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CHAPITRE V

LES CAMPAGNES DU ROI JOSEPH (Juillet-décembre 1809)

I. Joseph, avec le général Victor, marche contre Wellesley (Wellington) et les Anglais. — Bataille indécise de Talavera (27 juillet). — Français et Anglais se retirent. — Joseph, avec le général Sébastiani, se retourne contre les Espagnols de Venégas et les bat à Almonacid (11 août). — Wellington se retire devant Soult, au grand regret des Espagnols qui espéraient le voir arriver à Madrid. — Emoi dans cette ville. — Le 15 août.

IL Patriotisme irréductible des Madrilènes. — Décrets de Joseph contre le6 anciens Conseils, les corporations; confiscation des biens; otages militaires; nouvel Ordre royal remplaçant les ordres de chevalerie; abolition des redevances féodales; confiscation de l'argenterie; mesures contre les couvents. — Froideur entre Napoléon et son frère, dont la situation matérielle est précaire et qui cependant fait des largesses à son entourage.

III. Exaltation à Séville après le succès de Tamamès (18 septembre). — L'armée « du centre » commandée par le général Areizaga. — Le duc de Dalmatie prend les fonctions de major général (28 septembre). — Victoire d'Ocana (19 novembre). — Désastre des Espagnols. — Le Roi retrouve sa confiance et reprend les négociations avec les insurgés.

Le Roi, Victor, Sébastiani sont réunis; que vont-ils faire? Anglais, Portugais, Espagnols, ont passé le Tage; la menace est pressante. Jourdan, prudent, conseille d'attendre Soult. Fier d'Uclès et de Médellin, Victor est d'avis d'attaquer. Joseph veut avant tout sauvegarder sa capitale déjà en ébullition, et que rien, pour ainsi dire, ne protège plus contre les soldats de Venegas, depuis que Sébastiani a quitté la

Itig L'ESPAGNE ET NAPOLEON

Manche (1). Si on attend, ces gens-là peuvent arriver, mais si on repousse leurs alliés, ils tourneront le dos d'eux-mêmes; ce sera tout au moins marque d'énergie, et l'Empereur qui reproche tant d'en manquer, verra que son frère sait en avoir. Va donc pour la bataille. Et l'on marche.

Le 26 juillet on franchit le Guadarrama et à gauche on rencontre, au pont d'Alcabon, le général Zayas, imprudemment placé; on culbute ses escadrons, et on avance. Le 27, nos cavaliers atteignent à droite, derrière le fleuve l'Alberche, deux régiments anglais et leur infligent des pertes sensibles. Le terrain est déblayé; nous voici en face même des positions de l'ennemi; elles sont fortes.

Le Tage, la ville de ïalavera, un ruisseau encaissé derrière des plantations d'oliviers, un ravin, un plateau escarpé, voilà de quoi arrêter l'élan. C'est évidemment le plateau qu'il faut prendre. Victor, sans s'arrêter, bien que le jour baisse, lance son monde (2). Il est repoussé dans le ravin; la nuit arrive, peu importe, on recommence l'assaut pour se fusiller à trente pas, dans les lénèbres, à la lueur des feux de pelotons. Les Anglais ont l'avantage, ils tirent d'en haut, ne lâchent pas pied, ils nous contraignent à redescendre la pente, et dans ce répit, font avancer des canons, qui, à l'aube, couronnent la montagne. — Tout le monde est las et les distributions n'ont pu être faites, le soleil qui se lève apporte une chaleur extrême, les soldats des deux camps vont au ruisseau qui les sépare et boivent face à face au milieu des herbes desséchés; c'est une matinée de repos. — Le roi Joseph tient conseil, Victor assure le succès si l'on recommence immédiatement. Le tambour bat, les aigles brillent, les colonnes se forment et

(1) Les ponts d'Aranjuez avaient été coupés; quelques bataillons occupaient Tolède et des escadrons de cavalerie couraient les routes; c'était toute notre défense.

(2) La marche en avant fut si rapide que Wellington n'eut que le temps de sauter à cheval pour ne pas être enlevé.

toute la ligne est en feu. Devant la hauteur fortifiée nos morts jonchent le vallon ; au centre les canons de Sébastiani s'embarrassent dans les haies, les oliviers et les vignes, le général Lapisse est mortellement blessé. Une charge des escadrons espagnols (régiment del Rey) est heureuse. Une brigade de cavalerie légère des Anglais est enveloppée, anéantie. — La nuit tombe pour la seconde fois sur une attaque incertaine, et chacun demeure immobile, mèche allumée, prêt à un nouvel effort.

Mais Joseph s'inquiète : pendant ces trois journées de lutte sans résultat, que devient Madrid? Venegas a-t-il marché sur la ville? L'effort contre les Anglais a échoué, et le duc de Dalmatie, on le sait maintenant, ne paraîtra pas, s'il parait, avant quatre ou cinq jours. Le maréchal Victor croit être menacé sur sa droite et décide de lui-même un mouvement de retraite. Sébastiani qui s'en aperçoit pense être abandonné et se retire à son tour. Chacun de ces deux officiers généraux rejettera sur l'autre la responsabilité de cette fausse manœuvre ; elle s'opère du moins en bon ordre, et avec assez de lenteur pour nous permettre d'aller reprendre des blessés, d'abord abandonnés sous les arbres. Après ce mouvement de recul hésitant, à la première halte on retourna la tête face à l'ennemi; au bout de quatre jours d'attente anxieuse on vit que les Anglais, non seulement n'avançaient pas, mais on sut qu'ils ne sortaient de leur prudente immobilité que pour plier bagages. C'était à n'en pas douter que le maréchal Soult débouchait enfin sur leur gauche, les menaçait de les placer entre deux feux. Le duc de Bellune revenant sur Talavera trouva les blessés anglais abandonnés à l'humanité française, car l'armée de La Questa avait suivi précipitamment la retraite de sir Arthur Wellesley.

Dès lors rassuré sur ses adversaires, Joseph fut libre de marcher vers Venegas qui le préoccupait toujours. A Tolède

il passa le Tage. Sébastiani menait les troupes. On rencontra les Espagnols bien placés sur les hauteurs d'Almonacid, mais ils tinrent mal. Afin d'en finir avec le sobriquet de général « Reculade » , chantonné à ses oreilles par ses soldats, Venegas avait voulu se battre, il payait son imprudence et voyait ses nombreuses bandes en pleine déroute (11 août).

Ce combat n'attire aucune réflexion particulière; il en va autrement de l'affaire sanglante de Talavera. Wellington, avec sa froide emphase britannique, l'appelait un jour : « la plus terrible des temps modernes! » . Le duc de Fer oubliait au moins Waterloo. Chacun s attribuait la victoire. Joseph faisait célébrer des Te Deum, écrivait une proclamation enthousiaste et le rapport de Jourdan à l'Empereur étalait de telles prouesses que le maître s'en irrita, disant que le maréchal le trompait ou se trompait. (I)

(1) •< Les ennemis, profitant de la situation avantageuse de Talavera, s'y retranchèrent dans la résolution de s'y maintenir à tout prix; mais attaqués vigoureusement sur ce point el après avoir perdu une grande partie de leur infanterie, un régiment entier de cavalerie, ils se sont vus forcés à l'abandonner. Les troupes françaises ont prouvé, comme à l'ordinaire, qu'elles ne comptent point le nombre de leurs ennemis et qu il n'y a point pour elles d'obstacles insurmontables. L'ennemi a essuyé une perte immense; la nôtre a été considérable; on regrette le brave général Lapisse, mortellement blessé. » Gaceta de Madrid, 31 juillet 1809.

Ce récit, écrit sur les lieux et pour des lecteurs témoins des événements, se rapproche bien de la vérité; il est particulièrement curieux parce qu'il détonne avec la dépèche dithyrambique envoyée le 29 juillet à l'Empereur par le Roi : « Sire, hier l'armée anglaise a été forcée dans ses positions... La bataille a été très chaude; le 30e régiment de dragons anglais a été fait prisonnier, beaucoup d'officiers supérieurs, de soldats. Le champ de bataille sur lequel nous sommes établis est jonché de leurs morts... J'espère arriver à temps pour défendre Tolède et sauver Madrid, en battant Venegas et chassant Wilson qui commande 10 000 Portugais .. J'espère que le maréchal Soult achèvera les Anglais, tandis que je rétablirai la confiance dans ma capitale par la destruction de deux corps qui la menacent encore, et qui fuiront à mon approche... Je désire que Votre Majesté soit contente. J'enverrai les prisonniers anglais en France... J'ai un regret : celui de n'avoir pas fait prisonnière toute l'année anglaise. »

Quant à l'appréciation de l'Empereur sur la bataille de Talavera, elle est contenue dans cette dépèche au ministre Clarke : (Schœnbrunn, 25 août 1809.) « Témoignez au Pioi mon étonnement, et mon mécontentement au général

Pour sir Arthur Wellesley, Londres le voulut combler aux yeux du monde : vicomte de Talavera, baron du Douro, pair d'Angleterre, sous le nom de lord Wellington, qui, désormais, sera celui du plus illustre adversaire militaire de Napoléon. Par ostentation la Junte centrale ne veut pas rester en arrière et le nomme généralissime des armées espagnoles.

Chacun donc s'attribuait le succès. Mais qui croire? Les Français ne demeuraient pas victorieux, n'ayant pas délogé l'ennemi qu'ils attaquaient. Les Anglais l'étaient-ils davantage? N'ayant pas fait un pas en avant sur le champ de bataille et se retirant, abandonnant leurs blessés, perdant leurs bagages, évacuant le pays qu'ils venaient conquérir. Leur but était d'entrer à Madrid : ils y échouèrent; et ce serait au roi Joseph à se réjouir, car il y revint. Les pertes subies offrentelles une signification qui départage? Elles sont égales; de morts ou blessés les Français accusent 7 396, et les alliés 7 268, si l'on compte un millier de cadavres pour les Espagnols. Les Anglais ont pris huit canons abandonnés par Sébastiani au milieu des vignes, (l) mais ils ont à moitié perdu leur propre artillerie dans les sentiers de la Sierra. — Wellington voulait livrer une bataille décisive, il convoquait à cet effet autour de lui Wilson, Beresford, Del Parque, La Questa, pour agir

Jourdan de ce qu'au lieu de me faire connaître la véritable situation des choses, on m'envoie des carmagnoles et des amplifications d'écoliers. Laissez voir au Roi dans votre lettre que j ai vu avec peine son ordre du jour; que l'on y dit aux soldats qu'ils sont vainqueurs; que c'est perdre les troupes... C'est la vérité qu'on me doit et qu'exige le bien de mon service... »

Voir sur la bataille indécise de Talavera, où nous fûmes plutôt repoussés que battus, la « Relation » du colonel Desprez [Mémoires du roi Joseph, t. VI, p. 474-499), et les trois récits français, espagnol et anglais de Jourdan, La Cuesta et Wellington aux « Appendices » du tome VI, (p. 487) du général dk Ahteche. — Les Français perdirent 7 396 hommes, les Anglais 6 268. Brialmont, Histoire de Wellington, t. I, p. 272.

(1) Lettre de Joseph à Clarke, 27 octobre 1809. — Wellington (lettre à Castlereagh, 29 juillet 1809) dit 20. mais n apporte pas les preuves de détail qu'il annonce. La vérité, c'est que les Français abandonnèrent 11 pièces et en reprirent 3, en perdant 8.

avec des forces immenses; comme Joseph concentrait Victor, Sébastiani, Dessoles et ceux qui n'arrivèrent point : Soult, Nev, Mortier, pour obtenir une action définitive avec toutes les armées mises à sa disposition. Double espérance déçue, et le premier ne fut pas rejeté en Portugal, plus que le second « bouté » hors de Madrid. A tout prendre, la campagne fut néfaste moralement pour le général anglais qui en sortit brouillé avec ses alliés, auxquels il reprochait tout autant l'impéritie militaire que l'inertie d'organisation à lui fournir ses subsistances.

Son premier mouvement en quittant sa forte position de Talavera était d'arrêter les avant-gardes de Soult au passage de Puerto- de-Banoz que La Questa n'avait pas su occuper. Mais la brillante attaque du maréchal Mortier à Puente del Arzobispo (8 août 1809), obligea Wellington, qui, après la protection de la montagne, perdait celle du fleuve, à convertir son opération de défense en retraite absolue. Il prévint les Espagnols qu'il laissait à leur garde les postes sur le Tage et le ton de sa communication au général Eguia indique qu'il s estimait tout à fait quitte envers eux : « Tout ce quej'ai à vous dire c'est que mes troupes quitteront ces postes demain à la nuit, qu'elles soient relevées ou non » (18 août). — Il écrivait de la même encre à l'Intendant général Luis de Galvo qui lui promettait le pain dont manquait l'armée : « Je vous ferai observer quej'ai déjà reçu les mêmes assurances de tous les commissaires Espagnols; ils m'ont trompé l'un après l'autre, et quoique votre rang soit plus élevé et vos pouvoirs plus étendus, je vous avoue que je ne me fie nullement à vos paroles » (20 août) . Et il mettait ainsi un terme à des relations qui ne brillèrent jamais par la courtoisie, puisqu'au premier entretien ils avaient été empêchés de parler, lui, la langue espagnole qu'il ne savait pas, et La Questa, la langue française qu'il affectait d'ignorer.

En s'éloignant, Wellington causait au patriotisme espanol la plus amère déception, les madrilènes avaient absoument compté le voir apparaître dans leurs murs. Aux premières ombres de la soirée, le 26 juillet, le bruit se répanlant que les Anglais approchaient, de la nuit personne ne iormit : on discourait sous les grands arbres des promenades publiques, pleines d'hommes et de femmes agités, et au point du jour, 10 000 curieux se précipitaient par le pont de Ségovie pour aller, parés de leurs vêtements de fêtes, chargés de rafraîchissements et de victuailles, au devant des libérateurs prochains. Les plus impatients firent une ou deux lieues dans la poussière afin de saluer plus tôt ceux qu'ils ne virent point venir; et la honte d'avoir été déçus se lisait au retour sur les visages, où l'abattement suceédait à l'exaltation (1).

La ville restait en émoi, en alerte; les 1 300 Français qui l'habitaient furent formés en compagnie et l'on trouva 700 Espagnols « Joséphistes » pour souscrire à leur armement. (2)

Entre les pouvoirs publics l'antagonisme se manifestait; c'est le propre des jours énervés de confusion politique ; le gouverneur, le général Belliard (3), s'activait à grouper les débris des forces militaires et Arribas, le ministre de la police, prétendait qu'en jetant ainsi l'alarme il augmentait d'autant le danger. La foule courait, grondait, mais comme à voix basse, avec le calme menaçant des gens sûrs d'eux-mêmes. On arrêta plusieurs orateurs, dont un moine vêtu en artisan, qui péro-

(1) La Forest à Champagny, 27 juillet. — Mémoire adressé à Champagny par un sieur Belime, témoin oculaire, 31 décembre 1809 (Espagne, vol. 680, fol. 310). — Miot de Mf.lito, t. III, p. 84.

(2) Dépèche de La Forest, 26 juillet 1809. '

(3) Augustin Daniel Belliard (1769-1832). Volontaire (1792) général (1796). Fit les campagnes d'Italie, d'Egypte, d'Austerlitz, de Prusse, de Pologne, de Russie, d'Allemagne, de France. Gouverneur de Madrid (1808-1812). Pair de France (1814) par Louis XVIII. Servit pendant Les Cent Jours. Ministre plénipotentaire de Louis-Philippe en Belgique (1831).

rait dans un carrefour; on eût pu en rencontrer vingt autres. Belliard fit ouvrir aux afraneesados le Retiro, comme un asile contre un massacre populaire possible. Puis on passa de l'extrême crainte à l'extrême confiance : ces espagnols compromis voulurent regagner leurs demeures, et il fallut les ordres positifs du gouverneur pour que ces gens entassés ne partissent pas au milieu de la nuit, créant eux-mêmes la panique. On entendait le canon dans la direction de Tolède et l'on disait que l'attaque de Venegas était repoussée de ce côté. Un officier de l'État-major, Carrion Nisas (1), traversait ostensiblement Madrid, allant portera l'Empereur les détails d'une « victoire » (l,r août). Une circulaire royale prescrivait un Te Deum aux évêques, à la même heure où une lettre de La Questa ordonnait à tous les curés d'Espagne d'en chantei un aussi, mais pour sa cause. Et les Anglais, par des salves d'artillerie retentissantes, s'unissaient à cette joie sans la rendre plus indiscutable.

Incertain de l'issue de la lutte, Joseph crut prudent de mettre en sûreté les siens et il fit dire de se retirer à Saint- Ildephonse. « Le 5, à la pointe du jour, le convoi se mit en marche. L'ambassadeur de France, les envoyés du Danemark et de Russie, Les ministres, les conseillers d'État, les officiers de la Maison du Roi, tout ce qu'il y avait à Madrid de personnes dépendantes du gouvernement en faisaient partie. » (2)

L'heureux combat d'Almonacid rendit confiance; l'hégire s'arrêta et l'on rappela les «exilés ». Ils rentrèrent la veille du retour du Roi qui coïncidait avec la « saint Napoléon. »

Une salve de cent coups de canon annonce la « fête "t Joseph, parti de bon matin d'Aranjuez, trouva aux portes le

(1) Sur Carrion Nisas, voir : Gkofkbov Dfc Grasdmaisos, Un Envoyé de Sapoléon en Espagne. Revue des Questions Historiques, octobre 1897.

(2) Miot de Mklito, t. III, p. 88.

Corregidor. La haie est formée par les grenadiers couverts de la poussière de la route; et, en vêtements de voyage, tout poudreux lui-même, le monarque se rend droit à la cathédrale. Le soir il y a cercle à la Cour. En «costume de prince Français » Joseph préside la table des ministres, des généraux, du corps diplomatique; une autre composée de deux cents couverts, dont les honneurs sont faits par le comte de Mélito, est dressée dans l' Armer ia ; les officiers de la Garde y coudoient les autorités civiles. Au coucher du soleil, encore cent coups de canon ; à la nuit, feu d'artifice au pont de Ségovie ; tous les spectacles gratis. Joseph a été au banquet des officiers, traversant à pied la foule; à l'Opéra, dans sa loge, placé entre le maréchal Jourdan et le duc de Gampo Alange, les prévenances ont été pour La Forest « afin de bien faire remarquer que la journée était toute dédiée à l'Empereur. » (lj Partout l'ambassadeur à la droite du Roi, qui, au banquet, lui adresse constamment la parole, et l'ayant conduit au théâtre dans sa propre voiture, lui remet une croix de la Légion d'honneur en brillants « à titre de souvenir de la saint Napoléon célébrée dans le palais du Roi d'Espagne. » — La Forest riposte dès le lendemain par une fête à l'ambassade et Belliard y ajoute, le 17, un dîner de gala.

Mais ce sont là réjouissances officielles; le prince, l'ambassadeur, le gouverneur, ne constituent pas la ville et ses habitants. Sombre, ulcéré, tout Espagnol se tient à l'écart. Ces

(1) Dépêche à Champagny, 16 août 1809

jours de bouleversement auraient révélé, si on l'eut ignoré, le secret des cœurs : Joseph s'est à peine éloigné que le clergé entreprend la prédication de la croisade, la noblesse a relevé la tête, les anciens magistrats ont repris leur espoir en attendant de retrouver leur emploi, la moitié des fonctionnaires explique la nécessité d'être resté en place pour ne pas perdre leur gagne-pain; tout le monde a prêté serment, disent-ils, c'est donc personne, et ceux qui se montrèrent au palais s'occupent à désavouer leurs hommages. Puis le décor change : les joséphistes, ceux qui ont fait « la campagne du Retiro et de Saint-Ildephonse » , maintenant remis de leur émoi, irrévocablement compromis, ne veulent plus risquer de nouvelles chances et réclament du gouvernement une sévérité absolue; contre leurs compatriotes, personne de plus défiants, de plus rigoureux. Tous se montrent hommes de parti, écrit La Forest, « ils désirent que le Roi ne souffre plus les connivences, les ménagements, les transactions; qu'il n'y ait plus de milieu désormais, que chacun soit obligé d'être pour ou contre; la force seule amènera la soumission « .

Joseph n'y contredit pas, et il va signer les nombreux décrets qui atteindront la grandesse, les anciens Conseils, fermeront les couvents, chasseront les religieux, séquestreront leurs biens.

Les mesures les plus graves, les plus radicales se succèdent, tantôt nécessitées par les circonstances, tantôt faites pour augmenter la confusion des services publics désorganisés. Cinq décrets, le même jour (18 août), supprimaient d'un trait de plume : tous les conseils des Ordres, des Indes, de la Marine, de la (Guerre, des Finances, des Postes, du Commerce et des Monnaies, la Grandesse, les anciens titres avec l'obligation pour les membres de la noblesse d'en solliciter la concession nouvelle, sous peine de « dégradation » . La mesure atteint 119 grands d'Espagne, 535 titrés de Castille et

environs 500 000 hidalgos, qui se glorifient de la limpieza de sangre.

Tous les employés civils ou militaires non nommés par le roi Joseph perdront fonction, traitement, retraite, sous la réserve d'un serment qui leur ferait retrouver leurs droits.

Détruites, les administrations des hôpitaux militaires, Juntes, corporations, intendances; à Madrid, un bureau central dirigera ces établissements, après inventaire de leurs biens. Confisqués, tous les immeubles des personnes réfugiées dans les provinces insurgées, et vente immédiate au profit de l'État. Annulé, tout titre de la dette publique, s'il n'est renouvelé dans le mois par devant les autorités « joséphistes » .

On accentue les précautions draconiennes (1) : quiconque a entre les mains des terres, maisons, effets, papiers, appartenant à des émigrés ou à des couvents supprimés, en devra faire la déclaration; qui connaîtra de ces trésors cachés et en donnera avis, recevra une gratification; sous peine de ne l'avoir pas fait, amende équivalente à la valeur des objets découverts. Tous ceux qui ont des fils « dans l'armée des rebelles » (2) présenteront en compensation, pour l'armée de Joseph, un homme par tête, ou verseront une somme proportionnée à leurs moyens, suivant trois classes déterminées :

Les Espagnols dont le revenu dépasse 3 000 ducats : 12 000 réaux par homme;

Les Espagnols dont le revenu dépasse 2000 ducats : 6 000 réaux par homme;

(1) Décret» du 19 juillet 1809. Espagne. Vol. 679, fol. 297-298.

(2) Le chancelier Pasquier écrivait le 5 juillet 1854 au baron de Barante : « Cette épithète de rebelles donnée sans cesse à des Espagnols qui ne croyaient pas qu'on avait eu le droit de les vendre, de les céder, comme on avait fait à Bayonne, me fait bouillir le sang dans les veines, chaque fois que je la lis dans les pièces et correspondances dont fourmillent les Mémoires du roi Joseph. »

Les Espagnols dont le revenu dépasse l 000 ducats : 3000 réaux par homme;

Les Espagnols qui n'ont pas 1000 ducats seront arrêtés, gardés en otages ou conduits en France, jusqu'à ce que leurs fils aient quitté l'armée insurgée et se soient présentés au juge de leur commune. Ces dispositions s'appliquent aussi aux frères aînés, parents et tuteurs.

Aujourd'hui (4 septembre), on crée, sur le papier, des municipalités nouvelles; demain (20 septembre), on abolit tous les ordres militaires, et Saint-Jacques, et Calatrava, et Alcantara, et Montesa, avec leurs 192 commanderies et les 6466 384 réaux de revenus. On garde seulement la Toison d'or, qui est décorative, pour ne reconnaître que « l'Ordre royal d'Espagne » , institué par Joseph le 20 octobre 1808, avec la devise : Virtute et Fide. Soutenue d'un ruban rouge, son « étoile de rubis » brille sur les uniformes des chambellans, dans les antichambres du palais, mais nul Espagnol n'oserait s'en parer dans la ville dès qu'il s'éloigne de l'abri des baïonnettes françaises.

La liste s'allonge des choses légiférées : création de tribunaux de commerce; abolition de la potence, remplacée par le garrot; suppression des douanes intérieures, la contrebande étant assimilée aux délits de droit commun; établissement de « lycées » dans les couvents vides ou vidés, dotation de ces collèges, réglementation du corps enseignant, de l'admission des élèves, des prix, des récompenses.

Le Roi applique des théories économiques hardies, sacrifiant par amour des principes les revenus certains de la couronne : il laisse toute liberté de fabrication, de circulation, de vente, pour les eaux-de-vie, les liqueurs, la cire à cacheter; par son ordre, la fabrique de drap qui appartenait au Roi est fermée et disparaissent tout ensemble les bénéfices du prince avec le salaire des ouvriers; il abolit les redevances féodales

sur les terres de son domaine d'Aranjuez, divise par lots les territoires, sur dix lieues de circonférence, les octroie à bail, s'interdit à lui-même le droit de chasse. Tout ensemble il croit séduire les paysans, donner une leçon indirecte aux grands propriétaires et préparer les circonstances qui permettront d'exécuter les règles de la constitution de Bayonne et les décrets de l'Empereur. Ces mesures, la détresse financière les rend presque des actes d'héroïsme, car l'arriéré augmente, et aucune ressource nouvelle n'est obtenue. Les droits d'octrois abolis imprudemment aux portes de Madrid (février), il a fallu les rétablir avec une surcharge très onéreuse (septembre). L'argent se cache : des peines aggravées vont atteindre, ou l'essayent du moins, ceux qui exportent or, argent, bijoux, monnaie, sous peine de mort, si ces matières précieuses sont portées dans les provinces rebelles; un tiers de la valeur des objets découverts est promis aux dénonciateurs. Dans les trois jours, les habitants de Madrid devront déclarer ce qu'ils possèdent en argent manufacturé, sauf leurs couverts de table ; défense de pouvoir donner ou vendre son argenterie.

M. de La Forest jugeait ces décrets d'une exécution presque impossible et les estimait « le côté périclitant des affaires du roi » .

Le clergé, si puissant et à la tête de tant de clients, est atteint avec injustice comme il est visé avec maladresse : un long décret (1er mai) a ordonné à tous les ecclésiastiques de reprendre, s'ils l'avaient quitté, leur emploi, dans les vingt iours, sous peine de perdre la prébende et de voir leurs biens confisqués. D'abord, on a placé sous séquestre toute maison où il reste moins de quatre moines (24 novembre 1808), Maintenant, au religieux d'un couvent fermé qui n'a pas rejoint le nouveau couvent assigné, on inflige quatre années de réclusion, et dix ans à tout moine rencontré sous un habit sécu-

lier, hors de la commune de son monastère. Un prêtre qui chercherait à « égarer l'opinion publique » est déféré à la Junte extraordinaire. Un soldat sera-t-il assassiné? Avant toute recherche des coupables, suppression immédiate des couvents situés sur le territoire du lieu de l'attentat (1er mai 1809).

Ces mesures de « défense » portent avec elles leur excuse; mais voici un décret agressif qui déchaînerait, après la perturbation politique, la crise sociale, si son application absolue était possible : abolition de tous les Ordres réguliers et mendiants de l'Espagne; les couvents fermés, les moines se retireront dans leur pays natal, avec interdiction de porter leur costume religieux (1). Un des conseillers d'Etat qui prit part à ces dispositions ajoutait dans ses Mémoires, avec humilité et mélancolie : « Elles promettaient un succès qu'elles n'obtinrent pas aussi complètement qu'on s'en flattait (2). »

Cette large blessure au corps de l'Église espagnole ne lui épargna pas les égratignures souvent plus irritantes et moins supportées que les coups violents. Quant l'antique et fameuse redevance du « vœu de saint Jacques » (3) fut abolie, si les bénéficiers de Compostelle protestèrent, du moins les gens exonérés de cette charge pouvaient applaudir. Mais c'est un déchaînement unanime en face de l'injure faite au clergé quand on lui retire sa qualité a cléricale » , dans un cas de peine de mort. Supprimés : le droit d'asile dans les églises; les dispenses épiscopales pour les mariages; les tribunaux ecclésiastiques, parce que, dit le dévot juriste qui a certainement été à l'école des légistes onctueux de la Constituante : « Il n'est pas conforme à l'esprit de l'Évangile, ni à la pra-

(1) 18 août. Vol. 679, fol. 348.

(2) Miot de Mélito, t. III, p. 92.

(3) Créée au neuvième siècle par le roi Ratnire, après sa victoire sur le» Maures : le quart de la dime des terres était réservé à l'église Saint-Jacques de Compostelle.

tique des siècles les plus purs de l'Église, que l'état clérical soit distrait par les occupations judiciaires des fonctions particulières de son ministère sacré (1). «

Responsable de ces mesures sévères dont il a suivi lui-même l'élaboration dans son conseil d'État, le Roi est troublé et anxieux : il quitte Madrid, y rentre, va à Aranjuez, à la Granja, à Ségovie. Sa meilleure assurance lui vient des triomphes de l'Empereur en Autriche, et cette fusée de victoires : Landshut, Eckmùlh, Ratisbonne, Essling, Wagram, éclaire l'obscurité de sa nuit. Voilà qui consoliderait à distance le trône d'Espagne mieux que les décrets draconiens et les mouvements de troupes, et dans la joie de ces succès Napoléon ne manquera pas d'être de belle humeur, chose bien nécessaire, car les relations sont délicates avec son frère et les rapports épistolaires demeurent interrompus. Les préoccupations militaires ont pu un temps expliquer le silence, mais le vainqueur ne trouve même pas le loisir de lui faire part comme aux autres « Napoléonides » de son triomphe, et le seul billet dont enfin il l'honore est certainement d'un laconisme déconcertant : « J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour ma fête. Je vous remercie de ce que vous m'y dites à cette occasion » (2).

Du ministère de la guerre les correspondances pour les affaires d'Espagne ne manquent pas, mais toujours elles transmettent des reproches : Soult n'a point su manœuvrer ni Belliard prendre de précautions; les rapports de Jourdan dissimulent, ceux de Sébastiani sont incomplets. L'Empereur exagère la mauvaise situation comme pour avoir mieux le droit de s'en plaindre : au lieu de renseignements, on lui envoie, dit-il, des carmagnoles , « mon Dieu qu'est-ce qu'une

(1) 22 décembre 1809. Vol. 680, fol. 323.

(2) Schœnbriinn, 2 septembre 1819. Lettre qui ne figure ni dans la Correspondance ni dans le recueil Lecestre ; on la trouvera dans les Mémoires du roi Joseph.

armée sans chef? » et il fait défendre à Joseph de se livrer davantage à son goût pour les proclamations.

Ce malheureux prince demeure fort déçu, et nulle heureuse nouvelle à envoyer pour regagner les bonnes grâces. L'armée, la vraie force, l'armée s'étiole et périclite. Pour la faire vivre il faut recourir au désastreux système des réquisitions, c'est s'aliéner d'autant plus le pays. Le matériel est en mauvais état, les chevaux meurent et point de moyens pour les remplacer : 300 mulets procurés à grand'peine peuvent-ils suppléer aux 15 000 bêtes de trait dont il serait besoin? Les munitions même vont manquer, car les convois de ravitaillement demeurent chaque jour attaqués sur la route de France. — Le trésor royal est toujours vide; le constater c'est le redire; on espère bien faire 50 millions avec les objets mobiliers enlevés aux couvents et aux églises, et Llorente, «administrateur des domaines » , y met tout son zèle, et Joseph presse Cabarrus d'activer les enchères, mais le résultat est mince : après un prélèvement pour le Muséum, tableaux, glaces, objets d'art, orfèvrerie, sont plus facilement catalogués que vendus.

Et cependant, le croirait-on? Joseph s'avise alors de prodiguer des largesses à son entourage, comme un vieillard solitaire s'assure à prix d'or les soins de ses serviteurs; tel qu'on le connaît, il est vraisemblable qu'il a offert à ses amis autant qu'il a été sollicité par eux. Ce sont pour les uns (les Espagnols) des compensations à ce qu'ils ont dû perdre; pour les autres (les Français) des gracieusetés dues à leur fidélité. Le sentiment peut être louable, les sommes sont vraiment trop fortes : au duc de Campo-Alange, 2 millions de réaux, un million aux ducs de Cotadilla et de Sorentino, au comte de Montarco, 300 000 réaux à l'amiral Mazarredo et à M. d'Azanza, 200 000 à Urquijo, un peu moins à Cabarrus, à Romero, à Arribas. — Et cependant l'on remarque « une certaine froideur dans la manière dont chacun des indemnisés parle de ce

qu'il a reçu. Ils s'attendaient à des récompenses considérables (1) » . On pense bien que ce n'est pas en pluie d'or que cette rosée tombe entre leurs mains; on leur remet des bons hypothécaires dont l'unique emploi sera d'acheter des biens nationaux — Puis, sur les fonds des récompenses militaires, Sa Majesté « manifeste sa munificence » par une seconde distribution de 26 millions de réaux : « O'Farill, quatre (2), les généraux Merlin, Lucotte, Marie, Bigarré, Strolz, Hugo, Donna, les colonels Jamin, Guie, Expert, Lecapitaine, chacun deux; enfin un million aux colonels espagnols Casa-Palacios et Galvan » (3). — Une sorte de dilapidation particulière s'ajoutait ainsi à la misère générale et il fallait parer aux nécessités légitimes en même temps qu'aux inutiles fantaisies. Le 29 décembre 1809, un décret ordonnant la vente des biens nationaux pour 400 millions de réaux clôturera trop éloquemment cette première année de règne.

Ce qu'il advient encore de plus heureux au Roi, ce sont les malheurs de ses adversaires; leur embarras dissipe les siens, leur pénurie lui devient comme une ressource et leurs divisions affermissent ses partisans. Le mieux serait certainement de les rencontrer sur un champ de bataille; or, ils viennent lui offrir cette belle occasion.

(1) Dépêche de La Forest. 11 septembre 1809.

(2) O'Farrill refusa pour lui, mais accepta pour sa nièce, la comtesse Jaruco.

(3) Joseph aimait ces largesses faites à son entourage : en quittant Naples, il avait ainsi distribué en argent et en terre onze millions de dons. — Frédéric Massoh, Napoléon et sa famille, t. IV, p. 247.

Ig4 [/ESPAGNE ET NAPOLÉON

On était, à Séville, en pleine ébullition; et le froid raisonnement de Wellington qui s'y rendait parfois, de son quartier pénéral de Badajoz, était traité de pusillanimité, de jalousie, par les patriotes. Un sanglant succès du duc del Parque, remporté derrière les crêtes de la Sierra de Tamamès, contre une division française commandée par le général Marchand, successeur malheureux du maréchal Ney, et sa poursuite acharnée de nos troupes à travers les défilés qui descendent sur Salamanque (l), exaltait les courages et surtout enivrait les esprits (18 septembre). Sur l'invitation enflammée de la Junte centrale, toutes les Juntes provinciales armaient des volontaires, organisaient des coups de mains, couraient sus aux convois en marche. Les troupes de l'armée de La Questa s'augmentaient des débris, à chaque pas recueillis, de l'ancien corps de Venegas, et renforcés de nombreuses recrues partout levées, drapeau flottant. Ce rassemblement atteignait au chiffre de 60000 hommes, dont beaucoup verraient le feu pour la première fois, mais chez qui régnait un enthousiasme qui, disait-on, force la Fortune. Nul ne doutait donc du succès, et déjà l'on décidait des mesures à prendre au lendemain de la victoire. Responsable et clairvoyant, le général Eguia n'était point si optimiste; sa prudence ne correspondant pas à la témérité universelle, on le remplaça à la tête de cetie armée nationale par un officier âgé, don Juan Carlos Areizaga, jadis soldat valeureux des guerres d'Afrique et des Pyrénées, où il commandait les bataillons guipuscoans. De nombreuses blessures, un sang-froid dont il venait de donner à Alcaniz des preuves nouvelles, le rendaient populaire; et comme il unissait la confiance en sa personne et en sa cause, sa mentalité s'adaptait tout à fait à l'état des esprits.

Sans envoyer les grands secours militaires que la fin de la

(1) Nous perdîmes près de 800 hommes, sans compter de nombreux blessés.

guerre d'Allemagne permettait de faire descendre dans la péninsule, sans arriver de sa personne comme le plus puissant renfort moral (1), Napoléon cependant remettait les affaires en meilleur train, puisqu'il remplaçait le maréchal Jourdan, tout à fait en sa disgrâce, par le maréchal Soult. Le duc de Dalmatie demeurait toujours sa ressource militaire; dès le mois de juillet, on le voit adresser à Joseph un plan d'opérations à entreprendre que les événements de Talavera avaient rendu vain (2). Chacun se reprocha ensuite, l'un sa précipitation, l'autre sa lenteur; entre eux nul accord. Le maréchal voulait assiéger les places fortes en s'avançant dans le sud, le roi garder la communication au nord avec la France. Ils écrivaient dans leur sens à l'Empereur des renseignements contradictoires. L'abondante correspondance de Soult et de Jourdan offre un échange de récriminations; et avec eux, celle qu'entretenait Clarke, une série de reproches. Le duc d'Elchingen, à Salamanque, demeurait systématiquement en dehors de toutes relations de service avec le duc de Dalmatie, son chef hiérarchique. Mortier à Oropesa, Victor à Tolède, s'immobilisaient sur le Tage, sans savoir exactement où était l'ennemi. Napoléon pensait à remanier tout cet échiquier militaire : mieux utiliser Ney et Victor, remplacer Jourdan, rappeler Augereau, peut-être employer Bernadotte. Soult fut choisi. En effet, le 24 septembre, « oubliant le passé » , et le mot en dit long, il lui confiait le poste difficile de major général. Soult, arrivé le 5 novembre à Madrid, entrait en fonctions dès le lendemain, a fort à propos » , et Jourdan put voir avec mélancolie quel empressement attendait son successeur. Le patriotisme des « rebelles » était en pleine efferves-

(1) Le bruit en courut si bien que Joseph (souhaitait-il beaucoup cette redoutable présence?) envoyait à son avance «on grand chambellan, le marquis de Monte-Hermoso, et ses écuyers : le général Strolz et le marquis de Casa- Palacio.

(2) Belmas, Sièges de la Péninsule, t. I, p. 394.

cence ; de tous côtés des partisans sillonnaient la plaine, les laboureurs quittaient la charrue, les forgerons posaient le marteau ; envolés comme des éperviers de leur aire, les pâtres et les bûcherons de la montagne, descendus des rochers des Sierras, tournoyaient autour de la capitale, Madrid se trouvait presque bloqué. Des bandes escarmouchaient impunément jusqu'au Prado et, à la tombée du jour, au travers des bosquets et des allées, rendaient dangereuses les promenades de la ville. Il fallut organiser un service pour fouiller chaque jour les retraites des brigands, découvrir leurs complices, enlever des otages. Et le général Solignac s'en acquitta en homme qui ne craint ni les mauvais coups ni les bonnes captures. De la Sierra Morena, l'armée d'Areizaga, « l'armée du centre » , impatiente et enivrée, s'était glissée par le défilé de Despenaperros; elle coulait sur le plateau de la Manche et occupait le terrain du remous de ses escadrons. Le bruit couvrait la voix des donneurs de conseils, et la dernière réponse que l'on daignât encore adresser à leur circonspection, c'est que le sort en était jeté et qu'un vrai Espagnol ne recule pas. Bien vêtus de bon drap britannique, bien armés de fusils anglais, placés dans les cadres des corps réguliers, ces soldats, ayant une belle cause à soutenir, marchaient en chantant; 51869 fantassins, 5 766 cavaliers, 35 canons composaient leur force, répartie entre une division d'avant-garde, menée par l'audacieux José Zayas, que l'on comparait volontiers à Murât, et une division de cavalerie, aux ordres de Manuel Freyre. Celle-ci poussait des pointes jusqu'au bord du Tage et côtoya les dragons de Sébastiani à portée de pistolet. Le plan d'Areizaga était de traverser à gué le fleuve, d'éviter un combat d'ensemble, de s'approcher tout près de Madrid, où il trouverait l'aide d'une population amie et complice; la prise de la capitale entraînerait la fuite de Joseph et la retraite des Français.

Les mouvements du général espagnol échappaienten partie à notre état-major, et Soult, toujours en éveil sur les pays d'où lui était déjà venu le danger, croyait à une attaque du côté de Salamanque, qu'il faisait renforcer en dégarnissant Aranjuez. Joseph prenait cette invasion de la Manche pour une feinte qui attirerait les Français à l'est, découvrant à l'ouest le terrain où s'avanceraient les Anglais.

Mais ceux-ci, inquiets des imprudences, mécontents des rodomontades, restaient fort tranquilles, quoique ayant reçu du renfort. Le duc de Bellune partageait l'opinion du roi, y ajoutant cette conclusion pratique : ne jouons pas le jeu de l'ennemi et courons sur lui, afin de le forcer à la retraite, tout au moins de débarrasser notre gauche avant l'attaque qui viendra sur notre droite. Avec ses réserves, Joseph s'était rendu aux lignes de bataille du maréchal Mortier, commandant les IVe et Ve corps réunis, auprès desquels Sébastiani, sous ses ordres, gardait la cavalerie en main.

Un premier choc d'avant-posles, où les escadrons ennemis furent culbutés avant d'avoir montré de l'audace, prouva qu'il ne fallait pas tarder davantage (1) ; et bien que nous fussions dans la proportion d'un contre deux, sans attendre l'arrivée du duc de Bellune qu'on avait mandé, le duc de Trévise, appuyé par le Roi et autorisé par le major général, prescrivit la marche en avant. Les Espagnols avaient eux-mêmes accentué leur mouvement de résistance en prenant position, habilement et fortement, autour de la petite ville d'Ocana, perchée au bord d'un ravin qui leur servit d'excellente barrière. Au moment de risquer la grosse partie qu'il reculait, Areizaga perdit un peu de son assurance; ses hésitations inté-

(1) Les gardes du corps et les volontaires avaient fait leur devoir contre les lanciers polonais, dont le chef fut percé d'un coup de sabie. L'autre partie de la cavalerie espagnole qui tourna bride se réfugia dans les villages voisins et pilla les maisons abandonnées.

rieures, qu'il couvrait d'un calme prémédité, apparurent dans des ordres contradictoires envoyés à ses généraux embarrassés. Il avait fait prendre des formations de combat dès le point du jour, et il les modifiait encore au milieu de la matinée. Le point d'attaque était à sa droite, là où le ravin commençait par une pente douce, facilement abordable à la division Levai, composée de contingents étrangers : Polonais et Allemands. La lutte, commencée vers onze heures, y fut chaude. L'artillerie des Espagnols couvrit de boulets ses adversaires; ceux-ci durent rétrograder. Le maréchal Mortier était atteint, le général Levai blessé, ses aides de camp tués. La division Girard, les remplaçant avec une précision de manœuvre admirable, rétablit les affaires, et le général Lascy, qui avait franchi gaillardement les fondrières, dut les repasser à son tour, très malmené. Cette droite espagnole voulut changer de front; pendant ce mouvement périlleux, elle fut prise de flanc par le général Dessolles qui, placé d'abord en face du centre de la bataille, arrivait, à travers le précipice qui les séparait, la baïonnette haute. Le général Zayas, sans ordre précis, se jeta dans la mêlée, mais déjà il était trop tard pour l'Espagne ; quelques compagnies de ses brigades résistèrent, le reste fut entraîné dans la débandade qui s'accentuait. Le carré des gardes wallonnes soutenait bien le choc suprême; le général Létang s'y élança et, malgré un coup de pistolet qui lui traversa le corps, arracha lui-même deux étendards; il vint offrir son trophée au roi Joseph qui, en témoignage d'estime pour cette prouesse, lui passa au doigt la bague en diamant qu'il portait.

L'armée espagnole est maintenant en pleine retraite; nos cavaliers sabrent cette foule de fuyards et nos fantassins enveloppent des compagnies entières. Areizaga, du haut du clocher d'Ocana, a suivi, imperturbable et silencieux, les péripéties du combat; le cigare à la bouche, la lorgnette à

la main, il répondait : « Patience! » aux officiers qui venaient lui donner de tristes détails. Mais il faut se rendre à l'évidence, ses moyens sont évanouis, ses escadrons s'envolent et tombent comme la cendre légère de son cigare, qu'il secoue du bout de l'ongle, il se retourne alors vers cette sierra dont il est sorti trop tôt pour sa gloire, il descend les marches d'un pas grave, au bas de la tour, le temps lui est à peine donné de songer à sa propre sûreté :

Deux chevaux près de lui du pied battaient la terre Et vides sur leurs flancs sonnaient les étriers.

Le désastre était immense. Si la division de don Gaspard Vigodet, sauvée par sa position à l'extrême gauche, put opérer sa retraite en bon ordre; si le bataillon de Malaga s'ouvrit un passage à la baïonnette; si les grenadiers du régiment de Baylen traînèrent les canons qui leur étaient confiés, tout le reste demeura perdu (l). L'abondance des prisonniers devenait un véritable embarras. Quand ils eurent défilé sur les boulevards de Madrid (2), O'Farrill voulait en enrôler une partie dans les troupes royales; Joseph eut le bon sens d'écouter le maréchal Soult qui le dissuadait, après tant d'ex-

(1) Les Espagnols, outre 10 000 hommes tués, blessés, disparus, nous laissèrent 26000 prisonniers, dont 3 généraux, 6 colonels, 700 officiers, 32 drapeaux, 42 canons, 26000 fusils, 1500 mulets, 120 caissons, tous les bagages. (Rapport du maréchal Soult, 22 novembre.) Archives de la guerre. — L'ordre général de l'armée (19 novembre), signé du roi Joseph, avait augmenté un peu ces chiffres. Le général de Arteche (Guerra de la Independencia, t. VIII, p. 318) les diminue au contraire au-dessous de toute proportion; Toreno [Histoire du soulèvement de l'Espagne, t. III, p. 146) résume tout par ce mot : « Ce fut une désolation. » — Voir également un long rapport du duc de Dalmatie [Mémoires du roi Joseph, t. VIII, p. 419) et Brialmont, Histoire du duc de Wellington, t. I, p. 290.

(2) « La première colonne des prisonniers espagnols, composée de plus de 16000 hommes, entra dans la ville le 22 novembre. Une foule d'habitants étaient allés au delà des portes au devant de cette colonne, pour se convaincre de son existence, car le peuple de Madrid doutait encore de la réalité du fait. » — Miot de MÉLITO, Mémoires, t. III, p. 103.

périences lamentables, de prendre encore des auxiliaires si peu sûrs. On n'avait point, au reste, d'argent pour leur solde, et après un choix de quelques centaines, qui probablement désertèrent, les autres, dépouillés de leur uniforme, furent acheminés en France sous une escorte de soldats hanovriens, qui les poussaient comme un troupeau.

Exécutée quelques semaines plus tôt, l'expédition de l'armée de la Junte avait des chances de succès; « heureusement, toutes les parties de ce feu d'artifice, écrivait La Forest, ont été tirées à contre-temps (1). »

La victoire d'Ocana avait porté des conséquences multiples : 1° les forces militaires espagnoles étaient anéanties; — 2° à la nouvelle, le duc del Parque perdit « toute présence d'esprit (2) » , et, battu lui-même à Alba de Tormès, laissa ses troupes sans ordre se disperser dans toutes les directions. Quand elles furent ralliées tant bien que mal sous le canon de Giudad Rodrigo, il se contenta dans une proclamation fanfaronne de faire honneur aux fuyards de leur célérité à gagner avant lui le lieu du rendez-vous. Encore ne put-il y rester, faute de subsistances; le 23 décembre, il se retira plus loin, jusque vers Séville ; — 3° les Anglais, au bord de la Guadiana, décimés par les fièvres qui leur bloquaient 9000 hommes dans les hôpitaux, trouvaient un moyen honnête de prendre congé de l'Espagne, en allant se concentrer en Portugal. Et leur nouvelle prudence déchaînait les nouvelles colères des Espagnols.

Pour autant, les joséphistes reprenaient confiance. Le Roi était rentré dans sa capitale, rasséréné après avoir ressenti de cruelles alarmes. Il tentait de nouveau la conquête de la popularité, déployant une mansuétude dont son caractère s'accommodait et trouvée habile par sa politique : le jour de

(1) Lettre à Champagny, 26 novembre 1809.

(2) Toreno.

l'annonce officielle de la paix de Vienne, il envoya leur grâce à des Espagnols prisonniers qui allaient être passés par les verges, et la foule, sur la place d'exécution, s'était laissée aller à crier : « Vive le roi! » d'un élan qui partait du cœur. II accorda aussi l'amnistie aux déserteurs, s'ils se présentaient dans le délai d'un mois. Les adulations reprenaient, la Gazette le comparait à César : Veni vidi vici. Il conviait à sa table ministres et généraux. L'anniversaire du sacre de l'Empereur était l'occasion d'un gala militaire au palais, d'un « repas donné par le maréchal Soult, d'une parade de la garnison où les curieux se pressaient, d'un bal à l'ambassade de France où M. de La Forest avait cru pouvoir se hasarder d'inviter tout ce qui restait à Madrid de l'ancienne Cour » . Les réjouissances étaient accompagnées de largesses, distributions de clés de chambellans, de croix, et les élus venaient faire miroiter sous les lustres du palais rubans et plaques.

Le traité de Vienne donnait à ces magnificences leur véritable sécurité (1). « C'était, disait La Forest, le cordial administré pour soutenir l'esprit public. » Le baromètre de l'opinion descendait et montait au gré de ces nouvelles, venues de six cent lieues de là, des bords du Danube aux bords du Manzanarès. Elles circulent diverses, contradictoires, illogiques, et les plus extraordinaires ne sont peut-être pas les plus fausses; que de fois, depuis dix ans, a été refaite à la Puerta del Sol la carte de l'Europe ! Un matin, tout Madrid est

(1) La paix de Vienne fut signée le 14 octobre 1801 (jour anniversaire d'Iéna), entre les plénipotentiaires : ducs de Bassano et de Cadore (France), prince de Lichtenstein et comte de Bubna (Autriche). Ce traité coûtait à l'Autriche ses territoires de Pologne, cédés pour partie au grand-duché de Varsovie, pour partie au tzar; la vallée de l'Inn cédée à la Bavière; Trieste, la Carniole, la Dalmatie réunis à la France; plus une contribution de guerre de 85 millions. L'empereur François perdait quatre millions de sujets et le sixième de ses États.

en l'air; on colporte un «bulletin» arrivé de Bayonne, distribué par des mains inconnues; le bouleversement semble général, l'imagination se peut livrer à toutes ses fantaisies. Que diton? L'Empereur se nomme roi d'Espagne et désigne Berthier pour son lieutenant; Joseph devient roi d'Italie et Bernadotte de Portugal, le prince Eugène de Lombardie, l'empereur François de Hongrie, et le grand-duc Constantin de la « Turquie européenne » (l). Voilà de quoi animer les langues et remuer les nouvellistes. La conduite de Joseph donne à ces chimères une apparence de vraisemblance, car « il semble faire silencieusement ses adieux et penser à l'Italie » . A son entourage, il distribue des « souvenirs » , surtout aux Espagnols qui ont suivi sa fortune; aux conseillers d'Etat, 500000 réaux; à chaque ministre, un million (2). Dans une lettre, destinée évidemment à passer sous les yeux de l'Empereur, Joseph écrit à la reine Julie son découragement, qui est sincère, et ses velléités de retraite à la Dioclétien, qui le semblent moins. Il ne veut pas être un « enfant couronné », il est dégoûté de l'Espagne; toute autre destination politique lui conviendra mieux; volontiers il se retirerait au fond d'une province, « loin des routes fréquentées, avec sa famille et un petit nombre de personnes peu signifiantes; des livres, des arbres le distrairont, ses enfants l'amuseront (3). » Chez le châtelain de Mortefontaine, ce sont là des réminiscences poétiques du jardinier de Salone et du solitaire de Saint-Yust; mais Joseph n'a pas vaincu les Perses pour mériter ce repos champêtre, il est un successeur trop récent de Charles-Quint pour revêtir la livrée de ces humilités glorieuses; son abdication serait du dépit,

(1) Vol. 686, fol. 92.

(2) Sur les cédules hypothécaires qui procureront à hon compte des biens nationaux. — La Forest à Champagny, 3 novembre 1809.

(3) Lettre du 9 novembre 1809.

non du soulagement. Sans doute, il aurait plaisir à quitter, avant de l'avoir vu démembrer, ce territoire d'Espagne dont il a si souvent garanti l'intégrité; mais ce départ devrait-il être sans compensation? Il tourne les yeux vers les Italiens, « un peuple plus facile à conduire » , dit-il ; et il enverrait très volontiers Sébastiani faire cette ouverture à Napoléon si, craignant la franchise militaire du général, ses ministres n'avaient obtenu la révocation de ce voyage qui tournerait, pensaient-il, à la confusion du Roi (1).

Mais sur ces entrefaites on reçoit le texte exact du traité de Vienne, où l'empereur d'Autriche « reconnaît Sa Majesté Joseph-Napoléon » . Un vent meilleur souffle donc dans la voile; c'est alors que l'on se livre aux réjouissances du mois de décembre que nous avons signalées. Joseph rêve de nouveau à cette pacification heureuse qui le hantait toujours. Volontiers, pourvu que son nom ne soit pas compromis, il laisse à ses ministres la liberté d'écrire à leurs amis respectifs dans l'autre camp; ainsi l'amiral Mazaredo faisait distribuer un papier de sa composition : « Espagnols, mes frères chéris, que prétendez-vous encore'.'... Ne vous endormez pas dans une fatale léthargie. Accourez sous l'abri tutélaire du trône de notre roi Joseph... »

Abandonnant les démarches officieuses auprès des Juntes, le Roi espéra détacher par adresse les hommes de marque, engagés par circonstance, croyait-il, plutôt que par passion. Il songea surtout au duc del Parque, se souvenant de leurs bons rapports à Bayonne et même à Madrid, l'année précédente, sachant « qu'une intrigue de femme avait empêché le duc de le suivre » ; il envoya le marquis d'Almenara, sous le titre apparent de commissaiie royal dans les Castilles, se

(1) Dépèche chiffrée de La Forest à Champagny, 9 novembre 1809. n. 13

placer à proximité et tenter une entrevue (1). C'était le nouveau pas dans une politique qui lui avait toujours agréé et dont il devait surtout poursuivre les espérances pendant le voyage d'Andalousie, où nous allons le suivre.

(1) Dépêche chiffrée de La Forest à Ghampagny, 24 novembre 1809.

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