LE DEUX MAI
FerdinaDd. Excellent moyea pour gagner du temps; le patriotisme saura bien trouver des procédures pour chîcaDer les textes et des subtilités pour éluder les conventions.
Pendant cinq jours (du 9 au 13 mai) au palais, où il fait
■ régner l'étiquette des Tuileries >, il organise des réceptions ; toutes les autorités militaires, civiles, ecclésiastiques, lui sont présentées par le grand maître de la Cour, comme au temps des Bourbons. Le corps diplomatique vient à son tour; le Lieutenant impérial accepte ses hommages. Cet encens l'enivre, être logé au château l'enchante, jouer au souverain le ravit; il trouve que le service est fait, par les domestiques de la Cour, ■ avec une grice ■ tout à fait délicieuse, et il l'écrit à Napoléon.
Il faut cependant aborder la question épineuse; il redouble de satisfaction affectée, de réticences, de faux empressement :
■ Je craiWr au d'avoir un peu reculé mon affoire en cherchant à vous faire demander le roi Joseph pour régner en Espagne li la présidence qui m'a été donnée n'était pas plus que suffisante... Je leur ai fait entendre que, sous aucun rapport, je ne pouvais être venu dans ce pays-ci pour moi... » Mais il doit la vérité à l'Empereur : O'Farrill, Gaballero, tous les Espagnols, ■ qui avaient cru jusque-là travailler devant leur roi futur, deviennent froids et indifférents n (1).
On ne paye pas Napoléon en une pareille monnaie; il entend recevoir du Conseil de Gastille une demande pour accorder son frère; il l'attend ■ avec impatience ■ ; et, le 14 mai, il fait remarquer à Murât que voici plusieurs fois qu'il répète la chose.
Reculer devenait dangereux. Brusquement, le ton change :
■ D'après l'autorisation (!) que Votre Majesté m'en avait donnée, j'ai cru devoir insinuer (!!) que c'était le roi de
(1) 7 mai 180B,
Mft l'espacne et maMiléon
Naples q«u devait être rois.*! celte noureJlle s été raçuc Ae tout le iDoode aT«c tiaasport. ■ A k 'wéribé^lc G«*seif 4e Castilte a'y meU*H pas esUM exubânuie*. U sink accepté^ déjà avec beuteoufkdirpeiDeTla pMilettAiMD île Gh«d*« IV et la teB«acia(io» de Ferdwtaiid^ mak aubatttitcv d« h»Btea )ji«««& une dy«a&ti« «troo^ift k la dyasatie aalMiiale, tfmiài Espagnol s'y Fétcaérak^ plu» «aeor*:, q*ù osenatt bien W soir UfiUce? P&ttag«8 entre leur fidélité- st leurs aJbnacer le& coDseiUecs s'eSorçneot de gaçiw* eu tempft, stntaDt le poids de la vespQiuabiiité de leur eampagniei W preauer des Inb»iMHix de la natio% te deniet des e»cp8 de l'État pûMâdit. une «uterilié légitime.
La situalioD ne prétait que tropiL'iïpciîia^ue : t»«t parais sût aujieiLà aiiB|>icia«, à doute ;.(ubBfllefl IV avait-il étéaiocère? Ferdàaaiul araiL-tl clé libre? Quellea coaTeati^a» avaifail-ils stÀpulée» av«c HctpaiéftOil T4ih< le» Iniant» avaieafc-â» resoocé au tDÔDie? Le Doi Ghaolas était-il souven» rentable le jour oH tl oBBixaMi Mural Ueutcurat dki royaume-î Les «adre» doBués par FerdiaaDd VII à L'betve de ion départ valaient-ilA encore? Qui ciiaire de toiw eet nesfta^eES ^i aarivsicnfe de Bayoune : dou Jutft» Iba/: RaTarro, eouseiilant le bu» accocd avec les Français, au Deu dupnaee tombéenWurpaÎMftBee? Ou Pcrcz de Castro» chef de la aeerétairenc d'État, qui, parti ^our cherchée des iDStruclious, reveoiait avec l'ofdre secret, Daaû précis, de convoquer u'impefte où> n'importe conuueat, des GortÊitt Ces iniLnictioni, dcdéas du & met-, la veîHe du jouit où Ferdiuaad aivail, dit-o»,. lui-mâme abdiqué, étaient-elles authenùques? Étai«nt-ell«a surHouA exécutable»?
ÂprèiS une dàUhwabao de daus joata* Hueai aixMihe la pfomeasft d'une demande difeate, mais ta lenBen bien- am^ bigus. a- Dans la supposition qu'il existe un traité rendant l'Empereur des Français maître de disposer di| trône d'Es-
bt OauX MAI »M
pa^pe a* foveuc d'uB dw pcinees 4e U faniU». iu^pécialfr. . . , mu wt^ulre par là a^rouvev m ÛRpcauver la djTMt du tohalB. . . X La iécUetiott mint*. de cttbi Uittre faifc raculûs, iat tMiae» inaditUt» les sigaatutre* reduéei. NafxilÀtui m pa«H de la dejnaad* d» Gaiwail d» CasûUa, aSwtooL de^ w eootoioAefl d« la dÀmarcW d« la .tuAte «t d'ua«. dépuiUtÎMi de h ûUe d» Uadcid- AÙMi devut a» McWoer e«u« râiisUnce d« prec^HM, oerWMnbafcbttNAucMtâquft, cmwiU^têtOi mlaa k root pitloMa^ua eiywte d'ua hwtoneD. espa^nsL
Powr altetodr* Ia eaudut, Ciaftaléon m a'olulÂBai* pa« sw la forme; mais on aaït qu'il était l'homme de la précisîaa.: OD le retrouve ici tout entier. Sa correspondance est iaces> saole^lM cuucFtecs partent. cha<^ue jpvif pceM[ue d'heure en heure. Doqs Ia seule joucoée du 1.1 loai^ — où. il eal vcai ^'ij expédifr dix-huit missirea importaotea, — il et»oie ((uatre leltr«& à Uucat, pour sa. part. Cette activité d'cbI pas de la fébàlibi. « Vous Le savezyj;&iie ne. presse eo citui..Daiis les athires de celte nature, c'est le grand acL ds. savoir attendre, a U attendait donc U FontuacT, mais pas en 4ormaat. De sa ■ cosquéte ■ , il Toidait se servir saiu reterd, et prétendait bien en tiret pied ou ailf. Comptant peu sur l'armée espagnole, il faisait fond «ur Us déhn& de la marine; î) eetimait (qu'elle, pouvait encore lui fouxnic nnf^fc-huil vaisseaux, u peu de chose n, mais utiles néanmoins & la ■ cause commune * ; et il destinait ses escadres à une diversion, en Awéritiue. pour coofiecvet les colooie». U. YOttlait tout eenacUIre, embarrassant fort l'ignoraBc» de- Mnrat et Kindeleace de« bureaux de Madrid. Défiance patriotû^ufivQOocha' Immk IradîlMancll», te» Minialrai espa^ask eppcwÙMit an Gïand'Duc une inerliff, malveîl&inte q^uî impatientait rEmpAawH. Quand il s'était ag>dfan«ir U» •OBïeèleftd» la SoM»^ n'àvait-on pas remis graveroeot à Rturat fAtmanacH de t'ànnéfil C'était là es document* •ficiftkdABiaBilés;
SM L'BSPACNE ET NAPOtÉOH
Napoléon prenait ce qu'on ne lui doonait pas : les informations comme les provinces; il envoya des gens d'expérience pour débrouiller le chaos des archives. Le général Belliard au ministère de la guerre, l'auditeur Fréville dans les cbaDcelleries devaient vériBertes ressources et en dresser l'état. La Forest fut chargé d'étudier les moyens financiers et de recueillir les diamants de la couronne, d'en vendre pour quatre millions, d'en verser le produit dans le Trésor vide de Madrid, et de racheter pour la France ce qui avait été volé à Paris, au commencement de la Révolution.
Napoléon n'ignorait pas comment le ministère Girondin, dans la semaine qui suivit les massacres de Septembre, avait dévalisé le garde-meubles de la place Louis XV (1), et qu'à la suite du pillage certaines pièces du trésor étaient passées en Espagne, comme le Sancy (2); et il spécifiait qu'on le lui renvoyât.-
Il avait d'abord émis la prétention, revendiqué le adroit», peut-être un peu contestable, de reprendre ces diamants k cause de leur origine (3) ; il eut l'idée plus beureuse d'y mettre un u prix équitable v et dans une forme très digne, ■ n'achetant pas des diamants pour avoir des diamants n , déclara renon-
(1) Dana lea nniu du 11 «t du 13 leptembre 17M, Daulon aunil envoya Sergent et Panîa enlerEr le* tréton de It couroune, où il* laiitireut 500,000 franci «ur 30 niillioD*. — D'Alloktillb, Mêmoirei, I. UI, p. K; — PioÈa, Valmy, p. 36, — Mémorial de Sainte-Htlènt.
(S) Celte pierre célèbre en ferme de poire pmque ronde, port£e en peodeloque, avait été achetée à de* marchand* juifa par Hicola* de Sancy en 1593, il la Tendit au roi Jacquei d'Angleterre, elle pa*aa au duc d'^emoD, à Maiarin qui la Ugua i Louia XIV. On la retrouve en 18&8 dan* ta Tamille de Godoy, le comie DemidoS l'acquiert, et, en 1860 la cède k un Bajah de* Indei, où elle retrouve aana doute aoo paya d'origine, — fi*nT, Butoir» dt$ joyaux de la couronntde Franee.
(3) Lettre du S8 mai, Corretpondanct, t. XTII.
LB DEUX un Ml
cer à toute acquiaition qui ne porterait pas sur les anciens joyaux de la couronne de France (I] .
En présence du marquis de Mos, grand maître de la maison de Charles IV, La Forest se fit donc représenter les inventaires, ouvrir les armoires. La déception fut profonde. On trouva une grosse perle, la • fameuse pérégrina « ; un brillant plein de feux à la lumière, mais de couleur d'acier; un collier de 238 perles • entre le moyen et le parfait ■ ; des diamants roses sans teinte, des diamants bleus assez plats; des parures mesquines, à la monture démodée (2). Les experts n'estimaient pas ces richesses à plus de quatre miU lions (3). Et cependant les Bourbons d'Espagne passaient pour posséder des merveilles. L'aveu des employés fit savoir que Charles iV avait une cassette qui le suivait partout; la Reine en avait cinq ; le prince de la Paix possédait aussi une très riche collection, dès longtemps mise en lieu sûr. Il oc semble pas qu'on ait jamais osé poursuivre l'investigation dans les baga(;es de Charles IV ni de Marie-Louise, dont la valeur des'écrins fut reconnue plus tard d'environ six millions. On'estima t qu'entre la révolution d'Aranjuez et le départ pour Bayonne il y avait à éclaircir quelques particularites ■ , et l'on admit ■ la possibilité de certaines infidélités " . It y eut certainement des gens qui s'avisèrent de soupçonner le grand duc de Berg de n'avoir pas résisté à la tentation : il avait accepté de Godoy plusieurs beaux tableaux, notamment tÉducation de t Amour du Gorrège (4), il aurait pu recevoir des présents moins volumineux mais plus précieux. Murats'en défendit toujours avec chaleur; et aux jours les plus tragi-
(1) aampaeoy k U ForeM, 17 juin 1808, vol. 675. fol. 110.
(S) LeltrecoiiËdentielleileI.*ForeMiiCbainpapiy, 18 juin 1808, toI. 675, bl. S3, 85.
(3) L'état porte 10,040,779 réit», vol. 687. fol. M.
(k) • Noie SUT le* objet* de prix qui étaient accumulé! chei H. le prince de la Paii > . Madrid, 5 iaorier IBIS, toI. 688, fol. 14 et 15.
qaet de son exiate&ce, OStr^ai, exilé, peanetri, quand n vie même est en jeu, il gardera enicore la pr^DCciipatioA spéciale de M disculper ■sur ce point, rappelant qu'il «'arait même pat vn 1« possîtrifitè 'd^actteter, à tfeinen conptantt, un coHier de quelqoe Talewf ptnor la priwcesse CaroKne.
En 1808, l'affaire ïut oatruée au miltto de Ja «miftmoï» du moïs de jnîHet, quand il Falhit «n hâte «'enfuirde Madrid. Trois ans après TPEmpensuT ordonna des retherehes en France, à Raples, en Etpargne, on qoestionnales bijoutiers, les domestiques, tes concierges du Palais. L'interrogaloire de tous ce» sobaliemes n'amena pas d'éclaircrs8«meirts, «l comme l'aTak dît La Forest, avec owe dowce ironie : • Il ne resta de diamants au roi Joseph que «eu» qnll awil apportés. 1
Mieux que de l'échl de ces pïenperies W^ipoléon Toulhit entourer le trÔne de «on frère d'une auréole morale. Il H présenterait ft l'Espagne dans le prestige d'an réfonnateur, offrant, en don de joyeux avènement, à ce paya penchant ver» la ruine, une organisatidn politique acheTéc.
SuiTBnt l'utopie dev hommesde 89, qui prennent le cito<^ idéal et lui jettetil sof les épaules on vétemeirt conventionnel, saos teitir compte d« sa taille, d6 sa Force on de «es infir* mités, il préparait pour l'Etpa^el une Gonstitotion calqwÉe sur celle du Français. 11 convoquait à Baycnne une assem^ blëe de nutobles pour remparer la dynastie nouvelle d'une apparence d'srcquiescemenl national. Kseg vastes conceptions ne hri laissaient pas oublier les détails; il ne «était pas luimême s'il ne passait pas du colossal au minutieux; nous le retrouvons bien tout entier dans sa lettre du 19 mai : entre deux paragraphes sur le Conseil de Castille et l'introduction du Code civil, il recommande d'aérer tes tentes du camp français à Madrid, en tendant le* toiles d'un*
manière horÎEontaU -et «n faimtA fpiqmnment arroser le 'sol pBr ^es iKHBmet de ^Mrvée t
Il n'était peut-être pB8 iinMilededefloen4i«arecMflratd«ns in rn^inient petits-, en maladreseet 'étaient fréqmntes; presque tentes ses ^e«i«ni4eB porlmaA & cAté. Qoe T«yon«nous daas tes kMres? Le lowà «les l>agaleH«e et des hoclwts : l» nomJBcrtion d« F<réTilk comme «wUre d«« requAte», afin
* ^'il ait «n b»hA ■ ; le 'grand aigle pour fietlianl ; dei croix de Charles 111 pour son état-major; l« Légion d'honDenr pour des Ecpagnols; 1« ruban rou'ge à Mu neveu le princ* de HohenzoHeTR et l'étoile des braves A ianvier, son secrétaire des commandements, car « rien ne cenit plus agrésbk à ta princesse Caroline > . — Purs des niaiseries : k Napoléon qni exige des rapports, il espédie v un grand fatras de papier, persuadé que Sa Majesté fera mieut qne lui le travail ■ . 11 ne fiiil pas parvenir les délibérations du Conseil de Castille « pour épargner A l'Emperenr la peine de lire des expressions peu divines * . — Ensuite, des cboses graves : il envoie à Sévîlle les deux régiments suisses, ee qni donne A la résistance n« noyau tnililaire; il retire le prudent édit de Philippe V, interdisent le poft des armes aux Catalans, ei voici une province Frémissante qni use tA abuse de la pemussion ponr organiser le soulèvement', il licencie les ^rdes du «orpe, ce qai les irrite, et il les renvoie dans lenre foyers avec «ne solde, «e qui propage l'esprit de résistance et fournil des chefs aux insurgés. Absolument berné par le Conseil de Castille, il attend ses moyens dilatoires, et espère toujoun un acte d'adfcésion qui ne vient pa«. 11 donne de sa hauteur de vues et de sa position la mesure pitoyable en écrivant :
• Tant que les troupes espagnoles n'oseront tirer sur le peuple, on ne peol répondre de rienl «
On devine le Ion des réponses de Napoléon ; il loi reproche « une confiance ^'enfanta . Le G<and-Duc ne «ait pas trouver
aa« l'espagnb et napoléon
d'argent : son ministre des finances » est ua sot n . — Pourquoi des gardes du corps près de lui? « Ils tous assassineront; renvoyez-les à l'Escunal. n — Pourquoi mêler des bataillons espagnols aux régiments suisses? Ils leur donneront un mauvais esprit. — Pourquoi ne pas fortifier le Palais-Royal, TArsenal, le Retira? n Vos troupes se laisseront égorger. » — A ces reproches, Murât prend peur; il confesse que son optimisme vient de son désir d'envoyer de bonnes nouvelles, il est tout prêt à en faire parvenir de mauvaises, si cela peut plaire à l'Empereur. • Si j'ai mis tant d'empressement à annoncer à Votre Majesté que la tranquillité n'avait pas été troublée dans les différentes provinces, c'était pour calmer les inquiétudes que j'avais cru apercevoirchez Votre Majesté. Si j'avais pu reconnaître dans vos dépêches des intentions contraires, rien n'était plus facile que de m'y conformer. »
Au fond, il est plus sincère qu'il ne le prétend; son esprit, d'accord avec son courage, le porte à ne rien redouter; une bonne charge de dragons, sabre au clair, voilà pour tout pacifier : ■ Les coups de canon du 2 mai assureront le pavillon de la dynastie nouvelle. » On pense rêver quand on lit de semblables dépêches et la confiance de ce héros naïf finit par désarmer. L'Empereur ayant rem-s une lâche si délicate aux mains d'un soldat maladroit, voulait chez son représentant diplomatique un rôle plus déluré. Sur son ordre, Cbampagny rappelait à La Forest qu'il était là-bas pour 'soutenir ■ Murât, non pour le u flagorner n , ■ servir de contrepoids, non coopérer k Faire des sottises ■> . Champagny, à l'aise vis-à-vis d'un subordonné, lui adressait une mercuriale qui passait par-dessus sa tête. Nous avons le texte chiffré de cette dépêche, révélatrice sur le rôle de tous ces personnages.
Il était grand temps d'aviser, car les nuages amoncelés sur l'horizon allaient crever en tempête. Après avoir sonné la cloche d'alarme, Madrid retrouvait une apparence de repos,
LE DEUX MAI lit
les boutiques se rouvraient, les offices reprenaient dans les églises; mais, calme de surface, tranquillité d'aspect, il suffisait d'un cheval pour ameuter toute la capitale : le dimanche 15 mai, un cavalier est jeté à bas de sa mouture qui s'emporte; les belles promeneuses du Prado poussent des cns, la foule s'enfuit, porte l'émoi, les fenêtres se ferment, chacun ■e barricade, les postes prennent les armes, on bat la générale. •> incident d'autant plus focheux que c'était la première fois, depuis les événements du 2 mai, que les Madrilènes s'étaient hasardés de paraître dans la promenade publique avec autant de concours. ■
Car le 15 mai — ce qu'ignorait Murat — était la fête du patron de Madrid, la romeria de San Isidro, où loute la population se porte k l'ermitage du saint laboureur, dans les prairies du Manzanarès. On voit comment cette réjouissance patriotique et religieuse fut troublée par la circonslance la plus puérile. Celait jouer de malheur.
Chacun souffrait d'une situation aussi tendue; la misère atteignait tout le monde, les habitants partaient, les vivres n'arrivaient pas Si les caisses du Trésor n'avaient plus que 400,000 livres dont il fallait donner la moitié au payeur impérial comme remboursement de n l'avance <> faite au prince des Asturies, dos officiers aussi étaient réduits à la portion congrue, et ceci sans figure, car l'état-major de la garde vivait de pain et de lard. Tout crédit avait disparu; l'heure n'élait pas à acheter des bijoux ; les diamants de 1« couronne ne trouvaient pas d'acquéreurs; quelques banquiers amenés au palais promettaient avec plus de générosité que d'empressement une avance de 20 millions à 6 ou 7 pour 100. I^apoléoD, bien que son principe fût qu'un pays occupé, allié ou ennemi, devait nourrir son monde, craignait que celte pénurie ne dissuadAt pas assez son beau-frère de quelque ■. prélèvement b personnel; il se souvenait des
ne l'espjlgne et napoléon
cadeaus reçus et des présente offerts en Italie ; prendre une couronne, oui ; des meubles, fi donci ■ Je tous recommande de pousser la délicatesse jusqu'au scrupule : il ne faut rîea distraire de ce pays-U, ni chevaux, ni autre chose; enfin, ne pas avoir l'air d'élre venu pour le gruger. ■
Cs «ont Iji jeax Ae pHnee :
On reapecte un moulin, on vole nue pntTiDce.
Murât n'avait plus le loisir d'écouter d'autre voix que le bruit sinistre qui lui arrivait des quatre coins de la péninsule. Les désertions de la capitale lui ouvraient lenleroent les yeux; il avait d'abord mai compris ces départs furtifs; ÎI chercha à en plaisanter : » Le quartier des gardes du corps est rempli de femmes éplorées;... les officiers de Votre Majesté se proposent de les consoler. ■ Mais il fallut bien se rendre A l'évidence. Dans le seul mois de mai, 900 hommes avaient disparu; le jour même où Murât, en maugréant, envoyait cette nouvelle, 200 gardes wallonnes manquaient en plus & l'appel du soir. Le lendemain, le régiment des dragons de Lusilanie désertait en entier, allant fournir une cavalerie aux patriotes insurgés; il ne restait plus A Madrid que les cadres. A Alcala, les sapeurs du génie avaient été plus persuasifs : ils emmenaient avec eux leurs officiers, la caisse et le drapeau du régiment.
C'était trop pour la santé ébranlée du grand-duc de Berg : le tr6ne d'Espagne perdu, le mécontentement de l'Empereur gagné, la pénurie des finances, la désertio'n de l'armée, le soulèvement du peuple, une chaleur torride, une tension d'esprit constante : il tomba malade, la fièvre se déclara. L'arrivée (29 mai] du général Lebrun, venu de Bayonne, porteur d'un projet de constitution et d'une proclamation impériale, augmenta sa nervosité et son trouble. Il se conforma aux prescriptions minutieuses détaillées par Napoléon : ne
LE DEDX MAI sn
montrer le projet qu'à cinq membres choisis du Conseil dé Gastïlle, n'en laisser prendre aucune copie. Mais il ne put atteindre cette célérité mathématique que lui traçait l'Empereur : ■ Vous recevrez le statut le 26, vous le faîtes examiner le 27 ; le 28 mai, vous me le renvoyez. >■ Le Conseil de Castille, & son habitude, se déclara incompétent j Murât, è son habitude aussi, 6t des menaces, et la pièce fut enregistrée (31 mai). Il ne pouvait advenir rien de bien décisif d'un acte quasi secret sur un projet embryonnaire. La proclamatioD, destinée à une grande publicité, le donna pas de résultat meilleur. Mais, en vérité, qu'attendre d'un morceau déclamatoire, si emphatique qu'on le voudrait attribuer à un scribe et qu'on n'y peut reconnaître le style concis, sec et nerveux de Napoléon?
■ Espagnols, après une longue agonie, votre nation périssait. J'ai TU vos maux, je vais y porter remède. Je veux acquérir des titres éternels à l'amour et à la reconnaissance de votre postérité. Votre monarchie est vieille, ma mission est de la rajeunir... Je placerai votre glorieuse couronne sur la tête d'un autre moi-même... Souvenez-vous de ce qu'ont été vos pères, voyez ce que vous êtes devenus... Soyez pleins d'espérance et de confiance dans les circonstances actuelles, car je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : // est le régénérateur de notre patrie! « Pouvail-oo être plus sonore et plus maladroit? L'Espagne avait répondu par avaace.
Le courrier portant les premières nouvelles du S mai provoqua dans les moindres bourgades un mouvement à ce point sincère, que les circonstances spontanées en sont identiques.
Garthagène, le 24 mai, proclame la résistance, & l'annonce des abdications. Sa voisine, Murcie, l'imite; Valence, en retard d'une journée, regagne le temps perdu par la violence
S3S L'ESPAGNE ET NAPÔLitON
de la commotion. Toute cette rïre verdoyante que baigne le flot d'azur de la Méditerranée est en feu. Le mente vent de flammes balaye, au nord, les froides terrasses de la Galice, le sol raboteux des Asturies. Oviedo résume l'histoire de ces jours sanglants : le tocsin, la foule palpitante, les moines qui prêchent, les magistrats débordés, la populace et les grands d'Espagne réunis pële-méle dans une junte formée dans la rue, la guerre à la France, l'alliance avec l'Angleterre, le serment d'Annibal. Les traîtres sont vouésà la mort, toute parole calme est une trahison. Chaque ville a son soulèvement, son accès de folie, son assassinat. La cause de la fldélité est déshonorée par le meurtre; une rage imbécile anime l'Espagnol t^onlre l'Espagnol. Les meilleurs ; Solano, Truxillo, Filanfjieri, del Aguila, Saavedra, de la Torrc, sont frappés & Cadix, à Grenade, A la Corogne, à Séville, à Badajoz; Giudad Rodrigo, Jaën, Malnga, égorgent leurs gouverneurs. L'élan de la révolte a été donne par le clergé; de lui encore vient l'effort de l'apaisement, souvent trop lard. Séville s'arroge le droit d'élre le centre de la résistance et dresse l'étendard national contre les couleurs étrangères qui flottent A Madrid.
Celui qui portait notre drapeau ne le soutenait plus que d'une main débile; la santé de Murât allait de mal en pis. Il avait dû quitter le palais et chercher dans les jardins de la Floride le calme et l'ombre. Ce ne fut pas assez; la fièvre prenait un caractère inquiétant; il voulut, contre une chaleur étouffante, respirer un air plus léger; on le porta dans la villa du duc de l'infantado, sur tes hauteurs de Chamartîn, retraite entourée de bois, où les vents rafraîchis de la sierra entretenaient une atmosphère moins embrasée. Le peuple crut à la punition divine : le mitrailleur du dos de mayo était frappé par le Ciel; d'aucuns parlaient d'empoisonnement, d'autres de folie : le malade le savait, s'en irritait davantage.
L£ DEUX MAI n»
Il avait eu la volooté de rentrer à Madrid pour faire voir qu'il n'avait nulle envie de mourir; un accès nouveau le brisa. A la vérité, la douleur qui le rongeait s'augmentait de son exaltation, il se réveillait d'une prostration effrayante pour s'emporter contre les événements, il apprend que Ségovie est en révolte : « Qu'on brûle Ségoviel ■ Les troupes rencontrent de la résistance : <> Qu'on pende les mutins! <t II y a émeute A Badajoz, il fait écrire à Kellermaon de u tomber* sur les habitants; il est ravi u qu'on l'ait mis à même de frapper un grand coup * . Ces emportements de furieux doivent être imputés à la fièvre.
flapoléon aussi était agité, néanmoins avec plus d'empire sur lui-même; il prenait assez gaillardement la maladie de son beau-frère, lui conseillant d'user ■ d'émétique ■ ; et, sans attendre la réponse : » J'espère que vous êtes débouta l'heure qu'il est; jamais les circouslances n'ont rendu cela si nécessaire. ■ Murât le pensait aussi, mais il était terrassé. De loin, de haut, l'Empereur organisait la conquête : appelant le contingent polonais, formant des régiments provi' soires; il veut avoir à Bayonne, sous sa main, une réserve de 4 à 5,000 hommes de vieilles troupes; il fait partir en poste deux balailloils de la garde de Paris, en ayant soin qu'ils exécutent à pied la première étape pour ne pas donner l'éveil aux Parisiens. Il s'inquiète de l'opinion de l'Europe, de celle du Tsar en particulier; il lui écrit afin de bien accentuer ■ qu'il ne garde rien pour lui n et que bientôt, tant ces affaires sont peu inquiétantes, ils auront une entrevue suivant leur ancienne promesse et leur mutuel désir.
Cependant, il multiplie les ordres à ses ministres de la guerre et de la marine; il dispose, pour aller rejoindre l'amiral Rosilly bloqué à Cadix, le corps de Dupont en échelons, la pointe en Andalousie, le soutien à Tolède, la troisième ligne en réserve i l'Escurial. Le maréchal Moncey
su L'ESPAGNE BT NAPOL&OM
tiurreille Valence et ta huerta; Beuières fera la police des pays Basques aux Asturies, de la Navarre à la vieille Castille. Les garnisons de Pampelune, de Burgos, sont reuForcées; uae colonne marche sur Saragoese qui est en artnes. Il débrouille le chaos des flottes espagnoles et leur trace la Toie jusqu'en Amérique; ses bateaux légers iront porter l'heureuse nouvelle de la a rénovation >> de la métropole; ses navires, réparés au Ferrol et A Carthagène, partiront affermir la fidélité des colonies. Autre avantage : les marins espagnols seront éloignés comme les fantassins sont dispei^ ses ; le corps de Solano coupé en trois tronçons : Séville, le camp de Saïnt-Boch, le Portugal; les troupes du Midi envoyéesaux présides d'Afrique et aux Baléares. Il comprend que te clei^é espagnol détient la plus grande force morale du pays et il veut s'en servir; il écrit de sa main à l'archevêque de Tolède, il sollicite de l'archevêque de Burgos un mandement pacifique; il recommande au maréchal Bessièreg d'envoyer en avant de ses troupes, à mi-chemin de Santander :— éclaireurs d'un nouveau genre — deux ou trois bons prêtres pour faire connaître aux habitants combien est grand leur aveuglement d'avoir des intelligences avec les Anglais, des hérétiques!
11 fait bien de tout ordonner lui-même, il ne faut pat compter sur Mural; ses forces diminuent, une sombre mélancolie l'étreint, sa fièvre est devenue du délire; une obsession l'oppresse : il veut parlirl D'une écriture tremblée, presque illisible il envoie à l'Empereur quelques rares billets, c'est pour solliciter son retour. A sa correspondance interrompue, nous pouvons suppléer par les dépêches de La Porest; elles confirment cet état fébrile. ■ Le prince se croit en danger; il déplore son malheur de mourir loin de son auguste épouse et des princes, ses enhnts. Lui parle-tHju, peur le distraire, du royaume de Naples, il déplore la blalité
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de vivre Ioid de S. M. l'Empereur. Les affaires du gouveroemfiit l'iaiportunent, et il De veut point qu'on l'en entretienne; il n'ouvre l'oreille qu'aux rapports militaires (1), ■ — a Aujourd'hui, la télé appuytSe sur les deux mains, n'ayant plus qu'une idée fixe, ne parlant que de fuir une atmosphère qui le tue, dégoûté de tout aliment, accusant ceux qui le retiennent de vouloir sa mort. On est réduit à le tromper pour cinq ou sis jours encore; on lui fait voir des préparatifs, on t'entretiendra des mesures prises sur la route pour son escorte et ses couchées; il est convenu avec ses médecins que l'on entrera désormais dans son sens pour ne pas irriter davantage sou imagination ■ .
Napoléon envoya Savary; c'était poursuivre une étrange erreur : Savary, si mêlé à l'enlèvement de leurs princes, était particulièrement odieux aux Espagnols. Ces deux choix successifs : Murât, Savary, dénotent la volonté de l'Empereur de n'avoir que des son»-ordres obéissants. Le futur duc de RoTÎgo fut effrayé de l'état du nouveau roi de Naples ; il ne cacha pas son impression alarmée : >> Il n'a pu ni me parler ni me reconnaître; il était presque au plus mal. J'y suis retroumé cette après-midi.- il était dans la même crise; il n'y a pas beaucoup de différence de l'état de mort à celui dans lequel il se trouve (2). ■ Prenant la succession du lieutenant du royaume, Savary en accentua l'omnipotence, la mordue, la brutalité; il se complut avec maladresse dans un poste de parvenu, exigeant des honneurs royaux. La présence de Murât lui était importune, il bâta bien volontiers son départ; il reçut tous ses pouvoirs, lui envoya La Forest pour assurer les préparatifs, et le 39 juin le grand enfant malade sortait de Gbamartin, reprenant è petites journées la route de France, porté en litière comme un moribond;
(1) L* Forert à Cbtmpign;, 8 juin 1808, S3 juin 1808. (S) S«*U7 t l'Emptreur, 11 ^uin 1808, AF IV, 1«0«.
une escorte de dragons conservait & peine à son convoi
d'bftpilal l'aspect militaire qui convenait à un soldat comme
lui.
Il atteignait Bayonoe le 7 juillet. Le voyage ne lui avait pas été nuisible, son dépit seul était accru. 11 descendit sur les bords de la Nive, à la propriété de la Lavga où déjà résidait la « reine » Caroline. Pendant les trois journées de son séjour, son impérial beau-frère le vint visiter; leur mauvaise humeur parut réciproque; Murât éprouvait une.^-décepbOB qu'il ne put pas dissimuler; sa femme, intelligente, adroite et satisfaite, sut adoucir ces heurts malencontreux et aRn de tout prévoir til partir son mari pour Barèges, où la réSexion, plus que les eaux, sans doute, obtinrent la détente de son esprit. Sa mobilité l'amena promptement à se complaire dans les hochets de sa dignité nouvelle. Déjà, il était moins séduit par les Splendeurs de la succession de Gbarles-Quint, quand, à la (în d'août, il se croisa à Lyon avec Miot de Melito, voyageant en sens inverse : de Naples à Madrid. Ils échangèrent leurs impressions sur les pays qu'ils quittaient, sur ceux qu'ils allaient voir, et le ministre du roi Joseph reçut du roi Joachim des confidences pessimistes au sujet de ce royaume d'Espagne qui, si peu de jours auparavant, tout comme le vent à travers la montagne, l'avait rendu fou