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CHAPITRE VIII

LES AMBASSADEURS DU ROI (Mai-décembre 1810)

I. Retour de Joseph à Madrid. — Popularité recherchée. — Le» intransigeants.

— Pénurie du Trésor : Angulo remplace Cabarrus au ministère des Finances.

— Les griefs du Roi contre l'Empereur : 1° le mariage avec Marie-Louise (crainte dynastique); 2° la fuite de Louis et l'exil de Lucien (crainte familiale); 3° l'annexion des provinces espagnoles par les décrets du 6 février e du 29 mai (dissentiment politique) ; 4° le retard dans le secours pécuniaire (difficulté financière) ; 5° l'indépendance des généraux français dans leurs commandements (litige militaire). — Joseph exprime ses plaintes à M. de La Forest (15 août).

II. Il envoie d'Azanza, duc de Santa-Fé, les porter à l'Empereur (mai). — Entretiens avec Champagny et réponses dilatoires. — Nouvelle ambassade : Hervas, marquis d'Almenara (août). — Deux incidents aggravent la position des envoyés ; leurs correspondances sont enlevées par les guérillas et publiées par les journaux ; le duc de Cadore refuse de recevoir le mémoire qu'ils lui présentent. — Exigences de l'Empereur; annulation des conventions de Bayonne et annexion de la rive gauche de l'Ebre. — Pourparlers (3 septembre) et rédaction de ces propositions (2 octobre). — L'Empereur suggère à son frère de s'entendre avec les Cortès de Cadix.

Joseph Bonaparte, « roi des Espagnes et des Indes » par la grâce de son frère, S. M. I. et R. l'Empereur et Roi, n'avait de puissance réelle dans la péninsule qu'à l'abri des baïonnettes françaises. Cependant il avait groupé autour de lui des partisans. Des Espagnols, plus nombreux qu'on ne le croit et qu'on ne le dit, lui accordèrent leur confiance et même leurs services au moins pendant quelques années. Pour conserver ces sujets, Joseph s'adapta à ce rôle royal et affecta de se

montrer, avec sincérité sans doute, « monarque espagnol » autant que « prince français » . C'était certainement la meilleure politique. Napoléon ne le comprit jamais et traita toujours son frère comme un vassal, un délégué, un envoyé, l'agent de ses ordres, subordonné à ses généraux. De là entre eux une contradiction constante, un malaise soutenu où Joseph naturellement demeurait un petit personnage. La querelle fut à son paroxysme en 1810 et 181-1, à l'apogée de la fortune de Napoléon, dont les prétentions grandissaient toujours en raison de sa puissance.

Cet épisode est le plus caractéristique dans ces affaires d'Espagne, elles-mêmes la pierre de touche de la politique napoléonienne sur nos frontières.

Il se divise naturellement en deux parties :

1° Les demandes du Roi.

2° Les réponses de l'Empereur.

La situation militaire se soutenait grâce à la vaillance de nos troupes échelonnées de Bayonne à Cadix; la situation financière était lamentable; la situation administrative presque nulle. Joseph se tourna vers son frère par l'intermédiaire autorisé de M. de la Forest, le diplomate d'expérience qui lui avait été donné pour mentor dès son arrivée dans la péninsule.

Joseph venait de faire un long séjour en Andalousie où il avait rencontré des adhésions et distribué des faveurs. Sous cette heureuse impression il rejoignit sa capitale.

Il mena d'abord la même politique qu'à Séville et courut la popularité : au théâtre, on lui prépare et il reçoit des ovations; sur sa loge, on attache cette devise : Armis vieil, nîmis quant indole. Il assiste dévotement à la grand'messe, en habit de velours bleu brodé d'or, il suit la procession de la Fête- Dieu, après en avoir réglé lui-même et la marche et le cortège. Il honore les grands hommes de la patrie, érigeant des

bustes à Lope de Vega, à Calderon, à Moreto. Il affecte de conserver formes, usages et costumes castillans; chaque dimanche, ce sont des combats de taureaux dont les Madrilènes s'enchantent. Au palais il y a cercle, bal, concert. Ces avances suffisent-elles à conquérir les adhésions politiques? « Madrid menacé a fait mieux que Madrid cajolé » , écrit La Forest.

Il est vrai que les oppositions restent souvent irréductibles. Il y a tel dîner à la Cour, où Joseph ne peut « recruter » plus de dix-sept ou dix-huit dames espagnoles comme convives; certaines, priées, refusent, ainsi Mme de Valde-Carsana, la femme d'un chambellan, qui va s'enfermer au couvent. Dans une chapelle dont le Roi vient de permettre la réouverture, le prédicateur croit devoir commencer par l'éloge de la piété du monarque : « On est à l'église pour entendre l'Évangile, et non des adulations! » crie une voix; d'autres font chorus; la cérémonie est interrompue, l'auditoire s'écoule, et l'alcade, de connivence, empêche l'arrestation des « coupables » .

C'est que la ville est toujours pleine de ces patriotes intransigeants, férus de l'espoir « quand même » , ne voulant jamais avouer un échec, incrédules à toule mauvaise nouvelle. Le soir, chez un ami, volets clos, sous le verrou, ils discourent autour des chandelles; quelque journal de Séville, puis de Cadix, est apporté en contrebande et il réchauffe les enthousiasmes; plus souvent on commente le dernier numéro de la Gaçeta de Madrid, et les dialogues se croisent. C'est surtout pendant le voyage d'Andalousie qu'ils se sont donné carrière : « A telle affaire, il est mort cinq cents Français. — Et même un peu plus! — Cinq mille Espagnols. — Et même un peu moins. — Telle place est prise. — Impossible! — Les lettres l'annoncent. — Elles se trompent. — Les journaux le disent. — Ils mentent. » Cependant il n'y a plus de doute, les troupes françaises sont au défilé de Despenoperros : « Qu'ils essaient

un peu de le forcer! » Elles viennent d'entrer à Ciudad Real, à Andujar, à Cordoue, à Séville. « Laissez-les, laissez-les s'enfoncer, il n'en reviendra guère! » Les voici à Malaga, à Grenade, et les Anglais ne paraissent pas. « N'ayez peur, c'est une ruse du Lord (Wellington.) » Le ricanement optimiste ne saurait se démentir, et toute conversation se termine par cette antienne : « On dit qu'ils s'en vont... Et les nôtres arrivent. »

Joseph s'obstine à créer une « garde civique » — ce sont tous les hommes valides de dix-sept à soixante ans, — dans l'imprudent dessein, peu dissimulé, d'écarter ensuite de la capitale la garnison française. On sait ce que vaut une garde nationale, on devine ce qu'elle peut valoir en de telles conditions. Le Roi dépense beaucoup d'argent et de diplomatie pour tenir à peu près au complet les cadres d'officiers, mais les uniformes dans les magasins sont plus nombreux que les volontaires sur les rangs.

Il ne peut se méprendre sur cette froideur, cette hostilité; par dégoût, il laisse languir les affaires, les matinées du palais sont solitaires et inoccupées; il s'accorde une consolation dans l'après-midi, au milieu de son cercle intime, le crédit est toujours à O'Farrill, à Miot de Mélito; en leur compagnie, le Roi s'invite à déjeuner chez Almenara ou Campo-Alange, va passer la journée sous les bois de la Casa del Campo, qu'il vient de faire relier au palais par un pont sur le Manzanarès; entre les faisanderies et les pêcheries on évite les chaleurs de l'été, on se repose des promenades par les lectures; dans ces solitudes verdoyantes, à la fraîcheur des lacs, au calme de la nuit, des repas élégants réunissent les généraux Merlin, Lucotte, Rigarré, M. de Saint-Anastase, quelques aides de camp et l'héroïne de ces fêtes, Mme de Monte-Hermoso.

On remarque que jamais La Forest n'est invité a ces intimités, et l'ambassadeur, qui le remarque avant tout le monde,

veut s'en consoler en assurant que tous ces privilégiés se déchirent entre eux (l). Ce n'est pas seulement pour éviter de hausser le ton de l'étiquette de ces fêtes galantes que le roi d'Espagne n'y convie pas l'envoyé officiel de son frère (2), c'est que les rapports se refroidissent singulièrement avec l'Empereur. Celui-ci ne répond plus, et Joseph, qui écrit sans se lasser, charge ses lettres de récriminations et de doléances.

Depuis une timide protestation, le 2 mars, au décret du 8 février (3), il a eu l'occasion de multiplier ses plaintes contre l'anarchie qui en résulte. Gomme pour une bravade, un aide de camp de Berthier lui apporte le duplicata de nouveaux décrets (29 mai) : Burgos et Valladolid sont aussi érigés en gouvernements autonomes. Ensuite Soult est nommé général en chef de « l'armée du Midi » ; c'est l'Andalousie qui échappe à son tour. L'organisation militaire ne laisse absolument plus à Joseph que les troupes françaises et la division Dessolles, sur le seul territoire de la Nouvelle Gastille, car les armées de Catalogne, d'Aragon, de Portugal (voilà maintenant leurs titres) sont respectivement aux ordres absolus de Macdonald, de Suchet, de Masséna.

La situation morale est pitoyable, la situation matérielle en devient affreuse. L'administration restant aux mains des généraux français, même dans les résidences royales de l'Escurial et de Saint-Ildephonse, s'ils saisissent les caisses, cène

(1) Dépêche chiffrée du 11 juillet 1810. Voir aussi les rapports envoyés en même temps par Lagarde à Foucaé. — A. F., IV, 1623.

(2) « Je continue à être très éloigné; aussi le grand nombre m'évite, et ceux qui ne peuvent décliner mes invitations deviennent au moins soigneux de ne plus s ouvrir. Le roi se promenant en calèche, avant-hier, avec Mme de Montehermoso, M. de Campo-Alange et M. d'Urquijo, la conversation tomba sur moi. Le roi dit qu'il était bien aise de manifester de cette manière le mécontentement que l'Empereur lui faisait éprouver, et qu'il présumait que personne ne croirait qu'il y eût rien de personnel pour moi. » — 23 juillet 1810.

(3) Le décret impérial transformait en gouvernements aux ordres des généraux français : la Biscaye, la Navarre, l'Aragon, la Catalogne.

sont pas des coups de tête, puisque l'Empereur fait blâmer Reynier et Dorsenne « de ce qu'il n'entend pas dire qu'ils lèvent des contributions (1) » . Huit cent mille réaux des octrois de Madrid sont à un moment la seule ressource de Joseph. On découvre un peu trop de rhétorique dans la lettre où Campo-Alange explique à Santa Fé comment « le Roi partage son pain avec les malades de l'armée dans les hôpitaux et avec les soldats de sa garde (2) » . Mais il est vrai que la solde des grenadiers, le traitement des conseillers d'Etat, les gages des palefreniers ne sont point payés, qu'on renvoie les comédiens italiens, qu'on supprime les chasses, et que le souverain « vit de tout ce qui s'est trouvé dans son palais en bijoux et métaux précieux, de ses économies de France, de petites ressources indignes de sa position et de sa hauteur d'âme (3) » .

Le dissentiment politique s'envenime de l'irritation familiale. Quand l'Empereur voulut divorcer, personne ne fut plus alarmé que son frère aîné : cette hérédité dont Joseph conserve en secret dans le cœur le désir si vif, cette hérédité qui, en 1802, lui faisait demander au Conseil d'État un arrêté désignatif de sa personne; qui, en 1803, lui fit repousser la Cisalpine, la Suisse, la chancellerie du Sénat, comme de belles sinécures pouvant compromettre son « droit d'aînesse » , cette hérédité dont, en 1804, il arrache à Napoléon, dans le sénatus-consulte du 18 floréal, la promesse, et dont, en 1806, il fait consacrer le principe au moment d'accepter la couronne de Naples, « sans atteinte à ses droits de succession au trône de France » , cette hérédité, un instant touchée du doigt, s'enfuit comme un songe. Ce n'est point pour n'avoir pas donné des enfants à son mari que tous les Bonaparte

(1) Napoléon à Berthier, 14 juillet 1810.

(2) Lettre du 25 juillet 1810. — Espagne, vol. 683, fol. 94.

(3) Ibid.

mènent depuis longtemps contre Joséphine une si âpre guerre. Au jour du divorce, ils se réservent pour faire face à la nouvelle occupante. La froideur avec laquelle Joseph accueillit le mariage de l'archiduchesse peut se deviner; il n'a pas à la nouvelle témoigné beaucoup d'allégresse : « Votre Majesté connaît l'intérêt que je prends à tout ce qui la regarde; j'espère qu'elle agréera mes sincères félicitations (1). » C'est court.

Qu'en son langage éternellement souriant de diplomate, La Forest vienne murmurer : » On a saisi à Madrid la forte combinaison d'une alliance de famille avec l'Autriche, ajoutée à l'alliance politique avec la Russie » , le roi d'Espagne, pour lui-même, s'avise de tout autre chose. Il reste donc ulcéré, traduisant, par des récriminations de forme, l'amertume de son cœur; à propos des fêtes du mariage à Paris, il mande à la reine Julie : « Ne souffre pas que personne prenne ta place, sois plutôt malade, évite toute occasion d'étiquette. »

On sait son ardeur à soutenir le Clan, lui, l'aîné! Or, un second choc ébranle l'esprit de famille; ce n'est plus le coup de massue qui étourdit, c'est la lame aiguë qui pénètre et déchire. A l'improviste, Louis Bonaparte a quitté la Hollande, jetant là une couronne que la main de 1 Empereur lui rend pesante et dure au front. En s'évadant, il le crie à toute l'Europe (2). Pour Joseph, quel avertissement! L'impression

(1) Cette lettre datée de Grenade, 21 mars 1810, est insérée dans les Mémoires (t. VII, p. 270). Mais l'original manque aux Archives nationales (A. F. IV, 1625 A) où il devrait se trouver.

(2) Dans la nuit du 1" au 2 juillet, après avoir embrassé en pleurant son fils aine, il sortit de Haarlem. Il partit en hâte, craignant d'être trahi, arrêté. II traversa incognito la Hollande et l'Allemagne et alla droit à Tœplitz, en- Bohème, où il obtint de l'empereur d'Autriche la permission de séjourner. Ce ne fut que lorsqu'il eut atteint cette destination (11 juillet) que ses anciens ministres et l'Empereur lui-même surent ce qu'il était devenu. — Rocquain, Napoléon Ier et le roi Louis; F. Masson, Napoléon et sa famille, t. V. — Par des actes (Haarlem, 1" juillet; Amsterdam, 3 juillet 1810), Louis Bonaparte abdiquait la couronne de Hollande en faveur de son hls aine, laissant la régence à la reine Hortense, sous la garantie de l'Empereur. Napoléon répondit (Ram-

est amère, il ne peut s'en taire avec ses familiers; bientôt, en public, sa mauvaise humeur se fait jour dans une séance de son Conseil d'État, où il se répand « en réflexions mélancoliques " . Il aime les petites protestations n'ayant pas à sa dispositions les grandes : il affecte de ne jamais paraître en public sans le cordon de Hollande joint à celui d'Espagne (1), il ne revêt plus les insignes de la Légion d'honneur qu'entre les quatre murs du palais. A qui veut l'entendre, il va répétant que, depuis son alliance avec la Maison de Habsbourg, l'Empereur ne connaît plus d'autre famille.

Et voici que pour porter à l'extrême la sensibilité de ses alarmes, de ses anxiétés et de ses doléances, il reçoit une lettre d'adieu de son frère Lucien, qui fuit jusqu'en Amérique, et lui annonce « qu'il ne le reverra plus que dans l'autre monde (2) » .

il en faudrait moins pour créer une position embarrassante à un ambassadeur, s'il ne se sentait le représentant d'une puissance plus forte. En recevant les instructions secrètes de Ghampagny sur le décret du 8 février, La Forest s'est montré parfaitement prêt à aller jusqu'au bout, à vaincre « l'inertie des faux biais (3) » , résolu à parler « en ambassadeur de

bouillet, 9 juillet 1810) en réunissant la Hollande à l'empire et en nommant le duc de Plaisance son lieutenant général à Amsterdam, qui devenait « la troisième ville de l'empire » .

(1) Lagarde à Savary, 29 juillet 1810. — F. VII, 7014.

(2) Dépêche chiffrée du 25 juillet 1810. — Les querelles de famille entre Napoléon et Lucien, à propos du mariage de ce dernier avec Mme Jouberthou, étant au paroxysme, Lucien quitta Rome et l'Italie pour se rendre en Amérique. Mais il fit escale en Sardaigne, à Cagliari (8 août 1810), où les Anglais le retinrent, puis le transportèrent à Malte, ensuite à Plymouth (12 décembre). Il s'installa dans le comté de Worcester jusqu'au mois de mai 1814. L'Empereur ordonna que « le nom de Lucien Bonaparte ne fût plus porté sur la liste des sénateurs •> , par une lettre close du 27 septembre 1810, u qui ne devait recevoir de publicité qu'en temps opportun, lorsque cela sera utile à l'intérêt de nos peuples et de la postérité » . — Arch. nat., A. F. IV, 49. Recueil des Lettres de Napoléon, par Lecestke, t. II, p. 70.

(3) Dépêche chiffrée du 4 mars 1810.

famille qui aiguillonne » . Les premiers jours de sa rentrée au palais, Joseph a su éviter la conversation sur la France et l'Empereur; enfin, le 31 mai, dans une allée du jardin royal sous ces voûtes de verdure qui prêtent aux confidences et au mystère, l'entretien commence. Le monarque insiste sur l'avantage politique de s'abstenir de procédés vexatoires envers ses sujets; il se loue sans doute des généraux français qui l'accompagnaient en Andalousie; mais de ceux du Nord, de Ney, qui a fait enlever à Avila les caisses des intendants, de Kellermann, qui terrorise les magistrats de Valladolid, — que ne pas dire! Parleurs procédés, ces hommes retarderont de dix ans la pacification de l'Espagne. — Le ton de Joseph s'accentue : il n'a plus peut-être la confiance de l'Empereur, il veut savoir où il en est; roi, qu'on le traite en roi. L'ambassadeur prudent répond avec un art des gradations admirable :

J'ai paru ignorer la plupart des circonstances qui mortifiaient. J'ai évité attentivement de laisser apercevoir que j'eusse la moindre connaissance des vues de l'Empereur. Je suis entré avec empressement dans le désir que le Roi témoignait d'avoir avec son auguste frère une explication complète. Je me suis jeté dans les arguments que j'ai toujours sous la main depuis les ouvertures de Votre Excellence. J'ai affecté d'être inquiet des conséquences de la haine contre la France et les Français que même les Espagnols soumis conservaient évidemment; j'ai insinué que je craignais que le Roi et eux ne se compromissent et n'entendissent, dans le sens de leur passion, ce que Sa Majesté leur disait dans la pureté de ses intentions (1).

Ces finesses pouvaient pour un temps reculer les explications; chaque jour, un événement venait rouvrir la plaie et l'envenimer : ce sont les tribunaux de Valladolid qui prêtent serment de fidélité à l'Empereur; dans les ports, les consuls français, à la barbe des agents espagnols, font saisir et vendre

(1) Dépèche chiffrée du 1" juin 1810.

les marchandises d'outre-mer; le général Kellermann s'ingénie pour envoyer en France les archives de Simancas (1); l'impossibilité du transport, seule, l'arrête; il éprouve moins de difficultés en expédiant de l'autre côté des Pyrénées, pour son compte, des troupeaux de mérinos. Les finances de Madrid sont aux abois, et la source des octrois, maigre filet, est tarie. 800000 réaux paraissent une fortune et c'est une misère. Pour payer la garde royale, on prévoit l'adjudication de plusieurs voitures de tabac, arrivées de la manufacture de Séville. On parle d'un convoi d'argent attendu de Bayonne, comme autrefois d'une flotte d'Amérique, et tous les engagements sont remis à son arrivée. La pénurie a décidé une nouvelle émigration de Madrid ; sur le marché, on vend couramment les meubles; on ne sait où s'est caché le numéraire, on ne voit plus de pièces d'or au coin d'Espagne. Les fabriques royales sont ruinées, les établissements de Guadalajara et de Brihuega, qui nourrissaient 20 000 ouvriers, en contiennent 1 200 au plus. L'aliénation des biens nationaux ne fournit plus rien et l'on s'ingénie en vain à varier les modes d'adjudication, les amateurs sont en égale défiance

(1) Le projet de Napoléon était de réunir à Paris les archives de tous les États qu'il incorporait successsivement à l'empire. Il rendit des décrets pour enlever les archives de Vienne (10 octobre 1809), celles du Vatican (juillet 1809), celles du Piémont,, de Belgique, de Hollande (1811). Berthier reçut l'ordre d'écrire à Kellermann (août 1810) pour faire transporter à Bayonne les papiers de Simancas. M. Guiter, membre du Corps législatif, fut envoyé pour opérer un triage nécessaire (décembre 1810); celui-ci recula devant ces documents remplissant vingt-neuf salles qui représentaient 280 000 kilos à emporter et eussent nécessité 12 000 caisses! Il y eut quelques envois partiels en 1811 : 212 caisses renfermant 7 861 liasses ou registres. Daunou en prit possession. Au mois de septembre 1814, M. de Labrador en demanda la restitution ; elle eut lieu en février 1815, mais il resta à Paris un certain nombre de papiers diplomatiques, d'ailleurs de très grand intérêt : négociations entre la France et l'Espagne aux quinzième, seizième, dix-septième siècles; correspondances de la cour de Madrid avec ses ambassadeurs à Venise; papiers d'Etat relatifs aux Pays-Bas. Actuellement, aux Archives nationales, ils sont compris dans la série K, cartons 1385 à 1711; KK, registres 1460-1463.

contre les diverses façons de souscrire qu'on leur propose : en papier de l'ancienne dette, en bons nouveaux du Trésor, par des arrangements directs avec le ministère, ou bien aux enchères publiques en versant comptant un huitième seulement. — Pour la succession de Cabarrus, dont peu de personnes se soucient, le Roi fait appel à un conseiller d'État dont il a apprécié le mérite : Angulo, qui possède des lumières, de la capacité et une réputation intacte; il le fait revenir de Cordoue et lui annonce à brûle-pourpoint qu'il le nomme ministre des Finances en titre. Il restera au poste jusqu'à la fin de 1813, et toujours se débattra sans succès contre la détresse de ses débuts. Il trouve les caisses vides, O'Farrill ayant tout distribué avant de lui remettre le portefeuille. Mécontent du procédé de ses compatriotes, Angulo, qui depuis la Junte de Bayonne s'est prononcé franchement pour un système politique très net envers la France, ne craint pas de remplacer le vieux Cifuentès par Faypoult et le comte de Saint-Anastase, sans se soucier des jalousies et des clabauderies.

L'anarchie est partout, et dans les provinces qu'occupent nos troupes les ordres s'enchevêtrent, se croisent, se détruisent. Sur les territoires à l'obédience nominale du roi Joseph, l'intendant général Déniée, armé du décret impérial du 29 mai, envoie ses agents percevoir les revenus locaux; au préposé français, l'intendant espagnol de Tolède résiste; Joseph l'appuie, et devant cette audace finit par éclater. L'occasion paraît bonne, car c'est le 15 août, et dans le palais se presse une assistance plus nombreuse que de coutume. Au « lever » , le Roi fait le tour de la salle, puis s'arrêtant devant l'intendant général, lui prescrit de renvoyer en France son subalterne, « un polisson » .

Il ne faut pas qu'on s'y trompe (et la voix montait, haute et saccadée), au train dont vont les choses, un million de soldats français

suffiront à peine dans quelque temps pour contenir l'indignation générale. Je suis déterminé à faire un exemple des hommes qu agissent contre les intérêts et les volontés de mon frère... Je suis aussi bon Français que personne, oui, que personne! Les troupes m'ont vu partager leurs fatigues... La France est ma famille et l'Espagne ma religion...

Quelle était cette sottise, cette calomnie, cette injure, de croire qu'il irait reprendre la couronne de Naples? Il ne quitterait jamais le trône de Madrid que contraint par les baïonnettes (1).

— Il n'y au monde que deux rôles pour moi : roi d'Espagne avec un royaume intact, premier prince français dans la ligne de l'hérédité, si les événements me rejetaient en France. A mon âge on connaît ses devoirs, et les Espagnols ne doivent pas douter que les premiers de mon cœur sont pour eux (2).

Les expressions du Roi, à diverses reprises ont été tranchantes, parce que son émotion lui permettait peu de les choisir, il a fallu souvent remplir des lacunes pour suivre l'enjambement de ses idées (3).

Ainsi pense La Forest, présent, surpris et muet.

Le soir, pour s'être épanchée le matin, l'impression intime

(1) Les auditeurs ne pouvaient deviner que ces paroles étaient la riposte directe à la menace de Napoléon de donner à Ferdinand (alors enfermé au château de Valençay) la couronne; menace formulée par Champagny, dans une conversation (19 juillet) rapportée par Santa-Fé, dans une dépêche du 20, arrivée à Madrid le 10 août. -Le Roi était sous l'impression toute vive de cette fanfaronnade.

(2) Les Mémoires du roi Joseph (t. VII, p. 187) rapportent ces paroles, en y ajoutant un commentaire laudalif : « Il a semé son discours de traits fort remarquables; la phrase la plus énergique est celle-ci : « Mes premiers devoirs « sont pour l'Espagne... »

On pouvait sans doute mieux dire, mais on ne pouvait moins entrer dans les vues de l'Empereur. Ces pensées et ces expressions étaient familières à Joseph; il écrivait à la reine Julie (16 juillet 1810) : <■ Si l'on veut que je gouverne l'Espagne pour le bien seulement de la France, on ne doit pas espérer cela de moi. J'ai des devoirs de cœur et des besoins de reconnaissance envers la France, qui est ma famille... J'ai des devoirs de conscience envers l'Espagne; je ne les trahirai jamais. »

(3) La Forest à Champagny, 17 août 1810.

du prince ne restait pas moins vive; en se rendant au gala et voyant briller dans les glaces les feux de son costume constellé de diamants (il en avait bien sur le corps pour plusieurs millions) : « Tenez, Bigarré, disait-il à son aide de camp, vous voyez toutes ces richesses. Eh bien, j'abandonnerais volontiers cela, ce beau palais et tous les trésors qu'il renferme, pour aller vivre à Mortefontaine, comme prince français, avec ma femme et mes enfants, plutôt que d'être roi d'Espagne, sans indépendance (1). »

Sa correspondance garde le ton véhément de sa conversation :

Je contemple passivement la dévastation d'un pays que j'avais espéré pouvoir rendre heureux. Je n'ai plus d'autre parti à prendre que d'abandonner la partie (2). Je suis votre frère, vous m'avez présenté à l'Espagne comme un autre vous-même. Si Votre Majesté croit que le même sang coule dans nos veines, Elle doit bien penser que je ne dois pas supporter plus longtemps un tel état de choses (3).

11 ne veut pas être « le concierge des hôpitaux de Madrid » , il ne sera pas « un mannequin responsable du mal qu'il ne peut prévoir ni empêcher » . Cette pensée, juste d'ailleurs, il la dit, la redit à la Reine : h L'Empereur a un plus grand lot de responsabilité et de gloire à porter que moi à la postérité » ; c'est afin qu'elle soit répétée à Napoléon, car il fait de sa femme le messager habituel et familial auprès du maître. C'est pourquoi il lui déconseille de venir en Espagne: « Quand tu seras partie, lui écrie-t-il, il n'y aura plus aucun moyen de communication. »

(1) Mémoires du général Bigarré, p. 281.

(2) Le roi Joseph à l'Empereur, 7 août 1810 (datée par erreur du 8 dans le» Mémoires, t. VII, p. 307).

(3; Jd., 25 août 1810.

Son ambassadeur en France, le vieux duc de Frias, est nul. Joseph va dépêcher des hommes de sa confiance. Dès le mois d'avril 1810, il a envoyé à Paris, en ambassade spéciale, Michel Joseph d'A-zanza, pour la circonstance revêtu de la Toison d'or et créé duc de Santa-Fé. Le prétexte est excellent d'aller complimenter sur leur union Napoléon et Marie- Louise; en fait, on sollicitera l'annulation du décret du 8 février. — Aussitôt à Paris, Santa-Fé témoigna à Champagny son impatience d'obtenir une audience. « Vous avez beaucoup de choses à dire à l'Empereur? — Non, mais j'en ai beaucoup à entendre, nous ne demandons que de connaître ses intentions (1). » Quand il les connut, elles ne lui parurent pas fort agréables à méditer.

Le 17 juin, dans l'après-midi d'un dimanche, le duc de Cadore lui réserva, au ministère des Relations extérieures, l'avantage d'un long entretien. L'ayant averti au préalable qu'il parlait « par l'ordre de l'Empereur » (on le voyait à l'exagération des chiffres qu'il citait), il commença par déclarer que 400 000 soldats et 300 millions, dépensés pour la conquête de l'Espagne, c'était assez, c'était trop, et que la France ne donnerait rien de plus. Pour l'argent, le roi Joseph n'avait qu'à taxer ses sujets, vendre les biens d'Église et cesser des prodigalités injustifiées à son entourage. Pour les troupes, il ne devait pas armer à grands frais des bataillons espagnols, qui aussitôt après désertaient. — Sachant qui parlait, Santa-

(1) Champagny à Napoléon, 20 mai 1810. — A. F. IV, 1623, A., 3e dossier, n" 11.

Fé ne songea qu'à entrer dans les vues de son interlocuteur invisible, et s'empressa à prouver combien déjà le gouvernement espagnol avait exécuté, autant qu'il l'avait pu, les bons avis de l'Empereur : 1° le Roi avait mis des contributions, mais les généraux français en entravaient le recouvrement, mais elles avaient peu produit, là où ces mêmes officiers en avaient levé les premiers, mais les insurgés pillaient de leur côté, partout où ils passaient; 2° d'ailleurs, des impôts étaient un mauvais moyen pour obtenir des adhésions et recueillir les fidélités; par la douceur, on avait conquis l'Andalousie; 3° les largesses du Roi se bornaient à la distribution de « bons » , susceptibles d'acquérir des biens nationaux, mais qui ne pouvaient se transformer en numéraire, et c'étaient au reste moins des présents que des compensations à des traitements impayés. Puis, quittant la défense, il passa à l'attaque, et cita en particulier les abus de pouvoir du maréchal Ney à Salamanque, du général Dufour à Pampelune (1).

Ghampagny demeura froid, réservé, incrédule aux explications, impassible aux doléances, se défendant d'examiner la conduite des généraux qui ne pouvait être que des « mesures militaires (2) » ; et sans tirer de conclusions compromettantes, il termina la conversation avec les politesses d'usage.

Pendant un mois, on laissa M. de Santa-Fé à ses réflexions. Le 19 juillet, il recevait un billet du duc de Cadore qui lui témoignait le désir de causer avec lui. A deux heures, d'Azanza était au ministère. Ghampagny appuyait sur ce qu'il n'était chargé de rien par l'Empereur, mais parlant « confidentiellement, de son propre mouvement, poussé par le bien général, et par les sentiments d'un ministre qui s'intéresse à

(1) Dès le 29 mai, l'Empereur avait remplacé par le général Reille, au gouvernement de la Navarre, le général Dufour, renvoyé à l'armée d'Andalousie.

(2) Dépêche d'Azanza à d'Urquijo. Paris, 19 juin 1810, vol. 683, fol. 199.

la gloire et à la tranquillité de son souverain » , il déplorait que

le roi d'Espagne « abandonnât les directions de Sa Majesté Impériale » ; et il reprochait : l'indulgence excessive envers les insurgés, la soumission illusoire des provinces, le peu d'empressement à concourir à l'entretien des troupes françaises, le mauvais emploi des fonds ramassés : « L'Empereur a été vivement blessé de plusieurs expressions des lettres du Roi, dans lesquelles il menace d'abandonner sa couronne. Il lui serait très facile de faire revenir en Espagne le prince des Asturies, Ferdinand, qui se prêterait à lui céder les provinces qui lui conviendraient, à toutes les conditions qu'il voudrait lui imposer (1).

Difficile peut-être à exécuter, la menace n'en était pas moins claire à comprendre, et la pensée ne témoignait pas une extrême tendresse fraternelle. M. d'Azanza se défendit, comme le voulait la fierté castillane :

Lorsqu'on nous accuse près de l'Empereur de vouloir nous rendre indépendants et que S. M. I. nous en fait le reproche, je dois supposer qu'il est question d'une indépendance de fait et non d'une indépendance de droit. Nous désirons que l'on garde au moins les formes... Nous serons de bons alliés... Pour ce seul avantage, Louis XIV a fait la guerre pendant sept ans à une grande partie de l'Europe, afin d'affermir sur le trône d'Espagne un prince de sa dynastie.

Cependant comme les jours passent, que les choses n'avancent guère, que les audiences reculent, tout au moins que les banalités les dévorent, Joseph envoie à la rescousse. Voici donc venir d'Hervas, marquis d'Almenara, gendre de Duroc, ayant de la sorte une entrée dans la place. Il posera un dilemme : le pouvoir entier, ou plus de pouvoir du tout. Miot avait beaucoup déconseillé cette mise au pied du mur : « Ne voyez-vous pas, disait-il à Joseph, qu'elle est sans issue pos-

(1) Espagne, vol. 683, fol. 67.

sible? Puisque, depuis quatre mois qu'il est à Paris, M. de Santa-Fé n'a rien obtenu, c'est qu'il n'y a rien à obtenir (1). » Lénervement du Roi voulut passer outre.

Bien stylé, Almenara montait dans sa berline de voyage le 7 août, au petit jour. Il partait « sans titre ostensible " se mettre au pied « de l'arbitre du destin commun » ; il ne se présentait pas comme négociateur, parce que c'eût été préjuger l'inconnu; cependant, à tout événement, il était muni de pleins pouvoirs en règles, il emportait des notes, des papiers, des statistiques, pour éclairer l'Empereur mal informé, et une longue lettre de Joseph suppliant son auguste frère de sauver au moins les apparences au nom de l'intérêt de la dynastie (2). Santa-Fé, travaillant à gagner du temps, s'était installé pour un long séjour, avec ses gens, ses secrétaires, sa femme, encore que, laide, âgée, ne parlant pas le français (3), elle dût lui être d'un assez mince secours. — Almenara accourait pour emporter la place, il avait pressé sa marche avec le désir de presser davantage son retour. — Or, la présence de cet homme, à qui l'on pouvait parler plus clairement qu'avec d'Azanza, n'avait fait que précipiter le dénouement en précisant la pensée de Napoléon, qui, rejetant le masque, entendait décidément prendre une partie de l'Espagne sans plus longs commentaires.

Un rapport de Ghampagny le disait net : on annexerait la rive droite de l'Ebre et, en compensation, on offrirait : l°le Portugal... quand on l'aurait conquis; 2° le paiement aux princes de Bourbon des pensions qui... étaient toujours dues (4). Le 3 septembre, il donnait lecture de ce projet aux deux ambassadeurs. Ils le combattaient sur-le-champ par un mé-

(1) Mémoires de Miot de Mélito, t. III, p. 180.

(2) Dépêche de La Forest, 6 août 1810.

(3) Lagarde à Fouché, 13 avril 1810. — A. F. IV, 1508.

(4) Rapport de Champagny à l'Empereur. — Vol. 683, fol. 220 à 224.

moire : la « compensation » leur paraissait illusoire ; cependant, acceptant le principe (singulièrement pénible à Santa Fé, puisqu'il était originaire de la Navarre, province qui serait enlevée à sa patrie) (1), ils discutaient les détails : le chiffre des habitants, le revenu des territoires, les limites de la frontière, ils demandaient la conservation des possessions espagnoles en Amérique, réclamaient pour Joseph, « lieutenant de l'Empereur » , le commandement général des armées françaises dans la péninsule (2).

Cette journée du 3 septembre fut véritablement bien remplie (3). Le soir même, l'Empereur fournissait sa réponse. La revue de sa Garde, qu'il avait passée la veille au soir au bois de Boulogne, influait peut-être sur son intransigeance : 1° il n'y a plus de convention de Bayonne; 2° je ne puis disposer du Portugal, il ne m'appartient pas (ce scrupule arrivait à point pour enlever même l'idée d'une « compensation »); 3° l'Espagne me doit ce qu'elle me coûte, environ 300 millions; 4° pour acquitter cette somme, qu'elle ne me paiera jamais, je veux la rive droite de l'Ebre, ce sont d'ailleurs des pays ruinés pour dix ans. Il refusait d'abandonner Bilbao qu'on lui demandait et il exigeait en plus Santander (4).

Et l'on commençait à rédiger ces projets de traités, quand le vent, qui soufflait eh bourrasque, se mit à tourner à la tempête : un événement fort inattendu vint paralyser les moyens des deux Espagnols; déjà, ils avaient bien peu de

(1) On avait cru que le titre de duc de Santa-Fé, que lui conférait Joseph, se rapportait à des possessions d'outre-mer : c'était le nom d'une terre appartenant à d'Azanza, né dans la petite ville d'Aoïz, à 1 est de Pain pelune.

(2) Vol. 683, fol. 225 à 231.

(3) Dans son Itinéraire ae'ne'ral de Napoléon I", M. Schuermans ne lui donne point d'emploi; on voit cependant qu'elle n'en manqua pas.

(4) Vol, 683, fol. 233.

chances de succès, mais les circonstances advinrent étrangement pour les desservir encore.

Un des courriers de Santa-Fé fut intercepté par les guérillas et le paquet envoyé à Cadix. La Régence s'empressa d'imprimer tout vif et de publier par toute l'Europe ces dépèches (1). L'occasion était belle. Adressées au Roi et au ministre d'Urquijo, sept lettres en clair, deux lettres en chiffres; et quelles lettres! On y relatait tout au long l'entretien secret avec Champagny, du 1 7 juin, et c'étaient des confidences à faire pâmer d'aise les Espagnols; tout le monde se trouvait éclaboussé : Napoléon et ses généraux, Joseph et ses partisans. On soulignait l'aveu du premier : il était épuisé, en hommes et en argent; le second avait gaspillé ses ressources et entretenait des parasites, ses soldats désertaient, les Afrancesados étaient des dupes ou des ingrats, prêts à changer de cocarde, les provinces étaient au pillage, rebelles et indomptées; à tout Espagnol hésitant, se rallier à ce régime éphémère, c'eût été folie.

Quand Joseph lut ces lettres dans les papiers publics de Cadix (comme par dérision, « une main inconnue avait mis un exemplaire à la poste de Madrid à l'adresse du Roi »), il crut perdu son ambassadeur, et rappela immédiatement Santa Fé, craignant pour lui une scène terrible, et même l'arrestation (2). Ses craintes étaient exagérées. A Paris, où l'Empereur avait eu connaissance des mêmes lettres par les journaux anglais (3), qui les criblaient de remarques ironiques, comme Napoléon avait coutume de souligner de notes sarcastiques les documents britanniques qu'il faisait imprimer dans le Moniteur, — à Paris, Santa-Fé resta dans une position plus fausse encore, mais sans autre dommage. Pour

(1) Gazette de Cadix, 3 et 5 août 1810.

(2^ Dépêche chiffrée de La Forest, 11 septembr* 1810.

(3) Le Mominy Chronicte, 30 et 31 août 1810.

achever sa mésaventure, il allait commettre, d'accord avec Almenara, une lourde faute.

Urquijo l'avait muni d'un long réquisitoire dicté parle Roi, qui reprenait toutes ses justifications contre les réprimandes de l'Empereur, toutes ses plaintes contre les généraux. Il est permis de croire que Joseph, à la réflexion, n'estima pas ce plaidoyer très heureux, car dans ses Mémoires (VII, p. 332) il n'en donne que quelques lignes insignifiantes; mais nous qui en avons sous les yeux le texte complet (1), nous constatons une vivacité d'expressions dictées par une colère sincère, d'autant plus insupportable à entendre pour qui en était l'objet. Au lieu de s'en pénétrer, les ambassadeurs joséphistes apportèrent la pièce même à Champagny, exécutant trop bien l'injonction de leur maître d'en remettre une fidèle copie. A cette maladresse, doublée d'une quasi-impertinence, on entend la voix de Napoléon! Il prit la peine de tracer au duc de Gadore un brouillon de réponse où il lui fait dire : «Je n'ai pu mettre sous les yeux de l'Empereur cet écrit, où perce à chaque mot le fiel de l'irritation, plus propre à figurer dans un pamphlet anglais qu'à trouver place dans les cartons de mon ministère. Trouvez bon que je vous le renvoie. » Champagny, offrant de soumettre à Sa Majesté « ce qui serait écrit sagement par des personnes de sang froid » , adoucit un peu les termes (2), mais le mémoire de d'Urquijo fut retourné aux Espagnols, et pour avoir déclaré assez correctement qu'il attendait les instructions de sa Cour, le duc de Santa-Fé, protestant de ses bonnes intentions, n'en demeura pas moins arrêté net dans son discours.

Au milieu de ces traverses, les négociations suivaient leur

(1) Espagne, vol. 683, fol. 283.

(2) Le texte même de sa lettre (15 octobre) est aux Affaire» étrangères (Espagne, vol. 684, fol. 53-54). On remarquera les « adoucissements » dont je parle, en la comparant au brouillon de l'Empereur (12 octobre), aux Archives A. F. IV, 886, et publié dans le Recueil Lecestre, t. II, p. 76.

marche boiteuse; l'Empereur avait recommandé de les mener « doucement » ; « il ne faut pas, disait-il, paraître pressé, laissez réfléchir les deux Espagnols, ce n'est qu'au bout de quelques jours que vous leur ferez connaître que je veux la rive gauche de l'Ebre (1) » . Pour lui, dans le calme de Saint- Gloud, il savait appliquer son esprit aux choses les plus diverses et maniait l'écheveau des affaires européennes avec une imperturbable dextérité. En cette même journée du 9 septembre 1810, nous le voyons écrire à Champagny : 1° pour traîner en longueur les pourparlers avec l'Espagne; 2° exiger de la Russie une dette due à la France; 3° entretenir la Suède de l'élection de Bernadotte ; 4° la Westphalie de la cession du Hanovre; 5° la Prusse, de la confiscation des marchandises anglaises; 6° le Wurtemberg, du différend survenu avec le grand-duché de Bade. Ajoutez encore l'envoi de trois millions à l'armée de Portugal, des ordres à Marmont au sujet des provinces illyriennes, la réglementation de la contrebande à Mayence, les séquestres en Italie. Auprès de lui ses secrétaires n'exerçaient pas de sinécure.

Le duc de Cadore travaillait de son côté à ce que l'on appelait, par euphémisme, « des projets d'échange » . Il existe un brouillon de traité avec Joseph (2), suivi d'un supplément (3), puis un autre brouillon très long (4); le ministre français estime que le roi d'Espagne gagnera à perdre la vallée de l'Èbre. Santa-Fé, désemparé, trouve dans son origine et sa qualité de Navarrais une certaine audace à défendre une cause personnelle, il préférerait tous les expédients à la cession d'une province espagnole, et il mettait toute son adresse à éluder le mot de démembrement. — La solution radicale parut encore la meilleure, on s'arrêta à l'abandon pur et

(1) Saint-Cloud, 9 septembre 1810. L'Empereur à Champagny. — Correspondance, t. XXI, p. 111.

(2) Vol. 683, fol. 251. — (3) Id., fol. 253. — (4) Id., fol. 255 à 260.

simple des États de Joseph à Napoléon « sans le moindre éclat. »

Le 2 octobre, Champagny poussait la complaisance jusqu'à fournir le « modèle » de trois pièces diplomatiques qui s'enchaîneraient : n° 1 , acte d'abdication, « sans éclat »; n* 2, acceptation « en silence » du conseil d'État de Madrid; n° 3, proclamation aux Espagnols (1). Il n'y avait plus qu'à remplir la date laissée en blanc et apposer au pied les signatures. — Suivant une tradition malicieuse, à l'instar de tous ces négociateurs sous le manteau (Isquierdo, Godoï, Escoïquitz, ses prédécesseurs malchanceux), le duc de Santa-Fé, réputé pour la circonstance homme « aux idées libérales, aux connaissances politiques » , était couvert de fleurs; et Sa Majesté Impériale lui annonçait « qu'elle ne perdrait pas de vue les titres acquis par ses services auprès de son auguste frère » . La conclusion de ces pouparlers incertains devenait si grosse de conséquences qu'elle nous paraît une façon déguisée de rompre un dialogue mal engagé; de fait, Santa Fé disparaît tout à coup, et Hervas, présumé plus accommodant, est appelé à prendre la parole.

Avec lui, il est assez vile convenu qu'on donnera la Biscaye, la rive gauche de l'Èbre, avec Saragosse, dont une partie se trouve sur la rive droite; on reprend la compensation éventuelle du Portugal, ou de pays équivalents (?), à la convenance de l'Empereur, après la « paix générale » . Et puis, comme en ce moment l'attention est portée sur les Cortès de Cadix qui s'installent (2), on se prend à songer à courir la chance de ce côté. Hervas propose de s'aboucher avec l'Assemblée, et si elle se ralliait au roi Joseph « dans le délai d'un mois » , les choses demeureraient en l'état; il n'y aurait

(1) Vol. 687, fol. 119 à 122.

(2) La séance solennelle d'ouverture avait eu lieu le 24 septembre dans l'ile de Léon.

pas de cession des provinces espagnoles à la France (1). Sur cette piste nouvelle les conversations se suivent; elles ont lieu maintenant à Fontainebleau, dans le cadre où déjà, en 1807, Napoléon a ébloui les négociateurs espagnols et a dicté ses volontés. Hervas assiste aux fêtes du Palais, aux chasses de la forêt, et pour peu qu'il soit observateur, il n'aura pas manqué de trouver des à-propos variés en écoutant les comédiens de la Maison de l'Empereur jouer devant lui : le Distrait, les Plaideurs, Rodogune et Monsieur de Crac.

Le duc de Santa-Fé a eu son audience de congé (21 octobre) et il est parti. Le marquis d'Almenara va se retirer à son tour. Il sera précédé à Madrid par les instructions envoyées à M. de La Forest (2) ; celles-ci mettent au point les prétentions de Napoléon, et au clair son raisonnement :

L'Empereur à Bayonne, a réuni la nation espagnole et lui a présenté un de ses frères pour roi... Depuis, la nation espagnole tout entière a couru aux armes... Depuis cette époque, bien des batailles ont eu lieu... L'Espagne appartient à l'Empereur par droit de conquête... Sa Majesté n'a donc plus à se décider dans les affaires d'Espagne par les traités de Bayonne... Cependant Elle a envoyé M. le marquis d'Almenara à Madrid, avec l'insinuation d'engager le Roi à s'entendre avec le Conseil des insurgés et à lui proposer la convention de Bayonne comme base de la Constitution d'Espagne... C'est dans ce sens que vous devez vous expliquer avec les ministres et même avec le Roi... Vous aiderez ces démarches et approuverez tout sans rien écrire... Vous ne ferez cette déclaration verbale que dans la supposition que l'armée est entrée à Lisbonne et que les Anglais se sont rembarques... Sa Majesté, hors une rectification de frontières qui lui donnerait quelques positions indispensables, consentirait à l'intégrité de l'Espagne, puisque cela rendrait disponible la meilleure partie de ses troupes, et finirait une guerre qui peut coûter encore beaucoup de sang. Mais si cette tentative n'a point de succès, comme il y a lieu de le penser, Sa Majesté veut

(1) Vol. 684, fol. 4.

(2) Paris, 7 novembre 1810. — Correspondance de Napoléon, t. XXI.

par cette démarche : 1° constater et faire avouer par les Espagnols mêmes que la convention de Bayonne n'existe plus ; 2° rendre le tort des insurgés plus réel et mieux constater la folie de l'Angleterre, qui aura à s'en repentir, et la faute que feront les ministres, responsables de s'être refusés à l'intégrité des Espagnes; 3° enfin, faire convenir à Madrid et le cabinet espagnol que l'insurrection a été la cause réelle de la perte de l'Espagne, et non les affaires de Bayonne. Connaissant ainsi les intentions de l'Empereur, vous pourrez parler avec assurance.

L'écho très affaibli de ces nouvelles majeures arrivait à Madrid au moment où le Roi revenait d'une excursion à Alcala, où il était allé complimenter le général Hugo d'une expédition heureuse contre les guérillas. Cette légère détente n'eut pas de lendemain. Se pliant aux ordres de son frère qui le pressait de frapper de droits les denrées coloniales, pour se procurer ainsi « beaucoup d'argent » , Joseph décrétait enfin le « système unanimement adopté sur le continent contre le commerce anglais » . (1) Compensation insuffisante pour désarmer les exigences politiques impériales, mesure maladroite qui, atteignant les marchandises les plus courantes (2), souleva la clameur populaire. Les bruits de démembrement se répandaient ; les retards des courriers augmentaient l'anxiété; les ministres voyaient diminuer leur patience et grandir leur embarras; la « Cour » faisait ses paquets, la «ville» "criait misère. Et du côté des Cortès nationales qui discouraient à grand bruit dans l'île de Léon, les regards se tournaient instinctivement comme vers les représentants de la patrie.

Joseph voulait avant tout gagner du temps et il produisait

(1) C'est le décret de Berlin du 22 novembre 1806, qui déclare les « iles britanniques en état de blocus ». — « Celte mesure frappera au cœur l'Angleterre. » (L'Empereur à Cambacérès 22 novembre). — Voir Albkrt Sorel l'Europe et la Révolution française. VII. 114.

(2) Le chocolat, par exemple, doublait de prix d'un coup. — Vol. 684, fol 140.

des avocats nouveaux pour sa cause : il la faisait plaider sur place par Bernadotte (1) ; il envoyait à Paris ses neveux, Tascher et Clary, féliciter l'Empereur «sur la grossesse de Marie- Louise », et surtout lui parler de l'Espagne. Ces planches jetées sur l'eau, constituent dans le naufrage des radeaux assez minces. Hésitant, angoissé, il parlait même de revenir à Naples; il charge de la proposition le cardinal Fesch (19 novembre), car l'Empereur a fait intervenir leur oncle pour conseiller la soumission. « Je me déshonore ici comme un idiot, un intrigant ou un ambitieux. » s'écrie-t-il (2), et son esprit s'agite sans pouvoir préciser sa pensée.

Après un interminable voyage sur des chemins coupés par les insurgés, Santa-Fé revient de Paris (2 décembre), le cerveau et les mains vides; à Joseph sombre et soucieux, il n'apporte que des « pauvretés » ; on estime que sur la France les notions sont «bien superficielles» et sur l'Europe, qu'elles représentent « un caractère de coterie (3) » ; il peignait les Français comme las de la guerre, mais il avouait que « le pouvoir de l'Empereur lui semblait plus affermi que jamais » . On l'écoutait à peine, tout l'intérêt résidait dans le retour de son collègue, resté, nous l'avons vu, sur le champ de bataille. Le 0 décembre, à son tour, d'Almenara est à Madrid et une heure après entre au palais. Le lendemain le Conseil est convoqué pour entendre ses récits, d'autant plus impatiemment écoutés qu'il n'a rien voulu dire d'essentiel par lettres, se rappelant les mésaventures arrivées en cours de route aux dépêches de Santa-Fé. Il se garde « de rien adoucir (4) », il

(1) •< Le prince royal de Suède s'est entretenu avec S. M. I. des affaires du roi, auxquelles il prend le plus vif intérêt. Le prince a observé qu'il fallait que le prince écrivit à l'Empereur avec plus de confiance, d'épanchement et de déférence. » — Dépèche de La Forest, 18 octobre 1810.

(2) Lettre à Julie, 18 novembre 1810. — Mémoires, t. VII.

(3) Lettre chiffrée de La Forest, 8 décembre 1810.

(4) Dépèche de La Forest, 13 décembre 1810.

avoue n'apporter nul secours d'argent, nul changement dans le système des gouvernements militaires, mais : Napoléon engage son frère à s'adresser personnellement aux Cortès de Cadix pour leur faire reconnaître son autorité avec la Constitution de Bayonne; si l'accord se conclut, Joseph sera roi d'Espagne, sans démembrement pour le royaume; en cas d'échec, l'Empereur délié de tous les engagements d'autrefois, n'a plus qu'à s'occuper de ses intérêts et il prend, comme couverture, les provinces limitrophes de la France occupées par ses armées.

Il est peu d'alternative plus pénible, et c'était pousser loin la dérision. Quoi, voilà le grand secret d'Etat et la solution du problème? Les ministres baissent la tête, Santa Fé abattu, O'Farrill déconcerté, Urquijo éprouvant une sorte de confusion. Miot de Mélito flairait un piège; le Roi laissait voir sur sa figure son irritation secrète; enfin, il éclata en plaintes amères « avec une véhémence qui m'affligea pour lui, dit Miot, quoique je fusse habitué à l'entendre dans l'intimité se livrer à de semblables emportements (I) » . La séance fut levée avec une grande confusion au milieu de la nuit.

M. de La Forest allait entrer en scène, il en avait l'ordre : parler, mais point écrire. «Le plus obscur et le plus vertueux des diplomates » , comme dit sans aménité Miot de Mélito qui ne l'aimait pas, va s'acquitter de ce rôle avec succès, puisque précisément ces deux défauts apparents seront les qualités secrètes de son adresse, et qu'il amènera à ses desseins ses auditeurs étourdis, sans leur laisser deviner sa pensée.

(1) Miot de Mélito, Mémoires, t. III, p. 197.

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