CHAPITRE II
La hmille royale d'Btpagne. — Futilîié de la Cour. — Héiilaliaos du prinee de la Paix. — Son agent tecrel à Parii : Isquierdo, — Projet d'une de>' cente cipagoole en Irlande. — DiFKcultét au lujet du labiide mcneuel de rSapagne au tr^aor impérial. — Le général CFarrill avec un corp* capagool envoyé par ordre eu Toicane. — Avance* au prince de la Paii pour obtenir de Charlea IV de reconnaître Joieph Bonaparte comme roi de Naplcs. — L'Etpagne «ouacrit Jl cette néceuité.
Beumonrille eit «ati«fail de lui-même, maia l'Empereur en eat mécontent el rappelle ion ambaïaadeur. — Intérim fait par M. de Vaudeul. — Pre- ■nien projeta de Godoy *ur une tonveraioeté Indépendante. — Riglemeni financier du aubtîde. — Miaiion de Proiper de Baranle b Madrid. — A Pari» poorparler* eecrcn pour la poli. — Influence de Strogonoff, anibaaaadeur de Ruatic en Eapsgnc, «ur Godoy. — Levée dea milice* e*p>gnolei; préparatib clandeatina; agitation i Madrid. — Proclamation belliqueuie du prince de la Paix (15 octobre). — Effroi et rétractation à la nouvelle de la victoire d'Iéna. — Inaufliaance diplomatique de Vandeut. — Godoy eil perdu daoa Veiprit de l'Empereur,
La loile où François Goya représente la u famille de Charlea IV b est un large morceau de peinture, c'est aussi une forte page d'histoire.
Le front fuyant, dans des yeux ronds un regard étonné, le nez long, gros, pencha sur une bouche étroite, le menton ramassé, le teint coloré sous la perruque blanche de poudre.
un buste pesant ([ue soutiennent des jambes solides, uo sourire de bonhomie, une tournure essentiellement pacifique malgré la leasion cavalière du pied gauche et la main sur la garde de l'épée; l'apparence d'un gentleman bon vivant plus que d'un fier hidalgo, — tel se montre Charles IV {!).
La Reine, centre de la eonposilion tout entière, a son histoire 0 peinte sur la figure » : traits couperosés, bouche sensuelle, œil provocant, le menton en galoche, les cheveux ramenés en boucles et collés sur les tempes, la gorge découverte, la (aille massive; à profusion diamants, colliers et perles semés sur une peau flétrie et le corsage d'ime robe [lallletée d'or de couleur trop claire. En une pose théâtrale, comme le ferait U mère la plus attentive, elle lient par la main une jeune princesse à la physionomie banale et le petit Francisco de Paula qui regarde avec une surprise inquiète, — Derrière le prince des Asturies, si placide et correct qu'on ne le remarque pas du premier coup bien qu'il soit au premier plan, — la tête éveillée de son frère, dou Carlos, pétillante de gentillesse.
Ls reine d'Étrurie, dans un mouvement qui marque la lassitude et cache peut-être aussi son épaule trop haute et sa taille déviée, porte avec effort son fils, un haby de quelques mois. A côté de son épous don Louis fortement charpenté, les cheveuit épais et roui, les paupières relevées, le teint fade, dans sa petitesse elle fait contraste avec ses mèches
(t) Cberlea IV, né à Naple« le IS novembre iT4S, roi d'Eapagoe le 14 décembre 1TS8, marié ï Marie-l^uite de Parme née le 0 décembre 1751. lU ODt lîi enbnla ; I* FcmBod, prince de* Âilurisa, né le 14 ocLobre 1784; 2'C<uIm, né le «g aura 1788; 3° ïraoçota de P«ule, méXe 10 m>ra 1194,- 4° ChoHotte, née le 25 avril 1775, mariée à Jean de Bregaace, ré^ntpui* roi dePorlugel; 5° Merie-Louiie, née le 6 Juillet 17B3, mariée à >on couaio I«di de Parme, roi A'Èlrurie, dont elle * deux «(anta : Cbarka-Lomi (17»»), Louiae-Charkotle (1803) ; 6< Marie-Iaabelte, née le 6 juillet 178». — Le Roi a un neveu Pedro, Dé le 18 juin 1786 et deux frère* : Ferdinand IV, roi de BapiM, né le IS janrier 1751, et AkIobio Pmcail, *é le 31 djcenbn 1755.
noires et crépues, ses sovircits «rqués, son regard en rr'tWc, 9e& popnmeites rtniges. — Dans I» pénombre (comparses grisâtres de l'assemblage Se ta tmlc, comme ils le forent en réalité du trône et de la rie) fif^urent qoelques parents obscoFi, goindës, chamarrés, rassemblés là par surprise : don Antonio, reflet éteint de son incolore et royal Irëre, et une vieille fille fardée, fagottée de soie et de brocart, placée comiBe la caricatore trop ressemblante de loua ces pcrsonoagcs en falbalas, rigides d'inertie, d'insouciance et d'étiquette, à qui l'on souhaiterait, en des temps calmes, des devoirs moins lourds ou des épaules plus fortes. — Égarés, au tournant de deux siècles, saisis par la rafale à l'angle du chemin, le toarbilton les emporte avant que leurs yeux aient aperçu le nuage, avant que leur esprit ait deviné la tempête. Toute cette famille royale vivait non pas dans une grande intimité, mais dans nue étroite dépendance. La futilité des occupations entretenait l'insignifiance des pensées. En vain, la Cour changeait périodiquement ses résidences, avec une monotonie régulière : Madrid, Aranjuez, la Grandja, l'Ëscurial, pour revenir à Madrid; cœlum non animam mwtant, partout elle portait avec die son désoeuvrement, ses plaisirs lourds, son incurable cnnoi. Les moeurs de la Reine et son obligation constante de les cacher au Roi entretenaient tout autour d'elle une atmosphère de mensonges et de ruses (1). Dans la religion, c'étaient des habitudes, des superstitions, des impostures; dans la politique des bagatelles, des platitudes et des terreurs. L'élément jeune de la Cour pouvait rêver autre chose et le sentiment de l'honneur éclatait dans pins d'un coeur, mais il follaît refouler des espérances qui faisaient trop la critique do présent; l'énervement de l'oisiveté abattait ces âmes lasses avant d'avoir agi. En sorte que
(i)Voîr Jini VAmbaitade fraaçaiie en Eipag ne pendant la Révolution, an cIm^, n, le* rapport! 4' Alquicr.
le 80uci du royaume, le sentimcat d'une crise, l'impression d'un malaise, le désir du changemeot, la Gerlé du passé, le patriotisme en un mot, vague chez les Princes, «fFrayé chez les Grands, engourdi chez les Ministres, s'accentuait à mesure qu'on s'éloignait de la Cour : il se montrait cavalier dans la noblesse de province, pointilleux chez les gens de robe, inquiet et plus ardent chez les gens d'église, plus vibrant dans le menu peuple, plus farouche au fond des campagnes. Mais qui se souciait de l'opinion des petites villes, qui demandait aux boui^eois d'Andalousie et aux marchands de la Catalogne autre chose que la régulante de leurs impôts et le calme de leurs habitudes, qui pensait que les laboureurs de la Gastille ou les pâtres de la Sierra pussent remuer des sentiments? L'homme d'Espagne qui régentait le royaume n'avait pas l'&mc assez haute poursonger à > l'esprit public b ; habitué d'ailleurs à l'adulation de son entourage, à l'apathie des fonctionnaires, aux sourires des quémandeurs, il vivait en repos. Sa seule préoccupation lui venait de France : que penserait l'Empereur? Que pouvait-il vouloir et par suite autoriser?
Depuis longtemps le prince de la Paix entretenait avec lui des rapports qu'il s'efforçait en vain de rendre intimes. Aux esprits médiocres les petits moyens conviennent, les entreprises mystérieuses offrent de l'attrait. Une correspondance par les mains d'agents secrets, en passant è câté des ambassadeurs etde leurs messagers officiels, charmait Godoy. Il avait envoyé à Paris un homme instruit et souple, adroit, remuant dans la coulisse et de petite conscience : don Eugenio Isquierdo, à qui la duchesse d'Abrantcs trouvait de l'esprit et une u figure atroce* . Il étaitalors directeur du ■ Cabinet d'histoire naturelle' de Madrid, reconstitué par Godoy qui jouait au Mécène. Autrefois, avant 1789, voyageant en France, il fréquentait chez Buffbji, chez M. de Breteuil,
chez Lavoisier; il y rencontra Lacépède et leurs relalions avaient continué. Avec ce dernier, qui, tout mérite scienti- Bqueà part, élaît devenu un personnage: Président du Sénat, Grand Chancelier de la Légion d'honneur, — Isquicrdo vint s'aboucher à Paris (novembre 1804} et lui parla d'autres choses encore que des moeurs des « Cétacés <>. Lacépède demanda en haut lieu s'il devait s'entretenir sur le tonde la politique avec ce naturaliste ami du prince de la Paix. L'Empereur sembla l'autoriser; et peu à peu il s'établit une correspondance indirecte qui, remise par Isquierdo à Lacépède, arrivai! jusqu'à Napoléon (1).
Celui-ci, sans répugner A ces plaies intrigues, ne s'y confiait guère; il y voulait en tout cas une prudence rafSnée : u N'écrivez ni ne signez rien, recommandait-il à Lacépède (2), mais dictez. « Le subside mensuel d'un million et demi avait d'abord fourni matière aux entretiens, puis ce fut le tour des armements militaires, quand la guerre fut déclarée à l'Angleterre. Entin des questions plus délicates s'allaient poser. Le chevalier de Santivanès, chargé d'affaires, le prince du Masserano, récemment nommé ambassadeur de Charles IV à Paris (3) , connaissaient mal el s'inquiétaient peu de cet agent spécial de Godoy. A Madrid, Bcurnonville avait fini par découvrir ce commerce occulte; il s'en plaignait à Talleyrand dans un style qui peint parfaitement son carac-
(1) Ou trouve *ingt-<ieux lettres à l'Empereur aux Archiva nattonaUt (AF IV, 1679). Le Graod Chancelier la boroe généralemeot k dea bllleta de tnnamiation.
{%) M janvier 1805, Conetpoadance, t X.
(3) Charlei, Fieicki prince Ae Maiserana, d'une fainille pi^monlaiie établie en Eapagnc. Lieutenant général (17B1). Major dea gardea ilu corps. Capitaine de la compagnie Hauiande, grand d'Etpagne de preiuièrB ctsue. Cheralier de la Toifon d'or. > Ayant de la partialité pour la France ■ où il l' était marié et où résidaientsea deux tilles. Ambaaaadeur de Charles IV à Parii (mars 1805- Bvril 1808). Grand niaitre dea cér£moniea du roi Joaeph (1809). Fiié eu 1814 k Pans, où il mourut en 1837.
46 L'EfiPACNE ET NAPOLÉON
tère, son rôle en Espagne, le but et les moyens de sa politique :
Madrid, 6 thermidor an XH (5 aoûl 1805). Confidentielle.
Mon cher et aimable mimstre,
Je me trouve depuU quelque temps dans un vrai margouillJs ù dégoûtant, que cette situation, n'est véritablement plus tcnable; peut-être qu'en soumettant les observations suivantes A votre sagesse, il vous sera plus facile qu'à moi de démêler les plates intrigues qui ne tendent pas moins qo'à assurer l'indépendance de M. le prince de la Paix à l'égard de votre département et de mon ambassade, et ce sera encore à vous à peser jusqu'à quel point cette indépendance peut être utile aux affaires de l'alliance.
Je n'imagine pas que S. M. l'Empereur et Roi ait jamais pu penser que M. le prince de la Paix soit Tauteur des miracles maritimes que j'ai réellement préparés dans les trois ports militaire* de l'Espagne ; Elle «ait trop combien ee prince ■ travaillé à organiser une grande aratée ans dépens de la marine, dans quel délabrement j'ai trouvé les trois départements à mon retour à Uadrid et lorsque l'Angleterre a déclaré la guerre à l'Espagne; et s'il y a eu des miracles opérés, ils tiennent essentiellement à la volonté suprême de S. M. Impéride qui m'a chargé d'annoncer le procliain détrônement du prince et de la maison des Bourbons si toute la marine espagnole ne recevait pas dans le plus bref délai toutes les réparations dont elle était encore susceptible. — Il vous sera facile d'après ce petit exordc que j'ai fait assez militairement à M. le Généralissino, de voir que depuis cette époque je ne l'ai ftit marcher qu'à coup de peitr et de crainte et S. M. I. ne peut en avoir d'autre opinion d'après colle qu'EIle doit avoir du personnage qui eat rien moins que français, mais qui sait cependant que son existence dépend tout entière d'un souffle de l'Empereur.
... Je ne sais pas trop où cet homme qui n'a de capacité que parce qu'ila détruit toutes les bonnes réputations, veut aller; plus je le suis, plus je suis disposé à penser qu'il travaille à la ruine totale de son pays, qu'il se fera un mérite de déplorer le sort de ses maîtres et qu'il ne serait pas fiché de les remplacer à l'aide des crises qu'il prépare. Longtemps j'ai balancé à lui faire l'honneur de ces dispositions, mais tout oe qui se passe sur la décadence
LE PaiNCE OB LA PAIX 41
de cette monarchie, qui, dans quelques moi», ne pourra plut marcher, m'a misdans le cas de tàter cet iatrigant sans moyens et je ne l'ai pas trouvé inaccessible à ces mesures que je lui ai laissa voir dans un lointain posaible. Toutes les fois que le Boi est malade, jesuis son intime ami, parce qu'il craint que le successeur ne s'empare de ses trésors et ne l'envoie aux présides d'Afrique, . .
Je rei'iens, mon cher ministre, au plan que ce prince s'e»t fait à Paris. Vous vous raj^telez qu'il y a quinze à dix-huit mois, lorsqu'Hervas était encore chargé d'affaires, qu'un certain personnage voulut par l'intermédiaire de M. de Lacépède obtenir une audience du Premier Consul, que vous trouvâtes le moyen d'écarter cette audience et que vous engageâtes M. Uervas à écrire au Prince que tousses mandataires seraient toujours bien reçus, toutes les fois qu'ils vous seraient présentés par l'ambassadeur ou le chargé d'afhires d'Espagne.
(Le nouvel agent se nomme Oonnald — il a été commandant de place aux Sables -d'Olonne et à Saint-Jean Pied'<le-Port — a été employé par le gouvernement portugais à Lisbonne, pour surveiller le général Lannes.)
Isquierdo, Bonnald sont à Paris les deux espions du prince et se vantent auprès de leur protecteur d'avoir M. Lacépède à leur discrétion. Le premier est le plus immoral et le plus méchant des hommes; il est la terreur des Espagnols à Paris, il l'est du prince Masserono et Hervas m'a dit lui-même qu'il en avait peur et que c'était pourquoi il vous l'avait présenté et au maréchal Duroc. Je me plais à penser qu'après avoir fait purger Paris de ces deux espèces, vous serez assez charitable pour prévenir le bon chancelier Lacépède qn'îl ne peut être en rapport avec de pareils hommes; toutefois après que vous vous serez assuré des faits, car je n'ai que des calculs de probabilités; ce qu'il y a de certaia, c'est que le prince vient de faire colonel d'artillerie légère le neveu de M. de Lacépède qui était inconnu en Espagne.
M. Isquierdo envoie des courriers toutes les semaines et ses rapports consistent la plupart du temps dans des rapsodies de nouvelles si rtiNcales que l'Empereur le ferait jeter dans la Seine, s'il en avait connaissance. Cependant ces rapsodies font souvent l'opinion du Prince et je suis obligé de le rappeler avec la chambrière.
Depuis quelques mois, cet homme me bit tant de mensonges, que je suis souvent embarrassé pour aies rapports, et la plupart
48 L'ESPAfiNE ET NAPOLfiON
du temps je suis obligé de le faire répéter trois fois et de lui demander en sua sa parole d'honneur.
Ce qui constate encore qu'il veut être indépendant de votre département,c'estqu'Hervasvoulutlui donner lecture d'une lettre charmante que vous lui avez écrite dans les meilleures intentions possibles, et qu'il n'a répondu à l'article le plus intéressant que par ces mots : u L'Empereur n'entretient jamais de moi ni de nos affaires M. de Talleyrand, qui n'en a aucune connaissance, n — Jo laisse h Hervas le soin de vous rendre cette conversation ridicule. Il me reste démontré que vous devez faire renvoyer M. Isquierdo à sa fabrique de cuivre du Ferrol, le sieur Bonnald à Bicètre ou dans son village età faire engager l'exccllentM. Lacépède à ne se mêler que de sa chancellerîe, du Sénat et de ses poissons...
... J'ai tracé très à la Lâte ces observations que vous lirez dans votre bain à Bourbon-l'Archambaut. Vous connaissez mon zélé, mon dévouement, mon attachement pour les intérêts de S. M. l'Empereur et Roi... (I),
Godoy aimait ce qu'il appelait ■ la grande politique " , celle qui permet les rêveries et dispense du travail ; il poursuivait des chimères et s'inquiétait peu longtemps de leur mise en pratique. Quand la guerre avec l'Angleterre avait été chose décidée, il imagina de prendre le royaume britannique «à revers « , par un débarquement en Irlande, sans songer que, même résolu de la Corogne à Dublin, le problème restait entier pour passerde Dublin à Liverpool. Il arrêta son esprit à cette naïveté qui jadis avait charmé les utopistes de la Convention et un jour séduit Hoche. Peut-être le souvenir d'une revanche de l'invincible Armadalui vint-elle en télé. Peut-être se complaisait-il à rivaliser avec Napoléon lui-même et à faire concurrence au camp de Boulogne? — Un mois avant Trafalgar il écrivait à l'Empereur par l'intermédiaire de l'amiral Decrès :
... Moi, de mon côté, désirant coopérer à la ruine de l'ennemi
(1) B«umoaville t TtlUrrand, Etpagne; vol. 668, (b1. S7^«79.
commun, je sij^ais un traité d'alliance avec le Conseil de l'Irlande, ayant considéré que c'était un des moyens les plus sûrs pour déconcerter tous les projets de l'Angleterre, donner un coup mortel à sa puissance déjà chancelante etla réduire aux abois... Cette ile s'engage à fournir, en temps de guerre, 40,000 matelots, 30,000 hommes d'infanterie, et 10,000 de chevalerie isic). Cette alliance devra être perpétuelle avec l'Espagne et ses alliés. L'Espagne ne pourra former aucun traité sans que l'Irlande y soit comprise... — Le point le plus essentiel de ce traité, c'est la médiation de S. M. G. a6n que S. M. 1. et R. daigne accepter et protéger ce qui a été convenu de part et d'autre... Le négociateur est parti pour Londres... Les Irlandais demandent 10,000 hommes de troupes, 60,000 fusils, autant d'épées... Le lieu pour le débarquement : la baie de Tralee ou le fleuve Sliannon. Tous les habitants sont catholiques et se trouvent dans l'oppression la plus dure. Les Anglais n'ont de vaisseaux de guerre que dans la baie de Bantry... (I).
Même après le désastre des fluUes alliées, Godoy poursuivait son espérance quand les délégués d'un comité d'Irlandais, où siégeaient des évéquea catholiques, vinrent lui offrir des volontaires, des matelots et des vivres (2), Napoléon était trop payé pour croire à la facilité de semblable aventure; tout ion esprit se concentrait sur ses armées de terre et ce qu'il exigeait de l'Espagne c'était un secours pratique : de l'argent et des soldats; de l'argent surtout.
Ce subside mensuel lit couler des flots d'eucre. Retards, atermoiements, discussion, controverse, la malheureuse Espagne, fort mal en fonds, usa de tous les moyens dilatoires. On ergotait sur l'échéance même de la promesse : la prétention de l'Empereur était de faire acquitter le versement jusqu'au 14 décembre 1804 (époque à laquelle Madrid avait déclaré la guerre à Londres); Cevallos voulait le faire cesser au jour où l'Angleterre avait commencé les hostilités avec
(1) X6 leptcmbra IMS. AF IV, 16T9.
(i) Janvier t806. AP IV, 1«80.
M L'ISPAGNE ET NAPOLftON
la France (au mois de mars précédent) (I). L'affaire train»it avec Beurnonville ; l'înëvilable Isquïerdo s'en mêla au[»rès de Barbé-Marbois et on aboutit.
Dans une leltre au ministre des Relalions extérieures qui débute par ■ Mon cher Talleyrand n et fiait par • Je vous embrasse» (2), Barbé-Marbois constate cet heureux résultat et ajoute ; « L'Espagne va vendre pour 400 millions de biens ecclésiastiques. La mesure est bonne et les circoastaaces la rendent nécessaire. » L'opération fut mauvaise, comme ta mesure. Ces biens d'Église se vendent mat et profitent peu aux acquéreurs; ils fondent dans les mains de ceux qui s'en emparent; en Espagne même on aurait dû en avoir t'expérience après la grande confiscation par Chartes 111 des maisone des jésuites : l'argent fut perdu pour tout le monde : annihilé, gaspillé ou volé (3). Quarante ans plus lard, Beurnonville constatait piteusement le même échec «dans un pays où dominent les préjugés, où les cultivateurs sont pauvres et où la législation sur les héritages s'oppose à la subdivision des fortunes et met obstacle à ce qu'il y ait concurrence dans les achats (4) * .
Toute la gloire d'Austerlitz n'augmentait pas d'un maravédis le crédit de l'Espagne et Beurnonville devait encore ici avouer une déception : ■ la nouvelle de la paix n'ayant pas eu pour effet d'agir directement sur la valeur du signe repré-
(1) Mai ISOS. Eipagnt, vol. 66S, fol. 178 et SBO.
(X) S8 oclobre ISOS. Vol. 668, fol. 63.
(3) DuDKvisEa DU DéiBHT, FEtpagne de l'ancien régime, t. I, p. 118.
(«) Lettra !k Tallerrand, X nird.e id XIII, yol. 697, fol. 307, 308.
Il e>[ piquRDl de remarquer que NapoUon, qui avait en 1805 et 1806 fort approuva cei vente*, en bt, en 1808, daai le grand rapport envoya par lOD ordre k toulei lel chancellerie! europécnnei, l'un d« te* reprochea au gou- Ternemeai de Charlei IV et Tuoe de* raiioni de la détrene linanciâre du
• Lei bien* dei hApitaui et de> fondation! pieuMi, dont l'Élat l'^ull emparé en lei deitinanl à l'extinction dei billet* royaux, avaient été détonmé* de leur dettination. > (Vol. 675, fol. 134.)
sentatif (1) ». Il se raréfiait ce <> signe représentatif <• , si bien qu'en 1806, l'Empereur témoigna son désir de voir terminer coûte que coûte ces réclamations entre les deux nations. Isquierdo porta VuUimalum à Madrid, Godoy fit taire les dernières chicanes de ses compatriotes et autorisa son agent, décoré pour la circonstance du titre de n ministre du Conseil suprême de la guerre • , à payer, par l'entremise du banquier OuTrard, entre tes mains du ministre du Trésor Mollien, les millions impérieusement réclamés (2).
La question financière touchait fort Napoléon, mais la question militaire plus encore : la marine lui avait paru la meilleure carte des forces de l'Espagne. A Trafalgar il l'avait jouée et perdue. Quelque médiocre que lui semblât l'armée de terre, toujours à court d'hommes, il l'estimait utilisable pour tenir garnison, à la place de ses vétérans, dans les pays conquis. C'est ainsi quedès le 17 septembre 1805 ayant retiré les troupes françaises stationnées en Toscane, il jugea bon de demandera Madrid d'y envoyer 6,000 Espagnols (3). La désignation était habile, car en Toscane, devenue royaume d'Élrurie, régnait la propre (îile de Charles IV. Mais la réponse était trop facile à prévoir : comment, disait Godoy, dégarnir la péninsule au moment où la guerre que vous nous imposez avec l'Angleterre nous met en passe d'être attaqués? L'Empereur renouvela ses instances d'un ton plus comminatoire : il fallut promettre le départ pour Livoume du général O'Farriil et d'uR corps eipéditionnaire : trois régiments d'infanterie, quelques escadrons et un détachement d'artillerie sans canon, (3,600 bntassins, 1,000 cavaliers, 100 artilleurs.) Habile en petites ruses, le prince de la Paix annonça qu'ils iraient par
(i) Dépèche du 87 juitier t806, vol. 069, fol. 234.
(t) AF IV, 1680 et Eipagnt, vol. 660, fol. 450. Le chiffre loul atteignait 87 miliioDi; on Iraniigea à S4 : 3 millioD* pir moi* venéa par Madrid, et une tomme ie 0,8tl,000 tnact payahlei dam Im colonie* eapaf;'"*'**'
(3) Vol. 668, (ol. 389.
voie de mer, sur la tlolle de Carihagène ; or, comme la Méditerraoée était bloquée par les escadres anglaises, il gagnait la seule chose qu'il sut économiser: du temps. Celte ressource vint aussi à lui manquer, la division espagnole parvint en Toscane où elle sembla un otage plus qu'un allié, elle était passée sous la verge d'un maître irritable : une rixe banale ayant éclaté aux portes de Florence entre des soldats du régiment deZamoraetdeux gendarmes français y ayant été tués, l'Empereur voulut faire fusiller trois bommes pour un et écrivît dans une sorte de frénésie : » Si l'on ne me donne pas réparation, je ferai entrer deui régiments en Toscane et je ferai massacrer tous ceux de Zamora que je rencontrerai (I). "
Kt cependant, sa politique le contraignait à l'apparence de la douceur; lui, qui par la suite devait traiter le favori avec un si hautain mépris, croyait alors devoir lui témoigner une certaine estime, comme à l'homme inBuent de qui on attendait la bonne volonté; aur jours de ces rapports qu'il autorisait avec Lacépède, il dictait des notes flatteuses, il allait audevant des désirs; on ne trouvera pas dans le billet suivant le ton sabreur, l'allure cassante d'habitude :
L'Empereur appuiera de toute son influence, et s'il le faut de ses armes, tout ce f|ue le prince de la PaÏJt voudra faire relativement au Portugal. Il est prêt à signer et à prendre tous les enpa- (jements que le prince de la l'aix jugera nécessaire pour cet objet (2).
11 remaniait, en cet hiver de 1806, toute la carte d'Europe, et fort indifférent à ce que l'Espagne pouvait penser de ses bouleversements en Allemagne, il avait le désir de ne pas l'irriter outre mesure par ses agrandissements en Italie. Or, sur le trône de Naples, où régnait Ferdinand de Bourbon frère de Charles IV, venait de s'asseoir Joseph Bonaparte,
(1) PivtitT 1806, Correspondance, t. Xll.
(2) 6r«Tnerl806, td., I. XII.
LB PRINCE DE LA PAIX Bt
frère de Napoléon. La queetioa ne pouvait être en soi plus aiguc.
Il y avait sans doute d'anciennes froideurs entre les deux couronnes, le sentiment de famille était lui-même fort relâché, mais ea6nla princesse desAsturies, la future reined'Espagne, êtail fille de Ferdinand IV. C'est ici que le prince de la Paix fui de nouveau utile et joua auprès de l'Empereur l'homme nécessaire et empressé. Ennemi du prince des Asturies, il l'était de la princesse etentretenaitTalleyrand dans la pensée que cette Maria Antonia (1), sur les conseils de sa mère la reine Caroline, favorisait à Madrid le parti anglais. Suspicion peut-être gratuite, car l'influence de la jeune princesse était nulle, son autorité plus qu'insignifiante et sa liberté étroitemeni restreinte. Mais ces confidences Qattaient la manie de I^apoléon acharné contre Caroline et il remerciait Godoy de ' révélations " que le favori rendait effrayantes avec un malin plaisir (2). Il allait jusqu'à accuser la princesse d'un complot de lèse-majesté, d'une tentative d'assassinat.
Suivant une politique assez mal estimable que Beumonville qualifiait par euphémisme «saine mais inflexible ■ , Charles IV rompait tout à coup avec son frère. Le chargé d'affaires de Sa Majesté Sicilienne, M. de Robertone, reçut dans la nuit du 9 novembre 1805 l'ordre de quitter l'Escurial sous le délai d'une heure, Madrid sous celui d'un jour, d'aller attendre à Barcelone les instructions de sa Cour. Il était > convaincu » de faire tenir une correspondance secrète
(1) Hane-Anioioelle de Bourion (1783-31 mai IBM), Klle de Ferdinami IV «I de Caroline archiduchenc d'Autriche, avait époui^ Ferdinand prince de* Aaluriet ]e 6 juillet 1S02.
(S) ■ Rien ne m'éionne île la part d« la Beioe de Naplea; j'ai cependani frémi i la eeule lecture ilc rotrc letire. J'éprouve une véritable contolatton d'apprendre que L. M, iodi en bonne lanlé. Ne doutez jamaii de l'int^rtl que je vous porte et du Aéûr que j'ai de vous donner des preuves de ma protection, non plui que de l'eatime et derainîtié que j'ai pour le Hoî. • — L'Empereur au prince de la Faix, 2 février 1806, Correspoiidanctf t. XII.
U L'ESPAGNE ET HAPOLAON
de la prÎQcetee des Asturies à sa mère, et Godoy envoyait uo courrier de cabinet porter à l'Empereur les lettres surprises (1). Ainsi pouvait-OD espérera Paris que t'avènement de Joseph au trône de Naples serait accepté A Madrid. Talleyrand laissait Beuraonville juge des convenances à observer pour en faire l'annonce. Une conversation préalable avec Godoy promettait qu'aucune objection sérieuse ne serait soulevée sur le changement de dynastie (2). Le Roi 'en prit moins gaiement son parti et notre ambassadeur, assez embarrassé d'une commission délicate, tomba pour l'exécuter dans le plus affreux amphigouri :
Les sentiments élevés qui dîstin^ueut S. M. G. panni les souverains, les vues de sa politique grande et libérale, surtout l'esprit de bienfaisance dont Elle est animée pour les peuples, sont les puissant» motifs par lesquels S. H. I. et R. est assurée que son magnanime allié envisagera sous son véritable jour une disposition indispensable au repos de l'Espagne et à la prospérité de l'Italie (3).
Le «magnanime allié» répondit en des termes réservés jusqu'à l'insignifiance par la plume de Cevallos :
J'ai reçu et mis sous les yeux du Roi mon maitre la note par laquelle V. Exe. a bien voulu me faire part que S. M. l'Empereur des Français, guidéeparlesmotifs dont m'informe V. E. a jugé convenable de conférer la couronne de Naples à son auguste frère te prince Napoléon-Joseph de France. — S. M. est informée de cette communication ainsi quedu nouveau titredont Son Altesse Impériale demeure revêtue (4).
(1) Vol, 6flB, fol. 166 Cl 182.
(S) 28 avril iSOfl, Chiffrée, vol. MB, fol, 423.
(3) S9 avril 1806, vol. 060, fol. 42S,
(4) 1" mai 1805, vol. 669, fol. UO.
BeurnoDvilie, réduit à ud râle de porteur de dépêches, paraissait à l'Empereur un agent médiocre, ■ une Irompelle qui ne peut rien garder». — ■ Dites-lui le moins de choses possible. Ses lettres sont feites par l'entremise de deux ou trois secrétaires qu'il a, qui les corrigent et les commentent. Vous savez ce que c'est qu'un secret qui est entre cinq ou six mains. Ce sont d'ailleurs des jeunes gens très présomptueus et bavards (I). n — Loin de laisser soupçonner avant l'heure ce mécontentement du maitre, Talleyrand accablait l'ambassadeur d'amabilités :
Je suis occupé, mon cher général, des préparatifsde mon di^part d'Italie et comme c'est, dans tous les temps, une de mes premières affaires que de m'intéresser aux vôtres, je m'empresse de vous annoncer qu'elles me paraissent aller Fort bien. Vous connaissez la bienveillance de l'Empereur envers vous; personne n'appn'cie mieux que lui vus services ce je le vois tout A fait disposé à vous accorder de nouvelles grâces : laissez à l'Empereur le soîn d'en faire naître l'occasion, elle ne peut être éloignée lorsqu'il s'agit de vous. Je mets babituellement vos lettres sous les yeux do S. H., c'est vous dire que je m'attache constamment à lui faire votre cour, de la manière la plus propre à l'intéresser à votre position et à lui faire valoir vos services, Je ne sais pas mieux faire que de vous montrer et je vous obligerais beaucoup moins en me bornant â parler de vous.
Je vais me mettre en route pour Bourbon-I'\rcfaambault et dans peu de temps je serai de retour à Paris où vous pourrez dorénavant m'adresser toutes vos lettres. Je m'empresse, mon cber général, de vous renouveler l'assurance de mon sincère attacliDment (2).
(1) L'Empereur i l'amiral Décrit, 26 mai 1805, Carretpondanee, t. X. (1) Gioei, 13 meuidor an XIII ^ juillet 180»), vol. W8, fol. 217.
66 L'BSPAGNE ET KAPOLÈON
Et ainsi mis en goûlde satisfaction vis-à-vis de lui-même, sentiment qui lui était familier, Beurnonvilie demandait récompense sur récompense : sénateur du I" février 1805, il Eollicilail le brevet de maréchal, le grand cordon de la Légion d'honneur et enfin le collier de la Toison d'or. Tant de titres étaient saos doute pour paraître plus digne de l'allianue qu'il contractait en ce moment (20 février 1805) avec Félicité Louise Julie Constance de Durfort (1), malgré une différence de trente ans d'âge, malgré n les cheveux grisonnants et le teint basané » que lui accorde le signalement de ses passeports. Il était tout à la joie, et songeait à acheter une grande terre en France u parce qu'il est temps de se préparer une retraite solide, agréable et utile ■, désireux de venir promptcment à Paris prêter son serment de sénateur afin d'en cumuler le traitement avec les appointements d'ambassadeur et sa solde de général (S). — Cependant il s'installait dans le plus bel hôtel de Madrid, le mieux situé (3] , recevait du roi d'Espagne une boite enrichie de diamants d'une valeur de onze à douze mille francs (4), et rédigeait en toute tranquillité d'àme des notes élogieuses sur ses propres mérites (5).
(1) Née en 17S2, Mlle de Durfort (c remaria en 18S5 au barOQ Frémiot; elle mourut en 1870.
(1) Dépêche k Talleyrand, toI. 069, fol. 28t. (3) /(/..vol. M», fol. 377.
(4) M., vol. 068, fol. 3Ï9.
(5) • Le général ficuraonvîlle eal entré au acrvice en qualité de >ou)-lieutcleric le II mari 1766 et depuie celte époque vm lervices n'ofFrenl pae une «econde d'interruption. Il a fait toute l'aTanl-demiére guerre aux Inde* orienales d'une manière honorable. Il était maréchal de camp au commencement de la dernière et il a lauvé toute la frontière du nord toraqu'au moi* de juillet 1792, il commandait le camp de Mauide, aprèa le retraite de M. le maréchal de Luckner. 11 a pria la plua grande part ii la retraite de l'armée pruaaienne de la Champagne. Il eit le vrai propriétaire fîi'c^ de la bataille de Jeramapea qui a, la première, honoré lea arméea frençaiaea. Il a rétabli au commencement de 1793 le luinittère de la guerre nous lel couteaux (sir). Il B été victime de la Révolution pendant trente-troia moii dana lea cachpli enncmii, il a refait, aou* le canon ennemi, la brave armée de Sambre-el-Meu*e Ion
Aussi son rappel, daté du 21 aTrîl 1806, tomba-t-il sur sa léte le 1" mai comme un coup de foudre. )I avait commis l'imprudence de solliciter ud congé pour goif;ner sa santé nllérée, régler des affaires domestiques « négligées depuis 1791 ■, faire enregistrer son acte de mariage. La réponse trop satisfaisante fut que b S. M. jugeait utile au bien de l'État qu'il vînt remplir ses fonctions de sénateur ■ . Alors l'ambassadeur évincé envoya à Talleyrand et à d'Hautcrive des réponses fort sèches (1), s'en fut à Aranjuez présenter ses lettres de rappel et quitta Madrid le 27 mai.
Avant l'arrivée du successeur, François de Beauhamais,
— le premier secrétaire M. de Vandeul demeura chargé de rintériro. C'était un galant homme, agréable dans le monde, sans qualités diplomatiques, assez brouillon, bavard au delà du nécessaire, confiant au delà du permis- Dix dépêches de Beurnonville, à qui il rendait service, répètent son éloge en demandant son avancement; une facilité de plume faisait tout son mérite et les commérages du palais tout son esprit (2). — Mêlé à la vie légère de Madrid, il y pouvait rende la malheurcnie retraite loua les ordrei du général Jourdan. Il a négocié In dernière paix arec la Ruaaie, 11 a négocié et conclu le traité du 23 mai «tcc la cour de Pnioeeta poiélea batei destécuUnselionsdc l'Empire germanique.
■ lia négocié et obtenu 7X mïlliona de tubeides de l'Etpagne pour aa neutralité. — C'eit par ton or^ue que S. M. C. a été invilée à faire paaaer dci> nouvellei letUe* de créance à M. l'amiml Graviua, ambaaiadeur près S. M. I
t Le général Beurnonville était aax cûré> de S. M. I. Ici lit et 19 brumaire Il a déployé dana loua lea temps ud caractère de loyauté et de probité qui ii du lui mériter l'eili me et la bienveillance de S. M, I, qui connaît aon lélv illimité pour ta gloire et la proapérilé de aon régne, • Madrid, la 5 frimaire ID XIII.
■ Le général BRDiii'otnriu.E. • (Vol. 06T,, foL 191.)
(1) Vol. 6tf», fol. Kt et 437.
- (S) Dénia Simon CaroUloii </e Vamltui (27 juin 1775-5 avril 1H50) était kpetit-Kta de Diderot. Auditeur au Conteil d'État (1B06). Député do Lnngrcs en 1S27, démiationnaire cl renommé en 1830. Pair de France le 7 nuvemltre 1839.
Protperde Baranle qui le rencontra fa Madrid a donné de lui un joli poriraii. Sa,„-e„lrt. t. I, p. It».
&8 L'BSPAGNE ET HAPOLAon
coatrer Godoy; maîs ton rôle n'offrait pas assez d'autorité pour le faire participer aux secrets d'importance.
Par l'iotermédiaire d'Isquierdo, les couKdeaces du prince de la Paix à l'Empereur avaient pris en cet hiver de 1806 ua caractère à la fois mystérieux et grave. Toujours vain de son pouvoir, le prince commençait à en être inquiet. La santé de Charles IV avait subi des atteintes, il pouvait dis* paraître tout d'un coup et avec lui l'influence de la Heine; son successeur était l'ennemi déclaré du favori. Godoy devait assurer l'avenir. On saura toujours mal les projets que poursuivit successivement cette tête légère; la nature de ses calculs voulait le secret et c'est à voix basse qu'on se fait à soi-même de semblables aveux. Gàlé par la fortune, sa confiance en lui-même dépassait seule son ambition; et il est possible que parmi les inlenlions contradictoires qu'on lui a prêtées, il ait caressé le rêve ridicule du trône d'Espagne. I^n fait, n'était-il pas depuis longtemps le souverain mailrc du royaume? Nous pouvons nous demander qui, Napoléon ou Godoy, a posé la question de la succession de Charles IV dés l'été de 1805, mais elle est certainement abordée; parmi les dépêches reçues par Isquierdo, alors à Paris, et dont il fait passer la copie A l'Empereur, on trouve celle-ci envoyée par le &vori et confiée à un courrier parti de Madrid le dimanche 14 juillet 1805 :
La note de Plaisance du 9 messidor (I) touche le point le plus délicat, la succession au trône d'Espagne, affaire qui doit être ddciUée par les circonstances et {^a'il estdif&cile de soumettre à votre calcul et au mien; mais il faut ne jamais perdre de vue reonemî, et il est également nt^cessaire de contenir l'action de sa férocité. Pour tes combinaisons i/ue celte affaire exige, des lettre* ne suffi'
(1) A celle date, cd effet, l'Empereur avant de le rendre au camp de Boulogne eel encore en Italie; maia ea corretpondance ofticielle nou plua que lea Letiret inèdilet publiiea par M, Lecestik ne contiennent aucune ■ Note > relative k l'Etpagne,
$ent pas; un entrelien est nécessaire; deux heures de conversation vaudront la correspondance de six mois; calculez si vous pouvez vous absenter de Paris un mois; faites sentir la nécessité de cette absence et si elle est agréée, tâcbez d'obteair des lumières sur tous les pointi; ces lumières m 'éclaireront, et voire bouche me dira ce que la plume n'exprimera jamais. La décision sur ce point est de la plus haute importance(I),
Et Isquierdo se met aussitôt en route, après avoir pris l'assenlirocnt de qui de droit :
... Ma présence auprès du prince de la Paix est nécessaire et particulièrement pour l'exécution U plus convenable des mesures énoncées dans la noie de S. M. I. et R. Le prince de la Paix me dit aussi qu'il a des inslntctions et des idées à me communiquer de vive voix, qu^il est impossUile de transmettre d'une autre manière; son désir est qu'à mon retour, je puisse faire connaître plus précisément et plus complètement sa pensée et. surtout son dévouement k la personne de l'ICmpereur et son ailhésiait à toutes les dispositions de S- M. I. et It. tant connues qu'à conualtre. Mon voyage, si S. M. continue de l'agréer, durera probablement cinquante jours (2).
Le prince de la Paix, envisageant d'un cceurlégerla fin des Bourbons d'Espagne, n'a peut-être pas osé énoncer jusqu'au boutscs prétentions à leur couronne. Trafalgar d'une part, Austcrlitz de l'autre ont sans doute modifié le ton des conversations de Napoléon et donné un autre tour à ses desseing. Godoy continue ses insinuations, mais avec ambiguïté, cl l'esprit si net de l'Empereur s'impatiente de ces biais; le 13 mars 1806 il lui fait écrire : « H faut que le prince de la Paix dise ce qu'il désire, n — Isquicrdo transmet cette rcpooEc : a Ce prince, glorieux d'avoir occupé quelques moments la pensée de S. M., — dans la confiance que des
(1) AF IV, 1679, » dentier, d> 71.
(S) Porii, 1" jour complémeDlaire an XllI {18 teptembre 1805), — AP IV, 1679, %• doMlEr, n< 80.
60 L'ESPAGNE ET NAPOLÉOW
paroles si précises et si sacrées inspirent, soumet sa destinée aux vues <Ie S. M. (I)." Et après ces platitudes amphibologiques, î) conclut très clairement : il demande, pour en élre le souverain, a un séjour indépendant entre l'Espagne et le Portugal •> .
Ayant amené l'interlocuteur à dire sa pensée, Napoléon tait la sienne et laisse désormais un espoir flotter vaguement devant les yeux; il profite de la confidence pour préciser seulement ses propres exigences; elles sont très lourdes mais très simples : de l'argent, des hommes et le blocus contre les Anglais. — Un Espagnol a neltement accusé son compatriote Isquicrdo d'avoir livré à Napoléon, en retour des sourires quémandés par Godoy, 24 millions de francs appartenant à la Caisse de consolidation de Madrid (2). Il cite même la date : 10 mai 1806. Il fait sans doute une allusion aux combinaisons financières réglées, ce jour-là en effet, & Paris, par Talleyrand, Mollien et Isquierdo à propos du subside mensuel, et que le cabinet espagnol ratifia purement et simplement à Aranjuez la semaine suivante (3). — Pour le blocus, condescendances identiques à des prétentions qu'on ne pouvait davantage repousser: une note officielle de Paris réclamera l'interdiction des ports espagnols, même aux navires suédois (ij. M. de Cevallos s'inclina sous la seule réserve de prévenir la légation de Suède que cette mesure lui était inspirée par le cabinet des Tuileries (5).
La France impériale se maintenait donc dans les meilleurs
(i) 4 avril 1806. — A. F. IV, 1680.
(S) Conilc DE TonEio, Histoire du souléBemcnt et tic la guerre d'Eipagiie, t. I, liv. l", p. 8.
(3) Vol- 669, fol, 454, 455.
(4) Vol. 669, fol. 49T.
(5) I.e roi de Suide rsppsla ton uiîniatre a Madrid; M, d'Adlerberp demaiidu le» paMepoilt c( alla aUtndrc les ûvi'ncmenls k T:i6t>onnc Ufptcmbre 1806).
LK PBINCB DE LA PAIX et
termes avec la cour d^Ëgpagnc qui ne lui refusait rien, et pour cause. Le ton de la correspondance de Napoléon est toujours un excellent baromètre du degré de ses exigences envers ses alliés. En ce moment, plus de phrases hautaines, d'arrogance ou de menaces : des lettres polies et quand la jeune princesse des Àsturies meurt tout à coup, avec un à-propos qui Ht murmurer tout bas le mot d'empoisonnement, il fait partir avec des condoléances autographes un courrier extraordinaire auprès du Roi et de la Reine. Bien plus, il veut que l'Espagne soit de moitié dans les pourparlers de paix réputés possibles avec l'Angleterre; il en prévient obligeamment Charles IV en même temps qu'il échange avec Marie-Louise de gracieuses politesses sur le succès des armées :
Je ne saurais assez remercier V. M. des choses aimables qu'elle veut bien me dire sur les événements de ta dernière campagne. Je la prie d'être convaincue de l'intérêt que je portera) constamment à sa fille la reine d'Ëtrurie qui se distingue par tant de belles qualités (1).
Le messager de ces courtoisies était un homme d'esprit débutant dans la carrière politique, Prosper de Barante, cl il nous a laissé un charmant croquis de son voyage. Il se croyait porteur des plus grands secrets d'État et, dans sa célérité novice, brisa une voiture pour arriver à Madrid en soixante heures (2). Conduit le jour même à Saint-lldephonse pour être présenté à Leurs Majestés, il vit le Roi, au retour de la chasse, offrir son gibier à la Reine, le prince de la Paix ne pas craindre de parler haut devant ses maîtres, le prince des Asturies affecter de se parer des insignes de la Légion d'honneur; et il ne quitta l'Espagne qu'après avoir assisté à ce que
(1) 5 août 1800, Correspoiidattce, t. XIII.
(S) Par une erreur de mémoire, dan* oei Souveniri (t. I". chip, iv), M. de Barante indique le ST aoûl, e'ett en réalité le 17 qu'il arriva. Il retourna à Paria le 0. teptembre.
63 L'ESPACNE ET NAPOLÉON
le bon roi Charles IV estimait la plue grande réjouissance qu'il pAt offrir à un étranger de distioction : le > baise-maia d de la Saint-Louis et les grandes eaux de Sainl-Iidepbonsc (1).
Ces enFanlillages souverains caractérisent la bonhomie du Roi et la familiarité de ses sujets sur cette terre d'Espagne, pauvre mais paisible et sans doute heureuse dans cette tranquillité de vie.
Des préoccupations d'un autre ordre agitaient Napoléon; ce n'était point avec des jets d'eau qu'il divertissait les peuples d'Allemagne ou d'Italie. Donner Naples et la Hollande à ses frères, Lucques et Parme à ses sœurs, faire des princes souverains de ses généraux et de ses ministres, leur partager vingt duchés cn Italie, renverser le Saint>£mpire, élever ta Confédération du Rhin, c'étaient là n ses espiègle ries ■ de 1800- Un vent nouveau souEHait et la terre paraissait tasse de la guerre. •> Napoléon se rendait compte que le vœu général pour la paix formait le fond des acclamations du peuple sur son passage » (2). Pitt était mort d'amertumes et de déceptions ; son successeur Fox faisait des ouvertures d'accommodement et l'Empereur semblait souscrire à des transactions loyales,
(1) ' Il luonU-ait lui-mîmc Ict grandes eaux i. la populace accourue pour Ib fËte et qui >e preasail dan> l« ja^in. Il aimait à iUe lëmoîn de ceUe curio- «itd del pajisDi et de* muletîen parmi leiquelt il étaïl bousculé. Il faiaait ouvrir le* robioeU et quelquefois y mettait la main. Il y BTiii une certaine fontaine qui aapci^ait lea apeclaieura au moment oiï il* t'y attendaient le moina. Depuii vingt an«, le Roi ne te bla*ait pa* de cette espièglerie. Ne pa> l'accompagner i cette parité de plaiair, ne pal être il cât£ de lui dant celte cohue, c'était mal faire sa cour, et lea ofHcien du palai* n'y manquaient pat. Le corps diplomatique le congidéraii comme un devoir,. . Lortque je me présentai à Sainl-Cloud, l'Empereur me dit ;
— Eh, bien, comment vous a-l-on reçuf
Je répondis par une phrase aasez sotte : — Envoyé par le vainqueur d'Austerlîu, je ne pouvais être que bien reçu.
L'Empereur, sans me faire sentir le mauvais goût de ma réponse, me répliqua tout simplement : — Ils ont toujours été fort bien pour nous. • Baron DB BàniKTE, Souve/iiri, t. I, p. 173.
(S) A. SoBEL, VEuroptel la Béeolution française, t. VII, p. Î8.
LE PRINCE DE LA PAIX t)3
quoique le 15 février il ait garanti l'intégrité de son territoire à la Prusse qui « possédera en toute souveraineté les États du roi d'Angleterre en Allemagne •> . Ea secret, lurd Yarmoulh entamait à Paris des négociations pour le cabinet de Londres (1) ; pour celui de Saint-Pétersbourg M. d'Oubril venait traiter avec la même discrétion (2). Un momeot tout parut s'accommoder au gré de ces ambitions ou de ces lassitudes. La dernière difficulté demeurait le sort de la Sicile : la laisser aux Bourbons, Napoléon ne le voulait absolument point; il imagina un instant, pour la mieux prendre et ta plus sûrement garder, une de ces compensations qui lui coûtaient peu : offrir à Ferdinand IV les îles Baléares. L'Espagne, sans le prévoir ni s'en douter, e&t paru au contrat, en payant les frais de l'acte. C'est aînii que Napoléon n'oubliait jamais l'existence de ses «alliés».
Les choses furent poussées jusqu'au bout, puisque le 20 juillet d'Oubril signait à Paris le trailé et parlait en Russie, pour obtenir sa ratification. L'empereur Alexandre la refusa. Une promesse d'bonncur le liait aux intérêts de Caroline de Naples. Les Anglais ne prétendaient pas non plus renoncer à leur infiuence sur la Sicile. Puis Fox mourait subitement (13 septembre 1806), sorte de victime de l'idée de la paix comme Pitt l'avait été du principe de la guerre. Les déceptions suivaient les espérances et l'irritation réciproque d'avoir perdu du temps en pourparlers stériles rendait chacun désireux de recommencer sans relard la lutte.
A voir remuer tant d'ambitions, Godoy ne calmait pas les siennes, il était seulement hésitant à choisir, pour les satisfaire, le camp où il devait se ranger. Napoléon mettait une réserve marquée à encourager ses goûts de principauté souveraine; mais Napoléon s'éloignait : il se trouvait en
(l) COOUKU-B, Sapoléon et l'Àngltterrt : Lei NëgocUtioD» de 1806.
(S) AnDaad Lbfbitu, Hiitoire det cabiatU Jt CEurape, t. II, chap, m.
Allemagne aux prises avec des difGcuUés obscures qui le retiendraient longtemps et desquelles peut-être il ne saurait se retirer. Tout près, le ministre de Russie parlait d'une coalitiou nouvelle et ce n'étaient point des rêves creux : voici la Prusse, surexcitée par une folie guerrière, qui va donner le signal; l'Autriche attend sans doute, mais elle n'oublie pas qu'elle a à venger le passé; la Russie entretient avec Berlin des relations qui vont se changer en alliancej la Suède est iolimemenl liée à l'Angleterre; et l'Angleterre doit retrouver avec un ministère moins pacifique toute la force de son implacable ténacité. L'heure sonnait donc d'entrer dans la coalition européenne ; une armée espagnole prenant à revers les Pyrénées dégarnies courait les chances d'un succès et après c'était pour son chef une position inébranlable : prince de la Paix aujourd'hui, demain prince de la Victoire, sans doute, peut-être mieux encore; et à ne pas oser rêver le trône de Charles-Quinl, du moins un royaume taillé dans quelques belles provinces n'était plus à refuser au a vainqueur ■ de Napoléon vaincu. M. de Strogonoff (I) pouvait d'autant mieux soutenir ces pensées qu'il était pleinement sincère : il se trouvait en parfait accord avec sa Cour et avait ignoré les pourparlers de son compatriote d'Oubrii à Paris; tout le faisait ■ anglais» : ses instructions de Saint- Pétersbourg, ses relations diplomatiques avec Londres où il avait vécu, son inclination pour la jeune et jolie ambassadrice de Portugal la comtesse d'Ega. Dans son salon on parlait avec une sympathie ardente des nations victimes de l'ambition de Bonaparte, et les malheurs des cours de Lisbonne, de Berlin, de Palerme et de Vienne entretenaient
(!) Grégoire ÂlexandroTicb, baron, puii comte (IBM) Strogonoff {in^ 1S57); diplomate ruatc Ambasiadeur à Madrid (1805-ttiOS) ; à Slockolm. Envoyé i, ConatantinopU (18it)- Membre du conieil de l'Empire (1827). AmbaiMdeur eiiraordinaire en ADgleierre (181)8). Graad chambellao (1846).
LE PBINCE DE LA PAIX éS
un tenUment de résistance ch«Tateresque dont M. Strogonoff arait des raisons tout intimes de se faire le serviteur passionné.
Godoj Toulait jouer sa partie dans ce concert belliqueux : les colonels des régiments de milice reçurent l'ordre d'étro rendus dans leur arrondissement le 20 octobre; pour porter les bataillons sur le pied de guerre on prépara les tjuinlas, levées par le tirage au sort; les recruteurs cherchèrent des volontaires et les remontes se pourvurent de chevaux; des dons patriotiques furent sollicités et des contributions parlieuU^res demandées aux caisses de chaque province. Mais tout oela sans décision royale, sans ordre officiel, dans l'incertitude du commandement, l'ignorance du but, l'imprévu de la mesure ; l'étonnement et l'incohérence augmentèrent la confusion. — knpuissant & reconstituer des régiments anémiés, incapable de présider un aussi grand mouvement, dont les Espagnols étaient déshabitués depuis douze ans, croyant avoir tout Fait pour avoir prononcé à voix basse quelques paroles et envoyé sous le manteauquelques ordres, le ngéDéralissime» ne songea plus qu'à masquer sa conduite au représentant de la France. Dissimuler sa pensée lui était un rôle familier et la puérilité de celte tromperie constante avec un homme qu'il rencontrait sans cesse lui parut le dernier mol de la finesse politique. A être du|>e, Vaodeul mettait du moins la meilleure grâce du monde. Toute l'agitation brouillonne dont le bruit parvenait jusqu'à lui ne l'inquiétait pas. Le prince de la Paix affecta en sa Faveur les confidences, mais si maladroites et si contradictoires, qu'un esprit plus avisé n'y eâl pas été pris longlem|is. Le 3 juillet il lui annonce tout bas que l'armée était portée à 6'),000 hommes... pour marcher contre le Portugal; le M juillet c'est pour prendre Gibraltar; le 23 septembre afin d'entrer erhcacemenl dans ralliance française contre la coalition angio et prusso-russe; le lï^'oB-
byGoOglc
tobre, décidément les Iroupee vont se porter bui* Lisbonne (I). Et, dans une de ses petites ruses qu'il affectionne, comme s'il ne fiiisail que développer un plan dès longtemps concerté enlrc eux, Godoy manifeste sa surprise de n'avoir pas encore reçu de l'Empereur des encouragements et des conseils.
A distance Godoy se montre courageux, le silence de la France t'excite ; sa jactance se donne carrière et la maladresse de ses indiscrétions grandit avec l'affectation de ses propos. Dans ses apparlements, qu'une foule agitée encombre, il lui échappe, devant les généraux, des traits de forfanterie ridicules. Op parle de mobiliser une armée et l'on n'a rien de prêt, de conquérir sans un plan de défense raisonnable; on éprouve d'insurmontables embarras lorsqu'il faut pourvoir aux moindres dépenses, et sans savoir exactement ce que l'on peut, ce que l'on veut, on bourdonne autour de la ruche. — Un certain sentiment de mystère et de chevalerie devient à la mode : dans les tertullias de Madrid les jeunes gens paraissent en uniforme, reçoivent des adieux, échangent des serments, à la Puerta les guitares accompagnent les refrains militaires, les naranjeras parent leurs oranges de rubans aux couleurs nationales, sous les arcades de la Plaza Major les bourgeois devisent gravement de stratégie et de tac* tique, au Prado l'éventail des belles promeneuses salue les officiers qui les croisent, avec une sympathie éloquente et le soir, aU Retira, sous les étoiles, la fierté castillane rêve * tout haut d'une patrie triomphante et d'une gloire retrouvée. Celui qui a mis la cloche en branle si à l'étourdie ne j>eul plus couvrir sa voix, mais elle tinte faux et rend un son grêle. Le 15 octobre on apporte de l'Escurial une proclama*
(1) Vol. 670. ■ Vandeal, fort jenoe alora, était aeul dans l'igaorancc de ae <[iii te pauail. Il l'éuil Uiiné obuier p«r le luDgsge artibcieui du prince de la l'ail e(, dana l'ianucence de «ea pcnaéei, il croyail lre> linciireuient k un projet de guerre contre le Portugal. > Lepbbvhb, Biiloire det eabiueU tl»fEun>pe,t. 111, p. 295.
Lfi PRINCE DE LA PAIX CT
tion pompeuse qui demande des soldats, engage l'Andalousie et riîstramadure à fournir des chevaux. Sur les places la foule s'amasse et lit cette phraséologie apocalyptique :
Venez, mes chors coinpag[noiis, je vous accueillerai avec reconnaissance; je vous en offre des aujourd'hui l'hommage. .. Si nous ne sonnmes pas forcés de croiser nos armes avec celles de nos ennemis, vous n'encourrez pas le danger d'être notés comme suspects et d'avoir donné une fausse idée de votre loyauté. .. Mais st ma voix ne peut réveiller en vous les sentiments de votre (gloire, soyez vos propres instigateurs; devenez les pères du peuple au nom duquel je parle, que ce que vous lui devez vous &sse souvenir de ce que vous vous devez à vous-mêmes, ù votre honneur et  la religion sainte que vous professez !
Vandeul enfin comprend qu'il assiste à un spectacle inso* lilc : ses dépêches sonnent l'alarme si ses yeux ne s'ouvrent pas entièrement; cette proclamation stupéfiante, loin de l'éclairer, l'aveugle ; il remar<|ue que l'opinion est persuadée que contre la France retentit cet appel aux armes, mais il ajoute bonnement — il a tort de mettre ces naïvetés en langage chiffré :
Bien des personnes supposent que le prince de la Paix est de mauvaise foi en ce moment. Je suis de l'avis tout contraire... La proclamation est l'objet du regret général, moins parce qu'on trouve que c'est le Roi qui aurait dû parler à ses peuples, que parce qu'il était impossible de leur parler plus mal (I).
Fendant deux semaines Godoy avait attendu l'heure propice de publier son manifeste, et la malchance d'une fortune traitresBc lui faisait choisir pour tirer l'épée contre noua le jour précis de la bataille d'Iéna! On comprend avec quel effroi il reçut la nouvelle de celte victoire. Il estima que l'audace d'un mensonge couvrirait la forfanterie de l'attaque. Il courut chez M. de Vandeul, paya de mine et inventa tout
(1) Dëptche du t6 oclobrc 1806, vol. 670, fol. 373.
un roman : u Avant de partir pour l'Allemagne S. M. l'Empereur m'a fait part de ses projeU; les forces que (a fidèle alliée l'Espagne préparait pour lui sont toujours à sa disposition. Où Sa Majesté désire-t-elle qu'elles soient portées? ■ — Vandeul saisissait se plume et écrivait sur-le-champ è Talleyrand :
En me faisant une pareille communication, le Prince a eu sans doute en vue qu'on en rendisse compte à V. Eic. et il ne peut (ju'être agréable pour moi de vous transmettre, Monseigneur, les assurances d'un dévouement aussi loyal (1).
Si Napoléon se trouvait mal renseigné par un agent crédule (et plus tard il ne manqua pas de fulminer contre lui), la l^ute première ne lui incombait-elle pas? Au moment de marcher contre la coalition européenne il était bien imprudent de laisser derrière soi sans ambassadeur, sans un ministre rompu au métier, le poste de Madrid et d'abandonner les affaires de la péninsule à un novice. La diplomatie, comme les armées, pour réussir a besoin d'audace et de force ; sans lui, les généraux de Napoléon n'osaient pas gagner la bataille; loin de sa main, les diplomates s'endormaient.
Charles IV avait autant de franchise que de naïveté, il savait mal feindre. A la première réception de la Cour, taciturne et embarrassé, il se tira d'affaire en n'adressant ta parole à aucun membre du corps diplomatique sur la victoire de , son auguste allié.
J'ai attribué celte réserve, dit l'excellent Vandeul, au désir de ne pas affliger le ministre de Russie et le chargé d'affaires de Prusse et dç Sase, par des félicitations manifestcmenl pénibles pour eux; j'ai tâché aussi d'expliquer cela par l'impression de tristesse que le moral du Roi parait avoir reçu de sa dernière indisposition, et tout franchement il est encore fort possible que
(1) S7 octobre 1806, vol, 6T0, M. 393.
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S. M. n'ait pas jugé à propos de témoigner, à un simplfl chargé d'affairea, des sentiments de wtis^tion ficbeux pour un auditoire où se trouvaient des ministres.
D'ailleurs, ie prince de la Paix a un langage qui supplée en toute occasion à celui de la Cour et dans celle-ci j'ai eu grandement à me louer de ses démonstrations de contentement et de l'obligeance qu'il a bien voulu mettre à me fournir les moyens de propager l'heureuse nouvelle... 11 m'a témoigné des regrets sur la mauvaise inclination des esprits pour la cause de l'Angleterre et m'a renouvelé ce qu'il m'avait précédemment dit du besoin continuel qu'il avait à Madrid même de la protection et de l'appui de l'Empereur. Cette explication a été assez amicale pour que le prince ait pensi; qu'il pouvait, sans inconvénient, me parler des difficultés que l'ûge et certains préjugés du Roi lui suscitent chaque jour dans l'accomplissement des promesses foites h S. H. I., et spécialement dans l'exécution des mesures entreprises pour la régénération de l'armée.
... Je ne lui ai pas caché que mon premier devoir était d'informer V. Exe. des manières particulières qui ont caractérisé depuis quelque temps nos entretiens, et il m'a semblé qu'en cela même, je saisissais la véritable intention de ce prince dont toutes les assurances tendent à donner l'opinion qu'il n'est guidé dans son système actuel que par un dévouement sans réserve aux vues de S. H. Impériale (I).
Godoy, qui multipliait tes visites à l'ambassade de France pour étaler ses bonnes intentions, avait arrêté tout préparatif d'armement et il couronnait ses platitudes matoises par une lettre à l'Empereur. Nous avons l'original aux archives de la secrélaircrie d'État :
Les innouïs exploits de V. M. I. et R. me font un devoir de lui féliciter de ses triomphes sans exemple et du bonheur de conserver une santé si précieuse au milieu de tant de fatigues et de travaux si rudes. Ha sincérité, qui jamais ne s'est démentie, m'autorise pour réclamer de V. M, I. et R. l'estime dont elle m'a toujours honnoré. Les injustes soupçons ne peuvent trouver jamais lieu
(1) 6 novembre 1806, vol. «70, toi. MS.
10 L'ESPAGHE ET NAPOLÉON
dans les cœurs magnanimes et généreux, mais la malignité des courtisans m'est si bien connue que je ne serais pas étonné que mes effort» pour compléter une petite armée de 80.000 hommes et dont l'objet n'est pas ignoré par V. M. I. et R. eussent été présentés sur ie jour le plus odieux, en me prêtant les vues les plus absurdes et en supposant que la sort de l'Espagne pourroit être regardé comme séparable de celle de la France, surtout par moi qui ai mis toujours toute ma gloire dans les liens formés et soutenus par mes efforts entre nos deux nations.
Le décret de V, M. I. et R. par lequel on déclare en état de blocus les iles britanniques regarde particulièrement l'Espagne puisque nulle autre puissance possède unfi si grand' extension de pays dans l'Amérique. Cette sage mesure étoit de la plus haute importance et elle est marquée au coin du sublime génie de V. M. I. et R. Se m'attcndois à un coup politique de cette espèce, et en conséquence il y a tems que je négocioîs après le S'-Pérc pour obtenir la sécularisation des biens éclcsi astiques, afin de pouvoir faire face en partie à tant de dépenses si urgentes dans cetle époque où toutes les ressources de nos colonies nous sont absolument obstruées...
J'espère que V. IH. I. et R. aura la bonté de l'cgarder ces considérations comm'un effet de mon absolu dévouement à son auguste personne et comm' un sincère témoignage de ma plus haute considération aux talents si sublimes en tout genre avec lesquels la nature a formé de V. M. l. et R. le modèle le plus parfait d'un héros dont il n'y a d'exemple dans l'histoire : et si elle a la bonté de me continuersa bienveillance, j'aurai l'honneur d'user de ce même moyen lorsque les relations ministérielles me paraissent s'écarter du bout précis de la vérité (!).■-
Mcpnganl l'homme, dédaignant le ministre, Forl de sa faiblesse. Napoléon parut croire à ces démonstrations cordiales ; à Cambacérès, qui avait manifesté un certain émoi de l'attitude de Godoy, il répond :
Où avez-vous été chercher que l'Espagne était entrée dans la
(1) A Hadnd ce St décembre 1808. — AF IV. 1660, V doiiicr, n' 13. Original.
coalitioD? Nous sommes au mieux avec l'Espagne, et cela prouve bien le danger des feusses nouvelles (I).
Je ne sais où vous avez été déchiffrer à Paris, que l'Espagne était contre la France. C'est une imagination des Anglais pour vous inquiéter (2).
Fit-il pas mieux que de Be plaindre? Toutefois, rien de tout cela ne se perdit dans son esprit; ses sentiments s'accentuaient : du dédain, puis de la colère, le désir en6n d'empêcher le retour d'un péril analogue, de devenir le maître de cet allié si peu fort et si peu sûr. Pour aujourd'hui : face au nord, il faut arrêter les Busses qui avancent; mais au premier loisir, tournant la tête vers le midi, l'Empereur songera à cet Espagnol qui s'est trop avancé aussi.
(1) Berlin, 16 aoreinbK 1806, CorTttpondanee, 1. Xlll. (S) Berlin, U Dorembre 1806, id.