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IV. Henry Wellesley (mars

Il ne paraîtra pas superflu, et peut-être même est-il nécessaire, d'esquisser leur figure, pour les distinguer et les reconnaître quand ils repasseront devant nos yeux.

John Hookam Frère, ayant eu la satisfaction de conclure entre les deux nations le traité d'alliance (14 janvier 1809) que nous préciserons tout à l'heure, portait naturellement à son œuvre et à ceux qui en étaient la cause et l'objet, une sympathie particulière; il était donc très « espagnol ». Son caractère de lettré indolent, de poète rêveur (quelqu'un l'appelait » le secrétaire perpétuel du régiment de la lenteur »), lui faisait voir toutes choses avec les yeux de l'imagination, ce qui est assez la méthode au pays de don Quichotte; et l'Anglais paresseux, qui avait pour maxime : « Ne pas faire aujourd'hui ce que l'on peut faire demain » , s'adaptait merveilleusement à la race des hidalgos qui dit : wanana, en face de l'effort, et répond : no importa à la suite de l'insuccès. Plein d'enthousiasme pour la cause, il aurait donc voulu que les soldats de son pays se fissent les auxiliaires déférents des troupes d'Espagne, dans une étroite union avec leurs chefs, ce qui était pour flatter l'orgueil de ceux-ci. Mais son compatriote John Moore, responsable à ce moment de l'armée britannique, sachant par expérience l'incapacité des généraux espagnols et l'insignifiance de leurs plans, se gardait d'aliéner à leur profit son indépendance militaire. De là désaccord entre les deux représentants de l'Angleterre, le diplomate et

(1) M. le marquis de Villa Qrrutia a donné les détails les plus autorisés sur ces diplomates anglais : Relaciones entre Espaha y Inqlatcrra durante la Guerra de la Independentia, t. Ier, chap. ix, xi, xvi (1911). — On consultera également de Jeronimo Becker : Action de la diplomatia espahola durante la Guerra de ta Independencia, au tome Ier des Publicaciones du Congrès historique de Saragosse (1908).

le soldat; et lorsque l'expédition du second eut fini à la Corogne par un revers où lui-même périssait, en même temps que la Junte de Séville blâmait « la retraite lâche et honteuse de Moore » , le peuple de Londres s'agitait contre une entente cordiale dont les résultats paraissaient désastreux. Ces exagérations et ces injustices portèrent leurs fruits : le ministre Canning, bien qu'il fût l'ami personnel de John Frère et qu'il le défendît même dans un article de la Quaterly Review (qu'il venait de fonder), n'osa pas résister aux injonctions de la presse et aux interpellations du Parlement contre le partisan de l'alliance, et il le sacrifia en holocauste. John Frère réfuta les mauvaises raisons que Canning lui donnait avec embarras et politesse, puis il quitta, pour n'y vouloir jamais rentrer, la vie publique (1). Les Espagnols soulignèrent leurs regrets sympathiques en décernant le beau titre de « comte de la Union » (2) à ce fin lettré, qui s'en alla vivre à Malte entre ses livres et ses fleurs, traduisant le poème du Cid et le théâtre de Lope de Vega.

Son successeur était le marquis de Wellesley. Il convient de tracer de suite sa généalogie et celle de ses frères. Aussi bien, on ne les comprend pas clairement l'un sans l'autre, et il est temps de parler de Wellington, dont le nom reviendra désormais fréquemment.

Les Wellesley, de noblesse récente selon les uns, selon les autres issus d'une race antique d'Irlande, étaient six fils du comte de Mornington et d'une femme énergique que, pour ses quartés et celles de ses enfants, on surnomma la « mère des Gracques » .

L'aîné, Richard, le marquis, lord de la Trésorerie, puis

(1) Il présenta ses lettres de rappel le 24 avril 1809. Il refusa plus tard l'ambassade de Russie et déclina trois fois l'honneur de la pairie.

(2) Il n'y a aucun rapprochement à faire avec le nom du vaillant général don Luis de Carvajal, comte de la Union, tué en 1794 sur le champ de bataille.

gouverneur des Indes, ne fit que paraître en Espagne; mais devenu ministre des Affaires étrangères de son pays, il dirigea le Foreign Office dune main ferme, sans pouvoir cependant se hausser jusqu'au premier plan. Il avait commencé sa carrière à la Chambre des lords irlandais; il l'acheva comme lieutenant général d'Irlande, partout grand seigneur assez fastueux et aîné fidèle à aider ses cadets. Il était l'homme d'Etat de la famille.

Le second, William, en fut le philosophe, satisfait de belles places tranquilles et rétribuées (secrétaire de l'Amirauté, directeur de la Monnaie, chef des Meutes royales), paisiblement assis pendant quarante ans dans son siège à la Chambre des communes.

Le troisième, Arthur, fut le soldat. C'est l'illustre duc de Wellington, le plus fameux de tous. Sa mère l'appelait cependant, quand il était petit garçon, « le sot de la maison » ; aussi ne parlait-il guère de son enfance, dont il conservait mauvais souvenir. On sait sa vie (1). Ses grades avaient été obtenus dune façon extrêmement rapide; quand il fit en réalité ses premières armes, dans les Indes, il était déjà colonel. On lui confia une grande expédition contre les peuples de l'Indoustan; il y réussit et déploya les plus hautes qualités de soldat administrateur. Récompensé du prince, félicité par le Parlement, il cherchait encore sa voie à la Chambre des communes aussi bien que dans les bureaux ou dans les camps, lorsqu'en 1808, l'invasion de la péninsule ayant fourni à l'Angleterre un champ de bataille sur le continent, il donna

(1) L'ouvrage le plus important qui la résume en langue française est YHistoire du duc de Wellington (3 vol., 1858), par le général Brialmont. Une foule de livres anglais, naturellement, lui sont consacrés; nous citerons seulement : Maxwell, Life of his Grâce the dake of Wellington (3 vol., 1852). Mais la source la plus riche est fournie par sa correspondance : The dispatches of field marshal the duke of Wellington, publiée par Garwood (12 volumes, 1837).

sa mesure en Portugal contre Junot, qu'il battit à Vimeiro et fit capituler à Cintra. Sa carrière militaire avait toujours été mêlée à la carrière politique de ses frères. Ils lui firent donner le commandement en chef de l'armée qui devait réparer la catastrophe de John Moore en Espagne et soutenir la résistance du Portugal.

Arthur Wellesley était alors âgé de quarante ans, de stature moyenne, maigre de visage, aux yeux clairs sans animation, aux lèvres serrées d'expression dure, le nez busqué, saillant et fort. Les trois portraits de Goya le représentent sans charme, comme iis furent peints sans bonne grâce; le portrait de Lawrence l'enveloppe d'un uniforme brillant étoile de ses croix, dans l'atmosphère d'un ciel serein qui nimbe cette tête fière de l'auréole du commandement; enfin, l'on retrouve les goûts plus intimes, les passions moins contenues de son âme sur les traits nuancés des miniatures d'Isabey.

A l'encontre de beaucoup de ses compatriotes, il n'aimait ni le jeu, ni le vin. Sobre, actif, il passait peu de temps à table et au lit; il en accordait moins encore à sa toilette ; sans luxe, il s'habillait médiocrement et laissait à ses officiers une grande liberté d'uniformes, bien qu'il se montrât, pour tout le reste, très strict dans la discipline.

Par cet extérieur, non pas négligé mais « bourgeois « , différent de son frère aîné, fashionable et très élégant, « les deux frères, a dit quelqu'un, n'avaient de commun que leurs infidélités conjugales et leur penchant pour le beau sexe » .

Sir Arthur avait épousé, à son retour des Indes, une jeune fille qu'il avait connue dans ses premières garnisons de Dublin. Il poursuivit toujours une foule d'amourettes, menées avec les femmes du monde ou les filles du peuple; en Espagne on lui vit, au quartier général, une jolie compagne habillée d'un costume militaire, faiblesse qui fait songer,

fond et forme, à celle d'un de ses adversaires, le maréchal Masséna. En 1815, on peut dire qu'il fut vainqueur de Napoléon sur tous les champs de bataille, car il lui succéda dans les faveurs de la Grassini, la célèbre cantatrice italienne. A soixante-dix ans, amant de Mme Arbutnot, il pensait encore à se remarier.

Que ces défaillances morales ne fassent pas oublier ses qualités militaires. Elles étaient grandes; sa ténacité reste légendaire; d'une intrépidité froide qui en imposait à tous et leur dictait le devoir, il mêlait toujours le calcul à l'action, à la résolution la prudence. Hautain, il n'était pas orgueilleux. Il savait rendre justice aux autres; ses dépêches signalent toujours avec empressement les subordonnés qui se sont distingués ; il souligne volontiers leur concours, ne rapportant qu'indirectement ses succès. Elles sont étrangement suggestives par leur précision claire, ferme et brève, ces lettres d'un soldat, et cette netteté supérieure rend possible la comparaison avec la correspondance fulgurante de Napoléon. La constance semble le fond de sa nature et la justification de ses victoires; c'est dans ce sens qu'il faut entendre la devise qu'il avait choisie pour son blason : Virlutis Jortuna cornes; si l'on ne prend pas pas le mot» vertu » dans l'acception de la moralité, alors, oui, sa force de caractère mérita le prix de sa haute fortune.

Nous le rencontrerons, à chaque pas de l'action militaire dans la péninsule, apportant l'appui de son épée aux desseins de son aîné, le ministre, et aux habiletés de son cadet, Henry, le diplomate, celui dont il nous reste à parler et qui, ambassadeur en Espagne de février 1810 à mars 1822, maintint la tradition de l'influence anglaise dans les destinées ibériques.

Il était déjà, en 1810, rompu aux finesses de sa carrière, et il devait y mourir (connu alors sous le nom de lord Covvley) l'un des agents les plus réputés, après avoir occupé trente-six

ans les premières ambassades de l'Europe, à Vienne et à Paris. Henry Wellesley, à Cadix, sera le pivot de toute l'action politique de l'Angleterre, le conseil écouté des Cortès, l'arbitre révéré des Régents, l'inspirateur du gouvernement à certaines heures, le régulateur de l'opinion. On devine quelle force de cohésion donnait à l'influence de leur pays ce rôle des trois frères se prêtant main-forte, complétant leur action commune par les qualités propres de leur état et l'autorité de leurs fonctions.

En regard de cette union constante, de ce triple faisceau, funiculus triplex difficile rumpilur, noué à Londres, attaché à Cadix et serré sur les champs de bataille, que l'on considère l'éloignement de Napoléon, la jalousie de ses généraux, la défiance de Joseph, et l'on touchera du doigt la raison qui, renforçant le patriotisme espagnol, augmenta sa confiance pour rendre illusoire la conquête de l'Espagne et permettre le recul de nos armées.

C'est pour une mission assez courte (1), mais avec beaucoup d'empressement, qu'on avait envoyé le marquis de Wellesley, accompagné de son fils Richard et de son cousin William Pôle, car, à ce personnel diplomatique, la parenté donnait une cohésion singulière. Il entra le 31 juillet 1809 dans la baie de Cadix; sa réception, le lendemain, fut un triomphe; au môle de la Puerta de la Mar, on étendit sous ses pieds, pour qu'il le foulât, un drapeau tricolore, et les acclamations de la populace l'accompagnèrent jusqu'à son logement, au centre de la cité. La semaine suivante, son entrée à Séville n'eut pas moins d'éclat tumultueux : en grande pompe, il reçut l'accueil chaleureux des membres de la Junte. Il était muni à leur sujet d'instructions précises : tout

(1) Avant de partir, il avait laissé à Canning sa démission en blanc.

faire en vue de 1 accord; sans se mêler aux affaires intérieures de gens ombrageux, il aviserait adroitement à les incliner vers un plan de réformes politiques pour l'heure prochaine de la réunion des Cortès. à laquelle il pousserait discrètement. Il ne serait pas moins en étroite communion de pensées avec les généraux anglais; on lui avait communiqué les instructions militaires données à son frère Wellington : ils marcheraient la main dans la main ; sur les bords de la Tamise, on avait été jusqu'à prévoir le cas de la victoire et la conduite à tenir au jour où 1 on franchirait les Pvrénées. Toute cette politique d union, de concertation et de prévoyance gagnerait beaucoup si les alliés étaient dirigés par un .. généralissime ■ ; un Anglais serait à souhaiter, toutefois il ne convenait pas de provoquer une telle décision, car les Espagnols ne paraissaient pas d'humeur à cette concession, tant que La Cuesta, surtout, serait là

A son heure, Wellington jetterait dans la balance son influence morale et persuasive, bien plus que ses instances directes; représentant d'une alliée puissante, il était en Espagne un personnage et, auprès de la Junte la source des espérances, des secours et des soutiens, tandis qu'a Londres, les envoyés de 1 Espagne faisaient petite mine et jouaient le rôle inférieur de solliciteurs.

Ils formaient trois groupes, et chacun gardait son autonomie quelque peu jalouse : les Asturiens, les Galiciens, les Andalous. Ces derniers étaient les délégués de la Junte de Séville : Ruiz de Apodaca, un chef d'escadre et deux officiers

de marine : Lorenzo Noriega et Rafaël Lobo (1). Officiers, ils offraient le prestige de leur uniforme; députés, l'autorité de leur mandat, qu'ils tenaient de la Junte suprême, représentant aux yeux des Anglais un pouvoir central, organisé. Promptement, Galiciens et Asturiens, arrivés les premiers, se sentirent les plus faibles; ils rirent cause commune en face des brillants enfants d'Andalousie.

Le Nord et le Midi, ces deux tendances rivales, ces deux tournures d'esprit se rencontrent, se croisent chez tous les peuples. Ici, elless'accentuaientavec un caractère d'indépendance « essentiellement » espagnol (2). Ces frères ennemis furent toutefois pleinement d'accord pour solliciter des secours : de l'argent et des armes, des vivres et des vêtements; puis, la distribution faite, chacun voulait conserver le bénéfice pour sa province.

Canning s'était laissé aller à des réponses encourageantes; bientôt il dut formuler des réserves devant les indiscrétions et se refroidir en face des ingratitudes. En voyant tomber du ciel brumeux d'Angleterre cette manne abondante, une nuée de délégués, partie des quatre coins de la péninsule, s'abattait sur Londres et courait droit au Foreign Office, la main tendue : Andrès Angel de la Vega (pour la Junte des Asturies), le colonel Andrès Villagelin (de Vigo), Francisco Gevalde (des Juntes de la Rioja et d'Alava), don Pedro de Puga (pour la Galice), don Manuel Abella (pour l' Aragon) ; d'autres, de Grenade, venus par Gibraltar; d'autres de Toro ou de Murcie. Ceux qui ne pouvaient pas venir, écrivaient : une foule de mémoires particuliers encombrait les cartons du ministère, comme celui de Balthazar Fernandez Conde, supérieur des

(1) Rafaël Lobo était Asturien et avait été mêlé à l'évasion de la Komana du Danemark. — Voir l'Espagne et Napoléon, t. I", p. 338.

(2) « Un indisciplina y un desacuerdo aenuinamente espaholes « , dit M. de Villa Urrutia.

Franciscains de Léon, demandant bonnement une « indemnité » parce que les Français avaient ravagé son couvent d'Oviedo.

Excédés de ces exigences, les Anglais le furent davantage de la désinvolture des procédés; on se déclarait par avance quitte envers eux, parce que les Espagnols a n'entendaient pas agir de marchand à marchand, mais de nation à nation » . La première note diplomatique que fit remettre à lord Stuart (27 septembre 1808) Florida Blanca, atteignait le comble du ridicule : outre dix millions de douros « urgents et nécessaires » , les « vastes projets de la Junte » nécessitaient selon lui, afin de mettre 300 000 hommes en campagne, des pièces de drap bleu et blanc, de la toile pour les chemises, 30000 paires de souliers et 30 000 paires de bottes, des cartouches et des fusils, des sabres et des baïonnettes, des provisions de riz, des conserves de viande et du poisson salé! L'énumération était complète, et la requête adressée « avec une confiance absolue » . La stupéfaction anglaise demeura si visible qu'il fallut, crainte de pire, retirer, d'assez mauvaise grâce, la demande, en alléguant une ignorance des usages et des possibilités.

Certains Espagnols ingénieux insinuèrent que la Junte se procurerait des ressources à bon compte si le gouvernement anglais la mettait en mesure de saisir les fonds que le prince de la Paix, ou tous autres afrancesados, auraient, par fortune, déposés dans les banques de Londres. Stuart déclara sèchement le procédé inadmissible, ce dont l'intègre Jovellanos montra son étonnement et sa mauvaise humeur (1).

Quoi qu'il en fût, l'Angleterre avait donné beaucoup (1) et donnait encore : à la Romana, 250 000 piastres; 1500000 à

(1) Villa Urbutia, Relaciones. t. I, p. 207.

(2) a Si le» Andalous ne furent pas discrets dans leurs demandes, les Anglais ne se montrèrent ni lents ni mesquins à accorder. » — Id., p. 162.

chacun des trois groupes de délégués; à la Junte centrale, 3 millions. Elle accordait 10 000 millions de piastres d'avance, versait, en pur don, les trois quarts immédiatement. Les historiens anglais, Napier, Southey, le notent avec soin; les espagnols, Ganga Arguëllès, Arteche, en contestent l'importance; le marquis de Villa Urrutia la proclame loyalement; il s'appuie sur une dépêche de Ganning à Frère (16 novembre 1808) , sur une note de Cevallos de la même époque (1) . Ayant ainsi, par ces avances lucratives, payé le droit de manifester ses désirs, la Grande-Bretagne traduisit sa pensée dans un accord politique doublé d'une entente commerciale, dont la garantie serait pour elle le libre trafic avec les colonies espagnoles d'Amérique.

L'alliance entre les deux peuples était dans la force des choses (2) ; présentement, tous deux y souscrivirent d'enthousiasme. Mais l'expérience des Anglais voulait remettre le marché réouvert à leurs comptoirs, sur le pied de leur prépotence d'autrefois. Les Espagnols, regardant l'avenir, fixaient déjà dans leur esprit un terme à l'accord commercial; ils se disaient : « Après la paix, la position de notre péninsule nous met à l'abri de toute insulte de la part des autres puissances de l'Europe. » Et cette illusion escomptée les poussait jusqu'à la jactance, au moment où tout leur pays se trouvait envahi par les armées impériales!

Le traité fut signé le 14 janvier 1809.

Les deux puissances se déclaraient une amitié perpétuelle, une étroite alliance et l'oubli du passé (article 1er).

(1) Villa. Urrutia, t. I, p. 260-261.

(2) La note de Ganning, du 28 octobre 1808, à l'ambassadeur de Russie à Paris, communiquée à M. de Ghampagny, exprime nettement ce sentiment : « Sa Majesté Britannique n'est pas encore liée à l'Espagne par aucun acte formel; mais elle a contracté avec cette nation, à la face de l'univers, des engagements non moins sacrés et qui, dans l'opinion de Sa Majesté, la lient autant que les traités les plus solennels. »

Elles ne feraient la paix avec la France que d'un commun accord (article IV). L'Angleterre promettait de continuer ses subsides et de ne reconnaître d'autre souverain en Espagne que Ferdinand VII ou ses légitimes successeurs reconnus par la nation espagnole (article III).

En deux clauses subsidiaires, la Junte s'engageait à conserver les vaisseaux réfugiés dans ses ports et à fixer, d'accord avec le gouvernement britannique, la nature et le chiffre des subsides promis.

Toutes choses étant réglées officiellement sur des papiers de chancellerie, un ambassadeur extraordinaire arriva en Angleterre. C'était Cevallos. On disait que la « Suprême » lui confiait ce poste brillant afin de l'éloigner des affaires intérieures où ses intrigues, servies par des talents insuffisants, l'avaient montré non pas « le pilote habile qui dirige le navire de l'État dans la tempête, mais l'homme adroit qui le quitte à temps pour éviter le naufrage » .

Serviteur successif de Charles IV et de Godoy, de Ferdinand et de Joseph, il avait abandonné ce dernier dans un Manifeste retentissant, pour se rallier à la Junte, en homme qui se sent attiré et se croit indispensable aux fonctions publiques. La confiance qu'il inspirait pouvait donc être restreinte. Ses dons extérieurs ne commandaient pas davantage la sympathie : lourd dans sa démarche, de mine renfrognée, son élocution était médiocre. Mais il connaissait la diplomatie et ne serait pas maladroit à fréquenter les diplomates. Il débarqua à Portsmouth le 13 février, le 19 à Londres. La réception fut belle au palais et pompeuse. Il apportait au roi la Toison d'or; toutefois, George III, avec des politesses, la refusa, alléguant qu'aucun souverain anglais, depuis deux siècles, ne portait une décoration étrangère. Les vanités castillane et britannique se heurtaient du premier coup dans des détails de second ordre, au reste caractéristiques.

Cevallos n'insista pas; son rang ni sa renommée ne lui permettaient ces combats d'étiquette. Il suivit spontanément les errements de ses compatriotes, et s'en vint accabler les ministres de ses multiples sollicitations : un jour des munitions, le lendemain des vivres; un emprunt de 20 millions de livres sterling (que le gouvernement refusa d'autoriser) ; le don de 600000 fusils (on lui permit d'en... acheter). Alors un Juif, Jacob, lui proposa de les lui fournir... d'occasion. Ce fut Cevallos qui refusa. En réalité, il n'avait rien à faire, même pas à promener son uniforme dans les salons; le roi ne le recevait pas ; il était en marge de son ambassade ; il vit tomber le ministère qui lavait accueilli, il connut les succès de Napoléon en Autriche. Il souffrait de la pénurie d'argent, car son traitement n'était point payé. Il demanda à revenir et la Junte le rappela. Le 30 décembre 1810, il s'embarquera sur lAlgesiras (1).

L'influence que ne prenaient pas, que ne pouvaient prendre à Londres les envoyés espagnols, les ambassadeurs anglais l'exerçaient fortement à Séville.

An début de 1809, le parti de la résistance s'était réfugié là, et la capitale de l'Andalousie recueillait les patriotes fuyant Madrid. Une société nombreuse, tumultueuse, fébrile, s'y pressait, ardente,^ anxieuse des événements et prête à y concourir.

Le lendemain de Somo Sierra, la Junte centrale, réunie à Aranjuez (2), avait fui devant l'invasion triomphante de

(1) II redevint premier ministre de Ferdinand en 1814; son ambassadeur à Naples et à Vienne; disgracié en 1820, il ne mourut qu'en 1840, à soixanteseize ans.

(2) Voir l'Espagne et Napoléon, t. I, p. 344.

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notre armée; elle marquait les étapes successives de sa retraite à Talavera de la Reina, Truxillo, Merida, enfin à Séville où elle s'arrêtait, le 23 décembre 1808, après un mois d'hégire angoissée, au milieu des boues de l'hiver etdes frimas.

Ce fut dans la ville, on le pense, un grand tumulte et un merveilleux encombrement. Les trois bonnes auberges se trouvèrent en un instant remplies ; les petites gens envahirent le faubourg de Triana; chacun chercha un logis chez un parent ou ami, dans ces grandes maisons aux cours encadrées de longues terrasses, où les jets d'eau retombent en chantant dans la vasque des bassins de marbre, entourés de myrtes et de palmiers. Derrière les grilles de sa large porte, le patio semble offrir un asile plus profond et un repos mieux assuré. Sur les dalles de la cale de las Sierpes, sous les vieux ormes de la promenade d'Hercule, au bord des quais du Guadalquivir, à l'entour des chaînes tendues de la cathédrale, les conversations se prolongent au clair de lune; une animation inusitée rend plus étroites les ruelles de la ville et les petites places où elles se croisent. C'est l'Espagne entière qui vient d'envahir la capitale de l'Andalousie, et celle-ci lui offre avec fierté l'hospitalité.

Cependant, la Junte locale est descendue au second rang et s'en irrite. Dans ses murs, sous ses yeux, l'assemblée d'Aranjuez a pris le nom de Junte suprême de l'Espagne et des Indes, la Suprême, comme on dit, avec tous ses titres de Majesté, d'Altesse, d'Excellence, ses colliers et ses plaques, ses manteaux de pourpre et ses galons dorés. Son premier acte solennel est d'enterrer pompeusement, dans la cathédrale, comme « un Infant de Castille », son président, le vieux Florida Blanca, mort de sénilité et de fatigue à son arrivée (1). Elle lui donne pour successeur le comte d'Alta

(1) Le 28 décembre 1808.

mira, qui a « levé l'étendard » (1) quand Ferdinand fut proclamé à Madrid, et refusé de le porter quand Joseph y a fait son entrée. C'est, au reste, un personnage de maigre figure, de taille chétive et lorsque, blotti au fond de son carrosse de gala, traîné par des mules à grelots et à pompons rouges, il passe, au milieu d'un escadron de garde civique, le peuple appelle ce grand d'Espagne : le petit roi, el rey chico (2).

A son aspect, on n'ose dire qu'il soit là pour l'apparence, mais il n'y est que pour la forme. L'influence appartient au secrétaire de la Junte, Martin de Garay. Dans la force de l'âge, appliqué aux affaires, bon financier, plus homme de bureau que d'action, il laisse sa plume alerte, volontiers grandiloquente, traduire avec abondance son patriotisme, échauffé par celui des autres. Quoique député d'Estramadure, c'était un Aragonais. Né à Saragosse (3), il bénéficiait alors duj prestige qui s'attachait à la résistance acharnée de ses compatriotes. Il puise dans cet exemple une intransigeance farouche; suspectant la bonne foi des Anglais, dédaigneux de leur concours, et, comme les gens qui travaillent dans le silence du cabinet, grisé par la moindre parole, perdant la valeur des mots dans l'application des choses, il prenait pour des actes décisifs de sa pensée les expressions violentes de sa phrase. Ses fonctions l'appellent à s'adresser publiquement à l'étranger pour lui demander son concours, puis à ses concitoyens pour organiser leur résistance. Les deux manifestes prennent le ton de la plus extrême véhémence. Aux a nations et républiques d'Europe, princes, hommes de bien de toutes classes et de toutes conditions » , il rappelait les anciennes querelles de l'Italie, de la Suisse, de la Hollande, de l'Alle-

(1) C'était la charge de sa Maison.

(2) Villa Urrdtia, t. I, p. 411.

(3) En 1760. Il y mourut aussi (1823), alors en disgrâce. La Forest l'appelle « un Aragonais fougueux » .

magne, « coalisées autrefois » contre la France ; il prédisait la rupture prochaine « de l'oppresseur du continent » avec le tsar de Russie. Contre Napoléon, il prêchait la croisade des nations et des rois; le grand vainqueur n'était plus invulnérable ni invincible; l'Espagne en fournissait la preuve, elle conviait l'Europe à unir ses efforts aux siens pour une délivrance commune :

Monarques et habitants du continent, imitez notre fermeté, notre persévérance, et le monde, menacé de la destruction par le monstre que nous combattons, recouvrera enfin l'indépendance et le repos (1).

Lorsqu'on adresse à ses voisins un pareil langage, il faut payer d'exemple; Martin de Garay n'y manqua pas.

Aux Espagnols, la Junte donnait des instructions terribles contre les envahisseurs (2). Exagérant les horreurs de la guerre, exaspérant la vengeance des victimes, rappelant que Napoléon « était parvenu, par les intrigues les plus basses et les plus viles, à se rendre maître des principales forteresses d'Espagne et de la personne de son roi » , il fallait « que les paysans se réunissent pour combattre ses troupes » ; on adopterait donc « un système de corsaire » et on le codifiait en dixhuit articles.

Tous les habitants sont autorisés à s'armer, même avec des armes défensives, pour attaquer et dépouiller les soldats français, soit en particulier, soit en masse, faire tout le mal et causer tous les dommages possibles. Ces actions seront considérées comme des services rendus à la nation et récompensées selon leur mérite (article premier).

Le butin dont ses détachements s'empareront leur appartiendra... (article IX).

Ils devront s'appliquer à intercepter les vivres et objets destinés

(1) Manifeste de la Junte (1er janvier 1809).

(2) Instruction de la Junte suprême (17 avril 1809).

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aux troupes françaises, et s'en emparer, dussent-ils massacrer les soldats qui les escorteront (article X).

Également intercepter les courriers de l'ennemi (article XI).

Des payes, des grades, des pensions récompenseront ces actions et ces prises. Des châtiments frapperont les municipalités qui n'y concourraient pas.

C'était la reconnaissance avouée, l'organisation officielle des terribles guérillas, qui allaient se faire un nom dans l'histoire.

Entrée dans cette voie de défense farouche, la « Suprême » ne s'arrêtait plus : elle régentait de façon despotique toutes les assemblées provinciales et les ramenait, sans les consulter, sous son sceptre de fer, à coups de décrets sur les contributions, les réquisitions, les enrôlements. Elle créait un tribunal de sûreté publique, chargé de connaître des délits de trahison ; et ces sortes de magistrats improvisés ne sont pas souvent portés à la douceur. Ceux-ci poursuivirent d'une véritable haine les afrancesados, leurs compatriotes, ne se contentant pas de frapper les absents, pour « l'exemple salutaire » , atteignant les gens compromis tantôt avec un mystère qui permettait tous les soupçons, tantôt avec un éclat qui excitait toutes les haines.

La Junte avait besoin d'argent : elle en exigea des Espagnols, elle en reçut de l'Angleterre, sans toujours en justifier l'emploi; les reproches de malversation atteignirent quelquesuns de ses membres. L'agitation politique, l'organisation militaire couvraient ces dilapidations.

On mettait alors sur pied trois armées, qui en méritaient plus ou moins le nom; toutes trois débris de troupes déjà vaincues : l'armée du centre, aux ordres de Cartaojal (1),

(1) Don José Urbina, comte de Cartaojal, maréchal de camp (1802) commandait 16 000 fantassins et 4000 cavaliers. Sur sa conduite militaire, voir :

s'échelonnait sur la route d'Andalousie, jusqu'au pied de la Sierra Morena; l'armée d'Estramadure, commandée par La Cuesta, campait dans les vallées du Tage et de la Guadiana; l'armée groupée autour de la Romana, dans la Galice, audessous d'Orenze, espérait, par cette proximité du Portugal, réunir les secours de tout genre dont elle avait besoin. S'opposer à la marche prochaine des Français en coupant les passages, telle était la consigne de ces trois rassemblements turbulents et inquiets. Ils s'y préparaient dans « une attitude présomptueuse » , et il » n'en fallait pas plus, disait La Forest (1), pour remettre en l'air les têtes de Madrid » .

Celles de Séville n'étaient pas moins étrangement en éveil, au contact de cette population d'émigrés, de réfugiés qui, tout à coup, apportait un ferment d'agitation fébrile aux événements accomplis et aux nouvelles attendues. Parmi cette foule bigarrée qui se frôle et se coudoie dans les rues du matin au soir et souvent du soir au matin, chacun conservait son caractère, les opinions variaient comme les races, les costumes et les langages.

Les Sévillans, encore indemnes des misères de la guerre, demeuraient facilement intransigeants et traditionalistes; le vieux général La Cuesta, qui représentait cette opinion, n'imaginait rien de mieux que les usages du temps passé, l'antique organisation de Charles III, l'autorité des Audiences pour le civil, celle des Capitaineries pour le militaire. Les gens du Nord, Asturiens, Galiciens, qui avaient pris contact avec les mœurs britanniques, s'enthousiasmaient d'une organisation calquée sur la constitution anglaise, les ministres responsables, une assemblée des Cortès.

Toreiso, Révolution d'Espagne, II, 284, général de Arteche, Guerra de la Jndépendencia, V. 234.

(1) Dépêche du 27 février 1809.

D'autres souhaitaient une régence. Jovellanos l'aurait vue utilement composée de plusieurs membres, trois, quatre ou cinq. On parlait aussi d'un Régent unique, ce qui eut rappelé davantage la puissance monarchique; mais alors le choix des candidats variait. On écartait l'Infantado pour s'être rallié un moment au roi Joseph, et le cardinal de Bourbon à cause de sa nullité, l'infante Carlotta (fille de Charles IV) pour son éloignement. Ses partisans, en attendant son retour du Brésil,, lui auraient facilement composé un Conseil de gouvernement. Sir Stuart volontiers poussait à cette solution, mais Canning arrêtait Stuart, craignant les complications d'un tel imbroglio.

Les généraux se sentaient une force et, sur ce sol qui allait devenir la terre classique des pronunciamentos , déjà ils étaient prêts à jeter leur épée dans le plateau de la balance. Castanos songeait à mettre à la tête des armées un triumvirat, qu'il composerait avec La Cuesta et l'Infantado. Ils eussent abandonné l'administration au Conseil de Gastille, dont les débris, tout dépopularisés qu'ils fussent, s'agitaient de dépit et de souvenir.

Ces pensées, ces opinions, ces rêveries, ces songes allumaient l'esprit des badauds, ouvraient les bouches, étourdissaient les oreilles; il n'est pas de cité au monde où résonne plus qu'à Séville le bourdonnement de la vie. Les cafés, les boutiques, les bornes au coin des rues offraient autant de tribunes; au ras des quais, au pied de la Tour del oro, à la porte de la fabrique de tabacs, où les tnajos attendaient la sortie des cigarières, chacun réglementait les alliances et les batailles, la guerre ou la paix.

Les salons ne présentaient pas un champ moins vaste aux conversations des bavards. Tous les soirs il y avait réunion dans l'appartement occupé à l'Alcazar par Martin de Garay en un campement de fortune, et l'assistance suppléait par la

verve de ses paroles à ce qui manquait dans cette pièce mal éclairée de chandelles, peu chauffée d'un brasero, meublée de chaises dépaillées, séparée de l'antichambre par un rideau de damas rouge fané, accroché là depuis treize ans, lors du dernier passage de Charles IV. (1)

Une « réfugiée » , venue de Gordoue, avait su trouver un hôtel pour continuer ses habitudes de vie mondaine : la comtesse de Villamanrique, sœur du marquis de la Vega, femme déjà d'un certain âge à qui les soirées eussent paru monotones sans une table de trictrac ou de pharaon. On jouait gros jeu et les Anglais fréquentaient assidûment la maison.

Chez la belle marquise de la Galzada, fille de don Antonio Ulluoa on faisait de la musique, la guitare accompagnait les chansons patriotiques et les duos plus intimes ébauchés sous les palmiers, dans les patios. Les laquais étaient attentifs à offrir les grands verres d'eau où fondent les azucarillos blancs et roses, les tasses de chocolat à la canelle, et les cornets de sucrerie de mille couleurs.

La demeure modeste de l'avocat Angulo, avec des hôtes de moins haut parage, présentait l'image de la vraie tertulia espagnole où la causerie est grave, le maintien compassé, où les filles de la maison font elles-mêmes les honneurs dune orange et d'un sorbet. On s'y permettait toutefois les danses nationales ; elles se déroulaient dans un joli jardin de citroniers et d'ormeaux, quand la lune donnait sa clarté à travers les branches. Les familles bourgeoises madrilènes trouvaient là un lieu d'asile tranquille et doux. — Et si les hommes prétendaient parler politique, ils avaient un refuge assuré chez le P. Cepero. Les journalistes en quête de nouvelles, les "intellectuels» en mal de réforme, les prêtres en souci d'indépendance, les ambitieux, les brouillons, les zélés, les

(1) Villa Urrutia, t. I, p. 411.

exaltés, les faiseurs de plans et les donneurs de conseils s' rencontraient assidûment; dans une salle modeste, enfuméi par les cigarettes, Quintana y déclamait des vers, Jovellano y lisait des mémoires. Il passait alors pour la plus forte têt< de l'insurrection, encore que le bagage de cet idéologue res pectable parut léger à des hommes d'État de profession: ui anglais qui l'avait fréquenté estimait le personnage « à 1; hauteur d'un professeur écosssais de seconde classe. « Cett» comparaison dans la bouche d'un fils d'Albion dit tout, e même le dit assez cruellement.

Au milieu de l'effervescence commune et de l'émoi universel les rangs ne se confondaient point. On eut dressé un armoria de la grandesse avec les femmes réfugiées, vaille que vaille derrière les murs de la blanche Séville. Toutes n'avaient pa: subi l'aventure de la duchesse de Médina Geli, laquelh fuyant à pied, au bras de son mari, se trouva heureuse de ren contrer un méchant voiturin qui la porta jusqu'à une maisor où elle mit au monde un petit marquis de Cogolludo; mai; toutes abandonnaient leur foyer dans la stupeur et le dénûment. — Les Médina Geli retrouvaient du moins à Sévilh leur fastueux palais, la Casa de Pilatos, ses portiques, se* colonnes, ses statues, ses galeries, ses murs tapissés de faïences brillantes ; demeure d'un hidalgo plus somptueuse que confortable, en ces journées d'hiver et de pluie.

La « première grande Dame d'Espagne » , depuis que la duchesse d'Albe était morte, celle qui tenait le sceptre des élégantes madrilènes, dona Maria Josefa Alfonso Pimentel, comtesse duchesse de Benavente, duchesse de Gandia, puis duchesse d'Ossuna pour avoir épousé son cousin, colonel des Gardes, ambassadeur à Vienne, s'était enfuie également avec ses trois filles et neuf petits enfants. Et ce ne fut pas une mince affaire que d'établir, dans la dignité qui convenait à leur rang et à leur beauté, ces marquises de Camarosa et de

Santa Cruz, avec leur jeune soeur l'éblouissante Manuelita. (i) Les Palafox, glorieusement illustrés à cette heure sur les remparts de Saragosse, étaient plus paisiblement représentés à Séville par Téresa de Silva Palafox, la fille du duc de Hijar, la veuve du duc de Berwick, remariée au marquis d'Ariza; elle venait de quitter Madrid, avec quelque confiance, le ministre Urquijo lui ayant promis de veiller sur ses biens et de faire confirmer son jeune fils dans ses titres. Elle paya plus tard ces procédés par une complaisance de « ralliement » dont elle se fut irritée qu'on la soupçonna alors capable : de retour à Madrid, elle reçut, sans qu'il lui fut donné d'en occuper l'emploi, une charge d'honneur dans la Maison de la « Reine » Julie, et son fils devint un chambellan de Joseph Bonaparte ; pour prix de ses faveurs dangereuses, on leva le séquestre qui pesait sur leurs immenses possessions.

Une autre Maria de Palafox, réfugiée aussi, était l'épouse d'un comte de Contamina, alors député de Valence à la Junte Centrale qui n'apparait pas non plus comme un modèle d'intransigeance irréductible; chambellan de Charles IV, il reçut le même honneur du roi Intrus quand, en des temps difficiles, il lui présenta avec pompe les délégués Valenciens (2). Maria de Palafox était l'ainée et la plus belle des quatres filles de la comtesse de Montijo; ses cadettes : Gabriella, la marquise de Lazan, se trouvait la belle sœur du Palafox de Saragosse; Tomasa, duchesse de Médina Sidonia, occupait, à Séville, sur la plaza del Duque le palais de famille qui causa jadis l'admiration de Philippe II et demeurait encore une très belle demeure. Leur nom de Montijo résonnait sans cesse à Séville, grâce aux deux frères représentant si diversement les tendances de leur race et de leur patrie :

(1) Plus tard duchesse d'Abrantès, au titre de la maison espagnole de ce nom, bien entendu.

(2) A Valence même, en juillet i812. — Dépêche de La Forest, t. VI, p. 350.

Don Eugenio, mêlé avec activité et mystère à la révolution d'Aranjuez, aux ébullitions populaires, aux intrigues aristocratiques, à la résistance patriotique, aux complots des Loges. — Don Cypriano, comte de Teba, un afrancesado qui allait servir dans l'armée Joséphiste, se battre courageusement à Salamanque, héroïquement à Paris et se faire blesser pour sa défense en 1814 à la barrière de Clichy.

Il portait avec fierté son uniforme bleu d'artilleur à col rouge. Et nous retenons sa figure et son nom parce que nous savons qu'il fut le père de l'Impératrice Eugénie.

Point de salon d'ambassadeur qui servit de terrain d'union aux gens du monde.

Le Nonce, comme le cardinal de Bourbon, porté par ses mules rapides, avait été s'installer droit à Cadix sans s'arrêter à Séville. L'attaché d'Autriche, Gennotte, celui des États- Unis, Irving, n'avaient fait aussi que passer.

A lui tout seul le ministre anglais, John Frère, représentait tout le corps diplomatique.

Il trouvait un aide précieux dans lord et lady Holland, venus d'Angleterre tout exprès et installés en Espagne pour y manifester leur enthousiasme. Lord Holland était le neveu de l'illustre Fox ; il avait déjà signalé son indépendance d'esprit en désapprouvant, jadis, la guerre de son pays avec la France; plus tard il s'élèvera contre la captivité de Sainte- Hélène; actuellement il était tout à son ardeur pour la cause espagnole. C'était un anglo-saxon impulsif, espèce rare.

Taxé de bizarrerie, au moins d'imprudence par ses compatriotes, ce voyage constituait bien une originalité comme les Anglais aiment à s'en permettre en dehors de leur île.

La réception des Espagnols avait été chaleureuse; lord et

lady Holland louèrent un palais de la calle de las Duenas, ouvrirent leur porte et furent vite un centre d'attraction, non seulement pour leurs compatriotes, comme leur flegmatique ami John Allen qui, en ces jours troublés, trouvait le loisir de poursuivre ses recherches historiques, mais pour tous les « patriotes », les ministres, les fonctionnaires, les généraux, les écrivains, les députés. Généreux Mécène, lord Holland ne fermait pas sa bourse aux flatteurs. Capmany en sut quelque chose. C'était un Catalan intelligent et lettré venu continuer à Séville la Gazette qu'il rédigeait à Madrid (1).

Plus famélique encore, un moine défroqué dont la position équivoque avait grand besoin d'un appui; personnage compliqué, il fut célèbre sous l'appellation de : el padre Blanco (de la couleur de sa robe dominicaine) ; son vrai nom était White (son origine irlandaise) et son pseudonyme Leucadio Doblado (2). Il avait intrigué à Madrid, protégé de Godoy; une mauvaise affaire de mœurs lui fit jeter le froc aux orties; il s'était glissé dans les Loges maçonniques et pour l'heure publiait chaque jeudi un Semanario patriotico qui dura peu.

De tels personnages offrent le résidu des partis en ébullition ; on les emploie, on les paye, on ne leur accorde ni estime ni confiance.

Lord et lady Holland s'aperçurent assez promptement de l'inutilité de leur rôle assez équivoque : les jours passaient sans résultat; au bout d'une demi-année, ils retournaient (juillet 1809) en Angleterre, riches de notes et d'informations,

(1) Don Antonio de Capmany, né à Barcelone en 1742; servit à l'armée. Il était membre de l'Académie d'histoire quand on le chargea de publier le recueil des traités de l'Espagne, de Philippe V à Charles IV (3 vol. in-folio, 1800). Il sera, en 1812, député aux Cortès pour la Catalogne. Il avait écrit : Sentinelle contre les Français (dédié à lord Holland), 100 pages, Madrid, 1808. — Résumé et extraits : A. F., IV, 1623", pièce 157.

(2) Sous ce nom, il publia des Lettres sur V Espagne et fit paraître à Londres, en 1810, un journal : El Espanol, pour lequel Canning le pensionna.

de papiers, mais rapportant une sorte de désillusion, des impressions pessimistes sur les armées et les hommes politiques de l'Espagne, en face de la force de Napoléon tout chargé des lauriers de Wagram.

Lord et lady Holland étaient partis un peu trop tôt : quinze jours plus tard ils eussent recueilli sur place la nouvelle de l'avance de Wellington à Talavera. Ils s'en étaient allé par la route de Lisbonne, s'ils avaient pris celle de Cadix, ils auraient pu assister à l'arrivée du marquis de Wellesley.

La « cité d'Hercule » depuis un an vivait des jours fébriles, mais à l'abri du danger. A l'extrémité de la péninsule, elle était le point de jonction où se rencontraient les allant et venant d'outremer. A toute époque l'existence y fut joyeuse, coûteuse mais abondante. On y fait grand commerce, l'esprit des affaires y règne plus que celui des lettres, les étrangers de toutes nations y possèdent des factoreries, dans la baie entourée de maisons de plaisance, d'arsenaux et de magasins, on compte, en temps normal, cinq à six cents bâtiments au mouillage. La chaleur du midi est tempérée par la fraîcheur de l'Océan, les rues étroites sont ombreuses, les patios à travers les grilles s'ouvrent verdoyants et fleuris. Le luxe des riches armateurs règne dans les ameublements, la table et les réceptions, les mœurs sont faciles au point d'être légères; la grâce des Gaditanes est fameuse depuis les Romains, elles font assaut de coquetterie dans les vêtements, les regards et les paroles. (1) La religion est plus pratiquée que goûtée et

(1) Alexandre de Laborde, Itinéraire descriptif de l'Espagne, t. II, 1809. — BoCRGOiac, Tableau de l'Espagne moderne, t. III, 1808.

chez le peuple la vivacité de la foi se traduit par l'exubérance des gestes et la violence des sentiments.

Le négoce maritime avait diminué sous les lois prohibitives du blocus continental, pendant l'alliance franco-espagnole ; le nom de Napoléon en était devenu très impopulaire, sur toutes les côtes.

Avec l'alliance anglaise, l'océan semblait devenir libre. Les flottes de sir John Parwis croisant en haute mer, et de lord Collingwood embossées à Gibraltar, après avoir longtemps monté la garde d'investissement, devenaient maintenant des sentinelles de protection pour la sortie et l'entrée du port. Les marchands de Londres avaient sur l'heure repris le contact, on faisait journellement des achats de laines et de vins. A ce spectacle le consul de Suède, Zacharios Scherman (dont le pays s'était trouvé le seul État de l'Europe continentale ayant refusé officiellement d'accepter le blocus général) le consul de Suède s'empressait de prédire à l'automne de 1808 : o Le soleil de la fortune de Napoléon se couche, nous allons voir l'aurore des Bourbons » (1).

Le 25 novembre un navire de commerce suédois entrait à Cadix. Le lendemain un second, puis un troisième. La barrière était rompue. A leur tour, des frégates, battant pavillon britannique, convoyaient 4 millions de piastres d'argent de la Vera Crux; d'autres arrivaient chargées des produits de la Havane, le Francisco de Paula, la Fidgencia, YAstrea rentraient dans la métropole, partis du Pérou avec des galions d'or. De leur côté, des bateaux espagnols, portugais, anglais, autrichiens, américains sortaient de Cadix pour ravitailler Trieste de sucre, de cacao et de café; du Maroc arrivaient d'autres provisions utiles : bœufs, blé, avoine.

(1) « Dépêches suédoises de Cadix en 1808 » . Étude d'Arthur Stille, publiée dans le Congrès historique de la guerre de l'Indépendance, tenu à Saragosse en 1908, t. II.

Cette activité commerciale avait sa répercussion politique. Cadix se montrait bruyamment « patriote » .

Quand la princesse de la Paix, Maria Luisa de Bourbon, la femme malheureuse de Godoy, était arrivée, en réfugiée, les gens du peuple lui avait fait un accueil d'allégresse auquel elle avait répondu elle-même en venant au balcon du palais du gouverneur, entonner, avec la musique rangée sous les fenêtres, l'hymne farouche :

Muera Napoléon!

A l'annonce du 2 mai à Madrid, la foule demande à grands cris comme représailles la destruction, par tous les moyens, des navires français rangés dans la rade (1).

Aux nouvelles des victoires impériales, les théâtres fermèrent, les églises se remplirent, on ordonna des prières publiques et des processions. Saragosse sans cesse était citée en exemple. Et malgré la distance, peut-être à cause d'elle, on se prépara à la résistance invincible. On était déjà gagné par la fièvre obsidionale qui engendre une suspicion particulière.

Les esprits ne sont pas en repos avant qu'on ait établi en permanence à chacune des cinq portes de la ville (2), un religieux, qui sera vigilant et incorruptible, pour viser les passeports et papiers des allants et venants. Deux capucins : frère Rafaël de Castro et frère Santiago de Cervera vont examiner sérieusement les pièces d'artillerie disposées à l'entrée des remparts. Le Père gardien (supérieur) de leur couvent Fray Mariano de Sévilla, est décoré du titre de Gouverneur adjoint, et il doit exercer son influence à maintenir le bon ordre dans l'administration intérieure et même militaire.

(1) fiàtase, rindase à incendiese la escuadra francesa en represalia!

(2) Porte de Terre, porte de Mer, portes de Sevilla, de San Carlos et de San Felipe.

Le marquis de Villel (1), membre de la Junte de Catalogne, envoyé par la Junte Centrale, était arrivé (janvier 1809) pour présider à l'organisation. Il fut maladroit, tatillon, rigoriste et iéplut promptement. Sa vie même fut menacée. On le pourîhassa jusque dans l'église San Antonio où il entendait la messe; il lui fallut sortir par une porte dérobée, se réfugier à l'hôtel de ville, au milieu des cris, des menaces, paraître à une fenêtre pour offrir des excuses. Escorté par des soldats jui ont peine à le protéger, on le fait passer jusqu'au couvent les Capucins qui lui donnent un asile sous couleur d'une prison, car c'est une sédition. Parles rues, le tumulte grandit st règne en maître, les plus avisés se dirigent vers les caisses de la Trésorerie, d'autres vers les cachots de la maison d'arrêt où l'on trouve avec facilité à grossir les rangs des turbulents. Frère Mariano, monté sur un âne, de carrefour en carrefour, prêche la paix; deux autres religieux s'y emploient de leur côté; les cloîtres du couvent servent de réfectoire puis de dortoir à ces exaltés en délire ; au jour, la fatigue des libations et de la veillée amène une sorte d'accalmie.

Frère Mariano qui n'a joué son rôle de « Gouverneur » que aour éviter l'effusion du sang, est menacé à son tour : on parle le saccager le couvent où le marquis demeure caché. Toutes es autorités sont méconnues : l'Ayuntamiento, la Junte, les Magistrats, les officiers anglais.

Après une réclusion volontaire, prudemment prolongée (3), e marquis de Villel peut enfin rejoindre son poste. Gomme es foules sont mobiles, un cortège brillant l'accompagne; à la :athédrale une cérémonie de réparation est célébrée ; le soir

(1) Juan Antonio Fivaller, marquis de Villel, comte de Darnius.

(2) Adolfo dk Castbo, Cadix en la guetta de la Independencia, p. 39» uadix, 1864.)

(3) A. de Castro dit qu'elle dura quarante jours.

les fenêtres s'illuminent et les théâtres se remplissent d spectateurs en'joie.

Le 25 juillet c'est la fête de Saint-Jacques, patron d l'Espagne. Les artilleurs se rendent en pompe à la maisoi des Frères de Saint-Jean de Dieu, où se trouve une imag vénérée du grand Apôtre. Au pied de sa statue sont repré sentes des Mores captifs ; on les habille avec des uni formes de soldats français, dépouilles des prisonniers d Baylen, et sur des brancards on les promène au milie des railleries. Des prêtres prudents déplorent cette incor venance, restent impuissants à l'arrêter, car on les tra terait d'afrancesados (1), la pire des injures, le plus gran des dangers.

A ces agitations populaires s'ajoutent les cabales de 1 « société » . Cadix ne possède pas une aristocratie très mai quante, mais elle a reçu des « réfugiés ■ de la plus haul noblesse : la duchesse de l'Infantado (née Maria-Anna d Salm-Salm) avec son fils cadet, le chevalier de Tolède et s fille, la marquise de Viso. Puis le duc de Fernan Nunez (2 personnage d'importance, remuant, troublé de ses pa sions de cœur et de ses ambitions politiques : follemei épris de la duchesse de Hijar, Maria Stuart, sœur de comtesse d'Albany, et entraîné dans les révolutions ( palais. — Comme à Bayonne il s'est compromis jusqu'à acce] ter une charge auprès du roi Joseph, pour se faire pa donner il affiche un grand patriotisme à Cadix : il travailler de ses mains aux fortifications, renouvelant à se profit les scènes sentimentales du Champ de Mars de Paris oi pour les fêtes de la Fédération, des seigneurs en bas de so et des dames en paniers remuaient des brouettes de terre.

(1) A. de Castro, p. 43.

(2) Carlos José Guttierrez de los Rio», premier duc de Fernan Nunez.

aussi des prétentions littéraires; les plaisants disent que >our faire des vers, cet hidalgo « n'a qu'à se baisser, la bouche n bas; » et il chante des pièces patriotiques de sa composiion sur le mode mythologique du dix-huitième siècle : « Le Temple du Destin » (1).

Tout ceci est anodin ; des intrigues plus graves se machinent, ^.u lendemain de la défaite de Medellin (mars 1809) le jénéral La Cuesta a été remplacé par le général Venegas. Le ;hoix suscite la jalousie de personnages du premier rang, mpatienls de la première place, les trois ducs : de l'Infantado, lestitué après l'échec d'Uclès, d'Ossuna, en quête d'un grand împloi, d'Albuquerque se croyant déjà destiné au commandement suprême. Avec eux font cause commune trois hommes « toujours mécontents » : le comte de Tilly (2), le comte de VJontijo et don Francisco Palafox. Lié avec les deux derniers, le général anglais Frère suit d'un œil attentif et encourageant es projets qui s'ébauchent. La Junte de Séville s'alarme les menées qui transpirent. Toujours très en suspicion contre 'administration rivale de Cadix, elle prend (15 avril 1809) un prêté préventif contre quiconque tentera de contrecarrer ou même s'avisera de suspecter ses décisions. Or, dès le lendemain 16, éclate à Grenade un motin, a oeuvre étourdie » de Vlontijo, où quelques cris séditieux, un tapage armé, soulèvent an moment l'émoi devant une troupe qui se disperse. La Funte, pour ne pas se déjuger, se contente d'emprisonner Vïontijo à San Lucar, puis à Badajoz d'où il s'échappe facilement en Portugal. Par contre, elle fit exécuter deux afrance- >ados étrangers à l'affaire : Luis Guttierrez, rédacteur de a Gazette de Bayonne et son secrétaire (3). Pendus, leurs

(1) Marquis de Villa Urrutia, Relaciones entre Espana y Tnglaterra du- •ante la guerra de la Independencia, t. I, p. 427. (Madrid, 1912.)

(2) Don Francisco Perez de Guzman y Ortiz de Zuniga.

(3) Villa Urrutia, id., t. I, p. 435.

corps demeurèrent exposés pour l'édification des faubourgs,

car

de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.

Les menées anglaises étaient, plus graves parce qu'elles s'appuyaient sur des forces réelles : l'argent, et s'exécutaient par un personnel adroit, nombreux, agissant, ayant déjà un pied dans le pays. Bartholomé Frère complotait que Wellington devînt le généralissime des armées espagnoles, et voulait, en y mettant des formes, confier toute l'organisation défensive à la direction effective de ses compatriotes. A cette cause, en réalité si déplaisante aux Espagnols, un grand appui moral arriva avec l'ambassade du marquis de Vellesley.

Nous avons dit qu'il entra le 30 juillet en rade de Cadix et aborda le 1er août les quais. Ce fut l'occasion d'une ovation chaleureuse très caractéristique. On le reçut avec les honneurs officiels d'un capitaine général au son des cloches et du canon ; la foule en délire souleva, le carrosse de cet « ambassadeur proconsul » (1), pour dételer les chevaux, et pendant qu'aux fenêtres flottaient les couleurs nationales, on avait, par un geste théâtral et discourtois, tendu devant ses pas, afin qu'il le foulât, un drapeau français. Le marquis, pour récompenser ces ovations populaires un peu grossières, tendit sa bourse pleine d'or à l'un des énergumènes qui l'entouraient. C'était un cordonnier, nommé Justo Lobato qui refusa fièrement ce salaire, trop heureux, proclamait-il, de manifester les sentiments de tout le peuple espagnol. La parole eut du succès, et Lobato, enivré lui-même des applaudissements de ses compagnons, continua ses harangues, s'improvisant tribun, sans pouvoir soutenir longtemps ce rôle; objet des jalousies, des railleries, des coups de ses voisins qui brisèrent son échoppe, il avait

(1) Expression de M. de Villa Urrutia.

rappelé sans le savoir mais au naturel, l'adage célèbre dans la Grèce antique : ne sutor ultra crepidam. — La morale était à retenir, à Cadix plus que partout ailleurs, comme le symbole des popularités éphémères qui naissent et meurent du matin au soir, au soleil trop ardent de la démocratie soulevée.

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