II
avait une rivière à dos, fut obligé de reculer jusque un pont, et perdit beaucoup de monde, dans cette marche par le flanc, et dans la défense acharnée de la seule issue qui lui restât. Son énergie nous repoussa jusqu'à trois fois, et il fallut la pluie, la nuit, le brouillard, pour l'engager à nous abandonner les murs des jardins d'où les tirailleurs du général Picton nous visaient. Mais il n'alla pas s'enfermer dans la place comme le duc d'Elchingen pensait l'y contraindre; à marches forcées, grâce aux ténèbres, il rejoignit le grand quartier général anglais qui s'établissait à Gélorico. Wellington y rallia ses gens, et de nouveau se fit le spectateur de nos efforts autour dWlmeida, dont nous touchions maintenant les fossés.
Vivres et matériel pour le siège en règle n'étaient pas encore prêts. Les canons ne manquaient pas, les munitions se trouvaient plus rares. Les approvisionnements faisaient défaut : le pays avait été entièrement dépouillé de ses subsistances par les alliés, et nous étions réduits à attendre la maturité des premiers blés dans les champs où l'ensemencement avait été fait; nos cavaliers, inoccupés en face des remparts, furent employés à cette moisson hâtive. Les troupes construisirent des baraques en bois, en paille et en torchis, et organisèrent des manutentions. Le 28 juillet, Masséna vint visiter le camp et fit fa reconnaissance de la place. Il savait qu'un colonel anglais, sir William Cox, la commandait avec une garnison d'environ 6 000 hommes, milices portugaises et canonniers. L'effort prolongé autour de Ciudad-Rodrigo avait épuisé nos moyens d'attaque. On utilisa une contribution de guerre à se procurer comme on pût des chevaux, des charrettes et des outils; les bois de chênes verts fournirent des gabions; les mulets du train mouraient faute de fourrage et les attelages s'abattaient dans les ornières de chemins détrempés.
Après trois semaines d'attente, le 15 août, au moment où, sur le rempart, les Portugais brûlaient avec dérision le mannequin de Napoléon, le prince d'Essling ordonna d'ouvrir la tranchée.
Almeida n'était point son unique souci. Il fallait prévoir que Wellington voudrait faire lever le siège; et certainement l'impassibilité volontaire du généralissime anglais, naguère, en face de la détresse d'une ville espagnole, se réveillerait lorsqu'il s'agissait de la première forteresse du Portugal, et que nous foulions le sol du royaume confié à la protection de son épée. De fait, Wellington se préparait à l'attaque, mais il la voulait à l'heure, et surtout au lieu de son choix, mettant soigneusement pour sa cause l'avantage de la position et des circonstances. Nous retenir longtemps devant Almeida, nous y voir perdre du monde, du temps, des munitions et de la confiance, tel était son but; il gagnerait ainsi la mauvaise saison, où alors notre marche en Portugal serait entravée par l'inclémence du ciel, sa résistance à lui mieux organisée, les milices se trouveraient aguerries et ses renforts matériels arrivés à leur point. C'était bien raisonner. La Providence parfois déjoue la logique humaine.
Car il advint que, dans la soirée du 26 août, après dix jours seulement de tranchée ouverte, quand nos travailleurs avaient éprouvé les plus grandes pertes à entamer le rocher, une détonation effroyable se fit entendre, un tourbillon de feu illumina les ténèbres, la terre trembla, et une pluie de cendres, de débris, de pierrailles s'abattit sur la ville, obstruant jusqu'à nos retranchements. Telle l'éruption d'un volcan. Une de nos bombes était tombée sur un baril de poudre de la forteresse espagnole et mettait le feu aux cent cinquante mille livres de matières explosibles des magasins. Tout un bataillon demeurait écrasé sous les décombres, les murs dvi château étaient eventrés, la cathédrale à moitié ren-
versée et les maisons environnantes jetées bas. Si les remparts n'avaient pas été disjoints, l'explosion ne laissait plus de munitions pour les défendre. Sur l'heure, Masséna fit sommer la place qui s'incendiait. Le gouverneur Gox hésita, il voulut s'enfermer derrière les débris du château, gagner du temps, tenter une suprême résistance. Attendait-il Wellington? Ses soldats étaient déconcertés, et comme des officiers portugais, leurs compatriotes, mais servant dans l'armée française, s'approchèrent des remparts, échangèrent des paroles cordiales et les assurèrent avoir conservé sous les drapeaux de Joseph leurs grades et leurs traitements, l'auditoire s'impressionna et vit dans ces quasi-promesses une raison pour cesser la lutte où les Anglais les abandonnaient.
Afin de hâter les hésitations du gouverneur, Masséna fit rouvrir le feu; les Portugais n'hésitèrent plus à exiger la fin d'hostilités inutiles. Le 27 août, à quatre heures du soir, William Cox capitulait.
Pour éviter l'internement, la plupart des prisonniers demandèrent à marcher sous le drapeau impérial. Le marquis d'Alorna, qui suivait l'état-major du prince d'EssIing, leur obtint cette faveur. Ces « volontaires » formèrent toute une brigade, dont le général Pampelona prit le commandement. Mais, quand ils furent bien équipés, ravitaillés, en rase campagne, ils désertèrent, et allèrent retrouver, par compagnies, la solde britannique de Wellington. Ce dernier se trouvait extrêmement déçu de la reddition d'Almeida. Chacun en Portugal rejetait la responsabilité sur son inaction. Les bons juges admettent aujourd'hui qu'en effet la prolongation extrême de son attente équivalait à une faute. A côté des fautes, il y avait aussi les difficultés.
La première naissait des prétentions des pouvoirs civils. La régence de Lisbonne critiquait ses plans et prétendait contrôler les opérations militaires. Wellington lui faisait dire
par Charles Stuart « qu'il ne souffrirait pas qu'elle ou personne vienne s'en mêler, car il savait très bien où mettre ses troupes, et leur faire prendre position devant l'ennemi » . Mais il avait aussi à compter avec Londres; la situalion y était difficile : le roi George subissait une nouvelle atteinte de démence (1), le Parlement rognait les subsides, et le ministère, menacé dans son existence, se demandait s'il continuerait la guerre. L'opinion publique s'énervait des lenteurs; ses critiques s'alimentaient dans les lettres découragées d'officiers faisant la campagne, colportées dans les salons ou les clubs. Avec son grand flegme dédaigneux, Wellington jugeait ainsi ces correspondants indiscrets : « La grandeur de l'entreprise est au-dessus de la portée de leur esprit, ou elle irrite leurs nerfs; que je me sois trompé ou qu ils aient raison, le fait est qu'il règne dans l'armée un système de clabauderie très préjudiciable au service public, et qu'il faut que j'anéantisse, sinon c'est lui qui nous anéantira (2). »
Les deux généralissimes rivalisaient de proclamations : « Portugais! s'écriait Massena, ouvrez les yeux sur vos intérêts. L'Angleterre a détruit vos fabriques, ruiné votre commerce, paralysé votre industrie pour vous rendre ses tributaires. Elle se fait un rempart de vos bataillons comme si votre sang devait être compté pour rien. — Le puissant souverain dont tant de peuples bénissent les lois, la force et le génie, va assurer votre prospérité. Mettez-vous sous sa pro-
(1) Geefge III (1738-1820;, roi d'Angleterre en 1760.
(2) Lettre à Charles Stuart, 11 septembre 1810.
tection. Restez tranquilles dans vos habitations, livrez-vous à vos travaux domestiques (1). »
Et Wellington :
a Portugais! Les habitants de vos villages infortunés ont subi tous les maux que peut infliger un cruel ennemi... Vous voyez maintenant qu'il n'y a d'autre remède au mal qui vous menace qu'une résistance déterminée. — Tous les magistrats qui resteront dans les villes ou les villages après avoir reçu d'un officier l'ordre d'en sortir, toute personne qui communiquera avec l'ennemi, seront considérés comme traîtres à l'État, jugés et punis en conséquence (2). »
Ainsi, guerre d'extermination.
Dès que ses troupes furent groupées, Masséna marcha de l'avant, inquiet de sentir autour de lui des jalousies et des éléments de discorde : Ney lui manquait publiquement d'égards, et Junot, humilié de se voir le troisième, là où naguère il était le premier, Junot souhaitait tout bas que l'expédition manquât (3). Au lieu de suivre la rive gauche du Mondego, le prince d'Essling trouva meilleur de prendre la vallée à droite (-4), et les événements ont prouvé que c était là une fâcheuse pensée. Pendant la seconde moitié de septembre, lentement, péniblement, on avança, souffrant déjà d'une sorte de disette; le pays abandonné n'offrait d'autres ressources que ses citrons et ses raisins, qui ne sont point nourriture suffisante pour des gens de guerre, n'ayant emporté que quinze jours de biscuits dans les sacs, autant dan* les fourgons.
(I) 1er août 1810.
%) 5 août 1810
(3) Lettre du général Foy, 19 septembre 1810 V « Ce système répondait à la pensée de l'Empereur. Il ne s'agissait pas ici de tracer un plan de campagne méthodique, surchargé d'hypothèses; tout se résumait à trouver l'ennemi, le battre, le pousser vers la mer et le forcer à se rembarquer. » — Généra! Koch, Mémoires de Masséna, t. VII, p. 165.
Wellington s'était gardé de tout contact avec un ennemi au début de sa marche, frais encore et dispos. Mais, posté sur les hauteurs, fortement retranché, selon sa coutume, à la crête, il nous attendait, quand nous déboucherions, déjà un peu fatigués, en face d'une position désavantageuse. Il voulait étendre un écran entre nous et les Portugais, afin qu'ils eussent le temps d'exécuter ses ordres terribles; alors il pourrait se replier; il nous laisserait en face d'un désert.
C'est le 25 septembre que le maréchal Ney aborda le bas de la montagne, la Sierra de Alcoba, par où monte le chemin direct de Viseu à Goïmbre, en longeant, à la coupure, la chartreuse haut perchée de Busaco. Là, dans ce couvent, à 250 pieds au-dessus de la plaine, cinquante canons anglais plongeaint sur la vallée, et toute l'armée alliée, embusquée, attendait. Au reste, elle ne pensait pas qu'on pouvait attaquer de front une position aussi formidable, et vraiment la route semblait barrée.
Ney avait tout d'abord songé à cette audace et souhaité d'en courir la chance pour en garder l'honneur. Arrivé à l'improviste, il pouvait compter sur la surprise des gens assaillis. « Si j'avais le commandement, disait-il, j'attaquerais sans hésiter (1). » Le prince d'Essling ayant rejoint pour examiner les choses, déjà le temps avait marché, les alliés se trouvaient sur leurs gardes. Pour une si rude attaque il faudrait beaucoup de monde, et attendre par conséquent les colonnes en marche; la nuit allait tomber; bref, on demeura sans rien tenter. Le lendemain, Masséna réunissait son conseil. Le duc d'Elchingen, irrité qu'on lui eût la veille fait perdre l'occasion, trouvait maintenant tout aventureux, il estimait qu'on allait creuser là « le tombeau de l'armée » ; sa
(1) Marbol (Mémoires, t. II, p. 385) rapporte ces paroles textuellement.
mauvaise humeur l'inspirait à propos. Embarras, témérité, imprudence ou simple esprit de contradiction, ses compagnons d'armes, tout en reconnaissant l'attaque difficile, ne voyaient pas d'autre route ni d'autre moyen pour passer. Masséna n'était pas venu si loin pour s'immobiliser tout à coup. Il fut convenu qu'on irait déloger les Anglais de grand matin.
En effet, le 27 septembre, les dispositions ayant été prises durant la nuit, le 6e corps (Ney) se trouva massé vers les sentiers de Busaco, à droite; le 8e corps (Junot), placé derrière lui en réserve; à gauche, au pied du sentier de San Antonio, le 2e corps (Reynier). Notre cavalerie trouvait un abri dans les rampes des collines d'où l'infanterie venait de descendre. Ainsi, comme sur les gradins d'un amphithéâtre, toute l'armée française se déploya sous la lorgnette du général anglais, qui put dès ce moment en connaître exactement la force et en suivre les évolutions (1). Wellington tenait son monde en cercle sur les hauteurs : une première ligne par échelons au long des pentes, le gros au milieu du village avec des canons, ou en avant du monastère avec le reste de l'artillerie. Celle-ci se mit à tonner dès que commença l'escalade; sa position seule lui donnait l'avantage, et nos pièces, en contre-bas, pouvaient à peine déployer leurs moyens. Pour rendre probable le succès, il fallait au moins que l'attaque eût lieu de concert, selon les ordres donnés la veille et les promesses faites. Il n'en fut pas ainsi.
Dès la petite pointe du jour, au pas de charge, et avec un hourra formidable, la tête du 2e corps se lança à l'assaut, sur
(1) « Les Français avaient pris position sur notre front et nous eûmes pendant quelque temps une vue superbe de leur campement, des hauteurs de Busaco; mais cette belle vue ne nous fut pas longtemps accordée sans se voir mêler le meilleur de notre sang au leur, car à la première heure ils étaient déjà en pleine activité, se disposant à monter à l'assaut de nos positions. » — William Lawhence, Mémoires d'un grenadier anglais, p. 72.
un escarpement pierreux, dans un couloir; l'élan, l'énergie, la furia étaient tels, que nos fantassins arrivèrent en haut, mais à bout d'haleine, fusillés sur les flancs, par deux régiments d'infanterie portugaise et un bataillon de la Garde Royale britannique. En face d'eux, le général Picton, d'abord refoulé par ce choc furieux, reprenait vite sa supériorité, opposant des troupes fraiches à nos pelotons essoufflés. Inquiets, les généraux s'énervaient : Foy ayant arrêté un instant sa brigade pour lui donner sa formation, Reynier courut à lui, criant avec colère : « Pourquoi ne montez-vous pas? Vous ne faites rien! » Et Foy, oublieux de son sang-froid habituel, ordonne subitement de battre la charge; son monde s'ébranle en masse; étourdi par le mouvement et le danger, il arrive bien au plateau et s'y jette à la baïonnette, mais, décimé par la mousqueterie, il voit repoussé « un effort absurde » , qui met 800 hommes hors de combat. Lui-même a deux chevaux tués sous lui, et le bras frappé d'une balle. L'attaque de gauche avait échoué, en partie, parce qu'en se produisant seule les Anglais ont pu, contre elle, réunir tout leur effort de résistance. A droite, Ney, n'avait mis son monde en branle que tardivement, vers huit heures, deux heures après le moment convenu. Il est vrai qu'il a voulu lancer comme une trombe les brigades de Loison, puis, les voyant plier, il a appelé son autre divisionnaire, le général Marchand, dont les colonnes d'attaque, par bonds, arrivent au sommet, culbutant tout, pour s'écraser, elles aussi, contre la ligne anglaise, remparée derrière les murs crénelés du village. Les colonels Wallace et Douglas dirigent, comme à l'exercice, le tir de leurs hommes; leurs balles ouvrent, dans nos rangs en désordre, des brèches sanglantes.
A Masséna, en présence du double échec de ses attaques, la pensée cependant ne vint pas de faire donner ses réserves. Il vovait le danger d'un engagement général sur un terrain
aussi défavorable. La rencontre avait été fâcheuse, nos pertes atteignaient environ 4 000 hommes dont 275 officiers (1). Celles des Anglo-Portugais étaient moitié moindres.
Les armées demeurèrent deux jours en présence : «léchant leurs plaies » , suivant la forte expression de Napoléon. Mais la route restait toujours barrée, il fallut chercher une autre issue. Tourner la montagne, au lieu de s'y briser, semble chose si naturelle qu'on ne peut croire que la pensée n'en soit venue qu'après l'attaque du front. Comme nous marchions sans guides, presque sans cartes, dans un pays abandonné de ses habitants, le duc de Rivoli était passé sans le savoir auprès dune route qui contournait les hauteurs de Busaco. On fit parler un jardinier laissé dans une maison pour soigner un malade; il indiqua, un sentier, à deux lieues plus au nord, qui, par les montagnes, rejoignait la grande route de Porto à Coïmbre. Chacun depuis s'est vanté de la découverte. Marbot prétend avoir donné ce précieux avis à Masséna dès la veille de la bataille. Toujours est-il que, reconnue par le général Sainte-Croix, la voie parut carrossable; et pendant que les fanfares des Anglais célébraient sur le plateau de Busaco leur victoire, les Français, dans le plus grand silence, à nuit close, gagnaient le passage qui allait la rendre inutile.
Par un double bonheur, ce chemin nous faisait de luimême prendre les Anglais à revers, leur gauche pouvant être débordée. Car, si Masséna avait commis la légèreté de ne pas
1 Les chiffres varient avec de grands écarts dans les relations diverses de Wellington, Toreno, John, Napier, Belmas, Koch, Shérer, Mac Farlane, Londonderry, les Victoires et conquêtes, Thiers, Artèche et Marbot. — - Deux témoins informés sur l'heure semblent fournir des notions exactes : Thiébault eut tout de suite à Salamanque des renseignements précis ; dans ses Mémoires (t. V), il nous donne : 521 morts, 3160 blessés, 364 prisonniers ; et un témoin encore plus direct, Lagarde, marchant dans l'état-major de Masséna, annonçait au duc de Rovigo : 3 700 tués ou blessés. — Lettre du 27 octobre. Archives nationales, A. F., IV, 1626.)
chercher à découvrir une autre route que celle où son adversaire l'attendait, Wellington devait se reprocher de ne pas l'avoir fait garder soigneusement. Le colonel Trent, avec son corps de volontaires, s'ébranla, il est vrai, pour nous couper la marche, mais il arriva si tard qu'on peut attribuer son mouvement, moins à la prévoyance qu'à la nécessité de parer au danger imminent. Wellington ne craignait pas de reculer quand il y voyait son avantage. N'ayant plus sous la main un terrain d'action préparé, il n'osa attendre ceux qu'il avait cependant vaincus la veille. Il donna l'ordre de plier bagages et, divisant ses colonnes pour filer plus vite, il redescendit sur Coïmbre, sans perdre un moment. Masséna débouchait dans la plaine qui va à la mer. Les deux armées se trouvaient marcher parallèlement, aussi peu désireuses de combattre l'une que l'autre, la première inquiète de voir se perdre le fruit de sa constance, la seconde soucieuse de reformer ses bataillons embarrassés de malades et de blessés. Nous avancions aussi vite que possible, précédés des cavaliers de Montbrun, atteignant de temps en temps les dragons anglais et échangeant de furieux coups de sabres.
A Coïmbre, centre important, mais ville ouverte, nous entrions par un faubourg comme les alliés sortaient par l'autre, entraînant avec eux, pêle-mêle au milieu de leurs meubles et de leurs hardes, parmi les charrettes que l'on pousse et les bêtes de somme que l'on fouaille, les derniers habitants de la malheureuse cité.
De la population de 18 000 âmes, on ne trouva pas dix personnes!
Peut-on se représenter ces rues désertes, ces monuments ouverts, ces maisons vides, ces appartements nus? La troupe se répand brusquement partout; mais, à peine entré, chacun recule, saisi, sous ce silence de plomb, d'un malaise subit, d'une sensation étrange, d'une impression d'effroi; c'est un
manteau glacé qui tombe sur les épaules; une telle solitude engendre la terreur, on hésite, on doute, on n'ose faire un pas de plus, ouvrir une porte, monter un escalier, descendre une allée mystérieuse, la parole expire sur les lèvres, on reste muet, se sentant impuissant devant le néant, comme en face d'un cataclysme universel, d'un bouleversement de la nature, du passage de l'ange exterminateur. Ce n'est plus la guerre avec ses violences, les coups, les cris, le danger, le mouvement, l'action, l'espérance, l'effort, pas même le désespoir qui engendre de l'émotion et permet des actes; mais le vide, le silence, la stupeur, la nuit, la mort!
A travers ce dédale de bâtiments déserts, l'avant-garde de Junot s'installe en pillards, et, à l'indignation du prince d'Essling, qui adressa au duc d Abrantès les plus vifs reproches, dévore les premières et les dernières ressources, saccagées ainsi quand le reste de l'armée française pénétra.
A mesure que les Anglo-Portugais reculaient, les populations fuyaient vers Lisbonne, emportant, comme un flot bourbeux qui roule des épaves, ce qu'elles avaient de plus précieux, détruisant ce qu'elles ne pouvaient emporter. Les ordres terribles de Wellington s'exécutaient dans leur rigueur. Plan de dévastation plus facile quand il est ordonné par un homme dans un pays qui n'est pas le sien, leçon des horreurs de la gvierre et des malheurs du patriotisme, dont les Russes feront leur profit contre lenvahisseur en 1812 (I).
D'abord on a mis sur le compte de la nature sauvage du pays l'isolement morne des lieux qu'on traverse : les contreforts des sierras offrent d'étroits défilés enveloppés de mon-
(1) « C'était donner à cette guerre un caractère atroce de férocité et de barbarie; mai», en considérant cette mesure sous le rapport purement militaire, c'était certainement ce qu'il y avait de mieux à faire pour tirer tout le parti possible d'un peuple fanatique et de troupes nouvellement recrutées, dans un pays traversé en tous sens par différentes chaînes de montagnes. » — Mémoires du colonel J)elayrave.
ticules de grès grisâtre, séparés, par des landes rocheuses, de bruyères et de cours d'eau coupant à chaque pas les routes tortueuses; derrière les blocs de granit qui surplombent, quelques chèvres fuyant vers des bosquets d'oliviers rabougris, animent seules l'aridité du paysage. Rien d'étonnant à ne voir là nul habitant. Cependant, depuis Almeida, dans l'espace de 70 lieues, on n'avait pas rencontré cent personnes, hommes, femmes, enfants ; villes, bourgs ou hameaux, tout était nu et dépouillé sans un être vivant. Une rage patriotique écartait des conquérants toute la population d'un pays; il y avait là une volonté implacable, effrayante, la frénésie portugaise dépassait les colères espagnoles; ce qui avait été laissé par distraction dans les villes, les Anglais, en nous devançant sur la même route, le brisaient, comme pour nous en imputer le crime devant les habitants lorsqu'ils rentreraient chez eux. De là, la nécessité d'enfoncer de vive force toutes les portes pour se loger; de là l'impuissance à arrêter le pillage parmi des soldats qui arrivaient sans avoir à espérer la moindre distribution, sans avoir souvent mangé de la journée.
Impossibilité de réunir des objets de subsistance, faute de charrettes, de chevaux, de mules ou d'hommes, dans un pays désert; impossibilité de lever la moindre contribution; pas d'instruments pour travailler, pas d'indigènes pour aider, pas de corvées à payer, l'argent lui-même perdant toute valeur, car rien n'est à acheter ou à vendre, là où il n'y a personne. Impossibilité de pourvoir aux plus vulgaires nécessités de la vie, même de laver le linge; dans toutes les villes que nous avions traversées, on n'avait trouvé ni un morceau de toile, ni une livre de savon, ni cuir pour les chaussures usées, ni drap pour les vêtements troués. La cavalerie du général Montbrun resta cinq jours sans pouvoir faire un mouvement, car tous les chevaux ont été déferrés dans la marche et il n'y a plus un clou dans le pays; il en coûtait quarante francs pour
ferrer un cheval ou une mule. Quelques sacs de grains trouvés çà et là restent inutilisables, car les ailes des moulins à vent sont mises en pièces et les meules brisées.
Les colonnes marchaient découragées, émues de tant de fureurs. Les plus heureux étaient ceux qui joignaient les soldats ennemis; alors la lutte semblait moins angoissante que contre le mystère et dans le silence. A Pombal, nos dragons sabrent joyeusement les Anglais; à Leiria, ceux-ci nous abandonnent un véritable champ de carnage, les maisons ouvertes, les meubles brisés, les greniers en feu, les tonneaux défoncés, le vin coulant dans les ruisseaux; à Alenquer, le 15e léger, ripostant à des coups de fusils, entre au pas de charge pour déboucher sur la place publique, vide et nue. Devant Sobral, où les alliés sont retranchés, nous arrivons par un temps affreux, les capotes détrempées de pluie et une boue pierreuse bloquant les roues des équipages. Junot s'y bat avec acharnement. A la nuit, les Anglais ont l'habileté de prendre une position plongeante au-dessus de nos premiers postes; le lendemain, nous chassons les Portugais et nous nous installons sur le plateau d'où ils nous menaçaient. Nous voici au point où personne ne peut plus reculer.
Mais déjà notre marche en avant, victorieuse en somme, devient compromise. A l'arrière, nos communications sont coupées.
Dans l'hôpital de Coimbre, Masséna a laissé ses blessés en leur donnant une garde d'une centaine d'hommes; il a quitté la ville le 5 octobre; le soir même, les guérillas portugaises y pénètrent et cherchent à envahir par surprise les salles où parmi les blessés quelques gens plus valides défendent chèrement leur vie. Le lendemain, le colonel Trent, à la tête des miliciens, arrive à son tour; c'est un chef militaire de position régulière, les Français obtiennent une capitulation écrite, mais elle est immédiatement violée. Entourés, enlevés,
traînés, les malades sont conduits comme un trophée jusqu'à Porto, et pendant trois jours, au milieu des outrages, donnés, ceux qui survivent, en spectacle à la ville. Sans grand souci de l'honneur de son uniforme, le colonel Trent apportait plus tard comme excuse qu'il fallait par tous les movens soulever l'enthousiasme de ses alliés, et comme raison, que son coup de main, avec ses conséquences brutales, avait ruiné la base de ravitaillement du prince d'Essling.
Ainsi enveloppé, Masséna devait chercher, en effet, une autre ligne éventuelle de retraite, mais, pour l'heure, il regardait devant lui, sans tourner la tête, étonné surtout d'être arrêté au moment où il croyait entrer à Lisbonne. Dans la plaine, il pensait tenir enfin son espoir (pour lequel il venait de faire cent pénibles lieues) délivrer aux Anglais une grande bataille, à armes égales; et voici qu'ils disparaissaient derrière un rideau mystérieux, et que lui se heurtait à une barrière qu'il ne soupçonnait pas. Le 8 octobre, en avant de Lisbonne, Wellington, comme un lapin dans un terrier, était entré dans un camp creusé dans les flancs de la montagne. Le prince d'Essling était au pied des lignes, hier inconnues et désormais à jamais célèbres, de Torrès-Védras.
C'est dans un joli pays, entre l'Océan et le Tage, un plateau qu'arrose au pied un ruisseau sinueux; un vieux château fort le couronne. Là, Wellington avait fait tracer, sur 12, 10 et 2 lieues de long, trois lignes de défense parallèles et concentriques, allant en se rétrécissant, appuyées, à gauche à la mer, à droite au fleuve.
Les retranchements étaient reliés entre eux par plus de cent petites redoutes hérissées de canons; les pentes des collines taillées verticalement, les dépressions des gorges obstruées d'abatis d'arbres, les cours d'eau barrés d'écluses. Au quartier général, placé comme au centre d'une toile d'araignée, venaient aboutir des télégraphes, qui, en quelques minutes, échangeaient les nouvelles et transmettaient les ordres. Dans les eaux du Tage, stationnaient vingt vaisseaux et une flottille de quatre cents bâtiments de transport, prêts à toute occurence. Et derrière, la mer libre permettait tout ravitaillement en vivres, en munitions et en hommes. Cinq cent trente-quatre pièces d'artillerie assuraient la défense des tranchées, où s'étaient enfermés 53 000 Anglais; un nombre égal de Portugais gardait les communications.
C'était formidable (1), plus stupéfiant encore, car le mystère avait couvert ces préparatifs, et après que Wellington eût employé pendant des mois à remuer cette terre et à élever ces retranchements, des corvées de milliers d'hommes, soldats, bourgeois, paysans, nul propos indiscret n'avait été révéler ces préparatifs de défense (2).
L'armée française s'arrêtait déçue, l'arme au pied; elle n'avait pas perdu la confiance dans ses chefs, elle n'en possédait plus aucune dans sa position; c'était le thème décou-
(1) « Une telle masse de soldats, retranchée dans des positions si formidables, ayant derrière elle le port spacieux et sûr de Lisbonne, avec l'appui et les secours de la puissance maritime et des richesses de l'Angleterre, offre à la mémoire des hommes un des cas les plus merveilleux qui se puissent rencontrer dans les fastes militaires des nations. » — Bei.mas, Sièges dans la Péninsule, t. I, p. 135.
(2) On trouve toutefois cette indication un peu vague dès le printemps de 1810, dans la lettre d'un ofticier général de l'armée de Junot : « Peut-être sera-t-il difficile d'arriver à Lisbonne même après la conquête : toutes les positions qui environnent cette capitale sont nouvellement fortifiées et plusieurs points des routes déjà si mauvaises par elles-mêmes... On dit Abrantès et les environs fortifiés avec beaucoup de travaux. » ^Mérida, 26 mai 1810 ) — A. F. IV, 1626.
ragé des conversations habituelles des généraux entre eux, des officiers et des soldats dans les bivouacs. Masséna passa douze jours (17 au 29 octobre) « à garder le secret de sa pensée », malgré les plaintes, la mauvaise humeur, les contrariétés à ses ordres (l). Sa fermeté ni sa science militaire ne furent en défaut : résolu à remplir sa mission, déterminé à triompher des difficultés par la patience, il écartait avec indignation toute idée de retraite. Il eut la sagesse de comprendre que ses moyens n'étaient pas suffisants pour forcer l'obstacle; il réduisit ses prétentions à un blocus, se cantonna, puis envoya un officier d'élite porter à Paris des nouvelles et rapporter des instructions de l'Empereur. Le 29 octobre, le général Foy partit pour cette mission.
Après des combats d'avant-garde assez vifs, l'armée « assiégeante » se trouvait dans une position précaire, désapprovisionnée de vivres et de munitions, avec des cartouches mouillées et du biscuit gâté, au milieu d'un pays ennemi.
Masséna, d'abord forcément inactif, se résout alors à un recul volontaire qui lui rendra au moins des fourrages. Il profite du brouillard, de la nuit, du temps humide et, le 14 novembre, se dirige de sa personne sur Santarem, où au préalable il a fait évacuer son hôpital et son magasin. Les Anglais, à qui il n'a pu dérober son mouvement, le suivent prudemment, croyant à sa retraite. Mais le poste choisi par le maréchal est redoutable : Santarem domine à pic le Tage, protégée par une plaine marécageuse et des bois de sapin. Wellington a fait tâter les Français en des escarmouches de tirailleurs, çà et là il pousse même des escadrons plus nombreux. Masséna, Junot, Reynier, tout le monde veille; et
(1) Lagarde à Savary, 27 octobre 1810.
nous voyant très fermes, Wellington rappelle son monde, rentre à Torrès-Védras, et ne laisse derrière lui que des postes mobiles chargés de surveiller l'ennemi.
Les deux adversaires s'observent donc, chacun espérant surprendre l'autre, en quelque bonne occasion que fourniraient la saison, la bravoure ou la fortune. Les nôtres sont constamment en mouvement afin de trouver des gîtes. Mais cette contrée sillonnée de cours d'eau n'est pas propice à battre l'estrade. Quand la pluie tombe en Portugal, c'est ordinairement avec tant de force et d'abondance que les moindres ruisseaux deviennent en peu d'heures des torrents larges et profonds; à cette époque de décembre les vallées formaient de grands lacs. On préparait un pont de bateaux pour traverser éventuellement le Tage, et le général Eblé en assura comme il put les moyens, avec cette activité prévoyante et dévouée qui trouva à la Bérésina son ultime et glorieux éclat.
Derrière leurs casemates, les Anglais pouvaient être plus patients; « en dehors des heures de service, dit un témoin oculaire, ils se livraient à la chasse et à la pêche, comme s'ils eussent été au bord de la Tamise» (1). Ce n'est qu'après avoir tranquillement célébré Christmas qu'ils portèrent la division du général Hill sur la rive gauche du Tage, pour empêcher, le cas échéant, le passage du fleuve. Ils s'avisèrent que Masséna pourrait bien rentrer par là en Espagne et se diriger par Badajoz vers le duc de Dalmatie campé devant Cadix. L'aurait-il pu, il n'y pensait guère. Dans son inquiétude, il ne regardait au contraire de ce côté qu'avec l'espoir d'y voir apparaître un renfort. Sans nouvelles de France depuis trois mois, privé de communications avec l'Espagne, aucun des officiers expédiés à l'Empereur n'était de retour, et l'on savait
(1) Brulmont, Histoire de Wellington, t. I, p. 342.
même que quelques-uns avaient été pris par l'ennemi (1).
L'omnipotence du génie de Napoléon avait discipliné, jusqu'à l'annihiler, l'initiative de ses généraux. On attend tout de lui seul, on subordonne tout à sa volonté, et Masséna, investi de sa confiance, s'en va chercher des ordres à 500 lieues (2) pour agir contre un ennemi qui se trouve à une portée de pistolet. Au contraire, Wellington possède sa pleine initiative personnelle parce qu'il l'a su prendre; et c'est une supériorité à la guerre, au moins pour l'opportunité et la rapidité de la décision. Sa constance aussi n'est pas sans mérite.
De Londres il reçoit autant de nouvelles que Masséna en recueille peu de Madrid, il en a même trop, car les politiciens s'agitent pour, contre la guerre, et l'opinion se divise à son sujet. Au ministère, son frère lord Wellesley le soutient, mais Perceval l'attaque; on lui marchande subsides et renforts, ses plans paraissent insensés et ses intentions suspectes; les officiers qu'il renvoie pour indiscipline clabaudent contre leur chef ; ceux qui lui arrachent des congés ont intérêt à diminuer la gravité des périls des compagnons qu'ils quittent. La situation de l'Angleterre est par ellemême fort précaire : la démence du roi George III s'accentue, les impôts augmentent, les dépenses dépassent de 500 millions les recettes, le papier-monnaie est déprécié, le change tombe à une perte de 20 pour 100. Quel malaise pour ce peuple de commerçants et de banquiers! Les prudents et les pessimistes ont la partie belle pour demander que l'on arrête enfin une politique si coûteuse.
A Lisbonne régnait un autre genre de misère. La pénurie
(1) Mémoires du colonel Delagrave, p. 149. — Lettre du prince d'Essling au prince de Neuchâtel, 29 octobre 1810.
(2) « Les Français ne cherchent à avoir de communications sur les derrières que pour transmettre des renseignements et recevoir des ordres de l'Empereur. » — Wellington, Relation des opérations en 1810 (23 février 1811).
et l'entassement des familles réfugiées (600. 000 personnes) engendraient la faim, la maladie, la mort, la pourriture et la peste. La malaria fauchait dans les rangs, et les hôpitaux regorgeaient de soldats anémiés. Dur pour les autres autant que pour lui-même, Wellington s'étonnait seulement de la résistance des Français, bien qu'il connût leurs privations,, dont il se glorifiait d'être en partie l'auteur.
Pendant que La Romana et les Espagnols répandaient à profusion sur Masséna les bruits les plus sinistres : qu'il était aux abois, ne pouvant ni avancer ni reculer, et que déjà les bateaux anglais étaient chargés de prisonniers et de transfuges (1), Wellington rendait justice à « l'exemple extraordinaire de ce que peut faire une armée française « (2).
Dans sa fermeté à bien tenir, le prince d'Essling mettait l'espoir d'un prochain secours. Il lui arriva presque. C'est à ce moment critique qu'une partie du corps de Drouet d'Erlon, chargé sans ordre précis d'être éventuellement le soutien de l'armée de Portugal, s'ébranla, sortit de Valladolid. Cette division Gardanc, composée de convalescents et de détachements épars, en marche depuis le 20 novembre, débouchait un mois après à Cardijos (3). Arrivé là, sans nouvelles de personne, enfoncé dans un pays perdu, mal impressionné par une rivière non guéable, voyant sa colonne harassée, le général de Gardane s'arrêta, et, par prudence, trompé peut-être par des paysans, il rétrograda. Or, il se trouvait à une journée à peine des avant-postes de ceux qu'il venait chercher; ses
(1) Dépêche de La Forest, 7 décembre 1810.
(2) Lettre au comte de Liverpool, 21 décembre 1810.
(3) Voir la Correspondance du comte de la Forest, t. IV.
Mathieu Claude de Gardane (1766-1818) d'une famille marseillaise estimée. Sous-lieutenant aux dragons de BoufHers; capitaine (1792), général de brigade après Novi (1799), gouverneur des pages de l'Empereur (1804), chargé (1807) d'une mission en Perse, où son aïeul, sous Louis XIII avait rempli des fonctions analogues, comte de l'Empire (1809), servit en Portugal et en revint disgracié (1810), retraité en 1815.
cavaliers auraient pu, en poussant devant eux, communiquer le soir avec les vedettes de Montbrun.
Dans l'armée, quand on apprit cette marche en retraite et l'éloignement de l'assistance qui avait été si proche, on s'affligea. Les Anglais s'en réjouirent. L'Empereur manifesta son dépit à sa façon habituelle : oubliant volontairement ou non la gloire que Gardane s'était acquise en Italie, à Austerlitz, Iéna, Eylau et la mission périlleuse qu'il venait d'accomplir en Perse, il l'accabla d'injures et de sarcasmes : a Cet imbécile n'était plus qu'à trois lieues du corps français sur le Zézère. Donnez l'ordre de renvoyer en France ce général qui paraît être un archi-imbécile » (1). L'adresse conciliante de Masséna sauva généreusement Gardane d'une disgrâce pareille à celle qu'éprouva Dupont au lendemain de Baylen. Au reste, le contact espéré avait eu lieu. Drouet d'Erlon avec six mille hommes de la division Conroux s'était avancé en personne, il attaquait les Portugais, les refoulait pas à pas, s'il ne parvenait pas à les rejeter complètement, et, par cette brèche, rejoignait Masséna. Il arrivait sans argent, sans vivres et sans munitions, sans enthousiasme non plus, et sans savoir au juste ce qu'on attendait de lui.
Un secours moral plus important parvenait au maréchal : le général Foy revenait de Paris. Sa mission est trop caractéristique pour que les détails n'en fixent pas notre attention.
Parti le 29 octobre du fond du Portugal, avec 200 cavaliers, il a traversé de bout en bout la péninsule en trois semaines,
(1) Napoléon à Berthier, 4 janvier 1811.
favorisé par le soleil, retardé en des détours et parfois sur les grands chemins exposé aux coups de fusils; sain et sauf cependant, le voilà à Paris le 22 novembre. Sur-le-champ, il est introduit par le prince de Neuchâtel, dans le cabinet des Tuileries.
Alors commença un de ces monologues impériaux qui nous impressionnent autant par la fougue des pensées que par la couleur des expressions :
a Vous avez été blessé à Busaco? Que diable allait faire Masséna dans cette échauffourée? C'est en tournant l'ennemi, en se portant sur son flanc qu'on gagne les batailles. Et les malades qu'il laisse prendre à Goïmbre par 1500 coquins! Perdre ses hôpitaux, pour une armée, c'est perdre son drapeau. En Angleterre, Masséna porterait sa tête sur l'échafaud!... Wellington s'était comporté en habile homme; cette désolation totale d'un royaume est l'effet de mesures d'ensemble bien concertées. Je ne pourrais pas faire cela, moi, avec toute ma puissance... J'aurais voulu les jeter dans la mer : eh bien! si je ne puis y réussir, je veux une campagne régulière en Portugal qui les ronge et qui les mine. L'Angleterre ne peut pas lutter de population avec moi. Ils ont créé un nouveau Gibraltar au fond du Portugal; on les y tiendra serrés, bloqués avec une immense population à nourrir... Quand j'irais à présent, je ne serais pas plus utile qu'un autre. Je me suis toujours attendu à l'insurrection des Espagnols... La guerre d'Espagne est une pépinière de bons officiers... Si Masséna recule, ne fût-ce que d'une lieue, je crains pour lui de grands maux... Tout l'espoir de l'Angleterre est dans cette armée de Wellington; si elle périssait, ce serait un coup terrible... Il faut avant tout gagner du temps... Je viens d'appeler 120 000 conscrits, je pouvais m'en passer, c'est pure précaution; il n'y a aucune apparence de guerre continentale... »
MaSSÉNA EN PORTUGAL 247
Foy avait recueilli ce flot de paroles, ébloui par cette verve souveraine, mais « à son aise » pour répondre, car « rien n'est plus facile que de parler à l'Empereur, quand on a quelque chose à lui dire » . Il osa même formuler une objection aux critiques adressées à la stratégie pusillanime de Masséna : « Il aurait craint, Sire, que V. M. ne fît à son imprudence des reproches. » Et le maître avoua avec un sourire : « C'est possible. »
L'Empereur était heureusement impressionné sur la valeur et le sens pratique de l'envoyé du prince d'Essling; il voulut dès le lendemain le recevoir de nouveau, il le nomma général de division ; s'occupant seulement (car le général Foy fut, pendant ce mois de décembre 1810, l'homme à la mode dans les salons parisiens) de donner à sa présence le tour qu'il voulait que prît l'opinion publique sur les affaires d'Espagne, et l'on put lire dans le Moniteur des nouvelles qui ne laissent pas que d'embarrasser la véridique histoire.
Foy ayant été comblé de soirées, de bals, de spectacles, à la Cour et à la ville, reçut une dernière audience et reprit le chemin des Pyrénées. Il traversait Bayonne le 1" janvier 181 1, Salamanque le 12, Ciudad-Rodrigo le 15, Almeida le 27. Le 5 février, à Torrès-Novas, il remettait les instructions du maître, bien vagues, en vérité, pour avoir été, à travers tant de périls, les chercher si loin : « S. M. met la plus grande importance à ce que vous teniez constamment en échec les Anglais... La saison va devenir bonne pour les opérations militaires, et vous aurez le moyen de les harceler et de leur faire éprouver des pertes » .
En attendant, ceux-ci recevaient des renforts : 8 000 hommes et 16 000 Portugais, armés nouvellement, tous aux ordres de Beresford. Drouet d'Erlon, que Thiébault compare « à une étoffe qui a besoin d'une doublure plus forte qu'elle » , Drouet d'Erlon se sentait mal à l'aise et demandait à se
retirer, « n'appartenant pas, disait-il, à l'armée de Portugal" , et il réitérait ses désirs, les appuyant sur les vieilles instructions de l'Empereur. Junot prenait des distractions en faisant le coup de feu et recevait une balle en pleine poitrine.
Masséna mettait son honneur à conserver ses positions, et ses soldats tous leurs soins à trouver des vivres; primum vivere... Les maraudes devenaient régulières; disciplinées pour se battre, les troupes restaient sans frein pour vagabonder. Dans la pénurie générale, chacun s'organisait à sa guise et l'on voyait refleurir les coutumes des « Grandes Compagnies » du moyen âge. Tel ce sergent qui, en rase campagne, s'installa en maître dans un couvent abandonné, réunit (besogne aisée) une centaine de mauvais sujets, déserteurs des deux armées, amena des filles, et fit ripaille, jusqu'au jour où un feu de peloton mit fin à l'orgie (1).
Masséna n'était pas inférieur aux circonstances, mais les événements trompaient successivement son attente; de menaçant il passait au rôle de menacé; sa position devenait fausse et funeste : trop de malades, pas de vivres, un pays ravagé, les chevaux au vert, dans une saison où l'herbe est extrêmement courte, l'ennemi aux aguets et prêt à prendre l'offensive, après avoir hésité longtemps (2). Les incertitudes du prince d'Essling à trouver le point utilisable pour son pont de bateaux tombèrent d'elles-mêmes quand Eblé déclara qu'ici ou là, il manquerait, en tout état de cause, de chevaux pour le transporter. Passer le Tage devenait une opération très hasardeuse, l'occupation des deux rives était impossible, on ne vit d'autre solution que la retraite : reculer sa ligne entre la mer et le Zézère, puis regagner l'Espagne par le chemin où l'on était venu.
(1) On l'avait surnommé le maréchal Chaudron, à cause de l'abondance de ses cuisines. — Marbot, Mémoires, t. II, p. 418.
(2) Lettre de Wellington au comte de Liverpool, 21 décembre 1810.
La résolution en fut prise, le 18 février, dans le petit village de Golgao, à la table du général Loison. Autour du maréchal les autres convives étaient les chefs des trois corps d'armée, plus le général Solignac et le général Foy. Ce « déjeuner de camarades » prit tournure d'un Conseil <ie guerre, sans qu'on eût paru recourir à ce signe de détresse (l); et Masséna écoutait les conseils sans avoir l'air de prendre des avis. Toute son habileté, dans ce demitour à Torrès-Novas, s'appliqua à voiler son dessein, il y parvint avec la même adresse qu'avait déployée Wellington à lui cacher l'exécution des retranchements de Torrès- Védras.
Peu à peu les petits détachements furent rappelés, et les malades évacués lentement en arrière vers Thomar. Sur le Tage on simula les apprêts d'un passage, ce qui occupa l'attention de l'ennemi; puis, brusquement, la décision est communiquée à tous le 3 mars, les convois sont mis en route le 4, le 5 on détruit ce qu'on ne peut emporter, le 6 les colonnes s'ébranlent. Non sans confusion, hélas! car un mouvement de recul porte à l'extrême la mauvaise humeur du soldat français. Dès les premiers pas la marche est embarrassée par un attirail de mulets et de troupeaux, qui faisait ressembler chaque régiment « plus à une peuplade de Tartares qu'à une armée régulière » (2). Il ne faut rien laisser derrière soi, l'ordre est formel; des caissons brisés à coups de haches, les outils jetés à l'eau, les retranchements nivelés, les magasins dévastés, le feu mis tout à coup aux provisions d'étoupes et de toiles, et ces pontons de bois si laborieusement construits, devenant la proie des flammes. Quelle misère et quel spectacle! Les ombres du soir avivent l'éclat des brasiers sinistres
(t) Mémoires du général Thiébault, t. IV, p. 469. — Mémoires du colonel Dclagrave, p. 187.
(2) Mémoires du colonel Delagrave, p. 187.
qui reflètent leurs lueurs violacées sur Tonde rougie des lacs que l'on côtoie.
Les Anglais n'ont pas paru de toute la nuit. Au petit jour, le maréchal Ney a placé son monde comme un rideau protecteur, et par une démonstration bruyante, attire l'attention sur lui d'un autre côté. Wellington, sans doute, est averti, mais la levée du camp lui semble un piège. C'est le 7 mars seulement qu'il organise une poursuite. A Torrès- Novas, ses piquets de cavalerie entrent dans la ville pendant que nous en sortons. Ils sont d'ailleurs accueillis joyeusement au son des cloches, par les habitants, fous de joie. Le 9 mars nous débouchions sur la chaussée de Goïmbre et en avant de Pombal les dragons anglais se déployaient avec audace dans la plaine. Montbrun les reçut sabre au poing et les rompit. Dans la ville, prise et reprise, un véritable combat s'engageait; Ney sut y mettre tout son élan acharné. La position de Masséna n'en devenait pas moins critique r arrêté en tête, pressé en queue, menacé d'être tourné à gauche, il dut prendre une mauvaise route (celle de Miranda de Gorvo), la seule qui lui restât.
Pendant trois semaines la retraite se continue, s'accélère, se précipite, avec toutes les affres de semblables mouvements. A quoi bon en reprendre les péripéties? Ce sont celles qui ont signalé la fuite des Anglais, chassés vers la Corogne, et la débandade de Soult évacuant le Portugal. Le retour de Masséna s'opère dans le brouillard; la caractéristique en est une humidité pénétrante, une pluie fine perce les capotes, traverse les sacs, mouille la poudre, rouille les armes; les chemins détrempés enlisent les voitures et la boue alourdit les souliers; il fait froid, les branches des arbres dégouttent sur les gens harassés qui y cherchent un abri, et la paille des bivouacs se transforme en une litière glacée. Les petites vallées laissent couler des ruisseaux fangeux, les rochers
suintent et glissent sous le pied, dans les prés on s'embourbe, dans les gués on s'envase, on patauge dans les marécages. Il semble que l'on s'avance dans une île dont les rives s'éloignent toujours, car l'horizon est sans jcesse coupé par une ligne d'eau nouvelle ; ainsi il faut franchir la Soure, la Deuca le Daô, le Mortaô, le Mandego, avec ses détours, la Geira avec ses cascades, les hauteurs abruptes de l'Alva, les rochers de la Coa, l'Agueda qui cache des fondrières sous les roseaux. Les courants sont toujours trop rapides, les ponts toujours trop étroits; fantassins et cavaliers s'en disputent le passage; un caisson qui s'arrête, une voiture qui penche et voilà, avec des cris, le tumulte qui s'accroît. Certains épisodes deviennent tragiques et on y voit de fâcheux présages : un soir, un porte-drapeau est victime de la bagarre, il est jeté hors du parapet, se noie et, malgré mille efforts, jamais l'aigle, roulée dans les flots, ne fut retrouvée (1).
Wellington, ordinairement plus circonspect, sent l'intérêt d'une poursuite rapide, fût-elle téméraire, à cause des obstacles naturels qui retardent ceux qu'il espère atteindre. Vainement, il essaie de nous acculer à Foz d'Arunce. Pour l'arrêter, Ney fait sauter le pont derrière lui et brûle le village qu'il quitte. Sa nervosité, d'ailleurs, est portée à l'extrême. Comme il veut marcher au nord (afin de retrouver derrière le Douro, le repos et les vivres) et Masséna redescendre au sud (afin de rencontrer du soutien et manœuvrer encore les Anglais), la querelle éclate entre les deux maréchaux.
Masséna y met son calme, non sans une hauteur blessante : la violence de Ney s'en accroît; il écrit : « Dussé-je être destitué et v perdre la tête, je ne suivrai pas le mouvement dont Votre Excellence me parle » .
La réponse fut prompte : le prince d'Essling enleva à
(1) Mémoires de Delagrave, p. 214.
l'officier rebelle son commandement. Il fallut quitter l'armée, qui regretta un chef dont la vaillance était admirée de tous.
Dès la première étape du retour, la réflexion lui vint sur son incartade; Ney reconnut alors non sa faute, mais les conséquences qu'elle pouvait entraîner pour lui. Subitement la figure de l'Empereur passa devant ses yeux, comme chez l'enfant gâté qui a bravé le maître absent et qui, revenu au sang-froid, prend peur. Il saisit sa plume et sur l'heure écrivit :
Sire,
Le prince d'Essling a pris sur lui de me chasser de l'armée, sans me donner à moi et sans prendre pour lui-même le temps de la moindre réflexion... La justice et la pénétration de Votre Majesté me rassurent pleinement. Je me refusai par écrit à faire marcher le 6e corps par un pays dévasté. Voilà mon crime. Cependant il y a loin d'un mouvement préparatoire à un mouvement d'exécution et je ne pouvais exécuter celui-ci sans que le prince n'eût les moyens de s'y opposer vingt fois... Il a cherché à rendre publique une prétendue insubordination qui n'existait que dans ma correspondance, qui n'était fondée que sur mon zèle pour le service de Votre Majesté... Tout cela est l'ouvrage d'une nuit... Le caractère dont je suis revêtu m'impose l'obligation de réclamer une réparation que je crois m'être due... Si je n'obtenais quelque repos pour donner des soins à ma santé, je me verrais forcé bientôt de cesser ma carrière militaire (1).
C'est bien là l'homme tout entier : étonné surtout qu'on ait pris au sérieux sa révolte, qu'on l'ait pris au sérieux luimême; la spontanéité lui paraît si naturelle qu'il ne songe même pas à mesurer les conséquences de son action. «Sans me donner le temps de la réflexion. » Quatre ans plus tard, jour pour jour, ne pourrait-il pas redire les mêmes mots,
(1) Ciudad-Rodrigo, 25 mars 1811. — Archives nationales, A. F., IV, 1630, pièce 51.
successivement, à quelques heures de distance, à Louis XVIII et à Napoléon? Voilà pourquoi cette lettre du 25 mars 1811 nous paraît si pleine d'enseignement sur le caractère du duc d'Elchingen ; elle explique à l'avance le point psychologique le plus obscur de sa vie, au mois de mars 1815.
Pour Masséna « mené plus loin qu'il ne l'avait d'abord pensé», il lui fallait a céder à la force des circonstances» (1). « Le torrent d'opinion était tel que lutter contre, c'eût été s'exposera voir les corps marcher chacun de son côté » (2). Il consentit à quitter Guarda, où il avait espéré tenir encore et la présence de Wellington le contraignit à une précipitation telle que plus de mille maraudeurs ne purent rejoindre leurs régiments.
Nous sommes débusqués de Sabugal et, après une mêlée sanglante, presque enveloppés par des forces supérieures. Au regret de perdre du terrain et du monde, s'ajoute pour le duc de Rivoli l'amertume d'être contraint d'adopter la marche qu'avait prévue le duc d'Elchingen. Il ordonne la retraite et en marque matériellement l'effet en franchissant l'Agueda (4 avril) .
Le voici revenu sur le sol de l'Espagne ; s'il n'est pas relevé de sa mission conquérante, il doit s'avouer qu'elle a pris fin. Il a manqué le but, même à se contenter de l'euphémisme dont se sert La Forest pour annoncer cet échec : « M. le maréchal prince d'Essling a été dans le cas de reculer ses
(1) Masséna au général Foy. — Alfayatès, 2 avril 1811. A. F., IV, 1630.
(2) Lagarde au duc de Rovigo. — Salamanque, 23 avril 1811. A. F., IV,
lignes pour faciliter les subsistances de l'armée sous ses ordres » (l).
Une éclaircie avait traversé ces jours sombres : la nouvelle de la naissance du roi de Rome. Chaque maréchal avait exprimé en termes dithyrambiques ses félicitations; leurs lettres portaient à Paris des serments d'amour et des transports d'allégresse (2). Au matin où l'on abandonnait la terre de Portugal, 121 coups de canon résonnaient, comme pour protester contre des destinées malheureuses et chasser toute tristesse en saluant l'héritier de l'Empire (3).
Tout au long de cette dure retraite, du Tage à l'Agueda, de Santarem à Almeida, le vieux maréchal « a mis à profit les ressources de son génie et tiré un parti égal à son audace » (4). Mais c'est toujours une imprudence « d'exposer ces héros consacrés aux caprices de la Fortune » . Elle est femme et et aime la jeunesse, selon le mot de Charles-Quint qui avait expérimenté la durée de ses faveurs ; dans le royaume de ce prince désabusé, le vainqueur de Rivoli en faisait à son tour la pénible expérience.
Il ne songe plus maintenant qu'à faire vivre son monde autour de Salamanque où lui-même prenait ses cantonne-
(1) Dépêche du 25 mars 1811. — Correspondance, t. IV.
Sur la position des armées françaises et anglaises en Portugal, on consultera : Victoires et conquêtes; t. XX, chap. v; Marbot, Mémoires, t. II, chap. xxxvi, xxxvn, xxxvm; les Mémoires du colonel Delagrave, chap. xvi à xxm ; Mémoires militaires du maréchal Jourdan, chap. xv; Brialmont, Histoire de Wellington, t. I, p. 370; général de ArtÈche, Guerra de la Independencia, t. X, chap. il. — Le résumé des opérations de l'armée alliée est donné dans la lettre de Wellington au comte de Liverpool, datée de Villaseca, 14 mars 1811.
(2) Les originaux des lettres de Ney, de Junot, de Masséna rouvent dans le carton 1630 (pièces 53, 54, 55) de A. F., IV.
(3) « Le hruit de 121 coups de canon nous a confirmé le grand événement qui consolide les destinées si brillantes que l'Empereur a préparées à la France et auxquelles il associe l'Europe entière. » — Lagarde au duc de Rovigo, 2 avril 1811. Archives nationales, F. VII, 7014.
(4) Général Thiébault.
ments. L'armée était à bout : « elle ne pouvait mettre en ligne plus de 25 000 hommes portant baïonnettes, il ne restait à l'artillerie que 1600 chevaux des 5 000 avec lesquels elle était entrée en Portugal, plus de moyens de transport, pas 30 caissons de charrois; quant aux munitions, le général Eblé m'a assuré qu'il n'y en avait pas pour 10 heures de combat... Il serait bien nécessaire de connaître combien d'ennemis on aura à combattre : à dire le vrai, on n'en sait rien du tout. Le prince nie, comme il l'a fait pendant toute la retraite, qu'il y ait beaucoup de monde » (1) .
Il attendait des secours (vivres, troupes, argent) du maréchal Bessières, à la tête de l'armée du Nord. Celui-ci en avait l'ordre, Masséna lui en rappela la promesse. Il recevait du duc d'Istrie des réponses dilatoires et des « lettres inconcevables « (2). Et quand enfin Bessières, qui commandait 4-0 000 hommes, parut un beau soir, avec une pauvre escorte de 1 500 cavaliers, sans un canon ni une compagnie, il se tira d'affaire par une gasconnade : « J'arrive, comme un chevalier français, à la tête d'une poignée de braves » (3) ! Masséna fut moins que satisfait. Plus tard, l'Empereur blâmera énergiquement Bessières de l'égoïsme jaloux qui, à n'en pas douter, inspirait ses lenteurs; il lui fit dire : n Vous avez été inutile à l'armée de Portugal», exprimant l'espoir un peu vague a qu'il réparerait sa faute énorme » .
Masséna, lui, en éprouvait les conséquences immédiates. Les Anglais avaient eu le temps de se ravitailler (4), puis
(1) Lagarde au duc de Rovigo, 23 avril 1811. — A. F., IV, 1630.
(2) Masséna à Bessières, 29 avril 1811.
(3) Thiébaclt, Mémoires, t. IV, p. 478.
(4) « Comment les Anglais peuvent-ils vivre dans un pays ruiné?... On assure qu'ils ont à leur suite 7 000 mulets uniquement occupés à leur amener des subsistances et même des fourrages, des bords du Tage et de la mer, de Figueira, de Coïmbre par échelons ; que tous les muletiers travaillent à ces transports..; ils payent tout comptant aux Portugais, ils ont en leur faveur les
d'investir la place d'Almeida où ils bloquaient le général Brenier. Contre eux, le prince d'Essling se dirigea, souhaitant enfin une vraie bataille. Elle commença le 3 mai au matin, en face du village de Fuentès de Onoro, dont, après une lutte acharnée, nous emportâmes la partie basse. Le lendemain, Wellington essaya en vain de nous déloger, et en vain aussi nous tentions de lui arracher les maisons hautes. Masséna résolut un grand mouvement pour tourner l'ennemi par la plaine. Le combat décisif s'ouvrit le 5 mai; dès l'aube la cavalerie du général Fournier se déployait avec ardeur; le général Montbrun poussait victorieusement les hussards hanovriens et les chasseurs portugais, l'infanterie espagnole reculait à son tour, on allait pouvoir refouler les compagnies anglaises dans un ravin, un cul-de-sac menant à la rivière, on était maître du terrain (1), l'effort victorieux et suprême voulait seulement des troupes fraîches ; une brigade de la cavalerie de la garde était massée en réserve et son élan eût tout emporté; mais Bessières refusa de la mettre en marche, alléguant des ordres particuliers et que la garde ne dépendait que de lui seul. Ce défaut de zèle aggravait sa faute d'avoir laissé la veille, en arrière, des fourgons de munitions, et nos soldats manquaient de cartouches sous le feu redoublé de la ligne anglaise. Le moment favorable échap-
habitants; ce qui était enfoui pour nous sort pour eux des entrailles de la terre; ils ont eu l'impudence de payer, dans quelques villages espagnols, avec des bons acquittables à Salamanque, le 7 du mois de mai. Les guérillas les secondent en tout. » — Lettre de Lagarde, 23 avril 1811 .
(1) A six heures du soir, le maréchal Masséna mandait au gouverneur de Giudad, le général Reynaud : « L'armée anglaise et l'armée portugaise ont été entièrement battues. » Un paysan apportait cette « heureuse dépêche » à Salamanque, d'où Lagarde s'empressait d'écrire à Savary, en soulignant en tête de sa lettre du 7 mai : « Deux heures et demie, victoire sur les Anglais, voyez le post-scriptum ! » — « Je prie Votre Excellence de vouloir bien mettre de suite cette importante nouvelle sous les ieux (sic) de Sa Majesté. » — Le 10, il était obligé de rectifier : « La nouvelle de la victoire était prématurée; l'armée revient sans autre événement; je ne me permets aucun commentaire. »
MASSÉNÀ EN PORTUGAL 257
pait (1). Masséna, arrêté malgré lui, fit bivouaquer sur le champ de bataille. La journée était honorable et infructueuse. Des deux côtés des pertes sensibles; Wellington se barricadait dans sa position ; Masséna parlait de reprendre le mouvement le 6 au soir ou le 7 ; mais, dans une espèce de conseil de guerre, on fut d'avis de ne pas recommencer, quoiqu'on n'eût rien fini le 5 ou précisément parce qu'on n'avait rien fini.
Ayant perdu tout espoir de communication avec Almeida, Masséna voulut au moins sauver les braves gens bloqués dans ses murs.
Il choisit trois soldats de bonne volonté, promit à chacun une récompense de 6 000 francs s ils parvenaient, traversant les lignes anglaises, à porter au général Brenier, gouverneur de la place, Tordre de rejoindre l'armée après avoir fait sauter les fortifications. Deux de ces braves fuient fusillés comme » espions » ; le troisième, André Tillet, du 6e léger, parvint au but le 7 mai, dans la matinée (2). Une salve de 25 coups de canon — signal convenu — apprit au maréchal que son messager était arrivé. Pendant 48 heures la garnison occupa les assiégeants par des démonstrations un peu en tous sens. Enfin, dans la nuit du 10 au 11, une explosion formidable retentit soudain : 140 fourneaux, chargés chacun de 900 livres de poudre, éclatèrent à la fois. Dès 10 heures du soir, quand les mèches avaient été allumées, le général Bre-
(1) « La journée avait parfaitement commencé par de magnifiques charges de cavalerie. Elle avait continué jusqu'à dix heures avec les plus brillantes chances de succès. La cavalerie du général Montbrun et le 9e corps avaient fait des merveilles. L'infanterie des autres corps s'est arrêtée tout à coup, on ne sait pourquoi, soit défaut de concert, soit défaut d'obéissance, soit défaut de munitions, soit défaut d'ordres donnés à propos par le général en chef. Car tout se dit et chacun se rejette le tort d'un grand événement avorté. Une grande victoire nous est échappée sans que nous ayons été battus... » — Lagarde à Savary, 14 mai 1811. F. VII, 7014.
(2) Marbot, Mémoires, t. II, p. 469.
nier s'était mis en route, emmenant sa petite garnison à travers les ténèbres, sans guides, dans un pays inconnu, au milieu des ennemis. Il avait donné pour mot d'ordre : Bonaparte et Bayard, et l'on était parti, dans le plus grand silence, « sous les auspices de la gloire et de l'honneur » . Le gouverneur était sorti le dernier, prenant la lune pour boussole et les ruisseaux pour point de direction. Bientôt découvert par les postes assiégeants jetés sur ses traces, assailli, harcelé, il parvint aux premières lueurs du jour, en bon ordre, malgré les rochers, les eaux et les précipices, au bord de l'Agueda; le salut était sur l'autre rive ; les Anglais pressaient la queue de sa colonne ; il franchit ce mauvais pas sous les coups de fusil, ayant perdu 360 hommes en cette nuit tragique d'angoisse et de bravoure, après laquelle il se trouvait en droit vraiment, comme il le fit dans son rapport militaire, de demander « la décoration de la Légion d'honneur pour tous les officiers qui ne l'ont pas encore (1) » .
Dans ses actes, le prince d'Essling se préoccupait avant tout de l'opinion qu'en concevrait, du jugement qu'en porterait l'Empereur. Le jour même où il avait commencé son mouvement de retraite, le 8 mars, il avait, afin de l'expliquer, fait repartir en France le général Foy, dont les façons semblaient agréer à Sa Majesté. Miraculeusement échappé aux dangers du voyage, Foy débarquait le 26 mars, dans la soirée, à Paris. Le 27, Napoléon l'accueille « avec enjouement, comme une vieille connaissance » et le fait parler avant même d'ouvrir les dépêches de Masséna. A leur lecture, il demeure impassible, trahissant seulement la dureté de son cœur par une boutade cynique, au passage du rapport où le maréchal dit son soin à ne pas répandre le sang dans des engagements inutiles et « à éviter tout ce qui pourrait tendre à compromettre la
(1) Voir le rapport du général Brenier au maréchal Marmont (17 mai 1811), au toute Ier de Bklmas : Sièges dans la Péninsule. Appendice 69.
conservation d'aussi bonnes troupes ». — « Eh! s'écrie Napoléon, que m'importe l'humanité? Il faut suivre un plan (1). »
Le mot est à retenir, car il donne le sens de sa pensée dans les affaires d'Espagne et d'ailleurs. Ce sont les termes qu'il emploiera deux ans plus tard avec Metternich, dans le fameux entretien de Dresde : « Un homme comme moi se f. .. de la vie d'un million d'hommes! » Et Metternich ne trouvera à lui faire que cette réponse si juste : « Ouvrons les portes, Sire, et puissent vos paroles retentir d'un bout de la France à l'autre ! Ce n'est pas la cause que je représente qui y perdra (2) . »
Le général Foy n'était pas en position de se permettre de semblables reparties; silencieusement, il écouta ce que l'on voulut bien lui apprendre du « plan » , qui se bornait à changer le général en chef, et il revint en apporter la nouvelle dans un pli cacheté dont la teneur exacte ne lui sera révélée que lorsqu'on l'ouvrira devant lui.
Le maréchal Marmont l'a précédé de quelques postes pour aller, dit-on, prendre la direction d'un corps d'armée; mais bientôt on voit qu'il s agit de tout autre chose : un ordre daté du 8 avril lui donne le commandement suprême.
Attéré, ulcéré, mais soumis, Masséna a quitté l'armée, suivi seulement de son fils et d'un aide de camp, ainsi le prescrivait « expressément » l'Empereur, par la plume brutale de Berthier; pas un mot de regret ni la moindre atténuation indulgente : le maréchal devait se « rendre aussitôt à Paris » ; et quand il y arriva, malgré démarches et supplications, Napoléon lui fit attendre plus d'un mois la grâce d'une audience (3).
(1) Girod de l'Ain, Vie militaire du général Foy, p. 138.
(2) Prince de Metternich, Mémoires, t. I, p. 147, 26 juin 1813.
(3) Masséna à l'Empereur (Salamanque, 14 mai 1811, et Rueil, 13 juin). — A. F. IV, 1630, 2e dossier, pièces 107 et 123.
« Ici finit la carrière du prince d'Essling et la belle époque de l'Empire » , a dit Brialmont (1).
L'armée de Portugal prenait ses cantonnements autour de Salamanque, amputée du 6e corps qui, par la route de Madrid, était envoyé en Andalousie. Wellington n'osait s'avancer davantage. Fatigués, les deux adversaires sentaient le besoin de se reprendre et de se fortifier.
(1) Histoire de Wellington, t. I, p. 400.