CHAPITRE VI
l'expédition d'andalousie
(Janvier-mai 1810)
I. Voyage de Joseph en Andalousie avec le maréchal Soult et le maréchal Victor. — Le secours du duc d'Albuquerque sauve la ville de Cadix où la Junte suprême s'est réfugiée. — Excursion du roi à Malaga, Grenade, Jaën.
II. Détresse financière, mort de Gabarrus. — L'Empereur retire le subside pécuniaire. — Décret du 8 février qui organise des gouvernements militaires (Catalogne, Aragon, Navarre, Biscaye). — Ordres à La Forest. — Proclamations des généraux français. — Protestation de Joseph, qui riposte en divisant le royaume en trente-huit préfectures (17 avril). — Séjour à Séville. — Retour à Madrid.
Malgré les succès d'Ocana, s'avancer de suite en Andalousie n'était pas sans témérité; et Napoléon informé, consulté, sollicité, ne donnait pas sur cette expédition de réponse nette; et Soult ne voulait en effectuer les préparatifs que sur un ordre écrit de Joseph. Celui-ci se révélait tout à coup plus audacieux, pour être sans doute favorisé de la fortune : il voulait empêcher la réunion des Cortès annoncée pour le mois de mars, arrêter une manifestation qui eût, aux yeux des Espagnols, rendu plus précaire son autorité royale. Ce qui paraissait de l'intrépidité militaire était surtout de la crainte politique.
Le 9 janvier il rassemblait ses équipages de guerre; le 12 l'armée se mettait en marche.
Les positions des belligérants étaient faciles à suivre :
Dans la Manche, au long des frontières de l'Andalousie, les corps de Victor, Sébastiani, Mortier, la Garde Royale, avec le général Dessoles; environ 60 000 hommes. Béliard restant à Madrid. — Sur le Tage le général Reynier. — Plus haut, à Salamanque, le maréchal Ney. — Suchet en Aragon. — Augereau en Catalogne.
Contre ce dernier, couvrant Valence, les soldats espagnols de Blacke et d'O'donnell. Défendant l'Andalousie : les débris de l'armée d'Areizaga. En Estremadure, dans la vallée du Tage : le duc d'Albuquerque. Dans les Asturies : la Romana. Pour les Anglais, ils étaient, avec Wellington, tous rentrés en Portugal.
Il nous fallait franchir la Sierra aux trois issues qu'elle présente : Villamanrique, Despenaperros, Puerto-Rubio.
Par les coteaux vineux de Valdepenas, le Roi marcha au défilé du centre, et dans la matinée du 20 janvier, avec les généraux Gazan, Girard, le duc de Trévise, il attaquait les retranchements espagnols qui formaient la défense du fameux passage, au sommet la venta de Cardenas. Tout fut enlevé : redoutes, batteries, canons, drapeaux, et le camp retranché où l'on prit comme au filet le régiment de Cordoue avec son colonel. Le soir, Joseph couchait à la Caroline; et dans la plaine de las Navas, qui avait vu pour la vaillance castillane des jours plus heureux, les troupes du général Dessolles, après avoir effectué un large mouvement tournant, descendaient, venant se réunir au Roi.
On pouvait aller de l'avant; le 23 on passait à Baylen avec des hourras de revanche. Sur la grande route de Cordoue, le long des lauriers-roses du Guadalquivir, les compagnies marchaient comme à la parade, et en arrivant devant la vieille Mosquée, au lieu de la fusillade qu'elles attendaient, elles furentsaluées des acclamations de leurs camarades du 1er corps.,
déjà installés dans la ville des Califes, Le duc de Bellune, par les chemins d'Almaden, était arrivé en avance au rendez-vous, bien qu'il ait dû, formant l'extrême droite, déployer très large l'éventail de 1 aile marchante.
Au devant de Joseph, se présentèrent l'Ayuntamiento, le clergé, les jeunes filles portant des fleurs; le Roi se déclara mieux reçu que partout ailleurs; il s'alla loger à l'évêché, distribua des croix; et le chanoine Don Juan de Castro, du haut d'un balcon, fit à la foule agitée le panégyrique de sa clémence et de ses vertus. Le lendemain, Te Deum à la cathédrale; vivats, acclamations. La verdure des palmiers, la transparence des eaux, les feux du soleil, le ciel bleu, donnaient à cette fête un éclat particulier. L'évêque remit à Joseph deux aigles trouvées à Baylen, déposées comme des ex-voto dans son église (1) . Le triste passé s'effaçait, pourquoi ne pas sourire à l'avenir? Le monarque y conviait ses « sujets » dans une proclamation préparée à loisir et qui exprime sincèrement sa pensée politique :
Espagnols, le moment est arrivé où vous pourrez entendre avec fruit la vérité que je vous dois. Les gens réfléchis savent que depuis plus d'un siècle la force des choses, qui commande tous les résultats, a voulu que l'Espagne fût l'amie et l'alliée de la France
... L'événement de Baylen bouleversa toutes les têtes; la crainte s'empara des plus pusillanimes; les gens les plus éclairés me restèrent seuls fidèles. Une nouvelle guerre continentale et les secours de l'Angleterre ont prolongé une lutte inégale dont la nation sent toutes les horreurs. L'issue n'en a jamais été incertaine ; le sort des armes a aujourd'hui prononcé...
Il est de l'intérêt de la France de conserver à l'Espagne son indépendance. Dieu, qui lit dans le cœur des hommes, sait quel est l'intérêt qui m'anime en vous parlant ainsi. Cessez de vous laisser abuser par des passions excitées par l'ennemi commun. Il en est
(1) Anales de la Ciudad de Cordoba, par don Luis Ramirez. Archives de Cordoue, manuscrit.
temps encore ; réunissez-vous autour de moi ; que ce jour commence pour l'Espagne une nouvelle ère de gloire et de bonheur (1) !
Le général O'Farrill rédigeait, publiait, affichait une adresse à ses anciens camarades de l'armée d'Espagne pour provoquer leur ralliement.
En ce même temps, Sébastian! franchissait la montagne au col de San Esteban, poussait la baïonnette dans les reins les gens qui lui barraient la route, traversait Jaën le 23 février, dispersait les débris de l'armée d'Areizaga, et le 28, par les vallons de la Vega, pénétrait dans la cité des rêves arabes, dans la patrie des Gitanas et des Sultanes, à Grenade!
Le soir, aux crénaux de la Vêla et aux terrasses du Généralife, sous la brise embaumée des Tours vermeilles, battait le pavillon tricolore, et des couleurs nouvelles ombrageaient le Tocador de la Rei'na pour la première fois depuis qu'était tombé, devant la croix des Rois catholiques, l'étendard vert de Boabdil.
Mais Sébastiani ne s'attardait pas aux douceurs des arts ni aux souvenirs de l'histoire; dès qu'il eût occupé les magasins d'artillerie il s'en vint sur Malaga, dispersant à coups de sabres le rassemblement formé sous les murs de la ville, entrant dans les faubourgs pêle-mêle avec les fuyards. — C'était le 5 février.
Quatre jours avant, Joseph s'était présenté aux portes de Séville. La plus complète anarchie populaire y régnait.
Dans la nuit du 23 au 24 janvier, les membres de la Junte suprême s'étaient enfuis individuellement, qui, en barque sur le Guadalquivir, qui, en voiture sur la route de Cadix. Ces derniers furent les moins bien inspirés : à Xérès, la canaille, et à sa tête le corregidor, leur cria qu'ils étaient des traîtres, les couvrit d'injures, les menaça du poignard; l'archevêque
(1) Cordoue, 27 janvier 1810.
de Laodicée, le comte d'Altamira, coururent un vrai danger; l'arrivée soudaine du général Castanos les délivra des mains de ces patriotes intransigeants, mais versatiles, qui, trois semaines après, devaient accueillir Joseph par des hourras frénétiques.
Sans gouvernement, Séville se choisit un chef : elle acclama le plus exalté : Montijo, qui, comprenant le danger de la position, voulait se dérober et se prétendit malade. Mais le peuple venu le sortir de prison ne l'entendait pas de la sorte : un capucin, crucifix à la main, lui donna le choix entre le pouvoir ou la mort; et séance tenante, on voulut élire cinq Régents : Montijo, François Palafox, le vieux Saavedra (qui fut président), le général Eguia et le marquis de la Romana. — La Junte provinciale s'érigea à son tour en Junte suprême, comme en 93, à Paris, la Commune s'imposait à la Convention, — elle nomma aussitôt une commission militaire, en lui conférant une écharpe rouge, emblème de ses fonctions, de ses devoirs, et peut-être de son sort.
Les uns acclamaient les «Régents » ,les autres ne voulaient reconnaître que la Junte légale, d'autres criaient le nom de la Romana pour en faire un dictateur. La nouvelle Junte lança un décret pompeux, couvrant d'opprobre, naturellement, ceux dont elle prenait la place, appelant aux armes le clergé, et, quoique son autorité ne s'étendît pas jusqu'aux remparts, désignant des généraux pour toute la Péninsule. Ces gens qui devaient opposer aux envahisseurs « des poitrines d'airain », à l'approche des colonnes du maréchal Victor, effectuèrent, par le pont de Triana, la sortie qu'avaient faite leurs prédécesseurs par la route de Cadix. Il resta seulement quelques-uns d'entre eux pour discuter avec le duc de Bellune... les meilleures conditions de soumission (1).
(1) Général Arteche, t. VIII, p. 50.
Le Roi promettait ie maintien de la religion, le respect des propriétés, l'oubli du passé : les barrières tombèrent. Il s'installa à l'Alcazar, et la foule des quémandeurs avec lui. Le jour où il vint entendre le Te Deum à la cathédrale, les chanoines lui remirent nos drapeaux de Baylen triomphalement déposés Tannée précédente au tombeau du Roi Ferdinand (1), et les Espagnols qu'offusquaient des témoignages si soumis, ne gardaient d'autre consolation que de se dire tout bas le mot des Italiens : pazienza, ou cet autre dicton, qui mêle l'orgueil andalou au fanatisme maure : no importa!
Plaisir inespéré d'être tout à coup dans la capitale de la résistance, au bout de vingt jours de route, charme du climat, agrément des ovations, joie et détente de la vie après des heures sombres, griserie du soleil, ou jouissance du pouvoir, pour tout cela réuni, Joseph veut demeurer tranquille aux bords du Guadalquivir. « Tout va très bien, écrivait-il ; au milieu des soins de la guerre, j'éprouve plus de satisfaction en Andalousie dans une heure qu'au sein de la paix, dans une journée à Madrid. » Il proclame une amnistie, maintient dans leur emploi les fonctionnaires civils, assez diligents pour prêter dans les trois jours serment à sa personne royale, installe une garde civique, multiplie les décrets d'administration. Par goût, par politique, il semble n'avoir plus qu'à mener dans ses provinces apaisées, au milieu de sujets fidèles, son métier de roi. Il lance des proclamations avec ce contentement naïf de la parole, dont
(1) Trois aigles, un étendard français et quatre drapeaux suisses. <V. Fiv, 1623 a.
Ces trophées étaient cachés dans la chapelle Saint-Ferdinand de la cathédrale, avec des casques, des cuirasses et des habits brodés de généraux. Joseph voulut les faire solennellement porter à l'Empereur « afin qu'en Espagne il ne reste aucune trace de l'événement de Baylen. » (Soult à Berthier, 9 février 1810. Archives de la guerre.) Mais Napoléon, sans doute pour ne pas paraître attacher d'importance à ces souvenirs malheureux, n'autorisa l'envoi que d'un « simple officier. » (L'Empereur au prince de Neuchatel, 26 avril 1810.)
ne se lassent jamais les gens moins propres à l'action. Le bonheur ne le rend pas ingrat : » Je régnerai en Espagne, mais la France vivra toujours dans mon cœur. » Il est heureux, les soldats français doivent l'être aussi « ayant parcouru les provinces andalouses avec le même esprit de paix et d'ordre qu'en traversant le Languedoc et la Bourgogne » ; les Espagnols le seront à leur tour, car « il les reçoit comme ses enfants. » Et puis « entre les colonnes d'Hercule » il en fera élever une troisième qui dira « aux navigateurs des Deux- Mondes » comment fut pacifiée « l'antique Bétique » . (1) On est loin du code Napoléon et des décrets de Madrid; il n'y a plus qu'à ouvrir le huitième livre du Télémaque.
Déjà à Cordoue on s'était distrait à relever des inscriptions romaines; à Séville on admirait la limpidité des fontaines de l'Alcazar, le trésor de la cathédrale, la hauteur et les rampes de la Giralda. On se faisait expliquer le rébus des armoiries de la ville : No me ha dexado, ou les mystères de la fabrication du polvo, à la manufacture des Tabacs. Avec l'aimable et complaisant Miot de Mélito on organisa une excursion archéologique à Italica, pour y contempler les ruines des aqueducs et des amphithéâtres, plus encore, saluer le berceau de trois empereurs... romains, Trajan, Adrien, Théodose. En une promenade aux vignobles fameux de Xérès, on se reposa sous les bosquets des jardins. A Buenavista, on suivit les méandres du Guadalete; à San-Lucar, après y être parvenu par des allées de cactus et de palmiers (chamœrops humîlis) on constata combien le climat doit convenir aux pépinières d'Amérique. — La conquête? Que parlez-vous de guerre? C'est une promenade botanique, et au lieu de canons il faut préparer les herbiers.
(I) L'Empereur fit modifier dans le Moniteur cette proclamation à l'armée, dont Miot de Mélito nous a conservé le texte intégral dans ses Mémoires, t. III, p. 130.
Hélas! la réalité ne veut pas qu'on l'oublie davantage. A Cadix, ce dernier boulevard de la résistance, où se sont « cachés » les membres de la Junte, et que l'on doit saisir comme avec la main, à Cadix, les patriotes ne parlent rien moins que de se rendre. N'aurait-on pas mieux fait de marcher droit sur eux au lieu de s'endormir à Séville? Dès le 30 janvier, quand on était parvenu au petit village de Garmona, et qu'en bifurquant deux chemins se trouvaient ouverts à l'armée française, on avait hésité. Joseph a beaucoup dit que ce jour-là il avait penché pour courir sur Cadix, et par celte pointe hardie, terminer les affaires d'un seul coup; Soult l'en aurait dissuadé avec une phrase tranchante : « Donnez-moi Séville et je réponds de Cadix. » (l) Le duc de Dalmatie craignait sans doute de laisser derrière lui une place non désarmée, qui, en cas de revers, l'aurait pu enfermer entre la plage et la Sierra, comme en une souricière. Les événements prouvèrent que c'était là une conception fausse^ Souvent, depuis, on lui reprocha cette faute; Joseph devait l'appeler, à cause d'elle : « l'homme coupable des malheurs de l'Espagne. »
Appréciation excessive, bien qu'encore moins vive que celle de Miot, qui accuse tout crûment le maréchal d'avoir de propos délibéré commis son « erreur » pour prendre ses quartiers de repos dans la riche Andalousie. M. de La Forest traduisait le sentiment général de déception : « La veine favorable a été manquée. »
(1) C'est la version de Joseph (Mémoires, t. VII, p. 143), à laquelle font écho ses familiers : Miot, Mémoires, t. III, p. 128; maréchal Jobrdan, chap. xni; Bigarré, chap xv. Une lettre de Joseph à la duchesse d'Abrantès, du 29 août 1834, reprend l'accusation. — Il est certain qu'une lettre de Joseph à Napoléon (Cordoue, 27 janvier; dit positivement : •< Je m'occupe d'entrer à Cadix sans coup férir. » 11 a donc trois jours après changé sa façon de voir; or, le maréchal Soult était sa grande autorité militaire, on voit mal quel autre que lui aurait eu la possibilité morale de s'imposer ici au Roi.
Le temps perdu ainsi par les Français avait été mis à profit par les Espagnols. Réfugiée derrière le port de Cadix, le fort de Puntalez, l'île de Léon et le canal du Trocadéro, la Junte suprême reprenait haleine ; elle trouvait une population exaltée, affolée d'ailleurs par cette foule de « réfugiés » qui encombraient les rues et dont la municipalité ne se débarrassa qu'en leur faisant prendre la mer (1). Ceux qui restaient se proclamaient prêts à la lutte, mais sans grands moyens pour la soutenir. Il leur advint une chance inespérée : à la nouvelle de la descente des Français en Andalousie, le duc d'Albuquerque ramassait 8 à 9 mille hommes échelonnés en Estremadure (2), les ramenait à marche forcée, arrivait dans l'île de Léon le 3 février, quelques heures avant que les premiers bataillons du maréchal Victor y parvinssent. Lui entré, on ferma les portes. Cadix était à l'abri d'un coup de main. Elle rangeait derrière ses murailles une force imposante, facile à ravitailler par la mer qui restait libre. La présence d'esprit et la détermination du duc d'Albuquerque (3) avaient sauvé la ville, le gouvernement, la patrie, en protégeant, comme dit un Espagnol : « el tabernaculo de su independencia. (4) »
Aux sommations du maréchal Victor (4 février), l'amiral Alava répondit par des menaces, et Albuquerque apostropha l'envoyé du maréchal Soult en protestant que la place n'avait rien à craindre d'une armée de 100 000 hommes. « Les Espa-
(1) The Traweller à Londres, numéro du 24 février 1810.
(2) Manifiesto acerca de su conducta con la Junta de Cadiz y arribo del ejercito de su carqo a aquella plaza, par le duc d'Albuquerque, imprimé à Londres en 1810.
(3) 11 avait l'ordre de secourir Cordoue, il jugea plus opportun de couvrir Cadix.
Don José Maria de la Cueva, 14e duc d'Albuquerque, brigadier de cavalerie (1795), servit avec la Romana en Danemark. Lieutenant -général (1809 \ Gouverneur de Cadix (1810 . Ambassadeur à Londres où il mourut (18 février 1811).
(4) Général de Arteche, t. VIII, p. 39.
gnols, disait-il, sont revenus de la terreur que l'irruption des Français leur avait causée, parce qu'ils voient que les Français ne sont réellement maîtres que du terrain qu'ils occupent. (I) » A un messager de Joseph (16 février), Venegas répondait laconiquement : « La ville de Cadix, fidèle aux principes qu'elle a jurés, ne reconnaît d'autre roi que le seigneur Ferdinand VII. » La Junte fit brûler par la main du bourreau la dépêche du duc de Bellune. Une ambassade de notables des environs, recrutée avec assez de peine, partit pour parler d'accommodement; on lui défendit l'entrée du port, et le bateau parlementaire s'en revint sans avoir pu atterrir, à la satisfaction intime de la « députation. »
Le roi Joseph, qui, bonnementavait demandé à l'Empereur de lui envoyer, pour forcer Cadix, l'escadre de Toulon, — le roi Joseph qui à Port Sainte Marie s'amusait à voir des corridas (2), revint sur ses pas, et sembla prendre assez philosophiquement la déconvenue, en organisant une promenade triomphale au milieu de l'Andalousie. Un millier de cavaliers, 3 000 fantasins, formaient l'escorte de ce touriste couronné. Saufs quelques coups de fusils pour chasser ça et là des bandes, moitié brigands, moitié patriotes, ce fut une longue fête à travers prairies et montagnes. Le cadre était charmant, soit que l'on eût la vue lointaine des terres d'Afrique ou l'aspect prochain des forêts de chênes-liège; des cascades couraient par les vallons où s'étageaient des troupeaux dans les pâturages. Le général Bigarré et d'autres personnages de la suite royale, s'acclimataient au point d'aller poursuivre, la lance à la main, les jeunes taureaux sauvages, mais sans pousser trop loin l'apprentissage du métier de picador, où le marquis de Guardia Real les avait entraînés peut-être par raillerie.
(1) Miot de Méuto, Mémoires, t. III, p. 145. i' Dépêche de La Forest, 27 février 1810.
L'aménité du caractère andalou, sa gaieté, son insouciance, son hospitalité affable, se donnaient libre carrière. Alcades et curés se présentaient avec des députations de leur village. La noblesse, à cheval, caracolait en garde d'honneur. Le peuple se pressait en criant: « Vive le roi Joseph ! » et l'on vit des femmes se jeter à terre au-devant de sa monture. « Il faut avoir été témoin d'un enthousiasme aussi extraordinaire, pour pouvoir en rendre un compte fidèle. (I) » Sans doute, les irréductibles restaient à la maison, et dans les rues se présentaient seuls les « Joséphistes » auxquels le prince prodiguait les sourires, les promesses, et parfois les dons. 11 jouait son rôle avec beaucoup de conviction, et un jour, — c'était à Ronda, — qu'il rencontra sur sa route un de ces descendants de Montézuma que Cortez avait implantés en Espagne, il lui donna, sans sourciller, une clef de chambellan. Cet arrièreneveu du dernier roi du Mexique, entrant dans la domesticité du fils d'un petit gentilhomme Corse, n'offre pas un spectacle banal; et la fortune est vraiment une femme plaisante autant qu'une déesse infidèle.
Cloches, fleurs, illuminations, discours, on se berça donc, deux mois durant, du charme des pompes officielles, avec des étapes à Malaga, Grenade et Jaën. La première de ces cités surpassa tout en ovation, et Sa Majesté aussi bien que son cortège y rencontra des dames, non moins aimables que faciles, car, dit Bigarré (un connaisseur) c'est dans cette contrée, courbée « sous le joug du fanatisme » , que les femmes ont «le moins de superstition. » Elle n'étaient pas les seules à crier » vivat » ; et « si jamais Joseph Napoléon pût se croire réellement souverain de l'Espagne, ce fut en ce moment. » (2)
Malaga avait ses raisons pour saluer avec Joseph un régime meilleur; non seulement le général Sébastiani venait de s'y
(1) Bigarré, Mémoires.
(2) Miot de Mkuto, t. III, p. 152.
montrer sévère, mais encore les exaltés Espagnols y avaient répandu la terreur. La ville s'était trouvée aux mains de quelques énergumènes : Abello, un officier retraité, un capucin, le Père Berraocal et quatre individus d'assez mince réputation : les frères Sanmillan.
Sous prétexte d'organiser la résistance, ces gens s'étaient proclamés : capitaine-général, lieutenant-général, maréchaux de camp, avaient enlevé les caisses publiques, dressé un gibet sur la place, et formé un corps de Croisés composé de frailes commandés par un chanoine. Ils trouvaient un appui dans le « régiment des chasseurs de la montagne » où un pauvre homme, Jean Chumaquer, ancien maître d'école, se décorait du titre de colonel. A l'approche des Français, tout le monde était sorti, la menace à la bouche, mais avait couru, en criant sauve qui peut, jusqu au port pour s'entasser sur toutes les barques, mettant à la voile sans deviner où on allait.
Le nerf de la guerre manquait. Le ministre des finances ne savait plus qu'inventer, il faisait feu de tout bois : attendait, pour un emprunt, les agents des banquiers de Hollande, écrivait aux intendants, fouillait dans les portefeuilles, cherchait dans les bureaux tout ce qui était exigible, expédiait au Roi la liste des créances de « l'ancienne Cour » recouvrables sur le clergé d'Andalousie. Le Roi n'estimait pas « convenable » d'en faire usage. Et le malheureux Gabarrus se dépitait de la pénurie de ses caisses. Une autre déconvenue, plus grave, l'attendait du côté de Napoléon, qui mandait au duc de Cadore :
Écrivez par l'estafette et à plusieurs reprises au sieur La Forest pour qu'il présente des notes sur l'impossibilité où je suis de suf-
fire aux dépenses énormes de l'Espagne, que j'y ai envoyé déjà plus de 300 millions... Il est indispensable que le génie, l'artillerie, les administrations et la solde soient payés désormais par le trésor d'Espagne ; tout ce que je puis faire, c'est de donner un supplément de 2 millions par mois pour la solde... Le sieur La Forest ajoutera que la guerre d'Autriche m'a beaucoup coûté, que ma demande est d'autant plus fondée que j'apprends que le Roi a comblé de bienfaits des gens de sa suite qui n'ont rien fait, ce qui suppose une surabondance de moyens... Vous manderez au sieur La Forest que je compte sur son activité pour faire réussir cette négociation (1).
Ponctuel, impassible, l'ambassadeur transmettait rigoureusement ces ordres ; atterré, impuissant, Gabarrus s'ingéniait à étaler cloquemment les chiffres, à qui l'on peut si aisément faire tout dire. Économies, réductions, virements, délais, il mettait tout enjeu, et à bout d'arguments suppliait qu'au moins le don impérial continuât pour six mois encore à titre « d'avances remboursables » — Abreuvé de chagrins, ses forces s'épuisèrent; et à peine arrivé à Séville, où il allait chercher des réponses qui ne venaient pas, il mourut (2). De grands honneurs funèbres, l'éloge des Gazettes, une sépulture dans la cathédrale, et tout fût dit.
Il parut disparaître à point nommé afin que l'on pût rejeter sur quelqu'un hors d'état de se défendre les reproches mérités par le gouvernement royal. Il était difficile à remplacer, car il avait seul la clef du désordre où il laissait son ministère. Plus tard on rendra justice à ses efforts, en considération des difficultés de sa position. Et comme il était travailleur, aventureux et léger, on le compara, non sans quelque vraisemblance, à son contemporain, M. de Calonne (3).
L'Empereur, en se plaignant de la lourde charge qu'im-
(1) 28 janvier 1810.
(2) Le 27 avril 1810.
(3) Miot de Méuto, Mémoires, t. III, p. 174.
posait à son trésor la solde de ses troupes, trouvait dans un unique motif le prétexte d'une double mesure : retirer le subside français, saisir les caisses espagnoles. Le premier moyen dépendait de sa bonne volonté, il imposa le second à sa fantaisie par un décret du 8 février :
« Considérant que les sommes énormes que nous coûte notre armée d'Espagne obligent nos peuples à des sacrifices qu'il ne peuvent plus supporter, que d'ailleurs l'administration espagnole est sans énergie et nulle dans certaines provinces, ce qui empêche de tirer parti des ressources du pays et les laisse au contraire tourner au profit des insurgés. »
Il mettait la Catalogne en état de siège, établissait des gouvernements particuliers, plaçant à la tête de l'administration de la Catalogne, de l'Aragon, de la Navarre et de la Biscaye : Macdonald, les généraux Suchet, Dufour et Thouvenot.
Ces gouverneurs vont lever des contributions, en ordonner l'emploi, nommer, changer, destituer les fonctionnaires; sous leurs ordres, des auditeurs au Conseil d'Etat venus de Paris, exerceront la charge d'intendants.
Aucun compte à rendre à Joseph qui, non seulement comme général, mais aussi comme souverain, se trouve réduit à la Nouvelle Gastille, — c'était reculer au onzième siècle, au temps de Ferdinand Ier, fils de don Sanche, — car, si l'Andalousie ne se trouvait pas érigée en gouvernement officiel, on allait avec quelques périphrases la confier, en toute indépendance, au maréchal Soult. D'un trait de plume, il y avait mainmise sur la terre d'Espagne.
Donc, en cette quinzaine Napoléon va inaugurer un nouveau mode de conquête inconnu au droit des gens : l'occupation pure et simple du sol par ses troupes, est réputée valoir l'annexion territoriale. Le 20 janvier 1810, quand il veut adjoindre au grand Empire les provinces hollandaises, il a
décrété que la terre où se trouvent ses armées et les armées alliées (c'est-à-dire les régiments hollandais dans leur propre pays) lui appartiendra ; et le royaume de son frère Louis est confisqué par le fait. Aujourd'hui, 8 février, considérant que l'entretien de l'armée française en Espagne « appauvrit le Trésor de France » il s'empare des provinces limitrophes des Pyrénées. C'est le démembrement par lettre, l'annexion par geste.
Ces desseins de l'Empereur sont nettement exprimés au duc de Cadore :
« Faites connaître à mon ambassadeur à Madrid que j'ai donné ordre que les provinces de Catalogne, d'Aragon, de Biscaye et de Navarre formassent quatre gouvernements, que j'ai prescrit que les revenus fussent versés dans la caisse de l'armée. Vous le chargerez de déclarer au ministre du Roi que c'est ma volonté. Vous ferez connaître à mon ministre par une lettre en chiffres, que sa correspondance doit devenir plus active, que mon intention est de réunir la rive gauche de l'Ebre à la France, peut-être même le pays jusqu'au Douro;... qu'il doit se mêler davantage aux affaires et parler aux ministres du Roi... » (1).
L'Empereur corroborait les termes de son décret, spécialement pour Burgos, par cette lettre à Berlhier :
« Vous écrirez au général commandant l'Aragon qu'il doit employer les revenus du pays et frapper même des contributions extraordinaires, s'il est nécessaire, pour subvenir à la solde et à l'entretien de son armée; que la France ne peut plus suffire à toutes ces dépenses. »
Les généraux comprennent sur l'heure et entrent immédiatement dans leur rôle :
Peuples de Biscaye ! l'Empereur m'a confié le gouvernement de vos provinces... Je m'entourerai des fonctionnaires publics; je rechercherai les hommes probes, les hommes à talents, les amis de
(1) 18 février 1810. — Leckstre, Lettres inédites de Napoléon, t. II, p. 13. il. 14
l'ordre, de l'humanité ; je remplirai les intentions de l'Empereur et les habitants de la Biscaye seront heureux. J'écouterai toutes les réclamations, je réformerai tous les abus, je punirai tous les délits. Mon obéissance à l'Empereur, la justice, l'ordre et l'économie seront constamment les guides de ma conduite (1).
Ainsi parle à Vittoria le général Thouvenot avec une emphase quelque peu ridicule; mais Augereau, à Barcelone, atteint d'un coup la plus haute bouffonnerie :
« Catalans, vainqueurs d'Athènes et de Neupatrie, votre ancien commerce de l'Orient va se rétablir... Napoléon le Grand va vous donner un nouvel être, son regard vous a fixés. Il vous tend ses bras tutélaires... Vos pertes tournent à l'avantage des vils Anglais, ces pirates. Que pouvez-vous attendre des persécuteurs de notre religion, de ceux qui n'ont jamais voulu accorder l'émancipation aux catholiques et qui brûlent chaque année le Pape en effigie? — Catalans vertueux, électrisez-vous, réunissez-vous, faites une réaction salutaire. — Mes chers Catalans, fermez l'ouïe au fatal chant des sirènes qui vous flattent pour vous dévorer... (2) »
Les Catalans, les Navarrais ne se laissaient guère prendre à ces dithyrambes; à Madrid, l'impression produite se manifestait pleine d'alarmes ; toute l'adresse de l'ambassadeur de Napoléon suffisait à peine pour calmer l'expression du mécontentement; il avouait son embarras à fournir aux ministres des explications conciliantes; l'intégrité de la monarchie espagnole leur paraissait atteinte et quand, en des entretiens auxquels M. de la Forest affectait de ne passe dérober, ils insinuaient que l'Empereur « altérait » ses engagements, ils traduisaient la pensée du Roi, ses soupçons, ses angoisses, ses plaintes.
Ainsi donc assombri, ulcéré, Joseph terminait ce voyage royal commencé sous d'heureux présages. Il arriva à Séville le 14 avril.
(1) Archives de la guêtre. Pièce originale. — 17 février 1810.
(2) Id. — 20 février 1810.
Il y fut reçu froidement. La résistance de Cadix, les bruits qui circulaient sur les projets de l'Empereur à l'égard de l'Espagne, avaient détruit toute illusion, et ce fut en vain que, pour flatter les idées populaires, le Roi se montra empressé d'assister, pendant la solennité des fêtes de Pâques, à toutes les brillantes et théâtrales cérémonies religieuses. Cette condescendance ne lui procura pas un meilleur accueil (1).
Il eut alors la pensée d'un coup désespéré, d'un effort décisif contre Cadix. Le pays offrait de larges ressources pour les munitions : on avait sous la main le salpêtre de Séville, le plomb de Linarès, le cuivre de Rio-Tinto. Une bonne fortune fit trouver en entrant 300 pièces de canons et des dépôts considérables d'argenterie envoyés de Madrid, dès 1808, comme à l'abri certain de tout dommage. Joseph continuait, en de multiples audiences, à prêcher l'alliance française, insistant sur les dangers que l'Angleterre faisait courir aux colonies espagnoles, et il espérait flatter l'amourpropre national en parlant de la prochaine reprise de Gibraltar. Il semblait résister à la volonté de Napoléon, séparer sa couronne du sort de la sienne, et on l'entendit, dans un discours, affirmer « l'absolue nécessité pour ceux qui veillent à la sûreté du pays, d'être Espagnols. » Il accordait des amnisties, des remises de contributions, offrait des subventions aux Académies, dotait des pensionnats. Il recevait les collèges, les sociétés patriotiques, se faisait présenter des groupes de laboureurs et des députations de commerçants, leur déclarant qu'il était avant tout le Roi des pauvres et des travailleurs.
Après quoi, la Gazette avait l'ordre de faire remarquer que ces « corps » n'obtenaient pas jadis l'honneur d'être admis parles Rois d'Espagne.
(1) MlOT DE MÉUTO, t. III, p. 174.
Il abandonnait aux communes la récolte d'olives des couvents et faisait faire la répartition de ces biens séquestrés» par les curés des paroisses.
Joseph avait dû, assez à contre cœur, car c'était l'aveu d'une nécessité, former une Junte criminelle pour les cas de rébellions, d'espionnages, d'entreprises à main armée, d'assassinats politiques ; elle pouvait édicter la peine de mort immédiate et sans appel, (10 avril). Mais au contraire, avec empressement il travaillait, éclairé, dirigé par Miot de Mélito, à une nouvelle organisation civile du royaume. Calque de notre administration française, notamment de la loi du 28 pluviôse an VIII, un décret du 17 avril divisait l'Espagne en 38 préfectures, avec sous-préfectures et cantons (1) . Chaque préfet dresserait la liste des habitants, leur âge, leur état, leur revenu, « en vue d'une convocation des Cortès. » Etce décret, en s'appliquant, comme aux autres, aux provinces sur lesquelles Napoléon venait de mettre la main, n'était rien moins que la riposte à celui de l'Empereur. Avec assez d'habileté la finesse de Miot avait trouvé un cadre où l'annonce des Cortès fut placée comme une menace, sans prendre cependant d'engagement pour leur prochaine réunion (2).
Néanmoins Joseph aimait assez chercher au milieu des affaires quelque détente. Si on avait fait venir les ministres et les conseillers d'État, il avait voulu aussi qu'ils fussent accompagnés de leur femme. Les « dames de la Cour » s'étaient rendues à Séville (3). On y donna quelques fêtes
(1) Espagne. Vol. 682, fol. 72.
(2) Dépêche de La Forest, 3 mai 1810. Fol. 682, fol. 157.
Miot était évidemment le grand inspirateur de ces mesures. Dans ses Mémoires (t. III, chap. vu), il affirme avoir conseillé à Joseph de quitter le trône en manière de protestation. Mais le Roi fit absolument la sourde oreille.
(3) Joseph parlait de faire enfin entrer en Espagne sa femme et ses enfants (lettre du 2 mars 1810). Et Napoléon se montrait, paraissait du moins, assez disposé à en accorder l'autorisation.
élégantes et des repas joyeux dans les jardins de l'Alcazar, sous les orangers où chaque convive pouvait de sa place cueillir à sa convenance, fleurs et fruits. Cette vie galante dura jusqu'au commencement du mois de mai. Joseph sentit alors la nécessité de ne pas demeurer au fond de l'Espagne et il repassa lentement la Sierra, puis tout à coup, à franc étrier, de Madridejos il arriva à Madrid, — le 13 mai 1810 — incognito, escorté de 20 chevau-légers déroutant, par cette rentrée à la Napoléon, les préparatifs officiels d'arcs de triomphe, d'orchestres et de discours qui l'attendaient et l'embarrassaient peut-être.