‹ L'Espagne et NapoléonChapitre 13 sur 38 · TORENO, V · texte numérisé non relu

TORENO, V

(2) 4 novembre 1810.

(3) Memorias de un Setenton, t. I", p. 111.

bon pain de deux livres bien pesées " , car ils souffraient alors de la disette.

Non plus que ces privations, Cadix ne connut pas ces hésitations et ces doutes ; l'esprit public très fin, délicat et enjoué, optimiste de naissance sous son ciel bleu, était tenu éveillé par les dangers mêmes de la guerre, l'intérêt des Gortès et le souci de la résistance. Les poètes ne laissaient pas reposer leur Ivre ; toute une littérature légère, animée, joviale, burlesque, parfois spirituelle, s'est donné carrière derrière les remparts, en ces jours difficiles ; c'était la rançon de la misère des temps et le soutien des cœurs oppressés (1). On a retenu les strophes ironiques que chantaient les femmes, que redisaient les enfants, qui faisaient sourire les vieillards et qui résonnaient à tous les échos comme une riposte aux batteries

françaises :

Co?i las balas que tira El mariscal Soult Hacen las Goditanas Mantillas de tul (2).

Ce refrain fut célèbre et il y eut quantité de couplets et des variantes.

Chacun, à sa manière, offrait son concours: Juan Downie, un Ecossais, se plut à organiser un corps de volontaires, sous le nom de «Légion des loyaux extremenos». Il avait eu la bizarrerie de les habiller « à l'espagnole» ... du temps de Philippe II : pourpoint, chausses, collerette, manteau court, tout cela aux couleurs blanc et rouge, avec lance, épée, pistolet ;

(i) Voici quelques noms de ces enfants d'Apollon : le marquis del Palacio, Juan Bautisla Arriaza, don Angel de Saavedra, don Manuel Quintana, don Juan Menendcz Valdès, don Francisco Sanchez Barbero, don Francisco de la Iglesia, don Juan Miquel de Arrambide, don Gristoval de Bena, don Juan Nicasio Gallego, don Eugenio de Tapia.

(2) « Avec les boulets qu'envoie le maréchal Soult, les femme» de Cadix se font des mantilles légères en dentelles, n

Iiii-méme s'arma d'un glaive antique que lui avait remis la marquise de la Gonquista, descendante de Pizarre, et qui avait appartenu paraît-il au conquérant du Pérou; dès lors, il se crut l'émule du grand capitaine. Après sa surprise à la vue de celte mascarade, la foule manifesta de la moquerie et!e brave Downie comprit que ces costumes de théâtre défendraient mal contre les sabres de nos dragons. Il se couvrit alors d'un chapeau tout moderne de général et, en même temps, s'adjugea le grade dont il portait les insignes (1).

Cette envie de se revêtir d'un " costume antique » plaisait aux imaginations, car c'est sous ce vêtement de fantaisie que le marquis de Palacio se présenta dans le salon des Gortès, fit une profonde révérence, tira son épée, mit ses lunettes et déclama une poésie lyrique de sa composition, il exhorta l'assistance à défendre la bonne cause et, au milieu des rires, se retira ; il continua sa promenade, fièrement, dans les rues pour reprendre à la nuit le chemin de l'Ile de Léon, et se mêler aux soldats (2).

On vit des religieux s'enrôler pour servir dans l'artillerie, en groupes de 20 à 25 par couvents ; en dehors du service, ils continuèrent leur vie sacerdotale, mais à l'occasion revêtirent avec entrain tout un uniforme composé à leur intention : veste courte et pantalon bleu, parements de velours brun avec grenades au collet, cravate noire, bas et gilet blancs, chapeau avec une lame dorée sur laquelle est l'inscription Pro Rege, pro Lege et pro Patria; le tout accompagné d'un sabre court. Par scrupule religieux, ils se donnent des chefs ecclésiastiques pour chaque brigade et demeurent sous la surveillance des prélats. On les occupe à l'Arsenal à la confection des pro-

(1) A. DE Castro, p. 150.

(2) Également, don Manuel Ximenès Guazo avait endossé « un costume antique » quand il vint à Cadix et suivit la procession de la Fête-Dieu, en 1813 ; il avait combattu à Saragosse, à Séville, et levé des volontaires groupés sons le nom de « la Croisade » .

jectiles et ils remplissent souvent le rôle de sentinelles aux cinq portes de la ville (1).

Les dames de Cadix fournissent aux troupes du linge, des vêtements, brodent des drapeaux, cousent des sacs pour les parapets des remparts, font de la charpie pour les hôpitaux. En 1811, sous la présidence de la marquise de Villafranca, dona Eugenia Coronel organise des infirmières, sous le nom d'Association patriotique des Dames de Saint-Ferdinand.

Aux jours d'alarme, il est bon de se tourner plus fréquemment vers le ciel pour implorer son secours, mais à la prière il convient de joindre le respect de la morale, aussi paraissent des ordonnances (2) condamnant " les vêtements immodestes et provocateurs » des femmes, leur interdisent, en ces costumes, la réception des sacrements, l'assistance aux offices et l'entrée des églises ; que leur coquetterie fasse le sacrifice de modes inconvenantes, afin d'être exaucées dans leurs vœux pour la Patrie. Et à la porte des chapelles, des prêtres veillent à l'exécution de l'ordonnance.

Une religieuse franciscaine, la Mère Maria Rosa de Jésus, qui a été visiter Pie Yll à Savone dans sa prison, pour l'entretenir de la paix de l'Eglise et de la liberté de l'Espagne, vient à Cadix et fait tenir à chaque député la copie d une adresse où elle demande aux Cortès de mettre leur confiance patriotique entre les mains de la Vierge jiarie et de déclarer généralissime des armées espagnoles : Maria Santissi'ma de los dolores; que l'on fasse placer son image sur les étendards, que Ton ordonne aux troupes une confession et une communion avant la bataille, un jeûne général de trois jours, des processions publiques de réparation. Elle signe : » la servante des servantes du Seigneur. » Beaucoup sourient à

(1) A. DE Castro, p. 57.

(2) Le siège épiscopal de Cadix était vacant ; le vicaire capitulaire occupait la place.

ces vœux mystiques, beaucoup v correspondent en seci'ct et trouvent que leur cause n'a qu'à gaf);ner à des actes extérieurs de religion qui exprimeront tout haut ce que les catholiques espagnols pensent tout bas.

Et certes, leur nature loyale ne les porte ni à la dissimulation ni à la tristesse, la vie en plein air leur demeure familière, toute cérémonie dans les rues trouve des figurants et des spectateurs ; l'anniversaire du dos de Mayo est un jour de deuil qui se change en souvenir glorieux, ce sont alors : grand service à l'église des Carmélites où officie le cardinal de Bourbon, grand cortège, grande animation sur la place San Antonio où on a élevé un obélisque égyptien chargé de figures allégoriques, les troupes se déploient au long de la promenade Alameda, d'où l'on découvre à perte de vue l'Océan, le canon tonne, les musiques militaires jouent, le peuple va, vient en chantant et le soir court voir les illuminations aux fenêtres.

Quand le directeur de l'Académie d'équitation, don Francisco de la Iglesia, donne une fête équestre, le concours est immense et l'on acclame les meilleurs écuyers : duc de Rivas, comte de Belveder, don Francisco Arteaga. A toutes les processions, et combien fréquentes, les paroisses rivalisent de drapeaux, d'ornements, d'étendards; à tous les miradors garnis de tapis, de fleurs et de lumières, les habitants s'inclinent avec dévotion. — A son tour, l'ambassadeur d'Angleterre offre souvent des fêtes, des bals qui charment la bonne société.

« A Cadix régnaient la liberté et la joie : le port recevait chaque jour des navires chargés de marchandises, la ville abondait en provisions ; la neige elle-même, portée par mer des montagnes éloignées, permettait aux habitants de se régaler de glaces et de sorbets. Les divertissements se succédaient sans interruption et l'on ne suspendit ni les combats de taureaux ni les spectacles, on construisit du côté de la mer un théâtre hors de la portée de la bombe, afin que les habitants puissent

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s'abandonner sans trouble à la joie et aux plaisirs (1). » Ainsi, sauf à certains jours, ceux où les navires des colonies avaient du retard, l'abondance des vivres, la qualité des vins rendaient la vie facile ; la fièvre obsidionale, très mitigée en l'espèce, ne sévissait guère, et depuis que la fièvre jaune, plus dangereuse, avait disparu, l'attente de la paix demeurait la suprême pensée. « Un grand nombre de députés aspire à se retirer de la bagarre, beaucoup même font sonder à Madrid pour savoir s'ils seraient admis à vivre paisibles et retirés dans les provinces soumises ; leur lassitude pourra bien amener la dissolution des Cortès actuelles plus tôt qu'on ne l'a cru d'abord (2). »

C'est La Forest qui dit cela : s'il embellit un peu ses espérances, la Constitution lui a fourni des arguments pour entrevoir une solution possible. Le roi Joseph tenterait volontiers des pourparlers d'entente, poussé d'ailleurs par l'Empereur qui le presse de « s'accommoder avec les Cortès v , parce qu'elles viennent d'adopter une Constitution a qui est celle de Bayonne » . La vérité historique de ce rapprochement ingénieux ne conduit cependant pas au succès de l'entreprise et le meilleur accord des Français avec les Espagnols reposerait sur le désaccord des Espagnols et des Anglais. Cette divergence se fit jour par orgueil national, quand Ballesteros se révolta contre le décret des Cortès nommant Wellington généralissisme des armées de la péninsule (3). Le général écrivit, de Grenade, une lettre de protestation au ministre de la Guerre (31 octobre 1812) ; il rappelait ses services et ajoutait : Je ne me croirais pas digne d'avoir reçu le jour dans le royaume d'Aragon si je ne déclarais que je ne puis con-

(1) ToRENO, Y, p. 45.

(2) Dépêche de La Forest, 16 mars 1812.

(3) « Ce déciel dégoûtera du service insurgé beaucoup de généraux et d'officiers. Ballesteros a donné l'exeuiple. » — Dépèche de La Forest, SO novembre 1812.

descendre à une mesure contraire à l'honneur... N'avons-nous pas la gloire d'appartenir à la plus grande nation de l'Univers ? Nos armes n'ont-elles pas dominé les quatre parties du monde ?... (l). — La Régence ordonna d'arrêter le fougueux Ballesteros, il sortit de chez lui en criant : " Vive la Patrie ! " mais les sentinelles ne le laissèrent pas passer et le lendemain il fut conduit à pied, en présence d'une foule immense, jusqu'au fort du Genil, de là à Malaga, et embarqué pour Ceuta, où il devait être détenu (2). La Régence publia une sorte de manifeste pour justifier cette destitution d'un soldat populaire, Ballesteros répliqua par des « remontrances " très virulentes, et s'il devait être réintégré par la suite dans son commandement, il resta constamment hostile aux généraux anglais qui lui rendaient bien son inimitié (3j.

La même méfiance avait gagné Cadix où, sur « l'instigation des membres des Cortès ayant le plus d'influence» (4), le peuple réclamait à grands cris le départ des troupes britanniques et " la liberté du patriote andalou « (5).

Ces déclamations et ces contradictions devaient déplaire à la précision militaire de Wellington; sans doute, quand il se présenta à Cadix chargé des lauriers de Badajoz et de Salamanque (décembre 1812), il fut salué par les poètes comme un «demi-Dieu» (6), les Cortès l'accueillirent pompeusement; à sa courte harangue de remerciements, le président répondit par un long discours tnuy florido et la journée s'était terminée

(1) Gazette de Madrid, 15 novembre 1812. Aff. étrang., vol. 690, fol. 371.

(2) Général DE Arteche, t. XII, 232-240.

(3) A la Restauration, Ferdinand VII lui confia le portefeuille de la Guerre, mais bientôt l'exila à Valladolid. Aussi, en 1820, Ballesteros accourut soutenir la Révolution, tenta de s'opposer à l'intervention française, se soumit cepend:int au duc d'Angoulême. Il mourut, réfugié en France, en 1832.

(4) Lettre chiffrée du général Gazan au roi Joseph. Madrid, 28 mars 1813, Archives de la Guerre.

(5) Ballesteros.

(6) Le poète Ariaza.

par un banquet, un bal (1), un feu d'artifice. Mais le séjour, en se prolongeant, n'aviva pas les sympathies; dans sa lettre du 13 janvier 1813 au comte Bathurst, Wellington exprime nettement son sentiment sur la Constitution et la politique des Gortès; cette page est le témoignage d'un esprit sagace qui ne se laisse pas impressionner par les honneurs personnels qu'il reçoit.

(i ... Il est impossible de décrire l'état de confusion où sont les affaires à Cadix. Les Cortès ont fait une Constitution comme un peintre compose un tableau, c'est-à-dire bonne à être regardée. La Régence est dans le fait l'esclave des Cortès. Aucune d'elles ne sait ce que l'autre fait ou ce que Ton fera dans telle circonstance qui peut se présenter. Ni la Ilégence ni les Cortès n'ont d'autorité au delà des murs de Cadix; je doute même que la Régence en ait au delà des murs de la salle où elle se réunit. Chacune se méfie de l'autre... Je voudrais bien qu'un de nos réformateurs allât à Cadix pour voir l'avantage d'une Assemblée populaire et souveraine se donnant le titre de « Majesté », d'une Constitution écrite et d'un gouvernement exécutif qu'on traite « d'Altesse " , agissant sous le contrôle de « Sa Majesté l'Assemblée» . En vérité il n'y a d'autre autorité dans l'État que les journaux diffamatoires et ils tiennent réellement sans pitié dans leur dépendance les Cortès et la Régence. »

Le jugement est conforme à la vérité et peut être retenu, dans sa sévérité légitime. La réprobation étonnée de Wellington se comprend : les caractères des deux nations sont si disparates.

L'éloignement des Français rendait plus intraitable encore le patriotisme des Espagnols, plus exigeante leur prétention

(1) Offert par la Grandesse, il coûta 28 000 piastres; il fut troublé par la crainte d'une catastrophe, car on avait répandu le bruit que les rafraîchissements étaient empoisonnés.

de se suffire dans l'œuvre de la libération; ils se réservaient et, en effet, ils avaient gagné Thonneur de la résistance dans la u ville d'Hercule " .

L'intransigeance connut parfois des heures de détente, car les hommes finissent par se montrer sociables dès qu'ils se connaissent et d'autres sentiments que la haine s'établissaient parfois dans nos cantonnements, au contact de populations d'abord hostiles. Quand, treize ans api'ès ces temps de bataille, l'armée française, — cette fois bien accueillie par ses adversaires d'antan, car elle parcourait l'Espagne sous le drapeau des Bourbons, — quand l'armée française arriva en Andalousie, nos soldats trouvèrent que certains bons souvenirs de leurs aînés avaient survécu. Le futur maréchal de Castellane, alors commandant la brigade de cavalerie légère de la division de Cadix, nota dans son Journal, à la date du 14 septembre 1826, ces détails pittoresques qui ont leur intérêt :

On s'est entretenu des Français en 1811 et 1812. En ce pays, on en parle, en général, avec éloges. Le maréchal duc de Bellune y a laissé des souvenirs honorables, ainsi que le général Semelé, qui a commandé fort longtemps à Xérès. On parle encore des fêtes et des bals que les Français donnaient à cette époque, et c'est comme chose ingénieuse que l'on cite les moyens qu'ils avaient pris pour faire venir à leurs fêtes les femmes qui ne le voulaient pas, ou qui ne l'osaient pas, de peur de se compromettre dans l'opinion du pays. On les envoyait chercher par f[uatre dragons ou quatre grenadiers. Cela une fois bien établi, on ne fut plus obligé de faire des exécutions, et les réunions furent nombreuses (1).

Trait de mœurs assez significatif qui souligne la bonne humeur naturelle d'adversaires que rapprochent, aux heures de détente, pour un plaisir commun, deux sentiments as >ez semblables : la légèreté française et la gaieté andalouse.

(1) Journal du maréchnl de Caslcllane, II, 130.

Nous devons anticiper les événements pour conclure l'historique de la Constitution de 1812.

Une assemblée comme les Cortès, aux allures révolutionnaires et aux formes grandiloquentes, devait finir sa carrière sous une mesure de force qui rappelait le 18 Fructidor ou le 18 Brumaire.

Le retour du maréchal Soult quittant l'Andalousie, puis la retraite de nos armées, incitèrent naturellement les députés délivrés à remonter vers la capitale. L'arrivée de la fièvre jaune ne nuisit pas non plus à la hâte de leur départ. Ils suspendirent leurs séances le 29 septembre 1813 et se donnèrent rendezvous à Madrid pour le 15 janvier. Ils se mirent en route aux derniers jours de l'année, se plaisant, dans un voyage à petites journées, à multiplier les réceptions officielles au passage et goûtant sur la route les acclamations de leurs compatriotes; n'étaient-ils pas la représentation vivante du Roi encore prisonnier et l'image de la patrie délivrée? Les événements au loin continuaient à bien servir leur cause ; l'Empereur, l'Empire à leur tour étaient aux abois et la France envahie; les députés touchaient à la revanche, à la victoire, au triomphe.

En troupe, ils arrivèrent à Madrid le 5 janvier 1814; là encore ils reçurent de grands vivats d'un peuple en délire, car leur présence semblait le signe du retour définitif d'un pouvoir espagnol dans la capitale des Espagnes.

Ils allèrent se loger au Palais Royal, ce qui pouvait passer pour delà présomption, au moins de la maladresse, et choqua plus d'un monarchiste pointilleux, car tout en conservant des admirateurs convaincus, des propagateurs enthousiastes, la Constitution rencontrait des opposants effrayés, des adversaires résolus.

Les nouvelles de la guerre étaient bonnes, mais les embarras de la paix commençaient. La Régence dut recevoir deux envovés successifs de Ferdinand pour qui les portes de Valençay venaient de s'ouvrir : ses mandataires, le duc de San Carlos et le général Palafox, héros de Saragosse, venaient annoncer le retour prochain du Prince et communiquer ses conventions avec Napoléon. Les Cortès rappelèrent aussitôt leur fameux décret du 1" janvier 1811 qui exigeait que le Roi soit libre et sur le sol du royaume pour souscrire valablement un pareil acte. Au reste la Constitution de Cadix ne permettait pas au monarque d'exercer l'autorité souveraine avant qu'il eût prêté serment à la Constitution. Le 19 février, un manifeste public proclamait cette prétention de l'Assemblée. Un grand nombre d'Espagnols s'indignèrent de cet abaissement imposé à la majesté du trône. Ce sentiment n'avait pas attendu pour se faire jour parmi les Cortès orgueilleuses mais embarrassées; don Juan Lopez Reina, député de Séville, protesta en affirmant son respect pour la royauté par droit de naissance du seigneur Ferdinand VII; un grand tumulte s'était aussitôt élevé, des exclamations, des colères, des menaces se déchaînèrent, don Juan fut expulsé et, pour sa sûreté, obligé de se cacher.

Après cette passe d'armes, les Cortès se fermèrent, selon la fiction parlementaire, pour ouvrir une nouvelle session le 1" mars. Elles continuèrent à garder le silence sur la mission de San Carlos et de Palafox, mais persistèrent à vouloir guider le monarque jusqu'à lui tracer le chemin qu'il devait suivre, par Valence, avec les étapes où il fallait s'arrêter, pour se rendre à Madrid. Ferdinand arrivait le 22 mars 1814 à la frontière, passait le lendemain à Figuières, traversait la Fluvia le 24, recevait là du général Copons, qui le lui présentait à genoux, un pli scellé des Cortès qu'il affectait de ne pas ouvrir et continuait sans délai sa route par Girone, Tarragone, Reus, se pré-

sentait à Valence où il forçait l'adhésion du cardinal de Bourbon, président de la Régence, en lui imposant la cérémonie du baisemain, à laquelle FÉminence n'osait se soustraire, se rendait à Saragosse acclamé par la population de la « ville héroïque n et sans avoir accordé d'audience à la députation des Cortès venue sur le chemin à son avance, marcha vers Madrid, où il entra, entouré des troupes du général Elio qui formaient au prince une garde fidèle.

Le 5 mai parut un décret royal (1). Il énumérait les griefs du monarque contre une assemblée illégale, annulait une Constitution inspirée par les constitutions révolutionnaires françaises, protestait contre l'assimilation faite d'un tyran et d'un roi, dissolvait les Cortès usurpatrices, convoquait une prochaine assemblée qui réglerait légalement la situation des Espagnols « afin qu'ils vivent heureux et tranquilles sous l«i protection d'une seule religion et d'un seul souverain, uniques bases du bonheur d'un roi et d'un royaume qui ont par excellence le titre de catholiques. »

Dans la nuit du 10 au 11 mai, on arrêtait les deux Régents, les ministres et les membres des Cortès les plus compromis ou du moins ceux qui ne s'échappèrent pas à temps. La populace s'en vint insulter la salle des séances (2), arracha la (i pierre » de la Constitution pour la traîner dans les rues. Le 13 mai, Ferdinand se présentait devant sa capitale, troublée, émue, divisée par ces agitations populaires; il traversait le pont de Tolède, passait la porte d'Atocha, continuait par le

(i) Ce décret, qui est une constatation historique et une page de bon sens, non seulement anéantit mais cherche à réfuter l'œuvre des Cortès de Cadix « sans pouvoirs ni des provinces, ni des communes, ni des Juntes « . — La signature royale est suivie de celle de Pedro de Macanaz, « secrétaire du Roi spécialement chargé du présent décret « . — Pedro de Macanaz avait accompagné les princes à Valençay en 1808. C'était un homme de confiance. Il fut détenu au château de V'incennes jusqu'en 1814.

(2) Qui venait d'être transférée du théâtre de los Canos del Pentl dans le couvent des Augusiins de dona Maria d'Aragon.

Prado, allait prier selon l'antique coutume de ses ancêtres devant l'image de Notre-Dame, gagnait le palais royal par la Plaza Major, sous des arcs de triomphe, des fleurs, des guirlandes.

Les espérances monarchiques qu'un pareil spectacle faisait naître n'allaient pas se réaliser, par la brutalité, la versatilité et la fourberie de ce prince si médiocre, mais les prétentions démagogiques qui venaient de le précéder avaient vécu, et les applications futures de la Constitution votée en 1812, dans le trouble de la lutte pour l'indépendance, ne se manifestèrent que dans les agitations de la guerre civile aux heures des déchirements politiques de l'Espagne pendant le dix-neuvième siècle. Elle n'obtint pas le suffrage des contemporains. Invoquée comme l'étendard de la révolution, elle demeurait le symbole de la révolte. Et ce n'était pas pour accroître son prestige aux yeux de l'Histoire.

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