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CHAPITRE VI

Le secours anglais. — La diversion autrichienne. (Décembre 1808-Janvier 1809)

Sir John Moore est mis à la tête des forces britanniques dans la péninsule.

— Il se rend à Salamanque; son lieutenant Hope le rejoint par le chemin du Guadarrama. — Moore s'avance vers Soult dans le Léon. — Rencontre à Sahagun. — L'approche de Napoléon décide les Anglais à la retraite.

— Leur présence engage le duc de Daluiatie à renforcer le IP corps. L'Empereur marche en hâte contre les Anglais. — Passage pénible du Guadarrama. — Manœuvres dans la vallée du Duero à la recherche des Anglais. — Napoléon s'élance sur leurs traces. — Ils passent l'Esla avant lui. — Escarmouche malheureuse de Lefebvre-Desnouëtles à Benavente.

— Traversée difficile de l'Esla. — Poursuite sur Astorga. — L'Empereur s'arrête et revient sur ses pas.

Le maréchal Soult commande l'armée qui presse les Anglais en pleine retraite. — Mort du général Colbert à Caeabellos. — Démoralisation, souffrances, pertes et pillages de l'armée britannique. — Saccage de Villafranca. — Halte des deux armées à Lugo. — John Moore reprend sa course vers l'Océan, se réfugie à la Corogne et prépare son embarquement.

— Soult arrive à toute vitesse. — Bataille indécise du 16 janvier. — Sir John Moore est tué. — Bombardement de la flotte anglaise qui prend la mer et échappe. — La Corogne ouvre ses portes. — Attaque et prise du Ferroi.

— L'Empereur charge Soult victorieux d'aller chasser du Portugal les Anglais qui s'y trouvent encore.

Armements de l'Autriche en 1808. — Après Erfurth manœuvres de Talleyrancl à Saint-Pétersbourg et à Vienne. — Politique de M. de Metternich.

— Manifeste de la Junte espagnole à l'Europe. — Échec des pourparlers de la France et de la Russie avec l'Angleterre. — Concessions paciliques de l'Empereur; sa colère de leur insuccès. — Traité d'alliance entre Londres et la Jante de Sévillc.

Napoléon averti des intrigues de Paris quitte l'armée. — Séjour à Valladolid.

— Réception des députés de Madrid. — Retour précipité en France. — Disgrâce de Talleyrand. — Menaces à i'.\utriche; résers'e de la Russie. — Rœderer envoyé à Joseph. — L'Empereur se tourne contre Vienne.

La première rencontre des Anglais et des Français, les armes à la main, dans la péninsule, avait eu lieu en Portugal, au mois d'août. L'insuccès de Junot, contraint à voir ses troupes embarquées pour la France, se trouva consacré par cette convention de Cintra, dont la modération cependant souleva en Angleterre une indignation assez peu réfléchie. Comme les Athéniens après le combat des îles Arginuses, le peuple de Londres eût volontiers condamné ses généraux pour avoir remporté la victoire. Contre Wellesley et Dalrvmple, obligés de venir se justifier devant un conseil d'enquête, l'orgueil britannique, aussi mal inspiré que l'orgueil impérial, se déchaîna avec une violence, une exagération, une injustice en tout semblables à celles de Napoléon contre Dupont et Marescot. Le sens utilitaire des Anglais fit plus vite bon marché de la gloriole; revenu des apparences, dès qu'il eut bien compris que son intérêt avait été de se trouver, au meilleur compte, débarrassé de notre armée, il tut subitement ses doléances, endormit ses susceptibilités et prépara en silence l'envoi de nouveaux renforts sur le continent, ils possédaient 30,000 baïonnettes dans le Portugal; 5,000 hommes de plus débarqueraient à la Corogne avec sir David Baird. Le commandant en chef serait sir John Moore, qui reçut ses ordres à Lisbonne, le 6 octobre (1).

(1) John Moore (1761-1809; fils d'un médecin écossais. Il fit la guerre d'Amérique; combattit en Corse, aux Indes, en Irlande, en Egypte; blessé à Abonkir. Major général. Envoyé en Suède auprès du roi Gustave IV; commandant en cbef l'armée anglaise en Portugal et en Espagne (1S08); glorieusement tué à la Corogne.

C'était un soldat méthodique, calme et froid, d'une science militaire éprouvée pour l'avoir acquise contre les adversaires les plus divers; bon tacticien possédant de la fermeté et du courage. L'hésitation était la lacune de son esprit. Elle lui devenait une qualité pour appliquer en Espagne la politique militaire de son pays : entretenir le feu de la résistance et s'y brûler le moins possible les ailes, apporter aux Espagnols un appui moral, un appoint matériel à la dernière extrémité' seulement; pas de gestes chevaleresques ni de coups de tète belliqueux : des actes utiles, productifs et le moins coûteux qu'il se puisse. Les compatriotes de Gulliver n'entendaient pas s'épuiser en des expéditions f lilliputiennes », mais agir par masses, comme à coup sûr, au moment opportun; tirer, en un mot, contre la France, par l'Espagne, tous les avantages possibles pour l'Angleterre.

Notre voisinage, nos affinités, nos alliances, surtout depuis Philippe V et le pacte de famille, nous firent longtemps des amis chez ces Espagnols, comme nous de race latine, que nous avions abordés en alliés, en camarades, que nous combattions même encore avec une traditionnelle bonne humeur, et qui ne nous devenaient tout à coup furieusement hostiles que pour défendre leur indépendance.

L'Angleterre au contraire n'avait jamais vu en ces provinces qu'un riche comptoir européen à prendre, une rivale coloniale à épuiser; embusquée, sur le rocher de Gibraltar, rEs[)agne lui devenait une arme de rechange, un bélier tout neuf que le cabinet de Saint-James poussait en pleine poitrine de l'Empereur. ISous avons entendu Shéridan le proclamer au Parlement : « Jusqu'ici Bonaparte a remporté des victoires, parce qu'il a eu affaire à des princes sans dignité, à des ministres sans prévoyance ou à des peuples sans patriotisme. » Sir John Moore comprenait ce langage et préoccupé à juste titre de ne pas comproi;iettre la seule

armée de terre du Royaume Uni, tenant les généraux espagnols pour médiocres, leurs soldats comme mal formés, il mit sa confiance de suite et uniquement dans l'enthousiasme du peuple.

Le 11 novembre, il franchissait la frontière portucjaisc entre Almeida et Ciudad Rodrigo, voulant allerjusqu'à Salamanqtie. Il avaitdivisé sa troupe en quatre colonnes, et croyant, à tort d'ailleurs, impraticable à l'artillerie la route plus courte qu'il prenait, il faisait faire au général Hope, emmenant tous les canons, un énorme détour de 500 kilomètres par Talavera, dans la direction de Madrid. Les Anglais s'avançaient ainsi, en pays ami, par petits détachements, à une journée de marche les uns des autres, afin de vivre plus facilement. La tête arriva le 13 novembre à Salamanque, la queue rejoignit seulement dix jours après L'ensemble atteignait 17,000 hommes. Sur les armées espagnoles, leurs positions, leurs forces, les plans d'opérations, sir John Moore ne possédait que des renseignements confus; par contre, il apprenait assez vite leurs défaites d'Espinosa et de Burgos. Ses déceptions se multipliaient : son artillerie n'arrivait pas, ni le renfort attendu de la Corogne; livré tristement à luimême (1), il manquait d'argent (2), par un phénomène étrange mais certain^ demeuré incompréhensible si l'on songe aux millions anglais recueillis et envoyés (3). Il ne savait quelle mesure prendre, écrivait à Madrid pour se concerter avec le ministre anglais et se retrancher derrière

(1) t Je suis dans un guêpier dont Dieu seul sait comment je pourrai me sortir! » — John Moore à son frcre James, 26 novembre.

(2) « Je suis sans un shelling pour l'entretien de l'armée et je crains journellement que par suite du manque d'argent on cesse de nous fournir des vivres. » — John Moore à lord Castlcreagh, 24 novembre 1808.

(3) Le général de Arteche (De la Cooperacion de los Iiiçleses en la guerra de la Iiulepeiideucia) croit, il est vrai, ces secours pécuniaires fort exagérés : c Como babia de inundariiOS con lo que no ténia? »

soa autorité « dans une question qui n'était pas purement militaire ■» . Une mauvaise nouvelle le sortit d'hésitation. Quand il connut le 28 novembre la débâcle de Gastanos à Tudèle, il se décida, «par une détermination cruelle» , à retourner en Portugal. Son pessimisme allait jusqu'à considérer cette contrée comme logiquement perdue. Enervé de voir la Junte suprême se livrer à la tâche facile de «former des armées sur le papier i> , il voulut mettre la sienne à l'abri et envoya à ses subordonnés des ordres précis pour que le général Baird, rebroussant promptement vers la Gorogne, s'y embarquât et retrouvât à Lisbonne les eaux protectrices du Tage; pour que le général Hope vînt le rejoindre immédiatement à Salamanque et, aussitôt après, faire route commune en arrière.

Il se trouva que Hope ayant lentement, péniblement suivi son chemin dans la même ignorance et la même pénurie que son chef, avait eu, arrivé à la hauteur de Madrid vers le milieu de novembre, une conférence avec Morla; il était revenu mal impressionné de ses « raisonnements militaires sans suite » et s'était résolu à poursuivre son itinéraire par le seul passage de la Sierra qui le fit rentrer dans la plaine de la vieille Gastille : le puerto de Guadarrama. Gomme il opérait ce mouvement, les 27 et 28 novembre, ses éclaireurs signalèrent la présence très proche de troupes françaises; ce n'était rien moins que la Grande Armée qui avançait pour franchir en sens inverse de lui-même les gorges de Somo Sierra. Hope, derrière le rideau de la montagne, se déroba rapidement, heureux de n'avoir pas été éventé par les patrouilles de dragons du général Milhaud; dans la confiance de se trouver couvert par la place de Ségovie où se tenaient les Espagnols du général Heredia, il fda à marches forcées loin de l'ennemi vers l'ouest, jusqu'à Alba de Tormès, où l'atteignit l'ordre de sir John Moore, à peine à six lieues du rendez-vous même qu'il lui fixait.

Pendant ce temps Moore avait modifié ses projets : touché des instances multipliées de son compatriote l'ambassadeur Frère, qui le suppliait d'accourir participer à la défense de Madrid, impressionné surtout par l'explosion de cette résistance « populaire » à laquelle seule il attachait de l'importance (1), il se décida à ne pas repartir sans avoir vu l'adversaire ni tiré un coup de fusil. 11 passa ainsi de l'extrême prudence à l'extrême témérité, car l'annonce de la prise de Madrid ne l'ébranla pas dans sa résolution nouvelle : groupant près de trente mille Anglais, espérant s'y adjoindre autant d'Espagnols du général La Romana, il s'avança sur Valladohd, afin, s'il était possible, de pousser au delà de Burgos et couper les communications de Napoléon avec les Pyrénées (2). Sans se faire d'illusion sur son péril personnel, guidé par des considérations politiques plus que des raisonnements de stratégie, il se flattait d'attirer ainsi à la défense du nord, loin du midi, l'Empereur et de rompre par celte diversion son plan de conquête (3). Il n'estimait pas d'ailleurs que toute la Grande Armée dût revenir pour l'écraser :

Quoique Madrid ait capitulé, cette ville doit nécessairement occuper une portion considérable des forces de l'ennemi. Saragosse

(1) Quand Frère lui avait dépêché deux généraux espagnols pour prendre lanj^ue, il lui avait écrit : i Ces deux vieillards sont plutôt deux vieilles femmes. Je vous serai obligé à l'avenir de m'épargner de semblables visites qui sont fort pénibles. » — (6 décembre 180S.)

(2) J'en trouve une preuve concluante dans le Mémorandum manuscrit d un officier d'artillerie anglais, de la brigade du général Antrusther : il avait tiacé à l'avance toutes les étapes de Salamanque à Saint-Jean-de-Luz; il a noté les lieux réellement atteints et son carnet s'arrête à Valladolid. — Papiers interceptés. AF IV, 1617, 10^ dossier, n" 35.

(3) » Le véritable but de ma marche était de créer une diversion en faveur du sud de l'Espagne, en attirant l'attention de l'ennemi. Je savais que j'avais à craindre de voir coupée ma ligne de communication avec la Galice, mais désireu.x de faire quelque chose, je résolus de tenter la chance. » — John Moore au général Brodrick, 28 déceuibre 1808.

est également l'objet d'une diversion importante. L'ennemi ne peut donc diriger toutes ses forces contre moi (1).

Il nous croyait beaucoup moins nombreux qu'en réalité nous ne l'étions dans ces parages, il ignorait la présence du maréchal Soult descendu de Santander dans la vallée du Garrion, et ce fut le hasard qui lui apporta les renseignements qui lui iBanquaient : sur un officier français assassiné par des paysans on trouva une dépêche de Berthier à Soult; elle donnait, au 10 décembre, les détails sur la situation de l'armée devant Madrid, les intentions de l'Empereur, les positions récentes du duc de Dalmatie. — Sir John Moore changea une fois encore ses dispositions : il ne dépassa pas Valladolid, après y avoir prélevé une contribution de 400,000 féaux, concentra son monde, invita La Romana à le venir rejoindre et fît front du côté de Soult. — Déjà le 15' régiment de hussards anglais avait pris contact, en heurtant à l'improviste et victorieusement, la nuit, au petit village appelé Rueda, un détachement de fourrageurs français; la semaine suivante, dans des proportions plus graves, l'entreprenant lord Paget, à la tête de 500 chevaux, avait, à Sahagun, renouvelé avec audace et bonheur cette tentative nocturne; il avait fait 150 prisonniers au général Debelle et sabré les dragons du colonel de Tascher, rejetés en désordre. Loin de s'endormir sur le succès, John Moore, prévenu par La Romana de l'approche de masses françaises imposantes, en conclut sagement qu'il courait le danger de voir compromise sa propre retraite éventuelle; il remercia son collègue espagnol de son activité et de son zèle, lui déclara que « leur entreprise n'était plus de saison » et ordonna immédiatement demi-tour vers Astorga, où il trouverait, après avoir passé la rivière de l'Esla, une barrière protectrice; à son abri il

(1) Sir John Moore à lord Castlereagh, 11 décembre 1808.

pourrait reprendre haleine et même envisager une défense honorable, tout en se maintenant dans la pensée qu'une bataille « faisait le jeu de Bonaparte » et non le sien. Préoccupé de retrouver ses approvisionnements, des trois chemins qui s'ouvraient devant lui il prit celui de Benavente bien qu il fût le plus long et le plus rapproché de ses adversaires (1); mais pendant deux jours (24 et 25 décembre) il masqua son recul en déployant sa cavalerie, qu'après cette couverture opportune il replia vers lui aussi promptement que le permirent la neige, la pluie, la boue, à travers des chemins détrempés par le dégel. La Romana, plein d'ardeur et de courage personnel, ne pouvait lui apporter aucun secours efficace avec une armée désorganisée (2}, des chefs sans expérience (3), des soldats mal armés, mal payés, mal nourris (4), des recrues ignorantes (5).

Soult eût été insuffisant pour l'écraser à lui tout seul. A côté des solides bataillons de l'ancienne division Mouton, ses

(i) Le commandant Balagny (t. III, p. 643-65i^ a donné one critique excellente de ces deux opérations de Moore : sa pointe aventureuse, sa retraiie précipitée; et cette bizarrerie du sort qui sauva l'armée britannique pour les motifs précisément qui la devaient perdre.

(2) C'ttait une agglomération de 20,000 hommes dénués de tout, dont on pouvait tirer à peine 7,000 soldats en état de faire campagne et 8 canons attelés; pas de cavalerie, pas de solde depuis un mois, peu de munitions, à peine 40 cartouches par giberne.

(3) Une circulaire de la Romana à «es chefs de corps reproche l'habitude des jurons, « les favoris et les moustaches énormes », des vêtements ridicules, le pillage des magasins.

(4) <i II est moralement impossible qu'ils puissent tenir devant une ligne d'infanterie française. Dn tiers des fusils espagnols ne pourra faire feu; des hommes même braves ne peuvent lutter dans des conditions pareilles. » — Lettre du lieutenant-colonel Symes à sir David Baird, 14 décembre J808.

(5) « Les uniformes des soldats étaient bigarrés et quelques-uns étaient à moitié nus. C'étaient en général de robustes jeunes gens, sans ordre ni discipline, mais nullement turbulents ou féioccs, et aucun d'eux ne paraissait en état d'ivresse. » Id. — Us provenaient dune levée en masse des habitants dt- Léon, de seize à quarante-cinq ans; leurs ressources devaient être fournies par voie de réquisition.

régiments « provisoires » de formation récente étaient composés de soldats trop jeunes et d'officiers trop vieux; les effectifs avaient fondu rapidemeiit : sur 10,000 hommes, il avait 3,000 malades et c'est avec ces forces réduites qu'il devait couvrir le j)ays de Burgos et la région de Sanlander (1). Quand la présence des Anglais fut avérée, il prit sur lui de se renforcer, en arrêtant au passage les troupes disponiJjles, aidé en cela par l'initiative intelligente de Mathieu Dumas que l'Empereur avait laissé derrière lui en qualité d'aide-major général (2). Tous nos généraux comprirent d'ailleurs admirablement les rôles imprévus et décisifs qui incombaient à leur initiative : Franceschi, en reculant, avait l'adresse d'attirer au piège les Anglais à sa suite (3) ; Lorge courait occuper avec plus de mille chevaux les points de communication; Junot, " malgré le temps affreux, la quantité de neige », et quoique le mouvement de l'ennemi «lui parût bien extraordinaire " , se rapprochait en hâte « ayant trop le désir de revoir les Anglais pour en négliger la première occasion » (4). Grâce à cette activité, Soult se sentant appuyé, va « tomber sur le premier corps ennemi qui la lui donnera la plus belle » (5). — A la Grande Armée possédant le nombre et la force capables de briser la solidité et la téna-

(1) « Monsieur le médecin, nous mourrons ici comme des mouches, me disait un de ces pauvres misérables (prisonnier après Sahagun) conscrit depuis six mois. Cette réponse peut donner une idée des pertes qu'éprouva l'armée française, et cependant malgré leur misère, on admire avec étonnement la gaieté et l'insouciance qui régnent parmi eux. s — Lettre du médecin anglais Adam Neale au général Stewart, 22 décembre 1808.

(2) Sur ces événements, il y a une très belle lettre, sage, modeste, écrite, en 1814, par le général ilatliieu Dumas au colonel Bory de Saint-Vincent, ancien aide de camp du maréchal Soult.

(3) « Plus ils seront engagés, moins il s'en échappera, si de M:;;! id on fait un mouvement sur leurs derrières, tandis que le maréchal Soult marchera droit sur Salamanque. » — Lettre du général Franceschi au général ûlalhieu Dumis, 19 décembre 1808.

(4) Le duc d'Abrantès au général Mathieu Dumas. Vittoria, 21 décembre.

(5) Le duc de Dalmatie au général Mathieu Dumas, 20 décembre.

cité des troupes anglaises, est réservée la tâche décisive. Et de fait, c'est l'Empereur en personne qui va arriver.

Il était parti avec la volonté d'aller vite et loin : « Nous serons au plus tard le 25 à Valladolid » , disait-il le 22, à Berthier. — Il se sentait poussé vers un but immédiat, par un motif capital à ses yeux : « Quel que soit le projet des Anglais, il va donner lieu à des événements qui auront une grande influence sur la finale de toutes les affaires.» — Il escomptait la victoire : « Faites mettre dans les journaux de Madrid que 20,000 Anglais sont cernés et battus (1). » Et cela avant de savoir au juste où ils étaient. Il ne les cherchait pas du moins à l'aveuglette; sa sagacité lui faisait prévoir leur emplacement, leur direction; il disait qu'avec toute leur cavalerie ils ne pouvaient s'embarquer que dans un bon port et sous la protection d'une place forte, ce qui lui donnnit à penser qu'ils porteraient leurs lignes d'opérations sur le Ferrol dont la rade offrait ces avantages. Sa prétention était de demeurer libre dans sa manoeuvre; aussi, prudemment, voulait-il que le maréchal Lefebvre nettoyât la rive droite du Tage; qu'à Tolède le maréchal Victor se tint prêt à couvrir Madrid en cas de besoin; qu'à Madrid le général Belliard prît toutes ses précautions de défense contre un coup de main. Du Retira il avait fait une citadelle : 1,500 hommes travaillaient quotidiennement aux fortifications; le commandant ne devait « jamais sortir de l'enceinte » où l'on exigeait des cartes

(1) L'Empereur au roi Joseph, 22 décembre 1808.

d'identité pour entrer; on y entassait les dépôts des corps d'armée, les remontes de cavalerie, les magasins d'habillement, les convalescents sortant de l'hôpital; par ordre, tous les Français établis à Madrid étaient venus depuis le 7 décembre prendre leur logement à l'abri de ses murs. Enfin le roi Joseph, dont on se souvenait par aventure, nommé officiellement » lieutenant de l'Empereur » , avec le maréchal Jourdan comme chef d'état-major, recevait l'injonction de se rapprocher et l'instruction de « garder coûte que coûte » la capitale.

Le maréchal Ney s'avançait avec une précipitation qui lui fit exécuter une marche de 126 kilomètres sans s'arrêter, la cavalerie de Colbert en tête. Le lendemain 21 décembre, la garde à cheval s'ébranlait à son tour avec Lefebvre-Desnouëttes, vers le village de Guadarrama qui barre le pied de la montagne. Le 22, de bon matin, elle s'engagea dans ce long défilé de deux lieues et demie. C'était une des plus belles routes d'Espagne, et des mieux construites de toute l'Europe; elle monte assez raide pour passer à plus de 1,500 mètres d'altitude entre deux collines qui la surplombent, dans une région rocheuse à peine égayée de quelques bruyères, de bouquets de chênes et de maigres sapins. Le climat y est rude. Ce jour-là, en plein hiver, il fut particulièrement atroce : il gelait à 9 degrés; la neige fouettait en tourbillons glacés et, mêlée au sable fin c! ;s sentiers, aveuglait les yeux. On ne pouvait avancer sur les rampes; il fallut reculer et sous la poussée du vent redescendre pêle-mêle. Les cavaliers refoulèrent les compagnies massées dans le village, ce fut un enchevêtrement avec les caissons de l'artillerie, une confusion générale. Elle s'augmenta par l'émoi de la présence de l'Empereur arrivant sur ces entrefaites. Il avait quitté Chamartin par un assez beau temps, mais à cette heure la bourrasque battait son plein. L'action des éléments n'était pas

à son programme, il n'admettait pas pareil obstacle. Déjà irrité des heures perdues, il faisait signe brusquement d'avancer, chaque homme marchant à pied se mettrait à l'abri de sa monture tenue par la bride. Sa Majesté, sans mot dire, mais donnant l'exemple, le chapeau enfoncé sur la tête, le manteau boutonné contre la pluie, partit derrière un peloton qui coupait la rafale et frayait un chemin dans la neige où ses grosses bottes enfonçaient; il glissait péniblement sur le verglas, accroché tour à tour au bras de Lannes, de Duroc ou de Savary. Il longeait la colonne des fantassins, trempés jusqu'aux os, à moitié courbés, le visage en sang par les gréions, tombant perclus sur le bord du chemin, parfois roulant dans l'abîme sous la poussée de l'ouragan. Ils retrouvaient les boues de la Pologne. « Les forçats éprouvent moins de maux que nous! » gron.melait un officier d'artillerie (1). La souffrance arrachait des jurons, allumait la colère, et la fureur se déchaîna à la présence du chef insensible dont l'opiniâtreté exigeait cet effort contre nature. Quand les soldats de la division Lapisse le dépassèrent, des imprécations spontanées s'élevèrent des rangs disloqués, les hommes criaient : « F... lui un coup de fusil! » et s'excitaient mutuellement à l'abattre comme l'obstacle à leur repos (2). Lui, silencieux, impassible, semblait ne rien voir, ne rien entendre de ces rumeurs sacrilèges, divinité blessée, sourde et muette devant l'outrage fait à ses aulcls. Après une ascension de quatre mortelles heures, à la fin hissé à califourchon sur un canon (3), il ne s'arrêta qu'au sommet du col, au monument de granit élevé là par Ferdinand VI à la gloire de l'Espagne. — Du temps d'Ésope, quand les bêtes parlaient, le vieux lion de Gastille, du haut de son piédestal,

(1) G(inéral Boclart, Mémoires.

(2) Colonel DE GoNNEviLLE, Souvenirs militaires, p. 106.

(3) Général de Maubot, Mémoires, t. Il, p. 88.

eût jeté un regard ironique sur le conquérant harassé et insulté, venant s'abriter à ses pieds!

Napoléon se reprit vite, puisque la difficulté paraissait vaincue. Le vent s'apaisait, sur l'autre côté du vallon la descente était plus facile; on trouva un gîte à un ermitage et du vin à une auberge; le mulet portant ses bagages le rejoignit. L'Emj)ereur prétendait marcher encore à une lieue plus loin jusqxi'au bourg d'Espinas. Les troupes n'avaient même plus la force de murmurer, elles tombèrent épuisées, campant sur la neige autour de mauvais feux de bois vert qu'éteignaient la grêle et la pluie (1) ; heureux ceux qui grelottaient encore, car la gangrène atteignit les impatients qui trop tôt approchèrent leurs membres gelés de ces brasiers de rameaux humides (2). La nuit fut dure, les cavaliers la passèrent, la bride au bras; puis au jour les vivres arrivèrent, le vin ne manquait pas, le soleil se mit à briller, et quand Napoléon, victorieux des éléments, parut à cheval, une acclamation formidable le salua. Parmi les plus enthousiastes se remarquaient les voltigeurs de la division Lapisse. Ah! l'Empereur les connaissait bien! — Il voulut, demanda, obtint un nouvel effort. La cavalerie de la garde poussa jusqu'à Arevalo; les fantassins franchirent encore quarante kilomètres. Lui s'arrêta à mi-chemin pour organiser des lignes de communication. Sa pointe rejoignait le maréchal Ney, lequel, échelonné sur dix lieues, atteignait maintenant Tordesillas, devenait maître du passage du Duero et peu à peu faisait serrer sur Médina les masses de son corps d'armée. — Ainsi s'achevait pour eux le 24 décembre, la veillée de Noël (3).

(1) Général LEJErxE, De Yalmy a Wagratn. (2^ Baron Larrev, Mémoires, p. 25i.

(3) Napoléon écrivait à Joseph : » Mon frère, j'ai passé le Guadarraïua avec une partie de ma garde et par un temps assez desajjrcable. i

Les Anglais demeuraient invisibles. — Napoléon, le doigt tendu vers l'horizon, craignait de ne pouvoir plus tomber sur eux comme la foudre entre Salamanque et Valladolid; il projetait du moins de les couper entre Valladolid et Benavente (1). Ce fut une course épique en trois bonds : du Guadarrama au Duero, du Duero à Médina, des bords de l'EsIa à Benavente; manœuvre unique commencée à Madrid pour finir à Astorga, suivant un itinéraire de 350 kilomètres en une ligne brisée « qui rappelle la marche du cavalier aux Échecs » . La brigade légère de Colbert, dès qu'elle eut atteint la rive gauche du Duero, courut sur les deux routes qui s'ouvraient devant elle afin de rapporter des nouvelles; elles demeurèrent très vagues ; cependant on sut que les Anglais avaient passé là. Aiguillonné par cette imprécision, Napoléon se précipita, à travers des champs transformés en marécages et des chemins en bourbiers, devançant les troupes harassées, l'artillerie envasée, la longue file des traînards. Pendant qu'il accordait le court repos imposé par les circonstances, il reçut, dans cet après-midi du 26 décembre, une estafette du maréchal Soult qui déclarait avoir l'armée anglaise devant lui, mais d'ailleurs être en bonne position pour la maintenir. Subitement éclairé. Napoléon combine un triple mouvement : il va envelopper rapidement par derrière l'ennemi que Soult amorcera de front pendant que Ney l'entamera par le flanc; entre les triples pinces de ces tenailles terribles l'armée britannique sera broyée; mais il faut se hâter; ce n'est pas l'Empereur qui sera en retard, les aides de camp emportent déjà les ordres : « Si les Anglais ont passé la journée d'aujourd'hui dans leurs positions, ils sont perdus, écrit Napoléon à Soult; s'ils vous attaquent, battez en retraite d'une marche;

(t) « Opération grandiose et séduisante sur la carte, mais par le temps qu'il faisait et au mois de décembre, il fallait en rabattre. » Jomim, Guerre d'Espagne, p. 43.

plus ils s'engageront mieux cela vaudra. » — Et à Ney : « Si vous entendez le feu demain matin, il faudra marcher droit sur le feu. »

S. M. n'a pas attendu pour être à cheval le boute-selle des dragons avant le petit jour; elle galope malgré les averses, jusqu'à Médina de Rio Seco, prend courage rien qu'à traverser le champ de bataille où, voici cinq mois, Bessières a remporté sa victoire, et arrive couverte de boue, mouillée jusqu'à la peau, en tête de ses colonnes. Elles marchent muettes sous la pluie glaciale, bercées par la lassitude d'un pas machinal, laissant des centaines d'écloppés échoués dans les maisons où ils cherchent un abri contre le froid.

L'accueil qu'ils y recevaient n'était pas généralement hostile : les laboureurs aspiraient au calme des champs, avant tout soucieux de la paix sociale : « Que nous importe qui nous gouverne, si c'est avec justice et piété! » Les cultivateurs des gros bourgs de la Castille ont de la religion, du savoir, de l'intelligence, ils connaissent leurs devoirs de chrétiens, raisonnent, aiment à lire, ne parlent pas sans jugement (1). Les petits hameaux offraient moins de ressources, avec leurs maisons en torchis, la paille sale, les feux de sarments, le pain noir, l'huile chaude, les poules étiques; il fallait se contenter de la sopa, de la verdura qui sont des plats rudimeulaires. Le curé défiant, mal intentionné, fruste, parfois un ahogado parlant un peu français, ou le barbier de village, aux vêtements misérables et aux propos cauteleux, servaient d'interprètes; souvent aussi les enfants plus sincères criaient contre les malos hoiihres. L'éclat des uniformes ne pouvait plus leur en imposer : nos officiers, pour se garantir d'une pluie pénétrante, s'affublaient de couvertures de paysans dont

(1) € Nous avons été toute la soirée environnés de trente Espagnols, au milieu desquels nous n'avons pas éprouvé la moindre crainte. Ces hommes ne, sont ni méchants, ni vindicatifs. • — Souvenirs du baron Percv, p. 450,

les raies roupies et bleues zébraient singulièrement leur costume. Ils n'offraient pas l'aspect de libérateurs ni même de conquérants. Pour achever leur découragement, ils rencontraient çà et là sur la route les tristes vestiges de l'armée anglaise, tout aussi éprouvée qu'eux-mêmes par le mauvais temps : des chevaux morts, des voitures embourbées, des cavaliers démontés, des fantassins fourbus.

Au contraire, cette vue excite l'Empereur qui veut, coûte que coûte, gagner du terrain sur ces ennemis qu' doivent être bien las. Il lance des reconnaissances de cavalerie à la découverte, car éclairé sur leur présence i' oemeure inquiet de leur direction, anxieux de les atteindre, résolu à tout prix à prendre l'offensive. Il dort quelques heures à Médina et repart malgré l'ouragan qui persiste. — Course folle à travers champs, sautant haies, fossés, ruisseaux, sans guide, presque sans escorte, semant derrière lui dans les terres labourées, où l'on enfonce jusqu'au jarret, la centaine de chasseurs qui le suit d'un galop furieux sous l'ondée. Il dépasse les bataillons qui continuent péniblement, dans une boue grasse qui déchausse les piétons, les 220 kilomètres qu'ils ont commencé à couvrir depuis sept jours. Le voici à Valderas, ce petit bourg au croisement de quatre routes où il ne s'arrête que pour être mieux à même de se porter dès la première alerte au plus pressé. Il a marché si vite qu'il est seul, devançant les éclaireurs, et qu'en arrivant une heure après, le maréchal Ney jirend l'escadron impérial pour une arrière-garde des Anglais. i Hélas! ceux-ci sont partis avec une douzaine d'heures I d'avance, ils ont franchi l'Esla qui coule à deux lieues de là.

L'Empereur s'agite dans une impuissance amère : hors i d'atteinte ! Eh oui, le prudent John Moore, qui d'abord songeait à attaquer le duc de Dalmatie, averti de l'approche de forces considérables, a donc laissé toute sa cavalerie faire écran devant les soldats de Soult, puis le 24 décembre il a

quitté prestement Sahajjun, redescendant sans bruit vers l'Esla qui sera sa barrière protectrice. Son embarras est de maintenir ses officiers excités et ses soldats qui murmurent. Pourquoi cette retraite quand on leur annonçait une bataille? Ils marchent en désordre, pillant les Espagnols pour \'ivre, brûlant la paille et les poutres des maisons pour se chauffer. Le 26, on a fait traverser en hâte l'infanterie à Valencia et à Benavente, le 27, sous une pluie diluvienne la cavalerie repliée a passé à son tour. Et derrière elle tout est détruit : les bateaux coulés, les bacs mis en pièces, les ponts de bois coupés, les arches de pierre sautées à la mine. L'Esla grossi par les orages roule en torrent entre ses rives escarpées, couvrant les gués et paraissant infranchissable. Colbert s'y était buté le soir, arrêtant le train furieux de ses chevaux au-dessus de ces eaux débordées. Plus bas, la pointe des chasseurs de Bessières trouve à Castro Gonzalo le pont détruit et sur l'autre rive, abrités avec du canon, des pelotons anglais, prêts à retarder le passage par leur fusillade. L'obscurité empêche bientôt de rien distinguer. A l'aube, tout ce monde s'est évanoui comme un songe; et l'on cherche toujours en vain la trace des gués le long de la rivière. — Lefebvre Desnouëltes traverse à la nage, et bien que l'Empereur, dont l'empressement demeure toujours avisé, lui ait dit : « Ne compromettez pas ma garde» , il emmène quelques escadrons pour courir sur les derniers Anglais qui, au loin, dans la plaine se défilent le long des maisons de Benavente. On échange des coups de sabre avec une bravoure égale, ma'S en appro: ' ;int imprudemment de la ville nous donnons à lord Paget le temps de rassembler ses hussards, puis les dragons légers de Hanovre et de déboucher à l'improviste sur nos fourrageurs. Devant l'attaque suprême de forces triples qui se démasquent, notre monde tourne bride et à travers des fondrières regagne la rivière à plein galop.

428 L'ESPAGISE ET NAPOLÉON

Lefebvre protège la retraite sur son cheval déferré ; il est blessé à la tête; il glisse dans l'eau, les Anglais le repêchent, mais il demeure leur capture. — C'est un échec; quand l'Empereur l'apprend, il est fort mécontent (1) : un de ses généraux pris, des hommes de sa garde abîmés, et surtout la poursuite arrêtée par un retard qui donne à John Moore un répit de vingt-quatre heures.

Cette grosse déception, presque devant lui, est compensée par la nouvelle que lui envoie le maréchal Soult d'une « jolie affaire », où à Mansilla le général Franceschi a pris deux drapeaux, 1,500 hommes, ramassant sur le champ de bataille 3,000 fusils, ce qui donne la caractéristique d'une lutte où les Espagnols eurent vingt morts. Grâce à cette brillante rencontre, le maréchal va pouvoir passer en amont l'Esla, arriver sans coup férir à la ville de Léon, la trouver évacuée et, après une journée de repos, marcher sur Astorga où il renforcera l'Empereur. Mais l'Empereur n'a point eu ces facilités. Très déçu de voir s'envoler le rêve de la grande bataille qu'il projetait, conservant à peine l'espoir d'vm écrasement d'arrière-garde, il se trouve réduit à une poursuite où il fera le plus de mal possible aux Anglais. Et encore ne sait-il pas exactement quelle direction ils ont prise. Il y a trois routes : Astorga, Puebla de Sanabria, Zamora. Il fait tout converger pour traverser d'abord la rivière, il galope à Castro Gonzalo afin que, sous ses yeux, l'on répare le pont :

(1) « Lefebvre a e'té pris. Il m'a fait une échauffourée avec 300 chasseurs; ces crânes ont passé une rivière à la nage et ont été rejetés au milieu de la cavalerie anglaise. Ils en ont beaucoup tué, mais au retour Lefebvre a eu son cheval blessé; il se noyait, le courant l'a conduit sur la rive où étaient les Anglais; il a été pris. Console sa femme. » — Napoléon à Joséphine, 31 décembre 1808.

Ce combat de Benavente nous coûta 150 hommes dont 11 ofHciers; nos 550 chasseurs eurent affaire à 1,360 Anglais, qui perdirent 85 hommes. — Lefcbvre-Dt'snoucttes, conduit en Angleterre, s'échappa, revint en France et put prendre part à la campagne de 1809.

mais quatre arches sur ving/.-sept ont été minées, détruites, les décomI)res embarrassent TEsla; les faire franchir à des milliers d'hommes est une entreprise périlleuse, longue, délicate; un de ceux qui s'y employèrent en gardait un mauvais souvenir :

Deux échelles furent placées le pied dans Teau, de façon à se croiser au milieu de l'espace vide. Les hommes descendaient par l'une, et remontaient par l'autre. Ce passag^e s'opérait par une nuit très noire, dans le fracas d'un torrent extrêmement rapide, {jonflé par des pluies continuelles. De grands feux élevés sur les deux rives éclairaient tant bien que mal ce passag^e de la rivière, qui était véritablement imposant, par la bonne volonté qu'y mettaient les troupes, le danger qu il présentait, l'ordre et les précautions qu'il exigeait. — Nous approchions de Benavente. Il fallut traverser la rivière l'Orbigo, dans l'eau jusqu'aux aiselles par un froid très vif. Nous passâmes la nuit, tout mouillés, n'avant pour nous chauffer que des branches de saules toutes vertes qui ne brûlaient pas (1).

Benavente, ville importante, n'offrit pas les ressources qu'on était en droit d'y espérer : les Anglais avaient mis le feu au château et aux magasins qu'ils ne purent vider, leurs malades encombraient l'hôpital, leurs chevaux morts les rues; Napoléon trouva de bonne guerre de souligner ces excès : « Par cette conduite barbare et inusitée ils sont en horreur à tout le pays; ils ont tout enlevé; maltraité, bàtonné tout le monde, m Et il conclut : « Il n'y a pas de meilleur calmant pour l'Espagne que d'y envoyer une armée anglaise. . . il faut faire relever cela dans les journaux (2i. u Puis, sans attendre l'infanterie, il mit en route, au trot, la cavalerie de Becsières; on savait maintenant que John Moore filait par Astorga ; la course reprenait de plus belle à travers monts et plaines, et il fallait arriver à la mer avant lui.

(i) Colonel ViGO-RocssiLLOX. — Souvenirs de Spriinglin publiés par Desdevises dc Dezep.t.

(2) Lettre à Jose^jh, 31 décembre 1808.

i?,0 L'ESPAGNE ET NAPOLEON

L'année 1808 finissait sans promettre de repos. Pour les « étrennes » , la Fortune réservait une surprise à tout le monde : ce fut un courrier de France qui l'apporta; il rejoignit TEmpereur au milieu des chemins boueux d'Astorga Quand Napoléon lut d'alarmantes dépêches de Cambacércs sur les armements autrichiens, à la lueur d'un fajjot allumé sur la neige, l'émotion plus que la flamme colorait son front. La promptitude qu'il mettait à courir, il la tourna sur-lechamp à s'arrêter. Certes la résolution dut coûter à son espérance si près de mettre la main sur la proie! La vivacité de son esprit toujours en éveil lui fit modifier en un clin d'oeil ses projets. 11 irait au plus pressé et reviendrait à Paris conjurer le danger allemand, laissant à son meilleur lieutenant, Soult, le soin d'achever la poursuite anglaise. Déjà il rumine ce dessein en entrant à A.storga, à la nuit noire. Et c'est de la sorte qu'il va célc.jrer les joies du nouvel an.

Il se donna quarante-huit heux^es pour reprendre haleine à cette dernière étape d'une course vertigineuse et organiser son changement de front. Il remania les éléments de l'armée qu'il laissait au duc de Dalmatie : cinq divisions d'infanterie : Merle, Mermet, Bonnet, Heudelet, Delaborde ; trois de cavalerie : Franceschi, Lorge et La Houssaye ; ce fut l'affaire du 2 janvier; le 3, au matin, il faisait sans bruit demi-tour et, songeur, redescendait sur Benavente.

Le maréchal Soult n'avait pas attendu son départ pour porter ses cavaliers en avant : sur la route de gauche, vers le col de Fuencebadon par le vieux chemin de Ponteferrada,

qui avait ru passer les lésions romaines, Franceschi rejoignait les Espagnols à la Crux de Ferro, les sabrait et gardait 3,000 prisonniers Sur la roule de droite, se dirigeant à travers le piierto de Manzanal, sous une rafale de neige qui rappelait le passage du Guadarrama, Colbert ramassait les traînards anglais, tombés ivres-morts dans les villages où ils avaient défoncé les caves (1). Dans l'après-midi du 3 janvier il se présentait devant les pentes abruptes du village de Cacabelos, couronnées de petits murs de pierres, derrière lesquels les fantassins du général Paget, étages dans les vignes, ajustaent à coups sûrs leur mousqueierie. L'un d'eux admirant l'intrépide immobilité de Colbert qui, très à découvert sur son cheval, excitait de la main l'allure de nos tirailleurs, déclara à ses voisins : « qu'il voulait abattre ce gaillard-là (2) » ; sa balle atteignit dans la joue, sous l'œil, Colbert qui s'afïaissa sans un cri (3). Ce cavalier magnifique, émule et camarade de Lasalle, par sa tournure élancée et hautaine donnait une idée de son caractère; ses cheveux blonds et sa barbe légère adoucissaient une physio-

(i) u Je n'aurais jamais cru, si je ne l'avais vu moi-même, qu'une armée anglaise pût se désorganiser si promptement, sa conduite durant les dernières marches a été infâme an delà de toute expression. Je ne puis rien allégner en sa faveur, si ce n'est que lorsqu'il s'agit de combattre, les hommes redevenaient disciplinés et paraissaient heureux et résolus à faire leur devoir. » — Sir John Moore à lord Castlereagh, 13 janvier 1809.

(2) Sir William Cope, Historique du 95^ réqiinent (Rifle-Corps).

(3) « Prenez les mesures convenables pour que cette nouvelle arrive à sa femme autrement que par les journaux. Témoignez-lui la part que je prencis à ses peines et le cas que je faisais de ce bon officier. » — Napoléon à Clarke, 4 janvier 1808.

Auguste de Colbert, né en 1777, venait d'épouser la fdle du général sénateur Canclaux. — Aide de camp de Murât, blessé à Saint-Jean-d'Acre, colonel sur le champ de bataille de Marengo, général de brigade (1805). Comte de l'Empire (1808). Ses trois frères aines furent soldats comme lui : Ambroise, mort en émigration à la Martinique ; Edouard, blessé en Egvpte, à Austerlitz, Wagram, AVaterloo et à la machine infernale de Fieschi, brigadier des lanciers de la garde, général de division (1813) ; Paii" de France (1832). Alphonse^ colonel à Naples et général de brigade (1814), de division (1838).

norme où régnait la fermeté qui le faisait distinguer (1); il possédait l'étoffe d'un grand général et tout l'avenir d'un homme de trente ans.

Cet engagement était le premier, depuis Vimeiro, où les Français heurtaient les Anglais. La vivacité de notre attaque éclaira John Moore sur notre résolution à le poursuivre sans merci; il se décida à prendre du champ, malgré la fatigue extrême de son monde, jusqu'à ce qu'il trouvât une bonne position d'attente. Ses officiers étaient démoralisés, frondeurs, et irrités de voir, sans comprendre, leur général se retirer à grande allure. Sous la pluie glacée, dans la fange épaisse, les chevaux de trait ne pouvaient avancer; en se déferrant ils devenaient inutiles ; les cavaliers les tuaient d'un coup de pistolet, mais, par mesure d'ordre, devaient couper et présenter le pied qui portait le numéro de la monture et du régiment (2). Ainsi ils entrèrent harassés à Villafranca, où, désespérant de s'y maintenir, leur chef prescrivit de hrùler les approvisionnements entassés; les soldats, dépités et furieux, voulurent au moins piller tout ce dont ils se pouvaient charger, et en mettant le feu aux tonneaux de rhum, plus d'un Anglais, dans ses libations, roula d'ivresse au fond des celliers. En arrivant après eux, les Français se butaient dans les rues aux malades abandonnés et aux buveurs assoupis près des débris fumants des hangars en cendre. Nos traditions nationales auraient dû nous faire retrouver des souvenirs plus doux dans cette pittoresque bourgade dont le nom gracieux rappelait les haltes de nos nombreux 1 pèlerins se rendant jadis à Saint-Jacques de Compostelle.

Mais pour fuir ces horreurs, passant en hâte, nous franchissions sans résistance, quoique avec difficulté, le col étroit de Piedrafita. Cette longue route vers la Corogne, coupée de

(1) Général duc de Saint-Siaiom, Carnet de campagne en Espagne, (2j Colonel DE Go^NKVILLE, Souvenirs militaires.

plus de vingt petits cours d'eau, sépares entre eux par des contreforts abrupts, présente une série de défilés où en maint endroit un bataillon et deuxxanons pourraient arrêter une armée. C'est par là, avec les dragons de La Houssaye en avant, que la course reprend, fébrile, sur les triions de l'arrière-garde où John Moore se tient en personne. Il laisse, comme pour là trace de son passage, les charrettes embourbées (où s'entassent, lamentables, transis de froid : femmes, enfants, moribonds, blessés), les canons enlisés, les sacs jetés, les harnachements perdus, et des caisses éventrées d'où s'échappent des pièces de monnaie. C'est le « trésor » de l'armée anglaise que les bœufs fourbus n'ont pu menor plus loin et que l'on a abandonné dans les fossés, parce que, dit John Moore, les balles ont plus de prix; un million en piastres fortes que nos cavaliers, en riant, se partagent par poignées, embarrassés seulement du poids de leur prise, troquant mille francs d'argent pour cent francs d'or, abandonnant des rouleaux dont les paysans ramasseront les derniers écus quand le printemps aura fait fondre la neige qui les recouvre au fond du ravin. — On ne s'arrête pas; il faut sauter la Navia, sauter la Neyra, en fusillant les Anglais surpris sur l'autre rive dans une halte d'un instant; il faut atteindre Lugo. Là, également épuisés, les adversaires demeurent un instant immobiles. Moore trouve du moins un renfort de 1,800 hommes de troupes fraîches et des provisions; sachant que c'est le meilleur moyen de remonter le moral des soldats britanniques, il profite de cette éclaircie pour les rappeler au devoir militaire par un ordre du jour sévère. Sa position d'ailleurs reste forte; il est protégé par des collines, des vignes, un bois de châtaigniers.

Aussi bien, Soult, qui fait serrer peu à peu sur l'avantgarde son corps d'armée très distendu, hésite à engager une action incertaine. Ses aides de camp fêtent joyeusement « les

rois », car on est au 6 janvier (l); ses soldats demandent à grands cris la bataille. Mais au matin on ne trouve plus personne devant soi : les Anglais, la nuit, ont levé le camp, laissant partout allumés leurs feux de bivouacs afin de nous donner le change; dans le plus grand silence, sous une pluie fine, ils ont tourné d'abord à travers les ténèbres autour de Lugo, égarés par leurs guides, cependant au petit jour ils se repèrent et les voilà déjà loin, laissant derrière eux la dévastation après l'orgie. Pour traverser la ville les roues de nos fourgons écrasent dans les rues des cadavres de chevaux, de mulets et d'hommes; l'hôpital regorge de pestiférés, les fours des boulangers sont crevé.s, les toits des magasins éventrés, les habitants ont pris la fuite ne sachant plus, dans leur misère, à qui entendre, jurant de se venger de leurs « alliés » qui ne parlent que la menace à la bouche et le bâton haut. Dans des sentiments d'indignation et d'alarme, l'évéque et son clergé, restés à leur poste, souhaitaient au duc de Dalmatie la bienvenue. Le maréchal ne s'attarde pas; malgré le temps affreux il marche vite, hâtivement remet en état les arches minées de Rabade, traverse le Minotelo, arrive au moment où va sauter le pont de Ladra, monte le col de Porto-Bello, descend la vallée du Mandeo, se précipite avant que le passage soit coupé, fait butin de 1,000 prisonniers, 5 nouveaux canons avec leurs caissons, 60 voitures de bagages, pénètre à la nuit dans les maisons de Betanzos, — Les Anglais viennent d'en sortir, ville pillée, l'hôtel de ville rempli de poudre, à laquelle il suffirait d'une mèche pour une affreuse catastrophe. Encore une prise de 7 canons, 1,000 fusils, du vin, du blé, de la farine. Les ponts du Mindo, la cavalerie de Franceschi les franchit à peine réparés, et galope dans la direction des grèves de l'Océan dont on sent déjà la brise.

(1) Carnet du duc de Saitit-Simon.

Le décor est subitement changé; voilà le ciel serein, un climat doux entre les orangers et les amandiers fleuris, une vallée riante, une chaussée sèche et solide. Sur une bonne route la marche est plus régulière : John Moore inspecte son monde, l'encourage, lui dit qu'on touche au but, que le salut est proche, que la flotte les attend au port; et ses lieutenants Baird, Hope, Fraser, atteignent en effet la Corogae. Le général en chef éprouve là une cruelle déception : les vaisseaux qui doivent l'emporter ne sont pas arrivés encore; en attendant il fait préparer des défenses de fortune, des levées de terre où les Espagnols courent travailler avec une émulation fébrile : hommes, femmes, enfants, les moines, les étudiants, les cigarières, les bateliers et les pécheurs, tout fiers d'élever des obstacles matériels aux envahisseurs de la patrie.

Notre empressement au moment de fermer la main pour saisir comme au piège l'ennemi acculé au bout de la course, s'irrite d'obstacles répétés : la rivière gonflée par la marée haute nous cache les gués qui nous séparent de la Corogne; El Burgo, le village où il faut passer le rio Mero, est occupé par les Anglais; l'artillerie de la division Merle ouvre le feu et écrase de boulets les maisons; derrière elles, le pont est de'moli. La cavalerie court chercher une autre issue et trouve le pont de Cambre coupé; il faut redescendre plus bas encore; à Cela on atteint l'autre rive, mais le gros de l'armée ne peut s'y engager, il convient de remonter à El Burgo. Sur des planches branlantes les voltigeurs traversent au moment où une explosion formidable secoue le sol à dix kilomètres : ce sont les immenses magasins de poudre que les Anglais font sauter sur les hauteurs du Penasquedo, et que les Espagnols, les larmes aux yeux, voient s'effondrer dans les flammes. Nous nous heurtons à cette colline fumante. Les Anglais, j rotégés par leur canon qui tonne sans relâche, se replient sur la cime du Monte-Mero. Soult fait couronner

436 L'ESPAGNE ET KAPOLEON

d'artillerie la position conquise. Une lieue seulement nous sépare des remparts de la Corogne. Derrière eux règne une fiévreuse activité ; sans plus attendre, ne luttant que pour protéger son départ, Moore a fait embarquer à tout hasard ses malades (3,000 hommes) et ses 14 canons légers ; enclouer les pièces de la côte qui pourraient, quand elles tomberont entre nos mains, atteindre ses bateaux en partance; abattre sur le 1 rivage ou noyer 2,000 chevaux qui ne trouvent pas place et encombrent; il envoie comme avant-coureur en Angleterre un officier, lord StCAvart, qui expliquera à son frère, lord Castlereagh, la situation de l'armée. — Enfin l'amiral Hope, que des estafettes ont été prévenir à Vigo, pénètre dans le port : ses six vaisseaux de guerre escortent les 250 transports qui se mettent à quais et chargeront les troupes. — Cela donne meilleure confiance à John Moore et lui permet de rejeter très loin l'insinuation de conclure, à l'exemple de celles de Vimero et de Baylen, une capitulation qui sauvegarderait à coup sûr les effectifs de l'armée britannique.

Le 16 janvier, le soleil se lève radieux; il est salué des hourras de nos soldats, étages au-dessus d'une vallée de bruvères et d'ajoncs, quand ils voient en face, sur la crête opposée, les uniformes rouges, au loin les murs blancs de la ville et à l'horizon le cercle bleu de l'Océan. La lumière fait scintiller les baïonnettes anglaises que les troupes impériales « dominaient comme des nuages menaçants " . Alors l'orage éclata. — Soult, avec sa lunette, distinguait la forêt de mâts dans le port; s'il voulait avoir l'adversaire, la nécessité lui apparut inéluctable de s engager à fond. Il avait 13,000 fusils et 3,000 sabres (à la vérité, ceux-ci inutilisables entre deux collines escarpées) ; Moore ne possédait plus un cavalier, mais 16,000 fantassins. Le maréchal fit marcher ses colonnes en masses serrées sous une voûte de boulets, il couvrit ses ailes d'une nuée de tirailleurs (jui s'élancèrent

aux cris de « Tue! Tue! » Au village d'Elvina, Téglise, le cimetière, les cours, les enclos, les chemins creux deviennent une fourmilière sanglante, où les plumes noires des Écossais se mêlent aux pompons jaunes de nos voltigeurs. Avec le désespoir de la résistance à tout prix, Moore menait une contre-attaque des highlanders en leur criant : a Enfants, souvenez-vous de l'Egypte! n A ce moment un boulet l'atteignit à Tépaule, brisa la clavicule, le désarçonna, le jetant sur le dos. Derrière un mur on l'emporta dans une couverture, et comme on ne pouvait déboucler le ceinturon de son sabre : « Il vaut mieux, dit-il avec un triste sourire, qu'il quitte le champ de bataille avec moi. » Plusieurs fois il força les porteurs de son brancard à faire demi-tour, afin qu'il pût regarder du côté du combat et suivre encore le crépitement de la fusillade; on ne calma son impatience qu'en l'assurant, par un pieux mensonge, de la défaite des F'rançais. Courte, l'agonie fut terrible, sa voix prononçait mal les suprêmes volontés d'un esprit lucide jusqu'à la fin : «Le peuple anglais sera satisfait... Mon pays me rendra justice... Rappelez-moi à mes amis... Vous direz à ma mère!... " Et il se tourna une dernière fois vers le Dieu des armées. — A la hâte, on lui creusa une fosse dans le sable du rempart de la citadelle ; et à même la terre d'où nous chassions ses régiments, on descendit ce vaillant homme roulé dans son manteau de soldat (l).

Cette bataille qu'on lui avait dit gagnée restait indécise : mille morts ou blessés de part et d'autre, et chacun couchant

(1) Quand nous fûmes entrés à la Corogne, le maréchal voulut honorer de salves funèbres son intrépide adversaire et, c mû par le sentiment le plus élevé de la confraternité militaire », lui élever un monument sur le rocher d'Elvina. Il fit graver : Hic cecidit Dnx exercitus Anglici. — En 1809 la Iloinana lui apporta son tômoignajje d'admiration au nom de La Espaha aqradecida. — Aujourd'hui, au jardin de San (Jarlos, qui remplace le bastion démoli, un cénotaphe rappelle le héros du 19 janvier : Prœlio occisus.

sur ses positions. Mais les Anglais ne songeaient plus à se battre : dès l'obscurité de la nuit ils disparurent, renouvelant, par la supercherie des feux, leur procédé de Lugo. Leur salut était dans la précipitation disciplinée de la retraite. Ils coururent aux quais. Soult, monté sur la falaise de San Diego, put voir à ses pieds, avec un sentiment de colère impatiente, les bataillons s'entasser sur les bateaux. Il installa en hâte une batterie à cheval et des obusiers pour cribler le port; aux premiers coups, les Anglais coupèrent les câbles, sans prendre le temps de relever les ancres, jetant ce qui les embarrassait, abandonnant les retardataires à la nage et les noyés. Plusieurs bâtiments se brisèrent en rasant trop près les rochers; d'autres s'échouèrent sur la plage au milieu de la boucherie des chevaux éventrés (1). La haute mer se couvrit de voiles; la rade de la Corogne se trouva vide et seuls les nombreux débris qui restèrent flottants pouvaient faire soupçonner que plus de deux cents bateaux s'y trouvaient entassés quelques heures auparavant (2). — Sur les remparts, les canons espagnols, prêtant aux Anglais ce secours suprême, tonnaient contre nos bataillons pour les arrêter aux portes. — Le gouverneur, le général Salcedo, sommé de se rendre, entama des négociations dont Soult n'eut pas à attendre l'heureuse issue pour envoyer ses bulletins de victoire : « L'armée anglaise n'est plus sur le continent des Espagnes... Elle emporte la honte de l'expe'dition et la malédiction du peuple espagnol (3). »

îSous entrons tambours battant, et les prises matérielles

(1) Général comte de Saint-Chamans, Mémoires, 116.

(2) La traversée ne fut point sans péripéties ni dommages : après une semaine de mer démontée, qui jeta deux transports sur la côte de Cornouaillcs, la flotte débarqua — du 21 au 23 janvier — 26,550 hommes, reste des 35,:>61 qui formaient l'cffictif britannique, au début de la poursuite de l'Empereur.

(3) Dépêches à '" nhier, 18 et Î.0 janvier 1809.

soulignent l'imporlance de la conquête : soixante gros canons, quatre-vingts pièces de fer, trente de bronze, 12,000 fusils, dont 7,000 repéchés dans le port ovi les fuyards les avaient jetés, munitions, approvisionnements, marchandises, cinq bâtiments anglais, trois navires espagnols. Sans perdre un jour, le maréchal envoie, vers Santiago, Franceschi et ses dragons; sur le Ferrol, dont les arsenaux sont le complément de la Corogne, les divisions Mermet et Lorge. Bientôt il les rejoint. Mais la garnison espagnole est soutenue par cinq ou six mille paysans armés, pleins de résolution, de cette race vaillante et fruste de Gallegos dont la robuste franchise et le candide dévouement sont proverbiaux dans les chansons railleuses de leurs compatriotes. Ils ont fait le coup de feu contre nos avant-postes, ils ne veulent rien entendre à aucun accommodement, menaçant les autorités et les généraux s'ils parlent d'ouvrir les portes. Cette intransigeance ne peut avoir qu'un temps; après quatre jours la capitulation est signe'e et nous voici à la tête du plus riche butin de guerre : 6,000 fusils, 1,500 canons, huit vaisseaux de ligne, trois frégates. Les Français doivent se réjouir; les Espagnols peuvent pleurer; ils n'attendriront pas les Anglais qui ne s'émotionnent jam.:is à regretter la ruine des flottes de leurs alliés.

Le duc de Dalmatie n'a guère le loisir de se reposer sur ses lauriers; l'Empereur, en le félicitant, lui taille une besogne complémentaire à laquelle il le destine depuis longtemps : chasser du Portugal les derniers « fils d'Albion » . Confiant la garde de la Galice à son collègue Ney, qu'il n'a point voulu appeler au partage de ses efforts pendant la campagne, pour n'en pas sans doute partager la gloire, le maréchal concentre son monde à Santiago afin de réorganiser, ravitailler, mettre en état de brillantes destinées nouvelles ce corps d'armée qui en trois semaines d'hiver avait parcouru 400 kilomètres dans un duel de vitesse, fait

10,000 prisonniers, conquis deux provinces et, lui aussi, « bouté dehors » les Anglais.

La résistance espagnole pouvait paraître, sur les champs de bataille, atteinte et brisée, quassata non laasata! — Le secours anglais venait matériellement d'échouer. — Mais l'Empereur se trouva embarrassé, sinon surpris, par la diversion autrichienne. — On n'en saurait comprendre la portée et l'origine sans reculer de quelques pas.

Dès le printemps de 1808 le cabinet de Vienne, en éveil, s'était mis sous les armes, dans la prévision d'événements graves, d'un nouveau conflit européen : il formait une landwer, créait des milices régionales où le peuple accourait s'enrôler en foule (1), il demandait une levée d'hommes à la Hongrie. Le mot d'ordre répété dans l'empire était qu'il se fallait préparer contre un retour offensif de Napoléon, se défier du conquérant universel. Les abdications de Bayonne avaient alarmé l'empereur François plus qu'aucun monarque : après la déchéance de la maison de Bourbon, la maison de Lorraine demeurait la première désignée aux coups du grand niveleur révolutionnaire; il ne s'agissait plus de territoires amoindris, de provinces conquises, l'existence de la monarchie était en jeu, et le « Saint-Empire " ayant disparu en 1806, l'empereur d'Autriche n'avait plus à perdre que sa couronne héréditaire (2). Le meilleur moyen de conjurer le

(1) t Jamais l'Autriche n'eut un aspect militaire comme celui qu'elle présente aujourd'hui. » — Dépêche d'Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, 10 août 1808.

(^j « L'Autriche clait avant tout un Etat dynastique, car les territoires

péril ne serait-il pas de le prévenir? La capitulation de Baylen auj^menta ce sentiment d'hostilité émue; l'entrevue d'Erfurth le contint. Il reprit toute sa flamme quand, à la fin de cette conférence fameuse, la coalition tacite des intérêts antifrançais reçut l'aide secrète d'un personnage qu'elle n'attendait pas voir entrer dans son cercle : M. de Talleyrand. Le prince de Bénévent craignait chaque jour davantage le gigantesque des projets de son maître (1), il voulait enrayer, entraver l'allure du char qui roulait dans la course à l'abîme; faudrait-il compromettre sans cesse les positions acquises où la sienne tenait une si brillante place? Il appelait cette prudence : « avoir de l'avenir dans l'esprit » ; mais ses prévisions sagaces n'allaient pas sans quelque couleur de fourberie et de trahison. Après avoir échangé avec l'empereur Alexandre beaucoup de demi-confidences, lui ayant, vis-à-vis de l'empereur Napoléon, inspiré ce même émoi, en ayant obtenu des assurances très précises, il s'avisa d'en informer à son tour M. de Metternich qui n'avait point été du voyage. — Ce subtil et élégant diplomate, si bien au fait des aspirations de la Cour des Tuileries et si fort de l'intimité même de la famille impériale, au moins par la princesse Caroline, envisagea dès lors comme proches les « éventualités d'une guerre avec la France " et, sur ce thème, sous ce titre, rédigea deux « mémoires » qu'il présentait à l'empereur François le 4 décembre 1808, par une coïncidence imprévue, le jour même de la reddition de Madrid (2). Ces documents remarquables

cllspaidtes qui la composaient étaient unis avant tout par le lien qui les rattachait à la maison impériale. C'est pour cela qu'on sentit surtout dans cette nionaroliic que le danger qui menaçait la dvnasi.i(j était un danger pour l'Etat. L'Autriche arma. » — FotJRMEB, Napoléon I", t. II, p. 229.

(1) « Il ayait le sentiment de la marche à l'impossible, du terrible parado-xe ^\■^ la politique française depuis qu'il la servait, depuis 1797. » — Albert SoREL, l'Euiope et la Révolution française, t. VII, p. 301.

(2) Mémoires du prince de Mettebnich, t. II, p. 240 à 157.

mettaient en relief deux points : l'alarme croissante de TEurope entière à voir Napoléon dépouiller maintenant les plus anciens et les plus complaisants de ses « alliés " , tout comme jadis ses adversaires; la certitude que Napoléon au fond ne possède qu'une armée, la « Grande Armée » , celle qui se trouvait engagée sinon compromise au loin dans une guerre dont la durée serait longue, grâce au patriotisme des Espagnols.

Tranquillisée du côté de la Russie, l'Autriche hésite moins, n'hésite plus à poursuivre presque indiscrètement ses préparatifs pour roccasion que fournira vraisemblablement l'Espagne (1). Auprès d'elle la Junte suprême, le cabinet anglais multiplient leurs communications, leurs promesses, leurs sollicitations, leurs espérances. C'est alors que Martin de Garav lance, le 1" janvier 1809, son appel enflammé aux Il nations de l'Europe, aux princes qui les gouvernent, aux hommes de bien de toutes les classes et de tous les Etats (2). » Il rappelle à chaque peuple les abaissements infligés par Napoléon : aux Italiens leur patrie « divisée en satrapies » , aux Suisses leur constitution bouleversée, aux Hollandais leur humiliation politique, aux Allemands leurs territoires annexés; il supplie la Russie de ne pas se faire le complice des " usurpations » , il lui prédit que son allié d'aujourd'hui deviendra son ennemi demain « parce que les rivaux en empire l'ont toujours été » . — Surtout il exhorte l'Autriche à » rentrer dans l'arène où elle a combattu avec tant d'énergie et de gloire », et à saisir le moment où son adversaire « est obligé de porter ses regards sur des points aussi éloignés " . — « Si

(1) Albert Sorel, l'Europe et la lie volution , t. VII, p. 320.

(2) Manifesle de la nation espagnole à l'Europe, par doa Martin de Gab*t, Séville, 1809. — Secrétaire {général de la Junte suprême, Garay joua un grand rôle aux Cortès de Cadix ; se trouva en désaccord conslant avec Wellinj^ton ; ministre des finances de Ferdinand VII en 1814, suscita des oppositions qui le firent rcvofjucr (1819).

NAPOLEON EN ESPACiNE 443

l'Espagne succombe, rAutriche est perdue! » C'est un appel aux armes, de l'Escaut au Tibre, du Guadalquivlr à la Neva.

Cette littérature déclamatoire marque une date : elle sonne l'heure de la coalition de l'Europe réveillant contre la France ses jalousies plus ou moins assoupies. Imprudent celui qui l'avait déchaînée, après la paix glorieuse de Tilsitt.

Et voici que les pourparlers qu'il a fait ou laissé entamer, à tout hasard, sous le manteau, avec le gouvernement de Georges III, Napoléon les voit tomber. Datée d'Erfurth, le 12 octobre, une « Note » signée de l'Empereur et du Tsar était portée à Londres. Ce document de si grande importance demandait avec une certaine hauteur le rétablissement de la paix maritime, parce que la guerre continentale était « terminée sans qu'elle se puisse renouveler » . L'affirmation, très contestable pour le présent, se trouvait démentie pour l'avenir dans la « Note » même par cette menace éventuelle : « De plus grands changements encore peuvent avoir lieu. 1) A cause du tour belliqueux que prenaient les affaires d'Espagne, Napoléon devenait croyable quand il souhaitait la paix avec <i l'ennemie du continent » ; l'Angleterre demeurait dans son rôle en se dérobant. Bien que la présence des mandataires de la nation espagnole, à une conférence où se débattrait certainement le sort de leur patrie, fût chose assez naturelle, la prétention de les y appeler devait fort irriter Napoléon, car elle remettait dédaigneusement en cause cette conquête de la péninsule qu'il présentait comme définitive. En formulant avant toutes choses cette condition en faveur de ceux qu'il nommait prévcntiment ses « alliés » , le Régent ne devait point se faire d'illusion sur l'obstacle qu'il dressait. Une " Note " de Canning à Champagny (1) affectait des expressions amères, d'une ironie

(1) 28 octobre. Affaires étrangères, Angleterre, vol. G03 bis, fol. 259.

444 L'ESPAG.NË ET NAPOLEON

discourtoise, poussant le sarcasme jusqu'à parler de ces (i usurpations dont le principe est injuste et l'exemple dangereux pour tous les souverains légitimes » . La colère de l'Empereur fut sincère, vive et menaçante. A Burgos, le 18 novembre, il dictait une réponse virulente dont Champagny, aidé de son collègue de Saint-Pétersbourg Roumiantso£f, obtenait d'adoucir les termes (l), — mais où il laissait une comparaison entre la nation espagnole et les « insurgés catholiques d'Irlande )> qui est bien dans le ton de la phraséologie historique de Na|)oléon. 11 terminait par la représentation comminatoire et fort claire de la « France irrévocablement unie à la Russie » .

L'Empereur qui n'avait voulu, en 1808, d'action diplomatique que pour « négocier utilement la reddition de sa rivale " (:2), l'Empereur modifiait prudemment ses exigences en face des événements qui lui montraient l'hésitation de Saint-Pétersbourg, l'activité de Vienne, la résistance de Séville, l'hostilité de Madrid. Quand il s'arrête à Astorga, c'est pour réiléchir, et dès le 4 janvier sa lettre à Ghampagny consent à admettre dans ce congrès, où se régleront les affaires de la péninsule, des représentants de Charles IV, de Joseph, de Ferdinand et des Cortès. Cette condescendance méritoire laisse donc remettre en question les actes de Rayonne et les victoires de la campagne; elle est seulement tardive, et l'Angleterre s'est engagée à fond avec la Junte suprême espagnole : le 14 janvier à Londres Canning et l'amiral don Juan Ruiz de Apodaca (3) signent un traité

(1) Affaires étrangères, Fiance, Mémoires et documents, vol. 178, fol. 156; Angleterre, vol. 603 bis, foi. 275. Chaiiipafjny à l'Empereur, 28 novembre 1808.

(2) Albert Vandal, Napoléon et Alexandre, t. II, chap. i".

(3) llèsté seul ambassadeur de la .Iiirite suprême à partir du 29 octobre 1808, Apodaca remit le 23 décembre ses lettres de créance. — Archives de Simancas. Eslado, 8171, dossier 4.

d'alliance ; S. M. Britannique reconnaît officiellement Ferdinand VII, lui promet toute son assistance pour faire cause commune contre la France (1). Sans connaître, sans avoir besoin de deviner la précision de cette entente, Napoléon entrevoit la cabale étroite de ses divers ennemis. Lui qui n'a franchi les Pyrénées que pour se rendre libre sur le Danube (2), se sent menacé dans le dos d'intrigues dont il n'aura le dernier mot, qu'il ne pourra trancher qu'à Paris. Il s'alarme vraiment quand les dépêches de Cambacérès lui apprennent comment le diplomate le plus retors de son empire, l'intrigant le plus comblé parmi ses créatures, est en passe de le trahir pour se garantir à ses dépens. — Voici le nœud de l'aventure : le prince Eugène, averti par Lavalctte qui tient en mains toutes les postes, a intercepté un messager allant à Naples; c'est Talleyrand qui écrit à Murât : d'accord avec Fouché, qui de tout temps a soutenu l'ambition effrénée de Caroline Bonaparte, il fait présager au « roi Joachim » des événements prochains, des circonstances extraordinaires, l'éventualité des plus hautes destinées, car, entre TAngleterre, l'Espagne, l'Autriche en armes, et la Russie immobile, la suc cession de l'Empereur des Français ne peut manquer de s'ouvrir prochainement (3). Dans ce branle-bas européen, en face de conquêtes si récentes, « les personnes les plus éminentes de l'état civil » (comme s'exprime discrètement Metternich auprès de Stadion) « n'entrevoient aucune stabilité dans des institutions basées sur des ruines » . — Ces craintes relatives à la fragilité de l'édifice impérial selon les chances si variables de la guerre, d'un poignard, d'un coup de feu, c'est l'ambition sans cesse renouvelée du conquérant qui les fait naître; on

(1) Espagne, vol. 678, fol. 32 à 34.

(2) « 11 en finirait en janvier avec l'Espagne; alors maître (le ce pays, il le redeviindrail de rAlletnngnc et rdduirait l'Autriche à capitulalion, ce qui le dispenserait de trop attendre de la llussie s. — A. Sorel, t. VII, p. 297.

(3) Pasotjieb, Histoire de mon temps, t. I, p, 355.

serait tenté de dire que c'est le système politique où il est entré qui les justifie. Désormais et jusqu'à la fin, ses adversaires, dont le nombre s'accroît de tous les ingrats, vont jouer cette carte dans la partie d'où ils voudraient retirer leur enjeu. Une mort subite, au loin, fera plus tard toute la vraisemblance de la folle conjuration du général Malet qui s'agite pour la première fois en 1808 (1). Là est l'explication du rapprochement de deux personnages plus adroits que sympathiques : le prince de Bénévent et le duc d'Otrante ; les « deux conjurés » (2) ont eu une entrevue discrète dans la maison de leur ami d'Hauterive, et ils ont affiché leur réconciliation lorsque Fouché, à la stupéfaction du « monde " , paraît un soir dans les salons de la rue Saint-Florentin (3). N'ayant pas assez de courage pour provoquer l'occasion, ils semblent très décidés à la saisir si elle se présente.

A ces bruits, à ces révélations, à ces indices la juste colère du maître se devine; mais elle lui laisse l'entière liberté de son esprit : il va retourner en France, car c'est courir au plus pressé. Nous l'avons vu quitter Astoiga le 2 janvier, il couche à Benavente le 4, le 7 s'arrête à Valladolid ; couvrant la volte-face d'un euphémisme imprévu : « il se rapproche du centre de son armée (4) » . Voisin de la frontière, il peut mieux écouter les rumeurs, plus lestement organiser le retour et prendre déjà contact avec les Tuileries.

Cette halte de dix jours à Valladolid est marquée par une fébrilité pompeuse; Napoléon crie très haut afin d'être entendu de toute l'Europe : on le croyait très loin, très absorbé, très embarrassé, eh bien, le voici! Ses soldats s'en aperçoivent

(1) Avant sa véritable échauffourée du 23 octobre 1812, Malet a été mêlé à une « conspiration » (mai-juin 1808) dont Dubois, le préfet de police, «'est inquiété et dont Fouché a affecté de se moquer.

(2) Metternich à Sladion.

(3) Madkhn, Fouché, t. II, p. 75.

(4) L'Empereur à Joseph, 2 janvier 1808.

les premiers : il les groupe, concentre sa garde, passe en revue les détachements qui arrivent, étouffe sous l'éclat de ses paroles les murmures des mécontents : « Ah! je le sais, vous voulez retourner à Paris pour y retrouver vos habitudes et vos maîtresses! Eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes à quatre-vingts ans !» — A une de ces parades eut lieu la scène terrible faite à dessein au général Legendre, l'ancien chef d'état-major de Dupont. 11 y avait au moins de l'imprudence à s'exposer, après Baylen, à reparaître devant l'Empereur; l'algarade dépassa les prévisions. Le général Thiébault nous en a conservé, en témoin oculaire, le dramatique récit (1) . Foudroyant Legendre du regard, Sa Majesté « la figure contractée, l'œil terrible, le geste au suprême degré menaçant et la voix retentissante, afin que le dernier officier, le dernier soldat présents pussent le voir, l'entendre » , prononça une philippique en des phrases fortement accentuées, parfois sans liaison, jamais sans suite : «... Sur un champ de bataille, monsieur, on se bat, et lorsqu'au lieu de se battre, on capitule, on mérite d'être fusillé... Ce n'est pas l'artillerie que vous vouliez sauver, ce sont vos fourgons; c'est-à-dire le produit de vos rapines. Vous n'avez plus été ni des Français ni des généraux, vous n'avez plus été que des voleurs et des traîtres. ... Ce sont des faits inconnus dans l'Histoire... Comme sujet, votre capitulation est un crime; comme général, c'est une ineptie; comme soldat, c'est une lâcheté; comme Français, c'est la première atteinte sacrilège portée à la plus noble des gloires ! ... » Il se tut, au milieu d'un silence de mort qui glaçait les poitrines. Donnant d'un coup de tête le signal aux tambours-majors, il courut faire face au centre de la ligne pour le défilé; un roulement général se fit entendre; mais à peine son cheval avait-il été dépassé par le

(1) Mémoires, t. IV, p. 247-252.

premier peloton en marche, qu'il tourna bride, partit au grand trot et rentra chez lui.

Sous les arcades de ce palais de Charles-Quint où, tout autour du patio, se dressaient comme pour lui faire cortège les bustes des empereurs romains taillés dans le marbre par Berruguete, Napoléon reçut le texte officiel du serment de fidélité au roi Joseph. Dans sa réponse aux envoyés madrilènes dont M. de Hédouville, qui parlait fort bien l'espagnol, était l'interprète, il sut glisser des menaces et adressa à ces gens inquiets un discours en « onze » points sur la nécessité de la soumission, l'inutilité du secours anglais, la puissance invincible des forces françaises ; puis il leur fit offrir un dîner à la table du major général (1) et les renvoya, protégés par une escorte de 3,000 hommes, jusqu'aux portes de la capitale (2). Les paroles impériales sont prononcées avec le désir évident d'intimider : il écrit à Joseph : « Il faut faire pendre à Madrid une vingtaine des plus mauvais sujets, envoyer le reste en France, aux galères. Ici j'en fais pendre sept (3).. La cour des alcades a acquitté ou seulement condamné à la prison une trentaine de coquins que Belliard avait fait arrêter; il faut nommer une commission militaire pour les juger de nouveau et faire fusiller les coupables .. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de toute la

(1) La députation comprenait le comte de Montarco (Conseil d'Etat); Bernard Yriarte (Conseil des Indes) ; marquis de las Amarillas (Conseil de guerre); Juste Salcedo (Conseil de la n)arine); don Manuel de Yalenzuela (Conseil des Hnances); Manuel Sixte Espinosa (commerce); don Marcelino de Pereyra (Alcades de Cour). — Vol. 678, fol. 64.

(2) Gazette de Madrid, 27 janvier 1809. — Voir Arteche, t. IV, p. 119.

(3) II usait de clé:nence plus qu'il n'affecte de le dire : un riche habitant de Valladolid allait être pendu; on lui apporta sa {>râce au pied de l'échelie; le malheureux, d'abord stupéfait, lit entendre un formidable cri de Viva et Emperador ! — Journal des Campagnes du baron Pkpcy, p. 476.

nation (1). » Devant l'évéqae de Poitiers Mgr de Pradt, il laisse deviner son amertume d'avoir donné à son frère ce pavs d'Espagne « plus beau qu'il ne le pensait » , mais il estime qu'il lui reviendra; il le partagera alors en plusieurs vice-royautés. En attendant de couper l'arbre, il cueille les fruits et se fait réserver cinquante « beaux tableaux » qui seront pris dans les maisons confisquées ou les couvents (2). Il songe aux Anglais qu'il a quittés sur le chemin de la Corogne et mélancoliquement il livre toute sa pensée à son ministre de la guerre :

J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été moi-même; mais il Y a d'ici plus de cent lieues; ce qui m'aurait mis à 20 jours de Paris; cela m'a effrayé, surtout à l'approche de la belle saison, qui fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent (3).

Il les craint moins qu'il ne le dit : le sort en estjeté, il marchera contre l'Autriche, et le courrier du 15 janvier n'emporte pas moins de dix lettres à toute la clientèle royale de ses vassaux d'Europe : le prince Eugène, Joseph, Jérôme, le grandduc de Hesse, les rois de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe, le grand-duc de Bade et son fils, le prince Primat, pour leur parler à chacun des « folies » de la cour de Vienne, les inviter, les encourager, les exciter à mobiliser leurs troupes; lui-même est prêta » recevoir le gant » , escorté de 40,000 hommes. Le vainqueur de Rivoli, d Marengo, d'Ulm et d'Austerlitz se demande seulement si à Vienne « on boit l'eau du Danube ou du Léthé " . Comme pour se consoler d'abandonner les opérations militaires d'Espagne, il entre alors dans le menu détail : service des estafettes, des aides de camp, relais de poste, dépôts de fourrages. — Avant tout, on agira en grand secret après son départ qui ne

(1) L Empereur à Josepli, 12-16 janvier 1809. Recueil Lecestrb.

(2) Correspondance, t. XVIII, p. 265.

(3) L'Empereur à Clarke, 13 janvier 1809.

sera pas mis à l'ordre, on prétextera une fu^^ue à Saragosse d'où son retour au plus tard aura lieu sur la fin de février. — Par respect des préséances, Joseph commandera l'armée. A ce dernier même, s'il laisse d'abord entendre ne pas devoir revenir avant l'automne, il dit, sans craindre la contradiction : " Les circonstances m'obligent à aller passer vingt jours à Paris (1) » . Et puis, d'un ton dégagé : « Je crois vous avoir mandé de me conserver la petite campagne de Chamartin et la maison d'habitation telle que je l'ai laissée, afin que je sache où descendre si, un beau matin, je reviens à Madrid (2). »

Sans oser dégarnir la péninsule des maréchaux, sauf Bessières, il va emmener la fleur de ses généraux : Walther, Lasalle, Dorsenne, BordesouUe, Bron, Lagrange, Gauthier, Puget, Razoul, Claparède. Tout est préparé : il peut se mettre en route. Il a attendu, reçu et renvoyé le 16 janvier les députés de Madrid; le lendemain, dès que le soleil est levé, précédé de Savary, dont il pousse le cheval à la cravache, pendant qu'il enlève le sien à coups d'éperons, galopant à franc étrier, égrenant derrière lui Duroc, le maraeluck Roustan et cinq malheureux guides qui s'essoufflent à le suivre, il parcourt avec audace, célérité et bonheur le chemin que rendent si périlleux les paysans espagnols armés et aux aguets. César et sa fortune! En cinq heures, sans halte pendant 30 lieues, il arriva ainsi à Burgos, mourant de faim, de froid et de fatigue (3). Il s^ jeta dans une berline Puis, d'une traite, avec « une rapidité égale à ses passions » (4), il traverse la France; le 23 janvier sa voiture franchit les guichets du Carrousel et le canon des Invalides l'apprend aux Parisiens.

(1) L'Empereur à Joseph, 15 janvier 1809. Lettre portée par Montesquiou.

(2) Id., 16 janvier 1809.

(3) Mémoires du duc de Bovigo, t. IV, p. 41. — Mémoires de Ph. de Séc/ur, t. III, p. 826. — Mémoires du général ThiébaiiU, t. IV, p. 280.

(4) A. Thiers, Consulat et Empire, t. X, liv. 44.

De son côté, l'adversaire accourait, comme pour un rendezvous tacite en champ clos : la diligente prévoyance de M. de Metternich lui avait fait quitter brusquement Vienne et voyager jour et nuit afin de regagner son poste; cet homme avisé, qui ne « voulait pas perdre la chance d'assister à la première audience diplomatique» des Tuileries, était en effet présent au cercle de la Cour, le 24 janvier. Il demeura impassible devant les prévenances dont fut comblé, en remettant ses lettres de créance, le prince Kourakine, ambassadeur extraordinaire d'Alexandre. L'envoyé de l'empereur François dut se contenter de courtes et froides banalités. Il savait à quoi s'en tenir.

Il avait d'abord vu les ministres des Relations Extérieures M. de Champagny et le comte Roumiantsof ; tous deux lui parlèrent de la nécessité pour l'Autriche de reconnaître sans plus tarder le « roi d'Espagne )> , le premier tint ce discours en termes vagues, le second de façon plus formelle, déclarant qu'à un génie supérieur, tel que celui de Napoléon, « il ne fallait donner aucun sujet de mécontentement et borner à ce soin toute sa politique » . Metternich ne s'était pas trouvé de force à combattre semblable argument, mais ne manquait pas la repartie assez spirituelle de souligner la nomination de Joseph, comme « lieutenant général de son propre royaume », fait bien capable de laisser supposer la réunion de l'Espagne à l'empire français; au reste il n'avait pas poussé plus loin la controverse. Une longue conversation avec Talleyrand lui donnait meilleur espoir; plus que jamais le diplomate autrichien voyait en l'ancien évêque d'Autun « un de ces instruments tranchants avec lesquels il est dangereux de jouer » , mais dont a il ne faut pas craindre' de se servir, parce que c'est l'instrument qui coupe le mieux ». — Le retour de l'Empereur allait lui enlever cette arme des mains.

Devant une volonté qui sait vaincre les éléments, le temps

et la dislance, que peut peser un homme? Comme un fétu de paille le torrent va soulever, tordre et rouler en épave le prince de Bénévent. Le samedi 28 janvier, à un « conseil» du malin auquel assistaient avec des ministres tels que l'amiral Decrès et Gaudin, excellents et pacifiques courtisans, FArchichancelier et le vice-Grand Électeur, l'Empereur, après quelques allusions générales au mauvais esprit des ambitieux et à l'infamie des trahisons, tout à coup marcha sur Talleyrand adossé silencieux à la cheminée, et dans une colère croissante, les yeux allumés, le poing tendu, jeta au visage glacé de l'impassible trompeur les mots les plus violents, les plus âpres, fouettant l'air d'exclamations, sans autre souci que de trouver des épithètes plus injurieuses et des menaces plus foudroyantes :

Vous êtes un voleur, un lâche, un homme sans foi, vous ne croyez pas en Dieu, vous avez toute votre vie manqué à tous vos devoirs, vous avez trompé, trahi tout le monde; il n'y a pour vous rien de sacré; vous vendriez votre père. Je vous ai comblé de biens et il n'y a rien dont vous ne soyez capable contre moi. Ainsi depuis dix mois vous avez l'impudeur, parce que vous supposez, à tort et à travers, que mes aflaires en Espa^jne vont mal, de dire à qui veut l'entendre que vous avez toujours blâmé mon entreprise sur ce royaume, tandis que c'est vous qui m'en avez donné la première idée, qui m'y avez persévéramment poussé. Et cet homme, ce malheureux (il désignait ainsi le duc d'Enghien) par qui ai-je été averti du lieu de sa résidence? Qui m'a excité à sévir contre lui? Quels sont donc vos projets? Que voulez-vous? Qu'espérez-vous? Osez le dire! Vous mériteriez que je vous brisasse comme un verre, j'en ai le pouvoir, mais je vous méprise trop pour en prendre la peine.

L'émoi, la surprise paralysaient les assistants, le regard fixé à terre. Tous n'avaient pas la conscience si nette qu'ils ne pussent penser que leur tour allait venir. Quand le souffle manqua à rEm{)ercur, un mouvement instinctif poussa vers

la porte ces personnages ahuris; et dans le silence de la fuite, sur les épaules des courtisans, la voix fluette de Talleyrand, retenu en arrière par sa marche boiteuse, glissa cette aigre riposte ; « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé (1)! » La colère rend maladroit par des paroles irréparables ; Napoléon le comprit vite et pour équilibrer les choses, après le vent de cette tempête, il modéra la foudre. Duroc se rendit chez Talleyrand lui redemander sa « clef» de grand chambellan; le lendemain, «au lever » du dimanche, M. de Montesquieu, à qui le Moniteur ne sut trouver de qualité plus décorative que celle de « membre du corps législatif», fut officiellement désigné pour occuper cette place ; il prit ses fonctions et tout fut dit. L'Empereur voulut seulement marquer qu'avec le prince de Bénévent l'intimité domestique était brisée : il lui retirait le droit d'entrer à toute heure dans son cabinet; jamais ils n'auraient plus d'entretiens particuliers. « Il ne pourra plus dire qu'il m'a conseillé ou déconseillé une chose ou une autre » , déclarait Napoléon qui mettait dans cette disgrâce une amertume ironique et une coquetterie à ne pas se reconnaître de Mentor (2). — Fouché profita de l'excès même de l'algarade subie par son « compère » ; il prit le vent, se défendit en dessous, se fit le partisan déclaré de la guerre, parut nécessaire, resta et fut épargné (3).

Napoléon avait d'autre souci que de frapper des gens rendus inofîensifs, du moins le croyait-il, parce qu'ils étaient

(1) Ses Mémoires sont plus discrets : t Je devais donner à ma manière de vivre un air d'indifférence et d'inaction, qui n'offrit point la moindre prise aux soupçons continuels de Napoléon. A différentes reprises il me montra une grande animosité et me fit plusieurs fois publiquement des scènes violentes. » (T. II, p. 5.)

(2) Conversation de l'Empereur avec Rœderer, 6 mars 1809. Roederer, OEuvrcx, t. III, p. 5V0.

(3) Pasqcier, Histoire de mon temps, t. I, p. 356. — Madeuk, Fouché, t. II, p. 87. '

ihi L'ESPAGNE ET NAPOLÉON

découverts. Les armements continués de l'Autriche offraient des dangers plus sérieux. Vers elle il tourna sa colère, toujours avec cette affectation de mépris dont il couvrait l'adversaire, il disait à Roumiantsof : « Elle veut un soufflet; je m'en vais le lui donner sur les deux joues (1). » Il s'indignait de ses « fanfaronnades » , et lui-même s'y oubliait, écrivant à son frère Jérôme : « Si l'empereur François fait le moindre mouvement hostile, il aura bientôt cessé de régner. Voilà qui est très clair. »

A de grands préparatifs guerriers, il souhaitait passionnément de joindre l'appui moral de la Russie. A Paris Roumiantsof et Kourakine rivalisaient de courbettes, et réciproquement recevaient l'accueil le plus empressé : l'intimité s'affichait, les conversations étaient journalières, les galanteries incessantes, les cadeaux prodigués. A Saint- Pétersbourg, le Tsar embarrassé demeurait plus réservé; il a'était pas insensible aux arguments de la Cour de Vienne, à la visite plus intime des souverains prussiens; il se gardait d'épouser en face de l'Europe la nouvelle querelle napoléonienne d'autant que la dernière chance d'une conférence d'entente avec l'Angleterre s'évanouissait en ce même temps. Londres s'appuyait sur la Suède et mettait à profit les révolutions de palais à Constantinople pour s'immiscer avantageusement dans l'anarchie ottomane. Alexandre voulait terminer en Finlande et commencer en Turquie, tandis que Napoléon prétendait achever en Espagne. Cette diversité d'intérêts aurait dû l'alarmer; elle l'excitait, car il était gros joueur et la guerre est le jeu des dieux (2). Plus la difficulté

(1) Archives de Saint-Pétei-sbottrg .

(2) « L'obsession d'un désastre que l'on risque, l'inexprimable effervescence de la victoire, les vicissitudes gigantesques du triomphe et de la défaite, le tumulte, la frénésie, le divin transport, le mépris même de l'humanité et de tout ce qui la louche, vie, propriété et bonheur, l'angoisse des agonies, l'horreur des morts, toutes les émotions violentes, portées au comble, ne semblent

NAPOLEON EN ESPAGNE 4i»

devient pesante, plus son génie prétend déplorer ses ailes, et de cette Espagne rivée à son talon comme un boulet, ce n'est plus le concours qu'il convoite, c'est la possession même qu'il souhaite d'exiger. Il envoie le sénateur Rœderer, qui a l'oreille de Joseph, porter des ordres à son frère. Elle est instructive cette conversation du 11 février dans le cabinet des Tuileries; sous la lueur discrète des bougies, dans le téte-à-téte confidentiel de la nuit, il ouvre son âme : des promesses de Bayonne, nul souci : » Depuis, les choses ont bien changé, dit-il, j'ai conquis ce pays-là. Il ne s'agit plus de stipulation d'intégrité ni de conventions, il faut que le pays soit français, que le gouvernement soit français (1). »

Illusion, erreur, faute capitale qui dominera tous les désastres qui attendent jusqu'à la fin l'action de Napoléon de l'autre côté des Pyrénées. En déchaînant l'amour-propre national contre l'envahisseur, l'opposition est rendue irréductible et la guerre éternelle. Son dessein, e.xécuté par des moyens iniques, avait commencé avec des vues plus sages, lorsqu'il prétendait, averti par Talleyrand, reprendre les traditions des Bourbons de France sur leurs cadets d'Espagne. Louis XIV qui était un roi, et point un Imperator ^ ne s'y était pas trompé : il avait pu implanter la dynastie de son petit-fils et valoir à la France l'alliance de ses voisins par le procédé contraire : assurer l'influence des Français à Madrid, point leur domination directe. Disant adieu à ses premiers a rêves ambitieux et magnanimes )> , il avait compris la nécessité de renoncer à une ingérence personnelle dans les

pas seulement élever l'homme pour un moment au-dessus des autres créatures : elles constituent une -vie intense que les nerfs humains ne peuvent longtemps soutenir. Le caractère de ÎSapoléon fut profondément affecté par ce jeu de la guerre. L'étoile de sa destinée qui tenait tant de place dans se» pensées n'était que la chance du joueur dans de colossales proportions. > — Lord IlosEBERY, la Dernière phase, p. 298. (1) Rœderer, t. III, p. 536.

affaires intérieures de la péninsule, se contenter de maintenir l'accord politique entre les deux gouvernements et faire de la séparation des deux monarchies la base fondamentale de leur droit public (1). Mais Napoléon estimait bien surannée la politique de Louis XIV; dans le rapprochement il s'accordait de haut la supériorité et ne venait-il pas de recommander à Fouché (2) de faire insérer dans les journaux des articles pour établir le parallèle avantageux de la France de 1809 sur la France de 1709, Tannée du « grand hiver » .

Son dernier mot est un joyeux défi à la Fortune : « Je laisse à Joseph mes meilleures troupes et je m'en vais à Vienne, seul avec mes petits conscrits, mon nom et mes grandes bottes! (3) » En effet Eckmùhl, Essling, Wagram vont glorieusement répondre à la splendeur de cette audace. Mais l'entreprise injuste, fatale aux intérêts de la France, maintient, plus que tout le reste, contre l'Empereur la crainte la jalousie, la haine de l'Europe dont l'Autriche n'est que le champion et l'Espagne le héraut sonore.

«En vain s'insurgeant contre les conséquences de sa faute, Napoléon s'efforce-t-il une dernière fois de leur échapper; il les retrouve partout devant lui et ne réussira plus à les écarter de son chemin. La guerre qu'il a suscitée le précipite dans celle qu'il souhaite d'éviter, et l'acte fatal qui a faussé toute sa politique, le mettant aux prises avec les dif.icultés auxquelles il n'est plus de solution pacifique et normale, le condamne partout à poursuivre, à vouloir, à exiger l'impossible (4). »

(1) Alfred Baudrii.lart, Philippe V et la cour ae Fiance.

(2) L'Empereur à Fouché. — Valladolid, 13 ian\ier 1S09.

(3) Conversation avec Rœderer, 6 mars 1809.

(4) Albert Vasdal, Napoléon et Alexandre, t. II, cbap. ii.

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