II
d'alliance avec l'Espagne (1); les hostilités devenaient imminentes entre JNapoléon et l'Autriche, c'était bien l'heure d'une puissante diversion dans la péninsule; malgré l'opposition d'une grande partie de l'opinion publique, les ministres du roi Georges s'obstinèrent et la fortune devait récompenser cette ténacité. Wellington, après une traversée périlleuse, entrait dans les eaux du Tage le 22 avril. La réception fut enthousiaste : voiture acclamée, maisons illuminées, buste couronné de lauriers; on le nomma maréchal général. Sa sagesse borna ses desseins à ses moyens : la défense du Portugal, et il exprima ses regrets aux Juntes espagnoles de ne pas étendre jusqu'à elles son secours. Les événements lui donneront raison en fin de compte, mais il suscita ainsi des déceptions et des inimitiés qui devaient l'accompagner fidèlement pendant ses cinq années de séjour dans la Péninsule.
Il gagna d'abord du temps en se tenant sur la défensive. Où dirigerait-il sa marche? Le général Lafitte, du coté de Salamanque, lui parut loin. Le maréchal Victor menaçant sans doute de couper le Tage lui sembla mal engagé dans la direction de l'Andalousie. Le maréchal Soult pouvait descendre sur Lisbonne d'un moment à l'autre. Wellington conclut à se diriger contre lui. Son plan était fort simple : pousser le général Hill du côté de l'Océan par le lac d'Ovar, pour tourner le flanc droit de Soult, envoyer Beresford rejoindre les Portugais du côté d'Amarante pour tourner l'aile gauche; ce serait une double diversion à l'attaque qu'il allait conduire, lui, en face, sur Porto. Tous ces mouvements de troupes agitaient le pays, mais sans trop émouvoir le duc de Dalmatie, car ils lui parvenaient à peine, avec des incertitudes, voilés par des réticences; grâce aux guérillas soulevées, l'autorité de ce
(1) L'alliance « officielle », au nom fie Ferdinand VII est du 3 juin 1809. Archives de Simancas, Estado. Dossier 8171, n° 4.
roi de la « Lusitanie septentrionale » ne s'étendait pas plus loin que l'ombre des clochers de Porto.
Le personnage de l'armée française le plus en vue après Soult, mécontent du second rôle, soldat de grande bravoure mais de petite moralité, le général Loison, vif au combat, féroce à la guerre, avide dans la conquête, violent dans ses desseins, campait à Amarante. Contre les prétentions du maréchal, il trouva facilement de l'écho dans son entourage : les généraux Delaborde et Merle, les colonels Saint-Genié, Méjean, Lafitte et Girardin. Ils ne s'indignaient pas d'une « félonie » du duc de Dalmatie, mais se montraient inquiets du sort qui les attendait. Ils s'effrayèrent d'une responsabilité à un degré quelconque dans une catastrophe possible. Si ses troupes lui manquaient, tous les projets du maréchal tomberaient. La première solution qui leur vint à la pensée fût d'arrêter les hostilités et de conclure avec les Anglais, armée régulière d'un gouvernement régulier, une convention militaire, dans le genre de celle de Cintra, consentie, il y a deux ans, par Junot, dans ce même pays de Portugal. Le général Loison y figurait, il s'en souvient trop. Mais que faire, après, de la liberté d'allures qui leur serait reconnue? Les têtes se montent, les opinions diffèrent, l'incohérence règne dans les espi'its. D'une trêve partielle, les uns songent à la paix générale; on se fera rapatrier par la flotte anglaise et, une fois en France, si l'Empereur résiste au vœu général, l'armée saura bien trouver un autre chef; il existe d'ailleurs, c'est son ancien rival, c'est Moreau. Si le nom a été sérieusement prononcé, il a dû l'être
par deux de ses anciens compagnons qui, déjà adversaires de Bonaparte en 1802^ ont été mis au Temple à cette époque : Fournier-Sarlovèze et Donadieu. Le premier commande une brigade de la cavalerie légère de Franceschi, le second est colonel du 47e de ligne. Tous deux dune rare persévérance au feu, au jeu, à table et en maraude, frondeurs, sabreurs, sans souci de leur peau, bretteurs, viveurs et pillards.
Gomme avant tout il convient de sonder les Anglais, on leur enverra un homme solide, intelligent, débrouillard. Le colonel Lafitte indique un de ses compatriotes de l'Ariège, adjudant-major dans son régiment au 18e dragons, le capitaine Argenton. C'est un fils de paysans, dans la vigueur de l'âge, qui, sergent en Egypte, est monté le premier à l'assaut d'Alexandrie; il vient de se distinguer par ses prouesses en Espagne; officier discipliné, point bavard, froid et résolu, on peut être sûr de lui. Le colonel Lafitte se rend à Porto pour recruter des adhésions indispensables; le gouverneur de la ville, le général Quesnel, fort monté contre l'entreprise de Soult, répond très bien à ses désirs; on s'abouche avec le colonel Donadieu. Bigarré, l'aide de camp du roi Joseph, qui se trouvait à Porto en ces jours-là, croisa un soir, dans les ténèbres d'une ruelle, Lafitte et Donadieu, et sans savoir dire si juste, les interpella sur le ton de la plaisanterie : « Que faites-vous là, conspirateurs? » Cette boutade faillit lui coûter cher quand ceux-ci se crurent d'abord découverts (l). Mais ils gardèrent leur sang-froid et tout s'apaisa.
Donadieu est en relations avec un habitant de Porto, homme jeune, fils de bonne famille, nommé Viana. Il est riche, sa table est bonne; chez lui a logé un général anglais qui lui a donné le titre d'aide de camp en l'enrôlant dans les levées portugaises. Voilà maintenant que Viana héberge en
I Mémoires du général Bigarrk.
son hôtel le duc de Dalmatie et se trouve au courant des moindres faits et gestes du maréchal. Il le suit heure par heure, pas à pas; Soult l'emploie, « lui ayant reconnu une opinion juste et des idées saines sur la situation du pays. » Sa qualité de commerçant portugais lui fournit occasion et prétexte pour descendre sans suspicion et sans encombre jusqu'à la petite ville de Thomar, où réside Beresford. Celui-ci consent à envoyer à tout hasard, du côté des avant-postes français, le colonel Douglas qui, un soir, comme à l'improviste, sur le lac d'Ovar, croise en barque Viana et. . . Argenton. Argenton est mené à Beresford, puis conduit jusqu'à Lisbonne, introduit chez Wellington lui-même.
C'est dans la nuit du 25 avril 1809. Il dit les projets de Soult, le mécontentement de l'armée, les craintes des généraux, le désir de faire cesser des hostilités sans issue. Impassible, d'autant plus froid qu'il est plus intéressé par le discours et surpris de ces avances, Wellington écoute, ne promet rien, ne s'engage pas, mais fait délivrer en blanc à Argenton, qui le désire, trois passeports pour aller en France, le cas échéant (l). Il congédie l'homme, puis, scrupuleusement, il informe le ministre, lord Castlereagh, d'une si étrange ouverture, qui lui est un motif de plus pour hâter sa marche en avant et profiter des hésitations des troupes françaises.
Argenton a rejoint son régiment en silence, sans permission régulière, comme il était parti. On remarquera que nul ne lui demande compte de son absence. Le 5 mai, il se rend encore, toujours conduit par Viana, au camp des Anglais; la route est moins longue; ceux-ci se sont avancés et Wellington est à Coimbre depuis le 2 mai. A cette seconde entrevue (nuit du 6 au 7), il demeure aussi réservé, prenant
(l) Ils sont du 27 avril, en anglais, signés de l'amiral Berkeley, qui commandait l'escadre du Tage, avec l'indication marginale : most secret.
soin de se garder d'une promesse ferme. Argenton s'échauffe, il lui affirme que les officiers français se trouvent unanimes contre Soult, les uns parce qu'il se veut faire roi, les autres à cause des misères de la campagne, tous sont d'avis de se saisir de sa personne; que l'armée anglaise s'avance promptement, les dernières communications seront coupées avec l'Espagne et, devant cette nécessité, nul ne résistera à une proposition de paix. Si les Anglais ne veulent pas courir les chances d'une attaque, ils peuvent laisser Soult s'enferrer dans ses projets ambitieux où il va perdre définitivement l'obéissance des généraux, mais que, pendant ce temps, on demeure de part et d'autre l'arme au bras.
Wellington refuse de jouer cette comédie, au moins dans son dernier acte, et il se retranche derrière son devoir militaire pour traiter les soldats français en belligérants tant qu'il n'existera pas une convention régulière. Argenton s'obstine, s'embrouille dans ses discours, il va jusqu'à décrire la situation pénible de ses camarades, leurs positions et leurs forces. Wellington écoute, tire profit des confidences, et traitant le capitaine comme un parlementaire, le fait reconduire, les yeux bandés, sans qu'il ait pu, par réciprocité, voir les cantonnements et les effectifs. Il estimait toutefois, plus tard, qu'ils montaient à 30 000 hommes, dont 3 000 cavaliers.
Argenton regagne nos lignes. Il rencontre le général Lefebvre, dont il fut jadis l'aide de camp. Ils échangent quelques mots de politesse, et, soit qu'il veuille expliquer le costume civil dont il est revêtu, soit qu'il suppose son ancien chef au courant des manœuvres secrètes de ses camarades, il lui confie que les Anglais vont approcher, qu'il a vu leurs généraux et que bientôt tout sera terminé. Lefebvre s'étonne, s'émeut, réfléchit, va trouver le maréchal. Le soir du 8 mai, Argenton est arrêté. Devant le duc de Dalmatie il n'éprouve
aucune hésitation, reconnaît ses démarches, s'en vante; ce n'est pas un complot, mais le vœu de loute l'armée; subordonné exact, il est l'agent de ses supérieurs hiérarchiques, mais il ne veut cependant nommer personne. Ses chefs confrontés protestent et s'indignent; en leur présence, Argenton maintient ses dires et, au milieu d'un malaise réciproque, sans autre éclaircissement, on le remet entre les mains de la gendarmerie.
Soult est inquiet et sombre. La conscience mal tranquille, embarrassé, hésitant, il fait coup sur coup arrêter puis relâcher le colonel Lafitte. Les interrogations lui prouvent que l'affaire est montée contre lui. Il se sent par là démasqué aux Portugais, en péril auprès de ses troupes et compromis surtout aux yeux de l'Empereur. Plus ou moins convaincu de la culpabilité d'Argenton et de l'innocence des autres, il comprend que le danger immédiat vient des Anglais. La retraite est nécessaire ; il ordonne, en brusquant les choses, le dépari pour le lendemain 11 mai; puis voyant que rien n'est prêt, que rien ne le sera, que le désarroi augmente, il ajourne au 12. Mais il est mal obéi, le mauvais vouloir continue : les opposants, naturellement, ne se rallient pas à lui tout d'un coup ni d'un bien bon cœur parce qu'ils le voient dans l'embarras. Qui sait leur pensée de derrière la tête?
L'approche de l'ennemi jette une note amère dans la confusion. Le 10 mai, les avant-gardes de lord Paget et de sir Rowland Hill ont traversé un petit fleuve, la Vouga; le 11, ils refoulent jusqu'à la rive gauche du Douro les fantassins de Mermet et les cavaliers de Franceschi; ils courent afin de trouver un passage qui les mènera sur la rive droite.
Avant d'effectuer son mouvement de recul, la première mesure de sécurité du maréchal Soult a bien été de couper le grand pont sur le Douro et d'en faire retirer les embarcations; ainsi protégé par un fleuve large de trois cents mètres,
il s'inquiétait moins d'en surveiller les abords; cette confiance le perdit. Fort loin, en amont de la ville, un officier anglais trouva un méchant canot caché dans les roseaux et traversa; d'autres chaloupes étaient abandonnées : on les mit à l'eau, par un bac on établit un va-et-vient, les bataillons du général Murray passèrent. Grâce au coude du fleuve età la colline qui surplombe, ces transbordements ne furent pas aperçus de nos sentinelles. En même temps que des fusiliers anglais se glissaient sur la rive droite, derrière les murs de l'enclos du séminaire qui n'était point gardé, sur la rive gauche vingt canons gravissaient à revers la pente du plateau et dominaient tout à coup la rivière, les faubourgs et même la roule par où la retraite des Français pouvait s'effectuer.
C'était le vendredi 1:2 mai au matin, par le plus agréable temps du monde, et dans les sentiers gazonnés de la campagne, le général Foy poussait une reconnaissance, seul, au petit trot. Il aperçut tout à coup des habits rouges, et comme il avançait, anxieux, vers le fleuve, il vit une barque en amener d'autres. 11 tourna bride et, ventre à terre, courut donner l'alarme. Mais les paysans portugais avaient vu comme lui et, par contre, se mettaient aussitôt à aider le passage.
L'état-major, le gouverneur, le maréchal n? voulurent d abord rien croire d u-n péril aussi urgent; enfin, il fallut se convaincre. On battit la générale; quelques pelotons se précipitèrent du côté du séminaire; l'on forma rapidement deux colonnes pour les soutenir; les batteries ennemies établies sur la colline se démasquèrent; lord Paget arrivait, la brigade du général Hill suivait, les compagnies du général Stewart, les bataillons de Murray se groupaient en masses profondes et les boulets, dont le tir se rectifiait, rendaient intenable la roule d'Amarante où, par un machinal instinct de retraite, nos régiments avaient dirigé leur rassemblement.
Accourus sur les quais, les habitants de Porto aidaient leurs compatriotes et leurs alliés à traverser les piles du pont rompu; et l'armée française était prise à revers dans les rues de la ville même.
Nous partions eu pleine retraite, abandonnant 500 hommes hors de combat (l), 5 pièces et, dans les hôpitaux, 700 malades. Au milieu de l'affolement, nous eussions subi un désastre si Wellington eût ordonné la poursuite; mais, toujours prudent, satisfait d'un succès inespéré, bien que mérité par son adresse, il voulut reposer ses hommes, refaire ses chevaux, laisser arriver son artillerie, attendre ses bagages et déballer ses provisions. Il trouva dans la maison du duc de Dalmatie la table servie, et de fort bon appétit mangea le dîner du maréchal; c'était l'image de la situation. Le Portugais Sylveyra. s'était vanté d'aller, le 15 mai, prendre son café à Porto; et, à cette rodomontade, Soult faisait répondre qu'il se chargeait de lui offrir le sucre. Le 12 mai, à leur place, l'Anglais Wellington, comme le troisième larron, croquait les marrons qu'il venait, il est vrai, de retirer lui-même du feu.
Au milieu des tumultes, Argenton avait trompé la surveillance des gendarmes; prévenu par l'un d'eux qu'il pourrait bien être fusillé le lendemain, il s'échappa, courut au hasard, et après avoir failli être assommé par un parti de Portugais, put trouver un refuge chez les soldats du roi d'Angleterre.
Croire, comme M. Thiers (2), dont l'opinion se fait ici l'écho du général Marbot (3), que pareille surprise « est sans exemple dans les annales de la guerre » , serait beaucoup dire; elle offrait du moins le caractère d'une imprévoyance et d'une facilité si grandes, que l'on s'arrête malgré soi aux réflexions du maréchal Jourdan : « La surprise de l'armée
(1) Soult dit 300 et Wellesley 700.
(2) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XV.
(3) Mémoires, t. Il, p. 369.
française à Porto, en plein jour, est un événement si extraordinaire que si on cherchait à le rattacher à la découverte du complot [d'Argenton], on pourrait en tirer des conséquences fâcheuses pour certaines personnes ; mais le temps seul pourra dévoiler ce mystère, n
Le duc de Dalmatie remettait promptement de l'ordre dans ses colonnes sur la grande route et, en quelques heures, la discipline, l'endurance des vieux troupiers des guerres d'Allemagne lui permettaient de se retirer correctement, sans être inquiété par les Anglais. Il se dirigeait en grande hâte vers Amarante, dont le pont était l'issue pour sortir du Portugal. Quand il apprit que le général Loison, — crainte, nécessité ou malveillance, — venait d'abandonner à Beresford ce poste pour regagner par le plus court les vallées, à l'ouest, du côté de Braga, le duc de Dalmatie éprouva un de ces serrements de cœur comme on en peut ressentir en posant le pied sur une planche qui se brise. Marcher à droite était tomber dans une impasse, revenir à gauche c'était retrouver Wellington et se faire prendre entre deux feux. Alors l'homme de guerre reparut, et celui que Napoléon, à Sainte-Hélène, devait trouver « bon au conseil, faible dans l'exécution » , se montra tout ensemble excellent à vouloir, à se résoudre et à commander. Sur l'heure, faisant le sacrifice de son artillerie qu'il encloua, des caissons qu'il fit sauter, des équipages qu'il détruisit, des voitures qu'il mit en pièces, le trésor et les cartouches répartis autant qu'on put dans le sac de chaque homme, il lança son armée allégée par les chemins creux de la Sierra de Catalina. A travers les sentiers de chèvres de la montagne, il poussa à pas rapides, sautant fossés, ruisseaux, ornières, jusqu'au bourg de Guimarens. Le 13 mai, dans la soirée, — des heures cruelles en vérité et qui semblaient longues, depuis la veille qu'il avait abandonné Porto, — il put rassembler vaille que vaille tout son monde, et même
recueillir le général Loison (à la fois honteux et irrité de sa manœuvre), et aussi le général Lorge, dont les dragons, avertis du danger, accouraient bride abattue de Braga.
Les Anglais, en marche depuis le 13, s'avançaient derrière nous, le long d'une route jonchée de chevaux morts, de carcasses de mulets, de débris brûlés, de cendres chaudes, rencontrant des cadavres de soldats français égorgés par les paysans, qui rôdaient comme des corbeaux. L'atrocité de la lutte avait surpris la correction flegmatique de Wellington. Dès son entrée à Porto, en face des premières violences, il avait prescrit aux habitants le respect des blessés et des malades, d'un ton qui ne permettait pas la désobéissance (1). Des officiers portugais en ayant pris à leur aise avec la discipline, il les avait mis aux arrêts. Sa volonté de maintenir l'ordre devait s exercer surtout contre les troupes anglaises, qui pillaient les boulangers, volaient aux Portugais chevaux et bœufs, dévalisaient les maisons pour revendre aux habitants leurs propres meubles, et laissaient derrière elles des hordes de traînards, fripons et menaçants. Ses lettres à lord Castlereagh résument son opinion et ne laissent place à aucune excuse (2) .
(1) Il assurait sans retard (lettre du 12 mai) le maréchal Soult des égards qu il aurait pour les blessés et malades, mais il le priait de lui envoyer poulies soigner les médecins français auxquels il garantissait des sauf-conduits.
(2) « L'armée se conduit horriblement mal. C'est un tas de canailles qui ne peut pas plus supporter le succès que l'armée de sir John Moore ne supporta la défaite. Je fais tous mes efforts pour la mater. Ils pillent partout. » (Coimbre, 31 mai 1809.) Et le 17 juin : » Il est impossible de vous dépeindre
Quand il prend des résolutions comme celles que lui avait commandées son énergie, un chef comme Soult va jusqu'au bout. Le général Loison proposait une « convention n , par crainte sans doute de prononcer un mot plus amer, pour réponse, le maréchal ordonna de brûler à leur tour les fourgons de cette division. Imposant silence aux hésitations, aux conseils, aux murmures, il fit placer sur des chevaux de main les malades, les blessés et les cartouches de l'infanterie, et ne voyant le salut que dans la promptitude, certain de deux jours d'avance sur un ennemi que son train de combat obligeait naturellement à cheminer par les grandes routes, il s élança de nouveau dans la montagne, pour éviter tout ensemble le double cercle, à droite, des Portugais de Beresford qui le guettaient à Chavès, à gauche, des Anglais de Wellington qui l'attendaient à Braga.
Par malheur, le soleil de la semaine précédente avait disparu, les nuages gris s'épaisissaient au flanc des collines, et fondaient en une de ces pluies de montagne qui s'établit droite, lente et lourde, sans laisser au passant, sous les feuilles mouillées, l'abri d'un chêne vert; sur le roc nu et luisant, les pieds glissent et la crosse d'acier du fusil ne peut servir de point d'appui. A peine dans ces solitudes de chétifs oliviers procurent de quoi allumer un feu qui n'a pas assez de force pour sécher les vêtements imbibés de l'eau du ciel et des torrents; les chevaux haletants, poussifs, déferrés, éclopés, sont parqués sans litière et sans avoine; encore faut-il forcer l'allure sans perdre un moment, avant que ne soit coupée la retraite, au bout des montées et des ravins. Les guérillas venaient de détruire en hâte l'arcade de Puente Novo, par où
les dérèglements et les violence* des troupes [anglaises]... Il n'y a pas de violences de quelque espèce que ce soit que n'ait eu à souffrir un peuple qui nous a reçus comme amis, de la part de soldats qui, cependant, n'ont jamais souffert le plus léger besoin et la plus petite privation. »
SOLLT EIN PORTUGAL 157
l'on sort de la souricière; mais comme l'averse tombait à flots, la nuit étant venue, les sentinelles portugaises s'étaient mises à couvert dans une baraque. Le major Dubourg, avec quelques grenadiers du 31e léger, se glisse sur les genoux au long d'une poutrelle laissée entre les arches coupées; audessus de l'abîme, un à un, ces audacieux, grâce à l'obscurité et à la tempête, atteignent sans être vus ni entendus l'autre rive, assomment le poste ennemi qui somnole engourdi près du feu et assurent la sécurité des sapeurs qui, en hâte, avec quelques planches de fortune, réparent le pont. Au jour, il est praticable; les troupes commencent à défiler, mais elles se heurtent à un second obstacle au fond de la vallée : des abattis d'arbres les obligent à se présenter par petits groupes sous les fusils des paysans qui mitraillent les deux flancs du vallon. La barricade est à peine franchie que lavant-garde anglaise haletante atteint notre arrière-garde; la confusion augmente, et pour éviter un engagement qui serait funeste, on abandonne les .derniers équipages, sauvés jusque-là à dos de mulets. — Et voilà une suprême tristesse : une bande de traînards (en majorité Italiens et Allemands, on veut le croire) recueillent ces paquets, s'en emparent, s'arrêtent et crient : " Vivent les Anglais! » Les privations, le danger, le respect instinctif du drapeau viennent de mettre entre eux, depuis cinq jours, une camaraderie qui les a soutenus dans la marche. Au dernier effort, le charme est rompu; au contact des habits rouges, ils désertent et passent au bivouac le mieux approvisionné (1).
Le maréchal n'a voulu rien voir, rien entendre; il traverse Montalegre et, bien que l'Espagne ne soit pas pour les Français une terre promise, quand on atteint la frontière à Allariz
(1) Ce triste épisode eut lieu à l'embranchement des ehemins qui conduisent l'un à Montalegre, l'autre à Chavès. (Lettre de Donadieu, 4 octobre 1809, Archives fie la Guerre.)
(le 18), il se croît hors d'affaire; du moins peut-il s'avancer en sécurité, flanqué des patrouilles à cheval de Franceschi, vers Orense le 19 mai. et vingt lieues plus loin, le 22, jusqu'à Lugo, où son arrivée soudaine est un coup de théâtre.
Dans la petite ville bien plantée sur sa base, qui forme le centre de la Galice, derrière les vieilles murailles des Romains, Fournier-Sarlovèze, avec ses hussards et ses deux bataillons, nargue les Espagnols qui le guettent. Ils décampent devant le maréchal (1). Les Français tombent dans les bras de leurs compatriotes; c'est la détente joyeuse de deux troupes d'explorateurs égarés dans les glaces du pôle, se rencontrant après les labeurs de l'hivernage et quand ils se sont crus séparés à jamais.
La jonction des IIe et VIe corps est accomplie.
Là finissait cette seconde expédition de Portugal; son insuccès égalait l'espérance qu'on y avait attachée. Illusions de l'Empereur qui la disait facile, la voulait rapide, la croyait décisive. Illusions du duc de Dalmatie, hier, à la Corogne, vainqueur des Anglais, aujourd'hui, à Porto, conquérant des Portugais, qu'il prétendait séduire; en réalité, contraint de reculer devant l'union de ces deux alliés et d'abandonner la partie. De combien haut est tombé en ce moment le maréchal ! Il a le droit d'écrire à l'Empereur que « sa situation est affreuse » . Les difficultés matérielles, nous venons de les voir : détruisant de ses propres mains artillerie et bagages pour fuir au milieu d'un pays dévasté, sous la pluie, à travers la fumée des villages incendiés. Ces pertes semblent moins douloureuses que les blessures du cœur, car la guerre a ses chances : elles sont lourdes cependant : il manque cinq à six
(1) Ils étaient partis des la nuit du 21 au 22, à l'annonce de l'approche de Soult. Leur chef, le général Mahy, envoyait à La Romana une narration pleine de jactance et de détails exagérés. Elle est datée de Meyra (26 mai) et se trouve reproduite aux appendices n° 8) du tome VI du général de Arteche.
mille hommes au moins (l), tous les canons (cinquante-huit), la caisse de l'armée, le train, le parc.
Le prestige du duc de Dalmatie est atteint, son autorité amoindrie, ses soldats murmurent tout bas, ses généraux blâment tout haut, chacun entend repousser les responsabilités de l'insuccès. Pour lui, son premier soin est d'écrire à l'Empereur, moins préoccupé de l'informer d'un échec militaire que de prévenir les narrations qui vont parvenir contre ses actes politiques. A peine s'il a un gîte, une table, à Lugo, le 24 mai, qu'il prend la plume et rédige le mémoire qu'un aide de camp va emporter. Il annonce « le complot le plus affreux, l'intrigue la plus odieuse qui ait jamais existé » ; il en possède les preuves matérielles contre des officiers qui, cependant, « signalaient leur courage devant l'ennemi au même instant qu'on les accusait » . Sur une trame dont il ne s'explique pas le but ni les moyens, les aveux d'Argenton sont positifs. Et sans la moindre allusion aux griefs qu'a suscités auprès de ses subordonnés sa propre conduite, il « ne voit dans tout cela qu'une intrigue anglaise (2j n . Et la lettre du maréchal, scellée, empaquetée, s'envole en Allemagne où elle doit, dans quelques semaines, atteindre Napoléon.
L'affaire tomberait peut-être, car aucun des acteurs de la tragi-comédie ne semble pressé de parler. Mais voici Argenton qui reparait de lui-même sur la scène, comme un étrange fâcheux.
(1) Les chiffres varient : sur 25000 hommes entrés en Portugal, Soult en ramenait (19700 selon Belmas), 19 500 Napier), 18 500 Arteche), 17 000 (Thiers).
(2) Le duc de Dalmatie à l'Empereur. — Archives de la guerre.
160 L'ESPAGME ET NAPOLÉON
Nous lavons vu, le 13 mai, à Porto, au milieu du tumulte, fausser compagnie à ses gardiens. Les Anglais le recueillirent ; de Lisbonne on l'embarqua pour l'Angleterre où, disait-il, il allait faire venir sa femme et voulait vivre en attendant des jours meilleurs (l).
A Londres, ayant remis aux ministres les lettres dont on l'avait chargé, il demanda à rentrer en France. Désir imprudent pour un homme si compromis et preuve (puisqu'ils s'empressèrent de le satisfaire) que les Anglais se jugeaient en mesure d'attendre de lui quelques services secrets. Un de leurs bateaux le déposa sur la côte de Calais à la nuit du 27 juin; il fût aussitôt arrêté par des douaniers, relâché, arrêté encore à Boulogne; interrogé par le commissaire Villier du Terrage, il donna un faux nom, puis se déclara.
On l'enferme à Vincennes, on le tient au secret à l'Abbaye. Son procès est instruit; on le confronte avec les colonels Lafitte et Donadieu, mais ceux-ci nient énergiquement le complot; aussi bien, chacun étant subitement frappé d'amnésie, tout le monde ne se souvient plus de rien : le général Ricard, le chef d'état-major de Soult, a « perdu de vue » sa fameuse circulaire sur la royauté du duc de Dalmalie; le général Lefebvre n'a parlé avec Argenton « que deux minutes » , et des révélations devant le maréchal, à Porto, plus aucune trace. Le rapporteur, le capitaine Bertrand, fit son devoir avec scrupule ; de tout ce qu'il vit, entendit et recueillit, il en revenait toujours
(1) Lettre de Wellington à lord Castlereagh, 15 mai 1809.
SOULÏ EN PORTUGAL 161
sur les projets du duc de Dalmatie; c'était son point de départ pour comprendre l'affaire et sa conclusion pour l'apprécier; à son avis, les généraux ayant voulu s'entendre avec les Anglais afin d'enlever au maréchal ses propres troupes, Argenton avait été leur émissaire. Embarrassé d'expliquer au point de vue politique sa longue attente et, au point de vue militaire, sa retraite précipitée, le maréchal aurait supposé une trahison et grossi toute l'aventure. Mais ces découvertes devenaient graves de conséquences; le prudent rapporteur s'en effraya et demanda en haut lieu des ordres précis. On lui répondit que les débals seraient limités aux absences illégales, aux manquements à la discipline, aux communications avec l'ennemi patentes et avouées. Une commission militaire se réunit le 21 décembre 1809, présidée par Bazancourt, un des anciens juges du duc d'Enghien. Argenton précisa toute sa conduite : il avait voulu sauver l'armée et non pactiser avec les Anglais, il en faisait serment. Son défenseur fut bien dans le ton oratoire de l'époque, se présentant « comme un vétéran de Thémis qui parle à des élèves de Bellone » , il rappela les anciens services de l'accusé, qui n'avait fait qu'obéir, et osa insister sur les menées ambitieuses de Soult. Argenton fut condamné à la peine de mort. 11 régla ses affaires, écrivit à sa femme, accueillit un confesseur, protesta de la vérité de ses réponses et, sur l'invitation du prêtre, « pardonna aux lâches qui l'avaient abandonné » . Il se plaça tête haute devant le peloton d'exécution, à la plaine de Grenelle, et tomba le vendredi 22 décembre. On avait attendu pendant plusieurs heures la clémence de l'Empereur, qui se trouvait à Trianon. Il n'était pas d'humeur à l'accorder, et il pensait que la mort d'un seul coupable était la moins fâcheuse issue d'une ténébreuse affaire dont jamais, au témoignage de Savary, « on ne connut bien le fond » .
Le général Ricard avait été mandé aux Tuileries pour n. 11
fournir des détails sur l'armée du duc de Dalmatie, son chef : « Je fus reçu, dit-il, avec un emportement extrême et congédié brutalement. » L'avocat Falconet, le défenseur d'Argenton, pour avoir « accusé un maréchal d'Empire » , fut signalé à Fouché afin que le ministre de la Police lui « enjoignit vertement d'être plus circonspect ». A. ce maréchal, l'Empereur en personne avait écrit, dès le 26 septembre : « J'ai été mécontent de votre conduite... C'eût été un crime qui m'eût obligé à vous considérer comme criminel de lèsemajesté... Il serait difficile de dire si, après la circulaire émanée de vous, un Français qui eût cessé de vous obéir eût été coupable (1). »
Cette phrase innocentait presque Argenton et ses complices! Elle enlève à leur complot la noirceur d'une trahison, que rien n'excuse devant l'ennemi; elle souligne à sa façon les susceptibilités jalouses de ces généraux placés, loin du maître, en perpétuelle rivalité, d'autant plus violente qu'euxmêmes possédaient plus de mérites. En face du maréchal Soult, le maréchal Ney nous en offre à ce moment un exemple.
Muni des instructions très précises de 1 Empereur (2), qui lui recommandait d'agir avec des a colonnes mobiles » , de faire des exemples et, d'ailleurs, l'avertissait très franchement de ne compter « sur aucun renfort « , Ney, avec 16 800 hommes, bientôt réduits à 12 000, devait garder les places du Ferrol et de la Corogne, surveiller cent lieues de côtes, contenir la Galice et les Asturies. La Junte de Séville, de son côté, organisait la résistance; en des proclamations furibondes, elle appelait toute la population sous les armes;
(1) Schœnbrunn, 26 septembre 1809. Correspondance de Napoléon, t. XIX.
(2) 18 février 1809.
aussi, aux ordres de La Romana et de ses lieutenants Mahy et Ballesteros, se trouvèrent bientôt réunis plus de 30 000 Galiciens dans les sentiers montagneux dont ils connaissaient chaque détour, comme les Chouans de la Vendée les chemins creux du Bocage. C'était tailler de la besogne au maréchal Ney, lui faire perdre de vue toute coopération à l'expédition du Portugal, entraver ses communications avec le reste de l'Espagne, le bloquer en une contrée soulevée, bien que réputée conquise.
Mars, avril et mai se passèrent dans des luttes constantes où nos succès partiels étaient annihilés par la multiplicité renaissante de nos adversaires. Le duc d'Elchingen trouvait peut-être ses meilleurs auxiliaires dans les querelles intestines qui divisaient les pouvoirs civils et les autorités militaires, entre La Romana et la Junte d'Oviedo, le premier se débarrassant de la seconde par le procédé de Bonaparte au 18 Brumaire.
Concentré dans les villes de Tuy, puis de Vigo et d'Orense, Ney se dispersait aussitôt en colonnes volantes, soutenu tantôt par le général Bonnet, tantôt par le général Kellermann. Les combats des ponts de Pennaflor et de Gallegos, la prise d'Oviedo, la victoire de Ponte-Vedra, la défaite de Villafranca, sont des faits d'armes variés qui montrent la valeur des deux champions, mais qui aboutissent à les retrouver en présence l'un de l'autre, quand le 24 mai, à Lugo, délivrée par Soult, les maréchaux se rejoignirent d'une façon à laquelle ils ne s'attendaient guère, afin de se prêter un mutuel appui et combiner si possible leurs opérations.
11 s'agissait tout d'abord de ravitailler l'armée de Portugal épuisée. Avec la générosité de sa nature primesautière, Ney assez volontiers ouvrit ses magasins et partagea ses ressources d'artillerie, mais avec la nervosité de son caractère il se défia promptement d'avoir à jouer un rôle subalterne. Toutefois
Soult et lui tombèrent d'accord pour déloger la Romana, lequel, sur un vaisseau anglais, était passé par mer des Asturies en Galice, et maintenant à Orense, rassemblait des forces dont le nombre et la position rendaient comme nuls tous nos efforts de conquête au Nord depuis cinq mois. L'expédition leur parut si évidente et si urgente qu'il rédigèrent par écrit, à Lugo, le 29 mai, leurs arrangements pour y atteindre : Soult en marchant droit par la vallée du Minho sur Orense, Ney en obliquant sur Vigo par le littoral, la jonction serait l'écrasement des Espagnols.
Le 2 Juin, se souhaitant bonne chance, chacun prit sa direction et Ney ayant amené son IIe corps de la Gorogne à Saint-Jacques de Gompostelle, attendit là de savoir où en était la marche de Soult, pour s'avancer plus avant. Il apprit indirectement par le général Fournier-Sarlovèze, resté au point de jonction à Lugo, que le duc de Dalmatie ayant refoulé La Romana à Monforte, à mi-chemin sur la route d'Orense. n'avait pas poussé devant lui davantage, mais se dirigeait vers l'Espagne, avec l'impatience de se tirer d'un mauvais pas. Le plan est abandonné, conclut Ney, il écrivit à Soult, ne reçut pas de réponse, estima être trahi; il n'était pas homme à le penser tout bas. Il Ht faire volte-face à son monde, abandonnant la Galice comme l'autre abandonnait les Asturies. D'ailleurs il recueillit les malades et le matériel, puis détruisant tout sur son passage, arriva au bout de sa course, n'ayant perdu ni un homme ni un canon. Il s'établit à Astorga (30 juillet) derrière la rivière d'Orbigo.
Soult avait pris ses cantonnements à Zamora, derrière l'Esla. Ils sétaientainsi respectivement rapprochés de Madrid, celui-ci à 200, celui-là à 250 kilomètres. De ce côté ils tournaient les yeux avec une espérance et une irritation réciproques. Ney, tout bouillant de la colère d'Achille, déclarait se retirer sous sa tente; Soult élaborait des plans de cam-
pagne futurs et s'en entretenait déjà par lettres, avec le roi Joseph, dont son adresse flattait ainsi la manie militaire. (1) Aux deux maréchaux le passé était assez lourd à porter, car enfin le Portugal n'était pas conquis, le Nord de l'Espagne se trouvait perdu, les Galiciens recueillaient le fruit de leur résistance, et La Romana celui de sa temporisation; la Junte de Séville écrivait une proclamation enthousiaste. Ces nouvelles, arrivant coup sur coup causaient la plus grande surprise {"2). Les opérations du Midi étaient arrêtées, la situation de l'armée du Centre à Madrid compromise.
Et l'Empereur? Engagé qu'il était dans sa campagne d'Autriche, on eût excusé qu'il ne s'occupât point d'autres affaires militaires. Il songeait cependant à l'Espagne comme à l'une des pièces de son échiquier. Il était seulement trop loin pour voir le jeu. Un ordre inattendu de lui (12 juin) arrivait
(1) « Sire, j éprouve une bien vive satisfaction de voir par la dépêche dont Votre Majesté a daigné m'honorer, qu'Elle partage mon opinion au sujet de la reprise des opérations. Il ne s'agit plus que de prendre des moyens prompts et efficaces pour que dans le plus court délai possible je puisse me remettre en campagne. Avant quinze jours les troupes seront en état d'agir... » — Cette lettre remarquable est datée de Toro, 13 juillet; Joseph la passe sous silence dans ses Mémoires.
(2) « J'apprends en même temps deux nouvelles aussi extraordinaires qu'inattendues, l'une l'arrivée du maréchal Soult à Zamora, l'autre celle du maréchal Ney à Astorga, il parait que ces deux maréchaux n'ont pu s'entendre. » — Lettre du général Kellermann. Valladolid, 29 juin 1809.
« Sire, j'envoie à Votre Majesté les trois lettres que je reçois à l'instant du duc d'Elchingen. Je n'ai aucune nouvelle du duc de Dalmatie. J'écris au maréchal Ney de se rendre près de moi. J'ai peine à concevoir des événements si extraordinaires. » — Joseph à l'Empereur, 3 juillet 1809.
« J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les lettres originales des ducs de Dalmatie et d'Elchingen. Votre Majesté décidera entre eux : ce qui est certain, c'est qu'ils ne peuvent pas servir ensemble. Votre Majesté voit, par les bons services que rendent les généraux Suchet et Sébastiani, combien il serait avantageux que j'eusse ici peu de maréchaux, et que j'eusse des généraux qui, comme les deux premiers, prissent quelque intérêt à moi, et le prouvent en pacifiant les piovinces par leur bonne conduite et la discipline qu'ils font observer par leurs troupes. » — Joseph à l'Empereur, 15 juillet.
et croyait trancher les difficultés en ramenant tout à un commandement unique :
Vous enverrez un officier d'état-major, écrivait-il à son ministre de la guerre, avec l'ordre que les corps du duc d'Elchingen, du duc de Trévise et du duc de Dalmatie ne forment qu'une armée. Les trois corps ne doivent manoeuvrer qu'ensemble, marcher contre les Anglais, les poursuivre, les battre et les jeter dans la mer. Mettant de côté toute considération, je donne le commandement au duc de Damaltie comme au plus ancien. Ces trois corps doivent former de 50 000 à 60000 hommes, et si cette réunion à lieu promptement, les Anglais seront détruits et les affaires d'Espagne terminées. Je ne puis désigner le lieu de réunion parce que je ne connais pas les événements qui se sont passés. Expédiez cet ordre au roi, au duc de Dalmatie et aux deux autres maréchaux par quatre voies différentes.
Nous venons de voir comment cette conclusion, logique à distance, était devenue précisément, dans la pratique, à l'insu de Napoléon, la seule inacceptable, en ce sens qu'il était impossible de faire servir ensemble les maréchaux Ney, Mortier et Soult, surtout les deux premier sous le dernier.
Joseph étant sur place voyait clairement cette partie négative du programme ; pour la partie positive, comme au fond tout dépendait de la conduite des Anglais (l'Empereur le savait à merveille) le mouvement agressif de Wellington, accompagné des Espagnols de la Questa, remontant la vallée du Tage vers la Manche, plaçait le maréchal Victor devant Tolède et l'armée du Centre devant Madrid, en ligne pour le premier choc.
Et voilà pourquoi nous reprenons le récit au point ou nous l'avions conduit avec le roi Joseph, au commencement du mois de juillet.