CHAPITRE IV
SOULT EN PORTUGAL (Janvier-juin 1809)
I. L'Empereur envoie en Portugal le maréchal Soult, qui part de Santiago, traverse Orenze, bat l'estrade sur la frontière avant de franchir le Minho et d'occuper Tuy. — Résistance des Portugais organisée par les Anglais. — Soult s'avance contre le Portugais Sylveyra, enlève les villes de Chavès et de Braga. — Atrocités de la défense portugaise. — Soult arrivé à Porto (27 mars), s'y installe après un combat acharné.
II. Le duc de Dalmatie ramène le calme et l'ordre. — Mouvements politiques autour de lui. — Il se revêt « des attributions de l'autorité suprême » . — Circulaire de son chef d'état-major, le général Ricard, pour que les populations lui prêtent serment. — Mécontentement de généraux français.
— Railleries de l'Empereur. — Mouvements militaires des Portugais. — Sir Arthur Wellesley et les Anglais s'avancent de Lisbonne sur Porto.
III. Contre Soult, hostilité de généraux qui songent à traiter avec les Anglais.
— Intrigues. — Mission suspecte du capitaine Argenton. — Son arrestation. — Surprise de Porto par Wellesley (12 mai). — Soult se retire en hâte en sacrifiant les bagages.
IV. Pillage des Anglais. — Pénible retraite du maréchal à travers les montagnes. — Passage de Puente Novo. — Arrivée à la frontière d'Espagne (18 mai). — La ville de Lugo est débloquée. — Jonction des II" et VIe corps.
— Insuccès de la seconde expédition de Portugal. — Détresse du duc de Dalmatie.
V. Le capitaine Argenton arrêté en France. — Son procès, sa condamnation à mort.
VI. Le maréchal Ney en Galice. — Soulèvement du pays. — La Romana et la Junte d'Oviedo. — Ney ravitaille l'armée de Soult. — Les deux maréchaux se mettent d'accord pour une action commune, qu'ils abandonnent tous deux. — L'Empereur donne à Soult le commandement en chef.
Les Anglais! Voilà les seuls ennemis dont Napoléon se préoccupe vraiment en Espagne. Quand ils seront chassés tout
sera terminé. Le Portugal est leur facile débarcadère; en Portugal on ira leur fermer l'accès de la péninsule. Energique, l'opération ne sera pas longue : comme d'un coup de bistouri le chirurgien enlève la racine d'une tumeur et délivre son malade, on rasera au pied, pour la jeter à la mer, cette branche encore grêle, qui pousse sur les quais de Lisbonne. Vers ce point où les vaissaux britanniques se concentrent, deux armées françaises descendront : au Nord Soult, au Sud Victor, et entre les deux pinces de la tenaille, les Anglais, acculés à l'Océan, demeureront pressés, broyés, pulvérisés. C'est pourquoi Napoléon a repris d'un cœur plus léger le chemin de la France (17 janvier), sachant que derrière lui sa pensée va s'exécuter.
Berthier, dès le 1er janvier 1809, trace au duc de Dalmatie le plan de la campagne, il va jusqu'à préciser la date des victoires : vous serez le 5 février à Oporto, le 16 à Lisbonne; et il ajoute la phrase magique, qui ne laisse prise à aucune objection : « L'Empereur a une confiance illimitée dans vos talents » . Gela est fort bien, mais par quels moyens?
Ce ne sont pas 47 000 hommes que Soult pourra réunir, comme le portent les petits cahiers verts du Cabinet impérial, sur lesquels Napoléon consulte les états de ses armées; quand on aura défalqué 12 000 malades ou blessés, 8000 hommes éparpillés dans les détachements, on obtiendra à grand'peine 25 000 soldats présents sous les armes. Et encore sont-ils excédés de fatigue, les vêtements en lambeaux, après cette poursuite en plein hiver, sous la pluie, dans les boues, qui les a conduits en vingt-neuf jours de Madrid à la Corogne (1). Il est vrai que ce sont les guerriers d'Austerlitz et de Friedland, et la valeur militaire de ce IIe corps est admirable. Soult rassemble ses bataillons, et, de Santiago, se met en
(1) L'Espagne et Napoléon, I, 431.
marche par le chemin le plus direct, qui, près de la mer, descend sur la frontière portugaise. Mais là il faut s'arrêter.
Le Minho est escarpé, les Portugais ont coupé les ponts, enlevé les harques; de l'autre rive, bien embusqués, leur fusillade empêche d'atterrir. Le maréchal remonte le fleuve, obligé de changer sa direction. Dans toute cette province d'Orense le clergé a prêché la résistance, la population est en éveil, en armes, les soldats de La Romana, revenus du Danemark, sont au patriotisme une aide et un excitant. Tout est périlleux au milieu de ces montagnes, de ces défilés, de ces sentiers de chèvres. La Galice ressemble beaucoup à notre Bretagne : la foi religieuse, l'âpreté du sol, l'horizon court, le courage, l'entêtement, l'endurance; qualités terribles à un ennemi. Entre nos dragons et les paysans, c'est une lutte incessante (l); les hauteurs sont gardées, les passages barricadés, le tocsin sonne au loin et de près sifflent les balles. Il faut une semaine pour gagner Orense; et le fourrage manque quand on y parvient; cette difficulté oblige à scinder les attelages; l'artillerie d'expédition avec le général Bourgeat, qui emmène 22 canons, 3 000 boulets, 500000 cartouches; l'artillerie de réserve, où le colonel d'Aboville conserve 36 pièces et tout le matériel de parc.
Le duc de Dalmatie, par une lettre fort courtoise, invite le vénérable Mgr de Quevedo à revenir dans sa ville épiscopale prêcher le calme aux habitants. « Un évêque français, répond le prélat, ne pourrait engager ses diocésains, parce qu'ils seraient envahis, à oublier leur fidélité à l'Empereur; votre
(1) Sucesos militares de Galicia en 1809 y operaciones en la présente guerra pel Coronel D. Manuel Garcia del Barrio, comisionado del Gobierno para la restauration de aquel Regno.
Censura o Impuqnacion de los « Sucesos militares » que hadado a lui en diciem.bre de 1811 el Coronel D. Manuel Garcia del Barrio, por el licenciado D. Manuel de Acuna y Malvar, canonigo en la metropolitana iglesia de Santiago. — Cadix, 1812.
Excellence trouvera bon que j'agisse de la sorte pour notre souverain légitime Ferdinand » . — Orense est un abri, pas autre chose; autour de la ville les partisans rôdent et les communications se trouvent interrompues. Le 4 mars, — il devrait être à Lisbonne depuis trois semaines selon le plan de l'Empereur, — Soult se remet en marche, déjà harassé de faire le coup de feu avant d'être entré en Portugal. Enfin il pénètre, et après ce long détour vient occuper, sur le Minho, pas loin de l'océan, la ville de Tuy, dont il fait sa place d'armes. Il y laisse du monde et le voilà réduit, au premier jour de l'expédition véritable, à 20 000 combattants.
Ceux qu'il vient attaquer se trouvent affaiblis, eux aussi. Les grands organisateurs de la défense, les Anglais, s'ils ont considéré de tout temps ce royaume comme une terre vassale de leurs comptoirs, le prouvent sans détours, et, galamment, pour sa protection, mettent au jeu une forte mise : armes, équipements, finances. Villiers, leur ambassadeur, dispose de 30 millions, le général John Cradock a pris dix mille Portugais à la solde du roi Georges. Ses propres troupes égalent ce chiffre à peu de chose près : 30 canons, 4 escadrons de dragons, 13 bataillons d'infanterie, où se rencontrent des volontaires allemands, et même des prisonniers français, tant la confusion règne parmi les armées qui vivent pêle-mêle dans la péninsule.
S'il est vrai que ce nombre vient d'être réduit par le départ de 3000 hommes pour Cadix, il sera augmenté par l'arrivée d'un renfort de 5 000 fusils que le général Sherbroke amène de Portsmouth. Car c'est sur la mer libre un incessant va-etvient. John Cradock demeure cependant inquiet, et quand on lui annonce les mouvements français sur les frontières portugaises, il hésite et se demande s'il ne va pas réembarquer son monde. Ses préparatifs sur les quais de Lisbonne sont assez marqués pour donner l'éveil aux indigènes; ils s'émeuvent
d'être abandonnés à leur sort et s'apprêtent à élever des barricades pour conserver de vive force ces fugitifs allies. Ces émotions manifestent l'agitalion fébrile du peuple, la vie sociale est arrêtée, le pays est devenu un camp; avec les débris de l'ancienne armée royale, on vient de créer (équipements et instructeurs fournis par les Anglais), 16 bataillons de chasseurs; une levée des hommes valides de dix-huit à trente ans donne 50000 conscrits, et les milices provinciales, les Ordenanzas, groupent les paysans armés à la diable mais dispos au combat. L'élan patriotique offre des avantages, car il fournit 400 millions de reis en argent; des inconvénients aussi, car la fureur populaire ne se connaît plus : chaque jour c'est une dénonciation, chaque nuit un assassinat.
Soult s'avance contre les Portugais du général Sylveyra; il enlève Chavès où les brèches faites aux remparts par les Espagnols depuis un demi-siècle n'avaient pas encore été fermées. Il prêche la paix, promet l'amnistie, puis reprend sa course. La cavalerie légère de Franceschi ouvre le passage au prix d'escarmouches incessantes. A Braga, le terrain permet de se développer, le combat s'engage, les Portugais sont taillés en pièces; un rapport officiel dit que 5 000 d'entre eux périrent sous nos coups; leur acharnement rend ce chiffre très croyable. La défaite, du moins, n'émoussaitpas l'énergie : dans cette contrée dévastée par la fureur de ses propres habitants, tout rend les passions féroces : les maisons brûlées, les moissons détruites, les bestiaux abattus, les femmes et les enfants errant au hasard: il ne saurait être question de faire quartier : les traînards sont égorgés, les blessés achevés, les morts mutilés; et quand cette rage n'a plus d'aliments sur l'adversaire, elle se retourne contre elle-même : un paysan qui hésite, un prêtre qui parle de miséricorde, un officier qui veut suivre les règles du métier, ce sont des « traîtres » que l'on sacrifie avec une barbarie stupide. Chaque recul
des Portugais est marqué par un meurtre des leurs.
Le général Freyre, dont la sage prudence ne voulait pas risquer une bataille en terrain découvert, fut accusé naturellement de trahison et poignardé avec ses aides de camp par les Ordenanzas, de Tobossa. Ce même sort attendait le corregidor de Braga, Bernard de Passos; et nous trouvâmes dans la ville, à demi dévoré par les porcs, son cadavre à qui ses compatriotes avaient refusé la sépulture. Le brigadier Valongor pour n'avoir pu empêcher le passage de la rivière de l'Ave, est tué et son corps jeté au fumier. (1)
Au milieu de ces atrocités, le duc de Dalmatie se sent le cœur défaillir ; sa confiance dans le succès diminue, la crainte des reproches de l'Empereur seule le pousse plus avant. Il arrive devant Porto (27 mars). La ville est fortement assise sur le Douro : 4000 à 5 000 soldats y sont établis, des canons hérissent ses bastions, auxquels la population travaille depuis plusieurs semaines; une foule de paysans réfugiés complète à 30000 le nombre des défenseurs. Gomme c'est une « croisade », on a pris pour chef l'évéque, homme énergique, agité, ambitieux, compromis depuis deux ans dans tous les mouvements de la politique; les généraux sont sous sa main, et elle est dure. Ils sont aussi aux ordres de la populace, car le poignard menace, atteint les officiers mal habitués à cette frénésie sans discipline.
On devine la façon dont est accueilli le parlementaire qui vient, au nom de Soult, proposer une conciliation. A peine son caractère est-il respecté. Dans la confusion qui règne au pied des murailles, le général Foy, c'est lui dont je parle, s'est trop avancé ; des énergumènes lui arrachent ses vêtements et l'enlèvent comme un trophée; la foule croit qu'on lui amène le général Loison, qu'elle exècre, parce qu'il sabre
(1) Général de Arteche, Guerra de la Indépendancia. V. chap. 5.
impitoyablement les Portugais; elle crie : « A mort! A mort, le manchot! » (le général Loison n'a qu'un bras). Foy a la présence d'esprit de lever en l'air et d'agiter ses deux mains pour prouver l'erreur dont il va être la victime, et on le pousse dans un cachot, ce qui est son salut
Les magistrats de la ville, les officiers de la garnison, l'évêque et son chapitre, écouteraient peut-être la voix de la prudence, il n'est plus temps. Au soir une tempête se déchaîne et toute la nuit la foudre gronde, les paysans croient entendre le canon; ils tirent, et font tirer leur propre artillerie; l'horrible vacarme les fatigue, les énerve, tandis que le duc de Dalmatie, immobile, attend le jour. Il simule deux attaques sur les flancs et lance au centre sa plus forte colonne. Nos soldats enlèvent les retranchements, puis à travers les barricades de la ville poursuivent, baïonnettes hautes, leur victoire. Le général portugais Lima est tué, assassiné peutêtre; les fuyards arrivent à la seule issue possible : le pont, long de 200 mètres sur le Douro; ils s'y entassent, les Français les pressent; sur l'autre rive, du haut de la colline, voulant nous arrêter, les canons portugais tirent sur ces masses enchevêtrées; les cavaliers s'ouvrent à coups de sabres un chemin sanglant, les gardes-fous cèdent, les poutres se rompent, la foule glisse dans les remous des tourbillons ; quelques barques surchargées coulent à pic, et les boulets continuent à tomber sur les cadavres qui surnagent et voguent au fil de l'eau. L'évêché a été le refuge d'une poignée d'acharnés; ils font feu par les fenêtres, nos grenadiers enfoncent les portes et les massacrent, comme gage de la victoire, dans un combat désespéré. Dans les maisons envahies, on court, on brise, on pille; la découverte de plusieurs de nos soldats faits prisonniers la veille, mutilés avec sauvagerie, augmente la colère et le carnage de la vengeance. Officiers, généraux, le maréchal, ramènent l'ordre avec peine. Le désastre des Portugais a été
épouvantable; 8 000 ont péri; surtout dans les eaux du fleuve, qui, jusqu'à la mer, charrie les morts. Le ducdeDalmatie est maître de cette grande ville, la seconde du royaume. Il s'y installe, et nous allons voir quelles circonstances l'y retiennent quarante-deux jours.
Il avait besoin de refaire sa troupe ; il en trouvait tous les éléments, échappés au pillage : des magasins remplis, des docks approvisionnés, et dans les bateaux anglais amarrés au port, des tonneaux de vins. Le maréchal était un militaire prévoyant, il était aussi un administrateur habile. Ses règles sur l'intégrité restaient larges, mais il savait précisément les régulariser. Il ne frappa aucune contribution bruyante, ordonna des restitutions partielles, réprima le désordre, imposa la paix et amena la sécurité. Personne n'y fut plus sensible que les gens du commerce, la classe aisée que la guerre ruinait, et parmi eux les juifs, actifs, nombreux en la contrée (M. Thiers dit 200 000) qui reprirent leur trafic en calculant les bénéfices prochains. — On sait que les juifs du rite portugais, aristocratie hébraïque, avaient par leur prospère et puissante colonie de Bordeaux, des relations suivies avec la France, et leur prétention de descendre directement des Israélites de la captivité de Babylone les mettait fort audessus de leurs coreligionnaires d'Alsace et de Languedoc, la plèbe de leur race. — Les habitants vivaient trop par secousses depuis trois mois pour ne pas apprécier, après l'anarchie, un calme relatif; ils en surent gré à leur auteur.
Celui-ci s'était décoré du titre sonore et prématuré de « Gouverneur général du Portugal » ; il se prit à rêver
Dans ses vœux moins timides, Quelque chose de mieux.
Ce fils de notaire de Saint-Amans avait sans doute hérité des finesses matoises d'un tabellion de village, et il se souvint, à propos, de cet article du traité avorté de Fontainebleau (1) — auquel il était certainement le seul à songer en Europe — qui parlait éventuellement de réunir les provinces entre le Minho et le Douro, sous le nom de « Royaume de Lusitanie septentrionale » . Se trouvant tout justement l'occupant de ce territoire, maître de la capitale Porto, sur le choix du « prince » en vérité il n'hésitait pas.
Avec avril le printemps était venu, la douceur des premiers beaux jours réparait les fatigues d'un si rude hiver; entre l'amphithéâtre verdoyant de deux collines rafraîchies par la brise de mer, au-dessus des terrasses fleuries et des fontaines jaillissantes, le soleil dorait les orangers et rougissait les camélias. — Or donc, le duc de Dalmatie, réconforté et souriant, nommant aux emplois civils, entouré de bourgeois apeurés, de fonctionnaires quémandeurs, de quelques aides de camp ambitieux, loin de l'Empereur, au bout de l'Europe, laissa parler son imagination qui lui représentait, les Bonaparte étant nantis, que c'était le tour des maréchaux. Berthier, avec sa principauté de Neuchàtel, en offrait le séduisanj exemple et Murât, « par la grâce de Dieu » roi de Naples, en vérité ne possédait ni des titres équivalents ni des mérites supérieurs à ceux du général d'Austerlitz, du pacificateur de
Porto.
Le premier qui fut roi, fut un soldat heureux.
(1) 27 octobre 1807, L Espagne et Napoléon, I, p. 72.
Il fit donc adroitement insinuer à quelques Portugais bénévoles que Ion pourrait fort bien ériger en un royaume nouveau leur territoire vacant. En indiquant leur désir d'avoir le maréchal à leur tête ils manifesteraient leur gratitude; ce serait prendre habilement le vent. Un périodique aussitôt fondé, Diaro da Porto, chanta ses louanges; on répandit à profusion une petite brochure (1) où se lisaient ces lignes sans détour : « Les vertus et les talents furent et seront toujours les véritables titres de la souveraineté au tribunal de la raison... Les peuples veulent à leur tête des hommes sublimes et bienfaisants... Tels doivent être les rois, et tel est pour notre bonheur le duc de Dalmatie... qui tient d'une main la balance d'Astrée et de l'autre l'épée de Mars. »
Des pétitions dans ce sens circulèrent; on trouve toujours des signatures quand on les réclame de ses administrés, et le maréchal, devançant le vœu des peuples, crut bon, pour mieux « représenter le souverain » de se « revêtir de toutes les attributions de l'autorité suprême » . Il parada dans les salons et au théâtre, s'entendit sans sourciller appeler Sire et Majesté, recevant avec gracieuseté les révérences, n'omettant pas le baise-main qui est la mode du pays, et allant saluer au balcon avec une dignité bienveillante les gens qui, sous ses fenêtres, criaient de tous leurs poumons pour bien gagner leur salaire - « Vive Nicolas! » . En pareil cas on ne saurait être fort difficile, et Soult se satisfaisait de ces « démonstrations encanaillées (2) » .
Par ordre, le général Ricard, son chef d'état-major, son compatriote et son confident, écrivit aux généraux une circulaire pour leur expliquer « le changement de système qui assurait la tranquillité dans les familles et l'indépendance du
(1) Desengano proveitoso que um amigo da patria se propone dar aos seus concidadao. — Voir général de Artechk, t. VI, p. 129.
(2) Le mot est du général Tbiébault.
Portugal » . On aurait certainement le bonheur d'obtenir de l'Empereur un prince de sa maison ou de son choix; et «en attendant, le duc de Dalmatie prenait les rênes du gouvernement » . Le peuple allait «jurer de lui être fidèle, de le soutenir, de le défendre, aux dépens de la vie, contre tout opposant »» . Le maréchal ne se dissimulait pas que l'événement « étonnerait beaucoup de monde » , mais « son âme était pure » , il ne voyait là que le succès de l'expédition, à lui confiée. — Les généraux étaient invités à faire dresser partout où ils commandaient l'acte authentique de ce serment.
Us reçurent tous le manifeste et l'accueillirent diversement : le général Loison haussa les épaules et s'irrita avec dédain. Plus calme, le général Quesnel s'en vint dire son étonnement et ses doutes; le maréchal répondit avec hauteur que l'approbation de l'Empereur le regardait seul, ce à quoi Quesnel riposta, évoquant l'exemple des officiers frappés avec Dupont après Baylen, que l'Empereur savait au besoin faire descendre son courroux du général en chef jusqu'aux subordonnés qui partageaient ses fautes. Pour lui, afin d'éviter cette fâcheuse confusion, dès son retour en France, il n'aura rien de plus pressé que d'aller porter l'original de la circulaire au ministre de la guerre, comme preuve de son récit. Le général Delaborde en conserva également une copie, dont plus tard, il fit des gorges chaudes avec son collègue Thiébault, lequel n'a pas manqué d'en reproduire les termes suivis de commentaires sardoniques dans ses injurieux Mémoires.
De fait, l'espérance du duc de Dalmatie, — parce qu'elle échoua, — prêtait à rire et, quand cette nouvelle lui parvint, longtemps après, à Vienne, contée par la méchante langue d'un camarade jaloux, Napoléon s'écria avec un ton amer : «Ah! Ah! roi de Portugal! Vraiment oui, Nicolas Ier! N'estce pas Nicolas qu'il se nomme?... Nicolas! C'eût été plutôt
Nicodème (l) » ! Mais son irritation avait été extrême, peutêtre son émoi, et sous la grossièreté du sarcasme il voilait son dépit.
Certains Portugais auraient accepté cette évolution sans regrets, les uns désaffectionnés de la maison de Bragance, réfugiée au delà des mers, les autres par lassitude et abattement, ou encore par besoin de la paix, tel l'évêque de Braga, suspect à ses compatriotes et maintenant en correspondance optimiste avec le vainqueur (2).
Mais les généraux français ne l'entendaient pas ainsi. Tous n'étaient pas si subtils casuistes que Pierre Soult, le frère du maréchal, qui déduisait gravement : Qu'ayant autorisé le duc de Dalmatie à employer tous les moyens pour arracher le Portugal à l'Angleterre, l'Empereur « n'avait pas excepté celuilà (3) » .
Pendant que le duc de Dalmatie perdait son temps à s'essayer au front une couronne et tandis que l'agitation grondait contre lui parmi ses propres soldats, ses adversaires employaient utilement le répit qu'il leur accordait. Peu à peu le cercle se rétrécissait, et au commencement du mois de mai, il se trouvait enserré, sans autre issue que l'Océan, sur lequel il ne possédait pas une barque, et où croisaient les flottes de l'Angleterre. Au nord, le général Heudelet avait bien remonté victorieusement la route de Braga, et dégagé, par un brillant fait d'armes, le général La Martinière, bloqué dans Tuy par des bandes mi-espagnoles, mi-portugaises (10 avril); mais il n'avait pu ramener à Porto le matériel qu'on avait pensé perdre, moins encore aller reprendre Vigo, où notre petite garnison, ses provisions consommées et ses
(1) Mémoires de la duchesse d'Abrantes, t. VII. — Les prénoms du maréchal étaient : Nicolas, Jean de Dieu.
(2) Mémoires du général Bicarré, p. 245.
(3) Mémoires du général Marbot, t. II, p. 365.
munitions épuisées, était faite prisonnière et embarquée pour les pontons de la Tamise.
A l'Est, le général Sylveyra enlevait la troupe et nos malades laissés à Ghavès et il parvenait à faire reculer le général Loison (12 avril), malgré la vigueur des cavaliers de Caulaincourt, plus heureux à Penafiel, et la fermeté du général Fov. Pour dégager cette gauche du corps d'armée menacée, le général Delaborde tentait une expédition contre Amarante. Les retranchements étaient imposants; la nuit, quatre barils de poudre, enveloppés dans des capotes grises, furent roules au pied de la barricade par nos sapeurs qui, couchés ventre à terre, les faisaient glisser silencieusement devant eux en les poussant avec la tète. Au petit jour l'explosion se fit avec fracas; à travers la brèche les grenadiers mirent tout en fuite, Sylveyra lui-même à demi nu. La division Delaborde rentra à Porto après ce succès.
Au sud, qui aurait dû être pour le maréchal la route victorieuse depuis cinq semaines, le général Franceschi avait poussé des pointes, mais le courage de ses hussards s'énervait à ne rencontrer que des hameaux déserts, des toitures brûlées, des ponts détruits et des maisons au saccage. Le long des rives de la Vouga ils s'étaient heurtés aux compagnies portugaises, commandées par des officiers anglais, et c'était là l'indice de la présence de ces adversaires vraiment redoutables, l'annonce d'un grand choc prochain. En effet les troupes britanniques montant au Nord, de Lisbonne à Coïmbre, s'avançaient vers l'armée française. Ce mouvement offensif s'opérait depuis l'arrivée de leur nouveau chef Sir Arthur Wellesley, celui qui va rendre illustre le nom de Wellington et que nous ne désignerons plus autrement.
Londres lui avait confié le commandement suprême. Le cabinet de Saint-James avait conclu le 0 janvier son traité