CHAPITRE VII
MASSÉNA EN PORTUGAL (Avril 1810-mai 1811)
I. Le maréchal Masséna mis à la tête d'une nouvelle expédition (17 avril 1810). — Ses lieutenants, Ney et Junot, ses forces et son état-major.
II. Le maréchal Ney attaque Ciudad-Rodrigo (mai). — Le gouverneur Andrès de Herrasti. — Inaction voulue de Wellington (juillet). — Assaut de la ville. — Reddition d'Almeida (août). — Embarras de Wellington en Portugal et en Angleterre.
III. Il nous attend à Rusaco. — Attaque de la position (27 septembre). — Wellington se retire et fait dévaster le pays. — L'armée française traverse un désert. — Masséna entre à Coïmbre, à Leiria, à Alenque, à Sobral. — Il se heurte aux lignes de Torrès Vedras (8 octobre).
IV. Torrès Vedras, retranchements formidables. — Masséna prend position à Santarem et envoie à Paris le général Foy. — Difficultés pour faire vivre l'armée. — Difficultés politiques de Wellington à Londres. — Misère à Lisbonne. — Manœuvre incomplète du général Gardanne. — Arrivée de Drouet d'Erlon. — La mission du général Foy. — La maraude. — Le prince d'Essling se décide au retour (3 mars 1811). — Prétraite pénible (mars). — Insubordination du maréchal Ney à qui Masséna enlève son commandement et qui quitte l'armée.
V. L'armée de Portugal rentre en Espagne. — Ses pertes. — Secours insuffisant du maréchal Ressières. — fiataille sans résultat de Fuentès de Onoro (3, 4, 5 mai). — Le général Rrenier fait sauter Almeida. — Seconde mission du général Foy. — Le prince d Essling est rappelé en France et le duc de Raguse lui succède (7 mai).
Dans la péninsule où son frère Joseph s'inquiétait de l'avenir politique, Napoléon ne voulait voir qu'un terrain d'opérations militaires, et son regard se fixait obstinément sur l'armée britannique, dont la composition régulière lui
apparaissait comme la véritable force de ses adversaires. Aussi pendant qu'on lui parlait d'installation à Madrid, de pacification à Valence et d'administration à Séville, il écoutait à peine, pour répéter sans cesse : Allez en Portugal chasser les Anglais. Lorsqu'il avait passé les Pyrénées, ce fut bien là son effort personnel de pousser John Moore vers la Corogne, et s'il avait dû revenir une seconde fois, certainement qu'il se fût encore dirigé droit sur Wellington, pour l'obliger à reprendre ses vaisseaux.
Quitter la France, en cette année 1810, apogée de sa brillante fortune, au lendemain du mariage avec Marie-Louise, à la veille de la naissance du roi de Rome, il en repoussait l'idée absolument. Il ne trouvait pas l'étoffe d'un suppléant parmi tous les généraux déjà occupés en Espagne, à l'exception de Soult, sans doute; mais la première aventure du duc de Dalmalie en Portugal (1809) lui ôtait l'envie de recourir une seconde fois à ses talents. Il désigna le prince d'Essling.
De tout temps il avait éprouvé pour Masséna une certaine déférence. Sa mentalité italienne aimait, comme Mazarin, employer les gens heureux, et, depuis la bataille de Rivoli, il gardait la superstition d'utiliser au bon moment « l'enfant chéri de la Victoire » . Il exprimait toute sa pensée le jour où il écrivait au prince Eugène : " Masséna a des talents militaires devant lesquels on doit se prosterner; il faut oublier ses défauts, car tous les hommes en ont. »
Un décret du 17 avril 1810 nommait cet illustre et très considéré soldat au commandement en chef de l'armée de Portugal. Le cœur de Masséna répondait peu à cette confiance et il avait fallu toute l'autorité, toute les instances, toutes les cajoleries de l'Empereur pour vaincre sa répugnance à accepter la mission. Honneurs, fortune, gloire, le prince d'Essling en était comblé, il aspirait au repos. Et puis la
tâche lui semblait lointaine, délicate et chanceuse; on lui demandait de faire des miracles; « balayer les Anglais à la mer », comme le prescrivait Napoléon, c'était bientôt dit. Avec quels hommes et par quels moyens? Ceux qui devaient être ses lieutenants : le duc d'Abrantès, le maréchal Nev, étaient d'assez insubordonnés personnages, par l'éclat même de leur passé et la splendeur du présent. Les forces qu'on lui confierait se trouveraient-elles de poids? Une aile droite (8e corps) comprenait 17. 000 hommes: au centre, le 6e corps en comptait 24. 000; et le 2e corps, qui formait l'aile gauche, 15. 000. Il fallait sans doute ajouter une réserve de cavalerie de près de 4. 000 chevaux et compter sur des généraux dont le renom militaire était fait : Clausel, Solignac, Loison, Marchand et Maucune, Mermel, Montbrun et Treilhard. Mais tout ce monde se trouvait dispersé et beaucoup de ces brillants effectifs n'étaient au complet que sur le papier.
Autour du maréchal gravitait un nombreux état-major : avec 4 officiers d'ordonnance, 14 aides de camp. A l'appel de leurs noms, on sent le vent nouveau qui enfle les plumes des Aigles Impériales; place aux ralliés de la vieille noblesse et aux fils des illustres parvenus : — le comte de Ligniville, superbe, très brave, comme il sied à l'un des quatre Grands Chevaux de Lorraine, est en plus un compagnon charmant ; d'Aguesseau, grave comme sa race, téméraire à ses heures, courageux, quoique délicat de santé; le comte de Briqueville, d'antique chevalerie normande ; Gasabianca, cousin de l'Empereur; Richebourg, le fils du sénateur; de Barrai, le neveu de l'archevêque; Prosper Masséna, le fils du maréchal; les deux Marbot, dont le père fut président du Conseil des Anciens; Victor Oudinot, premier page de l'Empereur; Octave de Ségur, fils du grand maitre des cérémonies.
La mort taillera à pleine faux dans cet escadron doré : d'Aguesseau restera en Portugal, Gasabianca à Moscou, et
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Perron sera tué à Montmirail. Si Barin a eu le bras amputé à Wagram, d'Espenoux aura les pieds gelés en Russie ; Beaufort d'Hautpoul, blessé au siège d'Almeida, meurt en 1815, Octave de Ségur en 1816, Prosper Masséna en 1818. Les survivants auront une belle carrière : le premier aide de camp, le commandant Pelet, deviendra vite officier général dans la vieille garde; Ligniville, maréchal de camp; Marcellin Marbot, lieutenant général, son frère Adolphe, brigadier. Et à nos yeux s'ajoute l'éclat qu'a donné à son nom la publication posthume des Mémoires. Le jeune Oudinot, c'est le futur commandant en chef de l'expédition de Rome en 1849, et le comte de Richebourg sera pair de France. On ne voit guère à fâcheusement tourner, que le colonel de Briqueville, devenu après 1830 un énergumène parlementaire et fameux un moment pour avoir proposé le banissement des Bourbons.
Tout l'appareil étincelant de cette ardente jeunesse ne correspondait pas à l'esprit morose de son chef. Ce n'était plus le Masséna à l'œil vif, à la physionomie mobile, à la tournure élancée; il n'avait gardé, dans le sentiment de son rôle, que l'éclat de sa voix. Maigri, courbé, affaissé sous le poids de sa responsabilité, non de son âge, puisqu'il dépassait à peine la cinquantaine, il se retranchait dans la ténacité d'un caractère inflexible, conservant l'instinct de tout ce qui est grand à la guerre. En juste défiance des autres, il se reposa sur l'exactitude de son chef d'état-major, le général Fririon, homme de sang-froid, mais de santé chancelante; il s'entoura des conseils méthodiques du brave Pelet, travailleur de cabinet, ingénieur hydrographe, n'ayant jamais commandé de troupes. Pour lui-même, d'assez méchante humeur, et de sa mission et de son éloignement, fâché d'un décorum qui l'arrachait au confort vulgaire de son foyer, de ses plaisirs domestiques; emmenant par compensation dans ses bagages la sœur d'un de ses aides de camp, une femme de rien qui, tra-
vestie en homme (1), allait l'accompagner durant toute la campagne, le vieux soldat se confinait sans prudence ni pudeur en de mauvaises habitudes.
Il arriva à Valladolid au commencement de mai. Junot, qui y était établi, et où sa femme tenait une petite cour, partagea avec lui le palais du gouvernement, mais la duchesse d'Abrantès s'abstint de paraître à la table où prenait place la compagne irrégulière du maréchal et ne l'invita pas à la sienne. Ce sont là de ces misères qui provoquent de part et d'autre le ressentiment, et niellent l'aigreur entre gens destinés à faire campagne ensemble. Du côté du roi Joseph nulle entrave, et au contraire, bon visage. Le monarque témoigna sa joie de voir arriver le pacificateur des Calabres, qui serait pour lui ce que le duc de Vendôme avait été pour Philippe V.
À Salamanque s'installa le quartier général; dans l'attente des équipages arrivant de Bayonne, on groupa les forces éparses, et avant d'entrer en Portugal on dut déblayer la route, fermée par la citadelle de Ciudad-Rodrigo à l'envahisseur.
Masséna trouvait ici les opérations déjà engagées.
En effet, depuis l'hiver, Ney manœuvrait dans ces parages. Gardant l'espoir un peu léger de désarmer les villes espagnoles en leur représentant le bonheur de vivre sous le sceptre d'un Bonaparte, le duc d'Elchingen avait donc pressé Giu-
(1) La duchesse d'Abrantès va jusqu'à dire qu'elle portait, sur un costume d'officier de dragons, la croix de la Légion d'honneur.
dad-Rodrigo de lui ouvrir ses portes (février 1810), car la vieille cité de Roder icopolis, bâtie au treizième siècle par le roi Ferdinand, possède sept portes, comme Thèbes en avait cent, et n'en paraît pas moins fière. On l'estimait de tout temps un rempart contre le Portugal et c'était l'un des trois rendez-vous généraux où les Espagnols rassemblent leur armée lorsqu'ils vont guerroyer contre leurs voisins.
Le gouverneur se trouvait un vieux capitaine, conscient de son devoir, et qui allait, dans les circonstances les plus périlleuses, montrer sa fermeté. Don Andrès de Herrasti, blanchi sous le harnais, brigadier depuis quinze années, n'était pas homme à se payer d'un subterfuge; il se contenta de dire très posément : « J'ai juré de défendre cette place pour le roi Ferdinand VII, jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et je pense accomplir ce serment. » Un Espagnol sans jactance est rare, mais il semble invincible.
Ney regagna Salamanque, afin de préparer les moyens d'enlever la ville qui lui refusait l'accès. Il s'y employait activement lorsqu'il apprit l'envoi de Masséna comme généralissime; son impatience de frapper un coup d'éclat s'augmenta encore; sans attendre l'arrivée prochaine du chef désigné, la redoutant peut-être, comme Villeneuve avait engagé l'action à Trafalgar, quand il avait su le nom du camarade qui Fallait suppléer dans le commandement de la flotte. Dès le 25 avril il revenait en vue de la ville qui domine la plaine où coule l'Agueda, bien assise sur des pentes escarpées, protégée d'une haute muraille à terrasses, mais avec des faubourgs obstrués de maisons basses, de jardins, de haies, qui facilitent l'approche de l'enceinte jusqu'à portée de fusil.
Ciudad-Rodrigo avait une belle réputation militaire. Possédant une école d'artillerie, on la pouvait supposer bien pourvue de matériel; la gueule de 118 canons brillait au
soleil sur le rempart; l'arsenal était plein d'armes, le gouverneur avait fait retrancher deux grands couvents, remplir les magasins de vivres, accumuler 250 000 rations de biscuits; sous sa voûte recouverte de terre, la cathédrale était transformée en une vaste poudrière. Pour garnison, 5 000 hommes de troupes régulières : le régiment de Majorque, un bataillon de la milice provinciale de Ségovie, les volontaires d'Avila et ceux de Giudad-Rodrigo ; plus un bataillon de troupes urbaines composées en grande partie de chasseurs de profession. La population entière ne parlait que de résistance, chacun s'était armé; les chevaux, moins réquisitionnés qu'offerts, donnaient des montures à tous les chefs ; un petit corps de cavalerie, les lanciers du partisan Don Julian, se réservait pour les patrouilles périlleuses. Et les canonniers au rempart, les femmes à l'hôpital, les prêtres à l'autel, tout était prêt pour la guerre, avec l'aide du Dieu des armées. Quand le maréchal Ney eut renouvelé sa proposition d'une capitulation (12 mai), le gouverneur fut l'écho de tout son monde en déclarant ne vouloir répondre qu'à coups de canon.
Les premières escarmouches commencèrent.
Mais le matériel annoncé, 50 pièces, 2.000 chevaux ou mulets, n'arrivait pas, car les pluies avaient défoncé les chemins et les caissons trop chargés s'embourbaient en route. Masséna vint passer la revue du 6e corps ; son premier soin fut d'écrire au prince de Wagram que le duc d'Elchingen « s'était trop pressé ». A la même heure, Ney se plaignait à Junot des lenteurs de Masséna, et dans une lettre fiévreuse, — comme il en écrira trop durant cette campagne, — il l'invitait à le rejoindre « pour venir trouver une mort glorieuse, en faisant leur commun devoir. » Au reste, les troupes du duc d'Abrantès s'approchaient à leur tour. Mais cette effervescence frondeuse ne présageait pas beaucoup de cohésion dans les mouvements d'ensemble. Enfin le 8 juin on reçut le
premier convoi de grosse artillerie, et le 15, malgré une trop brillante lune qui trahissait nos manœuvres, et grâce à une fausse attaque qui les masquait en partie, on put ouvrir la tranchée. La semaine suivante, 46 bouches à feu se trouvaient en batterie et nos cheminements étaient protégés par de petits postes embusqués dans des trous avec des cartouches et des vivres pour 24 heures.
Tous nos adversaires n'étaient pas dans la ville; Anglais, Portugais, Espagnols occupaient les environs, Wellington avait 30000 hommes sur les routes du Portugal, derrière lui Beresford, non loin La Romana avec un corps espagnol. Masséna employait Ney au siège; à Junot il confiait le soin de tenir tête à l'armée de secours, car il craignait les démonstrations d'un ennemi aussi fort et aussi proche. Dans Ciudad- Kodrigo on l'espérait tout autant. Après une promesse un peu évasive du général anglais, Andrcs Herrasti attendait d'heure en heure l'entrée en scène de Wellington. Mais tel n'était pas le plan du noble lord ; peu soucieux de passer la frontière pour guerroyer en Espagne, pesant les risques d'une grande bataille, ne voulant pas compromettre au début le succès de la campagne, il considérait peu le sort d'une petite ville, beaucoup celui de son armée. Protéger le Portugal, c'était là sa mission, pensait-il, donc là son devoir; « dédaignant la clameur publique » , il ne fit pas un pas pour le salut de ses alliés.
Le choc ne pouvait tarder, et déjà les privations se faisaient sentir dans la ville. Don Julian, manquant de fourrage et s'estimant peu utile derrière des murailles, tenta une sortie hardie. C'était le 21 juin au soir, au coucher du soleil; il longea la rivière comme pour se rendre à l'abreuvoir après une journée de canicule, aperçut près d'un gué un endroit mal gardé, traversa l'eau et, sabrant un piquet de dragons qui n'eut pas le temps de monter en selle, avec
ses 200 lanciers i! gagna un marais, puis la campagne à travers bois.
Deux jours après la grande attaque commença. Des fusées firent sauter les portes du couvent de Santa-Cruz, un combat féroce s'y engagea; par les fenêtres, les Espagnols continuaient le feu sur les assaillants et nous payions de la mort de plus d'un officier la conquête du monastère. L'artillerie tonnait des deux côtés sans trêve; tantôt un de nos magasins flambait et tantôt un jet de flammes, suivi d'un crépitement qui déchirait l'air, nous apprenait que pareille catastrophe atteignait les assiégés. — Ney était infatigable, nos sapeurs héroïques, chaque jour nous perdions dans la tranchée quelque officier du génie et à la fin du siège il n'y eut pas un chef de ce corps d'élite qui n'eût reçu une blessure. Le 28 juin, on crut la brèche faite. Le maréchal envoya un parlementaire. Herrasti, toujours préoccupé du secours des Anglais dont sa lunette apercevait la nuit les feux sur l'horizon, Herrasti sollicita d'envoyer un émissaire à Wellington, ce qui lui fut naturellement refusé. Par un billet porté au péril de la vie, il put lui crier encore : « Vite, vite, au secours! Pour la deuxième fois! » — En même temps La Romana apparaissait au camp britannique, proposant une action combinée contre les assiégeants. Wellington demeurait impassible. Ciudad-flodrigo voulut espérer malgré tout. Un prêtre, le curé de la cathédrale et membre de la Junte suprême, se dévoua pour traverser la ligne. Il fut arrêté. Dans le but de l'envoyer aux assiégés, on lui fit écrire une lettre dont le style ne pouvait tromper personne : il déclarait avoir vu Masséna ; « Monsieur le Maréchal était fort bon, mais il ne faudrait pas lui faire perdre patience » ; qu'on lui ouvre donc les portes, car les Anglais ne viendront pas les défendre. Afin de se rendre à lui-même cette vérité évidente, le prince d'Essling lançait contre eux une forte reconnaissance; avec
1 200 sabres et 3 000 baïonnettes, le duc d'Abrantès alla ta ter les avant-postes de Grawford. De belles charges refoulèrent l'ennemi jusque vers Almeida. Une poignée de nos grenadiers attaqués à leur tour avec fureur par les escadrons du colonel Talbot formèrent le carré et repoussèrent les assaillants en tuant leur chef.
La canonnade s'accentuait; le 9 juillet nous lancions
2 000 boulets ou bombes; à la nuit, on fit jouer la mine; les Espagnols plantaient des pieux pour remplacer les pierres du rempart qui s'écroulait; le 10 juillet, à 4 heures de l'aprèsmidi, après un feu qui durait depuis 36 heures, la brèche fut réputée praticable. Alors le maréchal Ney fit demander des hommes de bonne volonté qui en feraient l'épreuve. A l'instant plus de cent braves sortirent des rangs : on en choisit trois (1). Ces vaillants soldats, qui croyaient marcher à une mort certaine, gravirent en quelques secondes les décombres, à la crête du rempart ils déchargèrent leurs fusils sur la ville, élevèrent leurs shakos en criant : Vive /' Empereur ! puis redescendirent, aux acclamations de toute l'armée, qu'avait électrisée ce trait d'héroïsme heureux.
Les compagnies d'assaut, musique en tête, se massèrent dans les fossés, elles attendaient le signal. Ce fut le drapeau blanc qui parut. Les vigies espagnoles avaient signalé l'approche de toutes les troupes françaises qu'elles voyaient en mouvement; Giudad-Rodrigo demandait à capituler. Le matin Don Andrès Herrasti avait convoqué à la poterne les autorités militaires, civiles, ecclésiastiques; au milieu des ruines des fortifications, il leur lut le billet désespéré apporté par un lancier de Don Julian, déguisé en berger. Les fronts s'inclinèrent devant l'évidence. Ney vint lui-même recevoir le gou-
(1) Ils se nommaient Thirion, caporal de grenadiers au 50e de ligne; Bombois, carabinier, et Billeret, chasseur au 6e léger. Tous trois reçurent l'étoile de la Légion d'honneur.
verneur au pied des éboulements; il adressa à ce vieux brave ses compliments pour la résistance, il ajouta que rien n'était à stipuler pour la capitulation, puisqu'il accordait de suite à la garnison tout ce qu'elle était en droit d'obtenir pour sa belle défense : les personnes et les propriétés seraient respectées, les officiers conserveraient leur épée, leurs chevaux et leurs équipages, la troupe ses effets et ses sacs : conduits en France, ils seraient bien traités; pour assurance, il lui serra la main et lui donna sa parole d'honneur. Après quoi le gouverneur rentra dans la place en remontant par la brèche (1).
En effet, les Espagnols ayant déposé leurs armes dans l'arsenal rentrèrent dans leurs quartiers; le lendemain 3 000 prisonniers prenaient le chemin de Bayonne, Andrès Herrasti en tète.
Au milieu de monceaux de décombres, le séminaire en cendres, la cathédrale en ruines, l'hôpital entièrement détruit, aucune maison intacte, nous ramassions six drapeaux, tous les canons, un million de cartouches. 1 800 Espagnols, soldats et habitants, avaient succombé. Nos pertes étaient également cruelles: 182 tués, 1048 blessés, avec une grosse proportion d'officiers. Nos bouches à feu avaient lancé 18 286 boulets et 14559 bombes (2).
Nous avions fait un bel effort, d'autres étaient encore nécessaires.
(1) Par une rencontre assez singulière, de cette ville qu'il ne vint pas défendre, Wellington devait un jour porter le nom, car, en récompense de ses services à leur cause, les Cortès lui décernèrent, avec la grandesse, le titre de Hue fie Ciudad-Rodrigo (janvier 1812). — A cette époque le général anglais venait de prendre d'assaut la place au général français Barrié, qui résista avec un courage semblable à celui de Herrasti. Les troupes britanniques pillèrent la ville de leurs alliés que, vainqueurs, nous avions épargnée.
(2) Ces chiffres sont ceux de l'état officiel des consommations de l'armée. Je les cite parce qu'ils ont leur éloquence et aussi parce qu'ils rectifient les données vraiment extravagantes de la Relation du gouverneur. Ce courageux
Si Giudad-Rodrigo est la forteresse frontière de l'Espagne, en face Almeida est le bastion du Portugal, c'est même sa meilleure place. Petite, car sa population ne dépasse pas 1500 âmes, elle s'étend sur un plateau. Son vieux château carré, flanqué de tours, est au centre de la ville, et soit des chemins couverts, soit des sentiers tortueux, soit des fossés creusés dans le roc, tous ses abords rendent difficile son accès.
Masséna ne risqua pas l'investissement sans avoir voulu déloger l'arrière-garde anglaise. Notre cavalerie, hussards, chasseurs, dragons, déblayait la route; au bas des assises du fort de Conception, elle se heurta aux soldats du général Grawford. Notre choc fut inopiné, d'autant plus violent que le général Loison, informé que le fort était miné, accélérait l'allure pour que l'ennemi n'eût pas le temps d'allumer les mèches. L'explosion n'endommagea que peu de choses et la forteresse nous fut abandonnée. Poursuivis, nos adversaires se dérobèrent dans les ravins, jusqu'à ce que Ney, débouchant avec ses divisions, obligeât les Anglais à une action générale. C'était presque sous le canon d'Almeida. Quatre colonnes abordèrent l'arme au bras les troupes anglaises; pendant que les chevaux de Montbrun, un peu mollement peut-être, essayaient de déborder leur droite. Crawford, qui
Andrès Herrasti comptait si peu ses adversaires qu'il les voyait doublés. Dans un rapport du 30 juillet 1810, il donne des chiffres assez vraisemblables, mais, quelques jours après, dans un second mémoire, tout prend des proportions fantastiques. Nos 28 000 hommes sont devenus 65 000; la colonne d'assaut comprend 30 000 assaillants; nos pertes passent de 5 000 à 15 000 morts et, au lieu de 40 000, nous aurions tiré deux millions de balles.