CHAPITRE III
l'installation du roi
(Janvier-juin 1809)
I. Joseph tenu à l'écart; séjour au Pardo. — L'Empereur quitte l'Espagne, le Roi rentre à Madrid après la bataille d'Uclès.
II. Difficultés du nouveau gouvernement. — Suppression des anciens Conseils; destitution de fonctionnaires; décrets contre les couvents. — Les maisons sous séquestre. — Installation d'un Conseil d'État.
III. Mission de Rœderer à Madrid. — Les « Mentors » du roi : La Forest et le maréchal Jourdan. — Les ministres. — Joseph cherche la popularité et affecte la dévotion.
IV. Les régiments du roi d'Espagne. — Expédition en Estramadure. — Le maréchal Victor bat la Cuesta à Medelin (28 mars). — Mouvement patriotique à Séville. — Tentative secrètes d'accommodement; mission de Sotelo repoussée. — Joseph se rend à l'armée.
Lorsqu'à Bayonne, au mois de juin 1808, Napoléon eut donné à son frère la~ couronne d'Espagne, il fournissait à l'histoire politique une application prodigieusement évidente de l'axiome formulé par la sagesse des nations : il y a loin de la coupe aux lèvres. Nous avons vu comment cette couronne était tombée, à peine posée sur le front du nouveau monarque, et pourquoi l'Empereur en personne avait dû, avec une armée, franchir les Pyrénées, afin de faire prévaloir sa volonté.
Au début de l'année 1809, la position du roi Joseph était extrêmement fausse en soi, et l'une des plus pénibles qui se
puisse concevoir. Sa Majesté Impériale et Royale, qui ne lavait compté pour rien et en rien, depuis le commencement de la campagne, donnait publiquement à son prestige le dernier coup, en le passant sous silence dans la capitulation de Madrid. L'Empereur n'agissait pas sous la seule impulsion du mécontentement vis-à-vis d'un frère maladroit et réputé inutile sur un champ de bataille; être venu en Espagne, c'était, pensait-il, avoir repris tout entier sur le royaume le droit de la conquête, et la victoire appuyait son raisonnement.
Que Napoléon ait voulu écarter Joseph afin de lui conserver auprès des Espagnols le beau rôle d'un monarque paternel et clément, pour prendre sur lui-même, se sentant les épaules fortes, l'odieux de la guerre et de ses représailles, c'est une conception trop fantaisiste; toute l'autorité de M. Thiers, qui l'a mise en avant, ne saurait la faire accepter, et la correspondance des deux frères la dément. Ce raffinement de générosité, Joseph était bien placé pour n'y pas croire; au contraire, il manifestait sans ambage ses déceptions, et ce voyage dans les fourgons de l'armée lui laissait au cœur un souvenir plein d'amertume.
On l'avait vu attendre à Burgos la permission de se mettre en route, suivre de loin les vainqueurs de Somo Sierra, puis, tout une semaine, logé sous un toit de paysan à Ghamartin, demeurer inactif au milieu du mouvement militaire. L'omission absolue de sa personne dans l'acte de reprise de sa capitale, l'irrita au dernier point; il voulut s'éloigner de ces lieux funestes, et se fit conduire sur l'heure au rendez-vous de chasse du Pardo. Cette solitude dans les bois, au milieu des loups et des renards, convenait à sa mélancolie; vingt-deux jours durant, il s'y confina, sous un ciel d'hiver aussi sombre que ses pensées. Dans les appartements humides, en face des tapisseries de Goya déroulant les épisodes de Don Quichotte, il pouvait rêver au gouvernement de Sancho dans l'île de
Barataria. Un moment, il poussa une pointe jusqu'à Aranjuez, puis s'en vint à la Floride, la maison de campagne de la duchesse d'Albe, aux portes de Madrid.
Il se rapproche à mesure que son frère s'éloigne; or, voilà Napoléon quittant brusquement l'armée, courant les chemins de la vieille Castille, repassant les Pyrénées. A l'heure où Napoléon rentre aux Tuileries, Joseph fait son apparition officielle dans la capitale de l'Espagne (I). Il s'y installe avec joie; seul, maintenant, il est maître de son destin, car, pour lui, l'obstacle que son œil aperçoit et grossit à plaisir, c'est le « fâcheux » qui ne lui a donné qu'à demi la couronne. Les Espagnols rebelles, bien que tout près, son regard de presbyte ne les voit pas, son oreille ne les entend plus. Il est vrai que le maréchal Victor vient, le 13 janvier, à Uclès, de les écarter brusquement et d'élargir avec son épée le cercle où on étouffait. Plus de 5 000 prisonniers, dont 300 officiers et 4 généraux, prouvent aux Madrilènes que le secours qu'ils attendaient s'est envolé en fumée. Joseph peut dès lors, dans sa capitale, risquer une entrée digne de lui.
Des fenêtres closes, mais derrière les fenêtres une foule de visages curieux; des rues silencieuses, mais dans les places, des magistrats et des employés qui, pour se grouper, se sont disputé les préséances; un cordon de troupes, des canons et des cavaliers massés aux carrefours, un prince à cheval, des généraux empanachés autour de lui, des laquais poudrés et des voitures de gala, tel fut le spectacle du retour royal à Madrid. Les quelques mots prononcés par Joseph à la porte de la cathédrale San Isidro révélaient soudainement la piété de son cœur :
Je suis prêt à sacrifier mon bonheur, parce que je pense que vous avez besoin de moi pour faire le vôtre.
(1) Napoléon arriva à Paris le 23 janvier 1809. Joseph entrait le 22 à Madrid.
L'unité de notre sainte religion, l'indépendance de la monarchie, l'intégrité de son territoire et la liberté de ses habitants sont les conditions auxquelles j'ai accepté la couronne. Elle ne s'avilira point sur ma tête, et, si les vœux de la nation répondent, comme je n'en doute point, à la sollicitude de son Roi, je ne tarderai pas à être le plus heureux de tous, parce que vous le serez vousmêmes.
Pour réaliser la félicité nationale, il alternait seulement la douceur et la violence.
La douceur, c'est une lettre aux évêques pour qu'ils « demandent au Dieu vivant que l'esprit de sagesse et de paix descende sur lui » ; ou encore l'injonction à chaque curé de chanter un Te Deum dans sa paroisse. « Langage onctueux, autant que celui de l'Empereur est énergique » , remarquait La Forest, en s'en moquant.
La manière forte éclatait dans l'exécution du bourg de Chinchon, brûlé pour avoir tiré sur les troupes françaises; le sac de la petite ville de Galmenar, imposée de cinquante mille piastres; l'exhibition des prisonniers d'Uclès, promenés, déguenillés, à travers les boulevards de Madrid, sous les yeux de leurs compatriotes.
Mais ce « bon exemple » réussissait mal, car ces gens en quasi liberté, répandus dans les rues, contaient leurs prétendus faits d'armes, assuraient que sans la trahison de leurs chefs, ils eussent été vainqueurs, affirmaient qu'il restait de nombreuses forces dans les provinces. Ils trouvaient des auditeurs bénévoles excités par leurs fanfaronnades, et la police se devait mettre, le plus souvent sans succès, à la poursuite des « agitateurs » , pendant que Joseph visitait dans les hôpitaux les malades et les blessés qui, ramenés du champ de bataille, avaient apporté l'épidémie. Pour eux, le Roi ordonnait de « lever » , en payant, dans les maisons de Madrid, matelas, draps et couvertures. Les habitants oublièrent l'argent donné
et ne se souvinrent plus que des objets enlevés; et ainsi ils entretenaient et renouvelaient leurs colères.
Ce n'était pas pour les diminuer que le décret (26 janvier) qui annula tous les grades, distinctions, titres, emplois, accordés par les Juntes; ni cet autre (16 février) établissant un tribunal extraordinaire pour les délits politiques, se réservant le jugement des personnes prises les armes à la main.
La résistance juridique, officielle, péremptoire et hautaine du Conseil de Castille, avait particulièrement exaspéré Napoléon. Dès la première heure, comme on renverse un dernier obstacle, il abolissait cet antique tribunal où il voulait voir le symbole de la monarchie des Bourbons. La mesure s'expliquait, mais les considérants du décret étaient inutilement injurieux : « Les conseillers étaient destitués comme lâches et indignes, présidents et procureurs seraient retenus comme otages, sous menace d'être punis comme traîtres. »
« Amas d'épithètes, mauvaises louanges » , a écrit La Bruyère; on peut en dire autant du blâme. L'Empereur avait fait rédiger en français, par Hédouville, une lettre particulièrement ironique : « Sa Majesté a admiré la hardiesse que Vos Excellences ont eue de recourir à sa personne souveraine, Vos Excellences étant les mêmes hommes qui ont étonné le monde par la fausseté et l'hypocrisie de leur conduite. Par un effet de sa clémence naturelle, Sa Majesté fait grâce de la vie à Vos Excellences, qui auraient mérité l'échafaud (1). »
Les magistrats menacés entendirent ce message sans pro-
(1) Archives historiques de Madrid. Invasion Franccsa. Consejo, XX, 31.
férer une parole; ils se firent de muets adieux, quittèrent leurs toges et rentrèrent tristement dans leurs maisons, pour s'y recueillir et songer aux futures revanches du droit (1). Ils devenaient naturellement d'irréductibles adversaires.
Joseph les remplaçait par vingt-cinq conseillers d'État, pris surtout chez les hommes ralliés à sa cause dès Bayonne : plusieurs, à qui leur carrière antérieure ouvrait des vues générales sur les choses du temps, les marquis d'Almenara et de Musquiz, ambassadeurs à Gonstantinople et à Paris; le comte de Casa Valencia, ministre à Berlin; don Manuel de la Heras, ancien consul en France et en Angleterre; d'autres rompus à leur métier : le marquis de Gavallero, dix ans ministre de la Justice; le comte de Montarco, ancien gouverneur du Conseil de Castille; le lieutenant-général Justo Salcedo, doyen du Conseil de marine; deux bons officiers : le marquis de Las Amarillas, don Joseph Navarro Sangran, chef de l'état-major d'artillerie. Si on pouvait leur reprocher peu de fixité dans le caractère, ainsi qu'au marquis de Béjamar, « sourd, mais ayant encore de la tête » , on avait meilleure assurance avec don Francisco Angulo, que La Forest déclarait « l'homme le plus éclairé de l'Espagne » ; Amoros et Duran, zélés, actifs et d'ailleurs compromis sans retour; Gambronero et Joven de Salas, l'un magistrat, l'autre avocat éloquents.
Certains choix se justifiaient moins : tel celui de l'ancien vice-roi du Mexique, le marquis de Branciforte, beau-frère du prince de la Paix, sicilien de naissance, haï des Espagnols, mal vu des Français, « homme médiocre dans tous les genres » et, de plus, fort âgé ; Espinosa, d'une probité financière douteuse; Morla, déconsidéré par ses palinodies politiques; Llorente, par ses trahisons religieuses.
(1) Desdevises du Dézert. Le Conseil de Castille en 1808.
Pour se réserver dans cette assemblée des amis très sûrs, le Roi voulut, par un décret tenu très secret (1), que le comte de Melito et le comte de Saint-Anastase (en leur nom Miot et Ferri-Pisani) (2) assistassent aux séances, quand il le jugerait bon. Et puis il donna à l'ouverture du Conseil une solennité imposante; le 3 mai, il vint présider en grand apparat et prononça un discours « analogue aux circonstances » ; entre ses mains, chaque conseiller prêta et signa un serment solennel ; en se retirant, il fit annoncer par le maître des cérémonies que, dans la salle du Trône, il entendrait ce que MM. les conseillers désiraient lui dire; tous s'y rendirent. M. d'Azanza, M. Morla, M. de Salas le haranguèrent. Le Roi répondit à chaque discours en italien ou en français. La Gazette officielle fit aussitôt part au public, en espagnol, dune séance qui fixait singulièrement l'attention.
Rassembler des fonctionnaires n'est jamais impossible, réunir des ressources semble plus malaisé. L'argent est rare. Joseph peut rêver de créer une Bourse et des agents de change; il n'y a pas d'opérations financières. En face des dettes du Trésor, le plus simple paraît encore de vendre à vil prix les « biens nationaux» . A peine réuni, le Conseil d'État ne dédaigna pas ce procédé de banqueroutier. Napoléon avait préconisé un premier remède : fondre l'argenterie trouvée ou
(1) 14 mars 1809. — Dépêche de La Forest, 27 avril, t. VI.
(2) André-François Miot, comte de Melito (1762-1841). Entré jeune dans l'administration, ministre à Florence (1795); en Piémont (1796); en Hollande (1799). Membre du Tribunat. Conseiller d'Etat. Ministre de l'Intérieur de Joseph à Naples (1806). Le suivit en Espagne comme intendant général de sa maison, et vécut dans son étroite intimité. Revenu en France en 1813. Créé comte de Melito (février 1814). Depuis Waterloo, où il perdit son fils et son gendre le général Jamin, se consacra à des travaux littéraires. Membre de l'Institut (1835). Il a laissé des Mémoires (3 volumes) publiés en 1858.
Ferri-Pisani, né en Corse (1770), mort à Paris (1846). Marié à la fille du maréchal Jourdan. Accompagna Joseph à Naples (1806), où il fut intendant général des postes; le suivit en Espagne; devint président des finances au Conseil d'État. Préfet de la Vendée aux Cent-Jours. Conseiller d'État (1830).
saisie; il engageait Joseph à battre monnaie pour un million et de faire la frappe à son coin, « ce qui est toujours d'un bon effet politique » . Le Roi prohiba la sortie hors du royaume de toute pièce de métal et, en même temps, ordonna la remise à la Monnaie des vaisselles d'argent. La vérité est que les Madrilènes en cachèrent beaucoup et en portèrent très peu au pilon officiel.
A un gouvernement aux abois, la confiscation paraît un moyen de sortir des embarras extrêmes. Le Trésor songea à se remplir en frappant à la bourse des Espagnols « rebelles » . Mais, ici, il y avait un précédent, et Joseph portait la querelle, une querelle aiguë, sur un terrain réservé. En novembre 1808, Napoléon avait déclaré « séquestrés » les biens des ducs de l'Infantado, Ossuna, Castelfranco, Fernan-Nufiez, Altamira, etc.. L'ambassadeur de France, M. de La Forest, et M. de Fréville, maître des requêtes, en avaient pris en main l'administration. Joseph vit là un abus de pouvoir sur son autorité souveraine et une soustraction à ses ressources. Il crut parer à cette double difficulté en séquestrant à son tour les propriétés de vingt-quatre personnes (1), ayant soin d'y comprendre les dix Espagnols dont son frère s'était déjà attribué les domaines. Aussitôt, conflit. Sur les scellés de l'Empereur, on alla croiser les scellés du Roi. Joseph envoya son majordome Expert chercher les clefs des maisons. M. de Fréville les refusa. Après une conversation sans aucune diplomatie, on les lui enleva; la nuit, il les fit reprendre. Ce fut la fable de la ville. Le Roi se fâcha, tempêta, dépêcha un aide de camp pour défendre au malheureux Fréville de paraître désormais en sa présence, demanda son rappel et, satisfait d'en avoir obtenu l'avantage (2), laissa reparaître son carac-
(1) Espagne. Vol. 678, fol. 258. Le procédé fut bientôt élargi : il y avait 97 séquestres à la fin d'avril 1809.
(2) « Mon frère, je ne sais ce que vous voulez dire des correspondances du
tère débonnaire, en lui faisant bon accueil à l'audience de départ.
Ces démêlés maintenaient fort tendues les relations épistolaires des deux frères : " Je n'ai pas un sou à donner à personne, écrivait Joseph... Mon pouvoir réel ne s'étend qu'à Madrid... Sans capitaux, sans contributions, que puis-je faire?... Si vous jugez avoir besoin de m'entourer de petits êtres qui me feraient rougir de moi-même, si je dois être insulté jusque dans ma capitale, je n'ai pas deux partis à prendre... Les fausses positions ne sont longtemps conservées que parles sots... Je suis revenu de bien des illusions; celle de votre amitié me reste encore un peu; si elle est nécessaire à mon bonheur, je ne dois pas m'exposer plus longtemps à la perdre, en faisant un métier de dupe (1). »
L'Empereur répond par des sarcasmes. Joseph ayant allégué les clauses de la Constitution de Bavonne, c'est un long éclat de rire : « Faites-moi connaître si la Constitution prohibe que le roi d'Espagne soit à la tête de 300000 Français; si la Constitution prohibe que le gouverneur de Madrid soit français, que la garnison soit française; si la Constitution dit que dans Saragosse on fera sauter les maisons l'une après l'autre (2) ! »
sieur Fréville. Vous me supposez beaucoup trop occupé des détails. Je me suis réservé les biens des douze familles proscrites, et je ne prétends pas à autre cbose. » — L'Empereur à Joseph, 27 mars 1809. — A. F., iv, 879 (Recueil Lecesïre, t. I, p. 300).
Sur l'affaire des séquestres, voir les dépêches de La Forest des 22 mars et 19 avril 1809.
(1) L'épitre est caractéristique. Je la cite avec réserve, car si elle est imprimée dans les Mémoires du roi Joseph (t. VI, p. 59, 19 février 1809), elle ne se trouve pas dans les originaux de ses lettres, aux Archives nationales; mais elle résume trop nettement, pour être omise, toute la correspondance de ce temps-là.
(2) Napoléon à Joseph, 21 février 1809.
L'INSTALLATION DU ROI lia
Joseph en vient à douter s'il n'a pas, en troquant Naples pour Madrid, laissé tomber la proie pour l'ombre? Et il songe plus que jamais à faire ses réserves sur l'abandon du trône des Deux-Siciles. Quand Murât lui adresse la notification officielle de son avènement, il refuse de recevoir messager et message; il dit tout crûment à La Forest qu'il ne « reconnaîtra » pas son beau-frère avant d'être lui-même en pleine possession des Etats pour lesquels il a cédé la couronne napolitaine. Et en vain l'ambassadeur explique que tout doit céder « dans l'auguste famille de l'Empereur » à l'intérêt dynastique (1). L'irritation est assez vive pour que Napoléon trouve bon d'en calmer la chaleur. A cette époque, Rœderer, le vieux confident de Joseph à Paris, l'ancien ministre à Naples, l'ami de tous les temps, pousse une pointe en Espagne (2). Pourquoi? Par ordre de l'Empereur. Il vient adoucir, éclairer, convaincre, stimuler, et La Forest n'est pas fâché « de ce coup d'aiguillon ». — a Rœderer a, je crois, demandé un congé au Sénat, pour aller près de vous », écrit le 2 février Napoléon; la phrase jetée en incidence est bien dans ses procédés, et à cet air de désinvolture, on doit voir, tout au contraire, que le maître tire de longueur quelque secret dessein. Rœderer ne part que dûment stylé. L'Empereur lui donne
(1) La Forest à Champagny, 5 mai 1809. Vol. 679, fol. 34.
(2) Pierre Louis Rœderer (1754-1835). Conseiller au Parlement de Metz. Député aux États généraux. Procureur à Paris. Conseiller d'État (1799). Sénateur (1802). Ministre à Naples (1806). Comte de l'Empire (1809). Administrateur du Grand-duché de Berg (1810-1813). Préfet de l'Aube (1814). Pair des Cent-Jours. Pair de France (1832). Membre de l'Institut (1796).
deux audiences : le 11 février, à huit heures du soir; le lundi 6 mars, de grand matin. La première fois, Sa Majesté parle ferme et net : « Il faut que l'Espagne soit française, que le gouvernement soit français ; j'ai conquis ce pays-là. Il ne s'agit pas de recommencer Philippe V. Joseph n'est pas militaire; il est devenu tout à fait roi. » — Au deuxième entretien, Sa Majesté a « le visage calme, la voix douce, le regard triste » ; cependant, elle s'échappe encore en reproches : contre Jourdan, « un maréchal qui porte la cocarde rouge » ; contre Talleyrand, contre Joseph, « qui n'est pas laborieux »» . — « Moi, ajoute-t-il, je suis un travailleur. Rien ne m'embairasse; je n'ai pas besoin de ma famille. Les amours des rois ne sont pas des tendresses de nourrices; ils doivent se faire craindre et respecter (1). »
« Attendu avec impatience » , disent les Mémoires de Joseph, Rœderer débarque à Madrid où il va rester un mois, du 10 mai au 15 juin. Familier et assuré avec le souverain, en homme bien appuyé qui se sent de l'importance, son ton monte assez haut pour blesser les ministres espagnols (2), et avant qu'on ait pu démêler la nécessité de son excursion, il repart sans être regretté, mais comblé de présents (3).
Il envoie tout aussitôt à l'Empereur un rapport circonstancié sur l'état de la conquête, le gouvernement, les causes de la guerre ; il ajoute des notes sur le « monarchisme espagnol » . Son impression est pessimiste. S'il plaide en faveur de Jourdan « anéanti » et de Joseph « découragé, mais obéissant » , il ne laisse pas d'avouer l'inanité de leurs moyens
(1) Voir les OEuvies de Rœderer (8 vol.) publiées en 1853 par son fils.
(2) La Forest à Champagny. Vol. 659, fol. 53.
(3) Joseph lui fait cadeau de 100 livres de quinquina, 25 bouteilles de vieux Malvoisie, 8 tableaux de maîtres de l'École espagnole, une plaque en diamants et une croix en rubis de l'ordre d'Espagne. — Il est vrai que Rœderer a eu de fortes dépenses : sa voiture lui a coûté six mille francs, et ses frais de route, rien qu'à l'aller, ont dépassé huit mille.
financiers dans un pays ruiné : les douanes ne donnent rien, la contrebande est immense, les impôts sont nuls et les contributions militaires désastreuses. Il avance même cet avis, que la guerre est entretenue par le sentiment intime des Espagnols : leur orgueil est blessé, leur paresse est troublée, leur religion inquiétée, leur passion enflammée par les moines et armée par les Anglais. Après la conquête, la douceur du nouveau gouvernement sera seule en mesure de pacifier le royaume.
En haut lieu, on remarquerait cependant une détente légère quand l'Empereur, accédant aux instances de son frère, met à sa disposition sept millions réservés sur l'emprunt de Hollande (1), et rapporte le décret qui confisquait, au profit du Trésor français, les marchandises et denrées coloniales. Cette dernière grâce est particulièrement agréable au roi d'Espagne, harcelé sur ce point par son entourage, inquiet du fameux blocus continental; son ministre de la Guerre respire; il sauvera ainsi ses revenus de la Havane, arrivés, sous la forme de blocs de sucre, dans les ports de la Galice, et il va pouvoir marier au général Merlin sa nièce, la belle Christine Jaruco, dont la dot se trouve en Amérique.
L'Empereur avait placé auprès de Joseph deux mentors, l'un politique, l'autre militaire. Contre le premier, le Roi avait déclaré dès le début sa suspicion : « M. de La Forest ne me sera jamais agréable. » Il ne lui pardonnait pas de s'être fait
(1) En mai 1806, le gouvernement de Charles IV avait ouvert en Hollande un emprunt de 30 millions de florins, en partie pour assurer le paiement de ses dettes à la France et à la Hollande; 23 millions furent réalisés, 9 donnés à la France sur les 16 qui étaient dus. Le Trésor public de France fit, pour le reliquat de ses 7 millions, une opposition à la banque Hope ; cette opposition arrêta la réalisation des 7 derniers millions de l'emprunt. Le gouvernement de Joseph sollicita la mainlevée et la disponibilité de ces 7 millions après leur souscription. Le cabinet des Tuileries accepta à la condition que : 1° Joseph reconnût comme une dette de son propre gouvernement la dette de 1806, et 2° garantît en plus 6 millions et demi avancés par l'Empereur en 1808.
« l'agent du grand-duc de Berg » , en un temps où l'Empereur tenait en suspens la couronne de Charles IV. Les instructions de l'ambassadeur contredisaient souvent celles du prince, et il renseignait, disait-on, Paris, sans respect pour le roi, sans aménité pour ses entours. Le maréchal Jourdan était le guide militaire. Lui, avait trop bien réussi auprès de Joseph, pour ne pas perdre en revanche tout crédit auprès de Napoléon. Chef d'état-major, on l'accusait de lenteurs, d'indécisions, d'excès de méthode. Tout se résumait d'un mot : il s'était fait « Espagnol « ; et, en vérité, si son rôle était assez délicat avec ses compagnons de l'armée française, dont il était le doyen et l'inférieur, sa complaisance avait été bien maladroite en adoptant la cocarde étrangère, son calcul bien faux en croyant que la France et l'Espagne étaient naturellement rivales, l'Espagne et l'Angleterre naturellement alliées, comme il en soutint le paradoxe brutal contre Sébastiani en une controverse de cinq quarts d'heure, un soir, au palais royal, en présence de Joseph qui gardait le silence (1). Il demeurait plus défendable sur le terrain technique : comment aurait-il organisé une armée solide et homogène avec des éléments imparfaits? Esprit froid, d'hésitation plus que de calcul, moins persévérant que tenace, il restait jaloux en étant ambitieux, et Joseph fatiguait périodiquement l'Empereur de ce fameux « duché de Fleurus », que réclamait avec insistance le vainqueur déçu de 1794 (2). Le maréchal accusait aussi d'ingratitude le roi d'Espagne, et après avoir fait sonner son rang, ses fonctions, il arguait de son âge, de sa fatigue, pour
(1) La Forest à Champagny, 26 janvier 1809. Chiffrée. Vol. 678. fol. 74.
(2) « Tous les maréchaux avaient obtenu le titre de duc et de riches dotations. Le maréchal Jourdan, seul, conservait son nom roturier et sa modique fortune. On avait à dessein omis d'inscrire son nom parmi ceux des autres maréchaux dans l'Almanach impérial de 1809, et la cause de cette disgrâce étant inconnue du public, chacun supposait celle qui lui paraissait la plus probable. » Mémoires militaires du maréchal Jourdan, p. 173.
parler de retraite; il condamnait son protecteur, mécontent de telles réticences, à déclarer qu'après tout il laisserait partir celui qui voudrait le quitter 1). On le soupçonna de faire tout péricliter par dépit, et les ministres, celui de la Guerre en léte, ne se contraignirent pas pour le proclamer.
Ces ministres gardaient de la constance et une véritable fidélité. Ils s'étaient compromis, et là, nulle voie de retour, mais leur patriotisme avait d'abord attendu, espérait encore la régénération de leur pavs par des hommes nouveaux avec des lois uniformes, soutenues par une puissance plus respectée. Ils ne pouvaient s'avouer que leur dévouement était inférieur à la tâche; le service de l'Espagne par les Espagnols était le premier article de leur Credo. Le génie de .Napoléon les avait séduits, sa force leur en avait imposé; son ambition leur faisait peur, et il s'indignaient de sa tyrannie. A ia sécrétairerie d'Etat Urquijo, aux Affaires Etrangères le due de Campo Alange, à la Justice, Arribas faisaient corps, et l'uniformité de leur action donnait du poids à la droiture de leurs bonnes intentions sans talent équivalent; l'amiral Massaredo, vieilli et couvert d'honneurs plus que de gloire, tirait parti « d'un grand étalage patriotique et de jérémiades sincères. " 0' Farrill, « plus boutonné qu'aucun ■ , louvovait. insinuait, gardait du crédit 2 . Azanza, jeté si avant dans les affaires de Bavonne, à Madrid, - faisait l'aveu de s'être montré trop impérial (3) . » Son ministère des Indes, en vérité ne l'absorbait pas : on lui avait confié l'intérim des affaires eclésias-
l La Forest à Champagny, 18 juillet 1809. Chiffrée. Vol. 679, fol. 294.
(2) Don Gonzalo O'Farrill (1753-1831) Né à La Havane, élevé en France, à Sorèze. Lieutenant général (1795 . Ambassadeur à Berlin 1800 Ministre de la guerre de Ferdinand, puis de Joseph 1808-1813 . Suivit ce dernier en France (1813) où il mourut.
(3) Don Miguel José de Azanza 1756-1826. Ministre de la guerre 1795). Vice roi du Mexique 1796-1799 . Président de la Junte de Bavonne (1808 . Ambassadeur à Paris 1810). Créé duc de Santa Fé 1811) par Joseph. Exilé d'Espagne (1814-1820;.
tiques, qui, lui laissaient également des loisirs. — L'homme intelligent et audacieux, c'était Cabarrus. Son entraînement devenait communicatif ; il réussissait au Conseil, et surtout dans ses entretiens privés avec le Roi. Il lui tenait tête, tranchant avec l'aplomb d'un calculateur, blâmant de loin Napoléon, disant qu'il « ignorait les finances. » Sa persévérance à alimenter le trésor espagnol lui donnait de l'importance. Dans ce rôle éminemment utile, comme dans ses jalousies politiques, il mettait le zèle d'un nouveau venu : La Forest peignait assez exactement ce français d'origine, espagnol d'habitude, ancien banquier de Charles IV, argentier improvisé de Joseph Napoléon, sous cette forme pittoresque : qu'il était « moitié faubourg Saint-Germain, moitié porte du Soleil » . — Mais à l'ordinaire, un homme si satisfait et de projets si multipliés est bavard ; le besoin qu'il éprouve, ainsi qu'Urtijio, de parler de ce qu'ils font, sert l'ambassadeur, se félicitant qu'il y ait dans le ministère « deux hommes dont on puisse toujours savoir ce que les autres dissimulent. »
La dissimulation, Joseph n'y prétendait pas, s'il entendait se montrer habile ; et l'habileté consistait pour lui à s'afficher auprès de ses sujets par la bonne grâce, la franchise, la loyauté constitutionnelle. En un mot, il s'efforçait de plaire. Il se promenait presque sans gardes dans les jardins publics, souriait, saluait, acceptait de sa main les placets, et sur le chemin d'un roi il se trouve toujours des solliciteurs. Son goût réel des choses de l'esprit le conduisait volontiers au théâtre; il faisait louer toutes les loges pour en distribuer les places aux personnes présentées à la Cour, auditoire particulièrement enthousiaste ; le petit peuple lui-même était sensible à ces soirées d'apparat, d'autant plus remarquées que depuis cinquante ans, — Charles III, par scrupules religieux, Charles IV, par indolence — les rois d'Espagne s'interdisaient le délassement de la comédie. Les spectateurs qui n'étaient pas
venus pour faire de l'oppositon, applaudissaient l'entrée du monarque, précédé de flambeaux dans sa loge brillamment décorée, et plus qu'une allégorie, c'était un programme que ces mots peints sur le balcon de son salon dans la salle de Los Canos :
Sire, vivez heureux, régnez et pardonnez! (I)
Une seconde fois l'allusion se trouva moins agréable : à la fin du ballet, les figurants entourèrent d'une guirlande de fleurs le buste de Joseph orné de ce vers :
C'est Lycurgue, Solon, c'est l'aîné des Césars.
Rapprochement dangereux qui n'échappa pointa la malignité soupçonneuse de l'ambassadeur du « cadet des Napoléons. » Du moins, La Forest constatait la correction du Roi, le premier à repousser une adulation qui « tenterait à déplacer sa position envers son auguste frère » et dont la colère n'est pas feinte quand il fait conduire en prison le directeur du théâtre, flatteur maladroit. (2)
Joseph, voulant se montrer tout à fait espagnol, ne craignit pas de prendre un rôle dans les manifestations du culte catholique ; mais les choses de la Foi sont matière assez délicate pour que d'en affecter les convictions sans les ressentir puisse être taxé de fourberie.
Au carême de 1809, le spectacle aurait passé pour édifiant s'il n'avait été ridicule. Entendre dans la chapelle le Stabat de Pergolèse était fort bien et eût paru suffisant. Mais,
(i) « Lorsque la toile a été levée, on a vu de riants bocages en face desquels s'élevait un obélisque ; au pied de l'obélisque étaient les emblèmes de la guerre; le génie de la concorde y mettait le feu d'une main, tenait de l'autre main une branche d'olivier, et tournait une figure suppliante vers le Roi. Au bas, se lisait ce vers espagnol : « Vive feliz, Senor, reyna y perdona. » — La Forest à Champagny, 2 février 1809.
(2) Id., 20 mars 1809.
entourée des officiers de sa Maison et des ministres, « Sa Majesté Catholique», au balcon de son palais, vint assister aux processions de la Passion organisées par les diverses confréries ; il voit défiler à ses pieds la théorie bruyante et animée : le casque de fer des soldats romains, les licteurs de Ponce-Pilate, les pénitents coiffés du bonnet pointu des nécromanciens, la tête voilée de leurs cagoules blanches, rouges ou noires ; la statue de la Vierge sur l'estrade dorée aux chandelles ardentes; le divin crucifié, dont le front saigne sous la couronne d'épines, et les deux larrons attachés à leur gibet; les plates-formes couvertes de draperies qui oscillent en cadence sur les épaules des porteurs, et tous les personnages de bois sculpté, peints, habillés, la tiare d'Hérode, la robe bariolée des juifs, Judas sous sa tunique jaune, Saint Jean dans son manteau vert.
Aux quatorze stations du chemin de la Croix, il demeurait publiquement agenouillé pendant la durée de chaque prière. Charles IV en faisait moins et cette affectation surprenait sans toucher autant que le monarque l'eût souhaité.
Elles sont rares les manifestations comme celle des chanoines d'Alcanitz et d'une sincérité équivoque, elles aussi :
Ministres de la religion chrétienne, nous adorons les décrets de ce Dieu qui déchire les diadèmes et qui tient dans ses mains leur destinée. Nous sommes convaincus que de même que votre Auguste frère forma, au milieu des combats, le généreux projet de rétablir le christianisme dans les Gaules, de même Votre Majesté qui le trouve établi en Espagne s'appliquera à le faire briller d'un nouvel éclat. . . Ce sage concordat par lequel l'Église gallicane a été de nouveau rattachée à l'Église catholique Vous êtes bien convaincu
que les sentiments irréligieux sont en même temps impolitiques, que tout attentat contre la religion est un attentat contre la société .... Nous ferons tous nos efforts pour engager les fidèles à renoncer à cet esprit de parti qui ulcère les cœurs et irrite les esprits, à abjurer ces divisions Nous prêcherons la charité qui est la base du christianisme.... Nous oublierons les pertes que nous avons faites...
Les articles de la Gazette de Madrid, tout bouillants d'enthousiasme et férus d'espérance pour le règne qui commençait, n'amenaientpas dans les esprits une conviction meilleure. Des faveurs monnayées, des avantages bien réels et sonnant au trébuchet, pouvaient gagner des adhésions plus profondes; Joseph eût été disposé à les prodiguer généreusement, mais les moyens lui faisaient défaut. Il ne pouvait que distribuer des paroles de regret à ses sujets, dont les décrets impériaux saisissaient à Lerma les huiles, à Burgos et à Valladolid les laines, dans les ports, les cafés et les sucres, à Madrid, les bijoux et l'argenterie. C'est cette pénurie générale qui rendit si maussade et si maigre la fête du 19 mars, qu'en l'honneur du roi on aurait dû et voulu faire pompeuse, pour saint Joseph, son glorieux patron. Ni illuminations, ni réjouissances; point de cadeaux, très peu de monde à la réception du palais. En pareil cas, mieux vaut peut-être encore s'abstenir tout à fait que lésiner. On y fut réduit quand, le 14 mai, vint la cérémonie de la Fête-Dieu, à cause des dépenses accoutumées que le trésor royal n'eût pu supporter; Joseph quitta la capitale, accompagné de Jourdan, de Miot, du général Dessoles; avec ses intimes il fit à Aranjuez un petit séjour sans que la présence de Rœderer et une visite aux curiosités de Tolède parussent des compensations à cette promenade sans but. L'absence avait été très mal prise et même commentée fâcheusement à Madrid : on criait tout haut : le roi est en fuite !
Il revint le 25 mai pour tenir un cercle diplomatique, cérémonie sans doute peu coûteuse, mais moralement assez onéreuse aussi, car elle constatait combien peu de représentants des cours étrangères se trouvaient auprès de son auguste personne. — M. de Bourke, en offrant, au nom du roi de Danemark, ses lettres de créance, fit tout les frais de la réception.
Un sentiment de tristesse et d'alarme pouvait, avec trop de
raison, envahir le cœur du roi Joseph. Comme ses espérances lui venaient malgré tout du côté de l'armée, il y tourna sa pensée davantage. Et bien qu'il y parut plutôt inhabile, il s'occupa des choses militaires. Nous Talions voir dans ce rôle-là.
Les états de situation du 1" février nous apprennent que la totalité des troupes impériales laissées par Napoléon s'élevait à 193 446 hommes. C'était un chiffre imposant. La Garde et le duc d'Istrie, il est vrai, s'en vont pour prendre part en Allemagne aux exploits de la Grande Armée. L'Empereur qui enflait volontiers dans ses paroles les contingents qu'il confiait aux autres, demeurait ici en droit de se reposer sur le nombre de ses soldats, d'autant mieux que les chefs de ces troupes excellentes étaient dignes de les commander : Victor, Soult, Junot, Jourdan, Mortier, Ney, Gouvion Saint-Cyr, à la tête de sept corps d'armée (1). Les réserves de cavalerie avec 10997 sabres donnent les plus beaux noms des cavaliers de 1 époque : Lasalle, Latour-Maubourg, Kellermann, Milhaud, la Houssaye, Lorge, Bordesoulle, Marisy, Caulaincourt, Fournier-Sarlovèze, et parmi les divisionnaires d'infanterie on distingue : Ruffin, Vilatte, Merle, Bonnet, Morlot, Dedon, Sébastiani, Girard, Gazan, Maurice Mathieu, Dessolles, Souham, Duhesme, Reille, Chabot, Lecchi. Derrière eux un parc d'artillerie de 2 500 pièces. Ces légions triomphantes couvrent
(1) Ier corps (maréchal Victor), 22 793 hommes. — IIe corps (maréchal Soult), 25216. — IIIe corps (Junot), 16036. — IVe corps (maréchal Jourdan), 15377. — Ve corps (maréchal Mortier), 17933. — VIe corps (maréchal Ney), 24641. — VIIe corps (général Gouvion Saint-Cyr), 41386.
le sol de la péninsule et leur dispersion est le seul côté vulnérable de la cuirasse. A vrai dire il n'y a pas de cohésion entre ces masses séparées, et on les voit manœuvrer au hasard des circonstances.
Le Roi avait nominalement la haute main sur les Ier et IVe corps; sous ses ordres directs, autour de Madrid, » sa garde royale » (1800 fusils, 350 sabres), les régiments du général Dessolles et les contingents étrangers. De tout ce monde, placé comme un rideau entre la capitale et les insurgés, allongé en demi-cercle des plateaux de Tolède aux plaines de la Manche, le chef d'Etat-Major était le maréchal Jourdan. Les ordres demeuraient fatalement indécis ; le commandement du roi d'Espagne accueilli par respect pour sa situation, restait lettre morte auprès des maréchaux français.
En face de cet indépendance dangereuse et compréhensible, Joseph s'attachait à se constituer une armée personnelle. On peut croire que les déboires ne lui furent pas épargnés. Il forma trois régiments espagnols incorporant les prisonniers d'Uclès; il avait été bienfaisant avec eux, il tablait sur leur reconnaissance. L'Empereur, plus au fait du cœur humain, blâma fort l'imprudence du procédé. — Peu à peu, grâce à la haute paye, les cadres s'organisèrent, et il fut possible de montrer ces troupes en assez bon ordre. Le régiment n° I (colonel Galban) 600 hommes, logeait à l'Escurial. Le n° I (colonel de Casa Palacio) 800 hommes, à Alcala. De son côté Gaspard Aimé de Clermont Tonnerre, avec 500 fusils, cantonnait à Ségovie : ce n° III s'appelait Régiment Irlandais, n'ayant de la verte Erin que le nom, composé de beaucoup d'Allemands, de quelques Anglais et d'Espagnols pour le surplus. L'habillement en drap brun du pays, à parements jaunes, fut fait sur place; l'armement venait des manufactures de Lyon, et somme toute, sauf les désertions, ce corps ne se présentait pas trop mal le jour ou le Roi vint le passer
en revue, il combla d'éloges M. de Clermont Tonnerre qui avait eu la galanterie de faire manœuvrer son monde avec les commandements et dans l'intonation espagnols (1).
Il se trouvait encore à Avila 1 000 ou 1 200 hommes d'un « Régiment Étranger » sous les ordres du colonel Sigisbert Hugo; ses vestes et culottes rouges le différenciaient des vestes et culottes blanches de ce qu'on appelait assez pompeusement la « Garde Royale » ; les meilleurs recrues de ces contingents venus de Naples étaient d'anciens soldats français.
Il s'agissait de refouler l'armée d'Andalousie qui, autour de Séville, et sous l'action directe de la Junte, voyait ses rangs augmenter chaque jour. Le maréchal Victor, tout couvert encore des lauriers d'Uclès, fut chargé de ce soin. S'il réussissait, il allait donner la main au maréchal Soult, qui devait en même temps, descendu de la Galice, remonter du Portugal ; et c'était la conquête du sud achevée! L'opinion de l'Empereur était ferme sur ce point (2). Pour éloigner toute crainte sur le flanc, dans ce mouvement en avant du duc de Bellune, qui allait s'enfoncer comme un coin au cœur de l'Espagne, le général Sebastiani (il prit à ce moment la direction du IVe corps) marcha contre le comte de Carvajal, qui rôdait sur la gauche. Il dut l'aller chercher jusqu'au centre de la Manche, à Giudad-Real où, sur les bords de la Guadiana, les dragons de Milhaud l'atteignirent, raflant dans leur course les dépôts d'armes et de vêtements approvisionnés par les Anglais, au pied de la Sierra Morena.
A cette heure, le maréchal Victor était lui-même en pleine
(1) Voir : Camille Rodsset, Le marquis de Clermont Tonnerre
(2) « Puisque vous avez le désir bien naturel d'assister à une expédition, celle où vous devez vous trouver est celle d'Andalousie. Avec deux bons corps formant une quarantaine de mille hommes, vous surprendrez l'ennemi sur une route inattendue, et vous le soumettrez. Cette opération finira les affaires d'Espagne; je vous en réserve la gloire... » — Napoléon à Joseph, 11 janvier 1809.
marche; sa cavalerie escarmouchait au pont d'Almaraz, traversait le Tage et poussait vivement devant elle (menée par l'intrépide et aventureux Lasalle) les corps espagnols, qui reculaient méthodiquement de rochers en rochers. Leur chef, le vieux et solide Gregorio de la Cuesta, refusait la bataille par sagesse et prudence. Il sentait gronder derrière lui les exigences exaltées de la Junte de Séville, et si son âme de soldat était intrépide, son cœur de politique restait hésitant. Lorsque le duc d'Albuquerque, qu'il attendait, l'eût renforcé avec 4 000 hommes, et quand il sut que le maréchal Victor avait dû s'affaiblir par de petits détachements contre les guérillas de la montagne, le général espagnol crut l'occasion bonne, et s'estima prêt. Sur la ligne de la Guadiana, il avait abandonné la petite ville de Médellin et son fort (ce qui pouvait faire douter qu'il voulût combattre à cette place) ; il s'était rangé, en éventail, tout en haut des collines, commettant la faute de ne pas se ménager de soutien. Le duc de Bellune, lui, avait eu le tort de laisser sa réserve (division Ruffin) séparée de son corps d'attaque par le torrent d'Hortiga. La fortune, du moins, ne l'en fit pas repentir.
Les Espagnols étaient pleins de cette ardeur qui, chez eux, se traduit de suite par la menace. « Point de quartier! » criaient-ils en s'avançant à la baïonnette. Ils n'en eurent point. Et sans entrer dans les détails de cette affaire qui, commencée dans la matinée du 28 mars, dura cinq heures, sans relater les prouesses des charges et des résistances honorables, il en faut venir à cette conclusion : tandis que l'infanterie espagnole se battait avec intrépidité, les régiments d'Almanza, de l'Infant et les chasseurs de Tolède, pris de panique, tournèrent bride et jetèrent le désordre dans leur propre armée (1). La confusion fut telle que La Cuesta, désarçonné
(1) Relacion oficial que dià el gênerai Cuesta de la batalla de Medelin, 1 avril 1809.
et blessé dans la chute, fut roulé par le flot des fuyards, malgré son propre courage à ramener ses troupes. Les dragons de La Tour-Maubourg, les chasseurs de Lasalle, entrèrent dans cette masse tournoyante, des deux côtés à la fois, et sabrèrent sans pitié leurs adversaires. « Le soldat français n'a fait de prisonniers que par lassitude (1). » Les moins exagérés accusent 9 000 morts et blessés; et 16 canons, 15 étendards, les bagages et les équipages tombaient en notre pouvoir.
Un ouragan arrêta la poursuite des Français; les débris espagnols trouvèrent çà et là, dans les maisons de la vallée, le refuge d'un moment, et, par la dispersion de la panique, « il est positif que La Guesta n'aurait pu réunir, le lendemain, la totalité d'un bataillon (2) » . Les vainqueurs n'avaient pas le loisir d'enterrer les morts, et, sur la terre ensanglantée, les ossements blanchis demeurèrent, mêlant bientôt leur pâleur grise à la verdure éclatante de l'herbe et aux fleurs colorées du printemps.
Mais les gens de Séville ne perdirent pas de temps à pleurer les légions de Varus. Elles se souvinrent d'Annibal aux portes des Sept collines, et la Junte d'Andalousie endossa la toge du vieux Sénat romain. Elle félicita publiquement La Guesta de n'avoir pas désespéré de leur bonne cause, l'éleva à la dignité de capitaine général, déclara qu'il avait bien mérité de la patrie ainsi que ses troupes, et accorda une médaille à tous les survivants, un grade à chaque officier, un mois de solde à chaque soldat, une pension aux orphelins et aux veuves (3). Elle leva des volontaires, envoya des renforts, puis adressa à l'Europe surprise, presque émue, l'expression officielle de ses résolutions.
(1) La Forest à Champagny, 7 avril. Vol. 678, fol. 352.
(2) Relation du général Semelé, chef d'état-niajor du 1er corps.
(3) Décret du 1er avril 1809.
De fait, après un tel désastre, l'Andalousie entière se dressait encore, fière et déterminée; les Juntes provinciales, comme celle de Badajoz (son bataillon de volontaires avait été décimé à Médellin), appelaient leurs concitoyens à la croisade, et, ce qui est mieux, les y envoyaient; dans la Sierra de Guadalupe, les guérillas s'acharnaient sur tous nos détachements et nos postes; les Espagnols menaçaient de couper nos communications à Almenar, et le maréchal Victor, le vainqueur, après avoir refait ses divisions dans un pays que la guerre n'avait pas épuisé encore, passait à un rôle défensif, d'abord immobile, puis reculant jusqu'à la ligne du Tage qui lui avait coûté tant de mal à franchir.
Le succès de Médellin avait certainement consolidé la position de Joseph à Madrid, mais la conquête des provinces méridionales demeurait à obtenir; le Roi pensa que l'adresse d'une négociation porterait plus loin que les coups de fusil. Ce geste convenait bien à la conciliation qu'il rêvait. L'homme qui le polissait dans cette voie pacifique, son ministre de la Guerre, O'Farrill, avait sous la main un ancien magistrat, le fiscal du Conseil suprême de la guerre, Joaquin Maria Sotelo, qui avait gardé des amis à Séville. O'Farrill le proposa pour l'ambassade secrète. En donnant leur avis, les ministres se divisèrent; Arribas tenait en défiance ces avances à des « insurgés » , que Santa Fé considérait, au contraire, comme de « futurs amis » .
Le Roi les écouta dans un imperturbable silence, puis trouva sur l'heure, pour cette mission, l'argent qui manquait pour tout le reste. Le 9 avril, Sotelo se mit en route. Quelle diversité de pensées hantait le cerveau de cet homme, en traversant au trot des mules, les villages de sa patrie? Allait-il lui procurer la paix, satisfaire sa propre ambition, trouver le calme de la conscience ou chercher la récompense de ses raisonnements politiques? Bonnes gens qui regardez sans malice
passer ce voyageur inconnu, saluerez-vous peut-être au retour l'envoyé qui ramènera le calme à votre foyer? Ou le prendrez-vous pour un traître qui sert, contre son souverain, un maître dont il n'est point né le sujet? Il représentait cette classe moyenne qu'en tous pays les événements troublent peu de temps, parce qu'elle sait les résoudre, par le bon sens, au gré de ses propres intérêts.
Il se rend donc au camp du duc de Bellune; de là, il transmet aux avant-postes de La Cuesta une lettre conciliante signée de Urquijo et l'accompagne d'une missive personnelle, d'une forme beaucoup plus humble : il se dit chargé de demander une suspension d'armes, une simple trêve, pendant laquelle se pourrait tenir un conciliabule discret, une sorte de petit congrès familier où l'on traiterait des moyens de faire cesser les horreurs de la guerre (18 avril). La réponse de la Junte n'est qu'une gasconnade : elle acceptera l'entrevue quand Ferdinand VII sera rentré en Espagne et Joseph Bonaparte en France. Sotelo insiste, envoie un, deux nouveaux messages (27 avril, 9 mai); il n'obtient plus de réponses et, quand un officier du maréchal Victor porte une lettre aux lignes espagnoles de Badajoz, il est arrêté sous le prétexte que son escorte lui enlève la qualité de parlementaire.
Cette idée creuse de pacification demeure le rêve du gouvernement de Madrid; il charge Sébastiani, avec l'autorité de son rôle militaire, de la suivre de son côté. Sébastiani, d'une plume un peu déclamatoire, engage donc Jovellanos à quitter « le parti qui combat pour l'Inquisition, les grands d'Espagne et les lords anglais » . Jovellanos ne s'émeut pas de ce triple énouvantail; sa réponse fut de bon style et s'arrangea de façon à ce qu'elle fit le tour de l'Europe avec des commentaires appropriés : " Je n'appartiens pas à un parti, mais à la sainte cause de l'indépendance de ma patrie. Qui a fait naître les maux trop réels de l'Espagne, si ce n'est ses envahisseurs?
Joseph peut-il appliquer ses beaux principes de « roi philosophe » chez un peuple désolé par les soldats étrangers? » (24 avril).
Sébastiani s'adressa à Saavedra et au général Venegas (12 avril) d'un ton plus menaçant; il reçut naturellement deux nouvelles nasardes. « Votre Excellence se trompe sur mes intentions, repartit le diplomate, je ne trahirai pas mon pays à la fin de ma carrière. » — « Que le roi Joseph aille régner sur une contrée où l'appellent les droits de sa famille ou la volonté des peuples » , riposte le général (1). Après tous ces échecs, il fallait en demeurer là; il eût été plus habile de les prévoir.
Le résultat immédiat, fut d'exciter la morgue patriotique de la résistance; elle répondit à ces propositions avec un dédain affecté; comment croire à la force de ces envahisseurs qui sollicitent la paix?
La Junte prit un arrêt tragique (17 avril 1809) prescrivant la levée en masse, la lutte à outrance sans merci, distribuant à l'avance le butin entre les soldats de ses armées :
« Tous les habitants des provinces occupées sont autorisés à s'armer, même avec des armes défendues, pour attaquer et dépouiller, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, les soldats français, leur faire tout le mal et leur causer tous les dommages possibles. Ces actions seront considérées comme des services rendus à la nation et récompensées selon leur mérite et les conséquences qui en résulteront (2). »
(1) Voir le texte de toutes ces lettres aux Appendices du tome VI du généra DE Arteche, Guerra de la independencia. — Toreno, Histoire de la révolution d'Espagne, II, 300.
(2) C'est là l'article Ier du long factum signé Martin de Garay, qui fut alors célèbre et qui commence par ces mots : « Espagnols, le tyran de l'Europe ayant reconnu un obstacle invincible pour s'emparer de votre territoire, détruire votre religion et corrompre vos mœurs... » — On en trouvera le texte aux notes du tome IV des Mémoires du roi Joseph; et aux imprimés de la Bibliothèque Nationale, 0 c 1466.
Séville était en effervescence, la Junte en rumeur, partagée entre les tenants des traditions de la monarchie et les partisans des idées modernes, entre les catholiques royalistes et les « libéraux »> jansénistes ou francs-maçons. Le vent de 89 soufflait par là. Chacun tenait son système comme le meilleur moyen, le seul, de sauver la patrie; les uns prétendaient tout conserver du passé, dans leur horreur des nouveautés françaises; les autres, fixant l'avenir, voulaient profiter du bouleversement général pour donner des bases plus larges aux assises ébranlées de l'Espagne envahie. Un groupe de gentilshommes assez mal famés, que les Français auraient pu, pour les mieux comprendre, comparer aux Lameth, à Biron, à Custine, soldats turbulents, soucieux de faire une brillante fortune, menaient une campagne d'intolérance patriotique. Le comte de Tilly, François Palafox, le comte de Montijo poussaient aux mesures les plus désespérées; afin de donner un appui à leur crédit demeuré mince auprès des esprits sérieux, ils se rangeaient derrière la vanité froissée du duc d'Albuquerque et l'ambition du duc d'Ossuna, deux personnages qui comptaient davantage. Les émeutes succédaient aux discussions; les dépêches, volontairement pessimistes de Madrid, parlaient de fufillade réciproque, et, en vérité, au milieu de l'anarchie, le sang coulait. Un jour, on rétablissait l'ancien Conseil de Castille; le lendemain, on annonçait la prochaine convocation des Cortès. Jovellanos était l'éloquent représentant des « idées libérales « , mais ses propositions modérées ne trouvaient pas d'écho dans une foule énervée et violente. Les applaudissements allaient aux intransigeants des deux bords.
Ce sont tous ces bruits qui enhardissaient les espoirs de Joseph, car l'inaction militaire le remplissait de déceptions. Éperonné par les reproches qui lui venaient de Paris à ce sujet, il voulut aller voir par lui-même le moyen de sortir de
la torpeur qui paralysait Victor sur le Tage et Sébastiani sur la Guadiana. L'exemple de l'Empereur victorieux de l'Autriche le surexcitait, et peut-être n'était-il pas loin d'imaginer que le frère de Napoléon, avec une armée française, devait cueillir chez les Espagnols des lauriers comparables à ceux d'Eckmùlh, de Ratisbonne et d'Essling.
Le matin du 22 juin, il partit pour Tolède avec sa garde et son ministre de la Guerre, s'avançant jusqu'aux grand'gardes de Santa-Grux de Mudela ; il acheva sa tournée auprès du IVe corps, à Talavera. Il avait vu des troupes excellentes campées dans un pays épuisé; en face d'elles, les forces reconstituées des Espagnols s'augmentaient de volontaires nombreux; il savait, à n'en plus pouvoir douter, qu'une armée anglaise entrait en Espagne par la vallée du Tage (1); et des corps de Soult et de Ney, il connaissait moins la marche et l'emplacement que les querelles de ses deux chefs dont, par-dessus les montagnes, l'écho lui arrivait.
Dans les murs de Madrid, il trouva d'autres difficultés : une terreur paralysante chez ses amis, une hostilité secrète chez les « alarmistes » (2), le clergé hostile et agité (3), les insurgés de connivence avec les serviteurs de la Cour (4). Le
(1) Wellesley (Wellington) avait porté son quartier général à Placencia le 8 juillet.
(2) « Le tableau de Madrid est très curieux à observer et ne ressemble en rien à ce qu'on avait pu y remarquer dans les époques antérieures. La démence des nouvelles alarmantes y est portée à un tel excès que la police a dû hier faire arrêter une soixantaine de personnes de salon, hommes et femmes; les premiers sont conduits au Retiro, les dernières sont mises dans des couvents. »
(3) « Huit prêtres ont été arrêtés la nuit dernière, et sont traduits par le ministre de la Police générale devant le tribunal criminel extraordinaire. Ils sont prévenus de correspondances avec les insurgés et d'intrigues pour égarer ici l'opinion publique. »
(4) « Un détachement de 200 fantassins et de 50 cavaliers a enlevé avant-hier les haras d'Aranjuez. C'est une perte très considérable pour le Roi. Il parait que l'ennemi a su que ces haras n'étaient plus gardés que par quelques soldats et qu'il avait des intelligences avec les gens d'écurie, qui ont tous été emmenés ainsi que leurs familles. » — Dépêches de La Forest.
maréchal Jourdan, blâmé à distance par Berthier, voulait résigner ses fonctions, en dépit des instances royales. C'était le désarroi universel. La nouvelle de la jonction des Anglais et des Espagnols le porte à son comble. Craindre de contrevenir aux instructions de l'Empereur, sentir sa capitale menacée, cruelle alternative qui étreignait Joseph. Il voulut marcher au danger, ordonna à Sébastiani de rejoindre Victor en toute hâte et, pour lui-même, avant d'être pleinement assuré de l'exécution de ses ordres, il partit vers les troupes qu'il venait de tendre, comme un cordon protecteur, sur la route de Madrid. Puis il adjura Soult qui, depuis six mois, manœuvrait du côté du Portugal dans les conditions qu'il nous faut dire, de redescendre de Salamanque sans perdre une heure.