CHAPITRE m
Le mBiY|uia Francoia de BeauharDiii, — L'Eapagne adhère au Blocu* continenral. — L'Empereur lui deiuande de fournir un coulingent milîtiire. — Corpt expéditionnaire prit en Totcane el envoyé en Hanovre. — Godoy nommé Grand Amiral et Altetis. ~ Querelle d'étiquelte entra lui et M. de BeaubarnaiB. — Le mécontentement de> Eipa^ola l'acceDlne. — Meturca du prince de ta Paii contre le prince dca Aaiuriea cl aea amia. — Inlnguc* du Favori pour axa urer aon influence k la mon prévue de Charlea IV. — Chargea et faveura nouvelle* qu'il le fait oclroyer. — Deux partit rivaux ae
lotriguca de Ferdinaud el de M, de Beauhaniaia. — Enlrevuea tecrètea avec le chanoine Raco'iquiu. — Projet d'un mariage * fran(;aiâ ■ . — Beauharuaia blimé par l'Empereur. — Silbouetlea du prince de la Paix et de la famille royale. — Tilaitt. — Le Blocua continenlal. — Menacea forcéea de l'Eapagne contre le Portugal. — Défcnaea dilatoire* de la cour de Litbonne. — Polilea«e> entre M. da Beaubarnai» et M. de Strogonoff.
— Procëdéi violenta de l'Empereur. — Rupture avec le Portugal.
La cour i Fontainebleau. — Conférencea lecrètea de Puroc et d'Iaquierdo.
— Premier projet de l'Empereur. — Conaeila de Talleyrand. — Trailf du 17 octobre ISOT. — La convention aecrète. — Remerciement* emphatiquea de Godoy.
En des affairée si graves, à lui supposer les moyens qui lui faisaient défaut, M. iJe Vandeul se sentait écrasé par les événements. Sa nomination d'auditeur au Conseil d'État le rappela opportunéinenl à Paris. Le nouvel ambassadeur se
trouvait tout au contraire une manière de personnage, ua homme de qualité, un important.
François de Beauharnais, fils du marquis de la Ferté Beauharnais, chef d'escadre et gouvemeurde la Guadeloupe, n'était rien moins que le propre beau-Frère de l'impéralrice Joséphine. Remarié A la baronne de Cohausen, il possédait de sa première union avec sa cousine Marie de Beauharnaig une Bile que son dévouement conjugal devait rendre célèbre : la comtesse de Lavalette. Peut-être avait-il quelque peu délaissé sa belle-sœur aux jours sombres de la Révolulion et aux jours trop gais du Directoire, mais, dès les splendeurs du Consulat, il s'était retrouvé excellent parent et Joséphine ne lui montra pas un visage moins accueillant qu'aux autres membres de la Famille. Il fallut bien faire quelque chose et quelque chose de distingué pour ce quasi beau-frère de l'Empereur. Cne ambassade était un poste représentatif tout indiqué : il fut nommé ministre plcnipolentiaire auprès de la reine d'Étrurie (I). C'est de cette petite cour florentine de la fille du roi d'Espagne qu'il était appelé à devenir ambassadeur chez le roi d'Espagne lui-même (2). Un rapide séjour ô Paris : le temps de recevoir ta Légion d'honneur et le grand cordon de la Couronne de fer, — et il passa, fort enchanté de celle fortune, des rives de l'Àrno au bord du Manzanarès. Il débarqua à Madrid le 23 décembre 1806.
H. de Talleyrand avait eu soin de le munir d'instructions précises sur les points importants de l'alliance : nécessité de restaurer la marine espagnole, dégager la cour de Madrid de ses derniers liens avec celle de Palerme, entretenir des rapports parfaits avec le prince de la Paix (3). Dn dernier billet, daté .de Berlin, lui rappelait que « dans les circonstances
(i) Mon 1805.
(S) 1« mai 18M.
{S) Appendice; I,
actuelles, Madrid était deTenu un point d'observation des plus importants B (1).
Dès son arrivée, celui qu'il venait surveiller, le prince de la Paix l'accabla de politesses affectées et lui remit une note officielle écrite en français sur le machiavélisme de la perfide Albion et les ruses du gouvernement britannique « qui semblait avoir renoncé à tous les principes de l'ordre so> cial B . Godoy avait dépassé la mesure et du premier coup éveillait les soupçons de Beauharnais :
Soit défaut d'u3a{;c, soit début d'élévation, l'urbanité de ce Prince m'a paru outrée. J'espérais !e trouver naturel et grand dans ses prévenances, je l'ai plutôt vu embarrassé, timide et même craintif;... j'aurais désiré moins de mots et plus de preuves... Ou je me trompe ou l'homme doit être dans l'habitude de promettre facilement et de se rétracter de même... Je doute s'il est susceptible d'être constamment électrisé pur l'idée de la gloire. Je crois plutôt, qu'habitué à la mollesse, il voudrait se dissimuler à luimême le secret des moyens dont il peut disposer, ou du moins le dissimuler aux autres... Je l'ai trouvé au-dessous de l'idée que je m'en étais formé; ce doit être un homme dont on obtient davantage par lo fermeté que par le raisonnement ou la persuasion. Je lui crois peu de courage moral ; son talent est très ordinaire et sa franchise peut paraître suspecte (2).
Charles IV se montra tout à fait lui-même dès l'audience de réception :
J'ai été frappé de la contenance difficile de ce monarque, ce que j'ai attribué à l'embarras du cérémonial; je n'ai pas moins <!'té surpris de la faiblesse de sa conversation... Sa M. m'a paru d'une santé infiniment altérée; ni le moral, ni le physique n'ont de vigueur... (3).
En sorte qu'avec des interlocuteurs d'apparence si médto-
(t) Talleyrand ï Beaubantait, 9 DOrcinbre 1806, vol. 670, (ol. ftl3. (2) Beauharnai. à Talleynnd, i" janTier 1807, vol. 671, fol. 4 17. (3)/itV., fol. 8.
cre, la conversation ne devait être qu'une série de demandes, souvent impérieuses. Encore plus annihilé qu'à la coutume par un accès de rhumatisme, Charles IV accep* tait tout et se réjouissait des triomphes des armées françaises dans son espérance de leur voir enfin conquérir le repos de l'Europe. 11 parlait ■ paix » , Napoléon répondait : para belbim et accentuait ses exigences sur le Blocus continental (I).
Avec des moyens à leur portée, Charles IV et le prince de la Paix croyaient faire merveille en offrant k l'Empereur, pour remplacer le cheval de bataille qu'il venait de perdre, quatre coursiers magnifiques, de la plus belle robe isabelle; mais S. M. I. et R. avait, en fait de cadeaux, des prétentions plus sérieuses : Elle demandait uu concours militaire de 4,000 chevaux et de 10,000 fantassins, de 25 canons attelés pour les envoyer, soldés par leur pays, mais entretenus par la France, dans le Hanovre contre les Anglais. " Ma lettre vous est portée par un coun-ierexlraordinaire, écrivait Talleyrand (2), c'est vous dire combien l'Empereur s'attache à voir adopter promptement la mesure qu'il propose, v Par une compensation tellement ironique qu'elle paraissait insolente, il envoyait, pour être incorporés à l'armée espagnole, 10,000 prisonniers prussiens dont il ne savait que faire. Et dans sa satisfaction de s'être si fort A propos débarrassé de ce glorieux fardeau, il parlait d'en envoyer 15,000 autres, b On les placera, disait-il, dans les garnisons de l'intérieur, n Le débonnaire Charles IV trouva pourtant la coupe pleine, il refusa avec une certaine ténacité d'entretenir tout ce mondr en sus de sa propre armée.
Le corps expéditionnaire de Hanovre, sélection des régiments de la péninsule, se mettait en marche sous les ordres
(1) L'Eipigoe T uUiéra ofNcielltment le 19 février 1807. (S) 15 décembre IBM, vol. «70, fol. MT.
76 L'ESPAGNE ET NAPOLËOH
du générai marquis de la Romaoa (1). Au mois de juillet il arriva eu Allemagne. Il y était rejoint par le généra) 0'Far> rill, Napoléon ajant consenti à ce que le contingent cantonné en Toscane fût compris dans le chiEFre total de l'efFéclif qu'il réclamait, llattacbaitderimporlanceà bien traiter et équiper convenablement ces auxiliaires, il recommanda de les foire voyager en poste de Bayonne à Mnyence, témoignait sa satisfaction aux préfets qui les recevaient à leur passage, et tenait surtout à faire croire i une alliance étroite, doublant volontiers, aux yeux de l'Europe, le nombre de ces auxiliaires forcés (2). Certes tout danger d'une attaque par les Pyrénées était loin de son esprit à celte heure; on eût pu raser les défenses de Saint-Jean-Pied-de-Port et de fiellegarde; contre quels Espagnols auraient-elles pointe leurs canons? Pour Godoy, dans la peur immédiate d'un conflit, dans l'espoir lointain d'une récompense, il prétait les mains à tout, persuadant presque aussi facilement le Roi que la Reine des services qu'il rendait à la monarchie. Généralissime d'une armée qui s'émieltait loin du royaume, il lui sembla qu'une situation nouvelle lut était nécessaire au moment où la force militaire de la péninsule devait se concentrer dans les débris de sa marine : il voulut devenir grand amiral; et ce titre, qui depuis don Juan d'Autriche n'avait été porté que par l'infant don Philippe, Charles IV le conféra solennellement à un
(t) Le commandani BorpK (Lei Etpagnoli à la Grande armée) dit lï,809 loldali, d'aprèa dea renseigne meou qui lui tont venui du miniitire de la guerre de Madrid. — J'sdopie piui toiontien lei chiffrea du gén^riil de Rlndclan, commaudanl en tecond le* troupea : 16,810 hommel, ofHcien compria (550), el 3,240 cheTaui. Noie originale, Etpagne. vol. 671, fol. 217.
(S) • Il c(t Irè* convenable que vona diaiez h M. da Vincent, en forme de coarcraetion, et que vou* écriviei â M. Andréoaiy que 30,000 Eapagnola aoal déji entréi tur mon icrriioire et aoni en marche pour ae rendre en Hanovre. Il d'j aurait paa de mal d'en faire mettre un article dana lea jouroam, aoui la rubrique de Madrid... > L'Empereur i Talleyrand, 7 avril 1807.
homme qui n'avait jamais commandé un canol (1). — ' On y ajouta le titre ■ d'Altesse Sérénissime » , puis la présidence du Conseil d'État. — Et pour répondre dignement k l'abdication morale du monarque, la platitude des sujets se donna carrière : les tribunaux, les corporations mirent pompeusement eu marche leurs délégués, les régiments enroyèrent des détachements à Aranjuez, les musiques militaires offrirent un concert, les édiRces publics et même beaucoup de maisons particulières se parèrent d'illuminations, des représentations gratuites ouTrirent les théâtres à la populace et le corps diplomatique se rendit chez le prince pour lui adresser son compliment.
Froissée, tout à la fois inquiète et jalouse, la Grandesse Seule parut, en majorité du moins, refuser ses applaudissements à cet éclat inconvenant. Godoy répondait dédaigneusement à sa hauteur par l'insolence de faveurs nouvelles et l'éulage de la toute •puissance de son immoralité. La maîtresse que Madrid se montrait du doigt et que la Reine n'osait briser dans sa fureur rivale : Joséphine Tudo, devenait comtesse de Gastelfiel et vicomtesse de Rocafuerte ; ces litres, appuyés d'une ■ Grandesse n, étaient réservés aux bâtards qu'elle avait donnés à Godoy.
Ce parvenu débauché qui se jouait sans vergogne de son pays et de son roi, de la fomtlle et de Dieu, s'agenouillait devant une autre puissance : non pas seulement Napoléon vainqueur de l'Europe, mais tout simplement son ministre Talleyrand, lui aussi doté d'une prinripauté et décoré de r (Altesse sérénîssimen : "Je profite de l'occasion pour mettre à vos pieds cette charge dont le Roi mon mailrc vient de m'honorer. »
Titres, honneurs, fonctions courbaient définitivement l'Es-
(t) 13 jaDTi«r 1807. Voir aux àppanilieet, 11.
18 l'rspagne et napoléon
pagne sous le talon du favori. Les hommes placent toutes choses au niveau de leur pensée; M. de Beauharnais ne vit dans celle mainmise qu'une question d'éliqucltc; inconscient des réalités, il se cahra devant la forme; l'idée de donner de l'a Akesse " à ce petit cadet d'Estramadure te jeta hors de lui et il continua à se borner au mot tout sec de Il Prince n . — Le « Prince « voulut mieux et ce fut une véritable affaire :
HoNSiiei'H L'AMB*SStDEUn,
Personne ne sa trouve plus exempt des préjugés vulgaires que moi, personne n'est plus autant de la franchise, de cette vertu que tout le monde se fait un devoir d'avouer. Cependant je ne puis moins de faire h V. E. une observation. — L'honneur de la correspondance officielle que j'entretiens avec V. E, en vertu du poste que j'occupe, m'a fait remarquer qu'elle méprise les formalités et qu'elle ne se soucie point de me donner le traitement que mon souverain a daigné m'aecorder et que S. M. I, et R. ellemême me dispense. — Si cette correspondance était d'amitié, je serais vraiment charmé de l'honneur que V. E. me fait en me traitant confidentiellement, mais étant ministérielle et devant être soumise souvent aux souverains, c'est selon mon sentiment, qu'on devrait y adopter les formalités de style. Il s'en faut de beaucoup que je soupçonne votre honnêteté et c'est en conséquence que je vous pt'ie de me donner une petite explication si c'est par ordre de votre Cour ou bien par un défaut d'oubli de la mienne à faire part ù V. E, de la résolution et décret do S. M. au sujet de ma décoration... (1).
Ueaiiharnals s'entêta ; Oodoy se vengeait en ccrîvanl sur un Ion cavalier : ■ Mon cher ambassadeur « , lequel cessa la correspondance. El il Fallul que Gcvallos prit officiellement la plume pour que, grâce à l'esprit de ces deux grands hommes d'Él^t, les rapports enlre leurs deux pays ne fussent
(1) Le prince de la Pui à M. de Bcauhamaii, 39 mai 1S07, vol. 671,
tE TRAITE DE FONTAINEBLEAU 70
pas arrêtés. ~- Consulté sur ce cas de chancelle rie, TalleyrBDd répondît (sa réponse est datée de Tilsili et l'on peut croire qu'il avait là d'aulrcs préoccupa lions en tétc) que c'était une affaire de cérémonial intérieur, que Charles IV avait bien le droit de conférer un titre au prince de la Paii, quM était donc poli de le lui accorder dans les relations sociales. — M. de Beauharnais demeura ulcéré, et d'ailleurs à ce momcut !l était fort étrangement engagé à pleines voiles dans les intrigues de la Cour et, contre Godoy, avec une âprelé qui devenait personnelle, sous main, il avait lié partie avec le prince des Âsturies.
On commençait à fixer les yeux, à la dérobée, sur cet héritier du trône. La santé de Cliarics IV déclinait, à plusieurs reprises des rumeurs alarmantes avaient circulé, le mépris qu'inspirait la Reine s'étalait avec moins de contrainte, la puissance du favori donnait plus d'ombrage; le patriotisme était fort ému des éventualités prochaines et il se préparait, inconsciemment, à secouer le joug qu'il portait avec résignatioD. Â travers la puissance royale on avait respecté les ordres de son ministre, S. M, Catliolique venant b disparaître, le prestige d'une fiction encore inviolée allait s'évanouir. C'est une force, peut-être la meilleure du principe monarchique, que celte soumission respectueuse à la voix de l'autorité même quand elle passe par une bouche indigne; les peuples ne s'abaissent pas daos cette déférence, et rien n'est plus glorieux pour le trône que l'idéal de droit et de justit»! où le placent des sujets aux heures de défaillance du souverain. Obéir à Henri IV, à Louis XIV chose facile, à un Richelieu, à un Mazarin chose naturelle; croire à la majesté royale quand elle se voile, à la fonction sacrée quand elle s'abaisse, voir la personnification sublime de la patrie dans un homme rempli de faiblesses, parfois de vices, c'est un acte de foi nationale que les peuples forte-
«0 L'ESPAGNE ET NAPOLÉOS
lemenl trempés peuvent seuls se permellre. Un mauTais roi fait Eonfjer au mauvais prêtre; il soulève l'iDdignation, et en même temps il donne à comprendre la grandeurdu rôle qu'il trahit. Mais, malheur le jour où le voile du temple se déchire! — L'Espagne ofi^it ce spectacle, misérable par certains côtés, respectable et presque louchant par tant d'autres. De Charles IV on savait le caractère droit, les mœurs débonnaires, l'esprit simple. Éternel plastron de la comédie, ce personnage de mari trompé qu'il remplissait avec une si amère sottise, ici ne faisait plus sourire, on le plaignait plutôt, on l'innocentait presque trop, car enfin s'il ne voyait rien, c'est que son indifférence ne savait pas regarder.
Les nuages se formaient autour de la tète du prince de la Paix : il avait trompé le Roi, avili la Reine, abâtardi leur fils; — sa légèreté n'ayant pu éviter la guerre, devant le pays il portait la responsabilité de ses conséquences lamentables : ruine de la flotte, blocus des colonies, arrêt du commerce. Cette alliance française n'étail-elle pas une honte? Une duperie certainement. C'était le propos des salons et de la rue. Les impôts s'alourdissaient; si le trésor était pauvre, le favori devenait riche. L'animosité des gens sans place le déchirait à belles dents ; sa clientèle n'osait plus le défendre que par le silence.
Pour la seconde fois, l'orage montait. Il y avait deux ans, un éclair avait déchiré la nue, la foudre n'était pas tombée, mais dans le ciel, aujourd'hui, soufflait un vent de tempête. On se rappelait cet été de 180ô où des vexations officielles, des disgrâces avaient atteint des hommes considérables comme l'amiral Mazarredo et le chevalier d'Urquijo (1).
(l)DonJoii;defl/ûifl.iWojAn/aMr(l74lH814),Liealenanteéniral(i789). Amiral et capiloine géaëral ï Carlii; plut lard mînUlre de la marine du roi Joecph.
Don Mnriano Luii d'Urquijo, smbsMadeur aupré* de la Itëpobliqur
LE TBAITA de FONTAINEBLEAU g|
Quaod deB meiures de rigueur avaient frappé le duc de I'IdfonUdo et exilé des personues populaires à des litres divers : le duc de Villafranca, le comte de Miranda, le duc de Mon* teoiar, la comtesse de Montijo, on avait cherché les prétextes. De vagues raisons de complaisance ou d'attachement envers la princesse des Asturies (I). Aujourd'hui (jue la princesse est morte, le prince Ferdinand reste l'objet de semblahles, de plus fortes animosités; ses amis sont en butte aux persécutions : le prieur de Saiot-Pascoal vient d'être arrêté, ses papiers sont saisis, un sermon irrëvérentieux est le motif allégué, mais tout bas on murmure qu'il a voulu ouvrir les yeux du Roi sur le généralissime (2), lequel poursuit, dit-on, un double plan pour capter coAte que coûte la succession royale. Aux deux reprises où la santé de Charles IV a paru en péril, le prince de la Paix, avec l'appui de la Reine, a proposé de créer une Régence provisoire pour suppléer le prince des Asturies inaccoutumé aux affaires; deux fois le Conseil de Gastille, secrètement consulté, a refusé l'examen d'un projet insolite (3). Alors le favori s'avise de lier à sa fortune, d'une manière plus captieuse, l'héritier du trône. Amant de la Reine, marié secrètement à Joséphine Tudo, il est encore en face de toute l'Espagne l'époux (bigame) de Marie-Thérèse de Vallabriga, fille légitime de. don Luis de Rourbon, l'oncle propre de Charles IV. Cette princesse de la Paix très authentique a une sœur cadette ; en la faisant épouser à Ferdinand, Godoy deviendrait le beau-frère du futur roi, et celte introduclion intime dans la femille royale lui semble la meilleure protec-
bMare. Uinùtn dM «ffiiirei dlrtngèrei (1709). SecHtaira d'Eu! da roi Jowph (1808). Réfugié en France (1814)) mort eo 1817.
(1) BeuraonTille )i Talleyrand, vol. M8, fol. 400 à M9.
|ï) iain 1807, vol. 671, M. 361. Note coD6deDtielle de BeaubuDut envoyée par eonrrier tpicial k Telleyraud.
(3) Un loog mémoire miDUKrit (vol. 673, (ol. 177 à 19t) rapporte toatei c«* iotrigoet.
BS L'ESPAGNE ET HAFOLÉOB
lion contre les vicissitudes prochaînes d'un changement de règne. Mais ici Ferdinand se rérolle, et un matiD que le favori le harcèle d'insinuations comminatoires, le prince taci* turne, ne se contenant plus, avec un éclat de voix qu'on entead de la chambre où repose Charles IV, jette au visage de son ennemi rinsultc suprême : ■ Je préférerais rester veuf toute ma vie ou me foire moine, plutôt que d'être le beaufrère de Manuel Godoy (!)!■
Eh bien, cette sécurité d'avenir qu'il ne peut se garantir d'un seul coup, le prince de la Paix l'assurera en se mettant matériellement en main les moyens partiels de l'obtenir. Il prend la présidence du Conseil d'État, se fait nommer commandant et inspecteur de la maison militaire du Roi. Celte chaire nouvelle devient la plus importante de toutes celles qu'il cumule; et quoique en apparence elle n'ait pas autant d'éclat que celle de général-amiral, elle comporte, par le fait, un genre de puissance plus absolu et plus direct en ce qu'elle rend, en quelque sorte, maître du Palais et qu'elle en subordonne la police intérieure à son commandement (2}. Il tient à sa discrétion la compagnie des Hallebardiers. Son frère, don Diego, est fait grand d'Espagne et mis à la tête du régiment de la garde wallonne. Son ami le duc del Parque est nommé capitaine des Gardes du corps, à la place du marquis d'Albadid renvoyé dans ses terres; la maison du Roi est réformée, les quatre compagnies (Espagnole, Flamande, Italienne, Américaine) réduites d'un tiers. Toute la Cour est dans l'agitation; toucher k cette vieille organisation semble un sacrilège : en fait Godoy a peur des Gardes du corps, et, voulant oublier qu'il sort de leurs rangs, il les décime- Il éloigne brusquement ceux qui lui portent
{!) BulletÏD de Beaahiniui à d'[Uo(eri*«, itm la mention • pour lui *eal II . — 1» f«Trier 1807, vol. 671, fol. ISl,
(t) Betubarnaù à Talleynind, SO juin 1807, toI. 871, fol. 3W.
ombrage (I); il entoure ses maîtres de ses créatures (2). Les amis du prince des Asiuries s'alarment, mais surtout se préparent; les voici très éTeillés; le danger les touche de près. Disposés à faire cause commune, des gentilshommes fort évaporés et des gens graves, respectueux des droits de la couronne qu'ils sentent vaguement menacée, se concertent. Une crise est imminente. De plus en plus, deux partis se forment et chacun va travailler à mettre dans son jeu un atout qu'il estime précieux : l'ambassadeur de France.
M. de Beauharnais se trouve flatté d'un rôle qu'on lui présente comme prépondérant, et il voit dans toutes ces intrigues le moyen fort inattendu d'en sortir cousin du roi d'Espagne. Car le prince des Àsturies, également soucieux d'écarter les menées matrimoniales de Godoy elde conquérir les bonnes grAces de l'Empereur, s'avise de prendre femme en France. Il fait pressentir timidement M. de Beauharnais qui, dans un aplomb superbe, nomme aussitôt sa parente Mlle Tascher de la Pagerie, cousine de l'impératrice (3).
(1) Bcaubaroaii l TallejraDd, M juillet 1807, vol. 871, fol. 383. — Le comte de Bomoi, gentilhoroiiw de la chambre du prJDce d« Aituriei, eit uilé; >0D aucieD goaTemear, le doc de San Carloi, grand chambellan, eat eoafiaé k Pampelnne.
(S) Le mtrqaU de Mooi, andea ambauedear k Naplei, eit bit grand maître de la maMon dn Hoi; le duc de Sedari, de lu maitOD de la Heine.
(3) Le* ponrparlen ne furent pai direcU; Eacoïquitz en demeura Tins* tigaleur et l'interlocuteur attitré; dan* one dépèche du 5 novembre 1B07 (ïol. ATX, fol. ISS), M. de Beaubamai* lemble dire yni : • Je n'ai vu Son AlleiMe Royale qa'aux jonr* de pla. • Mai* il correipondait avec lui, cela refaite d'une lettre tri* pottérieure de Beaubamai* i Ferdinnnd VU écrite de Pari* le 16 leptembre 1817. — Archiiet de Alcala de |]eD«rèi,£*taf/o,3IOS.
81 L*ISf>AONE ET NAPOLÉOll
Son importance ae ^ofle de confidences secrètea, son caraotère se plait aux déUils mystérieui. Le soir, il se glisse au Ratiro pour aller trouver dans l'ombre l'homme influent du groupe des mécontents, un chanoine de Tolède, don Juan EscoïquiU (I). Cet ancien précepteur de Ferdinand a gardé toute la confiance de son élève à qui il donne des conseils énergiques, pour qui il prépare et corrige, comme des devoirs d'écolier, le brouillon des « actes* de sa prochaine . puissance. Il entend se venger de Godoy qui l'a congédié. Pour Napoléon, son admiration est d'autant plus grande qu'il considère sa toute-puissance; à cette fortnne inouïe i) voudrait attacher celle du prince des Asturics et le meilleur moyen lui parait une alliance de son maître avec une ■ princesse > de la maison impériale. Est-il très bien éclairé sur les généalogies de Napoléon et de Joséphine? Les Bonapartes et les Beauhamais, et par les Beauharnais les Taschers, jusqu'à quel point ne confond-il pas ces alliances et ces parentés? Il est malaisé de le deviner au juste. L'ambassadeur lui cite une jeune fille parente de l'Impératrice, il en peut conclure qu'elle est parente aussi de l'Empereur; cela suffit à son raisonnement et lui fait croire toucher le but. Quelles paroles exactes s'échangent dans leurs eotreliens nocturnes? On ne saura jamais qui le premier a fait l'ouverture et par quels préliminaires on est arrivé
(t) Don Juin d« Acoi^uiti (176t-18t0), 6I> d'un général, fui «le*< état I* nuiron Att pagei du Boi. Cbanoine de U oithédrale de Saragouc. Pi-écepUar du prince dea Aituriea; rcDToyé en diigrâce. Archidiacre de ToIMe. Prend, en 1807, ane part coniidirable aux aFFairei de «od ancien élève qui lui témoigne une conbaoce abMilue. Conaeiller d'Éut pendant «on règne nominal (man 1808), i) l'accompagoe à Bayonne, à Valençay ; eit interne k Bourgea. Hentré en Espagne (1814) eat nommé miniitre d'État, mais n'a plus d'influence; il e«t même và\é en Andalousie, — It a publié (1816) nn Expoié rf«» motif i qui ont tngagê Ferdinand VU à le rendre à Bayonne en t808; ce témoignage «st capital. — Il l'occapait aussi de Nlténture et a traduit lee tfuiu d'rouDg, U Paradit Perdu de Milton et un roman de Pigault-Lebnin I
LE TIAITÉ DE FONT AIHBBLEAU H
à la concliMÎoD. Le 30 août ud courrier emporte une lettre chiffrée de Beauhamais :
La conduite du prince de la Paix est crîmiDelle vis-à<vîs de «on maître et de son bienfaiteur, elle est cnieile vis-à-vis de l'héritier présomptif. On veut foire passer le jeune prince tanlAt pour impuissant et tantôt pour libertin. On toit courir le bruit qu'il est bête, feible, inhabile. Le peuple l'aime uniquement, voilà son tort vis-à-vis de la Reine et du généralissime.
J'ai des raisons potiiives pour assurer qu'il est droit, franc, religieux ; il aurait même quelque caractère, s'il n'était pas affaibli par sa position. // solHdté à genoux la protection de S. M. l'Empereur et Roi et ne veut accepter une épouse que de sa main.
Le jeune prince a toute confiance dans la générosité du héros qui nous gouverne : il fera absolument tout ce que voudra S. M. foilà ce quejepuis assurer positivement.
V.Exc. voudra bien garder cettelettre^oure/Zeieu/e, c'est-à-dire sans être relatée dans les cartons des bureaux. Elle compromettrait le secret d'un jeune prince vertueux opprimé, qui a osé se confier à ses risques et périls... (1).
En ouvrant cette missÎTe, M. de Ghampagny, prudent comme un homme qui vient d'arriyer aux athîres, — il remplace Talleyrand aux ttelations extérieures depuis le 12 août, — est d'abord demeuré fort intrigué ; son embarras s'augmente des questions de l'Empereur auxquelles il ne peut faire de réponses précises; il veut y voir clair :
Votre lettre confidentielle renferme des choses très importantes, et tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas présentées avec plus de détails et surtout que vous n'ayez pas fait connaître comment elles vous sont parvenues. Telle a été la réflexion de l'Empereur, lorsque j'ai eu l'hotmeur de l'en entretenir. Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez? Quels sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une certaine manière? i/fo^i(e ây«nouj;, dites-vous, la protection de l'Empereur. Comment le savez-vous? Est-ce lui qui
(1) BetubmiiMis h OuM^apir, vol. «71, fol. US.
ce L'ESPAGKB ET NAPOLÉON
VOUS Va dit OU par qui vous l'a-t-il tait dire? Ces questioos vous sont faites par l'Empereur et c'est lui qui a fait la n^flezion que j'ai énoncée plus haut : qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement. Je vous invite donc, d'une manière pressante, à entrer dans de grands détails sur cette importante communication... (1).
Le papier sur lequel Turent tracés ces « grands détails ■ n'est plus, si jamais il y est entré, dans les cartons des ai^ uhives(â); mais nous savons queM.de Beauhamais prononça alors tout bas, peut-être un peu embarrassé de son audace, le nom qu'il avait mis en avant : Mlle de la Pagerîe. Il avait poussé cette idylle par procuration aussi loin qu'il lui était possible, offrant au prince un portrait de cette jeune ■ Bancée ■ et lui fournissant mille parlicularilés sur ses mérites et ses charmes (3).
On a dit que l'Impératrice encourageait celte campagne matrimoniale en faveur de sa cousine germaine; le fait peut paraître vraisemblable, mais M. de Beauharnais était suffisamment fat pour avoir inventé ce beau projet à lui seul. Le bon sens de Napoléon ne prétendit pas couvrir ces jeux romanesques; acceptant l'idée d'une union qui eût donné A
(1) 9 Mptembre 1807, yol. STZ, M. S3.
(S) Beiuhanikit «ononce k muDlei repri*M qn'il va répondre looguemenl av«c • piècei à l'appoi • . Mal* le* Archive* de* Affaire* ëtraDgèrei ne contianDent paa celle letlre qui aérait *i int^re*iaDte, bien qa'oa ne coDiute paa de lacune* eueatielle* daoa la aérie de* déptebea polilïqaet de i'ambaaaade de Madrid. — Aa coDlnire l«« ipiunctioD* miimtérielle* de Pari* iodI fort Incomplète*.
(8) L'héroïne tri» innocenlede ce roman : Marie~llD*e-Pran^i*e.âlëphanie Tatcher de la Pagtrit (tille de Robert Ta*cher de la Pagerie (1748-18M), lieutenant de vaiiaeau, et de Jeanne Leroni de la Chapelle), naquit t Fort- Royal en 1788, mourut ï Paria le M octobre ISSS. On lui 6t <pou*er, trè* peu de temp* aprè* l'intrigue de Madrid, le 1' Kvrier 1808, le prince Looi* d'Arenberg; l« mariage ayant ité déclaré nul par de* actea de 1816, 1817 et 1818, elle *e remaria le 8 novembre 1819, avec Eugène, marquia de Chaumonl Quitry. — Son Irère, le colonel comte Taacher (I7SS-1S16), devint le neveu du roi Jo*eph, en. époutani Harie-Adile Maraaille Clary.
LE TRAITÉ DK FONTAINEBLBàU fli
la France une influence particulière de l'autre côté dei Pyrénées, il n'avait délégué personne pour choisir 6 sa place- Dans son esprit, il pensait de loin à la fille de Lucien : celte nièce Charlotte qui joua un rôle dans ses projets dynastiques à la fin de 1807. Il hésita à la marier su prince des Âslurîes, et même à épouser lui-même cette enfant de douze ans, du sang des itooapartes (1). Ces combinaisons étranges furent conçues à Milan, où il reçut la demande matrimoniale de Ferdinand, et à Mantoue où il eut cette entrevue nocturne du 12 décembre dont Lucien sortit, après un entretien de six heures, refusant un trône pour ne pas divorcer avec Mme Jouberthou. Il consentit seulement à diriger sur Paris auprès de ■ Madame mère* , pour être façonnée aux manières impériales, ■ Lolotte ■ que ses espiègleries irrespectueuses firent assez proroptement renvoyer en Italie au domicile paternel de Ganino.
Peu soucieux d'une alliance avec les Bourbons, mais satisfit au fond d'une aventure dont l'ennui des avances lui était épargné, dont il se réservait à son gré la conclusion, l'Empereur affecta le silence et bièma sans autre explication son ambassadeur :
Faites connaître à H. de Beauhamais que je voit avec peine sa dépêche relative à ses correspondances avec les agents du prince royal; que cela m'a paru misérable; que ces intri^es sont indignes d'un ambassadeur; que cela n'est propre qu'à le jeter dans un ordre d'affaires qui le compromettra, et qu'il doit se garder de tous les pièges qui lui seront tendus, et où il tombera infailliblement (2).
M. de Beaubarnais ne croyait certainement pas à sem-
(1) Frtdiric HUMH, NapoUon et ta famille, t. tV, p. 51. — Biographie dtt eotttentpcraint, t. II, artide • Lucien Bonaptrle • , — Chirlotte Bonaforte (171K>-1B65) élût Gtla de LucieQ et de CatheriDC Boyer. Elic épaaia le prince romain GabrielU.
(î) PonUînebletn, 7 octobre 1807. A Charapagny. Corrtipottdanc*, I. XVL
bloble catastrophe; quand il reçut cette mUsivc de réprimande il possédait déjà la contre-partie, la lettre du prince des Asturiea ■ écrite et signée de sa propre main et scellée de son sceau » qui, datée du 1 1 octobre, s'adressait directement à l'Empereur « héros enroyé de la Providence pour affermir les trônes ébranlés et rendre aux Dations la paix et le bonheur » . S'épanchant dans son sein comme dans celui «du père le plus tendre », l'Infant disait nettement i S. H. impériale ■ qu'il souhaitait l'honneur de s'allier è une princesse de son auguste famille ■ ; il « implorait avec la plus grande confiance sa protection paternelle ■> et protestait ne vouloir épouser ■> quelque personne que ce soit ■ sans son consentement et approbation positive (1).
Ainsi armé, se préparant à recevoir bientôt mille félicilatiou dès qu'il aurait transmis à Fontainebleau une lettre si capitale et si décisive, jouissant à l'avance du succès de la campagne secrète qu'il menait depuis plusieurs mois, du crédit que lui vaudrait auprès de la cour d'Espagne cette alliance qui serait son ouvrage, un peu ému néanmoins de la façon dont l'Empereur apprécierait sa responsabilité, M. de Beauharnais continuait à se donner beaucoup de mouvement, multipliant les dépêches officielles, les missives particulières, les notes secrètes, affublant sa correspondance de noms de guerre, dans le choix desquels il croit se montrer prudent et habile, désignant, par exemple, le pnnce de la Paix par le sobriquet de « général Dujardin n (?) Il prenait décidément parti contre ce personnage ■ le plus inconséquent de toute ribérie n et le dépeignait, sans mansuétude :
Craintif, timide, ignorant à l'excès, cupide au suprême degré, insatiable, possédant seul presque tout l'or des deux Espagnes. Il reçoit de toute main, vend toutes les charges, et son seul ulent en administration est d'être profondément feux ; incapable d'avoir
- (l) Jppei>Jit«; m.
DiailizedbyGOOglC
un plan, il commence tout avec ardeur; mais une affeirc qui survient lui bit oublier la première. — Souple, adroit, patelin, il ne peut être mené que par la crainte. Léger, indiscret, voluptueux, paresseux, ses principes sont de n'en pas avoir, son mobile est l'or et la fausseté sa politique.
Entraînée par son zèle, la plume de M. de Beaubaroais trace de l'élat des esprits et de la famille royale un tableau Tellement :
Toute l'Espagne désire un autre ordre de choses ; tout le monde soufhe, patiente, espère que l'Empereur daignera s'occuper un jour de ce pays, pour remettre chaque chose à sa place. C'est une énigme pour chacun de comprendre comment un gouvernement sans gouvernant peut subsister et marcher, comment il peut se soutenir sans argent dans le trésor, sans crédit au dehors.
La partie saine de la nation espagnole lit avec plaisir le récit des nouvelles victoires de l'Empereur, parce qu'elle espère que sa position changera; mais ce n'est pas le sentiment du grand, ni l'attachement à la France qui sont les motifs de son sentiment. Le roi d'Espagne et le prince des Asturies seuls ont été charmés de la victoire de Friedland; leur joie était sincère. L'esprit de la reine et l'astuce du généralissime ont dirigé les sentiments d'exaltation dans le compliment adressé Â l'ambassadeur de France.
Le roi d'Espagne est d'une vivacité qui va quelquefois jusqu'à la violence, mais il est bon, droit, franc, et n'imagine pas tout ce qui se passe autour de lui ; il voit dans la reine une épouse chaste, une mère quelquefois sévère, mais toujours juste ; dans les Inlsnts des princes qui détestent un serviteur aussi fidèle que le prince de la Paix; dans le généralissime un administrateur étonnant.
La Reine a autant d'intrigue que d'esprit; subjuguée par ses faiblesses, elle dirige et se laisse diriger tour à tour; quand elle a besoin d'argent pour ses plaisirs secrets, le prince obtient les signatures dont il a besoin pour sa propre sûreté.
Le prince de la Paix prend ou achète son avis, quand il a fait des bévues, ce qui rend très réciproque et très égal le marché. — Le respect que l'Espagnol porte à ses souverains, mêlé à ses principes de religion, bit qu'il attend en silence.
M l'bspagnb et napoléon
Le prince des Asturies est géo^ralement aimé ; il mérite d'être mieux connu. Il affecte de l'indifférence et une sorte de simplicité, mais il aurait du caractère, au besoia. 11 a de la prudence, de l'bonneur, et la franchise du roi son père. Il est forcé de dissimuler pour éviter les persécutions. Il demande, il sollicite un appui ; une femme qui lui serait donnée par l'Empereur le comblerait de bonheur; il a refusé avec courage lasceurdela princesse de la Paix ; il désirait que S. M. I. pût connaître son vceu 1res positivement prononcé. [On a déjà demandé une direction A ce sujet (I).]
Napoléon enregistre ces renseigne menls de politique înlime, mais il songe ô utiliser l'Espagne dans un rôle extérieur, contre Lisbonne, c'est-à-dire contre les Anglais. Tout aussitôt après Tilsilt il a prescrit ô Bcauharnaîs de proposer BU cabinet de Madrid une convention secrète dans le cas où le régent de Portugal (2) refuserait d'adhérer au blocus coulînenlal : Charles IV, son beau-père, l'y contraindra et 20,000 Français, traversant la péninsule, viendront appuyer l'iiilerrention armée des Espagnols (3).
Godoy, ■ sans même consulter le Boi », donne l'ordre à M. de Gampo Âlange, ambassadeur d'Espagne A Lisbonne, de conformer exactement sa conduite à celle de M. de Rayneval, ministre de Franca (4). Pour lui-même, il se répand en ces fanfaronnades dont il est coutumîer : a Je marcherai è la télc de mes hussards et cela suffira ■> ; mais il ne bouge et s'il dirige quelques bataillons vers la frontière c'est avec des instructions incertaines sur ce qu'ils ont à exécuter (5).
(1) NoIecoDfidcDUdlc k T«lle7r*Qcl, IS juilltl 1807, vol. 671, (bl. 378.
(2) Jean de Bragance (1767-18H) aien;a la r^genca de ITVt k 1816 pmdanl I* dimeaca de m mère la reine Marie, il fut proclund roi (Jean VI) en 1816; maia il revint •ealemeot en 1831 en Europe (il l'tuit réfugia au Briail en 1807), Il avait époiui (1790) Carlota Joa<|uiiit, inhite d'Eipagne.
(3) Vol. 671, Fol. 88».
(k) 9 aoât 1807, vol. 671, fol. Ul.
(5) SO (cptembre 1807, voL 671, (bl. 6S.
LE TRAITti DE PONTAIHEBLBAU 91
Sou8 l'élreinte, le Portugal ne peut que plier; à Madrid, son représentant le comte d'Ega endort Beauharoaïs par des assurances amicales; dans une maison tierce ils ont des entreliens particuliers : que la France se rassure : les ports vont être fermés à la flotte et aux marchandises britanniques, déjà des batteries sont élevées pour défendre l'entrée du Tage; et le prince RégenI n'a jamais songé à se réfugier au Brésil (I). Slrogonoff, le ministre de la Russie mais surtout l'ami de Mme d'Ega, venait à la rescousse : se maintenant en excellents termes avec notre ambassadeur, il avait, même avant Frledland, x toujours conservé les formes les plus décentes » ; — après Tilsitt il était empressé, accompagné du ministre prussien, de féliciter M. de Deauliarnais et ft la fête du 15 août, dans ud repas de gala ■ d'où te respect, la décence et l'aisance n'avaient poiut été un moment absents • , il levait chaleureusement son verre en l'honneur de l'empereur Napoléon après un toast porté à l'empereur Alciandre par M. de Beauharnais. — Napoléon qui n'aimait pas les démonstrations intempestives, loinde complimenter son ambassadeur d'un zèle qui choquait les règles du protocole, l'avait blâmé d'oublier ■ par une conduite pleine de jeunesse etd'enivrement* la «santéti du monarque auprès de qui il était accrédité. Beauharnais se disculpait, eiplîquant qu'il avait voulu compromettre M. de Slrogonoff vis-n-vis des ■ anglomanes " ; mais la faiblesse de l'argument soulignait la maladresse; il demeurait — et l'Empereur en avait te soupçon — que le ministre de Russie, en correspondance quotidienne avec Lisbonne, jouait double jeu et bernait la crédulité vaniteuse du représentant de la France. Mécontent de cette fausse activité, de ces demi-mesures,
(1) ConvenalIoD do 13 octobre k minuit, vol. 612. fol. 153. — U n novembre, le régeoi et toute !■ famille royale de Portugal hiitieut voile pour leara coloniea d'Amérique.
91 L'BSPAGMB ET NAPOLÉON
Napoléon rappelait bruaquemeni son agent de Lisbonne, animait son agent de Madnd ; il affectait d'étaler une volonté qui pour élre brutale lui paraissait plus forte; jusque dans les détails il voulait paraître cassant. Au prince de Masserano qui lui aanonçait la maladie de son maitre, il jetait au visage en plein cercle des Tuileries cette boutade : ■ Cela ne l'aura pas empêché de chasser à son ordinaire deux fois par jour (1)1 » — Au duc de Fnas, envoyé en grande pompe pour le féliciter du traité de Tîlsilt, il répliquait ■ qu'il ne s'agissait pas de paix maritime ■ , comme l'ineiouail discrètemeot Charles IV, mais de guerre territoriale en Portugal. Telle était la forme; pour le fond : il exigeait le remplacement des ambassadeurs espagnols à Saint-Pétersbourg et à Vienne par des agents a plus français ■ (2); il faisait occuper les Etats de la reine d'Élrurie sans autre précaution que de maintenir très secrète l'invasion de son territoire et d'aviser la cour d'Espagne que les régiments français • protégeaient» la Bile de Charles IV contre l'agression des Anglais. Il déclarait la guerre au Portugal parce que le Portugal ne la déclarait pas franchement à l'Angleterre. Il poussait sur la Gironde son uUima ratio, une armée de 30,000 hommes, commandée par Junol. Enfin, par l'agent secret du prince de la Paix, cet Isquierdo que l'on rencontre à chaque pas depuis 1805, il nouait les HIa de l'alliance plus étroite où il allait enserrer l'Espagne au point de la garotler.
La scène de la tragi-comédie est dressée à Fontainebleau.
(1) Hbttebnicb, Mémoires, t. I, p. 105.
(2) M. de Moroaha fui remplacé par le général Panlo, minittre à Berlin, et H. de Cailel^tnco qtiiua Vienne.
LE TBAITÊ DE FOHTAINEBLEAD
Le temps agil sur la pensée : le clair soleil échauffe l'Ame comme l'esprit se resserre daos le brouillard et s'assombrit sous la pluie. Le cadre n'est pas indifférent non plus aux visées des hommes d'État et aux préoccupations des politiques : il peut faire valoir leurs projets, il accompagne à merveille leurs desseins. Or, pour Napoléon, le décor était spleadide en cet automne de 1807. Inassouvi de gloire, mais en ayant rassasié tout son empire, l'Empereur venait d'arréler un moment sa course triomphale. Pour lui-même, le prestige du génie, l'auréole de la victoire, les faveurs de la fortune. Titres, honneurs, dotations i ses généraux; A ses soldats dix-huit millions de gratifications, triple partaux blessés; dans les caisses publiques l'abondance, chez les financiers le crédit, à l'industrie des canaux et des routes, au commerce les marchés de l'Europe, au peuple la paix. Le bonheur suprême ce sont les fautes de notre ennemi : or, l'incendie de Copenhague, brûlée au mépris du droit des gens par la flotte anglaise, allume ce dernier rayon & la couronne flamboyante de César: le grand conquérant parait aussi le grand justicier.
Dans le palais de Fontainebleau moins pour y évoquer que pour y dominer le souvenir des Valois et des Bourbons, Napoléon avait conduit courtisans, fonctionnaires et soldats. La fête, commencée le 21 septembre, dura jusqu'au milieu du mois de novembre, et qui aurait pu croire alors que cette cour du Cheval Blanc remplie de tant de panaches et de fan&res deviendrait, six ans après, la cour des adieux! Depuis que François I" avait festoyé là Charles-Quint, les arbres de la forêt n'avaient vu déiiler semblables cort^es; la salle du
Primatice, la galerie Ae Diane, la porte Dauphlne retrouvaient les magniticenceg du mariage de Philippe II, des joutes de Charles IX, du baptême de Louis XIII. Les femmes n'y déployaient plus les grâces de Mme d'Étampes, de Gabrielle d'Eslrées ou de la marquise de Pompadour Mais les princes cirangers y accouraient en solliciteurs et les officiers français passaient en héros de roman. Bals, concerts, soupers, illuminations, spectacles, faisaient des soirées et des nuits une féerie magique; et le jour, la chasse, avec ses déploiements d'équipages, les piqueurs, les meules de relais, donnaità cette réunion bigarrée l'apparence seigneuriale des manoirs féodaux. Les livrées de vénerie avaient semblé au vainqueur d'Iéoa chose si grave qu'il s'en était réservé le choix des couleurs : pour Joséphine velours amaranthe, Horleose bleu et aident, Mme Murât argent et rose, Pauline Borghèse lilas; et les heureux titulaires du <■ boulon ■ confondaient, dans les gorges de Pranchard, leurs fracs verts, à retroussis jaunes, à parements rouges, avec les magnificences d'automne des futaies aux teintes de pourpre et d'or.
Parmi la foule des visiteurs éblouis, perdu au milieu des courtisans, uoyé dans cet océan de grandeurs militaires et de faste souverain, nul ne remarquait un étranger obscur, sans uniforme et sans fonction, parlant mal te français, laid de visage; c'était le très petit agent du prince de la Paix, Eugène Isquierdo, qui venait traiter les affaires de son pays. Le sort de l'Espagne se débattait entre le directeur du Jardin botanique de Madrid et le maître du monde. La liberté des contractants et l'égalité de leurs positions établissent la valeur du contrat. Des conversations secrètes s'échangeaient depuis un mois; le grand maréchal du Palais : Duroc qui, par son beau-père d'Hervas (1), ancien banquier et consul
(1) ioii .Mininez UtrvoM (17flO-t830) avait gsfné et plu* tard perdit une
LE TBAITË DE PONTAIEtEBLEAD 99
à Paris, teoait au monde espagaol, 0uroc recevait régulièrement Isquierdo. Quand le terrain se trouva aplani — TaU leyrand prétend que ce fut à l'inau du ministre des Relations extérieures, mais c'est bien peu vraisemblable, — l'Empereur dicta àM.deCfaampagnf, dans la matinée du 33 octobre, un premier projet. Ce brouillon est intéressant à connaître puisqu'il indique le- fond de la pensée impériale : sans ambages, il prend la Toscane, partage les colonies d'Amérique et remanie la frontière pyrénéenne, donnante la France Passage, Fontarabie avec le rivage de la mer jusqu'à Saint- Sébastien (I).
Un rapprochement s'impose. On ne saurait oublier que précisément le conseil de Talleyrand sur l'Espagne était d'occuper tout le pays du Nord jusqu'à l'Ebre et de s'assurer le revers des Pyrénées comme nous avions, du côté du Piémont, le revers des Alpes. Tous les contemporains sont unanimes à avoirremarqué les assiduités du prince de Bénévent à Fontainebleau en ce mois d'octobre, ses entretiens avec l'Empereur, ses apartés, ses conRdences pleines de sourires. Oh! que cela sent peu la disgrftce, la méfiance du maître envers un serviteur s combattant l'immoralité et les dangers d'une entreprise <> (2). Pour dégager sa responsabilité de l'aventure il a depuis présenté deux remarques : il n'était pas titulaire du portefeuille le 27 octobre et sa signature, q«e ses fonctions d'archicbancelier par intérim semblaient rendre nécessaire, n'apparaît pas au bas de la conrention. Bagatelles de protocole!
Sa réticence habituelle confesse sa participation. Ayant
(briane immeoie. Charlei IV le cr^ marquii ri' Alm»itara, amliMwdeur k CoiuUaliDOple, coaieiller d'Étal. MînÎMre k>ui le roi Jo*epb; banni «ou* Ferdinand VII. Son fili joua un rAle poliliqae; M fille derint dncheue de PrionI en ipooiant le génriral Duroc.
(1) Corre*poiHlanet, t. XVI, p. 131.
(X) TAUJiiaiRD, Mémoirei, t. I, p. 3SV-330.
•6 L'EaPlGNB ET NAPOLÉON
trouvé l'Enipereur opiaiAtre dans l'idée de prendre des défenses (?) contre l'Espagne, il l'aurait incité à mettre garnison en Catalogne «jusqu'à la paix roantîme ■ , mais Napoléon n'adhéra pas au projet qui paraissait offrir les mêmes incoDTénients qu'une occupation totale sans présenter des compensations aussi fructueuses. C'était nous créer sur la fronlière un nid à chicanes, à rancunes, à procès. Fallait-il du premier coup efhiroucher, couper les ponts et trancher dans le vif?
Pressé davantage, Isquierdo eût probablement donné ce lambeau de sa patrie, ses instructions portaient de ne rien refuser; il avait reçu de la main du prince de la Paix l'ordre positif de signer, sans aucun délai, relativement à l'Étrurie et au Portugal ■ tel traité que S. M. I. et R. jugera convenable de dicter ■> (I). Pendant quatre jours, ses pourparlers devinrent quotidiens avec Gham|>agny, Maret et Duroc. Le 27 octobre les signatures étaient échangées; eu quatorze articles toute la péninsule se trouvait bouleversée et d'un coup transformé le sort de la monarchie espagnole (3).
Le petit roi et la reine douairière d'Étnirîe remettraient aui mains de l'Empereur leur royaume. — Ils recevaient, en échange, la partie septentrionale du Portugal coupé en trois tronçons. — La partie méridionale (province d'Alentejo et pays des Algarves) formait une souveraineté héréditaire pour le prince de la Paix. — Ce ■< ropume de Lusitaoie ■ et cette principauté des Algarves étaient placés sous la suzeraineté du roi d'Espagne. — La souveralaelé de la partie centrale du
(1) Nota maDDicrite d'Iiquierdo, 16 octobre 1B07, AP IV, 1080.
(S) Ce même jour où il r4g)ail la deitin£e du Portugal et la \'B»ptgae, Napoltoa noDtrail qu'il arait l'eaprit aïKi libre pour l'occaper de la Prane (telire à Darti), it la Pologne et de I* Saxe (lettre i Oiampagny), de Corfoo (lettre k Jotepb) et... de* billet* de faveur état le* ibéitre* partaient Hettre i Fouch^) , — Il aHeclait cette déiinToltare et aimait
Portugal, entre le Tage et le Douro, demeurait réservée jusqu'à la paix générale. ~ Les colonies portugaises étaient partagées entre la France et l'Espagne. — Charles IV, à qui l'Empereur a garantissait la possession de ses Étais sur le continent d'Europe « , prendrait le titre d'Empereur des deux Amériques (I).
fn cauda venenum : suivait une cnnvention secrète : 2S,000 hommes de troupes françaises entreraient en Espagne pour se rendre à Lisbonne oii les suivrait un corps d'Espagnols, en nombre égal; — le général en chef français gouvernerait le Portugal central mis en séquestre et commanderait aux troupes espagnoles elles-mêmes ; — une seconde armée française de 40,000 hommes se réunirait à Bayonne.
Lorsque le prince de la Paix connut les termes exprès de celte convention qui le faisait souverain, il exprima ses remerciements en termes hyperboliques; ce petit billet dont nous possédons l'original donne bien le ton banal, emphatique et niaisdu personnage; c'est le style d'un ambitieux, d'un fourbe et d'un sot :
Sire, Les expressions de reconnaissance flattent, mais elles ne démontrent toujours la force des sentiments de celui qui les a dictées. — Une épée et une âme forte qui la dirige, seront de V. M. 1 . et R. le plus digne tribut de reconnaissance aux honneurs dont V. H. I. daigne distinguer le plus sincère, ainsi que le plus respectueux de ses admirateurs.
Sire, de V. M. I. et R.
Manoel.
Su LorcDM, U décembre 1807 (S).
(I) Par une rtmiDitceoce, qui lui iuit agrdaltle, dn vieux droit public européeu, c'itail la peoiie de Napoléon de placer ce tilre d'Empereur au-dewua de celui de Roi ; il l'oRrail romme une dignité «up^rieure aux vieille) rooaai^ chiei : en jaillel 1806, pour acheter l'alliance du roi de Prum, Il lui propo- »ait de • faire enver la couronne impériale dam la roaiion de Brandcboui^. >
(S) AF IV, i«80-
gg L'ESPAGNE ET NAPOLtOH
L'Ecapereur prétendait effrayer d'un côté les résistances, de l'autre endormir les soupçons. Il voulait que son ambassadeur entretint • l'heureuse illusion de la paix n pour faciliter le passage et l'arrivée en Portugal de notre première armée, prodiguer à Madrid les banalités complimenteuses, ne prendre sur aucun point aucun engagement précis (1).
Au tome premier de ses Mémoires te chancelier Pasquîer a noté, à cette date du 27 octobre : ■ Dans ce traité, le plus extraordinaire jieut-étre qui ait jamais été libella, se trouve écrite d'avance l'histoire des malheurs de l'Espagne, de la funeste guerre dont elle a été le théftlre et des évënemenlx qui ont commencé la ruine de Napoléon. ■>
Qui s'inscrira en faux contre cette remarque mélancolique?
(1) Àppmdie**, IV.