‹ L'Espagne et Napoléon (volume 2)Chapitre 4 sur 78 · TRAFALGAR I · texte numérisé non relu

TRAFALGAR I

les murs blancs de Cadix émergeant de leur ceinttire veile de feuillage et d'écume, comme un vase d'argent sur un . tertre de gazon fleuri. Il groupait sous son commandement la petite escadre de CollÎDgwood successivement accrue, le 22 août, de l'amiral Bickerton, le 30 août, de la flotte entière de Calder. A la guerre surtout, l'union fait In force : Nelson donnait le bel exemple et y puisait, en rc* vanche, un lecours moral nouveau : ■ Tous les deux, nous ne faisons qu'un, écrivait-il à Goilingwood (son subordonné el son aîné en même temps); il ne peut se glisser entre nous de rivalités mesquines. ■ Il chargeait son ami de la déFensive, se réservant pour lui-même le combat ofFensif. Il laissait percer, dans ses ordres, un ton de hautaine conflance et d'arrogance patriotique. La supériorité des Anglais venait de leur instruction et de leur artillerie, non de leur nombre. L'escadre alliée opposait 33 vaisseaux à leurs 27 navires; mais ces 27 équipages, rompus par des croisières nombreuses, ravitaillées Fraîchement en Angleterre, présentaient le choix des arsenaux britanniques et la Heur de l'amirauté. Nelson augmentait son flegme national de cette impression si naturelle de supériorité qu'éprouve toujours l'assiégeant sur l'assiégé; il attendait, à seize ou dii-huit lieues de la côte, la voile tendue à la brise de l'Océan; et celui qu'il guettait, sans gagner de forces à gagner des heures, perdait par impatience le sens de l'opportunité et du sang-Froid.

Villeneuve voulait une rencontre. Joueur jusqu'ici malheureux, il espérait fixer enfin la Fortune, et c'était assez d'en pouvoir courir la chance pour qu'il engageât à fond la partie. Il estimait d'ailleurs tenir en main quelques belles cartes, et, comme il sentait venir le moment de quitter le tapis vert, il ne se trouvait pas si téméraire de risquer pour la dernière fois son va-tout.

Une lettre de l'Empereur le poussa en avant. On l'enga-

geait à avoir avec l'ennemi m une affaire décisive n . Gomme il était de ces hommes « qui ont plus besoin d'éperon que de bride » , Napoléon avait forcé la note, dans la pensée que Il son excessive pusillanimité l'empêcherait d'entreprendre la manœuvre ■ . Le raisonnement était pour le moins imprudent, le risque chanceux; le calcul se trouva faux.

Villeneuve fit aussitôt convoquer un conseil de guerre; et le 8 octobre il réunissaità bord du Bucentaure les contre-amiraux Magon et Dumanoir; les capitaines de vaisseau Cosmao, Maistral, Lavillegris; le capitaine de frégate Prigny pour la France; pour l'Espagne, les lieutenants généraux Gravina et Alava; les chefs d'escadre Gisneros etEscano;lcG brigadiers Galiano, Rafaël de Mac Donnell (1).

L'amiral en chef fit donc savoir, sous le sceau du secret, aux officiers alliés, les intentions de l'Empereur de voir appareiller l'armée à la première occasion où l'on rencontrerait

(1) > On a« laura peu(-ttre jamais l'histoire «acte du conteil de guerre du 8 odobre > , dit M. Deideviic* du Dézert qui a diicutj avec beaucoup de ■sgacitf le problème dam ton étude très compile lur le Mie de la marine eipa^nole pendant la campagne de Trafalgar. Mail puiaque le rapport original de Graviaa au Prince de la Paix ne se relrouve plus dans lei Archivea de Madrid depuis (847 (la copie également enlevée auï ÂrcbiTci de Cadix prouTcrait que cette dispanùon n'est pas l'efFet du teul basard), pourquoi ne pas l'en rHim au rapport de VilIcncuTe à Dccrèa? (16 veDdc<miaire an XIV. Arehive$ de ta Maiine, BB IV, vol. S30, fol. 30B>310.) 11 parait d'autant plus sincère qu'il condamne à l'avance la conduite tenue treize jours après, en menlionnant l'unanimité d'un avis qu'en (in de compte l'amiral ne devait pas suivre.

Muiin(ii{t'/ eombate de Trafalgar,^. i85); Feekeb db Codto (Hittoria del eombate naval de Trafalgar, p. lîS); Fernandez Dero (Armada E$paitota, t. VIII); les Mémoire! de don Antonio Alcana Giiuno (p. 95) affirment tous la aagacc opposition des Espagnols contre une sortie pour laquelle ils ne se sentent pas prêt» ; ils vont mSme jusqu'à citer des paroles véhémente* prononcées par Churrncai mais ceci est trop, car ce dernier n'assistait pas au conseil.

Ce bitme d'une sortie intempestive se retrouve après coup dans deux lettres inédites de D. Juan de I.^cy envoyées de Puerto Santa Maria, le* 25 et £9 octobre au duc de l'InfaDtado; elles sont aux Archive! de Madrid. EK 93, V», supplément.

TRAPALGAR SI

l'ennemi en forces inférieures. Tous les membres de la conférence avouèrent la faiblesse de leurs équipages, le mauvais élat de leurs >ai8seaux ; déclarèrent que, devant la puissance supérieure de la flotte de Nelson, il convenait d'attendre ■ une occasion favorable n ; cependant, — par déférence sans doute pour l'intention non dissimulée de l'Empereur, — ils ne se séparèrent pas sans n témoigner le désir qu'ils auront toujours d'aller combattre l'ennemi, quelle que soit sa force, dès que S. M. le désirera* . Sans beaucoup se compromettre, ils alliaient ainsi le respect de la discipline, le courage mili* taire et la prudence commandée par leur responsabilité. Villeneuve ne parut point très satisfit, mais il s'inclina. L'occasion lui vint trop vile de sortir de cette réserve ; ses dépêches nous font suivre les phases successives par où passait son esprit surexcité.

Des lettres particulières de Bayonne lai ayant fait connaître le passage dans cette ville de l'amiral Rosilly se rendant à Cadix, il crut d'abord à une simple mission de son collègue auprès de lui. Puis des soupçons lui vinrent et, le 18 octobre, il écrivit au ministre de la marine :

Je .'iuis informé que le vice-amiral de Rosilly est arrivé i Madrid; le bruit public est qu'il vient prendre le commandement de l'armée ;--. ce serait trop affreux pour moi de perdre toute espérance d'avoir une occasion de montrer que j'étais digne d'une meilleure fortune. Quoi qu'il en soit, Monseigneur, je ne puis expliquer le silence que vous avez observé sur la mission de l'amiral Rosilly que par l'espiîiancc que j'aurais pu remplir celle qui m'est confiée en ce moment; et quelles qu'en soit (sic) les difficultés, si le vent me permet de sortir, je sortirai dès demain (1).

La malchance voulut que Rosilly (en effet expressément envoyé de Paris pour remplacer Villeneuve) éprouvât des

(1) S6 TendëmiuK an IV. A bord du Bucenlaure. Àrch. Mar., BB IV, vol. SaO, fol. 311 (oripaal).

n L-ESPAGRE ET H&POLÉON

retards dant loo voyage : ta voiture cassa en roule, il fallut la faire réparer; Beurnonville le retiolà Madrid pour lui donner une escorte contre les voleurs deadéElcs de la Sierra Moreoa. Villeneuve put, de la sorte, bAter ses préparatifs; et quand les vigies de la tour de Tavira ne lui signalèrent plus (elles se trompaient!) que 18 voiles anglaises sur l'horizon, parce que 6 vaisseaux s'étaient détachés de la ligne du blocus dans la direction de l'Afrique, il vit là l'occasion inespérée de l'avantage dunombre recommandée parl'Empereur&son «audace» . Frémissant, il envoya cette dépêche à Oecrcs, à trois heures du malin :

H Toute l'escadre est sous voile, & trois vaisseaux près. Ainsi il est probable que dans la journée les habitants de Cadix auront à vous donner de mes nouvelles. Je a'ai consulté dans ce départ que le désir ardent de me conformer aux intentions de S. M. cl/aire tous met efforts pour détruire le mécontentement dont elle a été pénétrée des événements de la dernière campagne {X)."

On ne saurait être plus clair.

Gravina n'avait risqué ni observation ni commentaire. 1 Conformément à ses instructions, son escadre se tenait prête à suivre les mouvements de l'escadre impériale • ; et il répéta immédiatement, pour désaffourcher, les signaux du vais* seau amiral français. * Une armée navale n'appareille pas facilement du port de Cadix; six ans avant, Bruix avait mis trois jours pour en sortir (2). n Peu A peu, cependant, chaque bâtiment, s'arracbant de son quai, franchit les passes, tourna au sud, un par un, comme une longue procession de funérailles. Villeneuve songeait peut-être aux mots durement injustes de Napoléon : a Les Anglais deviendront bien petits, quand la France aura deux ou trois amiraux qui veuilUni mourir. »

f 1) i» >cnd«mi>ire an IV (originnl). Vol. S30. fol. 313-314. (2) JrniRD DE u GuTiÉne, Guerrti marithnci, t. II, f. 177.

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Nelson, qui avait couru barrer le détroit, tenait U mer du côté du cap Spartel, avec toutes ses forces : 27 vaisseaux, 4 frégates, 2 cotres, 2,158 canons.

Le 19 octobre au matin, quand la flotte alliée sortit de Cadis, le ciel était calme et il Tentait joli frais; mais lu brise du sud passa à l'ouest; il fallut éviter de revenir à la côte; les Espagnols, intercalés au milieu de nous, furent asseï longs à diminuer leurs voiles et il s'ensuivit une première confusion. Villeneuve voulait se former en quatre corps .lui-même au centre, Alava à l'avant- garde, à l'a r ri ère-garde Dumanoir; une division d'observation, prête ô venir au point décisif, aux ordres de Gravina. L'oprès-midi se passa à prendre cette disposition sans y pleinement parvenir. Au soir, le chef de la première file, le capitaine Lucas, du Redoutable, avertit l'amiral qu'il découvrait la flotte ennemie au vent et peu éloignée. Nelson se rapprochait, en effet, multipliait ses signaux, tirait des coups de canon de proche en proclie (I), tâchait de percer l'obscurité de a quantité de feux colorés remarquables par leur éclat (2j » . Toute la nuit, Villeneuve courut, fidèle à sa direction, et, bien qu'à l'aube les escadres eussent paru s'être confondues, il choisit sans retard sa position de combat, mettant sa prudence à s'assurer la rentrée possible à Cadix. On se trouvait à quatre lieues du cap Trafalgar. La mer était très houleuse. De leur côlë, les Anglais se couvraient de toiles et laissaient arriver sur nous, Villeneuve, jugeant qu'ils cherchaient à porter en masse leur effort sur notre arriére-garde, un peu séparée et mal ordonnée, fît virer l'armée de bord, tof pour lof, tous à la fois. La

(1) Rapport d'EKano au priDce de la Paii (Gattla de Madrid, 5 no- Tembre 1805.)

(S) Rappon du coumauduit Lucm à rumir*! Dccrci. Àrck. Mar., BB IV, vol. 232, fol. 166 il 173.

: produisit un nouveau flottement. Le branle-bas fut commandé partout.

Ohurruca appelait auprès de lui, sur la dunette, l'aumôaier du San Juan pour bénir Téquipage, et d'une voix forte : • Mes enhniB, au nom du Dieu des armées, je promets le bonheur éternel à qui mourra en disant son devoir 1 a A celle heure de recueillement suprême, Nelson prononçait une parole identique, que la renommée, douce aux vainqueurs, a portée jusqu'à nous : « L'Angleterre compte que chacun fera son devoir (I). n

Dieu, c'est-A-dire le ciel, pour les Espagnols; la patrie, c'est-à-dire la terre, pour les Anglais : tout l'esprit des deux races n'est-il pas là? Quant à nous, déshabitués, hélas ! depuis quinze ans, à lever les yeux en haut, mais toujours passionnés de gloire, nous demandions au •> destin des combats >

Ce qu'aux Françait naguère il ne refouit pa* : L« banhenr il« mourir en on jour de licioire.

Les gens du métier — et voici cent ans qu'ils discutent, — expliqueront ces dispositions des adversaires; les profanes comprendront moins que les rôles ne se soient pas trouvés intervertis : les assiégeants Fermant les issues par un cerolc sans intervalle; les assiégés se préparant à crever la barrière qui les comprimait. Le contraire advint. Villeneuve rangea ses vaisseaux côte à côte sur une longue ligne de plus d'une lieue. Ifelson lança ses escadres ramassées pour briser d'un double choc le frêle obstacle dont la profondeur, forcément très mince, ne pourrait résisler à leur élan. On a raconté

(1) I Bngland cxp«cti that ererj man v'M do hia Aatj. t — ■ On dii que le texte do fameux ordre do jour de Nelwa arant la bataille de Trafalgar avait d'abord été rédigé aîntl : •Nelson compte que cbacao fera aon devoir.» (Lord llolEBEaT, Napolroa. La tUmUre phtue, p. 1X2.) Ce détail rendrait plna couprébeBaib|a l'agacement mauifetté tout iiuit par Colliognood : < Je vondraii bien que Selion a'orrtUt de faire de* aigncBx. Nodi •svoat toaa ce que nom avom à faire. ■

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qu'aTBQt de quiller l'Angleterre, dioant avec lord Sidmouth, il aurait dît : ■ J'attaquerai les Fraoçais en deux lignes, et je suis BÙr de capturer ou leur avaot-garde et leur ceatre, ou bien leur centre et leur arrière-garde. » Lui-même conduisait 12 voiles, Collingvrood menant les 15 autres. Les deux pelotons approchaient : l'un dirigé par le Ttc/or^ et le TeaU' rariom, manoeurraDt sur notre centre; le second précédé du trois-ponts le Royal Sovereign, visant notre nouvelle arrièregarde et courant au bateau de tête te Santa Ana. Notre bâtiment le plus voisin de l'espagnol menacé, \e Fongueux, capitaine Baudoin, força l'allure pour arrêter la marche de l'audacieux Collingwood, et tira son premier boulet. Il était midi.

Quand l'écho leur renvoya ce roulement qui déchirait le silence, les officiers du Principe de Asturias levèrent la tête vers Gravina. L'amiral était debout à son banc; saos «b tressaillement de visage, il ramena d'un geste ample et large le pan de son manteau sur son épaule gauche, et, toumast les yeux vers la terre natale apparaissant au loâa dans la poiuùère dorée du soleil : Viva Espaiia ! — La Sanme tneolore monta aux grands mâts : les tambours battaient au drapeau, les mousquetaires présentaient les anues; les étata-flMJors et les équipages saluaient le pavillon de sept cris de : » Vive l'Empereur! >

On ne pouvait s'y méprendre : les masses anglaises attaquaient notre ligne debout au corps. Leur allure avait tout d'abord porté très en avant de tous le Victory et le Royal Sovereifftt. Un moment, ces deux magnifiques trois-ponts reçurent, seuls et intrépides, les décharges de la flotte alliée : U Bucentaure, \a Trinidad cl le Neptuno coalrc le premier; le San Leandro, le San Justo, V Indomptable contre le second. Le peloton de Nelson avait manœuvré osleusiblement pour envelopper le bâtiment de Villeneuve. Aussitôt qu'il rccon-

nirt cette intention, le capitaine Lucas accourut, fit incliner le beaupré de son Redoutable sur ta poupe du Bucenlaure, bien décidé ft sacrifier son vaisseau pour la défense du pavillon amiral. Il parcourt les batteries, précédé des tambours et des fifres; les malelols tout joyeux familièrement lui crient : « Commandant, n'oubliez pas rabordago!i> Le Redoutable rectifie son tir et vise à démâter le Victor^ : il y parvient en partie cl ses boulets mettent la roue du gouvernail en pièces. Les deux vaisseaux s'abordent alors par une décharj^e à bout portant; c'est un carnage horrible. Lucas fait appeler par ses clairons les divisions d'abordage qui montent, ofBciers en tête, avec le même ordre qu'à la parade; gaillards, bastingages, haubans sont couverts de monde, la mousquetcric siffle. Nelson se place au premier rang de son équipage sans vouloir couvrir d'un manteau les rubans et les plaques qui scintillent sur sa poitrine; une balle l'atteint d'en haut à l'épaule et pénètre jusqu'à l'épine dorsale; on le porte, la figure voilée, dans l'entrepont des chirurgiens rempli de tant de blessés qu'un témoin le comparait à un ■ étal jle boucher n ,

Dans la confusion qui suit, le Victor/ cesse de combattre; pour sauter à son bord, Lucas fait couper les vergues qui serviront de pont; l'aspirant Yon et quatre matelots franchissent déjà le passage. Mais le Temerarious est accouru à (ouïes voiles; il accoste le Redoutable de l'autre côté pour l'écraser dans une double étreinte et, à son tour, te crible de son artillerie. Iticssc, Lucas demeure à son banc, sur un bateau qui, entoure d'un troisième adversaire, le Mercury, ne présente plus qu'un amas de débris. A la sommation de se rendre : « 11 n'en est pas temps encore, n crie un officier. Mais )e feu prend sous !e gouvernail, une voie d'eau se déclare. L'incendie atteint le Temerarious. «Toujours fortement liés par les mâtures tombées réciproquement d'un vais'

«eau Bor l'autre, le Victory, le Redoutable, le Mercury, d'ailleurs privés tous trois de l'usage de leurs gouveruails, formaient un groupe qui dérivail au gré du vent et qui fut inyoloDtaîrement jeté sur le vaisseau le Fovgueux, démftté et ne gouvernant plus (1). ■

Dans un étang, lancez une poignée d'appAts : les Landes de poissons montent à la surface, se précipitent, s'amoncellent autour de la proie, la déchiquetant, s'accrochent aux débris, les poussent, les repoussent, et forment autant de groupes arides, tumultueux, tournoyants, agités. C'est l'image de la bataille de Trafalgar.

 bord du Berwîck, notre brave Camas est lue, comhattaot te De/ence cl VAchilles qui le caplurent. Le Bahama, oii Galiano a ta tête emportée par un boulet, est attaqué par le Cotossus, aidé de deux autres anglais. Pnreja est blessé sur VArgonauta, entouré de trois navires, et ne se rend qu'après de telles avaries que les Anglais coulent eux-mêmes leur prise. Sur le San Juan, Gburnica a la jambe brisée; il se relève pour crier : » Continuez le feu ! <> et meurt après des efforts héroïques contre six vaisseaux. Le Spartan ei le Mïnotaur écrasent de projectiles le Nepiuno où l'amiral Valdès est frappé. En secourant la Trinidad, le San ^u^iKfin est luimême abordé par ie Leviathan et quatre autres bâtiments légers qui l'enveloppent comme un essaim d'abeilles dont les dards piquent sans relâche; il repousse i'ubordajjc, mais demeure impuissant contre l'iDCcndic et l'inondation. Lorsque le Bucenlaure, la poupe démontée, déjà rasé comme un ponton, ne posséda même plus un canot pour conduire sur un autre navire le malheureux Villeneuve, l'amiral amena son jmvillon.

La lutte fractionnée en autant de combats individuels,

(l) Kappori du capiuiac Lu

3S L'ESPAGNB ET NAPOLÉON

continue de bateau à bateau, flancs à flancs, cordages eacbevétrés, la mitraille et les grenades lancées des hunes quand, dans les entreponts, les canons, louctiant presque la coque de l'adversaire, ne peuvent plus tirer par les sabords.

La Trinidad, qui a combattu le Victory, voit se masser autour d'elle tous les vainqueurs du Bucentaure : Conqueror, Leviathan, Neptunus; ses bastingages sont écrasés; il y a quinze pieds d'eau dans sa cale; il faut se rendre. Quoique mauvais voilier, le San Juste se porte partout où il peut, partout où l'on se bat. Gardoqui, sur le Santa Anna, k peine remis de son cboc avec Collingwood, soutient quatre heures durant le canon ennemi. Don Theodoro de Argumosa, sur le Monarca, a suivi le Fongueux pour marcher à ces " chiens d'Anglais » , comme lui criait de son porte-voix Tardent Baudoin; ses mftts brisés, l'incendie à son gaillard d'avant, l'eau dans ses soupentes, en font la proie du Bctlcrophon et du Tliundering. Oc dernier attaque lui-même VAlgésiras, où l'iimiral Magon, frappé à trois reprises à la jambe, au bras et à la poitrine, commande encore à l'instant où il expire au milieu des blessës- L'héroïque bateau continuait la lutte quand le feu se déclara dans la fosse aux lions.

La fumée ne permettait plus de distinguer les signaux et le grondement des caronades couvrait les commandements vers cinq heures, une explosion éteignait tout autre bruit l'Achille sautait. Il avait assailli le DeiU-IsIe quand celui-ci repoussait le Fougueux; à son tour enveloppé par le Po/y~ fj/iemus, le Swifisine et le Prince, il se trouvait miné par les flammes; Dcnieport, son capitaine, est tué; tue son lieutenant Monlalcmbcrt, tué son premier enseigne Arslct; il n'a plus d'officiers valides, et ses matelots, dans leur acharnemcnl, préfèrent servir leurs canons que courir aux pompes; ses adversaires s'éloignent pour éviter la contagion des flammes et VAc/tiUc, après un dernier plongeon qui creuse les vagues,

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se soulève, puis avec les débris de son équipage se Jacasse dans les airs.

Les entrepoDts anglais sont lamentables : au Victory,

159 hommes gisent dans le sang ; 141 sur le Royal Sovereign; 123 sur le Temerarious ; 98 sur te Mars; 72 sur ÏAchilles; 70 sur ie Revenge; sur le Cotossus plus de 200. Pour prendre YAlgésiras, le Thundering a perdu 76 hommes, el l'abordâgc AeVAigle a coûté 150 matelots aa Belleropkon. Le Belle-hle est complètement démâté. Tous ces vaisseaux tournent coinme des masses, affàts brisés, sabords écrasés, vergues pendantes.

Le capitaine Infemet sur Vlntrépide repousse le Leviathan et VAfrica, reçoit le feu de VAgamenmon et de VAjax, heurte VOrion et, à bout de forces, avec 300 hommes hors de combat, se rend à celui qui déjà vient de recevoir prisonnier l'amiral Villeneuve : le Conqueror, le bien nommé. Ce fut l'effort suprême.

Notre aile droite, en avant-garde, très loin, vers le nord, en arrivant sur le lieu du combat, aurait-elle pu, avec sept vaisseaux et une frégate, avoir raison de ces nombreux navires à moitié épuisés? Problème difficile. Elle ne participa point à la grande bataille, elle ne se retira pas non plus sans faire parler d'elle. Son chef, l'amiral Dumanoir, vit bien le signal de ralliement désespéré de Villeneuve, puis* qu'il le répéta et commença à s'y conformer. Il s'approcha même d'assez près pour avoir, à son propre bord sur le Formidable, sur te Sfontblanc, le Dtiguay-Tromn et le Sctpion

160 hommes tués ou blessés. Avec Valdès, accouru au premier avertissement, le Neptuno prit une part courageuse à la lutte : sous le feu de quatre adversaires, quand son chef eut perdu Ta vie, il fut obligé de se rendre. Le Raya, en dépit d'un très mauvais outillage, combattit de son mieux. Le San

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Francisco rciilra au port saos avoir pu faire graDd'chose. Les Espagnols, daos leur intrëpidité méritoire, comptaient là 279 hommes atteints.

Dumanoir ne profita pas de ces bonnes volonlës pour continuer son mouremcnt de secours. Plus tard, devant le conseil d'enquête (I), il devait longuement insister sur des mâts brisés, des voies d'eau, discuter surtout l'im possibilité où il fut de manœuvrera temps. Arnver en retard surrenuemi lui parut ■ un coup de désespoir qui n'eût abouti qu'à augmenter le nombre de nos pertes > ■ Dans ces beaux désespoirs. le vieil Horace voyait un moyen de retarder le triomphe d'Albe ou même de ramener la victoire sous tes aigles de Rome. Mais tout le monde n'est pas un Romain. Sans pousser la note jusqu'à l'héroïsme cornélien, la sagesse attristée de l'amiral Jurien de la Gravière estime que celte intervention, même inefficace, même tardive, aurait eu du moins le mérite de i sauver la mémoire du commandant de l'arant-garde ■ . En effet, si Dumanoir ne possédait, comme ii l'a prétendu, que des navires en fâcheux état, pourquoi n'a-t-il pas rallié le soir la terre d'Espagne, pourquoi s'est-il exposé à une croisière particulièrement périlleuse, en pleine mer, avec des avaries et proche des flottes britanniques? Même son courage personnel, le 4 novembre suivant, au combat du cap Orlegal, où il sera également malheureux contre sir Richard Strachan, ne permet pas de répondre & cette question aussi avantageusement pour lui qu'on te souhaiterait.

De son lit de douleur, Nelson demande fiévreusement des nouvelles : son œil brille au milieu d'un visage décomposé quand il reçoit cette assurance : ■ La journée est à nous ! » Le fier soldat, sans pouvoir, de ses mains victorieuses, se

(i) Conicil d'enquSIe (septembre, octobre, décembre 1806); conseil de ~ ~ le de Toalon (nun 1810). — Dknbisre, Traf/df/ar, t»l-301.

TBAFALGAR 31

raccrocher à la vie, retorobe engcreli du moins daos son triomphe.

A la fin de l'après-midi, le canon cessa peu à peu, les forces humaines se IrouTaicnt lassées. A cinq heures, l'amiral Gravina, devenu commandant en chef des débris des deux flottes, profita d'un coup de mer qui le sépara des Anglais pour donner le signal du ralliement général. Il cingla lentement vers Cadix avec ce qui pouvait marcher encore. Dixhuit vaisseaux manquaient à l'appel.

La nuit tombait, une lourde buée planait sur la vague, dans l'ombre du crépuscule les fanaux jetaient des lueurs gtuistres sur des cadavres et des épaves, et couronnés de leur fumée de goudron et de poudre, les vaisseaux mutilés, balancés par la houle, semblaient les cassolettes d'où s'échappait l'horrible encens du dieu de la guerre.

La nature voulut mêler ses fureurs à celtes des hommes : le veni avait soufflé en tempête, il se décfaaina pendant la nuit. Les Anglais tentaient d'essuyer au mouillage la bourrasque Mais, pour la plupart, les toiles déchirées, les câbles coupés, des mâts sans agrès, des ancres sans cordage, rendaient impossible toute manœuvre protectrice à des équipages épuisés. Les prises qu'ils traînaient péniblement derrière eux devenaient un embarras, augmentant le péril. Sous la rahie, les vaisseaux des deux partis confondus, entrechoqués, se brisèrent; dans l'épouvante, des Français prisonniers se ruèrent, sans armes, sur des Anglais vainqueurs, et reprirent, dans l'obscurité, leur navire caplif : tel VAlgésiras,

S9 L'SSfACHE ET MAPOI.ËON

oà le ktarte La SttAommète, avec quelques mftts de forluae et des I— teaotde^wiica, se tourna vers Cadix, poussé par l'ouagui. Matas heureux, l'Indomptable n'arracba ses ancres que penr s'éecMer sur les récifs de la pointe du Diamant. Au petit jour, le foiyiwwjr disparaissait dans les brisants de Santï Peiri.

Le Rahmtabie avait traversé des phases tragiques : l'eau l'eDrahissait; le capitaine Lucas, amarré au Vicloty, avait demandé aux Anglais de venir sauver ses blessés; comme ceux-ci d'abords'ioquîétaîent pende le secourir, it les menaça de se taire sauter. Au danger qu'ils vont courir eux-mêmes, les Anglais s'émeuvent et envoient quelques soldats pour pomper; à leur vue, un Français blessé se relève, ramasse une baïonnette et pousse à la mer le premier arrivant en criant: n II faut que j'en tue encore unis Les officiers an^ais s'indignent; Lucas les apaise; le péril commun calme les fureurs; le Swijtsare prend le RtdemuMe à la remorque. Toute la nuit on est aux pompes, mais l'eau gagne. Le capitaine de prise doMinde du secoars; les chaloupes du Swiftsure approchent. La mer est si grosse que l'embarquement des blessés devient impossible, et ces malheureux qui se sont trainés sur le gaillard d'arrière voient rnmc effroi que le vaisseau s'engloutit. Enfin, la poupe s'ée«oate et le Btd»tuabU coule à pic.

Si le vent d'ouest avait continué, toute la flotte briuanique devait s'écraser à la côte. Par une t^aooe inouïe, il paasa «a sud-ouest, et, loin -des tws-foBds o^ ik allaient se déchirer, ramena en mer, les eotouraot o— ic d'un coussin d'écume, les vaisseaux en ruine de GolUngwood. A cAté du lit de luort de Nelson, l'amiral victorieux voyait un à un disparaître ses trophées : le Momnva, le Serwiet, arraolràs des griffes du vainqueur, disparaissaient à ses yeux, pour s'aller perdre A San Lucar.

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EdGd, nous lui reprenioas de vive force le Nepiuno et le Santa Ana, qu'il devenait impuissant à traîner à Ii remorque. De ce suprême exploit, l'honneur revenait à Gosmao, qui, profilant de l'orage, osait reprendre la mer et braver encore une fois l'escadre anglaise : sorti de Cadix, malgré ses voies d'eau, ses équipages réduits, ses canons démontés, le Platon, suivi de quelques frégates et de deux brtcks, ramenait au porl les deux bâtiments amis et forçaitCollingwood, dans la crainte de ne pouvoir garder ses dernières prises, à brûler de sa main Vlntrépide et le San Augustin, à couler lui-même la Trinidad et VArgonauta.

Peu d'entreprises de mer ont vu des efforts plus héroïques, de plus tragiques prouesses, de plus sinistres épopées.

Les Anglais se réfugiaient à Gibraltar avec trois bateaux des dix-sept qu'ils avaient d'abord capturés. Ils déploraient 412 blessés et 1214 morts avec les proportions significatives de 149 officiers attcintsdont 112 tués(I]. La flotte combinée perdait yingt'trois navires el près de 6,000 hommes (2,366 Espagnols,— 3,494 Français). Nos alliés, en suivant notre fortune, avaient bravement payé de leur personne : sur le Bahama, Galiano tué, son second blessé; sur le Montanes, Alcedo et son second tués. Et ta liste continuait ; à VArgonauta, Pareja blessé; au San lldefonso, Vargas; au San Juan Nepomuceno, Ghurruca et son second tués; au Neptuno, Valdès et son second tués; au Mc.narca, Argumosa et son second blessés; et aussi les commandants du Santa Ana, du San Augustin, du Saïuisima Trinidad, le plus beau vaisseau de la marioc espagnole, que les Anglais avaient eu la joie de brûler.

Le désastre fut vivement ressenti sur la côie andalouse où les épaves flottèrent jusqu'à l'embouchure du Guadalquivir. Comme le deuil, le secours fut général; un exemple suffira

(1) [Modon Gaaetle; tî Dovembre, 3<l<cembr« 1805.

CD citant le Dom de Pclice Odevo, maria de San Lucar de Barameda : avec son caoot de pèche, il retira 4 Anglais tombés A l'eau, aida au sauvetage de ses compatridles du Rayo, le lendemain courut au &rwkk, qui avait toudié, et passa 50 hotnmcs à terre; quelques jours après, le Monmrca flottant à la dérire, Odevo l'aborde, trouve 25 blessés mourant de faim et en ramène 22 au port de Uuelva (I) .

A Jiladrid, averti par Godoy, Beumonville éprouva une surprise d'autant plus amère qu'il avait esooMpté la victoire : « Ma Foi, mon cher ministre, avail-il écrit A Decrès, M. le vice-amiral Villeneuve a pris les devants, et M. le vice-amiral Rosilly trouvera aujourd'hui, en arrivant à Cadix, les oiseaux dénichés (2). ■ Quand il envoyait ceU« dépêche Indine, le 23 octobre, déjà la catastrophe était vieille de deux joars; après, il s'avisa de songer à la prudence :

Si M le vice-amiral de Villeneuve (sic) eût pu différer de trenlesix liGures cette bataille; s'il eût simulé quel<]iie sortie, il aura.it attiré Nelson, qui eût été la seule victime de la tempête qui noue a fait plus de mal que la bataille. Nelson se serait affalé sur la côte ou aurait pris le large, et M. de Villcueuvc, tranquille dans ta rade de Cadix, ne l'aurait quittée que pour ramasser ses débris ou filer dans le détroit et dominer dans la Méditerranée (3).

Charles IV montra une énergie dont on ne l'aurait certes pas cru capable. A la nouvelle du désastre, il considéra surtout la gloire intacte du pavillon; il voulut en remercier les héros échappés à la catastrophe. A Gravina, sur son lit de mort, il lil pon«r le brevet de capitaine général, et la grand'crpiK de Charles III à l'amiral Alava. A tous les officiers ayant pris part au combat, depuis le plue ancien chef d'escadre jusqu'au plus jeune aspirant, il accorda de l'avanoement; les veuves

(1) Journal de Parii, 5 juillet 1806.

{%) 1" brumaire an \1V. Areh. Mar., BB IV, vol. 234, fol. lU.

(3)21 bruiuBire an XIV, iiid., M. iS7.

jouirent de la pcntioD du grade immédiatement «tipérieur à celui qu'ocopaioat leurs maris; sona-offîciers et matelots d'élite reçurent des distinctions militaires. Cette conduite était digne, sans forfanterie, sans bassesse. La capitulation d'UIm (20 octobre) fut connue presque é la même heure : Clnrles IV en profila, dans la prenière soirée de gala, pour dire tout haut i Beumonville, eu présence des ministres et des diplomates, parmi lesquels les réprésentauls de l'Autriche, de la Suède et de la Russie : n Eh bien ! monsieur l'ambassadeur, nous avons de bonnes, d'excellentes nouvelles; cela accélérer* la paix. Nos escadres ont été malheureuses, mais, du moins, on s'est bien battu. Je regrette fort les capitaines et les généraux que nous avons perdus; mais, avec le temps, nous ferons refaire d'autres vaisseaux (I). «

C'est en quoi le pauvre roi s'illusionnait. Son trésor était vide et les événements lui réservaient bientôt d'au très soucis. Mais il avait galamment fait boa visage à la mauvaise fortune et gardé la dignité bourbonienne dont son aïeul donnait l'exemple en recevant Yilleroy après Ramillies : uOn n'est pas heureux à notre âge, monsieur le maréchal! ■

Cette gravité royale, te génie impressionnable de Napoléon ne la possédait pas : il éclata en paroles violentes, en fureurs amères: ■ Villeneuve, rends-moi mes légions I u Puis son orgueil blessé prétendit faire le silence. Il affecta de ne plus se souvenir de sesQottes; peut-être même son ardente pensée parvint-elle à s'abstraire d'un passé importun pour se fixer plus étroitementsurravenirqu'illuminait,ilestvrai, le soleil d'Anslerlitz. Ces revers imprévus fatiguèrent son esprit et lassèrent se constance ; il détourna les yeux du champ de bataille où la fortune lui était infidèle. Il tint Trafalgar poumon avenu (i).

(1) BeantoBvilla i Talleymid; 16 brumaW an XIV (7 narembre ISffS), Etpagne, vol. 679, (ol. B6.

(2) • Lei tempête* dooi ont fait perdre ([uelqaei TiiHesai, sprè* un

Que le désastre a!t modifié ses plans où la marine faisait subitement défaut, rien de plus juste; maïs rien de plus injuste que l'oubli volontaire des héros qui avaient péri, des braves qui survivaient encore. Pour une nation, une bataille comme Trafalgar est tout ensemble un malbeur et un honneur Un souverain qui ne sait pas reconnaître de pareils services est moins digue de si bons serviteurs.

L'évùncment produisit à Paris un mauvais effet et frappa l'Empereur d'une f&clieusc prévention contre la marine française. Eu vain, les marins et les militaires qui s'étaient distingués dans cette cruelle journée tentèrent d'obtenir quelque dédommagement ou quelque consolation aux danjjers qu'ils avaient courus; il leur fut à peu près défendu de rappeler jamais ce funeste événement; et quand ils voulurent, dans la suite, solliciter quelque grâce, ils eurent soin de ne point mettre, en ligne de compte de leurs services, l'admirable bravoure à laquelle les rapports anglais seuls rendirent justice (I).

Même mieux informé, après l'impression de la première heure, pour ne pas se déjuger il plut à l'Empereur de faire des catégories et de changer en lâcheté l'imprudence excitée de l'amiral : lorsque les capitaines Magendie et Villemadrin, revenant d'Angleterre, lui furent présentés à l'audience des Tuileries, le 18 avril 1806 (c'étaient les premiers officiers de marine qu'il revoyait depuis Trafalgar) : ■ Vous êtes, leur dit-il, du nombre de ceux qui se sont bien battus; vous prendrez votre revanche. » Et quelques jours plus tard il donnait la croix de commandeur de la Légion aux capitaines Lucas et Inferncl. Il garda ses rancunes officielles pour les (;rands chefs : ■ J'aurais dû faire couper le cou è Duma-

coiubal ioiprudemmem engage. ■ Discoura de l'Empereur 4 l'ouverture île la «ettion. Moniteur du 3 man 1806. — Celte phrase, Traîmcol diBcrètc, proDODcëe au bout de cioq moil, e*t U aeulr meDlion qui lojt bits de Tralelgtr dam toule la Corretpoadance de Napoléon. (1) Mudanie de ItÉMuSiT, Mémoù-et I. II, p 21ï.

noir (1)! » 11 fui iaflezibte pour Villeneuve que le sort poursuivait jusqu'au bout.

Rendu à la liberté après un échange arec quelques lords anglais (2), le vaincu de Trafalgar, transporté sur un bateau parlementaire, débarquait à Morlaix te 13 avril 1806; il prit aussitôt la route de Paris. A Rennes, il prévint Decrès de son arrivée et demanda des instructions. La réponse fui dure sans doute : le malheureux Villeneuve, a frappé d'anathème par l'Empereur, repoussé par le miniglre qui fut son ami, ■ seul dans une chambre d'auberge, traça un mol d'adieu désespéré à sa femme et se perça le cœur d'un couteau. Sa famille, ses amîs, la police, la marine se rencontrèrent pour faire le silence sur cette fin lamentable. Deux ans après, Decrès proposait, pour sa veuve, une pension égale à celle de Mme Rruix. L'idée était bonne, mais le rapprochemeut maladroit. Le lact de l'Empereur sentit l'injustice, et, refusant de reconnaître cette parité entre les deux amiraux, accorda 4,000 francs seulement à Mme Villeneuve, » en considération des services de son mari (3) « .

Oui, nous avions eu tout contre nous à Trafalgar : le vent et la tempête, notre chef, nos ennemis et nos alliés, les circonstances extérieures et surtout les causes profondes.

Notre tactique d'artillerie se trouvait mauvaise : l'habitude élait de viser à démâter l'ennemi, et le rapport du commandant Lucas, sur la bataille, mentionne encore, avec une satisfoction non équivoque, comment it répéta cet ordre fâcheux i ses pointeurs.

Au lieu de gaspiller la farce dans l'espoir de couper quelques fils déliés dans le vide, d'atteindre à grand hasard quelque impor-

(1) Gteéral GooiioiDD, Journal de SainU-Hétiae, 1. II, p. 430.

(S) Foi i Talleyrand, SI «tHI 1806. — Archive* de> aflairei élrangère*, àngUUire, vol. 603, (oi. 62,

(3) Le* UMralitéi du Parlemeal uiglus enven It hmille de Nelton dépsc léreDl lil millioDi de franc*.

M L'ESPAGME BT NAPOLÉON

tant cordage, d'éeorcber quelque mât, les Anglais, mieux rnsptrét, la concentraient tout entière sur un but pliu certain : la ligne de batterie de l'ennemi ; iU jonchaient nos ponU de cadavres pendant que nos boulets passaient au-dessus de leurs vaisseaux (I).

Nous aoriont dû tirer en plein bois, selon le niot pittoresque d'un officier de marine : " Ues amis, visez bas : les Anglais n'aimeni pas qu'on les tue. ■

Mais, pluftque notre méthode de pointage, notre infériorité venait du relàcbement de la discipline. Louis XVI avait réuni des forces navales admirables, formé des cadres parfaits. Ce legs de la monarchie, la Révolution l'avait gaspillé par l'incohérence de ses actes et la logique de ses principes, Le jacobinisme cgalitaire étouffe promptement le senliment de l'honneur en tuant l'émulation qui l'alirekeatej il paralyse le zèle, il déchaîne la méfiance, il inspire la délation : les matelots se pervertirent, les officiers s'éloignèrent. Ce n'est point par une formule vide que les règlements militaires proclament à la première ligne de lenr première page : ■ La discipline est la force principale des armées. • Cela est vrai surtout dans la carrière de mer, service spécial, demandant des aptitudes particulières, un respect absolu pour le commandement et une connaissance approfondie des règles que les ennemis de l'expérience traditionnelle ignorent et nient. Jean Bon Saint- André, commissaire révolutionnaire (2), dont Les fantaisies sur la marine furent sans contrôle, dédaignait toute organisation; el, comme d'antres sur terre préconisent la levée en masse, — qui, d'un coup de pied, fait surgir du sol « les volontaires tout armés •<, —

(1) JuniEB DB Li GniviÈRE, Guerre! marîlimei, l. H.

(2) Du leinpi qu'il étoit DurebaDd, avant de deteait p**Uur protettani, il >**it bit Iroi* foi« ■■ufrage; c'élaiem U >e* «eulet connaiuaDCe* ■antiqwij on le deiDaDde aï elles le déBigDïienl beaucoup pour dîripr l'adminiMnlion de la naarioe, ob aoQ pnuier loia fat, k TodIob, de bire nettre bon la loi l'amiral de Trogoff et en liberté lee galériena.

TBAFA.LCAR SO

il voalait renf)U«er les ntaBoeuvreB par des abordais. Napoléon lui-même n'avAil pas d'autre coi>ception, car il écrirsil à Decrès {%» août 1805) : • Ces Anglais, doot on Tinte tant les manœuvres et les combiitaisona, quand la France aura deux ou trois amiraux qui Tenillent mourir, seront bien fieliu! ■ Les résultais furent pitoyables : la biérarchie demeura mécoanne, inefficace, inerte; la camaraderie disparu! après dix ans de cette anarcbie :

Nos officiers s'aimaient peu. Il n'y avait pas entre eux d'esprit de corps. A compter des plus if^orants jusqu'aux plus instruits, il régnait une sorte de hluilé, de présomption et d'orgueil qui était plus que ridicule... CliacuD se croyait plus habile, non seulement que son chef immédiat, mai» que l'ofâcier le plus élevé en {jrade. Il n'y avait pas un aspirant qui ne critiquât avec assurance la conduite de son amiral (1).

Nelson connaissait l»cn le défaut de notre cuirasse; cette conrictioD de notre intériorité n>orale alluma son ardeur et doubla son audace; la campagne de 1805 fut pour lai la résultante de la perséréraoce méthodique dans ses longues croisières de formation. Sa haine contre la France s'augmentait du mépris pour les Français; ce sentiment paratt avoir animé toute la marine britannique en ce temps-lA : les lettres des officiers anglais sont pleines d'allusions dédaigneuses à la grossièreté d'alluret, la jactance démocratique, le manque de a respectabilité ■ des marins de ta République ; tout comme, après 1830, on remarquait le défaut d'éducation, de tenue et de sens militaire t^ez les officiers imposés è l'armée et prit parmi les vainqueurs des trois glorieuses. 11 serait injuste et puéril de généraliser; les héros de Trafalgar ont montré un courage personnel qui rachète leurs défauts; la responsabilité du désastre remonte non aux hommes de bonne volonté

(i) Mémoiret du eapiiaine lemnte. — Voir Ixnii, la Marin» française.

40 L'ESPJGNB ET NAPOLÉON

qui donnèrent leur vie, mais aux politiciens qui ne les avaient pas préparés & ce saciiGce.

Nelson aurait-il tenté ce coup hasardeux de bloquer avec vtDgt-sept navires des flottes plus nombreuses, s'il n'avait eu pleine confiance en son personnel et te sentiment de sa supériorité technique? Certainement non. Bien n'est plus admirable que la lucidité de ses instructions, la précision de ses manœuvres, ta netteté de son but. Il enleva nos escadres comme à la baïonnette ; il savait que ses vaisseaux, mieux exercés, ne pouvaient que gagner à une mêlée (I). La défaite qu'il nous infligea venait de l'infériorité temporaire où nous avaient jetés de fatales circonstances. Dieu permet toujours — nation ou individu — que l'on soit puni par où l'on a péché, et ici quelles conséquences profondes des fautes accumulées en si peu d'années!

Napoléon n'avait pas seulement perdu une bataille, u La destinée de tout le continent était profondément modifiée par ce fait; à partir de ce moment les Anglais furent les maîtres incontestés de la mer; il ne pouvait plus être question de les attaquer dans leur île (2). ■

Tout l'effort du Blocus continental tentera de remplacer, à sa façon , l'arme qui a été brisée dans nos mains le 2 1 octobre 1805. Nelson avait conquis la clef, et, dix ans plus tard, Wellington, en la tournant dans la serrure, ouvrit la porte. ■ La mine de la puissance maritime de la France à Trafalgar fut le principal facteur du résultat final consacré à Waterloo (3) . » Et ainsi se vérifia, douloureusement pour nous, le mot si juste de Lataode daasson Traité de la navigation : uLa marine a toujours décidé du sort des empires. ••

(1) JuiB», Nttual HUtory.

(S) Docleur Fodruiuii, Napoléon 1", t. II, p. 80. , (3) Capitaine Huuc, Influence o/ieapower on Bevolution andon Empire,

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