‹ L'Espagne et Napoléon (volume 2)Chapitre 39 sur 78 · LB BOI • INTBUS < SU · texte numérisé non relu

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Les ïllunaînations succédaient aux danses et aux séréoades ; chaque matin des messes et des processions, l'après-midi des courses de taureaux, chaque soir couplets, chansons et vauderilles ; églises, plazas et théâtres étaient pleins. On prétendait aussi régler les choses sérieuses : le duc de l'In&nlado, tout A fait revenu de sa politique de Bayonne, présidait une Junte de guerre qui s'actirail beaucoup; tous les hommes de dix-sept à quarante ans étaient requis de prendre les armes, les officiers en retraite de rentrer au service; le comte de Feman Nuiiez levait un régiment de dragons; on distribuait ' de belles cocardes rouges et jaunes, avec la devise : ■ Mourir pour la patrie, le roi et la religion. » On devait orner son chapeau d'un ruban vert sur lequel se lisait : Viva Fernando je;>(itno.' Les dons patriotiques affluaient h la Banque Saint- Charles : mulets, chevaux, voitures, vêtements, argenterie, 9i^ent (I). Les biens des Français étaient confisques et d'énormes scellés royaux apposés sur la porte de leurs maisons (2). < Le 24 août eut lieu la proclamation de Ferdinand VII le Bien-atmé. Aht c'était autre chose que la cérémonie du 25 juillet précédent! Le comte d'Altamira, porte-étendard héréditaire, s'était retrouvé et brandissait l'antique bannière que ses ancêtres s'estimaient si 6ers de déployer : précédé des trompettes et des hérauts d'armes il était suivi de la municipalité à cheval dans ses riches costumes tout brodés

(1) La Gaceta de Madrid publiait quotidiennement dea colanDet enliirei de aouicripteun ; CevalW figurail pour 50 rdaux par jour; le i naulre aellier de* Écuri» royale» t 11,000 réaux; le> < écrivaiiii publio >, 20,000; le* deuiFriret Treavina f marchanda •, 30,000; le marquUde Cani«ra*B, 17,000; le CoDieil de* Ordre*, 200,000. — Le duc de l'Iobnudo offirait 11 cbevaux, don Manuel Aguirre, 11, le comte d'Altamira, 8, U comletae de Cbinchoo, 7, le manjni* d'Alca&icei, 5, cic...

(2) Rapport de don Augaatiii Gaya, eapion envo^f ^ ii Madrid par le minialre de U police ; il partit de Vitt«ri> le 27 août et quitta Madrid le Q leptembre. Vol. 676. (bl. 259-260.

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d'or. — Solennellement, le Conseil de Castille déclara nulles les renonciations de Charles IV el des Inhnls, nulle la Constitution de Bayonnc, nulle la cession à Napoléon et à Joseph, nuls chacun de ses actes depuis quatre mois; on raya surlcs registres toutes les délîhéralions, toutes les pièces relatives au gouTernement « intrus » .

Avec une singulière confiance dans son autorité morale et une conception plus étrange encore des institutions parlementaires de notre pnys au temps de Napoléon, il vint au Conseil de Gastille l'extravagant espoir de séparer la France de l'Empereur et de paralyser l'envahisseur par la dcFectioo de ses propres sujets. Croyant pouvoir la faire parvenir sous le couvert diplomatique du prince de Masserano, le Conseil rédigea donc une lettre officielle aux « Magnifiques seigneurs du Sénat conservateur « , leur exposant la fidélité des Espagnols et les sacrifices consentis par l'Espagne, l'injustice de l'Empereur el les pertes suhies par ses armées; pour faire cesser les maux des deux pays, il suffisait d'arrêter Napoléon sur cette pente dangereuse et néfaste; et c'est pourquoi on faisait connaître la vérité très exacte à ce ■ corps rempli de sages (1) ■ . — Cette naïveté, on le croira, n'eut pas d'autre suite. Mais alors les chimères trouhiaient les cerveaux et le royaume de Philippe V se réveillait, les yeux alourdis, d'un vieux songe commence depuis près de cent ans. En s'agitanl, beaucoup croyaient marcher; quelques habiles, assis sur le rivage, regardaient les sauveteurs improvisés lancer leur frêle

(1) L'original de celle lellre cxlraordjnaire, avec le* lignalurea île l'InFan- Udo et de £5 anlrei, ae trouve aux Arehivtt nalhiialn, AF tV, 1611, pièce W, — Il e*l arriié lï aprài bieo dei rlcocheu : denx officiers poloDaïa aona Ici ordrea de Savary fureot arrf léa eu Eapagoe ; SlrogonofF lea réclama comme a'ila jlaienl Ruaaca el on le> embarqua pour Trieitc. Il leur ovjit confié dea paquela pour l'ambasMuteDr ruste à Ticone lequel, en revanche, lonr remit d'autre* meatagcs pour Aodréoaay, ambaaudeur françaî* eu Aulricbej c'ett dana cei papier* que ae trouTait la lettre du Conacil de Cattille.

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barque dans la vague autour du navire en détresse ; ïU attendaient l'accalmie pour aller recueillir tes épaves du gros vaisseau des Bourbons échoué sur les récifs. Ainsi, un petit groupe " d'esprits éclairés » , fort peu embarrassé de la religion, voyait avec plaisir les moines agiter au nom de Ferdinand les classes populaires; ecclésiastiques et royalistes travailleraient à leur insu pour une assemblée prochaine, pour une république future; quand le monstre démocratique est déchaîné, ce ne sont plus des rubans ni des cocardes qui lui forment une muselière solide; sic vos non vobis. Ces ambitieux appelés, pensaient- ils, à jouer les principaux rôles sur le théâtre politique dont les décors eussent rappelé le Versailles de 1789, poussaient à la formation d'une Junte suprême à Madrid, dans l'arrière-penséc de rassembler les cléments d'une Constiluanlc, d'uue Convention peut-être, et de la diriger ensuite vers leur but à l'aide des clubs dont le noyau exlstaitdéjà (1). — Le sentiment général, toutcn demeurant pleinement u loyaliste », aurait en partie facilement subi cette manœuvre, il ne l'eut pas entravée du moins, car depuis Uaylen la résistance avait pris quelque chose d'essentiellenient populaire; tiers de leurs troupes et de ses officiers, les Es|>agnolg étaient plus vains encore de leurs paysans; je ne sais quoi d'agité, de téméraire, de féroce caractérisait la résistance passée entre des mains vigoureuses, lourdes et brutales; guerra a cuchilh, la réponse de Falafox était devenue ta devise commune, comme ces mots d'ordre qui circulent partout sans qu'on sache qui les a portés.

Les colères de nos soldais répondaient aux exaspérations de leurs adversaires; la discipline ne les modérant plus, au milieu d'une marche en retraite qui les humiliait et des embuscades qui les décimaient, elles se livraient aux excès

(I) 1^ Far.ttii Ctiampr-gny, 23 roi'.l IS08, vol. CTG. M. 1Î1.

habituels de la débandade. Le départ précipité de Madrid sans tnlendance assurée avait fait fermer les yeux; le maréchal Moncey à grand'peine rappelait et maintenait autour de lui une apparence d'obéissance, les officiers n'éprouvaient plus d'autre désir que de fuir ce maudit pays, de rentrer en France, et c'était bien au hasardj que marchait l'armée, <■ si toutefois OQ pouvait encore donner ce nom aur troupes qui font la retraite" (I)- La maraude nécessaire conduisait an ravage inutile; vols, puis pillages, dévastations même, et dans les villages de San Agostin, Gincovillas, Rellanos, Las Navas de Builrago, aux églises profanées on avait emporté les calices, jetant les hosties saintes i terre. Ces détestables errements demeuraient impunis; le correct diplomate qui suivait pas à pas celte marche rétrograde n'en cachait pas au ministre de l'Empereur la honte et le danger :

L'autorité du Roi est inconnue et le M*" Moncey semble s'être enveloppé d'un voile au moment où il pouvait rendre les meilleurs services. Le parti qui ne respirait que pillage et contributions a triomphé vers le 15 juin. Il a soufflé ses fureurs dan» tous les rangs et laisse un triste héritage à recueillir aux généraux que S. M. l'Empereur enverra désormais en Espagne.

Si les troupes étaient attaquées avant d'avoir pris position et avoir été réorganisées derrière l'Ebre, le peu d'accord entre les généraux, le mécontentement, l'insubordination amèneraient des événements déplorables (2).

13n autre témoin, et sa qualité de Français le rend bien croyable, nous offre un double tableau dont le contraste n'est pas à notre honneur : le 4 août l'émeute grondait & Bilbao; dans la nuit on arrêta les Français, mais ils furent traités avec huroanilé; un exalté ayant demandé leur mort, on l'obligea à se taire et à se retirer; le 16 août, délogeant

(1) U Foreit ï Cbanipagny, iO août 1808, vol. 676, (ol. SI k 23. (S) Ibid., 11 Boûl IKOS, vol. 676, (ol. Zi.

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Blake, le général Merlin ariivait avec sa division; notre consul se rendit près du vainqueur afin de témoigner de la soumiBsion des habilanls et rappeler leurs procédés; sur les marches de l'hôtel de ville on tira sur lui, son compagnon fut tué A ses côtés, et malgré son uniforme des soldats l'accablèrent de menaces ; le consulat ne demeura pas épargné dans le pillage, on lui enleva sa caisse comme on prît plus d'un million dans la ville, taxée déjà d'une contribution de 250.000 francs (1). L'indignation soulevée par de pareils procédés nous feisaii bien du mal (2).

Barcelone présentait le spectacle quotidien de ces violences et de ces vengeances. Ici nous gardons la consolation de n'avoir pas à accuser nos compatnotes : les napolitains du général Lecchi sont en cause. Ces médiocres soldats étaient d'excellents pillards; toutes les maisons de plaisance des environs reçurent leur visite; les plus habiles découvrirent des lingots d'argent: ils les expédièrent en Italie; vingt-quatre otages Furent pris parmi les notablesetconduilsàla citadelle; lA, leurs parents étaient admis à les voir, en acquittant le droit d'un quadruple d'or par tèle. Lecchi prétendit enlever leurs étendards aux gardes Wallones; naturellement colères, défis et menaces réciproques; un duel s'ensuivit entre un major napolitain et un ofKcier espagnol, le premier prit pour témoin « une patrouille de son régiment n en avertissant son adversaire qu'elle le mettrait en pièces, s'il lui arrivait malheur. Après ces procédés, Lecchi donnant un banquet pour la ' saint Napoléon « était peut-être mal venu de s'étonner des refus qu'il essuya : le capitaine général s'excusa sur son grand âge, te gouverneur sur sa fatigue, l'intendant sur une subite indisposition, le chanoine remplaçant l'évéque n'ima-

(i) Lettre du contui à Champt^y, XQ leptcmbri^ tSOS, vol. 676, Fol. 391 (1) La For«*t i Champsfrny, vol. 67S, fol. 83.

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ginait rien, mais ne paraissait pas; deux Espagnols se trouvaient enfin pour s'asseoir à cette table de cinquante couverts, présidée d'ailleurs par la maîtresse de Lecchi (1).

Voilà qui soulevait, entretenait, animait les colères et l'on comprendra le cœur es{>agnol en ces tristes jours sï l'on médite la dure réponse, proférée par des lèvres indignes, qu'osa faire Thomas Morla aux plaintes du général Védel prisonnier :

... Votre Excellence me répondra qu'elle n'afaît qu'obéir. Mais celui qui se soumet à un capitaine de bandits n'en est pas moins coupable de tous les crimes qu'il commet sous ses ordres. Et voilà pourquoi notre gouvernement se trouve en pleine liberté de traiter V, Exe. et ses troupes, comme il le jugera convenable, et seulement sans autre respect que celui de l'humanité qui le caractérise.

La voix du sang parlait de même sorte et aussi haut chez les Espagnols dispersés de par le monde, la spontanéité de leur mouvement fut identique sur les deux rives de l'Atlantique. Ce n'est pas que depuis la rupture victorieuse des États-Unis avec la métropole anglaise, les colonies de l'Amérique du Sud ne fussent fort tentées de conquérir toute indépendance. Mais elles prétendaient sans doute te Faire à leur heure et à leur profit. Imprudent, qui en pareil cas met la main entre l'arbre etl'écorce; c'est la morale de la femme de Sganarelle : a Et s'il me platt à moi d'être battue?" Napoléon croyaitque des troupes européennes auraient facilement raison de tous ces créoles et qu'il suffi rail de gagner àsa cause les chefs militaires des garnisons espagnoles. Parmi les onze capitaines

(I) U teplembre iBOS, AF TV, 1606. y douier, n- 55.

généraux commandant les provinces d'outre-mer du roi Charles IV, il en savait un, soldat de mérite, Jacques de Liniers, vice-roi de la Plala, d'origine française (I), adversaire heureux des Anglais et ayant témoigné par lettres, en IS06 et en 1807, son admiration pour le vainqueur d'Iéna et de Friediand. 11 paraissait donc Itien choisi. Hugues Maret vint dire qu'il connaissail quelqu'un en relations avec M. de Liniers : un ancien ofHcier, ex-député aux États généraux qui pendant l'émigration avait fait du commerce et s'était marié aux Antilles; il se trouvait en France pour rassembler les débris de son patrimoine. Aussitôt on partit chercher dans son chAteau délabré de Bourgogne ce marquis de Sassenay (2) qui, fort perplexe de cet enlèvement inattendu, cherchait encore le mot de l'énigme lorsqu'on l'introduisit à Marrac, le 39 mai 1808, dans le cabinet de l'Empereur. L'audience fui courte et caractéristique : B Vous êtes lié avec M. de Liniers?

— Oui, Sire.

— Je vais vous charger d'une mission auprès du vice-roi de la Plata.

(!) Jacquet </« Linieri (ITSMSIO) né i Niort. Enlr« jeune nu aeivicc de l'E*pagne (IT74) et fut envoyé en Àiu«rique (1TS8). Gouverneur du Paraguay (1801). Repouiia les An'glaia de BuenocAyret (ll»06 cl ISOT) e( oprèa cet luccèa jouîl de la plua grande popularité. Il fvl noanaé cbef d'eicadrei et vice-roi de la Plala. — La Junti^ de Séville le cr^a cooile de fiucno»-Ayrea, en lui doDDant un aucceaieur (1800). — Ketiré dana le payi, i Cordobe, il

défendre la cauae de Ferdinand contre le» cr^lea

révoltés; abandonné et lrah[, il fut prLi et fuaillé aana jugemenl. — Ses rcflM ont été ropporléi en 1862 en Espagne; Il est enterré prit de Cadii, au colIC'ge lie ta niarioe de San Fernando, auprii de Chriilophe Colomb, don JuaD d'Aulricbe, Magellan, Gonsalve de Cordoue.

(2) Oaude Bernard marquis de &Menaj(1760-18IM)), d'une vieille famille parlementaire de Bourgogne. Député de la nobleate du bailiage de Cbalon- (ur-Sa6ne aux Étals généraux, Ofllcier à l'armée de Condé. Au service de l'Angleterre et envoyé aux Anlillc. (1796). Rentré en France (180V). Mission à BuenoB-Ayrcs (1808). Prisonnier et transféré aur lea pontons de (^adii d'où il l'évadé (1810). Secrétaire de* commandement* de la diichcsae de Berry. Député de Sa6ae-«l-Loire (1830-1831).

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— Votre Majesté voudra bien me permettre de retourner chez moi pour mettre met afhiiree en ordre avant d'entreprendre un aussi long et périlleux voyage.

— C'est impossible. Vous avez vingt-quatre heures pour TOUS préparer. Faites votre testament. Maret se chargera de le faire parvenir à votre famille. Allez trouver Champagny qui vous donnera vos instructions (1). •

Et ce fut ainsi : le lendemain il prenait la mer sur un méchant brick, le Consolatewy qui après soixante-dix jours -d'une navigation affreuse le débarquait à Maldonato. Il devait faire connaître à son ami « quelle gloire environne la France et quelle influence le puissant génie qui la gouverne exerce sur l'Europe à laquelle il dicte ses lois » ; examiner l'effet produit en Amérique ■ par l'heureux changement accompli en Espagne (2) n, et revenir apporter des nouvelles.

M. de Sassenay était muni du texte des abdications de Bayonne, de la cession au roi Joseph, de lettres confidentielles d'O'Farrili et de d'Azanza aux gouverneurs généraux. La prudence de M. de Liniers éprouva un grand embarras, mais l'indignation des Espagnols aucun : après une explosion de colère du conseil de Buenos-Ayres convoqué d'urgence, le gouverneur don Xavier Élio fit appréhender Je messager de l'Empereur et, malgré M. de Liniers que sa qualité d'étranger rendait déjà suspect, le mit en prison (3). — La

(I) PenilBDt que M. de Saoenny parlait ji «on corps défendant k Bucnoa- Ayrei, d'aulrei >e propoenienl pour aller pnrter ta nouvelle de l'iTèneinen de Joii'ph : M, de Pon» fsuleur d'ëludei colouialo) de se rendre dant le Tën«zucla kCaracat;le lieutenant Gai aberl. au Mexique, — AF tV, IQfO, pl^esl69ei 171.

(S) Le jjénéral Banholom£ Mitrr, Hiitoria de Eelgrano y de la Tndtpeudencia Argenlina, I. I" (1887). — Marquit DE SAESEBtï, Napoléon I' et la fondation de la Jtépubliijue Àri/entine, p. I3Î.

(3) Lei aventnr» de M. de Saiaenay n'étaient pa* fîniei : il fut gard^ aux fan puii traniporlé l Cadix avec le» priionnien de Baylen (février 1810] aur

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