‹ L'Espagne et Napoléon (volume 5)Chapitre 19 sur 50 · VI. Ney · texte numérisé non relu

VI. Ney

Il y ajoutait une réserve de 34,000 fantassins et cavaliers. Le 8 septembre 1808, le Sénat approuvait une levée extraordinaire de 160,000 soldats : les exonérés des classes de 1807 à 1809 et la conscription anticipée de 1810! — Le 12 octobre

un décret supprimait « la Grande Armée d'Allemagne » , la réduisait à 100,000 combattants, aux ordres de Davout, sous le nom d' « armée du Rhin » ; et trois jours après, le IV' corps avec le maréchal Lefebvre entrait en Espagne comme avant-garde de la nouvelle « Grande Armée m .

Napoléon courait à toute vitesse aux Pyrénées; mais déjà les circonstances jetaient de l'ombre sur l'éclat de sa volonté : les chemins s'étaient rencontrés mauvais; il s'impatientait des cahots, des retards sur les routes de France; il avait dû laisser ses berlines et prendre des chevaux de selle pour traverser au galop les Landes (1) ; à franc étrier, seul avec Duroc, il arrivait à Bayonne le 3 novembre. Le prince de Neuchàtel l'y attendait et aussi le général Belliard envoyé par le roi Joseph. Il était deux heures du matin quand S. M. entrait au château de Marrac; avant de se mettre au lit elle écrivait une première lettre à son frère et, levée avant le jour, dictait ses ordres : à Jourdan, d'envoyer l'état de ses troupes, à Ney de donner des détails sur l'ennemi, à Moncey de préciser ses renseignements, à Bessières de se porter vers Burgos, au général Marchand d'aller de suite à Tolosa, à Soult d'arriver immédiatement afin de prendre le commandement du II" corps, au général Walther d'organiser la revue de la garde pour le jour même; enfin on avertissait Joseph des dispositions prises.

Cette activité était éperonnée par le mécontentement : à Bordeaux, les magasins incomplets lui avaient révélé des négligences, des marchés frauduleux; à Bayonne il ne trouvait point tous les régiments qu'il attendait, ni surtout les approvisionnements qui devaient y être accumulés; autant de moyens qui glissaient de ses doigts; fort en colère, il écrivit au directeur de l'administration de la guerre, le

(1) Berlhier a\ail du faire plusieurs postes traîné par des bœufs.

général Dejean, dont » les rapports ne sont que du papier n , qu'il se trouvait « indignement servi » , que l'armée « était nue M , que l'on jetait l'argent dans l'eau, et il criait au voleur, parlait de fripons, de friponneries.

C'est donc l'esprit amer, les nerfs excités, l'œil soucieux, la bouche disposée au blâme, qu'il franchit la Bidassoa. Fouler la terre étrangère apportait à ce conquérant un sentiment de détente; la première impression fut douce, et cette journée d'automne, avec ses vapeurs matinales, un soleil chaud sans ardeur, une soirée dans la buée rougeâtre du couchant, l'enveloppa, au milieu du calme de la montagne, d'une sensation de bien-être; la brise, venue de Roncevaux, lui apporta avec l'écho du cor de Roland le nom vainqueur de Charlemagne; en levant les yeux vers le ciel constellé, sans doute qu'il y vit briller son étoile. Il arriva, à la lueur des torches, à Tolosa, tout dispos. Le 5 novembre il prit la route de Vittoria trouvant à son choix des relais de chevaux de selle et d'attelage pour franchir les gorges les plus pittoresques. Il tomba, comme il l'avait voulu, à l'improviste, dans le cercle du roi Joseph et tout de suite entama un monologue; devant les « courtisans » espagnols et français, il parla longtemps, fut écouté, on peut le croire, avec une attention soutenue, mais chacun sortit troublé, le cerveau un peu las, de cette leçon de haute politique donnée au milieu de la nuit. Le lendemain matin, soixante coups de canon annonçaient officiellement l'arrivée du maître.

Il reprit, sans repos, son discours : il prêcha l'union étroite entre la France et l'Espagne, la nécessité pour celle-ci de suivre pas à pas le système de celle-là; O'Farrill, Cabarrus, Mazarredo paraissaient déconcertés (I); et comme l'Empe-

(1) Dépêche de La Forest, 8 novembre 1808, vol. 677, fol. 187, 189.

reur, s'épanchant sur le clergé et les moines en particulier (car lorsqu'il parlait de l'Espagne c'était chez lui un lieu commun), comme il annonçait la suppression des couvents, Cabarrus eut l'audace d'avancer qu'il serait à craindre que ces paroles ne donnassent 100,000 hommes de plus à la résistance populaire et catholique. Napoléon n'écouta pas la remarque; à la réception des n autorités» de Vittoria, il épuisa son thème d'intimidation, mais parce que sa véhémence s'exprima soit en français, soit en italien, elle demeura perdue pour la plupart des auditeurs qui n'entendaient que l'espagnol (1). L'impression générale était de l'émoi et corroborait bien la mercuriale adressée la veille aux capucins de Tolosa venus pour le saluer : » Messieurs les moines, si vous vous avisez de vous mêler de nos affaires militaires, je vous promets de vous faire couper les oreilles (2). » — Le moyen de propagande pouvait sembler inefficace, le procédé manquait d'aménité. Tout ce branle-bas de paroles annonçait la bataille. Au fond, l'irritation de l'Empereur l'avait ressaisi, l'imprudence de ses généraux ayant compromis ce qu'il appelait son «vaste plan ». Ce dessein était de se diriger droit, vite et en forces sur Burgos, où il trouvait un débouché offensif de premier ordre permettant d'inonder de cavalerie les plaines de Castille, de se porter à son gré dans toutes les directions et alors, en rase campagne, contre des troupes inhabiles une fois sorties des embuscades de leurs montagnes, de « terminer la guerre d'un seul coup par une manœuvre habilement combinée » avec les premiers soldats de l'Europe. Cette grande rencontre au centre serait heureusement complétée par la prise de Saragosse à gauche et l'écrasement de Blake à droite; l'Espagne se trouverait envahie sans qu'on laissât aucun danger du côté des Pyrénées, derrière l'armée impé-

(1) MiOT DE Melito, Mémoires, t. III, p. 32.

(2) Général Bigarré, id., p. 229.

riale. Malheureusement, d'une part, l'Erapereur trouvait tous les corps rangés en une vaste demi-circonférence de Bilbao à Pampelune, sur une ligne assez mince, sans masses de réserve, et mélangés les uns dans les autres; d'autre part, Moncey venait à peine de quitter la Navarre pour se diriger sur l'Aragon et Ney ne se trouvait pas encore maître de l'Kbre, au pont de Tudèle. Mais surtout à notre droite, le maréchal Lefebvre, emporté par son audace, le désir d'une vicLoire personnelle, avait attaqué l'armée de Galice; il lui avait sans doute infligé un échec, toutefois par cette intempestive manœuvre il faisait échapper Blake à l'enveloppement général prévu par l'Empereur (1).

Cette campagne de Lefebvre dans le pays de Biscaye domina la marche de Napoléon lui-même. Lefebvre avait eu devant lui, appuyée à la mer et aux montagnes cantabriques, l'armée de Blake, « très belles troupes parfaitement tenues et habillées » (2) qui venaient d'attaquer le général Merlin à Zornoza les 24 et 25 octobre. Le duc de Dantzig, soucieux d'un beau fait d'armes afin de saluer dignement la venue de l'Empereur, prit donc prétexte de quelques fusillades d'avantposles pour laisser s'engager une affaire sérieuse, le 31 octobre, à Durango. Il abima certainement son adversaire, bien qu'il soit malaisé de tirer au clair l'étendue du désastre entre les écarts d'appréciations exagérées des deux côtés en sens inverse : 6,000 tués espagnols affirme Lefebvre, 743 avoue Blake. Le soir même le maréchal entrait à Bilbao, mais tergiversait. — A quelques kilomètres de là, au lieu de le soutenir avec le 1 " corps, Victor, très probablement par jalousie,

(1) « Votre Majesté pensera ronimc nous que l'ennemi peut voter des actions de grâre à l'inconsidération du due de Danirig « . — Beidiier au roi Joseph, 4 Boveuibre .1808.

(2) Lefchvre à Berlliier, 26 orlobre. « Ceux qui dissent à V. M. que res gens-ei se sauvent quand ils nous voient, se liompeiit; U-s g(^néraux et moi étions obligés de faire les voltigeurs. » Lefebvre à 1 Empereur, 31 octobre.

s'éloignait de son « collègue » et à son tour se perdait en récriminations, parlait des mauvais chemins, du besoin de repos, du manque de vivres ; cependant que Blake se retirait précipitamment à Valmaseda, y recevait un renfort de La Romana et groupait les paysans armés. Très égratigné, il s'était échappé des griffes du lion.

De ce mouvement engagé par le maréchal Lefebvre il fallait maintenant sortir avec honneur. Le duc de Dantzig, vigoureusement blâmé de son impatience et très ému de ce blâme (I), reçut Tordre de pousser sa pointe; il délogea Blake des hauteurs de Guénès (7 novembre), le serra de si près qu'il faillit le saisir avec ses voltigeurs, ne laissant pas aux Espagnols le temps de se reconnaître, sans toutefois faire de prisonniers car c'étaient des fuyards très agiles. Les deux maréchaux, après une entrevue peu cordiale, s'isolèrent de nouveau (2). Blake, ignorant leurs dissentiments, avait lieu de craindre d'être pris entre deux feux et accélérait sa retraite : il s'établit le 9 novembre à Espinosa avec une armée épuisée et déjà décimée par la désertion. Il ne trouva plus un habitant dans le bourg. — Espinosa de los Monteros est plantée, en effet, comme une épine aiguë, dans les dei'niers contreforts de la chaîne Cantabrique; couronnée de hauteurs boisées, elle resserre ses maisons sur la rive gauche de la Trueba qui, s'échappant des gorges, coule mugissante entre deux

(1) « Avoir déplu à mon Empereur et mon maître, me tue;... puisque le Dieu de la guerre dit que j'ai tort, je l'ai, je dois l'avoir;... j-e vais lui prouver que périr est^un plaisir pour moi. » Lefebvre à Berlhier, 7 novembre 1808.

(2) «... Son procédé ne m'a pas paru d'un bon camarade... J'attends avec impatience qu'on me retire de la situation pénible où je me trouve de flanquer une armée de 5.5,000 hommes commandée par Monsieur Victor. » Lefebvre à Berthier, 9 novembre 1808.

«... Comme j'aime mon Empereur et ma patrie plus que vous, pour le bien du service, je me mets sous vos ordres... En-, i.vez-moi donc votre chef d'état-major pour se concerter avec moi, puisque vous ne voulez pas me faire tant d'honneur. » Lefebvre à Victor, 10 novembre 1808.

berges escarpées; un pont étroit, des gués profonds demeurent la seule communication dans cette vallée sauvage et ombreuse. — Lorsque la division Villatte qui marchait à l'avant-garde déboucha par les sentiers, elle trouva, face au torrent, les Espagnols rangés en bataille le long des maisons, des rochers et des bouquets de bols. Le maréchal Victor attaqua immédiatement. Tout le jour il y eut des combats acharnés et des retours offensifs, très meurtriers aux officiers espagnols; la nuit seule les arrêta : elle fut cruelle pour eux avec des blessés sans chirurgiens, des soldats sans pain ; les désertions se multiplièrent; les paysans s'esquivaient dans les ténèbres; à l'aube, la lutte reprit, les généraux frap[)és au premier rang (1) ; quand nous eûmes enfoncé leur gauche, ce fut alors une retraite éperdue, un écrasement au pont de la Trueba encombré de cadavres, aux gués de la rivière. Par la montagne, on fuyait dans toutes les directions vers Santander, Villarcayo, Relnosa. Nous avions 1,100 blessés et 134 morts. Les Espagnols, 250 tués, 600 blessés, 100 prisonniers, plus de 4,000 disparus! — Blake, ne pouvant emmener ni canons ni caissons, suivi d'un petit nombre de fidèles, atteignit Relnosa, le 12 novembre. A peine ravitaillé il repartit, rencontra La Romana avec qui il n'eut à échanger que d'amères confidences, et se rabattit sur la ville de Léon. Il n'avait plus d'armée (2).

Pendant la seconde journée d Esplnosa, au bruit du canon, une réserve de 3,000 Espagnols avec Malespina était accourue, et de son côté Sébastian! et le IV' corps s'avançaient; ces

(1) Le général Riqueltne, Cayetano Valdès, le comte de San Roman, Acevedo furent blessés, les deux derniers mortellement.

(2) Une Note ofUciclle publiée à Paris représenta la défaite d'Espinosa comme une punition du ciel contre les soldats échappés des îles du Danemark. Elle ajoutait ces détails : « En se sauvant, les fuyards jetaient leur» armes et leurs habits rouges, funeste présent de l'Angleterre, et se couvraient de leurs habits de bure, couleur de capucin, qui est l'habit espagnol. ■

deux soutiens se choquèrent, Sébastian! dispersa Malespina vers Médina et lui prit son artillerie. Ce fut la fin de celte dure campagne de trois semaines entre 21,000 Français et 23,000 Espagnols.

Napoléon adînettait mal ces difficultés et voulait ignorer ces lenteurs. Du moment où, le 6 novembre, on eut mis à Tordre : « L'Empereur commande son armée en personne » , ce fut comme un coup de fouet général et tout prit de l'allure. En homme qui connaît la guerre, sa première précaution fut de faire évacuer tous les hôpitaux, entre Tolosa et Vittoria (1), afin de « réserver de la place aux blessés qui seront le résultat des batailles qui vont avoir lieu » . Il appela Soult à venir remplacer à la tête du II* corps Bessières qui prenait le commandement de toute la cavalerie de la Grande Armée, et il commença le mouvement en avant, précédé des chasseurs de Lasalle. Ceux-ci se heurtèrent bientôt aux fantassins espagnols sur la lisière des forêts. A cette nouvelle, regrettant seulement l'occasion perdue « d'étriller ces 4 ou 5,000 hommes » , Napoléon se prépara à une bataille plus importante et pressa le duc de Dalmatie de se mettre en mesure.

Le maréchal avait en face de lui l'armée d'Estramadure, celle qui, entrée à Madrid à la fin de septembre manquant de tout, en sortait r la fin d'octobre guère mieux équipée. Son chef, le général Saluzzo, avait réclamé contre cette incurie avec àpreté; on l'avait destitué et remplacé par un jeune officier sans expérience, le marquis de Belveder, que sa témérité fanfaronne faisait acclamer de la foule. Pour servir de lien entre Blake et Castanos il arriva à Burgos le 7 novembre, possédant 11,500 fusils, 1,500 sabres et 30 canons.

(i) Les hôpitaux contenaient déjà 4,000 malades : 100 à Miranda, 950 à Vittoria, 250 à Tolosa, 350 à Saint-Sébastien, 2,500 à Pampelune.

Au premier contact avec les éclaireurs de Lasalle, le jeune et bouillant Belveder, trop jeune et trop bouillant, s'en vint escarraoucher dans la plaine et canonna des patrouilles de cavalerie. Il eût mieux fait de profiter des heures pour mettre en défense le château d'une ville où déjà régnait la panique et qu'abandonnaient les habitants, les magistrats et une partie de la garnison.

Le 10 novembre, dès 6 heures du matin, Belveder plein d'ardeur fit sortir ses tirailleurs du bois de Gamonal et ouvrit le feu. Alors la division Mouton, en colonne serrée, l'arme au bras, prit le pas de charge et, sans brûler une amorce, traversa la ligne espagnole, enfonçant à la baïonnette les gens remparés dans les fourrés. L'idée de cette poussée à découvert était téméraire, l'effet moral fut foudroyant; les régiments se débandèrent, seul un bataillon des gardes wallonnes tint bon un long moment, son chef don Vicente Genaro de Queseda, couvert de blessures, tomba sur le sol; porté à l'ambulance on lui rendit son épée en le félicitant de sa valeur (1). Ce fut là le « simulacre de résistance que l'on décora du nom de combat » , dit un témoin (2). — Pendant ce temps, Lasalle s'étendait dans la plaine : il passe au pied de la Chartreuse de Miraflorès, envahit la vallée de l'Arlançon, déborde à gauche le bois de Gamonal, sabre les hussards de Grenade et poursuit les fuyards jusque sur la route de Madrid. — Bessières débouche à droite par le col de Quintanapalla, traverse les faubourgs, le pont de las Haelgas, et lance ses chevaux à fond de train sur la route de Lerma. — Belveder ayant voulu rallier quelques débris est entraîné par ses hommes qui lui crient : « Nous n'avons pas de cartouches! n ou : « Nous sommes trahis » (3) ! D'autres jettent

(1) Général de Arteche, Guerra de la Independentia, t. III.

(2) Colonel de Gosneville, Souvenirs viililaires.

(3) C'est toujours l'excuse des hommes qui fuient; voici des extraits de

leurs armes en blasphémant : « Que l'âme de ceux qui nous ont menés ici soit dans les griffes du diable! » Nos cavaliers atteignent des fuyards de toute sorte, bourgeois et soldats, ramassent fusils, sabres, voitures, vêtements, jusqu'à des caisses d'argenterie abandonnées sur le chemin (1).

L'Espagne — tués, blessés, prisonniers, — perdait plus de 3,000 hommes, 20 canons, 12 drapeaux. Ces étendards furent envoyés à Paris et offerts, en grande pompe, au Corps législatif. Nous n'avions que 150 blessés et 50 morts atteints par le boulet, preuve qu'après la canonnade du début la résistance avait été nulle. Vainqueurs et vaincus, personne ne se piqua d'une grande exactitude : dans un style qui rappelle la dépêche du prince de Soubise à Louis XV après Rosbach, la lettre de Belveder à la Junte suprême prétendait avoir soutenu le feu pendant treize heures, parlait de « retraite glorieuse " et se terminait par cette niaiserie : « de crainte que l'ennemi ne me poursuive demain, je vais partir de suite (2). » — Quant à Napoléon, dans sa note datée du quartier général deCubo, 10 novembre 1808, il grossissait d'un quart les effectifs de l'adversaire (3), ajoutait un zéro au chiffre de prisonniers que lui annonçait Soult : 8,000 au lieu de 800; puis apprenant ce détail que l'armée d Estramadure était habillée d'uniformes rouges, il ordonnait de tirer le canon, de sonner les cloches pour annoncer, non une victoire sur

lettres de soldats espafjnols interceptées, u ... Le général, qui était un traître, ordonnait de pointer trop haut; alors l'artilleur ne voulut point faire feu et dit au général de pointer la pièce lui-même. Cette réponse fut agréable à tout !e monde. » — u H y a beaucoup de traîtres parmi nous; nous en avons reconnu un hier sur le pont d'Aranda de Duero et nous l'avons criblé de coups de poignard... n

(1^ Dactaxcourt, Notice historicjue sur le régiment de chevau-légers polonais.

(2j Dépôt de la guerre à Madrid.

(3) Dans deux lettres écrites à la même heure, il disait 20,000 hommes (au maréchal Lefebvre), 25,000 hommes (au maréchal Victor).

les Espagnols « infâme canaille fanfaronne » , mais « un triomphe sur le parti anglais " (1).

De sa personne il arrivait promptement à Burgos et faisait continuer la poursuite avec tout ce qui restait de cavalerie. Contre l'armée de Galice (sa crainte était de la voir, échapper à Victor) il s'apprêtait à envoyer sur l'heure le corps du maréchal Soult, ce même jour où la victoire d'Espinosa réalisait, sans qu il le sût encore, l'impatience de son désir. 11 trouvait dans la ville des magasins de vivres de toute espèce, si bien qu il déclarait n'avoir » jamais vu l'armée si bien nourrie " ^^2) Situation heureuse qui enlève toute excuse à l'injustifiable ravage qu'un de ceux qui le virent de leurs yeux décrit ainsi :

Les maisons presque toutes désertes et pillées, les meubles brisés et épars en morceaux dans la fange; un quartier en feu; une soldatesque effrénée enfonçant les portes, les fenêtres, brisant tout, consommant peu, détruisant beaucoup; les églises dépouillées ; les rues encombrées de morts et de mourants; toutes les horreurs d'un assaut, quoique la ville ne se soit pas défendue! La cathédrale, un des plus beaux monuments de larchitecture gothique, ne fut épargnée que par la précaution de tenir les portes fermées. Mais, la Chartreuse et les principaux couvents avaient été saccagés. Le monastère de lais Huelgas, le plus riche et le plus noble couvent de femmes de la vieille Castille, était converti en écuries; les tombeaux que renfermaient l'église et le cloître avaient été ouverts, pour découvrir les trésors que l'avidité y supposait cachés, et les cadavres des femmes qu'ils renfermaient, traînés dans la poussière, étaient abandonnés sur le pavé couvert d'ossements et de lambeaux de linceuls (3).

(1) " Il est nécessaire de mettre beaucoup d'affectation dans les réjouissances, tant pour nos troupes que pour l'Angleterre et les Espagnols même. » Berthier à Gouvion Saint-Cvr, 21 novembre 1808.

(2) L'Empereur au général Dejean, 11 novembre. — « Je n'ai point besoin de vivres : je suis dans l'aliondance de tout. » Jdcm, 12 novetnbre.

i3) MiOT DE Melito, Mémoires, t. III, p. 36. — On trouve un tableau identique dans le Journal des campagnes du baron Pebcy, p. 407.

Joseph qui suivait à distance, ulcéré «de se traîner comme un roi fainéant » dans les fourgons de l'armée, " sans avoir raiitorité d'un sous-lieutenant" , arrivé mélancoliquement au milieu du désordre, refusa de se prêter aux vues de 1 Empereur qui prétendait lui imposer une entrée triomphale.

Se sentant ou voulant avoir les coudées franches, celui-ci affecta dès lors de faire payer par le butin les " frais de la guerre ». Il en donna un premier et éclatant exemple : un décret impérial déclara «traîtres aux deux couronnes» les ducs de rinfantado, de Hijar, de Médina Cœli, d'Ossuna, le marquis de Santa Cruz, les comtes de Fernan ^Nunez et d'Altamira, le prince de Castel Franco, don Pedro de Cevallos et Tévéque de Santander. S'ils sont pris, on les fusillera; leurs biens demeurent séquestrés en France, en Espagne, en Hollande, en Italie, à Naples, dans les États de l'Église. Et comme application immédiate, les cargaisons de laine de leurs troupeaux trouvées à Burgos sont saisies. Dix à douze millions de ces laines confisquées partirent pour Bavonne, où désormais une commission fonctionnera régulièrement pour la vente de semblables prises.

L'Empereur demeura pendant dix jours occupé avec vigilance des moindres détails, veillant jusqu'au dépouillement des 4,000 lettres privées que Soult avait interceptées et envoyées au major général. Son esprit d'ordre souffrait des rapports quotidien^ qui lui étaient faits sur l'indiscipline impudente des vainqueurs et les méfaits du pillage (l); il aurait voulu qu'après avoir excité l'émoi, le passage de son

(1) « Miianda, ville à peu près déserte, pillée le 11; dès lors le pillage n'a presque pas discontinué; très peu dliabitants ont rejoint leurs foyers. » (Général Lacoste à l'Empereur, 15 novembre 1808.) — « Loçjrono, pillé; la désertion des hal)itant8 a prolongé le pillage oià l'on a perdu de grandes ressources de subsistance. » {Idem, 17 novembre.) — « Belorado, habitants bien disposés; ils ont souffert du passage des troupes, mais n'ont pas été pillés. » (Général Durosnel à Berthicr, 18 novembre.)

armée inspirât aussitôt la confiance : il multipliait les défenses et punissait les maraudeurs (1), quoique dans la pratique il sût fermer assez volontiers les yeux sur les peccadilles du soldat; il alimentait ainsi l'enthousiasme et ne dédaignait pas d'y rencontrer la popularité. Il réservait la dureté pour les chefs qu'il voulait toujours tenir en haleine plus haut il les avait placés; il demeure avare d'éloges à ce point de ne trouver rien de plus chaleureux à écrire au maréchal Lannes qui vient de culbuter 30,000 Espagnols, que : « Je vous en fais mon compliment. » Au contraire il est tout démonstratif quand il annonce aux autres maréchaux ce fait d'armes propre à exciter l'émulation.

Si la correspondance de l'Empereur révèle bien l'étendue, la vivacité et la sécheresse de son génie, les lettres des généraux, à leur tour, demeurent, dans leurs tons si variés, révélatrices des caractères et des talents : Berthier, calme, imperturbable, gourmé, garde l'assurance un peu hautaine de porte-parole du maître infaillible; — Soult apparaît comme le premier de ces hommes de guerre, fort au-dessus de tous ses collègues, avec des idées, de la précision, des plans, une tête organisée, sachant voir, vouloir, pouvoir; — de Bessières les billets sont courts, froids, un peu ternes, sans verbiage; — Lefebvre demeure dans les banalités vulgaires, bonhomme discoureur et plaignard; — Victor est bref, réservé,

(1) « L'Empereur est très mécontent de la conduite de la division Beaumont et de la division Latour-Maubourg, sous le rapport de la discipline et du pillafje... S. M. ayant particulièrement à se plaindre du général Camhacérès, lui ôte le commandement de sa brigade. « (Berthier à Bessiorcs, 17 novembre 1808.) — « II faut mettre le séquestre à Santander pour éviter le pillage et le désordre. » (Berthier à Soult, 17 novembre.) — Ordre au commandant de Miranda «défaire fusiller sur place le premier soldat qui pille. » (L'Empereur à Berthier, 17 novembre.) — « Vous ménagerez le pays et les habitants et vous empêcherez toute espèce de pillage. S. M. vous rend responsable de la moindre indiscipline. » (Berthier <»u général Dijeon, 19 novembre.]

ne se perd pas en paroles et ne répond pas aux choses qui l'embarrassent. — Ney, clair, précis, sans montrer son ardeur secrète, discute avec calme, même les reproches, et parle sans émoi. — Moncey est lourd, il récrimine, gémit, et ce gendarme larmoyant comprend peu s'il promet beaucoup. — Lasalle ne possède pas seulement la vivacité d'un officier jeune, audacieux, il apporte des faits, sa précision est correcte, son coup d'œil prompt, et il agit. — Au contraire son collègue de la cavalerie, Milliaud, trop verbeux, trop long, explique des inutilités, dit compendieusement tout ce qu'il fera d'admirable, et le lendemain demeure en retard. — Le général Lacoste envoie des rapports courts, méthodiques, exempts de phrases.

Et Napoléon aime cela, il est avide de renseignements bien nets, car il guette les nouvelles, demeurant plein d'incertitude sur les positions exactes de l'ennemi. La présence éventuelle des Anglais l'attire et l'inquiète, il ne veut pas s'enfoncer dans la péninsule, où cependant il brûle d'avancer, avant d'avoir nettoyé tout à fait le nord de l'Espagne, la vallée de l'Ebre et le bord de l'Océan. C'est pour cela, qu'avant de connaître la victoire d'Espinosa, il a fait partir, à la rencontre de Blake, le duc de Dalmatie, comme son meilleur lieutenant. Soult a trouvé évacuée la ville de Reinosa où il s'empare d'approvisionn^^ments nombreux : 35 canons, 1,500 fusils de fabrication anglaise, des munitions, du plomb, des draps, des toiles, du blé, des fromages, de l'eau-de-vie; il arrive à Santander d'où l'évéque, les couvents, les riches habitants ont fui, plusieurs embarqués pour l'Amérique; et dans le port il capture un brick anglais qu'il va utiliser pour ses communications par mer avec Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. — Enfin, le 19 novembre, la brigade Sarrut, tête de la division Mouton, en avant de San Vicente de la Draguera, rencontre l'ennemi : débris débandés de l'armée de Blake, qui avec

les Astunens du général Llano-Ponte forment encore une troupe de 10,000 baïonnettes; ils sont refoulés dans une gorge, culbutés sur le pont, et à leur poursuite s'acharnent les cavaliers du colonel Tascher de la Pagerie. Les Espagnols errent vers Oviedo, sans ressources dans leur propre pays; la Junte suprême destitue Llano et le remplace par Balesteros; Clake démissionne et La Romana lui succède. C'est ce dernier qui, à la fin de novembre, autour de la petite ville de Léon, rassemblera ces bataillons désemparés. Pendant ce même temps, le maréchal Soult, parfaitement ravitaillé par son propre butin, ne se contente pas d'envoyer ces bonnes nouvelles à l'Empereur, il propose d'agir dans les Asturies et la Galice, quinze jours lui suffiront pour achever cette conquête qui le conduira dans le pavs de Léon; ainsi il fermera la Corogne aux vaisseaux des Anglais et rejettera leurs troupes de terre sur le Portugal, h 11 supplie S. M. de l'honorer de ses ordres et de pardonner la digression peut-être indiscrète mais qu'un zèle ardent pour son glorieux service a dictée (I). »

Avant que tout ceci lui soit connu, — à cause des distances, — Napoléon, qui veut des renseignements à tout prix (!2), épie l'occasion de la manœuvre savante qui lui permettra d'obtenir d'un seul coup de grands résultats. Il peut mettre en ligne 120,000 combattants, mais il ne saurait en réunir plus de 40,000 à la fois, dis[)ersés qu'ils sont sur un territoire énorme; avec un théâtre d'opérations aussi vaste, les corps marchent un peu dans l'inconnu. Il agit donc avec circonspection; il songe beaucoup aux Anglais et envoie uoe grosse cavalerie en reconnaissance, très loin, bien au delà de

(1) Soull à l'Empereur, 24 novembre 1808.

(2) » Donnez trois napoléons si vos exprès font deux lieues à l'heure; donnez-en dix, s'ils en font trois. Vous serez remboursé de tout l'argent que TOUS êtes autorisé à débourser. > — Berthier au générai Durosnel, 19 no- ▼eiii!)re.

Valladolid; il se préoccupe de sa gauche, où Caslanos est immobile depuis plusieurs semaines, et il voudrait Tempécher de filer sur Madrid. Dans ce but, qui devient son objectif principal, il a mis Moncey et Ney sous le commandement de Lannes, pour envelopper et anéantir cette armée d Andalousie. La rencontre va être glorieuse pour nos armes; cependant elle n'obtiendra pas cet écrasement que l'Empereur avait souhaité. Le choc eut lieu par surprise, le 23 novembre, aux bords de l'Ebre, à Tudèle. Nos généraux Maurice- Mathieu, Morlot, Musnier attaquèrent en colonnes serrées par divisions, précédées de compagnies de voltigeurs en ordre dispersé dans des plantations d'oliviers (1) ; les Aragonais de San March résistèrent avec énergie et leur défense fut vigoureuse, mais vers le milieu de l'après-midi la droite espagnole fut enfoncée et les chasseurs de Lefebvre-Desnouëttes changèrent le fléchissement en déroute; les Andalous de la Pena, sans énergie malgré leurs souvenirs de Baylen, furent repoussés par le général Lagrange; cette seconde phase du combat décida de la pleine défaite, sans qu'on ait vu apparaître la cavalerie espagnole et qu'avant, pendant, après la bataille personne ait pu dire où elle se trouvait! — Castanos avait été amené à cette catastrophe presque malgré lui Pendant qu'il voulait élargir le mouvement de résistance et attaquer le maréchal Moncey, il demeurait depuis un mois en désaccord avec José Palafox, qui, soucieux exclusivement de défendre l'Aragon pour protéger Saragosse, s entêtait à son plan Ipuéril de couper la retraite à 1 armée française du côté de Pampelune (2). De là, entre les différentes unités espagnoles des déplacements, des marches, des hésitations, des

(1) Journal du colonel Graham.

(^) La confusion s'augmentait de ce que le représentant de la Junt2 suprême auprès de Castanos se trouvait être don Francisco Palafos, l'aine de don José, gouverneur générai d'Aragon, et qu'il épousait trop facilement l'opinion de son frère.

lenteurs, la désorganisation, l'incohérence. José Palafox était jaloux des vieux généraux, en particulier de l'état-major de Castanos, qu'il appelait : « les beaux messieurs de notre armée » ; et pour leur bien manifester son mécontentement il les avait quittés avec un à-propos douteux le matin de la bataille de Tudèle.

Trois mille hommes tués ou blessés, autant de prisonniers, 2 drapeaux, 26 canons pris, indiquent l'étendue d'un désastre qui impressionnait le maréchal Lannes lui-même : « Depuis que j'ai fait la guerre, je n'ai pas vu une déroute aussi complète (1). » Dans cette fuite, il y eut un affolement qui fait songer aux moulins à vent de don Quichotte, puisque la chapelle de Taragona, pleine de poudre, ayant sauté, les carabiniers royaux, au milieu de la nuit, attaquèrent l'épée à la main le bâtiment en flammes, croyant lutter contre des artilleurs français. Au bout de quarante-huit heures, Castanos put à Galatayud reformer un peu ses fuyards; tous ces gens criaient à la trahison et il lui fallut passer une revue en personne pour leur démontrer par sa présence qu'il n'avait pas déserté. La Junte suprême était obligée de sacrifier les généraux malheureux; elle infligea au vaincu de Tudèle une destitution déguisée en le rappelant, avec des honneurs, à Aranjuez (2). A la même heure le vainqueur, malade au point de ne pouvoir se tenir à cheval, transmettait son commandement au maréchal Moncey; celui-ci avait pour objectif de prendre Saragosse et recevait de l'Empereur les bases conciliantes de cette capture désirée : « Pardon et oubli du passé, respect des propriétés particulières, des biens d'Eglise (3). » Son collègue, le maréchal Ney, que Lannes avait oublié de

(1) Lannes à l'Empereur, 23 novembre 1808.

(2) La Pena lui succéda, et Vcncgas, ayant arrêté à Bubierca (29 novembre) la poursuite tlu général Lafjrange, redcsoondait à Guadalaxara.

(3^ Berthier à Moncey, 27 novembre 1808.

prévenir de sa victoire, et qui se morfondait à Soria, allait « poursuivre vivement l'épée dans les reins, telle direction qu'il puisse prendre " , Castanos, à qui deux jours d'avance permirent d'échapper et de se cantonner à Guadalaxara, proche Madrid. — Ainsi s'évadait de la vallée de l'Ebre cette armée d'Andalousie qui avait préoccupé Napoléon, mais en trompant son dessein (1).

Maintenant que les troupes espagnoles avaient disparu loin dans le sud, il ne tarda plus à courir vers la capitale. Burgos lui demeura comme une place d'armes, centre de ravitaillement sur la route de France; il laissa le général Mathieu Dumas présider à cette organisation, il nomma gouverneur le général Darmagnac, afin d'y préparer éventuellement la résistance de 3 ou 4-, 000 hommes pendant trois ou quatre mois; d'un geste il convia son frère Joseph à le suivre, sans lui permettre toutefois de rapprocher les distances; et prenant en main les 6,000 soldats de sa garde, encadré des 20,000 combattants du corps entier de Victor descendu de la Biscaye, il décida le départ sur deux routes parallèles : celle de Ségovie et de Somo Sierra; par la première marcherait Lefebvre, précédé de tous les dragons de Milhaud; par la seconde, l'Empereur s'avanceiait en personne. Il quitta donc Burgos le matin du 23 novembre. Le soir il établissait le grand quartier impérial à Aranda.

Dans cette petite ville aux maisons mal bâties sur des rues tortueuses, il demeura une semaine. Là, il calcula les ellets

(1) « Le ]>ut du mouvement de l'Empereur est d'empêcher Castanos de pouvoir se replier sur Madrid, n Berthier à Gouvion Saint-Cyr, 25 novembre.

de la victoire de Tudèle, regretta la maladie et la fatigue de Lannes, précisa à Moncey ses intentions sur Saragosse, s'impatienta de ce que Ney n'exécutait par ses ordres avant de les avoir reçus. Il apprit comment les Espagnols, avec la garnison de Madrid, des régiments en formation et les débris des troupes de Belveder, aggloméraient tant bien que mal, sous le nom » d'Armée de réserve entre Madrid et les cols " , une vingtaine de mille hommes répartis : la moitié à Somo Sierra, 3,000 à Ségovie, 4,000 à Madrid même; il se réjouit de savoir qu'ils seraient dirigés, à distance, par un triumvirat militaire : Caslelar, Morla, Eguia, car cette preuve d'anarchie dans le commandement lui donnait beau jeu.

Alors il confia à Savary deux régiments de fusiliers de la garde et quelques canons pour pousser une reconnaissance. Celui-ci s'approcha au pied de la montagne, iusqu'au bourg de Sepulveda. Il y avait là des troupes régulières, des paysans armés, six bouches à feu et un parti de cavalerie. Savary se flatta d'enlever la nuit un cantonnement « mal gardé « , et dès le lendemain d'occuper Somo Sierra; il crovait à la facilité du passage, selon l'opinion accréditée autour de l'Empereur. Une surprise, une escalade, les ténèbres, le duc de Rovigo se sentait dans son élément, mais l'assaut d'une position militaire n'est pas une opération de gendarmerie. La fusillade des Espagnols embusqués l'accueillit avant le petit jour; troublé, il se contenta de capturer quelques isolés, de ramener ses propres blessés (1) et « renonça très sagement à enlever la ville " . Humilié cependant d'avoir été obligé de reculer avec des troupes de la garde impériale, ce qui faisait pousser des hourras aux Espagnols, il demanda au général Lapisse de le rejoindre avec toute sa division pour

(1) Une lientainc, Mémoires de Larrcy, 1. III, p. âfrS.

une revanche contre ces insolents, et en même temps il écrivait des fanfaronnades au major général (1). L'Empereur, qui sans doute avait voulu donner à bon compte un peu de lustre guerrier au blason de ce nouveau duc, ne pensa pas conduire plus loin l'aventure : il lui fit dire par Berthier que « sa reconnaissance avait rempli le but qu'il désirait » et qu'il le priait de remettre 1 épée au fourreau, « l'intention de S. M. n'étant pas que les soldats de la garde fassent l'avantgarde » (2).

C'est resté un problème (et chacun des historiens des deux camps l'a voulu résoudre à son avantage) de savoir si Savary s'arrêta ou fut arrêté : 3,000 hommes qu'il commandait et l'engagement qui dura quatre heures sont bien du monde et beaucoup de temps pour appeler une simple escarmouche ce véi'itable combat. Par contre, le régiment d'Alcantara, qui accusa une perte de 60 hommes et de 6 officiers, aurait vraiment à peu de frais payé l'honneur d'arrêter l'armée française. Enfin il demeure à la fois avéré et incompréhensible que le lendemain soir, dans la nuit du 29 au 30, les Espagnols, les « vainqueurs » , délogèrent en silence, précipitamment, sans cause, sans une action nouvelle de notre part, pour aller, non à Somo Sierra où leur présence était utile, mais à Ségovie où ils n'avaient que faire; ce départ en mauvais ordre n'est pas le fait de gens victorieu.x, ni l'indice de ce mâle courage ayant assuré le succès de la veille et illustré de si récents lauriers. Les patrouilleurs de Lasalle s'aperçurent de cet abandon inopiné de Sepulveda, et l'on courut avertir l'Empereur. Son monde s'était reposé pendant la journée, il ordonna de partir sur Somo Sierra. Lui-même

(1) « Je regarde cette opération comme infaillible », 28 novembre, 7 heures 8oir.

(2) Les Mémoires du duc de Rovigo, avec une discrétion intempestive, ne disent mot de l'affaire de Sepulveda.

de très bonne heure le 30 novembre, avec ses escadrons de suite, était en selle.

Il réveille, en traversant les premiers cantonnements, les officiers endormis dans leurs manteaux, et se mêle auxbataillonsqui marchent bon pas vers la montagne. — Cette chaîne, sorte d'épine dorsale de l'Espagne, s'élève entre les plateaux des deux Castilles et sépare le Tage du Duero; le puerto, le passage, est à 1,500 mètres d'altitude; on y accède par une route carrossable bien entretenue, à travers un pays stérile et désert, au milieu de croupes arides et pierreuses; la montée commence à la Fe?ifadeJuanilla;le versant nord est un défilé de cinq kilomètres où coule, dans la direction de Sepulveda, le ruisseau du Duraton, resserré entre deux collines de rochers : le Barrancal et la Cebollera. Des piliers de maçonnerie jalonnent le chemin tournant au bord du torrent que l'on traverse sur un petit pont vers le milieu du parcours. Par ces lacets on parvient en haut du col qui s'ouvre moins étroit sur l'autre versant en une pente plus douce, celle qui descend vers Madrid. A la coupure de la gorge un ermitage, et dans l'enfoncement du plateau une centaine de maisons d'un méchant village de bergers.

Les Espagnols estimaient la position inexpugnable : ils avaientréuni là 8 à 9,000 hommes avec un soldat de cœurdon Benito San Juan, maréchal de camp et inspecteur général de cavalerie ; les bataillons étaient placés en échelons sur les deux flancs de la montagne; à chacun des trois coudes de la roule, barrant la chaussée, quatre pièces de canon qui buttaient le terrain sur toute la longueur de ces positions successives, et en haut, enfilant la dernière montée, près de la chapelle crénelée, une batterie protégée par des parapets et des embrasures. A droite et à gauche, au-dessous des crêtes, des tirailleurs surveillaient l'entonnoir qu'il s'agissait pour nous de gravir contre des feux de face et de flancs par des

circuits qui ramènent quatre fois sous la plongée des défenseurs.

Le temps était nébuleux, des couches de brouillard emplissaient la vallée, enveloppaient le pied de la montagne, voilaient la pâle lueur d'un soleil de novembre. Le commandant Lejeune, parti en éclaireur dans cette brume, n'avait rien pu distinguerdes positions de l'ennemi bien qu'il s'en fût rapproché si près qu'il entendait les voix de leurs sentinelles (I). — Notre mouvement s'exécutait par toute la division Euffin en trois colonnes parallèles : à droite et à gauche, gravissaient les escarpements du Barrancal et de la Cebollera, le 9" d'infanterie légère d'un côté, de l'autre le 24' de ligne; — au centre, marchant sur la chaussée, le 96^ Ce dernier corps, rencontrant un terrain jilus aisé, devança les troupes qui auraient dû le précéder au contraire. Il s'en aperçut, s'arrêta au fond de la vallée, à la hauteur du petit pont où le général Sénarnjont accompagna de quelques boulets la fusillade qui crépitait sur les collines. La force du soleil de midi perçait le brouillard et le ciel s'éclaircissait. — L'Empereur, qui regardait passer son monde assis sous un arbre près d'un feu de sarments, avec sa lorgnette examina longuement cette gorge inaccessible, et s'impatientant de la lenteur des attaques des crêtes, songea à tout brusquer en fonçant par la route delà vallée. Il envoya le colonel Pire pour reconnaître; celuici, accueilli par la mitraille dès qu'il fut en vue, laissa à l'abri d'un mamelon les chasseurs qui l'accompagnaient et revint bientôt avec « une figure un peu trop effarée » et une moue significative : « Impossible, Sire. — Je ne connais pas ce mot-là! » cria l'Empereur, coupant l'air de sa cravache et

(1) De Vahny a Wagram, p. 106 à 110. — Cet excellent témoin a fait mieux que de nous raconter la bat:iille, il nous a laissé un tableau (au musée de Versailles) qui représente l'action de Somo Sierra avec une réalité laisissante.

foudroyant du regard le malavisé qui instinclivement faisait un mouvement de recul. Puis, par bravade de la fortune, pour détruire la chance de l'insuccès en niant l'évidence même, demandant l'impossible afin que personne n'osât discuter l'invraisemblable, il voulut comme ajouter à la difficulté qui l'irritait et faire exécuter par des cavaliers cette ascension que des fantassins ne semblaient pas en mesure d'entreprendre. Se tournant vers son escorte : « Enlevez-moi ça au galop! » — Il avait auprès de lui, comme escadron de service, les chevau-légers polonais. Il les avait recrutés parmi la jeune noblesse de Varsovie et leur donnait rang dans sa garde. Sous le haut plumet de leur schapska cramoisi, dans leur veste bleue au.x aiguillettes blanches, ils présentaient un coup d'œil éle'gant. Ce sont cependant des recrues qui à travers toute l'Europe, des rives de la Vistule au bord du Duero, ont suivi, en chevaliers fidèles, le héros qui a promis la délivrance de leur patrie. Cavaliers magnifiques depuis l'enfance, il y a trois mois à peine qu'on les a mis pour la première fois aux manœuvres réglementaires; beaucoup n'ont jamais vu l'ennemi; mais voici l'heure du baptême du feu. Le commandant Koiietulski a dégainé. » Au trot! 'I — Et avant que la raison ait permis à la discipline de scruter Tordre insensé, l'escadron est parti, le sabre haut, la tête sur l'encolure, bien en selle par quatre de front; la chevauchée s'élance et c'est un tourbillon de mort.

Au premier défour ils reçoivent le salut de l'artillerie espagnole; Kozietulski s'affaisse; ils sautent le fossé, traversent la batterie; à la suivante, trois lieutenants tombent raides morts; sous la mitraille, des deux côtés du chemin étroit, chevaux et cavaliers s'égrènent et jonchent les talus; dans la poussée, les rangs se serrent; les trompettes perdent l'haleine, mais les voix hurlent : « Vive l'Empereur! » La pente raide qui coupe les jarrets, les pierres qui roulent sous

NaPOLI'ON en ESPAGNE 381

les sabots, les boulets qui sifflent sur les têtes, le torrent, les fossés, les palissades, les canons, rien n'émeut, rien n'arrête, et dans un hourra triomphal passant comme une trombe, ils sabrent les artilleurs, percent les servants, culbutent les caissons, arrachent les étendards : « Vive l'Empereur! » — Ils ont couvert 2,500 mètres; la charge a duré sept minutes.

Arrivés au sommet du col, un seul officier demeure indemne, le lieutenant Niegolowski, collet, giberne, schapska troués par les balles; avec le tronçon de sa lame, il s'élance sur cette dernière batterie, un boulet abat son cheval et lui casse la cuisse, il tombe désarçonné, entouré d'Espagnols, deux coups de feu l'atteignent à la tête, huit coups de baïonnette au corps. A bon droit, il pourra dire plus tard : « peu d'hommes ont vu la mort de plus près ». — La poussée a été si rapide, si inattendue, si effrayante, l'effet communicatif de la démoralisation si profond, que les Espagnols retranchés derrière leurs pièces s'enfuient en jetant des cris de détresse, oubliant leur nombre, leur position, leur devoir. Les volontaires de Madrid se croient tournés et lâchent pied; en face du centre qui ploie, les ailes s'effondrent; sur le plateau les Polonais courent en vainqueurs. — Derrière eux, le long de cette route encombrée de débris, mais sans recevoir une balle, le reste de leurs camarades, puis les chasseurs de la garde gravissent lentement les pentes que l'éclair de l'hé- 'roisme a traversées comme la foudre. — Le maréchal Bessières monte, s'approche de Niegolowski étendu : « Monseigneur, je me meurs (l); mais voici les canons que j'ai pris; dites cela à l'Empereur! » — L'Empereur en personne arrive, l'œil en fête, il se penche et dom. > la croix d'honneur à celui

(I) 11 survécut à ses blessures, fit plus lard la campagne de Russie et devint colonel. Il eut toujours à cœur de rectilier les détails de cette charge de Soîiio Sierra, notamment contre le récit fantaisiste, selon lui, qu'en donnait M. Tbiers dans le 33' livre du Consulat et l'Empire.

qui le premier et le plus jeune du régiment recevait cette distinction rêvée (1).

Ces braves ont laissé sur leur exploit un rayon immortel. Formé à l'école de l'honneur, le dévouement magnifique de ces fils de la vieille chevalerie polonaise brisa la résistance d'une armée entière dans un poste réputé imprenable. Ils ont montré une fois de plus ce que peut une troupe qui a de la race, des traditions et le feu sacré. De cette poignée d'hommes — ils n'étaient pas plus de 150, — 83 tombèrent, tués ou blessés; tous les officiers furent atteints, quatre sur huit moururent. Un Français, Philippe de Ségur, officier d'ordonnance de l'Empereur, avait, à côté d'eux, chargé « en amateur » ; il reçut cinq blessures, c'est justice de le nommer comme ce fut justice, après l'avoir fait colonel, de l'envoyer, encore tout chancelant, porter à l'Impératrice les drapeaux conquis.

Cependant nos bataillons arrivaient à leur tour et débouchaient sur les deux flancs; ils avaient perdu moins de cent hommes avec cinq officiers seulement blessés; ils ramassaient canons, fourgons, !200 caissons, le trésor et cinq étendards. — En vain le général San Juan, en désespéré, se bat entouré de son état-major; blessé, il est entraîné vers Ségovie, roulé parle flot de ses soldats affolés dans la fuite honteuse, la fuga mas vergonzosa. Et ces misérables, comme pour faire oublier la lâcheté par la barbarie, tournant leurs armes contre leur chef, l'attachent à un arbre, l'assassinent brutalement.

Sur le revers de la Sierra la poursuite continue, le second escadron des chevau-légers, les chasseurs de Lefebvre-Desnouëttes dévalent dans la plaine et leur course vertigineuse les conduit, à la tombée du jour, dans les maisons de Bui-

(1) « Puissent beaucoup de jeunes gens avoir un pareil jour de fite ! » écrivait quarante-cinq ans plus tard, dans un juste orgueil. André Niegolowski encore tout éaiu de ces souvenirs du 30 novembre 1808.

trago OÙ les habitants, en stupeur, voient entrer au plein galop ces Français dont les ombres gigantesques, comme une vision fantastique, se profilent au clair de la lune. L'Empereur y coucha dès le soir même. Le lendemain, il fait rassembler le régiment des Polonais, se porte sur le front des escadrons, annonce qu'il accorde seize étoiles de la Légion, huit à la troupe; et après que les trompettes ont sonné à l'étendard, se découvrant : « Vous êtes dignes de ma vieille garde; je vous reconnais pour ma plus brave cavalerie! » — Quand les troupes en marche du duc de Bellune rencontrèrent les chevau-légers, les officiers firent présenter les armes à ces vaillants camarades; les hourras éclatèrent des rangs : 0 Honneur aux braves! » — Et ceux-là s'y connaissaient.

La route de Madrid était ouverte. Sagement, l'Empereur voulait encore qu'elle fût assurée. Il n'avait aucune nouvelle précise des Anglais ni des Espagnols et les uns ou les autres pouvaient venir barrer le chemin; supposition vraisemblable puisque le jour de Somo Sierra, comme l'armée française descendait la montagne par la pente du midi, les Anglais la traversaient par la pente du nord au passage de Guadarrama, sans se douter de leur voisinage en cet étrange chassé-croisé. — Napoléon se fit précéder de Bessières au village de San- Augustin afin de pouvoir, suivant l'occurrence, pousser droit sur la capitale, ou tourner à gauche sur Guadalaxara contre Castanos, à droite contre le général Hope, vers l'Escurial; dans ces diverses directions partirent « de forts détachements commandés par des officiers intelligents » . Puis, comme arrivaient très à propos les rapports des maréchaux Moncey et Ney sur leurs dernières opérations, tranquillisée, à l'abri d'un immense parti de cavaliers qui allèrent sabrer jusqu'aux portes de Madrid, S. M., parut, le 2 décembre, dans l'après-midi, sur les hauteurs de Chamarlin d'où l'on

découvrait la ville. C'était un anniversaire heureux : le sacre et Austerlitz. Les Polonais en témoignèrent leur enthousiasme par des cris de : Vivat César! (1)

On envoya sommer l'ennemi; ce parlementaire, le commandant de Soulages, faillit y laisser la vie : à grand'peine un poste des gardes wallonnes parA'int à le dégager de la populace dont l'irritation voulait massacrer non seulement tout Français, mais tout Espagnol qui parlerait de se rendre; dans leur virulence ces gens en guenilles trouvaient même trop mince le rang de ce cavalier chamarré d'or, ils prétendaient recevoir la visite du maréchal Bessières en personne. — Et cependant la résistance était-elle possible?

La Junte centrale avait quitté la capitale le 30 novembre et accepté un gîte à Aranjuez, avant de courir chercher son abri plus loin encore à Badajoz. Un « conseil de défense m , présidé par le duc de Tlnfantado, siégait à Ihôtel des Postes, au centre de cette agitation de la Plaza del Sol, la véritable maîtresse de Madrid. Le marquis de Castelar, Thomas de Morla y représentaient l'élément militaire; le gouverneur don Fernando Vera, le corrégidor don Pedro de Mora, des alcades, des intendants, plusieurs conseillers de Castille, l'élément civil; cette multitude de personnages ne donnait pas à la réunion une grande cohésion. La population s'échauffait elle-même aux nouvelles du péril : dès le matin, dans les églises, le soir encore dans les théâtres, les colères s'excitaient : ici une prédication belliqueuse suivie de litanies suppliantes, là une scène patriotique couronnée de couplets provoquants; dans les salles del Principe ou de la Crux les timides atteignaient le diapason des plus militants à écouter le Bomheo de Zaragoza ou les Patriotes d'Aragon; les plus moroses se déridaient à ouïr la Fin de Napoladron, « sermon

(1) ?»olice» bittoriques du général Daulancourt.

prêché dans la cathédrale de Logrono par le nouveau prédicateur Joseph ex-roi de Naples, roi d'Espagne en rêve » ; ou encore à entendre le Napoléon rahiando^ « tragédie burlesque » dont la scène, disait l'auteur, «devrait être aux enfers, mais pour le moment est située dans le cabinet du palais de Bayonne » . De main en main on se passait les numéros du Semanario patriotico; jamais telle affluence dans la rue des Coquillos et sur la petite place Santo Domingo, au seuil des boutiques des libraires où péroraient les généraux en chambre . Pas une sefiora qui eût osé refuser son nom à la nouvelle confrérie Congregacion de lavado y cosido (du lavé et du cousu), sorte d'ouvroir pour coudre le linge des soldats et préparer de la charpie.

On savait bien qu'on n'était protégé que par des murs crénelés à la hâte et aux principales portes {Recoletos, Santa Barbara, Alcala) des levées de terre garnies de canons, une trentaine en tout. Mais on s'animait à se heurter aux barricades, dans les rues, au travers des places, en face des églises, des couvents transformés en bastions. Trois ou quatre cents hommes de troupes régulières, venus de l'armée du Centre ou restés de celle d'Andalousie, se renforçaient des volontaires de l'enrôlement du 7 août et de la conscription toute récente du 23 novembre (1). Autour d'eux des bandes de paysans ayant fui leurs foyers, toute la population exaltée des faubourgs, des bourgeois en armes, des religieux en prières, des femmes qui montaient sur leurs balcons des pavés pour les jeter à la tête des envahisseurs, exaspérant leurs sentiments de leurs propres paroles et du danger prochain de ceux qu'elles aimaient. Plus de bonne volonté que de force,

(1) Elle devait comprendre les citoyens de seize à quarante ans, les hidalgos de Madrid, les tonsurés sans service ecclésiatique, les chanoines non prêtres, les novices des ordres religieux, les docteurs et licenciés « sans chaire n , les soldats retraités, les fils uniques de laboureurs.

beaucoup de bruit surtout, car le tocsin résonnait dans les 133 clocbers de Madrid et portait au loin, sur la campagne, l'annonce dun péril qui obligerait bientôt à transformer la sonnerie d'alarme en glas des funérailles.

La foule, par là même qu'elle est la foule et privée de raisonnement, n'est jamais intelligente, rarement elle est juste, souvent elle devient cruelle. Une fois de plus se manifestait cet état d'âme. Au Prado, on distribuait assez confusément piques, fusils et munitions, transportés au risque des imprudents qui les maniaient, comme il advint à ceux qui furent mutilés en déchargeant les caissons d'artillerie. Des cartouches se trouvèrent pleines de sable et non de poudre. Qui soupçonner? Les moines qui travaillaient à l'Arsenal? Leur robe non moins que leur intransigeance les mettait au-dessus de la suspicion; mais le cri de <■■ trahison » circulait; le nom d'un des officiers municipaux fut prononcé : le marquis de Péralès; — on dit qu'une femme abandonnée satisfaisait ainsi cruellement sa jalousie et sa vengeance; — plus l'accusation est vague mieux elle est acceptée; on se précipite à la demeure de Péralès; le bruit couvre le reste; percé de coups de poignards, le malheureux est rageusement promené dans les rues par des énergumènes qui ne connaissaient pas l'homme et peut être se trouvaient oublieux déjà du prétexte de leur forfait.

Napoléon, entouré des dragons de la Houssaye et de la Tour Maubourg, établit sa tente à gauche de la porte d'Alcala où s'ouvrait la fusillade. Il attendait l'infanterie. Dans un large cercle de factionnaires l'arme chargée, il arpentait le sol, les bras croisés, le front soucieux, a paraissant enfoncé dans de profondes réflexions (1)« et même «de fort méchante humeur» (2). Les troupes ennemies ne pouvaient le préoc-

(1) Souvenirs du colonel DE Gonnevillb.

(2) Colonel Vico-RoussiLLON, fragments de Mémoires. (Revue des Deux Mondes, août 1891.)

cuper longtemps, mais une prise de vive force rirritait; il s'était flatté d'entrer dans cette capitale ouverte au moins aussi aisément que dans Milan, Vienne ou Berlin. Les barricades de ces fanatiques, fussent-elles médiocres et chétives, arrêtaient la volonté impériale; elles accusaient publiquement la ténacité de l'opposition faite à Josejih Bonaparte. Il lui parut nécessaire de frapper vite et fort. C'est dans celte disposi.tion desprit qu'il reçut la réponse à sa sommation : « Madrid s'ensevelira sous ses ruines avant que de se rendre. » On a dit que le général espagnol (son nom ne nous est pas parvenu) dési^^né pour apporter une déclaration si conforme àl'e.xaltation des âmes, s'était trouvé accompagné d'une troupe d'hommes du peuple chargée tout autant de confirmer sa parole que de surveiller sa conduite. Un soldat eût hésité à avancer devant d'autres soldats, à propos d'une ville sans remparts, une proposition si peu ca[)able d'être longtemps soutenue; elle ne pouvait être proférée que par un orgueil patriotique, inconscient des possibilités, aveugle dans son entêtement.

Napoléon demeurait vraiment résolu à épuiser tous les moyens d'apaisement, à éviter une résistance désespérée; il renouvela sa démarche : pendant la nuit du 2 au 3 décembre il fit passer dans la ville un colonel d artillerie espagnole prisonnier à Somo Sierra, porteur d'ime lettre du prince de Iseuchàtel : il parlait d'épargner les horreurs de l'assaut à tant d'habitants paisibles. Le marquis de Gastelar, avant de «répondre catégoriquement» , prétendit «consulter les autorités constituées et connaître les dispositions du peuple » . Il voyait clair et demandait seulement à gagner du temps. Mais les minutes comptaient double. Dès l'arrivée du I" corps, la veille à six heures du soir, une division d'infanterie avait enlevé le petit cimetière crénelé du faubourg de Chamlicri. Pendant toute la nuit, profitant d'un éclatant clair de lune,

le général Sénarmoni amenait ses batteries en face du Retira^ la seule enceinte fortifiée qui pût compter; à l'aube, il mêlait les lueurs de ses canons aux rayons d'un soleil étincelant sur la gelée blanche; la brèche ne tarda guère à s'ouvrir dans la muraille en briques ; la fusillade des défenseurs se prolongeait, courageuse, par la rue d'Alcala, mais infructueuse, en face des feux de pelotons qui balayaient le Prado. La trouée était si décisive qu'à onze heures du matin, l'Empereur arrêta l'action, malgré l'insuccès rencontré au nord de la ville en face de la caserne des gardes du corps, masse énorme de pierre sur laquelle les boulets n'avaient pas de prise. Contre son aide de camp le général de Lauriston, porteur de la mauvaise nouvelle, Napoléon eut beau se mettre « dans une colère épouvantable (1) » , après une fusillade terrible de vingt et une heures, le général Maison blessé au pied dut se retirer (2).

La troisième sommation parvenait à la Junte militaire; on tergiversa un moment; les circonstances devenaient pressantes : le drapeau blanc flotta et vers le quartier impérial se dirigèrent Thomas de Morla, don Bernardo Yriarte. L'audience donna toute liberté à Napoléon pour ces apostrophes qu'il affectionnait; Morla avait joué à Cadix un rôle équivoque, un rôle brutal à Andujar, à Séville un rôle arrogant, il offrait prise à la tempête; elle éclata : reproches pour les massacres, ironie pour les fanfaronnades, insultes pour les intentions : «Vous emplovez en vain le nom du peuple, vous l'égarez par des mensonges! » Puis un flot de paroles, une injure au général Dupont, les Espagnols comparés aux « Bédouins du désert» ; en revanche les Anglais, chaque jour publiquement traités de fourbes devant toute l'Europe, tout à coup offerts en exemple pour leur respect des conventions militaires.

(1) Géntfial Bicarrk, Menioites, p. 231.

(2) Ilapport du général Lapisse. — Yico-RocssiLLOS, Mémoires,

L'Empereur proféra ainsi avec véhémence beaucoup de sentences; quelques-unes se trouvaient justes; il en dit qui l'étaient moins lorsqu'il invectiva comme « lâches et barbares " les officiers espagnols pour se barricader contre lui dans la ville et se défendre derrière des murs au lieu de n s'aller mettre en bataille au milieu de la plaine » (1). — La conclusion fut : « Partez sur-le-champ! si vers les 3 heures après-midi je ne vois point des étendards tout en haut des clochers comme signal de votre soumission, je donnerai l'ordre de tout passer demain au fil de l'épée. »

Conscient de sa force, l'Empereur employait ici au moins pour autant l'intimidation; il appliquait ce procédé que les Anglais ont depuis fait passer dans l'usage courant du jargon moderne : le bluff; il se fût trouvé fort déçu d'une résistance prolongée; éprouvant de légitimes incertitudes sur cette armée de Caslanos se reformant sur son flanc à quelques lieues de lui, et qui pouvait prendre à revers le 1" corps occupé à l'attaque de Madrid; un simple coup d'audace de ces médiocres adversaires suffisait à compromettre tout son plan; quelques jours plus tard il avouait s'être trouvé un moment dans une « situation sérieuse " ; et son premier soin, dès qu'il le put, fut d écarter ce cauchemar en faisant manœuvrer sur Guadalaxara les divisions du maréchal Victor, rendues disponibles par la reddition de la capitale (2).

(i) Rapport du général Belliard, 4 décembre 1808. Archives de la Guerre.

(2) « On peut concevoir dans quelle situation embarrassante l'Empereui 8e serait trouvé si les défenseurs de Madrid, refusant d'écouter ses sommations, avaient continué à résister avec vigueur pendant que l'armée du Centre se serait dirigée au secours de la capitale en venant prendre à revers ses assaillants; rien ne pouvait empêcher ce mouvement, car le maréchal îscy se trouvait à cinq marches derrière et ne pouvait entraver sa manœuvre, elle pouvait librement marcL lt sur Madrid par Alcala. L'Empereur aurait été obligé d'abandonner ses attaques déjà commencées sur Madrid et l'on peut prévoir l'enthousiasme qu'aurait produit sur la population de la capitale, comme sur le reste de l'Espagne, cette retraite; et lorsque l'Empereur, après avoir repoussé larmée du Centre, serait revenu sur Madrid, il aurait

Les talents et rémotion de Morla ne lui permettaient pas de deviner les chances suprêmes de la position ni la pensée secrèle de son interlocuteur; il ne comprit que la menace et sortit tout chancelant de l'entrevue; le soldat se trouva moins ferme ici, ayant la conscience moins nette, que le pacifique Yriarte qui n'avait point baissé les yeux devant le vainqueur.

L'effroi gagna la Junte; la résistance paraissait impossible. Mais pour elle le premrer danger à écarter c'était la fureur de la populace; ensuite il faudrait éloigner les patriotes assez compromis pour se fier médiocrement à l'aménité du triomphateur. L'Infantado avait pris les devants : dès la nuit précédente sous le prétexte, plausible d'ailleurs, d'aller chercher du secours, déguisé, il sortait, de la ville, avec la mission de ramener ces troupes de Castanos qui précisément souciaient l'Empereur. — Il était arrivé jusqu'à Alcala, franchissait à gué le Henarès, et, à l'heure oh parlementait Napoléon, trouvait à Guadalaxara les débris lamentables de celte armée du Centre, en retraite depuis Tudèle, fondue sous la mitraille, la désertion et la débandade, comme les boues du chemin sous le soleil d'hiver (1).

peut-être trouvé les habitants résolus, comme ceux de Saragosse, à s'ensevelir sous les ruines de la ville. Les conséquences d'un pareil événement seraient devenues encore plus graves si l'armée anglaise s'était trouvée à proximité de Madrid, comme cela avait failli se produire. » Commandant Balagsy, Ca7npac/)ie de Napoléon en Espaçjne, t. III, p. 148.

(i) « Madridejos, 7 décembre 1808. — J'écris en toute bâte à mon père; je vais vers l'Andalousie en retraite. J'ai laissé l'armée à Guadalaxara et à Alcala. J'ai fait 36 lieues en deux jours d'Alcala jusqu'ici, seul et n'ayant que l'jiide de Dieu, par les montagnes et à travers champs sans m'arréter jusqu'à ce f|!ie je me sois vu en lieu de sûreté... Toutes les troupes qui étaient à Mn'irid s'enfuient la queue entre les jambes vers l'Andalousie par ordre du gii'néral LIamas; ce sont des perdreaux!! — Louis Baksa. »

" Alcazar, 9 décembre 1808. — Le dimanche 4 du courant notre gouverneur est sorti à cheval précédé du crieur et du tambour de ville et a proclamé sur la place au nom de notre Dieu, notre roi et notre patrie, que Madrid était attaquée par une nombreuse armée française et que tous ceux qui

De son côté, le marquis de Castelar estima qu'il avait le temps de faire évader les quelques bataillons de troupes régulières; et à leur tête, suivi de toute l'artillerie attelée, accompagné d'une foule de paysans, d'un grand nombre de citadins en état de craindre et de fuir, il gagna la campagne au pont de Ségovie, sur la rive droite du Manzanarès; il était protégé par les ténèbres et peut-être la connivence tacite de Napoléon (1), car nos patrouilles de cavalerie entouraient la ville sans fermer cette issue de la souricière. Quand, au jour, l'artillerie se mit en position pour reprendre le feu contre la caserne des gardes de corps, elle trouva ce grand bâtiment vide : la garnison avait décampé (2). ilorla retournait à ce moment auprès de l'Empereur : il était autorisé à signer toute capitulation. Elle ne faisait aucune mention du roi Joseph; c'était' un acte entre une population vaincue et son conquérant. — Dès midi, le général Belliard occupa fortement les postes des différentes portes et traversa la ville tambours battant, clairons sonnant, musique en tête. Tout ensemble la prudence politique, le désir d'en finir vite et sans carnage, l'attrait d'un beau geste animaient Napoléon; des témoins intimes de sa conduite, confidents autorisés de sa pensée, ont relaté ces marques de sentiments dignes

pouvaient porter les armes devaient aller secourir la capitale et l'aider à détruire les Français. Effectivement dans les journées du lundi et du mardi tous les jeunes gens sont partis d'ici, mais ils n'ont pas été au delà de Madridejos et sont déjà de retour. Dans toute la journée d'hier et celle d'aujourd'hui nous n'avons cessé de voir passer les soldats de nos armées qui, vovant les trahisons des généraux et ne voulant pas mourir entre les mains des ennemis, se sont retirés pour se réunir bientôt afin de nous défendre tous... — Antonio Monjé. »

AF IV, 1615, dossier 4. Lettres interceptées à Madridcjos, décembre 1808.

(1) « Plusieurs auteurs ont af.iniié, avec vraisemblance d'ailleurs, que c'était à dessein que l'Empereur avait laissé une issue à la garnison, afin de ne pas la mettre dans l'obligation de faire une résistance désespérée et de venir ainsi plus vite à bout de la capitale privée de forces régulières. » Commandant Balag^t, t. II, p. 484.

(2) Général Boolart, Mémoires, p. 205.

392 L'ESPAGNE ET iN.^POLEON

d'éloges; i'en veux pour garant, sans oublier naturellement que c'est un courtisan qui écrit à un ministre, cette lettre de Hédouville :

... Hier, de 4 à 6 h. du matin, j'ai été appelé dans la tente de l'Empereur, auprès de laquelle j'avais passé la nuit, — pour traduire à Sa Majesté la capitulation que proposaient les défenseurs de Madrid. C'est là que j'ai vu l'Empereur vraiment grand et sublime. Loin de garderie moindre souvenir des invectives atroces que ces peuples, dans leur délire, n'avaient cessé de vomir contre lui, il n'avait d'autre sollicitude que de sauver cette ville des calamités de la guerre et des horreurs du pillage. Accordant aux députés plus qu'ils n'osaient demander, c'est dans ce moment qu'il a déployé tout ce que la clémence a de plus touchant et de plus auguste. Je regarde comme le plus beau jour de ma vie celui où S. M. m'a permis d'être témoin de cette discussion qui décidait du sort d'un pays où j'ai été accueilli quand j'étais dans l'infortune. La capitulation prouvera à V. Exe. la modération du vainqueur. J'ai passé la journée à en reconnaître les heureux effets, dans la tranquillité, dans le bonheur dont jouissent les habitants de cette capitale. Je n'ai pas été peu surpris, en visitant le palais du Roi, d'y reconnaître les mêmes richesses en tableaux et ameublements que j'y avais admirées il y a dix ans (1).

Par ordre, l'événement fut présenté à tous les yeux sous les couleurs les plus douces; et autant que les horreurs de la guerre peuvent prêter à l'idylle, les historiographes eurent mission d'enguirlander leur plume. L'exemple leur était donné dans ce L4' Bulletin de la Grande Armée (2) qui parle de «doux souvenirs » , « d'hommes honnêtes » , de « citoyens paisibles 1) et, avec le ton de la bonhomie, trouve le loisir de vanter pour ce mois de décembre les charmes d'une température

(1) Théodore Charles de Hédouville au duc de Cadore, vol. 677, fol. 266. — Le comte de Hédouville était alors ministre plénipotentiaire près du prince Primat; il avait été le condisciple de Bonaparte à Brienne. H était frère du généial de Hédouville, sénateur.

(2) 5 décembre 1808, Coirespoudn'uc de Napoléon, t. XVIII. u Doculucnt qui relève plutôt du genre anecdolique », dit le commandant Balagny.

« semblable à celle dont on jouit en tiunce dans les plus belles journées du mois de mai » (1) . — La gravure popularisa un épisode tout à fait digne des «âmes sensibles» : une troupe française force dans la rue d'Alcala le « palais " d'un géne'ral espagnol octogénaire; le « respectable vieillard» s'avance, tenant par la main une jeune fille belle comme le jour mais pudiquement voilée, il s'approche de l'officier : « Camarade, voilà ma tille, je lui donne 900,000 francs de dot; sauvez-lui l'honneur et soyez son époux (2) ! » C'est un conte de fées, que traduisit aussitôt l'imagerie d'Épinal; et pour correspondre mieux à la mode de l'époque, le vieux général est figuré en pourpoint de troubadour avec une fraise à la Henri IV (3).

Plus réellement éraotionnant, parce que vrai et naturel, le trait de l'Empereur en faveur de M. de Saint-Simon. — Claude de Saint-Simon, marquis de Montbléru, né en France et jadis député de la noblesse d'Angoumois aux Etats généraux, était depuis vingt-huit ans au service de l'Espagne. Sous Charles IV, il avait, comme lieutenant général, fait la guerre en Roussillon et en Portugal; il venait de contribuer à la défense de Madrid, et bien qu'il y ait été blessé, on peut se demander si c'était de très bon cœur (4). Non moins qu'à tous les autres officiers, la vie et la liberté lui étaient garanties par l'article 3 de la capitulation. L'Empereur s'avisa que ce devait être un « émigré » et un conseil de guerre le condamna à mort. Mlle de Saint-Simon, conduite par le général Sébastiani, s'alla jeter aux pieds de Napoléon, se traînant à genoux malgré les gendarmes de Savary (5). Après quelques

(1) Précisément le colonel Vigo-Roussillon, dans ses Souvenirs, note au contraire que le froid élait vif et qu'au bivouac on manquait de bois. (2j Qualo.,"nie bulletin de la Grande Armée.

(3) BibliolL (jue nationale. Estampes. Collection Hennin.

(4) En effet, peu de jours auparavant, la populace soupçonneuse l'avait gardé à vue dans son l)(>tel. La Forest à Cliainpagny, 18 octobre 1808.

(5) Journal du marcclial de Castellane, t. I, p. 39.

phrases sentimentales de circonstance l'Empereur néanmoins changea, pour la fille, la peine capitale du père en prison perpétuelle. M. de Saint-Simon, gardé à vue dans ses appartements, y put cependant recevoir des visiteurs, entre autres le chef de sa famille, que le hasard de la guerre amenait là, son cousin le duc de Saint-Simon, aide de camp du maréchal Ney(l). Avant d'être transféré, menottes aux mains, à Rayonne, il dut remercier, et les expressions de sa lettre ne ménagèrent pas les élans de la gratitude (2). Les courtisans s'émurent et ne parlèrent plus que d'Auguste et de Cinna.

Napoléon était resté installé aux environs, dans la villa du duc de rinfantado, à Chamartin, où jadis séjournait Murât. Joseph, arrivé comme avec les bagages, à l'écart par ordre, par dépit et par dignité, se confinait à deux lieues de là au rendez-vous de chasse du Pardo. Il avait même, a la honte au front » , renoncé à ses droits au trône d'Espagne attendant les instructions de l'Empereur « pour se rendre où il plaira à S. M. de l'envoyer (3) » . Madrid demeurait donc toujours cité espagnole, respectée des princes étrangers; mais bien qu'on eût assez promptement démoli les barricades, remis les pavés et nettoyé les rues avec des « corvées 1) de bourgeois enlevant les chevaux morts, l'ensemble conservait l'apparence d'une ville conquise. Les âmes se maintenaient encore plus farouches, la haine et la crainte

(1) Duc DE S.\i>"T-SiMOX, Carnet de Campagne.

(2) « Sire, Je vous dois la vie et la consacre toute et uniquement à la reconn::iêîance, au dévouement que dès ce jour et à jamais je jure à V. M. Il n'est plus aucune circonstance qui puisse me distraire un seul instant des devoirs que m'inspirent la magnanimité et la générosité de V. M. et c'est avec enthousiasme que j'offre à V. M. cet hommage d'admiration et de gratitude; el ce serait avec douleur que je me verrais privé de la possibilité de lui prouver la sincérité de ces sentiments. Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de V. M. le très humble, très obéissant serviteur et sujet. — Saint- SiMOs. r, « Madrid, 13 décembre 1808. » — AF IV, 1615, n« 318.

(3) Joseph à l'Empereur. Au l'ardo, 8 décembre 1808. Publiée dans les Mémoires du roi Joseph (t. Vj, cette lettre manque aux Archives nationales.

ne désarmaient pas. Dès le 4 décembre au soir, et les jours suivants, sur la tète des Espagnols tombaient comme la foudre des décrets impériaux :

Suppression des deux tiers des couvents;

Abolition du tril)unal de l'Inquisition; des droits féodaux, des douanes provinciales; des justices seigneuriales;

Destitution du Conseil de Castille, arrestation des conseillers « comme lâches et indignes d'être les magistrats d'une nation brave et courageuse » .

Peut-être, en d'autres temps, d'une autre main surtout, la généralité des Espagnols eût accepté avec satisfaction quelques-unes de ces graves mesures dont le moindre défaut était de trancher dans le vif sans laisser le moindre fil pour recoudre. Depuis la nuit du 4 août on n'avait nulle part aboli plus vite tant d'antiques coutumes; des bienfaits « octrovés » par celui qui vous tient le pied sur la gorge empêchent de crier bien haut « merci » ; nul à Madrid ne s'en avisa, tout au contraire, et chacun s'émut de voir à la fois renversées de vieilles barrières qui semblaient une sauvegarde et détruites des garanties nouvelles solennellement promises II était surtout inopportun, au point d'en devenir maladroit, de s'aliéner brutalement, en prenant leurs biens, en envahissant leurs maisons, en détruisant Ir^urs règles, ces « moines » auxquels on reconnaissait une ?i grande influence sur les esprits. Ennemis déclarés hier, insoumis aujourd'hui, les voici, demain, transformés en persécutés irréductibles et intéressants; leur prestige grandit d'autant aux yeux de leur noixîbreuse clientèle (I).

(1) La propriété de mainmorte, en effet considérable en Espagne, pouvait à la fin du dix-huitième siècle attirer les critiques des économistes et les désirs des hommes d'Etat; elle n'était pas l'objet de la jalousie ou de l'envie des populations r d'abord parce q'ue beaucoup de personnes vivaient d'elle (aumônes, salaires, pensions, hospitalité, travaux), et aussi à cause du grand nombre même des gens d'église : sur 11 imliions d habitants, ila étaient

L'Inquisition, sans jouir auprès des Espagnols de la renommée terrible dont la gratifiaient de loin des personnes moins qualifiées qu'eux à la bien connaître, présentait cependant assez d'imperfections et d'anachronismes pour compter de nombreux adversaires; le préjugé qui, par ignorance des mœurs locales, fit porter la main à pareille heure sur ce tribunal incommode plus que redoutable, lui valut un regain de popularité. Il devint une institution nationale. Au lieu du chanoine Llorente, Napoléon aurait dû consulter l'auteur du Mariage de Figaro^ Beaumarchais (l).

Des droits féodaux, ainsi que tout impôt, semblent toujours lourds aux contribuables; et des douaniers sur la frontière d'une province comme à la limite d'un royaume n'excitent jamais beaucoup de sympathies; néanmoins à l'annonce que « toute redevance personnelle » était supprimée, « toute justice seigneuriale » abolie, les moins prévoyants des Madrilènes n'éprouvèrent ni joie délirante ni gratitude démesurée, supputant déjà ce que leur coûteraient par contre les contributions de guerre et quelles libertés leur allaient procurer les commissions militaires. Ici encore déception et fureur chez tous ceux, fort nombreux, qui jouissaient de pensions, rentes, immunités ou avantages analogues dont l'ancien

184,000 pour partager 275 millions annuels, ils possédaient en moyenne 1,490 francs par tête, cela ne paraissait pas une proportion excessive. En France, il y avait 26 millions d'habitants, 130,000 membres du clergd, 200 millions de revenus; la moyenne donnait 1,5-40 francs par personne.

(1) Voici sa lettre au duc de la Vrillière : « Madrid, 21 décembre 1764.

t Cette terrible Inquisition, sur laquelle on jette feu et flammes, loin d'être un tribunal despotique et injuste, est au contraire le plus modéré des tribunaux par les précautions que Charles III, à présent régnant, a prises contre les abus dont on pouvait avoir à se plaindre : il est composé non seulement de juges ecclésiastiques, mais aussi d'un conseil de séculiers dont le Roi est le premier des officiers; la plus grande modération résulte du combat perpétuel des opinions de tous ces juges dont les intérêts sont diamétralement opposés... Les Espagnols nous reprochent avec raison nos lettres de cachet, dont l'abus leur parait la plus violente des inquisitions. » — Louis de LoMËME, Dcaumaichais et son ictiips, t. I, notes.

régime était prodigue à l'excès et qui tombaient pour faire cesser « un des plus grands abus introduits dans les finances d'Espagne » . — Enfin, le Conseil de Castille avait fait triste figure au cours des récents événements, son prestige était mort, son action nulle; on voulut cependant plaindre ses membres pour la brutalité du coup qui les frappait, s'apitoyer sur l'âge de ces vieux magistrats, la situation pénible où ils laissaient leurs familles dont les biens étaient confisqués; et on ressentit l'injure de voir traîner en prison les représentants amoindris du tribunal suprême du royaume.

Ces insultes gratuites au passé, ces craintes amères pour l'avenir se compliquaient d'un présent lamentable et douloureux : la capitulation garantissait la religion, la liberté, les propriétés, les emplois, les grades, les lois, les coutumes, les tribunaux des Madrilènes; elle promettait de ne poursuivre personne pour ses opinions, de ne point loger la troupe chez les habitants. Aucune de ces conditions qui n'ait été immédiatement méconnue. On en eut conscience au camp impérial, puisqu'on fit arrêter l'impression du texte de la capitulation et arracher à la hâte les rares exemplaires déjà affichés avec trop de zèle (1). Il ne demeurait plus que la loi arbitraire du vainqueur. Plus tard on s'avisa de trouver un prétexte : la capitulation était considérée comme nulle parce que la garnison, sortie en effet de la ville avant la signature de la reddition, ne s'était pas constituée prisonnière. L'argument avait lieu d'étonner dans la bouche de !^apoléon; il avait tant blâmé le général Védel de s'être laissé comprendre dans la capitulation de Baylen, alors qu'il lui restait, disait-il, une issue dans la Sierra, comment pouvait-il reprocher aux Espagnols de s'être dérobés par l'issue de la plaine? Ils ne s'estimaient point captifs sans doute, puisqu'ils

(1) Berthier à Belliard, 5 décembre iSOS,

3 « LESPAGNE ET NAPOLEON

avaient pu se retirer sans que pereonne fût devant eux qui les en empêchât (1).

L'Empereur eut donc les coudées franches pour appHquer sans retard cette loi des suspects qu'il avait édictée à Burgos contre l'Infantado et quelques autres grands d'E&pagne échappés de Bayonne (2). Deux cents officiers espagnols furent pris comme otages devant être conduits en France; on les parqua dans une cour du Fietiro et le soir on s'avisa seulement qu'on les laissait sans nourriture (3). Leurs camarades, servant dans Tarmée « insurgée » , eurent le délai d'un mois pour passer sous les drapeaux du roi Joseph, sous peine de la confiscation. Se créer des ressources pécuniaires sembla l'un des résultats les plus immédiats que l'Empereur voulait recueillir de la prise de la capitale (4). Une commission de séquestre fut nommée avec l'ordre de saisir, inventorier et gérer cette masse énorme de fortunes « vacantes " . Avant de la voir à l'œuvre, dès maintenant l'on peut deviner l'immensité de la besogne (5). Napoléon, à sa

(1) Cette raison ne fut point invoquée tout d'abord; aucun reproche n'est adressé à l'année ou aux généraux espagnols; la capitulation est nulle comme « n'ayant pas été tenue par les habitants. »

(2^ Deux d'entre enx, arrêtés à Madrid, protestèrent en plaidant leur innocence : « V. M. ne peut ignorer que dans les grandes villes l'opinion des personnes élevées est commandée par la nécessité de conserver la vie » , disait le marquis de Santa Cruz, qui avec sa jeune femme et ses cinq petits enfants « se jetait aux pieds du grand et très grand Empereur et Iloi. >• — Le prince de Castelfranco expliquait que, malade depuis deux mois, il n'avait pu, sous peine de subir le sort du marquis de Pcralès, se soustraire aux injonctions du peuple et aux ordres du duc de l'Infantado.

(3) Bulletin de La Forest à l'Empereur, 17 décembre 1808. Il y avait des vieillards, comme Gil de Lemos, l'ancien ministre; ils furent exemptés du voyage en France.

(4) < 11 ne s'accoutumait pas à l'idée de porter son ar/;ont en Espagne et de ne pas vivre d'elle (oimne il avait vécu de l'Italie, de l'Allemagne et de la Pologne. » — De Pr.*dt, Mémoires sur la révolution d'Espagne, p. 220.

(5) Décret du 18 décembro iSOS, vol. 677, fol. 310. Le président fut M. de Fréville, maitre des rcqii' tus au Conseil d'État ; le secrétaire, l'audil.ur Treiihard; les membres commissarires étaient : Delacroix, jurisconsulte; Bel-

coutume, est entré dans les moindres détails : il compte tirer !5 à 20 millions des laines confisquées à Burgos pour la vente à l'enchère desquelles « tous les commerçants de France pourront concourir (1) » ; on enverra à Bordeaux les provisions de quinquina trouvées à Santander; on enlèvera à la Banque Saint-Charles, ceci du moins est une prise de guerre, les dons patriotiques qui s'y trouvent encore déposés; parmi les. biens séquestrés, on mettra à part l'argent comptant, diamants, bijoux, objets précieux; on enverra les caries de géographie aux bureaux de l'état-major; à la remonte les chevaux et mulets (2). Dès que les membres du conseil de l'Inquisition, gens fort suspects, eurent été arrêtés (huit sur quinze) , on descendit chez le trésorier u dans le plus grand secret » , afin de saisir la caisse ; elle contenait Texcellente aubaine de 2 millions etdemi de réaux, soit 613,193 francs (3). On souhaita pouvoir généraliser ce procédé, et l'Empereur, qui n'écrivait plus à son frère, retrouva sa plume afin que Joseph dépêchât des agents « prendre les caisses dans les villages et dans les villes » , assuré « qu'il y a de l'argent partout (4) » .

Espérer que les recherches policières seraient menées avec dextérité et poussées jusqu'à la dernière rigueur, on le pouvait sans hésitation, car Savary était chargé de l'affaire. Il dresse une liste de suspects, fait fouiller les maisons, arrêter les domestiques et vendre à l'encan le vin, le linge, Targenlerie, les meubles. En face d'un pareil butin, il s'anime et craint seulement d'être arrêté à mi-besogne. « Ce serait dom-

locq, interprète de l'ambassade; Romain et Desjobert, consuls de France à Cai tliagi'^ne et à Madrid. On siégeait dans l'hôtel de la duchesse de l'Infantado.

(1) Ordre de l'Empereur, 19 novembre 1808.

(2) 1(1., 7 décembre.

(3) AF IV, 1615, n" 302. Correspondance de l'Empereur, t. XVIII, n" 14563. Beiliard à l'Empereur, 14 décembre 1808.

(4) 12 décembre 1808.

400 LESPAGNE ET NAPOLEON

mage, écrit-il, que V. M. fit grâce, car il y a de bonnes captures à faire (1). " Cette intrusion des troupes, ce logement forcé dans les maisons particulières et les couvents, constituaient une des plus lourdes charges, la plus impatiemment supportée par les Madrilènes, et la mieux faite pour entretenir leur opposition,

La curiosité même semblait avoir perdu son pouvoir. Aucune femme ne sortit pendant plusieurs jours, aucune même ne se fit voir aux fenêtres. Jamais le caractère inflexible des Castillans ne se montra plus entier et jamais de plus grand malheur pour une capitale, celui de tomber au pouvoir de l'ennemi, ne fut supporté avec plus de dignité et de fierté (2).

Les réunions demeuraient suspendues; l'habitude même du spectacle ne se reprenait pas, bien que par ordre les théâtres fussent ouverts. Le corps diplomatique avait fui. Les gens de marque se cachaient, les bourgeois étaient dans la stupeur, le peuple méditait sa vengeance, les malandrins profitaient du désarroi pour multiplier impunément leurs larcins.

Dès la nuit tombante on ne voit plus qu'une vaste solitude. On ne rencontre presque dans les rues que des Français. La peur a fait fermer toutes les portes. Il y a constamment des désordres dans la journée et ils se renouvellent le soir sous d'autres formes. Il ne faut pour s'en convaincre que se promener déguisé sous un manteau et un chapeau espagnols (3).

Les paysans des environs n'osaient s'aventurer aux marchés; celait la disette; plus de fourrage pour les chevaux; le vin manquait et à la porte des quatre-vingt-douze boulangers

(1) LeUres de Savary à l'Empereur, 7, 8, 11, 12, 18 et 20 décembre 1808, AF IV, 1615. — Appendices, XV.

(2) MioT DE Meuto, Mémoiies, t. III, p. 48.

(Z) llapport de La Forest à l'Empereur, 20 décembre 1808, vol. 677, foi. 329. Ces Bulletins des Affaires étrangères sont en double aux Archive! nationales, AF IV, 1611.

la foule avait peine à obtenir du pain (l). Des maraudeurs envahissaient les maisons; si on envoyait une patrouille, elle pillait à son tour; La Forest demandait des gendarmes pour surveiller les patrouilles! Des rixes, des fureurs, des excès donnaient la note quotidienne des relations; les généraux, les officiers supérieurs exigeaient de leurs hôtes des tables de douze, quinze couverts; la femme d'Arias Mon (son mari était arrêté), restée seule avec dix enfants, eut sa maison pleine de soldats jusqu'au jour où Berthier, pris de compassion, la fit évacuer.

Ces violences contrariaient le but de l'Empereur, son esprit net n'aimait point le désordre, il édicta contre les pillards des mesures sévères (2), ne craignant pas de faire des exemples (3). Mais pouvait-il espérer, voulait-il obtenir la pacification des esprits quand il prodiguait publiquement les outrages aux Espagnols? C'est dans ses Bulletins imprimés, affichés, colportés qu'il les drape ainsi : les moines ;< ignares et crapuleux » sont des « garçons de boucherie u ; les paysans,

(1) Quand il rencontrait un obstacle l'Empereur augmentait ses prétentions au Heu de diminuer ses exigences; l'ordonnateur en chef de l'armée lui avant rendu compte que les boulangers n'avaient plus que pour cinq à six jours de farines, il écrivit en marge du rapport : « Les boulangers seront constamment approvisionnés pour trois mois. » 12 décembre 1808.

(2) € Ordre de l'année. Chamartin, 12 décembre 1808. — L Empereur est mécontent des désordres qui se commettent. Le pillage anéantit tout, même l'armée qui l'exerce. Les pavsans désertent... L'Empereur ordonne à MM. les maréchaux, généraux et officiers de prendre les mesures les plus fermes pour mettre enfin un terme à ces abus et à ces excès qui compromettent la sûreté de l'armée. En conséquence il est ordonné :

€ Que tout individu qui arrêtera ou maltraitera un habitant ou paysan portent des 'lenrées pour la ville de Madrid, sera sur-le-champ conduit à une commission uiilitaire et puni de mort. — Napoléon. »

(3) On faisait payer aux ofHciers d'un bataillon les dégâts commis chez un particulier; il est vrai que c'étaient des étrangers du régiment de Nassau. — t Le fusilier de la garde qui avail volé des matelas a été jugé et condamné à mort; je lai fait fusillera deux heures de l'après-midi; il y avait un détachement de 50 hommes de chaque régiment. > Belliard à Berthier, 6 décembre 1808.

4fl2 L'ESPAGNE ET NAPOLÉON

des « fellahs d'Egypte » ; les soldats, des « Arabes «; les officiers, des « ignorants crasseux » ; Palafox et Florida Blanca, « des mannequins de moine » ; l'Infantado, « aussi lâche que traître >' ; Tilly, un « galérien » .

Aux injures, succèdent les menaces et véritablement on préfère cela. Ici Napoléon devient prolixe-, son manifeste du 7 décembre ne laisse pas d'être pompeux; il est surtout comminatoire : c'est le bonheur imposée coups de bâton :

Espagnols,

Vous avez été égarés par des hommes perfides... La défaite de vos armées a été l'affaire de quelques marches. Je suis entré dans Madrid... Aux droits qui m'ont été cédés par les princes de la dernière dynastie, vous avez voulu que j'ajoutasse le droit de conquête... Rejetez les poisons que les Anglais ont répandus parm.i vous... Tout ce qui s'opposait à votre prospérité et à votre grandeur je l'ai dôtruit. Une constitution libérale vous donne, au lieu d'une monarchie absolue, une monarchie tempérée et constitutionnelle. Si tous mes efforts sont inutiles, si vous ne répondez pas à ma confiance, il ne me restera qu'à vous traiter en provinces conquises. Je mettrai alors la couronne d'Espagne sur ma tète et je saurai la faire respecter des méchants, car Dieu m'a donné la force et la volonté nécessaires pour surmonter tous les obstacles.

Ces grandes phrases une fois placardées sur tous les murs de la ville, on convoqua une assemblée : les municipalités, les alcades, les notables, des députations du clergé, des corporations la composeraient ; on devine avec qiielle spontanéité ces gens rédigèrent une adresse officielle : « Aux pieds de S. M. Impériale et Royale » ils portaient « les plus respectueuses actions de grâce, pour la clémence dans la conquête, de ses armées triomphantes " ; ils suppliaient qu'on leur accordât la présence du roi Joseph afin que l'Espagne entière pût " jouir de la tranquillité et du bonheur qu'elle attend de la douceur de caractère de Sa Majesté » . Entouré d'une

quarantaine de députés, le corrégidor de Madrid monta à Chamartin (15 décembre) présenter ce papier à rEmpereur. Celui-ci, dans une réponse longue, étudiée, fit une véritable déclaration de principes.

« J'ai conservé les ordres religieux, en restreignant le nombre des moines... Du surplus des biens des couvents j'ai pourvu aux besoins des curés, cette classe la plus intéressante et la plus utile parmi le clergé... J'ai aboli ce tribunal contre lequel l'Europe et le siècle réclamaient... J'ai supprimé les droits usurpés par les seigneurs dans le temps des guerres civiles (?)... L'égoïsme, la richesse et la prospérité d'un petit nombre d'hommes nuisaient plus à, votre agriculture que Icb chaleurs de la canicule (??). Comme il n'y a qu'un Dieu, il ne doit y avoir dans un Étal qu'une justice (??'?).

« Les armées anglaises, je les chasserai de la péninsule. Il n'est aucun obstacle capable de retarder longtemps l'exécution de mes volontés... Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe... Aucune puissance ne peut exister sur le continent, influencée par l'Angleterre... Il me serait facile de gouverner l'Espagne en y établissant autant de vice-rois que de provinces. Cependant je ne refuse pas à céder mes droits de conquête au Roi lorsque les 30,000 citoyens de Madrid auront donné l'exemple aux provinces... »

Il concluait en prescrivant un serment de fidélité « sans restriction jésuitique » qui serait prêté dans les églises « devant le saint sacrement >> . Il entendait que les principes qu'il venait c o proclamer fussent inculqués au peuple « par les prêtres au confessionnal et dans la chaire, par les négociants dans leurs correspondances., par les hommes de lois dans leurs discours et leurs écrits » . — Quant à l'opinion que ses auditeurs devaient concevoir de lui-même, il voulait bien l'indiquer sans ambages : «Vos neveux me béniront comme votre régénérateur. Ils placeront au nombre des jours mémorables

ceux OÙ j'ai paru parmi vous, et de ces jours datera la prospérité de l'Espagne! »

a Voilà, monsieur le corrégidor, ma pensée tout entière » . — Ainsi dûment stylé, ce magistrat regagna Madrid afin d'y pre'parer l'étrange cérémonie du « serment » . La volonté de l'Empereur l'imposait, sa perspicacité aurait dû lui en montrer l'inanité. A quoi sert de parler quand l'auditoire a résolu de ne pas écouter votre discours? On peut estimer cérémonie puérile cette adhésion officielle des citoyens : de maison en maison circulèrent des registres afin de recueillir les suffrages des Madrilènes; ils se couvrirent de signatures nombreuses (1) ; qui eût osé les dire sincères? Le 23 décembre eut lieu le serment solennel de fidélité à Joseph; dans toutes les églises le saint sacrement demeurait exposé; la foule était énorme, grave, anxieuse, « on lisait sur les physionomies la conviction qu'il fallait se soumettre » ; il n'y eut pas de désordre; des émissaires de la police surveillaient l'altitude et les troupes françaises étaient là pour stimuler le zèle.

L'Empereur affectait de présenter sa conquête dans un cadre religieux qui la rendait sacrée et intangible. Ses circulaires vont trouver jusqu'aux évéques d'Italie, auxquels il ordonne de chanter des Te Deum à propos des victoires de Burgos, d'Espinosa, de Somo Sierra, de Tudèle, « ils appelleront les peuples dans les saintes églises pour des prières appropriées aux circonstances. » — Certains prélats français manifestaient spontanément leur adulation; Tévêque de Cahors, Mgr de Granville, se haussait aux comparaisons . historiques :

Le sanff coule sur le territoire espagnol et semble venger les paisibles habitants du Pérou... (2). De toutes les conquêtes qui

(1) Liorente dit qu'elles atteignirent le chiffre de 28,600.

(2) Mandement du 20 septembre 1808.

ont immortalisé le règne de Napoléon, celle-ci est la plus satisfaisante pour son cœur. Partageons des sentiments dignes d'un monarque qui se glorifie d'être le fils aine de l'Église (1).

Par sagesse, par politique, par lassitude, ce fils aine de l'Église demeurait toujours invisible aux sujets de « Sa Majesté Catholique " ; on peut croire que ce n'était ni par crainte ni par discrétion. Installé au-dessus et assez loin de la capitale, il occupait modestement à Chamartin la villa de rinfantado. Aujourd'hui c'est une paisible maison d'édu cation des Dames du Sacré-Cœur; dans ce pensionnat de jeunes filles, au rez-de-chaussée, la petite chambre du conquérant est encore intacte, ouvrant ses deux larges fenêtres sur une terrasse défendue par une grille, orientée vers Madrid, que cependant Ton ne voit pas; trois marches basses conduisent aux allées du parc dont les lignes de sapins donnaient, même en plein hiver, l'illusion de la verdure; et c'est dans ce décor de cimetière, à travers ces barreaux de fer que le regard de l'aigle devait passer pour mesurer ce sol étranger qui tremblait dans ses serres. En ses journées de quasi-solitude, que de choses mélancoliques, angoissantes, traversèrent ce cerveau de génie! Vit-il la difficulté de l'entreprise? Son orgueil arriva-t-il à deviner les longueurs de la résistance; les incendies, les ruines, les morts passèrentils, comme une vision sanglante, sous son œil courroucé, croyait-il entendre la plainte des mourants quand craquaient sous ses pas les feuilles desséchées? Avec les frimas qui courbaient les branches des mélèzes, un voile de tristesse sans doute alourdissait son âme; mais le givre fond au premier rayon du soleil et l'astre de Napoléon était assez brillant pour dissiper ces grises vapeurs.

Une fois seulement, et de grand matin, il descendit à

(i) Mandement du f janvier 1809.

Madrid et entra au palais, par les faubourgs et les jardins. Toute somptueuse que lui parût la résidence royale (I), ainsi que l'ont rapporté ceux qui l'accompagnaient, rien n'excita plus vivement son attention et sa curiosité que le portrait de Philippe II. C'était moins sans doute un hommage au pinceau de Pantojà qu'une impulsion secrète vers ce monarque dont le sceptre de fer avait pesé sur deux mondes.

Qu'aurait pu être avec ce prince indomptable, antagoniste en son temps des Anglais, la résistance de l'Espagne, quand elle se manifestait si farouche encore sous ses pâles et débiles successeurs? L'Empereur eut-il un retour amer sur Trafalgar en évoquant le souvenir du monarque qui avait connu le désastre de l'invincible Armada? De tels adversaires sont pour flatter un victorieux comme Napoléon et sa rêverie le retenait en face de ce profil sévère, impassible et puissant, vêtu, dans son pourpoint noir, avec la même austérité souveraine que lui dans sa redingote grise. Lorsqu'il fut au bas du grand escalier, frappant du poing la tête de marbre des lions de Castille : « En vérité, mon frère, dit-il à Joseph dont il s'était fait accompagner, vous êtes mieux logé que moi! »

Cependant il rentrait ulcéré à Chamartin; son passage dans les rues n'avait produit aucune sensation, son cortège n'avait pas fait retourner les tètes (2). L'abstention affectée des vaincus lui monîrait comljien peu avaient réussi ses efforts pour « former l'esprit public « , et la censure supé-

(i) « Aucun papier n'a été soustrait des Académies d'Histoire, des Beauxarts, de Jurisprudence, ni de la Trésorerie. Le palais du Roi a e'té remis à M. Expert (le colonel maréchal des logis) en très bon état. « — Alexandre DE Ladobde, Rapport à V Empereur sur l'état de la ville de Madrid, le 4 décembre dans la nuit.

(2) « L'Empereur s'était flatté que la célébrité de son nom et le désir de voir un hoiimie si extraordinaire attireraient autour de lui les foules et qu'on se presserait sur ses pas; rien ne répondit à cette attente. H traversa la ville pour aller visiter le palais des rois d'Espagne; personne ne le suivit ni ne s'arrêta sur son passage. » MiOT de Meuto, Mémoires, t. III, p. 49.

rieure confiée à M. de La Forest afin d'accommoder les nouvelles, embellir les bonnes^ supprimer les mauvaises (1), et les pamphlets, caricatures, chansons, a noëls populaires " qu'on devait multiplier non seulement en Espagne, mais encore traduire u pour les répandre jusqu'en Italie et en Allemagne •) (2). Tout cela était vain par la première et excellente raison que cela n'était pas lu des intéressés.

Sa consolation se trouvait dans sa force militaire. Il veille avec sa sollicitude avisée à l'entretien minutieux des pièces de son échiquier. Comme un amateur touche avec un ardent amour de la propriété et un quasi-respect les objets rares de sa collection, il arrête un œil satisfait sur ses soldats. Il inspecte tous les corps de passage. Mais là encore, dans son orgueil, la fierté castillane a su l'atteindre : le sentiment patriotique, par un mot d'ordre, éloigne du spectacle tout Espagnol; nos bataillons défilèrent sans être regardés et Madrid demeura obstinément aveugle à ces parades guerrières qui, en des circonstances analogues, avaient charmé les bons Allemands de Vienne et le peuple de Berlia élevé à la prussienne.

Les revues avaient lieu sur le large plateau de Ghamartin. Napoléon convoquait les régiments de Bade et de Nas-'îau, le bataillon de Francfort, la division de Sébastiani, le corps d'armée du maréchal Lefebvre, celui du maréchal Ney, groupant ainsi sous sa main une masse de plus de 40,000 hommes.

(1) « En notre camp impérial de Ghamartin, 10 décembre 1808,

« Sa Majesté ordonne :

« 1" Que la Gazette de Madrid paraîtra tons les joars ;

<■ 2° Que M. Laforest sera chargé de tous les détails de la rédaction.

u On y mettra les Bulletins de i armée, à mesure qu'ils arriveront par le Moniteur, en ôtant les passages qui pourraient choquer- les nouvelles étrangères qui paraîtront dans le Moniteur, en y faisant les moditications propres au pays. — Aucune gazette quelconque ne pourra être imprimée, que le gouvernement ne l'ait communiqués à M. Laforest, »

(2) L'Empereur à Fouché, 1" janvier 180^.

— Il arrivait, accompagné d'un brillant état-major, descendait de cheval, parcourait les rangs, adressait la parole aux jeunes officiers ou aux vieux chevronnés, faisait exécuter à son commandement quelques mouvements, remarquant, affectant de remarquer les moindres détails, jusqu'à la baïonnette cassée d'un voltigeur, ce qui lui faisait dire en manière de leçon : « J'aime mieux voir un soldat sans culotte que sans baïonnette (1). » — Le samedi 19 décembre vint le tour de la garde. Sur deux lignes, à cent pas de distance, elle fut déployée, toutes les troupes en grande tenue, les capotes roulées, le sac au dos et les cartouches. L'artillerie en bataille à cinquante mètres en avant. Les mamelucks, les gendarmes d'élite, les chevau- légers polonais, ceux du grand-duc de Berg, les grenadiers formaient la droite; au centre le 1" corps; à l'aile gauche Marchand, Maurice Mathieu, Ney, et la cavalerie de Colbert. — C'était l'aprèsmidi, la brise pénétrante et subtile de Madrid s'était élevée et faisait claquer les étendards, sur l'harmonie lointaine des musiques se détachait le roulement successif des tambours battant aux champs. La figure de S. M. demeurait songeuse, la veille on avait reçu du général La Houssaye trois Français échappés aux Anglais, et ces gens rapportaient qu'un corps britannique très important devait se trouver à Salamanque. L'Empereur s'avançait en des foulées de galop, quand le prince de Neuchâtel, à toute allure, vint le rejoindre, lui parla discrètement botte à botte. Napoléon s'arrêta net au premier mot et mettant pied à terre se précipita vers un sousofficier qu'on lui amenait, pour lui arracher des mains l'enveloppe que celui-ci tendait avec émotion; écartant du geste son entourage, il lut fébrilement le message qu'envoyait de Burgos le général Mathieu Dumas : datée du 17, quatre heures

(1) Historique du régiment de Nassau.

du matin, cette lettre transmettait deux dépêches du maréchal Soult, datées du 16, rendant compte que dans la nuit, au village de Rueda, trois cents cavaliers anglais « conduits par une masse considérable de paysans hommes et femmes, tenant des torches à la main « , avaient, au son du tocsin, attaqué à l'improviste une avant-garde du général Fronceschi, et l'avait détruite; que le lendemain un autre détachement français s'était trouvé pourchassé par des escadrons anglais appuyés d'au moins 5,000 hommes d'infanterie; enfin a il y avait une grande rumeur à Valladolid » et le général Franceschi avait dû s'en retirer, se repliant sur Médina de Rio Seco.

Quoi ! les Anglais que Napoléon représentait à Ney " se sauvant à toutes jambes " , qu'il croyait marchant en retraite vers le Portugal, tout au plus massés encore à Salamanque, les Anglais se trouvaient en force à sa droite, sur la route de Madrid à Burgos, coupant presque la communication avec la France, et ils prenaient l'offensive par une pointe hardie à Valladolid! Sur l'heure il interrompt la revue, congédie les troupes, rentre au grand trot à Chamartin et se penche sur ses cartes pour aviser aux moyens d'atteindre enfin ses éternels ennemis; contre eux il se mettra lui-même en marche s'il voit la possibilité de leur « donner une bonne leçon » . — Dans la soirée, comme des fusées lumineuses, avec une merveilleuse activité les ordres partent en tous sens (1) : à Junot, rechercher et envoyer l'état des régiments anglais qui étaient en Portugal « de son temps ». — A Ney, qu'il soit en route le lendemain à la pointe du jour. — Au général Tilly : faites cuire du pain à Ségovie « parce qu'il va y passer beaucoup de troupes» . — Au général La Houssaye : envoyez des reconnaissances sur Salamanque et des officiers à Berthier a à

(I) Tous sont du 19 décembre 1808, datés de 4 heures à 10 heures du •ci:-.

mesure que vous apprendrez quelque chose " . — Au général Dessolles : serrez d'Alcala sur Madrid « sans laisser personne en arrière » , — Au maréchal Victor, se tenir prêt à passer, dès le premier ordre, de Tolède à Tarancon. — Au maréchal Lefebvre, se porter, selon l'occurrence sur Salamanque, sur Avila, sur Almanza, sur Guadalupe ou sur Madrid. — A Lasalle : poussez des reconnaissances vers Plasencia. — Au général Laborde, qu'il se hâte pour protéger Burgos. — Au général Lorge, qu'il se mette aux ordres du duc de Dalmatie. — Au maréchal Soull, les troupes de Burgos passent à son commandement, donc : « manœuvrez et agissez » . — Au général Mathieu Dumas : l'Empereur l'approuve; qu'il envoie vers Saragosse prendre des nouvelles, et qu'il sache que le maréchal Ney « avec tout son monde » part à la recherche des Anglais " bien qu'on ait peine à penser qu'ils veuillent compromettre leur armée pour des choses éphémères » .

Et lui, Napoléon, peut-être un peu ému à la veille de cette rencontre fortuite souhaitée depuis longtemps, songe à ne pas faire mentir sa prédiction : « C'est un bienfait de la Providence, qui a constamment protégé nos armes, que les passions aient assez avruglé les conseils anglais pour qu'ils renoncent à la protection des mers et présentent enfin leur armée sur le continent. » Ayant mis, par ce tour adroit, le Ciel de son côté, maître de sa pensée, sûr de ses troupes, il va mener sans relâche la partie décisive, qu'il juge digne de son génie.

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