carrosse dans la cour du palais, il criait haut et partait & chacun; on eut dit un hobereau reulranl de voyage et retrouvant ses métayers. Les Espagnols se présentèrent pour le » baise<{Dain<i ; les plus compromis dans la révolte d'Aranjuez furent les plus empresses. La satisfoctiondu Roi s'accentuait, elle s'assombrit en voyant ses Gis, et s'il eut pour le second un Buenos dias, assez sec, il arrêta l'alué qui faisait un mouvement pour le suivre dans ses appartements, par une parole violente : * C'est trop fort! N'as-tu pas assez outragé mes cheveux btanC8?t — Ferdinand demeura confondu, sans réponse, les yeux baissés, et se retira avec ses familiers qui partageaient sa gène et son émoi.
Napoléon se présenla à son tour. Ce fut pour Charles IV et Marie-Louise l'occasionde redire leurachagrins, leurs alarmes. ■ Votre Majesté ne sait pas, soupirail le débile monarque, ce que c'est que d'avoir à se plaindre d'un 61s 1 ■ — Quand l'Empereur, songeur, rentra à Marrac, son opinion était foite sur tous ces Bourbons qu'il voyait pour la première fois \ il se
(1) N*pol«on à DnnM, M STril 1808.
tM L'ESPAGNE BT NAPOLÉON
sentait délivré d'un profond souci : aucun d'eui ne pouvait peser lourd dans sa balance : Charles IV est • un brave homme, l'air d'un patriarche franc et bon o. Marie-Louise a a son cœur et son histoire sur sa physionomie, cela passe tout ce qu'il est possible d'imaginer ■ . — Ferdinand est très bâte, très méchant, très ennemi de la France ; ■ vous sentez qu'avec mon habitude de manier les hommes, son expérience de vingt-quatre ans n'a pu m'en imposer. « — Godoy • commenceà reprendre ses sens; il a l'aird'untaureau, avec quelque chose de Daru ■ (1).
Monter dans la calèche aux livrées impériales envoyée par Napoléon, fut pour le vieux monarque une chose grave; ce n'était plus l'antique carrosse doré et Charles IV hésita positivement à se hausser sur un marchepied qu'il estimait dangereux (2). Comme il gravissait avec difficulté l'escalier de Marrac au bas duquel l'Empereur était venu le recevoir. ■ Appuyez-vous sur mon bras, je suis fort, ■ dit Napoléon (3). Une foule empressée avait salué sur la route les souverains et témoignait par des vivats une sympathie qui n'allait pas, en face de leur décadence, sans quelque teinte de mélancolie; les acclamations redoublèrent lorsque Charles IV parut sur le perron du ch&teau; il s'arrêta et répondit avec une aisance vraiment noble qui sentait son prince. — A l'entrée des appartements, Napoléon pressait le pas, il s'en aperçut : • Votre Majesté, dit>il à la Reine (il lui offrait la main), trouve peut-être que je vais un peu vite? — Mais, Sire, c'est assez votre habitude, • répondit Marie-Louise. Au moment de s'asseoir à table, Charles IV constata l'absence du prince de la Paix dont la place était marquée au couvert du grand maréchal. > Et Manuel, dit-il alarmé, où est Manuel?*
(1) L'Empereur k Tatleyrud, 1" mai tBOS. (8) M^moirti rfe Comtant.
(3) Mtmoirti dr Menntvat.
LES PRINCES A BAYOMNE 1«6
L'Empereur eut un sourire et fil approcher le favori (1). Ce festin, dont le récit fit le tour de l'Europe, excita l'humour des caricaturistes anglais. Une estampe de Roulandon porte le titre de Billingsgate (nom du ■ marché aui poissons • de Londres), c'est-à-dire le ■ Langage de la Halle à Bayonne ou le Dioer impérial. « La reine d'Espagne, levée, rouge de colère et de vin, crie au prince des Asturies : ■ Je vais vous le dire ea face et devant mon cher ami Boney : vous n'êtes pas le (ils du Roi!... Ainsi voos n'avez qu'ô vous taire. ■ — Et Ferdinand : a Madame, je connais vos tours etceux du prince de la Paix, d — Charles IV, l'œil désolé : « Je voudrais bien qu'on laissftt un pauvre roi jouer tranquillement du violon. « — Napoléon assis au haut bout : <■ Si vous continuez à mener pareil vacarme à ma table, je vous envoie tous au corps de garde I •
Pour outrée qu'elle paraisse et qu'elle soit, celle ■ charge « brutale demcuraitsymbolique; en langage de taverne elle traduisait des réalités, et l'Empereur travaillait avec fébrilité à réaliser un plan qui, le I" mai, n'était [las encore « entièrement conçu • . Le fait de reconnaître Charles IV comme roi lui était prétexte à tout arbitraire, à toute fantaisie; ainsi il refusait, les tenant pour •■ disqualifiés » , d'admettre Cevallos d'abord. Labrador ensuite, à des pourparlers avec M. de Champagny. Aux portes de Bayonne il disait arrêter les courriers partant pour l'Espagne et saisir les lettres de Ferdinand, considéré comme « simple particulier*. Les plaintes nouvelles que ce prince laissait échapper et les colères qu'il manifestait au sujet d'un guet-apens dont il demeurait la très maladroite victime, servaient à le perdre sans retour. A la frontière, les correspondances de ses partisans étaient également intérêt) Db BiDitBT, Atémoire$. — L« oontemporaini ont rapporti tvee aboDlUoce ce> ditsiU; •! quelque ioeiactilude y iTsil place, le tOD de ce> aoeodoie* indiquerait encore l'ûnpreinoD produite et l'ttat de l'opinioD publique.
IH L-£SPAGNE ET NAPOtËON
ceplées, suivant une méthode établie qui ne respeclail pas les dépêches diplomatiques. Beauharnaie s'était irnté des soustractions indiscrètes dont il était victime de la part des agents du prince de la Hais. C'est à la suite de semblahles procédés, employés par l'Empereur, exécutés par Lavalette, que nos archives des Affaires étrangères possèdent les rapports du chef de la légation de Prusse it la cour d'Espagne (l).
Chacun des iatermédiaires politiques ainsi écarté sous un prétexte ou sous un autre, Napi>léOQ marchait A son but, droit et vite; vite surtout, car il s'était prescrit un délai fort court : •> Il est nécessaire, écrivait-il le 30 avril à Murât, que dans ces deux jours je débrouille cesafbires» (2). A la vérité, il les débrouilla, et pour la seconde fois le nœud gordien fut tranché par l'épée. — Charles IV, comblé d'honneurs d'autant plus appréciés qu'ils lui étaient prodigués par le plus grand prince du monde, après des jours d'angoisses et des procédés méprisants intligés par ses propres sujets, Charles IV ne comptait plus. Ferdinand ne compterait pas longtemps; toutefois il manifestait une résistance inattendue. Sa suite ; CevalloB, Labrador, l'infantado, Ayerbe, pensa qu'il n'avait pas le droit de renoncer à ses droits ; seul le duc de Prias, craignant pîs, penchait à accepter le troc ridicule du trdne
(1) • Il ni DiceMBire A'arrèttr à la potte touUt ht lettre» det minittrtt êtraagtn qui réiideni à Madrid. Il faut le* retenir une quinieÎDe de joun; o> lea Itiuera paiier ■prèi ce délai.
• \jt déchiffre ment du dépéchei du tieur Henry, chargé dea affaire* de Pmiae k Madrid, lerBil trèi ««tentiel dan* lei circonitancei acluellea.
• Il e*t DéceMaire Buiii du relarder toute* le* lettre* venant d'B*pagne et adreiaée* k la dÎTiiion eipagnole qui e*l loui le* ordre* du prince de Ponte- Corro. Prenei de* meiurea pour celaj voui ine (cm conaaiire ce que toui •urei fait. Il hut apporter une vingtaine de jour* de relard dan* le pa**age de ce* letU-ei, et le* faire viiiter attentivement pour en 6ter toute* celle* d'un mauTaii eiprit. • — L'Empereur à H. de LaviletU, Saint-dond, XO mar* 1808.
(S) Lettre dod publiée dan* la Correipondane». Aecoeil LscBiTfti, t. I.