INSTRUCTIONS DE TALLEYRAND A BEAUHARNAIS
23 ayril 1806.
S. M. l'Empereur vient, Monsieur, de vous nommer son ambassadeur à ^ladrid. La cour où vous allez résider est, depuis lon;jtemps, alliée de la France. Depuis un siècle, il n'y a eu qu'une guerre entre les deux souverains et quoique les liens de famille ne subsistent plus, la cause des deux états est si particulièrement liée, principalement contre l'Anfîfleterre, qu'aucune circonstance ne doit affaiblir cette alliance. Depuis le traité qui unit les deux cours, l'Espagne a eu ses vicissitudes, mais il n'est aucune perte que la constance et le courage ne puissent réparer. Vous avez. Monsieur, à maintenir l'Espagne dans le système adopté jusqu'ici d'unir tous ses efforts à ceux de la France et à les tourner plus particulièrement vers la marine...
[Que l'ambassadeur mette tous ses efforts à faire reprendre l'activité des ports.]
Ce n'est pas de ses troupes de terre que l'Espagne doit s'occuper. Sur le continent elle n'a rien à craindre : la France couvre au nord ses frontières; le Portugal désire la paix avec elle. Mais son plus pressant intérêt est de recouvrer une marine, d'assurer ses communications avec ses colonies des deux Indes, de concourir à tous les plans dopérations navales qui pourront être formés contre l'ennemi commun. Chaque jour porte de nouveaux coups à celui-ci : tous les ports d'Allemagne, tous les ports d'Italie lui sont fermés, plus de la moitié de l'Europe a rejeté son commerce; c'est dans son ile et aux extrémités du monde que sont reléguées
ses ressources. Aujourd'hui les alliances de la France ont pris une étendue également propre à faciliter la paix continentale et la paix maritime. La Prusse s'est unie à la France, nous n'avons sur la ligne du Rhin et au nord de l'Allemagne que des alliés; vous savez combien la paix du midi de l'Europe est affermie par les nouveaux arrangements pris en Italie, et, s'il en est quelquesuns auxquels l'Espagne ne s'habitue pas encore, l'intérêt d'Etat, qui doit être plus fort que tous les autres, lui en fera reconnaître la nécessité. Naples avait rompu trois fois ses traités de paix avec la France... Vous saurez au reste que la cour de Madrid ne peut donner à celle de Naples aucun véritable regret. Malgré les liens du sang, elles ne s'aimaient point; la reine de Naples surtout était à Madrid un objet de haine; mais bien avant ce temps, les deux cours avaient séparé leurs intérêts : en 1761, Naples avait refusé d'entrer dans le pacte de famille, elle avait cessé d'être Espagnole pour appartenir à la maison d'Autriche...
N'ayant point de note à présenter sur les événements de Naples, vous aurez, dans toutes vos conversations, à montrer les changements qui s'y sont opérés, comme irrévocables, et à faire remarquer la différence des procédés de la France envers Naples, qui l'avait constamment offensée et envers la Toscane qui lui a toujours témoigné, qui en a toujours obtenu amitié et confiance. S. M. l'Empereur rend l'amitié pour l'amitié; elle a dû à sa dignité de reconnaître différemment des dispositions contraires.
Cherchez à maintenir celles que continue de nous témoigner la cour de Madrid et rapprochez-vous, dans cette vue, des hommes qui ont le plus d influence. Vous savez toute la faveur dont ne cesse de jouir le prince de la Paix ; grande autorité militaire, ascendant dans les conseils, bienveillance et confiance des souverains, il a tout ce qui peut lui conserver la direction des affaires, et il peut d'autant mieux concourir à consolider l'union des deux puissances qu'il paraît convaincu de la communauté de leurs intérêts, et qu'il a pour faire prévaloir ses vues, assez d'activité dans l'esprit, assez d'ardeur dans le caractère. Son influence ne tient point à ses places; elle est d'autant plus étendue qu'elle a quelque chose d'indéterminé. Le prince de la Paix ne figure pas au nombre des autorités; mais il les domine toutes.
Mes lettres vous instruiront successivement des affaires que vous aurez à traiter, la meilleure manière de les terminer est de n'inspirer à la cour que des dispositions favorables, et V. Excellence doit être déjà connue à Madrid par la correspondance du gouvernement d'Etrurie; elle a donc lieu de présumer que S. M C.
sera prévenue en sa faveur, prévention qui ne peut qu'être utile au succès de sa mission.
Archives des affaires étrangères. Espagne, vol. 669, fol. 408-411.