‹ L'Espagne et Napoléon (volume 2)Chapitre 31 sur 78 · LE HÉVBIL D'UN PEUPLE · texte numérisé non relu

LE HÉVBIL D'UN PEUPLE

Midnd, t7 juillel 1808.

J'ai l'honneur Mgr, de communiquer à V. Exe. mon arrivée avec mon Roi pour témoigner ma reconnaisence aux honnettetét que V. E. a eu la bonté de me dispenser continuelment pen> dant mon séjour à Bayonne. Puis-je réussir à occasionner d'en donner des preuves effectives. — Cependant, je prie V, E. d'accepter un exemplaire des cinque volumes publiés de mon ouvrage écrite par l'ordre du gouvernement ancien (1), avec l'objet de préparer l'opinion publique à recevoir, sans scandale des provinces exemptes, l'uniformité de législation si désiré, à présent beureusement établi dans notre précieuse Constitution, grâce au grand Napoléon. — Quand les 3 volumes qui restent seront publiés, j'aurai l'honneur de diriger à V. E. l'exemplaire par l'intermède de H. Dubois, chanoine de Bayonne, qui aura le soin de passer les uns et les autres dans les mains de V. E.

J'ai riionncur...,

Jean-Antoine Llobe^tb (2).

HsdHd, X8 juilUi 1808.

Ex CELLE NTissiME Monseigneur, Le roi m'a nommé Conseiller d'État; Je crois que cette grftce provienne des idées que V. E. a eu la bonté de donner à l'égard de moi ; et par cela, je vous rend les grâces les plus sincères, el j'assure avec tout mon cœur que ma reconnaissance aux hveurs reçues de V. E. sera étemelle. J'aurai la complaissence la plus intime si je puis prouver effectivement que je parle le mêmme que je pense en mon amme. — Enfin je serai toujours, Mgr de V. Exe. serviteur très reconnaissant et très humble,

Jean-Antoine Llorente (3J.

(1) Notitet hùtori<iHtt tur if prouiacei tTÀtava, Guipuxcoa et Bùcajra, 5 volume* in-4*. Bltei o'odi ps* l'acUialit^ que leur altribue LIoreaie, m>i^ en revuicbe, on Iroave de lui de* projet», en etpagool et eo franqaii, tur no* r«f6rme de l'ÉglUe d'Eipapie. AF IV, 1Q0», pièce IM.

{%) Vol. 675, toi. 405.

(3) IJ., fol. HT,

Un autre appoint plus sérieux avait été fourni par CabarruB.. Joseph, en ses Mémoires, l'oublie dans la liste de ses ministres, ce en quoi il a tort et se montre ingrat. Cabarrus était fort au courant de l'Espagne, où il avait dès longtemps appliqué set connaissances financières. Comme il se piquait aussi de bel esprit, il crut bon d'entreprendre une campagne politico-littéraire ; il prit la plume et répandit de petites brochures : Considérations <fun Espagnol à ses concitoyens. — La Forest estimait avec raison cette initiative peu heureuse et de mauvais goût (1); il n'y voyait d'autre avantage que de compromettre tout A fait Cabarrus et de le sortir de la ■ circonscnption u (circonspection sans doute) « si longtempa observée par le bord auquel l'auteur appartient •> (2).

Une propagande écrite ne pouvait gagner beaucoup d'adhérents chez un peuple non point d'illettrés, mais de gens obstinés & ne pas lire; — une seule classe était susceptible, & l'occasion, de la goûter, de la comprendre : les petits bourgeois, les petits magistrats de la ville. On y attacha cependant quelque espérance et, dès le printemps, on imprimait à Bayonne, aux frais de la casselle de l'Empereur, une Gazela destinée à répandre la bonne nouvelle Française par delà les Pyrénées. Si les brochures n'étalent pas lues, si les j^ournaux ne pouvaient être distribués, les lettres ne parvenaient pas davantage à leur adresse, les cour*

(1) Vot. «75, fol. 31Ï &'319. Bien plut encore trouve-t-on cegdéhuU dam une l^riG de lellret luppoi^ei' (à la manière dei narrationa épiaodiquei du Don QuicholU) entre • le enri de Bilberte <■ , > l'igenl de Madrid • , • l'éludianl de Boulogne > , te > propriétaire de Bilberte • , *■ fille Sinforo»; — loua penonnage* tr^> mèdiocrta de pure invention. — Il y a là une aingulière et puérile liiiloire de la • jeune eipagnole au couvent i ; maii tout ceci ne rappelle que de trèi loin Diderot auui bien que Cervant^t — Cabarrua prétendait donner l'éveil lur lea danger* tociaui dei rérolte* pQpulairei et fournir une apologie de la ContiitutioD de Bayonne. De cei brooliurM rariaiimei on reitou*e le texte par (ragmenU aux Archivea dra affaire) itran^rci, vol. 676, fol. 1«T, lU. 127, 313.

(S) Lettre i Cbampagny, 25 teptembre 180S, vol. 676, fol. 3«.

rien »e trouvsmt prrétéa mr lo» rowtes mémep où s'piçiïdajpnt

une chaîne de postes mililaÏFei : ici des )>pigandB, là de» paysans, plus loin des déserteurg, partout des révollés surgissaient à point nommé pour couper les communications en pillant les diligences. Voyager isolément sur les grands chemins devenait imnosïihte et l'pn Pe trouvait pqs de guids, à prix d'or; Joeaph «n avait fait la lamentable expériencie. Des officiers rompus à la discipline, habitués aui lois de l'bonr neup pouvaient bien encore sa traiter en adversaires courtois eljouer à la chevalerie, mais déjà on sent percer, sous les mots de leurs coirespondances et des cartels qu'ils s'envoient, la pointe du stylet plus que la lame de l'épée ; après la défaite de Rio Seco, Joachim filake vaincu écrivail à Bessiëres vainqueur :

Je remercie V. E. de l'humanité avec laquelle, elle m'assure avoir traité et devoir traiter dans la suite les prisonniars Espagnols; et de mon côté je l'assure que les français ne méconnaitront pas la générosité espagnole-

|1 importe à V, E. et à moi de bannir de nos armées Iq R'rocité qui ne convient pas aux vrais braves- Tels sont je crois les principes de V. E' d'après sa répitt4tion. Et je suis certain que V.E- appréciera la rranciiise avec laquelle je lui déclare no jamais reconnaître d'autre souverain que don Ferdinand de Bourbon, ou ses héritiers légitimes; et s'il était possible que cotte famille infortunée vint à s'éteindre enfièremontj je ne reconnaîtrais pour souverain que la peuple espagnol légalement représenté pftr des Certes générales- — Cette façon de penser n'est pas seulement la mienne, c'est celle do toute l'armte et de la nation entière, à l'exception d'un petit nombre d'hommes qui ne se gouvernent que par les sentiments d'un égo'isme intéressé.

Les lumières reconnues 4o Y. ¥•■ ^^ ^^^Ji' un sûr garant qu'elle ne se trompe pas sur la soumission forcée des peuples réduits par les troupes françaises, et qu'elle la considérera sans esprit de parti. Qua l'Empereur se détrompe; et s'il est yrai

Sn L'ESPAGNE ET NAPOLÉON

qu'il soit doué d'un esprit philantrophique, qu'il renonce au projet de subjuguer l'Espagne; que ses succès particuliers soient les mëcaes, il est de toute évidence que son frère ne régnera pas, ou ne régnera que sur des ruines désertes, et arrosées du sang des troupes qu'il destine à cette infôme entreprise.

Malgré l'aversion que m'inspire la cause que V. E. défend, je l'assure de la haute considération que méritent ses éminentes qualités personnelles.

Le général en chef de tarmée de Galice, Joachim Blake (1).

Les faits répondent trop bien aux paroles; dans la pratique, c'est moins la guerre que le saccage, moins la bataille que le massacre. Écartons dans les deux camps les témoignages passionnés ; Toici celui d'un agent secret de la police française, résidant depuis six mois à Barcelone; il n'est pas suspect de complaisance espagnole, il trace ainsi au ministre un tableau des misères de la Catalogne ;

... J'ai vu des officiers français qui avaient combattu à Àusterlitz et à léna s'indigner d'être forcés de remporter ces faciles succès, mais le général et les soldats italiens veulent s'en servir... — La semaine dernière, le riche village de Mataro a été livré au pillage et à l'incendie. Les religieuses ont été livrées à la brutalité du soldat napolitain. ^ Ces détails sont vrais, malgré le certificat contraire que les menaces ont obtenu. La femme d'un habitant bien connu pour sa tranquillité et sa probité, restée seule à la maison, offrît à la troupe italienne tous les secours en son pouvoir. Elle est massacrée en se défendant contre les derniers outrages et sa maison pillée. — Hier dimanche, j'ai Vu sur la promenade publique poiter ouvertement le fruit de la rapine. Des officiers italiens portaient à leurs doigts, montraient à ceux de leurs femmes les diamants qui avaient été leur partage. On nomme le magasin où le général de cette division a pris son lot.

Un malheureux soldat français, en plein jour, tombait sous le

{!) M joiUet 1808, AF IV, leb, 1- Aonia, n' 17S.

LE BÉVBII. D'UN PBDPLE SOS

poignard d'un cb&rretier catalan «{u'il voulait obliger À faire un tervice requis et payé; un autre soldat venge à l'instant sur l'assassin la mort de son camarade et est lui-même poignardé par un autre furieux, sous les baïonnettes des soldats du corps de garde. — Dans un village voisin, huit soldats trouvaient dans le vin qu'ils avaient sous la main du poison que des brigands y avaient jeté en partant.

SI cette guerre devait durer sous les auspices sous lesquels elle a commencé, elle deviendrait bientôt un enchaînement d'horreur et de forfaits particuliers. J'ai frissonné d'entendre dans le salon d'un négociant français menacer que S. M. ferait de l'Espagne un vaste cimetière. — Heureusement cette doctrine de pillages et d'atrocités a déjà révolté les bons Français qui craignent d'en partager les torts. Je serai peut-être le seul par lequel il pourra parvenir jusqu'à S. M. quelque notion de ce qui s'est passé à ce sujet à l'état-major. J'ai cru de mon devoir de mettre V. Exe. à portée de juger s'il convient au service de S. M. d'être instruite que des généraux français se sont prononcés avec indignation contre ce système...

Cette lettre parviendra en France par un bfttiment sous pavillon américain qui emmène beaucoup de gens timides qui retournent en France malgré les mille dangers de la mer (I).

Au milieu de ces passions déchaînées deux actes simultanés vinrent matérialiser toute la politique soit de Napoléon, soit de Joseph vis-à-vis de l'Espagne : un décret impérial (22 juillet] décidait la création d'une grande roule de communication entre Paris et Madrid par Pau, Oloron et Saragosse; — un manifeste royal (23 juillet) accordait une amnistie. Le premier prétendait affermir le contact régulier comme il sied de vainqueur à tributaire ; le second ne comptait gagner ses sujets que par une indulgence timorée. — Â tous deux une grande déception répondit.

L'fe^PAGNB AT Ml^OtÉbh

Le général Duponl formait t'extréoie pointe de la cod' quête. C'était, en fait de vaillance, un chef ayant fourni tes pteuTet è Marengo, Pozzolo, Hesbach, DieroBleîn, Halle et Priedlflnd (I). A l'automne de ISOT, il commandait trois fortes divisions qui, sous te nom bizarfe de ■ Corps d'observation de la Gironde e, étaient destinées à porter évenluellement du renfort en Portugal si les Anglais débarquaient des troupes nouvelles à l'embouchure du Tage. Dans les derniers jours de l'année, il reçut l'ordre de faire Un pas en avant, et il ebtra en Espagne. Dire qu'il y trouverait le bftton de maréchal, la prophétie eût paru trop facile.

Pendant les mois d'hiver, ce Fut une mat-chc paisible; quartier général à Vittoria, puis à Valladolid, où l'on mena aux frais des habitants une vie assez plantureuse. La troupe était médiocre, jeunes soldats ïion instruits de la clâSse anticipée de 1808, qui n'avaieAljatnais tiré un coup de fed tnème devant une cible; la cavalerie paraissait Meilleure, bien que composée d'éléments dis]parales. Le génér^tl BelliaIN], en la Voyartt traverser Madrid, appelait cette armée « une pélaiidière » , il louait Cependant le Soin de Dwpoût à former ses reCIrues. Quàlid là résistance régulière partit de Séville, l'Ettipel-éur oMohna de toiatcher Cortlre elle, fixant Cadil pour but lointain. Sorti de Tolède, en gardant l'allure d'une thïupe alliée en marche, Dup'Ont s'âVançâit avec tleB eïfectifs téduîb

(t) PifTTc Dupont tie l'Étang (17ffl^l8M). Aide-dc-cAm^ du gfft^nl Dillon (1702). U<!néral de brigade (1793), de divi.ior (1797). Comte Ae \Bnpire (1808). Privé de <e< gTades (1812). Minitire de la Guerre (ISU). Député de la aareDte (1815-1830). Beiraité (183S).

LE RËVEIL D'UN PEDPLE Wi

k une dizaine de mille homme*. S'il paraissait (éméraire de mettre entre Madrid et lui les défilés de la Sierra, la pensée de relrouTcr et de s'incorporer l'appoint de trois régiments suisses en garnison dans l'Andalousie encourageait sa confiance; mais ces trois régiments demeurèrent sous le drapeau espagnol et leur fidélité, qu'on eût dû prévoir^ aggravait l'imprudence où (es ordres de Bayonne jetaient le général français (1). Toute l'Andalousie s'agitait, eu effervescence : 40,000 paysans s'enrôlaient, de Tieux officiers quittaient leur foyer pour exercer les laboureurs; on voyait de paisibles bourgeois monter la garde autour des canons, on réunissait des fusils, on fabriquait de* piques; les réquisitions fournissaient chevaux et mulets.

Le 7 juin, dès le point du jour nos tirailleurs abordaient le pont d'Aleolea, dont les vingt arches de marbre noir sont au milieu des roseaux le passage de la rive gauche à la rive droite du Guadalquivir; les grenadiers espagnols se firent ttacher parla garde de Paris sur la barricade; mais la troupe indisciplinée des volontaires d'Etchevah s'enfuit des hauteurs malgré les efforts de son chef; notre cavalerie et les marins de la garde achevèrent la trouée. Avant deux heures de l'après-midi nous arrivions, toujours courant sur cette route poussiéreuse, en face de Cordoue. A notre approche In fusillade crépita derrière les créneaux du rempart, mais i notre sonmation les murailles se dégarnirent; ce fut toute la résistance extérieure (2). Gomme la porte où avait frappé

(1) Il ne le laiaiit pat trop d'illusian lur la poaition anormale des iroupei 4(e MB commandeneal puiH{u'H frirait i \*M, dH te n nai, avec use ctrlaiue ironie : • Me> diviûona vont te Irouvcr i une belle diiuooc : !'£•• curia), Tolède et Cadij ! ■

(1) Ce« détaila parntaent l'iloigner ■in» rient Imbitocli éet hiaoricot; je le» emprunte au journal manuscril d'un Ktpagnol, témoin dei événement», qui «e trouve i Cordoue, à la bibliothèque iie rAyuoTnmierrto, Annales de la Ciudad ie Corâoba par Don Liria Maria TtiMfiEs.

DOS bouleU De se renversaU pas, le major Teulet envoya dei sapeurs qui en eurent raUoo à la hache. Les tambours battirent la charge et l'on entra en tiraillant. Les rues étaient balayées par la mousqueterie et si des femmes furent atteintes c'était aux fenêtres. Un individu nommé fedro Moreoo ajusta le général Dupont et tua son cheval; il fut fusillé dans sa demeure avec tous les siens, sauf une jeune fille qu'un sergent français 6t évader par compassion.

Grisés de l'odeur de la poudre et bientAt des fumées du vin, car ils pénétraient dans les maisons et les caves, baïonnette haute, tes vainqueurs ne se connaissaient plus : si la lutte cesse, l'orgie continue. Dupont fait battre la générale pour rallier tes hommes; ils répondent plus ou moins à l'appel et se débandent encore. On établit deux c&mps en dehors de la ville, mais les portes sont encombrées de maraudeurs qui rentrent. On envoie des patrouilles, elles se mêlent aux pillards. On place des sauvegardes, elles rançonnent leurs hôtes (I). La discipline ne se rétablît qu'au bout de vingt-quatre heures, le 8 juin au soir, quand un ordre du jour de Dupont menaça des conseils de guerre, fît restituer BU Haras royal les chevaux qui avaient tenté les cavaliers mal montés et prescrivit la visite des sacs, ce qui mécontenta fort les soldats. Le surlendemain on régularisait la prise des caisses publiques; te payeur Plauzoles (un honnête homme à quî plus tard Napoléon confiera la garde des diamants de la couronne) reçut des mains du commissaire des guerres, Lacombe, environ 300,000 francsqui furent employés i la solde de Tarmée ; le corregidor de Cordoue était présent, et on lut remit une décharge officielle. Il y avait en outre i l'archevêché une caisse de souscriptions patriotiques : 350,000 francs en tout ; un état du général Legendre donne

(1) ■ Il aât fallu UD officier prèa de chaque loldat pour l'empêcher > . Métnoiret du général de Btitet, alon aide de camp du giii£ral Privé.

Page 1