LA JUNTE DE BAVONNE S
menter son dëpit, dans le lointaÏD, les Toiles des frégates anglaises, provocantes et inaccessibles, passent et repassent comme les sentinelles qui marquent les bornes de son empire. Il demeure inviolé, cet élément que son immensité rend plus désirable; si l'Empereur et Roi veut s'y délasser un ins* tant, c'est au prix de précaulioos quasi puériles : il prend son bain entouré d'un peloton de cavaliers, mousqueton haut, Tœil au guet, le visage vers la croisière ennemie, et postés en éventail aussi loin que dans l'eau leurs cbevaux peuvent avoir pied (1).
De neuf heures  minuit, il y avait généralement soirée chez l'Impératrice, mais l'Empereur n'y paraissait qu'un moment; il prit part une seule fois au jeu et sa présence y fut sensationnelle : à une table de vingt-et-un, il ramassait des jetons contestés et refusa en riant de les rendre à son voisin, avec cette riposte d'une application plus générale : « Ce qui est bon à prendre est bon à garder (2). « Il permettait parfois autour de lui d'heureuses boutades, et sur ce point accordait beaucoup de liberté de parole au préfet du département, un homme de qualité et de mérite, M. de Castellane à qui il disait : ■ Vous êtes un pacha ici : les préfets une fois à cent lieues de la capitale ont plus de pouvoir que moi. — Oui, Sire : les préfets font payer tes impôts, vous fournissent des hommes pour la guerre, pendant qu'ils maintiennent la paix dans l'intérieur. Vos préfets sont les cuisiniers de la gloire : ils apprêtent les plats, vos généraux les mangent (â). ■ Le plus souvent, la conversation ne prenait pas ce tour plaisant, on sait qu'une gène exiréme paralysait tous les interlocuteurs de l'Empereur, qui dans la causerie n'admettaitque le monologue. Et comment garder son esprit calme et serein, en
(1) Général db Brisdt, Souvenin d'un officier poloaaii. (S) SsKFTT, Mtmoim, p. 50.
(3) Journal rfa maréthal de CaiUUaae, U 1, p. SI.
Ui L'BSPAGNE ET NAPOLKON
croisant dans les salons de terribles compagnons comme Savary, craint de tous et décrié de chacun? Savary qu'un soir un aide de camp désignait à ce même M. de Gastellane, ajoutant à voix basse :
Vous le voyez bien : il vous étouffe de caresses. Eh ^bien! si l'Empereur lui disait de vous tuer, il viendrait à vous, vous prendrait tendrement U main et vous dirait : « Mon ami, j'en suis au désespoir, je suis forcé de vous envoyer dans l'autre monde : l'Empereur le veut ainsi. «
Les gens qui riaient avaient donc là un sourire forcé. Qui n'eût été soucieui? Beaucoup d'Espagaols attendant avec anxiété le sort de leur paya ne se présentaient à Marrac que pour épier un mot qui pût éclairer leur conduite et soulager leur patriotisme. A côté d'eux, en proie aux mêmes alarmes, d'autres groupes paraissaient mélancoliques et sombres sous les lustres illuminés : c'étaient les Portugais. «Je ne sais pas ce que je ferai de vous, " avait dit l'Empereur dans une désinvolture superbe, et de fait il paraissait les avoir complètement oubliés. Les Bayonnais ne semblaient guère mieux impressionnés : aux réceptions ils s'entendaient poser des questions insignifiantes ou triviales (1) ; leur commisération extérieure pour les princes de Bourbon était fort mal vue. L'Empereur, qui les avait enthousiasmés par ses splendeurs, les choquait par ses originalités dédaigneuses :
Quelquefois le matin, de bonne heure, il gagnait seul, et comme à la dérobée, les allées voisines de son appartement, vêtu d'une vieille redingote, avec un petit trousseau de papiers sous le bras: un aurait dit un écolier allant à sa leçon. On l'a vu sur les plages du Boucau, en présence de ses canotiers et de beaucoup d'autres personnes, poursuivre d'un air folâtre l'Impératrice et la pousser jusqu'à mi-jambe dans les flots de la marée (2), jeter à l'oau ses
(1) BjkÏLic, Chronique île la vîUe de Bayoane, (. [1, p. 328. {») Id., t. U, p. 3»7.
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mules de satin blanc et la forcer à courir déchaussée, sur le sable, pour regagner sa calèche.
Il prenait d'autres plaisirs moins innocents : on avait loge à Marrac, dans les combles du chftteau, une jeune et fort belle personne, sous le prétexte de donner une lectrice à l'Impératrice; celle demoiselle GuiUebeau dont la sœur n'avait été cruelle ni pour Junot, ni pour Murât, ne tint pas rigueur à son tour à Napoléon dont les ordres lui étaient remis par le mameluck Roustan. Tous les souvenirs bayonnaig sont fertiles en anecdotes sur l'aventure L'Empereur ne s'en taisait guère; Joséphine gardait le plus nécessaire silence, portant ses yeux alarmés de Mlle GuiUebeau la lectrice d'aujourd'hui à Carlotta Gazzani, la lectrice d'hier, autre beauté à la taille de déesse, aux dents éclatantes, au profil antique, déjà oubliée par le sultan volage.
Tout cela pour lui n'était que bagatelles; c'est à ses soldats qu'il donnait son cœur : il réunissait, armait, organisait et mettait en marche ces régiments provisoires prélevés sur les conscriptions prochaines, « gros enfants de vingt ans ■ , dont il se déclarait satisfait- Jamais son ascendant sur tes troupes ne s'affirma mieux qu'en ces jours-là. La répugnance pour le service en Espagne se déclarait instinctive et générale; les hommes arrivaient & Bayonne à contre coeur et mécontents, l'Empereur les passait en revue, parlait aux officiers à la parade, un mot aux conscrits, un regard aux anciens, et le lendemain, remplis de confiance, sous l'œil du maftre, ils parlaient pour Irun, en chantant. Grenadiers, chevau-légers, gendarmes d'élite, cuirassiers, légion de la Vistule confondent leurs brillants uniformes; aujourd'hui ce sont les gracieux escadrons de la cavalerie légère de Lasalle, demain les pesants bataillons de la garde de Paris défilent et passent; puis les lanciers polonais qui croient acheter la liberté de leur patrie en allant concourir à
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la servitude d'un autre peuple. Ils croisaient sur la route, en sens inverse, des Portugais levés par force et qui doivent les remplacer dans leurs garnisons; mais le chassé- Vsroiaë est malheureux : dans la traversée de l'Espagne, en face d'une occasion si belle, les désertions ont été nombreuses et les hôpitaux ont reçu les débris des compagnies portugaises décimées.
En présence de ces troupes en mouvement, son génie militaire s'excite, sa fébrilité est extrême : il court à Biarritz pour établir des batteries sur la côte des Basques; une nuit il va accoster lui-même le vaisseau qu'il envoie porter aux Antilles la nouvelle du changement de dynastie et presse le capitaine de franchir la ligne de blocus des Anglais. L'Espagne à conquérir, l'Amérique à dominer ne lui semblent pas des parties suffisantes, il parle d'une expédition dans les Indes. Les choses de la mer le passionnent avec l'attrait d'une nouveauté ; sans cesse on voit glisser sur les Hotg de l'Adourles rameurs de son élégant canot blanc et rouge que l'aigle doré de la proue semble emporter dans son vol (I). Agrandir le port, construire des navires, lancer des barques, bàtîr des casernes, fonderdcsh6pilaux,décorerune salle de spectacles, percer des rues, élever des quais, creuser des fontaines, — voilà ce qu'il veut, ce qu'il promet, ce qu'il ordonne. Rêves pacifiques que les événements militaires bouleversent, emportent et qui fondent, comme les autres chimères de sa pensée, dans le creuset du Destin.
Il y avait alors à Bayonne deux groupes d'Espagnols : les premiers, après le départ des princes, étaient restés par
(1) Douze capiuinei au long cours l'éuieiit tpoDlaoémenl otrcri* pour muia'utrcr te canot inipériat. Dccedri:, Napolioa à Bayonne, p. 151.