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LE DEUX MAI

Ce diplomate de la vieille école, mêlé à toutes les négociations du remaniemeat de l'Alleinagne, ayant montré son talent à Berlin lors des graves difficultés de 1806, possédait du tact, de la politesse et faisait profession d'une admiration sans réserve aux volontés impénales. La douceur de ses manières se manifestait dans la discrétioD de ses discours, plus encore dans la souplesse de sa plume. Ses dépêches fréquentes, parfois quotidiennes, abondantes, toutes en nuances, offrent dans le style classique, un modèle de la diplomatie de bon ton. Murât d'abord fut enchanté de ce très courtois compagnon : ■ C'est un homme de beaucoup de sens, disait-il, il a absolument la même opinion que moi. ■

Très surpris par son rappel, M. de Beauharnais, qu'une implacable disgrdce attendait en France, avait laissé l'ambassade A un subalterne, Bellocq, qui le lendemain lui écrivait : ■ Mon rhume continue, je ne suis pas trop bien portant, je tâcherai cependantde ne pas succomber pendant l'absence de Votre Excellence en me ménageant tant qu'il sera possible. ■ Cela promettait de l'activité! — Mural en déployait davantage dans sa correspondance toujours optimiste : ■ Votre Majesté peut s'en rapporter à moi, il n'arrivera rien à Madrid. >• (là avril.) — « Nous continuons à jouir de la plus grande tranquillité. ■ (14 avril.) — ■ Toutes les affaires d'Espagne sont terminées. » (I" mai.) Avec la fatuité d'un bcllAtre, il mande qu'A la parade, « les grandes dames semblent le provoquer avec les plus beaux yeux du monde ■ .

Ourlei-Halbiiriii de La Foretl (175ft>]8M). Con>ul l New-Vork (1783). EoTOfd au congrèi do Lunâville (IBW) ei i la Diète de [laliibooDc (IHOX). Miniitre pUnipolentiaire en Bavière (1801). .^mbaMadeur k Berlin (1803). Conieiller d'État (ISOT). Comte de l'Empire (1808). Ambsiiadeur k Madrid (1808-1813). Mioiitre dei a^irei étrangère! (1814). Pair de France (1819). Mioistre d'Etat (1814), — GeoFFaoT de GuRimiDan, Notict tur h comte de La Foreit, lue k l'Académie dea ScieQcei moralei et politiifuet le M décembre 1904.

IM L'ESPAGNB ET «AP0l£0N

Napoléon s'împaliente. Toujours certain d'aroir en Murât un sous-ordre docile, il ne manque pas de se plaindre cependant de ses lenteurs, de tancer vertement ses balourdises, de mettre en garde sa naïreté.

A tout prendre, le lieutenant de l'Empereur, entouré de ses baïonnettes, pesait d'un poids victorieux sur le Conseil espagnol. Ënvain,tiildeLemos,0'Farrill, manifestaient leurs craintes d'un soulèvement; le marquis de Caballero paraissait s'accoutumer à la pensée d'un changement dynastique si l'Espagne en devait recevoir des réformes; le vieux Sébastien Pinuela, dans sa probité et sa douleur, ne pouvait que rappeler les traditions violées; don Antonio écoutait sans rien dire, probablement aussi sans rien comprendre. La position de Ferdinand en France paralysait toute résistance; que serait-il advenu de lui si la Junte avait paru s'élever contre les volontés de Mural? Les moyens dilatoires se brisèrent entre ses mains le jour où les princes furent réunis à fiayonne.

Le bon moment paraissait donc venu : Murât produisit la pièce où Charles iV protestait contre son abdication. Il obtînt cet expédient que, sans préjuger la solution qui allait ntervenîr entre le père et le tîls, le Conseil gouvernerait ■ au nom du roi d'Espagne n , sans spécifier si c'était Charles IV ou Ferdinand VII. Telle éuit la force de ces politiques : Murât manifesta son contentement d'avoir établi ce compromis, et la Junte s'estima très aise d'avoir sauvegardé l'étiquette.

Mais le public ne se paya pas d'enfantins subterfuges. Quand il fallut faire publier cette contre-abdication, on ne trouva pas dans Madrid un seul imprimeur consentant à donner ses presses. Le grand-duc de Berg n'osa passer outre; il demanda à l'Empereur de lui envoyer, de Bayonne, une équipe de compositeurs! Une nouvelle démarche amena une

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émeute; an officier français, M. de Fumel, alla porter le texte à l'imprimeur Eusebio Alvarez, qui refusa soa concours. La foule se massait devant la maison, le commandant Rosetti, le prince de HohenzoUern, aides de camp de Mural, furent menacés du poignard, et leur sang-froid seul les sauva d'un peuple irrité et furieux. Par malheur l'éveil se trouvait donné, alimentant la fermentation des esprits.

Un commun sentiment d'angoisse étreignait les cœurs : gentilshommes, gens d'église, magistrats s'entendaient à voix basse; le frisson du patriotisme secouait les capas; les rixes avec nos soldats devenaient fréquentes; à la nuit, on jouait facilement du couteau ; dans te faubourg de Carabanclie), un officier trop exigeant était frappé par un prêtre, et l'assassin, considéré comme un vengeur, trouvait vingt complices pour assurer sa fuite. Aux » envahisseurs » , au milieu des rues, hommes et femmes disaient des injures, lançaient des brocards, dans l'impunité des moqueries proférées en une langue que les « franchutes » ne comprenaient pas. Couplets accompagnés de guitare, chansons rythmées par les castagnettes se reprenaient sur les promenades, dans les carrefours. La populace criait contre ces borachos de gavachos; les boutiquiers faisaient des jeux de mots faciles sur Bona ou Malaparte u el Corso » ; on appelait le grand-duc de Bcrg, la « grande tige de choux », Gran trancha de berzas (I). El à leurs amoureux qui regardaient tranquillement les parades des cavaliers de Murât, les manolas à l'œil irrité jetaient ce reproche : ■ Les Français s'empareront de vous avant que vous ne vous en soyez aperçus... (2). n

L'ignorance des usages du voisin est souvent le seul motif de la raillerie du peuple ; les mœurs françaises étaient prises à partie par ceux qui les travestissaient en mal. Murât affectait

(t) Mbmhibro HoHiBOR, Mtmoriai de un tttenton, t. I, p. 34. (2) Lettre de Murat, 18 »rit.

de Tassiduité le dimanche à la messe et ordonoait que nos troupes vioggeut évoluer dans les églises; dés qu'entraient les pelotons, les fidèles sortaient en foute; cette afFecta- Uon 4uit irritante, et comme la discipline voulait que nos hommes, en tenue de service, gardassent leurs bonnets à poil, on criaitau scandale, au sacrilège, chez une nation où l'armée est toujours tête nue aux offices comme aux processions.

Le départ de Ferdinand avait été accueilli avec tristesse, sa marche sur Burgos avec dépit, son séjour à Vittoria avec inquiétude; quand il eut dépassé la Bidassoa, un cri s'éleva contre ses conseillers : ils avaient terni l'honneur de la couronne par celte condescendance impie et compromis la sûreté même du souverain. Leur confiance n'était-elle pas de la trahison, tout au moins elle devenait de la sottise. Ils n'avaient donc rien compris, rien deviné, rien tu? Le duc de l'Infantado fut le plus maltrailé; on le chansonna à son tour dans un refrain qui fut sur toutes les lèvres : » Béte le jour, héte la nuit, je m'en vais en voilure... <i

Alarmé par l'ahsence de Ferdinand, craignant le démembrement de la monarchie, la perte des colonies, le retour de Godoy, sentant les soldats de l'Empereur maîtres des forteresses, des routes, des passages, Madrid était en éveil, on courait aux nouvelles, on vivait dans l'anxiété; toute pensée demeurait sombre. Ces sentiments gagnaient peu à peu Mural qui prononçait le mot très juste « d'anarchie » . Pendant la première quinzaine d'avril, il avait éprouvé l'impression contraire : il ne parlait que des bravos donnés, des ovations reçues, des visites faites à notre camp de Ghamartîn, au milieu duquel il avait fait dresser la a tente impériale • , que chacun venait voir; enfin, il écrivait à Napoléon que la population madrilène, fatiguée de Tincertitude, trouvait la solution la plus prompte en le proclamant, lui, Mural : roi. — La parole fatidique était proférée !

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Le clergé apportait au sentimeat natioDal un appoint considérable. Les bénédictins pouvaient bien accueillir les chasseurs de la garde et les traiter » comme les fils de la maison <>, mais le courant soulevait contre nous, à citlé de l'aristocratie des prêtres de paroisse (bénéficiers ou chanoines), les plébéiens de l'Église : ces moines, enfants du peuple si populaires (l). Leur bouche ne tarissait pas : nos soldats, ils tes représentaient comme des impies ; l'Empereur, on connaissait déjà ses démêlés avec le Pape, comme un apostat. Les couvents ne pouvaient regretter Godoy, dont l'administration savait puiser dans les trésors d'Église; mais les changements qui menaçaient le royaume n'atteindraientils pas la licfaesse matérielle des monastères et l'influence morale du clergé?Dans les envahisseurs de la patrie, il fallait aussi voir les contempteurs des choses saintes. Le fraïle encourageait d'autant mieux la résistance qu'il pensait prêcher la croisade. La religion enfante les martyrs, le patriotisme les héros; quand les deux causes se confondent, leurs serviteurs s'estiment invincibles. Le danger de jeter au vent pareille semence, c'est de la voir tomber parfois sur un sol inculte : îl produit alors des fruits amers. A côté des dévouements, des immolations, des sacrifices, on rencontre de la fureur, du fanatisme, de la folie, comme chez ce frénétique qui, en pleine rue, frappa de son coutelas un officier, un caporal et un tambour; arrêté par des dragons espagnols, ■I répondit froidement ■ qu'il s'était tout à coup senti inspiré de tuer trois Français a .

Le dimanche I" mai, jour de marché, avaitamené en foule dans la ville les paysans des environs. L'agitation était au comble, on ne s'entretenait que des événements, de la néces* site de sauver l'Espagne du joug étranger. Les têtes se mon*

(i) Madrid complaît aton 395 mcmbrM du clergé léculier et i,BM nioinM, dont prêt de I,t00 apparlenaîeot aux ordrei iDcndianU.

IDfl L'ESPAGNE ET HAPOLtON

talent, la fierté castillane aurait rougi si elle avait compté ses adversaires. La nouvelle du jour augmentait la colère : la Junte ayant refusé le départ des derniers membres de la famille royale encore .à Madrid, Murât avait répondu qu'il se passerait de la permission et que le lundi matin l'Infant don Francisco et sa sœur, la reine d'Etrurie, prendraient la route de France Celte exigence significative avait consterné les partisans de la paix; les esprits ardents s'excitaient A jouer sur celte carte leur farouche rcsistani^e. De tous les princes espagnols, cet enfant de quatorze ans se trouvait le dernier qui foulât encore le sol de la patne : le conserver, était la ressource suprême. Madrilènes et paysans partageaient une pensée si simple. Dans l'après-midi, quelques escadrons de dragons français ayant traversé au pas la Puerta dtl Sol, noire de monde, les siffleu partirent comme l'insulte qui précède le combat.

Le lundi 2 mai, les premiers rayons du soleil, en éclairant les rues, réveillèrent des groupes de paysans qui avaient dormi sous les porches des hôtels et sur les marchesdes églises. Instinctivement cette foule sans domicile se dirigea vers le palais; les gens du peuple les y suivirent; tous les soupçons se confirmaient : des voitures attelées, venues des écuries royales, étaient rangées devant les grilles. C'était l'honneur de l'Espagne qu'elles allaient emporter; il fallait faire effort pour les retenir.

La reine d'Etrurie parut; l'agitatiDn croissait et, de bouche en bouche, on se répétait que l'Infant versait des larmes en descendant l'escalier du château. Une vieille femme, écho machinal de toutes les pensées, s'écria : ■ Ils nous l'eulèvent ! b — L'étincelle tombait sur la poudre : une rumeur gronda, les couteaui brillèrent, les chevaux furent saisis au poitrail, leurs traits coupés. — Un aide de camp de Murât s'approchait pour saluer la Reine et assurer son départ; la vue de

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■OD uniforme redoubla la fureur : entouré, pressé, meDacé, en déitît d'un officier des gardes wallonnes qui comprend le danger de cette folie, il est frappé de tous cdlés; les grenadiers du poste toïsîq accourent, l'arrachent, frappent i leur tour, reçoirent des coups de pistolet, répondent par des coups de fusil. Justement ému d'une bagarre où il pensa laisser la vie, l'aide de camp Lagrange monte chez le Grand-Duc en criant : ■< A l'émeute! ■

C'élailune éventualité àlaquelle Mural avait songé, surtout depuis les recommandations ^itcs par Napoléon lui-même, évoquant leur première rencontre de Vendémiaire : « Vous devez vous souvenir des circonstances où, sous mes ordres, vous avez fait la guerre dans les grandes villes. On ne s'engage point dans les rues, on occupe les maisons des têtes de rues et on établit de bonnes batteries (I). ■ Préparé à agir militairement. Mural y était aussi très disposé : il se trouvait, depuis la veille, sous le coup des reprocbes de l'Empereur le tasaol de faiblesse, et sa réponse, qui était encore sur sa table, indique bien son état d'esprit : * C'est une tuile qui me tombe sur la tète. Je ne croyais pas mériter le reproche d'avoir manqué d'énergie. Je ne sais qui peut parler i Votre Majeslé de rassemblements; je ne puis les dissoudre A coups de canon, puisqu'il n'en existe pas. Soyez bien convaincu que je suis disposa à donner une bonne leçon au premier qui en formera (2). ■ Ces rassemblements qu'il nie, qu'on lui annonce, qu'à plus de cent cinquante lieues de distance on voit et qu'on lui reproche, à lui, de ne point voir, ils sont li, sous sa fenêtre. Quel réveil! Voilà encore une ■ tuile « . Aht du moins l'heure sonne de la ■ bonne leçon ■ (3).

(1) HapoléDD k MiiTit, 10 avnl 186S.

(S) Mnnt h l'&mp«i«ur, i" mai 180S, AF IV, 1606.

(3) Napoléon (lettre i Tatlcyrand, 6 mai 1S08), emploie cette même

m L'KSPAeNB ET NAPOLEON

Avisant au plus pressé, Il envoie ce qu'il a sous la maîii : un bataillon appuyé des chevau-Iégers polonais et de deux canons. En quelques rolées de mitraille on a nettoyé la place du palais, dégagé l'hôtel du Grand-Duc qui peut rejoindre la cavalerie de la garde sur la hauteur de Saint- Vincent, A'oià il domine la situation. Si un de ses aides de camp, parti pour aller prévenir Orouchy, est assailli à coups de pierres, blessé et empêché de gagner le Retira, ses estafettes, qui ont tourné les faubou^s, peuvent porter l'ordre convenu en cas d'alerte : la générale bat, on rallie au pas de charge, les régiments s'ébranlent, pénétrant en cercle par toutes les issues de Madrid k la fois, se dirigeant vers le même point central : la Puerto, comme les rayons d'un foyer lumineux convei^ent au centre. A l'est, la cavalerie légère de Grouchy, sortant du Retira, débouche la première par la rue d'Alcala. A l'ouest, les fusiliers de la garde du général Friedericbs, précédés des mamclucks au galop, enfilent la rue de la Ptater/a. Au sud, venant de Garabanchel, les cuirassiers montent la rue de Tolède. Au nord, sorti de San Bemardino, le général Lefranc va descendre la rue de Fuencarral.

C'était dix heures du matin. L'alarme était donnée de toute part; cris, coups de feu, envolées du tocsin se confondent dans l'air. Les fuyards de la place du Palais-Boyal n'avaient pas manqué de répandre la terreur et plus encore la colère. Le quartier populaire de Ségovie était en émoi : chacun sortait, une arme à la main : trahison! vengeance! ! — Malheur k qui s'offrît alors à ces fureurs. Tout soldat Français isolé est perdu, poignardé; une escouade revenant des provisions est assaillie, assommée; un planton qui sort de la poste est entouré, on lui arrache son sabre, on l'en frappe. Un autre, plus heureux, montrant qu'il est sans armes, se confie à la générosité castillane; il a touché la corde sensible, ceux qui voulaient être ses assassins devien-

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nent ses protecteurs et le conduisent en lieu sAr. Le même bonheur arrive à un aide de camp du général Gouin, le capitaine Legriel : un officier espagnol le protège afin de défendre la confraternité de l'épaulettc. Quelques malheureux poursuivis trouvent un asile momentané à un foyer ami. Ainsi pour le vice-consul de France, Deejobert, et un agent de l'ambassade, Belloc], qui, ne pouvant gagner le palais de Murât, pénétrèrent en courant dans une maison dont la porte se trouve entrebâillée, mais pressés de si près que, sur le seuil, leur domestique, qui les suit d'un pas, tombe, une balle dans le dos.

La colère excite le sentiment de l'attaque, bientôt celui de la défense, car les cavaliers de Murât enveloppent peu à peu les Espagnols. Au tournant des rues, sous les arcades, au coin des perles, derrière les jalousies et les fenêtres grillées, des coups de feu retentissent; les fantassins ripostent un peu au hasard, visant les balcons, faisant voler en éclats les vitres du mtrni^Qr. Il faut lancer la cavalerie ; à droite, dragons et chasseurs parcourent au grand trot la rue d'Alcala et passent au fil de l'épée, dans la rue San Geronimo, les habitants de l'hôtel du duc de Hijar et du palais du duc de Berwick, qui ont Fait feu des fenêtres. A gauche les quatre-vingt-sizmamelucks sabrent impitoyablement la foule qui se défend rageusement contre ces a barbares <> dont le costume oriental réveille dans les veines espagnoles le vieux sang ennemi des Maures. Le chef d'escadrons Daumesnil, qui les conduit, est atteint au genou, son second cheval est tué sous lui ; îl va succomber, quand le lieutenant Chaïm, tout sanglant lui-même d'une balle qui lui a traversé les joues, l'arrache de sa selle, l'enlève à bras-lecorps, risquant pour le moins autant sa vie qu'au jour d'Héliopolis, où il a reçu trente-cinq blessures. Pressés de trois côtés, les Espagnols viennent s'écraser sur la Puerta del Sol; la masse plie sous l'effort du poitrail des chevaux, et déborde,

SOe L'ESPdCME ET NAPOLÉON

en ondeg torrentueuses, par l'issue demeurée libre de la rue de la Montera, où les mantelucks accélèrent à coups de yatagans le refoulement, et le poursuivent parle marché de Saint- Louis jusqu'à la rue de la Luna. Fondue dans les ruelles adjacentes, la foule se retrouve, se reforme; elle a été poussée jusqu'à Fuencarral, l'Arsenal est proche, il y a là des armes et des munitions : « Aux magasins! n

Belliqueuse, ardente, animée, la populace courait sans direction et sang chefs, frappant, frappée. A défendre ainsi coûte que coûte l'honneur de t'Espagnc, quoi de plus naturel que de trouver à ses côtés les soldats espagnols? Mais les quartiers étaient consignés : Murât l'avait demandé; le général don Francisco de Negrette l'avait ordonné, la Junte l'avait consenti. La discipline maintint la consigne : les casernes restèrent closes au peuple qui s'agitait à l'entour.

Devantle parc d'artillerie, dont un piquet espagnole la garde sous l'œil d'un détachement français, les révoltés s'excitent en bourdonnant à la porte, sans oser franchir ta grille. Leur uniforme ouvre l'accès aux capitaines d'artillerie Louis Daoïs et Pierre Velardc; ils rejoignent un lieutenant de leur arme, don Rafaël de Arango, au moment où il conjure l'officier français de ne pas user de violence contre des ■ paysans peu nombreux et non armés n . Cet instant d'hésitation suffit; pendant le rapide colloque, quelques grenadiers espagnols, qui pénètrent un à un, forment déjà un rideau entre le poste français et tes émeutiers qui, d'un bond, se sont élancés dans la cour, répondant par un » Vive l'artillerie! • au u Vive le roi! « qu'a poussé toutàcoup Velarde. Notre détachement est débordé, enveloppé, désarmé. Un enthousiasme chevaleresque, une folie patriotique saisissent ces officiers espagnols : ils veulent se battre sans réfléchir, sans reculer : a Mourons, dît Daoïz, aussi bien nous sommes las d'humiliations! ■ On distribue des Fusils, on éventre des caissons, on roule une

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pièce à ta porte où paraissent les bataillons du général Lefranc- Un feu acharné s'engage, nos morts couvrent les pavés; deux attaques sont inefficaces, un dernier élan porte les Frnnçais sur les canons où Velarde tombe d'un coup de feu et Daoïz d'un coup d'épéc. Ce fut le dernier effort de la résistance. Il était environ deux heures de l'après-midi.

O'Farnll el d'Azanza s'étaient mis à la rechercbe de Murât pour le conjurer d'arrêter la lutte. Ils le trouvèrent, anxieux et fébrile, à la colline drl Principe Pio. Après des récriminationa sur le soulèvement populaire et l'inaction de la Junte, le Grand-Duc accéda à leur demande. Il leuradjoignit le général Harispe, chef d'état-major de Moncey; tous trois, accompagnés de quelques officiers des deux nations, de conseillers de Castille, suivis d'une patrouille de cavalerie française, parcoururent les rues, agitant des mouchoîre blancs, et criant : • Paix, paix, citoyens, tout est fini. « Sur leur passage, ils furent assez heureux pour délivrer quelques prisonniers, fournissant un de ces exemples de générosité dont on aime ù évoquer le souvenir au milieu des horreurs de celte malheureuse journée. Tels, les fantassins fronçais protégeant les artilleurs espagnols de l'arsenal, dont ils étaient les prisonniers un instant avant d'être leurs vainqueurs; tel cet officier espagnol commandant la garde de l'hôpital etsauvant les malades français contre la colère sauvage de ses compatriotes, leurs propres infirmiers!

L'idée de pacification n'allait pas dans la pensée de Murât sans l'idée de la répression. Il envoya sur l'heure à l'hôtel de la Poste sur la Puerto, au centre de Madrid, quelques officiers former une commission militaire. C'est toujours une chose périlleuse de confier le jugement d'un homme à celui qui, l'instant d'avant, recevait son coup de feu. On amena des ^ens pris les armes à la main ;on les condamna donc à mort.

Le soir, quand les habitants de Madrid, dans l'émoi d'une

journée 8Î chaude, commeoçaieut à respirer un peu, des bruits sinistres vinrent réveiller leurs alarmes; des feux de peloton s'entendaient par intervalle à la porte du Reliro, sous les arbres, le long du mur du couvent de Jésus, dans la cour du Buen Sucesà, à la colline del Principe Pio : c'étaient les patriotes convaincus d'avoir tiré sur nos troupes que l'on fusillait. Les rues avaient gardé l'aspect de la bataille; cependant la po[iulation, avide de nouvelles, allait de place en place; chez le bourgeois, le badaud étoufFe facilement te poltron, et des • promeneurs ■ circulaient au milieu des canons et des faisceaux! L'eE^rement conduisit ces curieux incorrigibles dans les allées du Prado, où, sous un ciel étoile efrpar une nuit de printemps d'une lucidité transparente, ils purent voir des cadavres pantelants et mutilés. Un spectacle aussi tragique s'offrait de l'autre côté du Manzanarès, sur Is roule de Garabanchet : des paysans, fuyant la bagarre, avaient été sabrés par les cuirassiers et, tombés, étaient restés là. Peu à peu les bruits s'éteignirent et le calme des ténèbres enveloppa d'un voile, qui ressemblait trop à un linceul, la ville d'apparence assoupie. L'ordre régnait à Madrid (I).

Tel fut le dos de Mayo, dont le nom n'est jamais prononcé sans émotion par un Espagnol ; explosion furieuse d'un patriotisme exaspéré, où les vaincus furent vainqueurs, car le serment de résistance à l'étranger fut scellé dans le sang qui coula en ce jour funèbre.

Bien que la légitimité d'une cause ne se mesure pas au nombre de ses victimes, il est important de savoir la proportion des morts. On a donné les chiffres les plus contra-

(1) CVuil *a moiDi l'opinion de H. Deijobert, iccréMire de la liégatiOD qui etiToyiit à loii ancien chef, M. de Beiuliimaii, de> nouyellei cerUÏD»mcnl oplimiitei : • Nou* iTOni eu iTant-hier un peu de monvement; tnaU 1> Mgetie du Grand-Duc l'a promplemenl diHipt en quelque) heurei; le* dernière* cUho du peuple y ont «eale* pri) part. • — AP IV, IMT. Lettre* interceptée*, pièce 191.

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