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faite du scandale politique qui tirait son nom de robscurité. La manœuvre avait, au reste, failli tourner à la confusion des partisans des maximes extrémistes, car les plaintes contre Gallardo portées devant les Cortès avaient souligné la lacune d'une liberté illimitée et, dans une logique ironique, don Francisco Riesco, député de la Junte suprême d'Estramadure et ancien Inquisiteur du Tribunal de Llerena, « homme d'un esprit droit et d'intentions pures « , fit à cette occasion une motion pour le rétablissement du Saint-Oftice (:22 avril 1811). Voilà le feu aux poudres; le rapport semblant favorable à la proposition, les tribunes s'agitent, manifestent, murmurent, les députés rivalisent d'habileté pour ou contre dans la casuistique parlementaire, et après de longs débats, il est déclaré <i qu'on suspendait provisoirement la discussion de cette affaire et qu'on fixerait un jour pour la reprendre » .
C'est donc au milieu de l'effervescence des idées, des enthousiasmes patriotiques, des protestations de foi religieuse, des violences démocratiques, des licences de la liberté, des querelles individuelles, des souffrances d'un siège, de l'espoir invincible de la délivrance, de la confiance illimitée en un prochain avenir que fut votée la Constitution de 1812, après quinze mois de combats oratoii'es. L'excitation de chacun était portée au maximum dans une réunion d'une centaine de personnes soulevées par l'entraînement de la parole, soutenues par la passion de la discussion, et livrées à toute l'exagération législative par l'irresponsabilité de décisions anonymes prises en commun. En travaillant à rédiger une Constitution espa-
gnole, ils ne pouvaient manquer d'avoir à l'esprit la Constituante française (1) ; et ce fut en effet là que la majorité trouva des exemples et prit des modèles. — Comme les réformateurs de 1789, les Cortès de 1810 sont les victimes d'une effroyable vanité, ardente, presque puérile, toujours envieuse, la vanité bourgeoise. Dans la chevaleresque Espagne où les lois de l'Eglise dominaient tout, le clergé, la noblesse possédaient par tradition des privilèges, et semblent en avoir usé avec modération. Dans une commune foi religieuse qui constituait leur paix sociale, les paysans vivaient heureux, le barreau, la basoche, les fonctionnaires, classe intermédiaire, l'était aussi si elle voulait demeurer à son rang, honorable et honoré; les effervescences philosophiques du siècle avaient troublé sa quiétude et, maintenant, sans barrières, livrée à elle-même par la guerre étrangère dont elle ressentait toutes les misères domestiques, elle mettait sa science juridique au service de passions jalouses. L'opinion de Napoléon sur l'orgueil démocratique s'appliquait à la majorité des représentants réunis à Cadix : u Qu'est-ce qui a fait la Révolution? La vanité. — La liberté n'est qu'un prétexte (2). » — Un homme qui a bien étudié les travaux des Cortès a écrit d'elles :
Quand elles furent à l'œuvre, emportés par un zèle inconsidéré, elles allèrent beaucoup plus loin qu'elles n'avaient d'abord projeté. Le jour même de leur installation, elles déclarèrent, par un décret solennel, que la souveraineté nationale résidait dans le sein de l'Asssemblée. Elles s'attribuèrent en conséquence la puissance léjuslative dans toute son étendue; elles ne laissèrent à la Régence, représentant le Roi, d'autre faculté que celle de faire exécuter leurs actes.
Leur but était de ruiner les prétentions de Bonaparte unique-
(1) « Ce qui frappe d'abord, c'est la ressemblance de cette œuvre avec celle de la Constituante française : même succès, mêmes défaillances et mêmes erreurs. « — Reynald, Histoire de l'Espagne, 78.
(2) Mémoires de Mme de Rémusat, I, 392.
ment fondées sur les renonciations de Ferdinand VII et de son père ; mais elles perdaient de vue que les anciennes Cortès, dont elles occupaient la place, n'avaient jamais rien entrepris, en matière de léffislation, que de concert avec le prince, et elles ne comprenaient pas mieux que leur résolution tendait évidemment à détruire toute l'économie du gouvernement monarchique (I).
La Constitution sortie de leurs mains était morte avant d'avoir vécu, au dire même de ses admirateurs (2). Elle était écrite non avec la plume mais avec l'épée; il faut y voir une arme de combat, l'ennemi n'est pas le Français, c'est le roi; la royauté, est un suspect, on la veut désarmée de toutes manières, on limite sa puissance, on fixe son autorité, on règle la succession au trône, la minorité, le mariage du prince, son droit de s'absenter du royaume, sa liste civile, le nombre de ses ministres, ses Conseils, ses agents ; et toute cette puissance amoindrie passe aux députés des CorLès devenus « Majesté » à leur tour. Dans leur manie d'égalité, ils n'envisagent que la création d'une chambre unique sans le contrepoids nécessaire d'un Sénat ou d'une Pairie; ils s'attribuent le
(1) LAFFO^-SAI.NT-MARC, Essni historii/ue sur les Cortès, 221. (Paris, 1834.)
(2) Sous la réserve de quelques erreurs, La Forest qui était à 1 affût des délibérations de Cadix et qui avait envoyé à Paris la volumineuse copie d'un premier projet, donne dans sa dépêche du 26 septembre 1811 un résumé de la Constitution qui en fait bien ressortir les grandes lignes :
" C'est un mélange des Constitutions françaises de 1791, 1793, et de frimaire an VIII. On y introduit un ctef exécutif, mais ses pouvoirs sont très limités. Il est sous la tutelle des autorités nationales bien plus qu'elles ne sont sous sa protection. Il peut faire la paix ou la guerre; il ne peut choisir à son gré ses alliances. Sa liste civile est déterminée pour sa vie seulement. Il encourt la déchéance s'il se marie, abdique ou quitte son royaume sans le consentement des Cortès. Celles-ci s'assemblent de plein droit toutes les années, leur session dure trois mois. (Jn comité pris dans leur sein reste en permanence pendant leur ajournement. Ils font toutes les lois. Un Conseil d'Etat, composé de 40 personnes, dont 4 Évèques et 4 Grands, a les attributions les plus essentielles du pouvoir exécutif, et c'est sur les listes qu'il dresse que le Roi doit choisir tous les serviteurs publics. La religion catholique, apostolique et romaine est déclarée la seule que les lois admettent. «
Dépêche du 26 septembre 1811. Correspondance, V. 274.
règlement des administrations, la rectification des traités d'alliance et de commerce, l'organisation de l'armée et de la marine, le plan d'un enseignement public; s'ils admettent la nécessité d'une sanction royale à leurs votes, ils bornent à trois fois ce droit de veto suspensif; après, sans contrôle, ils gardent la possibilité de passer outre. — Ils ont organisé avec soin le pouvoir législatif qu'ils se réservent, réglé le mode des élections des députés aux Cortès nommés pour deux ans par trois degrés de suffrages demandés aux Juntes de paroisses, de districts, de provinces; ils limitent la durée des séances à trois mois par an. Par un contresens incompréhensible ils déclarèrent non rééligible tout représentant à la tin de sa période électorale. Ils se montrèrent plus sages dans l'organisation d'un Conseil d'État de 40 membres où siégeraient 4 ecclésiastiques dont 2 Lvéques et 4 Grands d'Espagne, 12 citoyens des provinces d'outre-mer; ce sont les Cortès qui dressent les listes de présentation des candidats.
Des tribunaux avec des magistrats inamovibles et des alcades élus dans chaque commune jugeront les causes civiles et criminelles. Il y avait dans ceci l'assurance d'une meilleure justice, plus rapide et moins coûteuse. — Les ministres du Roi, au nombre de 7, seront responsables devant les Cortès qui détermineront les affaires attribuées à chaque département. — Elles établiront également les impôts et les contributions, une Trésorerie générale et une Cour des comptes.
Les forces du royaume comprendront : 1" l'armée de terre et la Hotte ; 2° les milices qui ne pourront sortir de leur province, sans l'assentiment des Cortès (1). — L'instruction sera donnée aux Espagnols dans des écoles primaires et des Universités. — La Constitution est déclarée intangible au
(1) Sur la « conception militaire » de la Constitution, voir : Général de ArtÈcuk, Guerra de la Independencia, XI, 29.
moins pour huit années (l). La lecture de ce texte qui comprit 38-4 articles, divisés en 34 chapitres, sous 20 titres différents, avait été confiée à don Evariste Ferez de Castro (2). Des discussions approfondies, passionnées, opiniâtres, parfois violentes, souvent subtiles avaient marqué les controverses sans cesse renaissantes.
L'article relatif à la Religion n'avait trouvé aucun contradicteur et, lu dans un silence respectueux, fut accueilli par acclamation : « La religion de la nation espagnole est et sera perpétuellement la Religion catholique, apostolique, romaine, la seule vraie. La Nation la protège par des lois sages et justes, et défend l'exercice de toutes les autres. " — Si cette constatation péremptoire et cette déclaration solennelle répondaient bien aux sentiments intimes du très grand nombre des députés on peut être surpris de n'avoir entendu aucune objection sortir de la bouche des libéraux de l'Assemblée, C'est que la foi religieuse dominait toute âme espagnole, nul n'aurait osé s'élever contre le culte traditionnel de l'Eglise ni contester son caractère sacré, personne n'en connaissait d'autre. Le comte de Toreno, témoin et acteur, croit devoir plaider les circonstances atténuantes pour son adhésion, pour son silence et celui de quelques « amis de la tolérance » qvii pensèrent bien à adoucir la fermeté de 1 article, mais à qui il parut « prudent de ne pas soulever la question » . De même, le 27 juin 1812, le courant catholique porta encore l'Assemblée, qui à cette heure fermait les couvents et expulsait le
(1) Le comte de Toreno qui a pris une part active à ces longs dëbats a conf ai ré à l'ëtude de la Constitution le 28' livre de son Histoire de la Révolution d'Espagne, t. IV, 309.
(2) Il était le secrétaire de la commission présidée par Diego Mûnos Terrero, dont étaient membres : ArgUelles, Fernando de Leyra, Rodriguez de la Barcena, Vicente Morales Duarez, Mariano Mendioia, Jore de Espiga, Pedro Maria Rie, Alonzo Canedo, Francisco Guttierez de la Huerta, Antonio Cliverez, Antonio Ferez, Andrrs de Jaurcgui.
nonce, à déclarer solennellement « Patronne de l'Espagne » , après saint Jacques de Compostelle toutefois, sainte Thérèse d'Avila, sur la demande adressée par les Carmes déchaux de Cadix (1). Et les seuls Espagnols qui eussent regretté cette manifestation imprévue auraient été les chanoines de Compostelle, pour le partage de cet honneur avec leur saint vénéré.
Le texte de la Constitution avait été voté le 19 mars 1812 par 184 membres présents, vingt étant absents ou malades (2).
Les discussions des députés trouvaient une répercussion immédiate sur la place publique. Les journaux alimentaient les querelles et des scènes scandaleuses se multiplièrent. Le Parlement en fut à son tour le témoin, le public des galeries se mêlant aux discours par ses applaudissements ou ses murmures, la plèbe envahissait les places (3) et les orateurs les plus osés étaient le mieux accueillis, les autres se voyaient menacés. Don José Pablo Valiente s'était rendu antipathique aux commerçants de Cadix en soutenant la liberté du trafic avec les colonies d'Amérique. Par contre il était l'adversaire des nouveautés. Sa parole mordante souleva l'agitation des tribunes, il réclama, selon le règlement, leur évacuation, ne put l'obtenir et, en entendant les cris de la foule qui l'attendait aux portes, demanda qu'on lui donnât asile à bord du vaisseau de guerre Asia à l'ancre dans la baie. Il y resta plusieurs mois jusqu'à l'apaisement des malveillants qu'il avait qualifiés de « gens payés » .
Une querelle aussi chaude s'ouvrit avec l'ancien Régent Miguel de Lardizabal après qu'il eut, à Alicante (sep-
(i) TORENO, V, 151.
(2) Le nombre des députés s'était successivement accru par l'arrivée des représentants des provinces espagnoles d'Amérique.
(3) Réciproquement les tribunes étaient garnies de moines aux discussions sur l'Inquisition et les ordres religieux.
tembre 18 [1), publié un Manifeste à la Nation (1) ; la brochure fit du bruit, car l'auteur y dénonçait l'illégitimité des Cortès et prétendait que le serment que leur avait prêté la Régence, dans la nuit du 24 septembre 1810, avait été contraint. Malgré le principe proclamé de la liberté de la presse, on exigea l'arrestation de Lardizabal, personnage peu sympathique, sa translation à Cadix, la saisie de son « manifeste » et de ses papiers. La confusion augmenta avec la discussion. On constitua un tribunal pour la circonstance, le fiscal conclut à la peine de mort; Lardizabal, condamné au bannissement, en appela; le tribunal suprême cassa la sentence, les premiers juges la maintinrent et puis tout ce tapage finit par le silence. Au contraire, le bruit des vivats et l'éclat des manifestations accompagnèrent la promulgation officielle de la Constitution. Le 19 mars, en dépit d'une tempête qui arrachait les arbres et du grondement de tonnerre, ce qui parut à beaucoup de mauvais augure, les Députés et la Régence vinrent prêter serment dans le salon des Cortès; on se transporta à l'église del Carmen pour rendre grâces au Tout-Puissant; l'Evêque de Calahora officiait; parmi l'assistance le corps diplomatique (2), la grandesse, les généraux, les autorités civiles. Les Régents avaient apporté un exemplaire magnifiquement relié de la Constitution; lecture en fut donnée en face des troupes présentant les armes, devant le palais de la Douane, puis, la longue procession se remettant en marche, successivement aux places de Sainte-Croix, de Saint-Antoine et de Saint-Philippe, la cérémonie se renouvela.
La soirée se passa en réjouissances populaires, on illumina
(i) Il Manifeste que présente à la Nation le Conseiller d'État don Miguel de Lardizabal y Uribe, au des cinq membres qui composaient le suprême Conseil de Régence d'Espagne et des Indes, sur sa politique dans la nuit du 24 septembre 1810. »
(2) Henry Wellesley pour l'Angleterre, le comte de Priole pour les Deux- Siciles, José de Souza Holstein, pour le Portugal.
et la pluie, qui tomba à flots, toute la journée, vînt seule troubler la fête.
Des médailles commémoratives furent frappées, des pièces de vers traduisirent le patriotisme enflammé des assiégés qui saluaient l'aurore d'un meilleur avenir. Par tout le royaume, là où on le put, avec solennité cette même lecture eut lieu ; de grands applaudissements l'accompagnèrent sans empêcher une partie des habitants de conserver leur loyalisme pour Ferdinand et leur défiance envers l'oeuvre des législateurs improvisés ; sans doute, ils accoururent prêter serment, a car dans cet acte ils ne considéraient pas la Constitution en ellemême, mais ils croyaient surtout donner une preuve d'adhésion à la cause de la Patrie et à son indépendance" (1). Le bon sens britannique et le sang-froid militaire de Wellington lui avaient fait deviner dès la première heure le sentiment intime des populations qu'il côtoyait; il écrivait à son frère Henri Wellesley ces sages réflexions : « Le propre des Assemblées populaires est d'adopter des principes démocratiques et d'accaparer dans leurs mains tous les pouvoirs de l'Etat, mais les Cortès doivent prendre garde de se jeter dans cette voie séduisante, car les vœux de la ISation sont décidés pour une monarchie; c'est par une monarchie seule qu'elle se laissera gouverner " (2) .
Les citoyens à qui l'on distribuait leur part de « souveraineté» ne s'intéressaient guère à ces grands mots de liberté, de droits imprescriptibles, de bonheur national, c'est comme si " on leur avait parlé hébreu " , assure Mesonero Romanos (3) qui assista à Madrid à ces scènes d'un enthousiasme déjà refroidi et ils eussent volontiers, ajoute-t-il, troqué leur royauté imaginaire contre un plat de lentilles, c'est-à-dire «un