CHAPITRE VI
I. Guérilla : guerre de partisans, guerre à mort. — Soulèvements spontanés.
— En Navane Francisco et Xavier Mina. — Les principaux chefs : El Empecinado. — Le curé Merino. — Don Miguel Sarasa. — Don Juan Sanchez. — Camilo Gouiez. — Frère Lucas Rafaël. El Medico, — Don Juan Porlier. El Marquesito. — Isidro Mir.
IL La résistance de la Catalogne; — Miquelets et Soniatenés. — L'affaire de Bruch. — José Manso. — Antonio Francli. — En Aragon. — La Collegiana. — Xavier Mina. — Francisco Espoz y Mina. — L'arrêté du Conseil de Régence (15 août 1810). — L'Empereur et les déserteurs. — Les fêtes du 15 août.
IIL Les exploits et la férocité de Francisco Mina. — Les attaques du col de Salinas. — Représailles. — Les convois, les courriers. — Les dernières années d'Espoz y Mina.
IV. La gendarmerie française à l'armée d'Espagne. — Surveillance des routes.
— Affaires de la Venta de Rentei-ia, de l'Arlanzon, de Sos. — Discipline et bravoure.
Guérilla veut dire « petite guerre « , et par extension désigne ceux qui y prennent part; une guerre de partisans qui combattent des troupes régulières avec des armes de fortune, à qui tous les moyens sont bons. Qu'elle soit terrible, désordonnée, féroce, c'est sa nature; la cause qu'elle sert, sans justifier ses procédés, peut seule excuser ses intentions.
Pour se défendre de l'invasion napoléonienne, les Espagnols employèrent ce moyen avec une énergie, une animosité, une constance que la victoire couronna. Exagération de la résistance patriotique, le système contribua certainement au succès final de la Guerre de l'Indépendance, que n'aurait
jamais obtenu une lutte entre armées de métier. Ce fut le déchaînement de la passion, l'oubli des lois de l'humanité, la méconnaissance des règles de la discipline militaires, le mépris de l'autorité, la satisfaction sans frein de l'amour-propre. Les mœurs, le climat, le fanatisme inspirèrent des procédés d'une résistance sans merci, féroce dans les montagnes, plus faible dans les plaines. Oui, vraiment, une guerre à mort, car tuer l'adversaire devenait l'aspiration générale, le but brutal poursuivi sans trêve, partout où il pouvait espérer être atteint : dans le silence de la nuit, à l'abri d'une maison, au repos du lit, au coin d'un bois, au détour d'un sentier, à l'improviste, à travers une haie, derrière un rocher, sur le grand chemin, comme sur le champ de bataille.
De part et d'autre des représailles terribles où, pour un ennemi égorgé, on répliquait par le massacre de centaines d'innocents :
En défendant ses compatriotes, ses ancêtres, le général Gomez de Artéche (1) reconnaît que la lutte de 1808 à 1814 levêtit certainement un caractère d'énergie lamentable, mais il en fait remonter l'origine à la provocation de l'Empereur, à son ignorance du peuple espagnol; il remarque que ses généraux exagérèrent ses instructions par ambition, par désir de s'enrichir, le soldat fut moins cruel, chair à canon sans colère personnelle contre l'adversaire; l'Espagnol envahi, surpris, irrité, plein d'indignation et de fureur, résista comme il le put et s'est même enorgueilli de cette résistance brutale parce qu'elle eut le dernier mot.
Nous avons, établie par les ordres du conseiller d'État Amoros, une statistique assez curieuse des incursions de quadrilles aux environs d'Avila, du 26 novembre 1811 au 16 janvier 1812. Ce tableau comprend les noms des bandes, des
(1) Guerru de la Independencia, VII.
Yillages OÙ elles ont été rencontrées, le jour de la rencontre, leur force, le nombre de leurs pertes, morts ou blessés, celui des prisonniers, des morts et des blessés français. Dans l'espace de 50 jours, 27 bandes ont été rencontrées 82 fois. Les Espagnols auraient eu en tout 3 morts et 6 blessés, les Français 70 prisonniers, 12 morts et 6 blessés. Sans généraliser, ces chiffres ont leur signification et La Forest qui les transmet aux Affaires étrangères (1) a raison de regretter que des états semblables n'aient pas été dressés dans toutes les provinces. On voit ici quelles pertes l'ennemi nous fit ainsi subir.
Le décret de la Junte de Séville du 17 avril 1809 établissant la « course de terre " , à l'imitation de la course maritime des corsaires, sembla régulariser cette méthode; mais les patriotes n'avaient pas attendu ce papier législatif pour se lever, saisir une arme, fusil, pistolet ou pique et se grouper vaille que vaille afin de faire front contre 1 étranger et venger sur l'heure l'envahissement du sol, le pillage de la maison, l'agonie d'un parent ou le déshonneur d'une femme.
Les premiers coups de feu furent tirés à Bruch, à Logrono, à Alcolea par des gens isolés qui estimaient accomplir un devoir civique, aller au martyre, et avaient l'espérance que, leur exemple suivi, leur pays serait délivré de l invasion.
Plus près de la frontière le mouvement, d'abord contenu, partit en fusée. On a retenu les noms de ces précurseurs audacieux, maîtres d'énergie farouche : en Navarre, Francisco Mina et Xavier, l'oncle et le neveu, le second, plus jeune, s'élança le premier.
Jl se destinait à l'état ecclésiastique, avait à peine vingt ans, se trouvait convalescent dans la maison paternelle, une fern)e de laboureur; il s'indigna de la fourberie de Bayonne, de l'en-
(1) Vol. 688, fol. 228. Dépêche du 13 mars 1812.
lèvement de ses princes et se consacra à la défense de sa province où pénétraient de soi-disant alliés transformés eu conquérants. Il rassembla une poignée de jeunes hommes, d'autres voisins accoururent, parmi eux son propre oncle Francisco, paysan aussi, qui allait vite déployer des qualités d'adresse et d'endurance excitées par une brutalité fanfaronne et une intransigeance opiniâtre. Les deux Mina sont demeurés célèbres par leur ruse et leur violence ; nous aurons à résumer leurs aventures, leurs exploits tragiques et leurs fins malheureuses.
Les Espagnols gardent avec enthousiasme la mémoire de leurs compatriotes qui combattirent pour la cause nationale; leurs actions se multiplièrent, s'imitèrent, s'égalèrent; le nombre des acteurs jouissant d'une renommée locale pourrait s'étendre à l'infini. Il convient de se limiter aux principaux, tels : l'Empecinado, — le curé Merino, — Renovalès, — Sarasa, — el Capuchino, — Julian Sanchez, — Frère Rafaël, — el Marquesito (Porlier), — Isidoro Mir, — Jimenez,
— Gamilo Gomez, — Milans del Boch, — Claros, — Barrid,
— Rovisas, — Bagets, — José Mansa, — Antonio Franch, — el Pastor, — el Medico, — Longa, — Etchevarria, — Manco.
El Empecinado (enduit de poix) fut le sobriquet — que rendit fameux personnellement Juan Martin Diez, — c'était le surnom porté déjà par ses parents et même ses compatriotes du bourg de Castille, parce qu'ils étaient presque tous cordonniers. Avant vingt ans, il alla servir dans un régiment de cavalerie pendant la guerre contre la République française et, en 1808, après les affaires de Rayonne, il marqua ses débuts en arrêtant un courrier sur la route de Burgos à Madrid, près de Sommo Sierra. Avec deux camarades, il recommença cette prouesse, mais cette fois il tua le conducteur français qui résistait. Après le dos de Mayo, il réunit des
compagnons alertes et aussitôt, sur les bords du Duero, il enleva des convois d'armes, attaqua les escortes, fusilla les traînards, avide de se battre « pour son compte » , en pleine indépendance.
Difficile pour le recrutement de sa troupe à qui il réservait une solde journalière et une part dans le butin, il donna à ses « chasseurs de la liberté » un uniforme, les fantassins drap brun et revers rouge, les cavaliers drap vert et capotes bleues (1), avec un chapeau à la « Henri IV ». — Michaud jeune avance que TEmpecinado avait pris ses modèles dans un ouvrage sur la formation des corps francs publié par Dumouriez, à Londres (2).
Il continua avec succès ses coups de main; ainsi quand Joseph quitta Madrid, après Baylen, l'Empecinado put enlever une dame de la famille du maréchal Moncey, avec sa voiture, ses bagages, ses bijoux, son argent, au milieu de son escorte, avant que lavant-garde et l'arrière-garde de cette escorte s'en aperçussent. Et lors de l'arrivée triomphale des Anglais à Madrid, en 1812, c'est la troupe de l'Empecinado qui entra à la tète des alliés et reçut les premiers applaudissements de la foule en délire.
Bien qu'il eût réuni une véritable petite armée (3) quand il attaqua Siguenza, il fut repoussé par le colonel Balestrier et refoulé dans sa retraite vers l'Aragon (12 juin 1811) par le général Hugo; quatre mois après (17 octobre) il était mis en pleine déroute à Valdesas. Echec qui correspondait mal à la fanfaronnade de ses proclamations, dont le texte peut servir d'exemple de cette éloquence inspirée par la phra-
(1) Archives du ministère de la Guerre, 4 novembre 1810.
(2) Biographie universelle, t. LXIII. Article de Michaud jeune.
(3) Un état aux Archives de la Guerre (janvier 1811) porte à 3 000 hommes, dont GOO cavaliers, les forces de l'Empecinado, ayant sous ses ordres les bandes de Sardina et de Manco et fréquentant ordinairenient la province de Guadalaxara.
séologie du dix-huitième siècle, à ce titre, document curieux .
Des environs de Numance, nous avons volé sur les ailes du patriotisme aux champs de Sagonte ; si la première fut la terreur du Gapitole, l'autre vit s'évanouir toute la puissance de Carthage... Si les Gid, les Ruiz Diaz de Vivar. les Jaymes invincibles d'Aragon firent toujours pâlir le croissant ottoman sur ce sol enchanteur, asile des grâces, redoublons d'efforts pour le défendre et le conserver en déjouant les plans de l'oppresseur de l'humanité qui prétend l'envahir.
Les plaines de Castellon admireront avec enthousiasme la réunion de nombreux défenseurs de la mère patrie qui sans donner relâche aux bandits du tyran, les repousseront partout où ils pourront les rencontrer. Pour cette fois l'audace téméraire de Suchet sera punie, et il payera chèrement son insolente tentative. La Providence nous réserve la gloire singulière d'être les libérateurs de Valence et de l'Aragon. Alors nous pourrons sauver la capitale de la péninsule qui gémit depuis trop longtemps sous l'oppression la plus intolérable. En attendant, égalons en valeur les Sertorius et les Viriate, sans cependant oublier la piété des Ferdinand et des Alphonse. Dieu daigne écouter mes vœux (1)!
L'habileté de l'Empecinado gagnait à ne pas hausser si fort le ton et à ne pas sortir d'aventures plus modestes, comme ce jour où, pris dans une rafle de dragons français, il sut se déguiser en valet d'écurie, enfourcher un cheval et se sauver à toute allure.
Lui-même indiquait ses procédés en disant à ses paysans : « Mes amis, je ne perds pas de bataille. Quand les Français me pressent trop, je me retire avec vos enfants pourne pas les faire tuer. Les Français me poursuivent et se fatiguent ; ils laissent des hommes en arrière ; c'est sur eux qu'il faut tomber. Si un homme reste d'un seul pas en arrière de l'arrière-garde, on ne le revoit plus (2) » .
(1) Archives du ministère de la Guerre, 18 janvier 1811, à Murviedo.
(2) Archives de ta Guerre. LeUre du général Hugo au général Belliard, 2 juillet 1811.
Rejoint par ses trois frères Manuel, Damasio, Antonio, il formait avec eux une troupe familiale qui, aux environs de Salamanque, coopérait utilement aux mouvements des forces régulières du duc del Parque. Il fut blessé à Pedrosa del Rey, vers la fin de la campagne (3 février 1813) et battu par le général Yichery.
La Junte centrale lui avait octroyé le grade de général ; Ferdinand VII l'accueillit bien en 1814, puis le mit à l'écart, à Valladolid. En 1820, TEmpecinado se mêla aux chefs révolutionnaires ; arrêté en 1823, il passa deux ans en prison pour terminer par la pendaison, le 19 août 1825, une carrière à certaines heures brillante, mais dont l'éclat inattendu lui avait troublé la tête
Origine également modeste que celle de Jeronimo Merino, curé du petit village de Villoviado, près de Lerma, dans la province de Burgos. Arraché de l'autel par des soldats qui passaient (janvier 1809), il avait quitté sa demeure, secoué par une colère à la fois patriotique et religieuse. Il savait à peine écrire et n'avait ouvert, disait-on, d'autre livre que son missel ; ses occupations variaient entre la messe à ses paroissiens et la chasse avec son escopette, dont il tirait en perfection. Ces qualités de braconnier l'aidèrent à organiser avec autorité une petite bande, il reçut de l'Empecinado quelques armes, réunit 300 chevaux qu'il mit en marche, nourrissant, habillant, ravitaillant ses volontaires par des coups de main ; tantôt il enlève une charrette chargée de poudre, tantôt une autre qui porte de l'argent ; il coupe habituellement la route entre Burgos et Valladolid, et ses exploits réitérés en font la terreur de nos colonnes.
Don Miguel Sarasa était un cavalier aragonais, qui quitta femme, enfants, maison, famille, pour » laver » la capitulation de Jaca souscrite par le Corrégidor, qui était son oncle. Le 6 juillet 1809, il se battait à Sarsa Marmela, le 19
il surprenait la garnison de Sanguesa, dix jours après il se présentait devant Jaca à la tête de ses paysans. Installé comme en une forteresse derrière les hautes murailles du monastère de San Juan de la Pena, il battit l'estrade jusqu'à ce qu'il fût délogé par le général Musnier, de l'armée de Suchet.
Excité à la vengeance contre les Français pour n'avoir pu empêcher que ses parents, sa sœur, fussent molestés, outragés, Julian Sanchez se mit en campagne. Ancien soldat au régiment de Majorque, il avait gardé l'habitude de la discipline ; dès qu'il eut réuni 100 lanciers, il les conduisit au duc del Parque qui l'en nomma capitaine et il commença une guerre brillante, parfois chevaleresque, où il coupait les communications entre nos régiments (1), aidé par les renseignements des paysans de la contrée, en dépit d'une circulaire menaçante répandue par le général Marchand, qui le mettait hors la loi (25 octobre 1809).
N'était-ce pas d'ailleurs tenter son audace que ce départ d'un convoi de 100 000 rations de biscuit, chargé sur une file interminable de 291 voitures escortées par 160 Suisses et 20 dragons, suivis de 208 isolés mal armés et peu sûrs? Les Suisses se conduisirent bien, mais il fallut céder au nombre (2). Par réciprocité, la semaine suivante, le vicomte de Gorgier, avec 300 hommes du canton de Neuchâtel, rencontrant Julian lui tua 50 cavaliers, 2 de ses officiers et lui fit des prisonniers (3). A la suite de ce succès, le général Thiébault mit en mouvement les colonnes mobiles qu'il tenait en réserve pour réduire
(i) « Don Julian était comme le geôlier du chemin par où passaient les courriers, nul ne sortait de la route si don Julian l'y avait vu entrer. » Mémoires de la duchesse d'Àbrantès (VIII, chap. vu), alors Ijloquée ellemên>e dans Ciudad-Rodrigo.
(2) Près de Tamamès, le 20 février 1811. Lettre du maréchal Hessières au maréchal Berthier.
(3) Rapport du général Thiébault au marécha Berthier.
don Julian et nettoyer tout le pays de Salamanque (1) : 10000 hommes sortis brusquement de la ville coupèrent les ponts de la Tormès, traquèrent les guérillas dispersées, les chassèrent des bois et les firent sabrer en plaine par les cavaliers de Fournier-Sarlovèze. Thiébault envoya alors proposer à Julian un accommodement qui flatta sa vanité mais n'aboutit pas. Don Julian figura avec sa troupe à la bataille de Fuentès de Onoro, rôda longtemps en vainqueur autour d'Avila, se mêla activement aux mouvements de l'armée anglo-portugaise et jusqu'à la fin se montra habile à harceler nos arrière-gardes. Il a laissé une réputation honorable (2).
Pour des motifs intimes : sa ferme détruite, sa femme et ses deux filles souillées, Camilo Gomez, riche paysan entre Talavera et Madrid, se jeta de fureur dans la lutte et s'acharna lui aussi contre les traînards, les blessés, les malades isolés. A la tête des « Voltigeurs de Castille " , il opérait dans la province de Tolède où nous le voyons proposer au général Depreux un combat à l'antique à forces égales : 300 contre 309(3).
Frère Lucas Rafaël appartenait à un couvent de Franciscains de Castille. C'est là qu'il apprit que son père, pi^opriétaire à Villarbasla, venait d'être fusillé après avoir refusé le serment au roi Joseph, en déclarant qu'il « ne connaissait qu'un Dieu, une loi, un souverain, qui était Ferdinand de Bourbon » . En digne fils, le moine fit un serment, quitta sa cellule, monta sur un cheval et partit prêcher la guerre sainte.
(1) TuiÉBiui/r, Mémoires, IV, chap. xiii.
(2) 11 Sans doute il v a eu parmi ces bandes des hommes atroces qui ont commis des lioneurs. Mais il en est aussi dont on peut citer la conduite. Le marquis de Viila-Cainpo, le fameux don Julian furent plutôt chefs de parti que chefs de brigands, camme nous les appelions toujours en France. Don Julian fut vraiment un homme distingué, auquel il ne manqua qu'un théâtre. » Duchesse D'AnnANTii.s, Mémoires, VIII, chap. vin.
(o) 3 mars 1811.
Il donna de si terribles exemples de violence que dès la fin de 1809, il prétendait avoir tué de sa main 600 Français, et enlevé pour trois millions de réaux de marchandises et de bagages qu'il entassait à Ciudad-Rodrigo. Acceptons son affirmation sans vérifier les faits, son imagination méridionale devait exagérer, et son sabre n'était pas si sanglant.
Dans la province de Zamora, on lui donnait comme émule, mais avec des mœurs plus douces et des procédés plus humains, el Capuchino et en vieille Gastille, el Medico.
C'est ce dernier qui cernait Madrid avec ses cavaliers et courait en maître sur les routes. Il mit en rumeur toute la ville par une audacieuse incursion que conte ainsi une dépêche de M. de La Forest (l) :
Hier, vers les trois heures de l'après-midi, M. le colonel de Choiseul se promenant à cheval, suivi d'un seul domestique, dans les promenades des Délices, sous les murs de Madrid, aperçut quatre cavaliers en casques et uniformes rouges, qui, l'ayant vu les premiers, se dirigeaient sur lui, et qu'il reconnut pour ennemis. Il eut le juste soupçon qu'il était coupé, et, au lieu de retourner sur ses pas, il se jeta dans les champs labourés, sur sa gauche, prenant un sentier qui le conduisait dans peu de minutes à la porte de la rue dite des Ambassadeurs. 11 fut poursuivi vivement ; la vitesse de son cheval le sauva ; son domestique, atteint et blessé, fut laissé pour mort. A un coup de feu tiré sur le colonel, douze autres cavaliers, de trente embusqués dans les cours de la ferme, sortirent pour aller appuyer leurs camarades. Tous s'arrêtèrent cependant à portée de fusil de la porte, dont le petit poste se mit aussitôt en position de défense. Quelques bravades furent échangées. Les seize cavaliers suivirent le long des murs l'avenue qui mène à la porte d'Atocha. Ils s'amusèrent à poursuivre les promeneurs en uniforme, dont plusieurs sont grièvement blessés et deux morts. Dans l'intervalle, la foule s'assemblait comme s'il était simplement question d'une course de taureaux. Au premier bruit que les « nôtres », pour me servir de l'expression des gens de Madrid, étaient en vue, le peuple
(1) 12 janvier 1812. Espncjne, vol. 688, £"31. Correspondance, VI, paje 15.
des faubourgs de cette partie de la capitale accourait aux Délices. Mais quelques cavaliers de maréchaussée parurent ; le poste de la porte d'Atocha sortit, quoique n'ayant pas de cartouches, et le détachement ennemi, toujours perdant du temps à courir sur des promeneurs, à piller, à maltraiter, à dire des injures, se replia doucement par l'avenue qui en face de la porte d'Atocha conduit au petit pont du canal. Il est avéré qu'il y avait en tout 250 cavaliers environ, dont le gros était resté en échelons le long du canal, pendant qu'une autre quadrille, d'environ 200 cavaliers, était à deux lieues de là, du côté de Leganès. Le peu de gendarmerie impériale et rovale qui se trouvait disponible a monté à cheval, mais n'est pas sorti.
Aujourd'hui, toute la population de la capitale a eu la curiosité de se porter aux Délices, de reconnaître les lieux, de se faire expliquer où tout s'est passé, et de s'assurer par ses yeux s'il y a en vue des amis, comme le bruit n'a p as manqué d'en courir. On ne peut se dissimuler que, dans l'état des choses actuelles, la capitale n'est pas à l'abri d'une surprise. La garnison est non seulement insuffisante, mais mal composée. Si, au lieu de se diviser en deux bandes, les quadrilles avaient toutes été placées le long du canal et eussent donné à la fois, sans s'amuser sur les portes d'Atocha et des Ambassadeurs et du pont de Tolède, les petits postes espagnols, qui y sont sans munitions, et les postes de garde civique, qui n'ont pas même de pierre à leurs fusils, n'auraient pu les empêcher de pénétrer assez loin. La foule du bas peuple se serait empressée autour d'eux, et on vient d'avoir la preuve qu'il fauts'en défier (1). La conduite qu'aurait tenue le soldat espagnol, s'il les avait crus maîtres de quelques quartiers de la ville, est au moins douteuse.
Le « Capucin » avait reçu son surnom parce que, jeune, il avaitdû entrer dans un couventde Saint-François, il s'appelait
(1) « Lorsque les brigands se sont présentés aux portes de Madrid, la foule s'y est portée et il n'y a pas de doute qu'elle ne se serait réunie à eux s'ils étaient entrés. Je suis aussi bien convaincu que les troupes espagnoles en auraient fait autant et qu'il y aurait eu bien des Français égorgés avant que le peu de garde royale qui est ici eût été en mesure d'agir pour les chasser de la ville " . (Maréchal Jourdan au prince de Neuchàtel, 13 janvier 1812. — Archivas de la Guerre. — Voir MiOT de MeliïO, Mémoires, VII, 244.
Jean de Mendietta, fils d'une famille riche de Valladolid. Sa fortune lui avait permis de lever à ses frais une compagnie de cavalerie et son enthousiasme avait d'abord été couronné de succès. Il passa par des aventures assez personnelles : tombé entre les mains du général Kellermann, il en fut bien traité, puis s'entremit pour l'échange de divers prisonniers, entre autres M. de Turenne, aide de camp du général, et Francheschi Delorme.
Envoyé à Bayonne, malade, porté à l'hôpital, el Capuchino s'évada avec son domestique; repris à Gambo, il fut dirigé sur le dépôt de Màcon (juillet 1810) puis enfermé à la citadelle de Besançon. 11 écrivit à Mme Francheschi pour solliciter son appui, lui rappelant, dans sa détresse, sa propre conduite vis-à-vis de son mari. Il reçut en effet un secours d'argent. A ce moment, il fut transféré au fort de Joux (novembre 1810). vSa libération lui vint à la chute de l'Empereur (1).
Une tout autre figure s'offre à nous avec don Juan Diez Porb'er, surnommé el Marqiiesito, le petit marquis, parce qu'il était de petite taille, de manières fort polies et, ainsi qu'on le disait, fils du marquis de Ba.xamare. Il était né en 1783, à Carihagène d'Amérique, avait servi jeune dans la marine, en était sorti et se trouvant de loisir, au moment de la chute de Charles IV, après la bataille d'Espinosa, il s'était mis à la tète d'un groupe de contrebandiers. Il fit le coup de feu dans la Navarre, au pays de Léon, dans les alentours d'Oviedo et les montagnes de Santander. Il gagna à ces actions militaires les épaulettes de maréchal de camp et fut nommé capitaine général des Asturies. Entre temps, il avait épousé la sœur du comte de Toreno dont la dot fut le marquisat de Matarosa. Et devenu un quasi personnage, avait été mêlé à la rédaction
{!) Aicliives tuitionnles, F VII, 651. Dossier Mendielta.
de la Constitution de Cadix. Prit-il dans ce milieu des Cortès le goût des intrigues politiques? Au retour de Ferdinand, quoique bien accueilli par le prince, il se mêla à des cabales, des intrigues, des complots et il levait l'étendard de la révolte à la Corogne, en même temps que son émule Mina songeait à soulever Pampelune. Il fut pris, jugé et pendu le 13 décembre 1815.
Mais pendant la guerre de l'Indépendance il avait eu des heures plus glorieuses.
Sans agir autrement c»jue ses compagnons d'armes, un partisan — qui d'ailleurs a su rassembler du monde, puisqu'il mène 1200 cavaliers et 500 fantassins, quand il vient attaquer le 8 avril 1811 nos postes du Tage, entre Talavera et Tolède et qvie le colonel Lafitte lui enlève 4 canons, — c'est hidro Mi'r. — Gourant sus aux convois qu'il guette, coupant les routes, fusillant les prisonniers, risquant cent fois la mort et la donnant à toute heure, Mir avait résumé la philosophie de sa fureur quand il disait : " Guerre de Mores contre ces infidèles. Sauvons la patrie. Enterrons chaque jour quelque ennemi. Ainsi on se débarrasse des sauterelles. Embuscades, surprises, coups de main sont les prouesses de l'antique vaillance castillane. La nature de son sol et de ses habitants rend l'Espagne invincible. » — Il le croyait, ce qui était une première force.
La résistance de la Catalogne, qui ne fut jamais domptée, tenait peut-être à l'organisation militaire spéciale de cette province énergique. Elle possédait des compagnies de gens armés : les Miquelets et les Somatènes.
Les premiers, par leur nom tout au moins, remontaient à de vieilles formations de soldais espagnols devenus des volontaires armés à la légère, recrutés chez les montagnards des Pyrénées, au pied leste, à la carabine adroite, à la marche hardie (1). Ces chasseurs d'isards et ces guides aventureux, habitués aux dangers, se trouvaient prêts à la lutte. Groupés en une sorte d'armée provinciale, sur les ordres de la Junte de Lérida, ils furent promptement organisés en 40 bataillons, tercios de Miquelets qui portèrent les noms des villes où ils avaient été levés, par dix compagnies de 100 hommes : vingt sous par jour et le pain, uniforme veste courte et chapeau rond, habit distinctif de leur province. — « Cette organisation dérogeait aux règles adoptées dans le reste de l'Espagne. C'était pour les Catalans une raison dV tenir davantage (2). »
Quant aux Somatèn^s, on désigne ainsi, de temps immémorial, en Catalogne, la population qui reste armée : leur ville ou leur village les choisit, les habille, les arme, les paye et désigne celui d'entre eux qui commandera les autres. Si le danger de la patrie appelle tout le monde, alors partent en masse les hommes de seize à soixante ans, et comme il n'y a jamais assez de fusils pour une telle multitude, l'un prend une vieille épée, l'autre une pique. — Qu'est-ce que ces rassemblements? Une milice? Une garde civique? Une garde nationale? Des conscrits ou des volontaires? De tout cela un peu.
A leur tête s'inscrivent des partisans audacieux : Milans del Boch, Barris, Rovira Bagets, don Jua?i Claros, celui-ci officier retiré du bataillon léger de Girone.
Entre la mer et la montagne, entre la Méditerranée et les
(1) Des compagnies de « Miquelets » furent organisées de notre côté, dans des conditions presque identiques et nous rendirent de grands services.
(2) Général Foy, Histoire de la guerre de la Péninsule, l\ , 154.
Pyrénées se trouve une race indépendante, fière, ardente, enthousiaste, adroite, entêtée, tenace, procédant par bonds, par élans. Dès 1808, on vit se lever parmi elle des guérillas; toutes les classes de la société prirent part au mouvement spontanément, sans plan, presque sans armement régulier, le gentilhomme saisit son fusil de chasse, le paysan partit avec sa fourche ou sa faucille, l'artisan avec son couteau ou son marteau, la main forte et le cœur implacable. Les premiers soldats qui tombèrent sous leurs coups leur fournirent des fusils et de la poudre. Ensuite les Anglais leur apporlèrentdes mousquets et des munitions par des détachements réguliers de troupes britanniques, dont le premier contingent — un millier d'hommes — débarqué en décembre 1810, devant Palamos, fut d'ailleurs aussitôt rejeté à la mer (1).
Au début, les Catalans avaient applaudi à la chute du prince de la Paix, et en portaient à Napoléon le mérite ; après Bayonne et le 2 mai, leur déception se transforma en colère. L'un d'eux, don José Manso y Sola (2), dirigeait à Barcelone le moulin de San Pedro et exerçait en plus un métier qui ne conduit pas généralement à la vaillance : il vendait des toiles et de la flanelle. A l'arrivée de l'armée française (général Duhesme), il arracha les proclamations affichées des Conventions de Bayonne et se retira avec d'autres jeunes Espagnols dans les défilés de Manrèze. Les hommes d'Ignalada accoururent le rejoindre, précédés d'un énorme crucifix de bois que portait un capucin et l'on marcha « avec une intrépidité fille de la confiance et de l'ignorance (3) » à la rencontre des soldats de l'Empereur. Cette troupe — c'étaient des Napolitains — était partie de Barcelone le matin, 6 juin 1808, sous
(1) Colonel Lafaille, Memoiies et Précis des campagnes de Catalogne de 1808 à 1814, p. 248.
(â) Né le 26 septembre 1785 à Borrada. (3) Général Fov, IV, 145.
les ordres du général Schwartz et s'avançait dans un pays coupé, boisé et montueux, avec aussi peu de précautions que si elle eût traversé une plaine en territoire ami. A la hauteur des environs de Bruch ils se trouvèrent assaillis par une grêle de balles, partant d'entre les arbres et les recoins de rochers ; Schwartz ne se crut pas en mesure de poursuivre plus avant — j'ai dit que c'étaient des Napolitains — et il rétrograda se mettre sous la protection des murailles de Barcelone.
Ainsi, dès le premier jour des hostilités, les Catalans encore sans chefs et presque sans armes, virent nos troupes fuir devant eux. La nouvelle d'un succès aussi inespéré, le premier qui fût remporté par les Espagnols dans cette guerre, se répandit avec la rapidité de l'éclair et avec toute l'exagération de l'orgueil national. Elle acheva d'enflammer les esprits qui n'étaient déjà que trop préparés à un soulèvement. On courut aux armes de tous les côtés et l'on peut dire avec raison que ce fut de Monteserrat que partit l'étincelle qui emhrasa toute la Catalogne (1).
Ce succès de Bruch (2) avait grisé plus que personne José Manso, il entra à corps perdu dans la lutte, prit part à la défense de Ross et après ces préludes d'énergie, se voua aux petites expéditions locales; il obtint son coup d'éclat personnel le 9 mai 1809 à l'embouchure du Lobregat. Sa conduite avait du moins une caractéristique assez rare en ces mauvaisiours : il se montrait humain et généreux.
Ce n'était pas le péché mignon de son compatriote don Antonio Franck y Estalella, appartenant à une famille riche d'Ignalada qui, avec ses deux frères et une poignée de recrues, augmentée sans relâche, s'enrôla volontairementle 5 juin 1808.
(1) Colonel Lafaille, 29.
(2) Le sentiment intime de l'orgueil national perce clans le projet d'élever à Bruch un monument portant cette inscription :
« Les Français, qui avaient passé partout, ne purent passer ici. « Ici furent vaincus, les 6 et 14 juin 1808, les vainqueurs deMarengo, d'Aiisterlitz et d'Iéna. »
238 L'ESPAGlNE et NAPOLEON
Rien ne le rebuta : les dangers, les privations, les insuccès. En 1811 Franch aida beaucoup dans les Pyrénées les généraux espagnols : Lacy, Eroler, Claros, et il mêla ses guérillas aux bataillons réguliers. Après avoir échappé à mille aventures de batailles, il devait, spectateur impavide des querelles du temps de paix, à travers les révolutions, les pronunciamentos, les catastrophes, vivre jusqu'au 20 mars 1856 et, octogénaire, mourir dans son lit : Requiescot in pace.
Après la bataille de Valls (25 février 1809), glorieuse pour l'armée française, on aurait pu croire les Espagnols abattus; au contraire leur patriotisme s'enflamma. Les Miquelets, les Somatènes prennent la résolution de mieux faire que les troupes régulières enfoncées; les ardeurs populaires remplaceront la tactique des généraux vaincus (1), c'est la guerre sans merci, comme avait dit Palafox derrière les remparts de Saragosse.
Le général de Artèche a cru pouvoir établir un parallèle entre la résistance de la Catalogne et celle de l'Aragon. Il montre autour de Barcelone les troupes françaises sans cesse sur le qui-vive en face des attaques continuelles des guérillas; les forteresses résistent longtemps; prises, sont reprises, tiennent encore; le clergé soutient énergiquement les colères, absout les violences, condamne les défaillances, dénonce les hésitations.
En Aragon, après la défense de Saragosse, nos régiments, au bord de l'Ebre, paraissent connaître un certain repos, les autorités espagnoles organisent les distributions, assurent au pays une existence normale; les habitants obéissent, payent
(1) Le général Reding mourut peu après, bien plus du chagrin de sa défaite que des suites d'une blessure rju'il avait reçue.
les conlriiiutions, vivent en bons termes avec nos troupes. Sans doute, les procédés opposés des généraux expliquent-ils cette différence, et l'esprit de régularité et de justice dont s'inspire Suchet lui gagne la confiance de ses ennemis. L'Aragonais est froid, sérieux, toujours un peu rude, même lorsqu'il s'efforce d'adoucir ses manières. Très attaché à ses coutumes, à son pays, il ne devient intraitable que lorsqu'on les menace ; on sait de quel cœur il a toujours défendu ses fueros. On peut dire qu'il avait, au siècle dernier, conservé des mœurs dures, des procédés sanguinaires; aussi la plaine de Lérida, nue, sèche, aride, avait reçu le sinistre surnom de « cimetière des voyageurs » , car on y voyait s'élever des croix de pierre ou de bois, avec les dates de 1794, 1796, 1800, marquant autant d'assassinats commis par des rôdeurs de grand chemin sur le lieu où elles étaient plantées.
De telles habitudes ne s'adoucissent pas aux jours de la guerre civile. Les guérillas, maintenus dans un esprit de colère farouche et de ruse constante ont souvent la supériorité s'ils attaquent à l'improviste, mais en plaine ils tiennent mal; ainsi le général Le Capitaine, avec 100 chevaux du 22' dragons, a poursuivi pendant des lieues, sur les grandes routes nues de Tolède, les escadrons d'el Medi'co, les a culbutés, et est rentré à ses cantonnements avec un fort lot de prisonniers (1). Il renouvelle ses prouesses, ^pmmece soir où quittant Madrid avec 200 cavaliers, il traverse le Tage, et se lance à toutes brides, pendant douze heures, sur les traces du même adversaire (2) . Ou encore il va attaquer à la pointe du jour la bande de Firmin à Navalcarnero, la surprend à son tour, la disperse, sans pouvoir toutefois enlever son chef (3).
Le sentiment patriotique qui commande et leur paraît jus-
(1) 18 octobre 1811. Archives delà Guerre.
(2) Rapport du général Daultanne, 17 janvier 1812. Archives de la Guerre.
(3) 17 mars 1812. Id.
tifierleurs excès établit facilement l'accord entre les E^[)ii}j;nois, tandis que nos généraux sont en perpétuelle rivalité et mésentente. On voit bien deux chefs, !Marcjuniez et Principe, montrer une jalousie réciproque, mais alors leurs soldats refusent de suivre leur animosité et un troisième chef de bande, qu'on nomme « Le Curé " , s'oppose à toute querelle intestine parce que (1 les Français luiraient d'eux, s'ils se battaient les uns contre les autres » ; et les deux premiers que nous venons de nommer font à leur tour ce sacrifice (1).
De pareils soldats doivent vivre de réquisitions et de maraude, amis, ennemis sont également pour eux «taillables à merci " . Ainsi les bandes d'Amor entrant le 26 août 1811 dans Alfaro se font donner par la municipalité espagnole 40 bœufs, du blé, de l'orge, 400 outres de vin et 114 000 réaux d'argent sonnant; ils estiment même ce butin insuffisant à leurs besoins, car ils pillent l'église et emportent les vases sacrés (2). — En Biscaye, les hommes de Mina à Salinellas sur l'Ébre, s emparent des blés de l'alcade et du curé; à Portillas (Alava) d'autres enlèvent le magasin de grains de l'évêque. Les conséquences de ces brigandages, même pour le «bonmotif» , sont évidentes, la situation morale reste affreuse et peut justement indigner le général Gaffarelli qui a des idées sociales moins subversives : a Le parjure esi regardé comme méritoire, l'on abandonne les otages, on en vient à refuser aux propriétaires le paiement de leurs rentes; c'est à proprement parler la guerre des pauvres contre les riches (3). "
Pour nous défendre de leurs attaques nous ne recourûmes jamais à l'emploi de guérillas et je ne vois guère à citer que ce cas original, unique certainement, d'une Espagnole qui, à
(1) 1"^ septembre i6ii. Archivas de la Guerre. Rapport du major Gampariol, commandant la place d'Aranda.
(2) Keille à Berthier, 26 août 1811. Archives delà Guerre.
(•i) Gaffarelli à Berthier, 31 octobre 1811. Archives de la Guerre.
son tour, se mêla des choses de la guerre à notre profit. Elle appartenait à une noble famille de la vieille Castille, ralliée au roi Joseph. On l'appelait la Collegiana, on la surnommait la Savante; elle lisait le latin et parlait notre langue. Très hostile aux Anglais, elle s'était enthousiasmée des Français venant « régénérer » sa patrie. C'était une grande femme, à l'esprit romanesque, aimant le merveilleux et la gloire, ayant reçu une éducation masculine, montant à cheval, tirant au pistolet. Etait-elle attachée à quelque bel officier? Quand au mois de mai 1813 sonna l'heure de notre départ, elle voulut suivre notre retraite et alla trouver Reille, commandant alors en chef l'armée de Portugal; elle lui amena une vingtaine de guérilleros, montés et équipés, elle-même revêtue d'un uniforme de hussards avec un large pantalon à la mameluk, et elle se joignit à nos troupes, sans cependant faire le coup de feu. — Le commandant Vivien qui rapporte ces faits (1), la rencontra à Bayonne et la dépeint « pieuse, chaste et charitable » , au dire des gens qui l'entretinrent, sa conversation revenait sans cesse sur l'exemple de Jeanne d'Arc, dont l'histoire l'enchantait, et le dimanche, pour assister à la messe, elle reprenait des vêtements féminins. — Mais c'est là un fait isolé, curieux, qui ne tire pas à d'autres conséquences.
Francisco Espoz y Mina et son neveu Xavier restent les prototypes de toutes ces campagnes.
Par ses attaques incessantes, telles les piqûres de moucheron au lion de la fable, Xavier avait obligé le général Reille à mobiliser contre les bandes soulevées une partie de son armée confiée aux soins du général Harispe. Mina se dérobe, dis-
(1) « Souvenirs tle ma vie militaire » , 1792-1822. Carnet de la Sahretache, janvier 1906,
234 L'ISPAGNE ET NAPOLEON
paraît, revient, se disperse, revient encore; il est ici, il est là, il est partout, on ne le retrouve nulle part. Son audace romanesque et juvénile est servie par la connivence des habitants. Le 29 mars 1810, au petit villajife de Laviano, il est blessé d'un coup de feu, poursuivi par le major Schmidt du 2" régiment de marche, capturé par vm voltigeur du 28' d'infanterie et deux gendarmes (1). On l'enferme aussitôt à la forteresse de Pampelune (2), puis par prudence on le conduit à Bayonne. C'est une véritable victoire, et le général Dufour s'empresse de l'annoncer, par une chaude [)roclamation, aux Navarrais (3). — Un sévère interrogatoire du commissaire général de police de Villiers suit aussitôt. On fait écrire au prisonnier des lettres à ses amis pour les engager à se soumettre, sa vie en dépend, sans cela on o décapitera leur chef » . Et Dufour qui se croit fin politique risque la tentation : « Il est possible que je vous trace le chemin de la fortune (-4). » — L'Empereur lui-même prescrit à Berthicr : « Veillez à ce que Mina soit passé par les armes. » Et ajoute : « Si cela a de l'inconvénient dans la Navarre, qu'on l'envoie à Tours, comme prisonnier d'Etat, non comme prisonnier de guerre (5). » Il avait refusé de se laisser amputer, il fut conduit à l'infirmerie de Vincennes (6j, et gardé au secret jusqu'à la fin de 1813, au moment où le donjon relâcha ses habitants qui, sans transition, furent conduits auprès de Ferdinand VII, rendu lui aussi à la liberté.
(1) Général Dufour au maréchal Soult, n" 461. Archives de la Guerre. — Général Buquet à Berthier, n° 266.
(2) Général Dufour à Berthier, n» 490.
(3) « Ce Mina que l'on disait si brave n'a pas eu le courage de se donner la mort, il s'est laissé prendre. » 2 avril 1810.
(4) 2 avril 1810. Archives de la Guerre.
(5) 10 avril 1810. fd. — Cette lettre ne figure pas dans la Correspondance de l'Empereur. — Des récompenses furent remises à ceux qui avaient fait la prise : le major qui commandait, 15000 francs; chacun des soldats 150 francs et 1500 francs répartis entre le reste du détachement.
(6) AF. IV, 1503. — Bulletin de police du 28 mai 1810.
Xavier Mina avait vu grandir sa renommée de toute celle acquise par son redoutable oncle. Avec lui, il se montra mauvais courtisan de leur prince, prit part à la tentative antiroyaliste de Pampelune à l'automne de 1814, passa au Mexique, se mêla au soulèvement de la colonie jusqu'au jour où pris par les troupes royales, il fut condamné à mort et cette fois exécuté, en novembre 1817.
Aussi tourmentée, mais moins courte, l'existence de son oncle Francisco Espoz y Mina a jeté plus d'éclat. Ses procédés militaires se manifestent en marches rapides, arrivées inattendues, attaques foudroyantes; à certaines heures il a des milliers de guérillas sous ses ordres et il faut des régiments pour les réduire; avec son lieutenant Gruchaga ils barrent les routes, coupent les communications de Madrid aux Pyrénées, enlèvent les courriers, isolent les armées et le général Rey résume très bien au ministre de la Guerre (l) la tactique constante de ses bandes " parfaitement instruites de tous nos mouvements, elles nous évitent quand elles sont poursuivies et se trouvent partout où nous ne sommes pas » .
Un de leurs adversaires les plus constants en Navarre a tracé de Mina un court portrait ressemblant : « Une grande raideur dans le caractère et un goût très prononcé pour l'indépendance. Son irascibilité s'enflamme à mesure des obstacles qu'il rencontre et rien ne lui coûte pour arriver à ses lins. Il se commet encore bien plus d'excès sous son nom que réellement il n'en commande (2). »
De Navarre il passe en Aragon, descend en Castille, court en Catalogne et partout se fait reconnaître à ses procédés féroces, à la terreur qu'il répand. Ses compatriotes ne sont pas à l'abri de ses colères, il a toujours la menace à la bouche et il tient ses promesses, ses proclamations ne sont qu'injures et
(1) Lettre du 20 mai 1812.
(2) Général Buquet à Bei'thier, 26 février 1S12. Archives de la Gi(erre.
236 L'ESPAGNK ET NAPOLEON
brutalités, il déclare guerre sans quartier à tout soldat de l'armée ennemie « y compris TEmpereur des Français •> , ridicule fanfaronnade. — Il établit cette proportion de représailles : 4 officiers français pour un officier espagnol, pour chaque soldat espagnol, 20 soldats français. — Le général Dufour est alors obligé d'user des mêmes procédés : 5 prisonniers français ayant été assassinés dans un chemin creux à coups de baïonnette, il ordonne de fusiller les Espagnols pris les armes à la main, il fait accrocher les cadavres à des arbres par les paysans pour qu'ils n'en ignorent et ordonne au bourreau de pendre 5 brigands à la place même où nos soldats furent trouvés égorgés (1).
Mais ces procédés horribles n'impressionnent plus, rien n'enlève aux victimes l'auréole d'être tombés pour la « patrie » et un chef de guérillas tué est enterré avec pompe dans son village, le visage découvert, une couronne de lauriers sur la tête (2). Les pouvoirs publics endossent officiellement la responsabilité de ces actes sauvages ; l'arrêté du Conseil de Régence de Cadix du 15 août 1810, signé par Eusebio de Bardaxi y Azara, ne déclame pas autre chose que les fiévreuses imprécations de Mina, il veut seulement détourner les responsabilités et protester contre un décret du 9 mai précédent porté par le maréchal Soult contre les révoltés, à propos des taxes des villages insurgés et des cadavres exposés sur le grand chemin. » La Régence, indignée et saisie d'horreur en lisant une espèce de décret par un frénétique qui se dit duc de Dalmatie et publié par un Espagnol dégénéré qui se nomme Blas de Aranza » , spécifie que pour chaque Espagnol tué, chaque maison brûlée, seront pendus trois des premiers Français faits prisonniers. «Leduc de Dalmatie sera personnellement considéré comme indigne de la protection du droit des gens et
(1) 1" avril 1810. Archives de la Guerre.
(2) 29 mai 1810, n» 314. Archives rie la Guerre.
traité comme un bandit s'il « venait à tomber entre les mains de nos troupes. » — Et puis vient l'expression de l'orgueil blessé animateur de la lutte violente : « Gomme les généraux français s'obstinent à ne vouloir donner d'autre dénomination aux armées espagnoles que celles d'insurgés et de bandits, le Conseil de Régence déclare que, tant qu'on ne changera pas cette dénomination injurieuse, les armées françaises en Espagne seront regardées comme des bandes de voleurs et d'assassins et on ne leur donnera d'autre titre toutes les fois qu'il sera nécessaire de les nommer (l). "
Aux déserteurs qui vont rejoindre les guérillas il faut faire l;i chasse. Ce sont les régiments étrangers qui servent sous nos aigles qui « alimentent les brigands » (2). A Vittoria, Thouvcnot fait fusiller 28 déserteurs d'Issembourg, à la tête du régiment (3). — La désertion est le plus souvent occasionnée par le défaut de solde; au 4" régiment de la Vistule, dans la nuit du 19 juillet 1811, à Benavente, un poste entier de I5hommes passe aux Espagnols en faisant feu sur le reste de la compagnie (4). Peu après ce sont des grenadiers et des sous-officiers du 113"' qui rejoignent les guérillas avec armes et bagages (5). On les attire par la promesse d'une grosse solde régulière. Nos officiers bien souvent sont sans argent et sans souliers; on ne peut se ravitaillei', les moyens de transport font défaut, dans les villages les chariots ont été enlevés, les muletiers et les orieros ont pris la fuite, « alors il faut rcquisitioaner, enlever çà et là les bêtes de labour et de somme dans les campagnes, les paysans obligés de suspendre leurs travaux en
(J) Archives de la Guerre. 15 août 1810, n» 368.
(2) Général Thiébault à Glarke, 2 mai 1810. Archives de la Guerre. « Dans une bande de 60 que j'ai fait prendre à Lesaca, 26 sont Polonais ou Allemands. »
(3) 18 mai ISiO. Général Thouvenot à Ciaike. Archives de la Guerre.
(4) Lettre du général Dumas. Archives de la Guerre.
(5) Général Dorsenne à Berthier, 28 juillet 1811. Archives de la Guerre.
pleine activité manifestent leur colère, et leurs grains sont perdus (1). "
L'Empereur ne se méprend pas sur les défaillances, il exagérerait plutôt les précautions; il est convaincvi que tous les « alliés 1) que Ton recrute, que l'on envoie en Espagne, les a/rancesados de son frère Joseph, les Napolitains de son beau-frère Murât, les Irlandais, les Badois, les Saxons, les Belges, à plus forte raison les Allemands, même les Polonais, ne font que préparer des déserteurs, et il arrête ces départs dangereux, il blâme ces levées intempestives. Il agrée au contraire avec plaisir la demande des saint-cyriens proposés pour la souslieutenance qui se font porter sur la liste des troupes réunies en Espagne et affirment que cela « leur donnera les moyens de montrer leur dévouement « (2) . Il reste assez indifférent aux détails qui lui sont abondamment transmis sur les fêtes pour la « Saint-ISapoléon » par l'enthousiasme intéressé de ses généraux :
Tel le général de Lauberdière, à Léon, qui prononce des toasts aux banquets, prescrit des sermons à l'église; le prédicateur, le chanoine don Manuel Valcarie, à qui il a fait la leçon, lui semble avoir « coulé légèrement et escobardé ce qu'il voulait principalement qui fût dit " . — En ce jour de l'Assomption, le chanoine en effet parla de la mère de Dieu (i impératrice des anges et des hommes » , il insista sur « les révolutions des Empires » . Il souhaita surtout à l'Espagne, la paix. A tout cela rien à redire; mais c'était ce qui s'appelle un coup manqué (3).
A Séville on a frappé une médaille représentant « l'effigie
(1) 2 août 1811. Archives de la Guerre. Papiers de la succession du général de Bonneuiains.
(2) Général Bellavène à Berthier, 28 juillet 1810. — Il y avait en ce moment sortant de l'Ecole 109 élèves pour l'infanterie, 26 pour la cavalerie.
(3) Voir les détails de cet amusant épisode : Geoffroy de Grandm.mso.n, Bévue hebdomadaire, 13 août 1910, « La Saint-Napoléon en Espagne " .
des Augustes Souverains » (Napoléon et Marie-Louise), de l'autre une « renommée planant jusqu'aux colonnes d'Hercule » (1). Dans toute l'Andalousie, avix places que nous occupons, il y a revues, musiques, repas et bals. A Chiclana messe solennelle, les troupes présentes. Te Deitm, salves, canon, « pendant l'office divin » ; le maréchal Victor s'emploie à réjouir tout le monde : tir à la cible, assaut d'armes, courses à pied pour l'infanterie, courses de tètes pour la cavalerie, mâts de cocagne pour les marins; bien plus, il préside le mariage et donne une dot à « la fille la mieux famée " des six villages voisins (2).
A Pampelune également nous apprenons qu'il y eut bal, souper, illuminations et l'auteur de ces réjouissances a soin de souligner : « Cette fête m'a coûté 8000 francs^ mais elle était en l'honneur de mon souverain et cette dépense m'a été bien agréable » (3). Il l'affirme du moins au major général.
Quelquefois ces fêtes sont troublées; c'est pendant qu'il assistait à un dîner de gala pour l'anniversaire de l'Empereur que Caffarelli apprend que el Marquesito vient d'entrer par surprise dans Santander; le général quitte aussitôt, au milieu de la nuit, Valladolid pour aller secourir la place; il a du moins la satisfaction en y arrivant de constater que les Espagnols ont déjà été chassés et que la ville est tranquille.
Entourés de populations hostiles, nos régiments ne peuvent remporter que des victoires relatives. Ainsi quand le général La Houssaye, à Cuença, culbute les bandes de Guttierrez et de Ximénès et fait les chefs prisonniers, s'il déloge de la ville les 4 000 Espagnols qui s'y trouvent retranchés, s'il les pousse dans la rivière où 300 d'entre eux se noient, et s'il peut cap-
(i) Maréchal Soult à Berthier, 21 aoiit 1810. — N" 158. Archives de la Guerre.
(2) 16 août 1810. Pièce II. Archives de la Guerre.
(3) Le général Dufour à Berthier, n" 418. Archives de la Guerre.
turer 20 officiers et 500 hommes, — il entre dans une cité ravagée et déserte, les habitants de Guença ont tout emporté : vivres, bestiaux, armes, meubles (1).
On sent bien que le clergé est partout l'âme de la résistance; aussi, même les plus modérés des généraux français visent-ils à s'en débarrasser. Reille, pour les déporter en France, fait établir une liste de 130 curés arrêtés comme ayant mal parlé du gouvernement ou s'être montrés partisans et en connivence avec les guérillas (2). Suchet, après la prise de Valence, fait fusiller 5 moines de la ville, en emmène 500 en France et enferme par précaution les 148 plus vieux (3).
Buquet estime qu'il faudrait arracher de leur presbytère quantité de prêtres irréductibles : on les ferait travailler; plus tard ils reconnaîtraient leur erreur politique et « bénil'aient la main qui les aurait arrêtés sur le bord du précipice » (4). Il le pense du moins.
Mina et ses compagnons poursuivaient leurs campagnes avec des fortunes diverses; tantôt battu, repoussé, écarté, traqué, sortant des mauvais pas et revenant des retraites hàlives.
Tantôt aussi, et le plus souvent. Mina connaît des heures heureuses; la Régence lui accorde des grades élevés, la Junte de Valence lui envoie en présent un uniforme brodé d'officier
(1) Général Belliard à Berthier, 26 avril 1811.
(2) De juin 1810 à octobre 1811.
(3) Suchet à Berthier, 17 janvier 1812.
(+) Général Buquet à Berthier, 3 avril 1812. Archives de la Guerre.
général (27 décembre 1810), les Anglais le ravitaillent, l'approvisionnent, mais à leur manière. Le général Gaffarelli comprend très bien leur jeu : « ils font ici ce qu'ils ont fait dans la Vendée, fournissant des secours aux insurgés, en petite quantité à la fois, afin d'entretenir l'esprit de révolte, jamais en grande abondance, afin qu'ils puissent rester juges du degré d'utilité dont ils ont besoin pour l'accomplissement de leurs vues (I). >> — Aussi, « les Espagnols sont mécontents des Anglais et les Anglais des Espagnols, les Anglais se plaignent de ce que la désertion ôte plus de soldats à l'armée espagnole que le recrutement ne lui en donne, les Espagnols se plaignent de ce que les Anglais ont trop tâtonné et n'ont fait aucune tentative franche en Espagne. Ils disent que tout va mal pour eux, et, argument suprême, qu'ils sont mal nourris » (2).
Mina s'empare d'Ayerbe et de Huesca et peut barrer le chemin de Jaca à Saragosse (25 octobre 1811). 11 appuie Mendizabal à Sanguesa (11 janvier 1812) et contribue à son succès. S'il entame des négociations de paix, ce n'est qu'une feinte, et il rompt les pourparlers dès qu'il croit avoir trompé notre confiance. — En Aragon, il est blessé, manque d'être enlevé, mais retrouve ses bandes et va bloquer Tafalla. Ses marches et contremarches empêchent la jonction des généraux français Glausel et Marmont avant Salamanque et les Arapiles. Son prestige grandit, son autorité est immense, on l'appelle le « roi de Navarre » . Sa réputation prend des proportions de légende par les deux affaires célèbres au col de Salinas.
La première, au mois de juin 1811, quand il surprend, « comme un éclair » (3j, l'adjudant commandant baron
(1) Général Gaffarelli à Berthier, Vittoria, 9 août 1811.
(2) Général ïhiébault à Berthier, Salamanque, 8 août 1811.
(3) Ilappoit du général Gaffarelli.
Dentzel, dont la colonne s'étend sur une longueur d'une demilieue; elle comprend 1000 prisonniers, 100 voitures de blessés avec 300 grenadiers de la Garde, 30 dragons à pied et une compagnie du 133' de ligne; Dentzel qui a déjà repoussé une attaque de l'Empecinado voulant l'empêcher de passer à Rio Frio près de Ségovie, Dentzel qui devrait être averti, Dentzel se garde mal et se croit, approchant de France, trop en sûreté. Mina a 5 000 fusils, il est en embuscade, il mène le combat avec assurance et triomphe en effet, quoiqu'on ait vu l'étonnant spectacle d'officiers anglais, nos prisonniers, non seulement ne pas profiter de l'occasion pour s évader, mais ramasser des armes et tirer, à nos côtés, contre les Espagnols (I).
La seconde affaire, du 9 avril 1812, plus importante encore, eut lieu à ce même endroit, vraiment funeste, et dans les mêmes conditions.
Dans ce défilé des Monts Gatabriques, qui va des gorges de Salinas au col d'Arlaban, la route serpente entre des rocs à pic et des bois de chênes verts; quelques maisons isolées révélées parla fumée de leur toit, au détour des rampes, sur des plateaux étages, dominent la vallée sinueuse; le clocher du hameau est un observatoire et le lit desséché du torrent offre au pied hardi des montagnards des sentiers raccourcis pour descendre des crêtes et couper le vallon. Au mois d'avril 1812, vers cet entonnoir sinistre, le 7' régiment polonais, parti de Vittoria, conduisait un convoi de 400 prisonniers, el la colonne paraissait assez forte de 1 800 baïonnettes dont 160 soldats de la Garde rentrant en France, pour qu'en toute sûreté s'y soit joint le secrétaire du Roi, M. Deslandes, avec sa femme et ses équipages.
Mina et Pastor les guettaient. Ils avaient réuni, après des
(1) Rapport du général Caffarelii.
marches forcées, environ 3 000 partisans, dont 400 cavaliers.
Sans éclaireurs, les armes non chargées, sous la sécurité d'un petit fortin où se tenaient deux douzaines de gendarmes, le colonel polonais marchait, ignorant du danger. Une fusillade le lui révéla, quand son monde fut étiré en un ruban aminci sur le sentier en lacets, et ses chariots engagés dans la vallée. Les prisonniers espagnols s'évadèrent en partie, les bagages furent pillés, les Polonais décimés et parmi les morts on releva le secrétaire du Roi et un commissaire des guerres, M. Andeval (1). Les guerillos vainqueurs emmenaient Mme Deslandes, d'origine espagnole, puisqu'elle était fille de d'Azanza. Mina l'échangea contre sa propre sœur prisonnière à Pampelune (2).
Le portefeuille de Deslandes renfermait des lettres de Joseph pour Julie et notamment celle où il offrait son abdication à l'Empereur. La prise était d'importance. Ces documents révélateurs et découragés, la Gazette de Cadix s'empressa de les publier, pour la plus grande joie de l'Angleterre et de l'Espagne.
L'attaque du défilé de Salinas demeure célèbre et le pinceau du général Lejeune en a perpétué l'épisode, comme un symbole pittoresque des dramatiques voyages dans la Péninsule.
Par les dates comme par les personnages et les incidents, on peut rapprocher de ce combat de grande route l'affaire du 16 mai à Ormasteguy, entre Tolosa et Villareas, où les mêmes
(1) Le rapport du colonel Tremo (7' régiment du grand-duché de Varsovie) au général I.huillier [Archives de la Guerre, 9 avril 1812) donne des détails fort précis : nous eûmes 7 officiers tués, 5 blessés, 13 sous-ofticiers tués, 15 caporaux, 4 tambours, 247 soldats. — Le convoi avait 1 800 baïonnettes.
(2) Correspondance du comte de La Forest, 20 avril 1812, VI, 193. — Mémoires du roi Joseph, VIII, 359. — Mémoires du général Thiébault, IV, 565. — Archives de la Guerre, 12 avril 18J2. Lettre du général Thouvenot à Berthier.
2ii L'KSPAGNE ET NAPOLEON
Mina et Pastor, excités par leur succès de Salinas, attaquèrent le convoi de fonds qu'emportait le colonel Barquien, escorté par des détachements du 3^ régiment de tirailleurs de la Garde et 2 bataillons du 28° de ligne. Il eût 50 blessés dont un capitaine Caron. Mais les Espagnols furent repoussés (Ij et Cruchaga, le bras droit de Mina, frappé à mort. Tout sanglant, il s'était fait déposer et cacher dans une bruyère des bois; ses soldats le vinrent reprendre et le placèrent sur un cheval; il eut le courage de s'v cramponner, mais il mourut quelques jours après; son cadavre, emporté dans la vallée de Roncal, fut enseveli dans la petite église d'Urros (2).
Mais à côté de ces faits qui peuvent prendre une apparence militaire, que de traits de pure férocité!
A Tordesa, vingt de nos soldats furent égorgés pendant leur sommeil, dans un jardin où ils avaient bivouaqué. Plusieurs de leurs compagnons eurent le même sort dans des maisons isolées ; on avait traîné leurs cadavres sur la route et suspendu à des arches leur uniforme sanglant pour les étaler aux yeux des passants (3).
Poursuivi par le général Abbé (à qui Suchet a confié 1800!» hommes solides à cette intention), Mina traîne ses prisonniers avec lui et fait jeter 16 Français dans un précipice de la vallée d'Alsasua, où il les lapida à coups de pierres (4). Lorsqu'un enrôlé déserte leurs corps, les guérillas viennent enlever le père ou la mère, le frère ou la sœur, un parent quelconque et les poussent, sous la menace, dans leurs rangs, jusqu'au retour du coupable (5). Elle procédé n'est pas ineffi-
(1) 17 mai 1812. Ai-chii'es fie la Guerre.
(2) i l juin 1812. Archives de la Guerre.
(3) Colonel L^FAiLLE, Précis des campcKpies de Catalo(^ne de 1808 à 1814. p. 56.
(4) Général Thouvenot à Berthier, novembre 1811. Archives de la Guerre.
(5) Général Decaen à Berthier. Figuières, 14 novembre 1811. Archives de la Guerre.
cace, bien que la fréquence des contribulions, le poids des impositions lassent i)on nombre de pavsans pressurés. jNIais on vit sous la terreur, et l'effroi est une arme adoptée par tous : Castanos, gentilhomme honorable et général respecté, use à son tour de moyens trop énergiques, il fait fusiller, lui aussi, (i pour l'exemple » quatre voituriers qui conduisaient du blé de Médina del Campo à Madrid, et il ordonne de laisser un sac plein à côté de chaque cadavre (Ij pour bien indiquer le motif de la punition.
A la Venta de Campanas, dans la Navarre, le général Abbé reçoit le choc de guérillas, il a 300 blessés, 60 morts, les Espagnols plus du double, mais ils continuent à tourbillonner autour des positions françaises, et Sebastien Fernandez, dit dos Pilns, à la tête d'un bataillon de Mina, applique férocement les menaces qu'a formulées son chef contre les Espagnols qui n'auront pas quitté les villages ou nous tenons garnison, ou qui y seront rentrés, et qui y porteront des vivres, ou qui viendront voir leur famille (i2).
Nous avons dit que chaque adversaire comptait effrayer l'autre, il y eut lutte sur ce terrain sanglant entre Cruchaga et le général Abbé : 4 soldais français avaient été assassinés à Estella ; Abbé fit pendre 20 otages à Pampelune; Cruchaga fit mutiler '.) Français dont 5 officiers et suspendre aux arbres leurs cadavres, avec un écriteau insultant signé de lui; Abbé répondit par la fusillade de 18 otages et de 18 parents, soit 30 nouvelles victimes (3). Ces boucheries révoltent les gens de cœur et avec raison, le prince de Wagram écrit à l'Empereur : Il Je ne dois pas cacher à V. M. que ces atrocités affligent ses armées (4) " .
(1) Rapport de police de Madrid. Ai-cliii'es de la Guerre.
(2) Lettre du général Tiiiébault au duc de Fcitre, 3i août 1812.
(3) Buquet à Rerthier, 12 décembre 1811.
(4) 6 janvier 1812. AF IV, 1633, 3' dossier, n» 3.
Mina édicté des peines terribles : la mort est le châtiment qui attend tout soldat fait prisonnier, tout Espagnol receleur d'un Français, ou sans passeport, ou qui sortira de Pampelune, ou simplement parlera mal de ce décret « fait au camp de l'honneur de la Navarre (1) » .
A Huesca, par surprise, Mina enlève 160 gendarmes « qui ont capitulé trop tôt » (2) et après ce coup audacieux rentre (13 janvier 1812) comme en un repaire inexpugnable, en Navarre, pays, écrivait le duc d'Istrie au prince de Wagram, qui ft est autant aux brigands qu'à nous » . — Au même Berthier, le général Buquet avouait : » Les troupes de Mina se sont tellement aguerries qu'à force égale, elles acceptent maintenant volontiers le combat. Il peut nous présenter en ligne 7 000 hommes au moins dont près de 1000 d'une cavalerie qui n'est pas du tout à dédaigner (3) » .
En une pareille guerre d'embûches, il convient de multiplier les précautions, on ne peut se mettre en route sans un entoui'age protecteur; pour accompagner une lettre, il faut un bataillon, et bientôt, disent les généraux, un régiment sera nécessaire. — Caffarelli, allant de Tudela à Saragosse, se fait suivre de 5 bataillons et de 350 chevaux. — Blessés et malades, tous ces convois qui couvrent les grands chemins ne s'acheminent qu'encadrés dans des cortèges de défense. Le général Dombrowski, à la tête d'un rassemblement de 360 voitures (dont la moitié porte des blessés de l'armée du Midi), avant de quitter la protection de Valladolid, pour se diriger vers les Pyrénées, demande du renfort pour ses bataillons d'escorte, (i il a à nourrir 5 000 bouches et 2 000 chevaux » ; avec lui se trouvent plusieurs aides de camp du Boi, des courriers chargés de dépêches très pressées (2 juillet 1812). — Les précautions
(1) 14 décembre 1811.
(2) Caffarelli à Berthier, 9 janvier 1S12. Archives de la Guerre.
(3) 20 avril 1813. Archives de lu Guerre.
sont indispensables, car à ce moment les nouvelles fâcheuses se succèdent : le courrier Barthe, envoyé de Madrid, a été attaqué entre Gelada et Burgos et son portefeuille enlevé. L'Einpecinado s'est présenté en armes devant Golmenar. Mina rôde autour de Yittoria avec 3 000 partisans; le -4 juillet il a mené le combat de 11 heures du matin à 4 heures du soir; les conscrits du 76' se sont très bien conduits sans doute, et les Espagnols ont dû se retirer, mais ils sont au nombre de 30000 dans la région occupée par l'armée du Nord (1). — Toute la province de Bilbao est en effervescence à l'approche d'une escadre anglaise qui bombarde Portugalete et apporte des fusils neufs. — Le magasina poudre du donjon de Lérida vient de sauter (2); est-ce imprudence, est-ce malveillance? Et la défaite des Arapiles va venir compléter ces bruits sinistres.
Sans doute, les courriers du ministère continuent à partir de Paris, deux fois par semaine; mais ils narrivent plus à destination : entrés en Espagne, ils ne dépassent pas Hernani ou les défilés de Pancorbo. Le service régulier des postes est vraiment interrompu entre Bayonne et Madrid. Maîtres du terrain, les guérillas osent bien établira leur profit des douanes sur les routes (3j et ils réussissent, carie général Buquet constate ainsi les résultats : « Les brigands douaniers rôdent constamment sur les chemins, pour faire paver des droits aux denrées et objets de commerce qui les parcourent. Leurs douanes leur rapportent infiniment plus que les nôtres; ils ont des affiliés partout; rien ne peut passer en contrebande. Ils lèvent des dîmes, des droits seigneuriaux, domaniaux, les revenus des bénéfices vacants, des contributions fixées par
(i) Caffarelli donne bien exactement les noms des chefs, l'emplacement des volontaires, leurs divisions en fantassins et cavaliers. — 17 juillet 1812. — Archives de la Guerre.
(2) Rapport du général Henrion, gouverneur, au maréchal Suchet, 16 juillet 1812.
(3) Général Thouvenot à Berthier, 11 mars 1812. Archives de la Guerre.
leurs nouvelles autorités, de sorte que jamais les habitants n'ont été aussi écrasés d'impôts. Ces autorités ayant ellesmêmes un traitement sont engagées par leur propre intérêt à soutenir les insurgés de tout leur pouvoir. La situation du pays est vraiment affreuse (1) " .
A s'incliner devant l'énergie de la résistance, on garde le droit de s'indigner des atrocités qu'elle ne justifie pas. Le vol reste un acte de coupeur de bourses et l'homicide demeure un assassinat. — Tel le forfait de ce guérilla, amnistié déjà deux fois, qui entra dans la nuit du 1" novembre 1811 chez un propriétaire de son village, l'obligea à le suivre, le mena à une lieue dans la montagne où il fut retrouvé coupé par morceaux. Ce malheureux était le frère d'un membre du Tribunal criminel de la Seigneurie de Biscaye (2); il s'agissait d'une vengeance particulière, l'amour de la patrie n'avait rien à voir là.
On multiplierait ces traits, ces anecdotes, ces récits; tous confirment ce qu'a pu apprendre le premier, car ils se ressemblent, aucun n'a diminué, auprès des Espagnols, la renommée dont Mina demeure entouré.
Quand viendra la Restauration de 1814, tous ses grades et honneurs lui sont confirmés (3), il faudra attendre la guerre civile pour que ses compatriotes comprennent mieux ce caractère vraiment intraitable. Mina va, pendant vingt ans, mener parmi les siens la vie vagabonde du conspirateur. — Dès novembre 1814, il tente à Pampeîune un mouvement de révolte contre la couronne dont il est le soldat depuis six ans;
(1) Général Buquet à Bcrthier, Vittoria, 30 décembre 1812. Archives de la Guerre.
(2) Général Buquet à Berlhier, 14 novembre 1811. Archives de la Guerre.
(3) Ses actes officiels, comme ses papiers particuliers énumèrent avec soin tous ses titres : Mcniscnl de canipo de los renies exercitos, secundo gênerai en qefe del Seplimo, commandante gênerai de la^ division y régna de Navarra, del Allô Aragon izi/iiicrda dcl Ebro, y de las très provincias de Alava, Guipus co a y Viscaya...
il échoue; il trouve en France un refuge, auprès des Français des secours et chez Louis XYIII le sentiment de la dignité royale. Aux Cenl-Jours, il demeure sourd aux avances de Napoléon. — Il passe en Suisse. De 1816 à 1820, il erre à l'étranger. Il rentre dans sa patrie au soulèvement de Rlego, se mêle avec profit à toute l'activité libérale : chef de l'armée constitutionnelle, capitaine général en Galice, puis en Catalogne. Contre ses concilovens d'une opinion adverse, il déploie les mêmes movens de férocité que contre 1 armée française ; s'il s'empare de la ville de Castelfollit, où sont réfugiés les royalistes, il incendie les maisons et passe au fd de l'épée les habitants. — A notre intervention pour délivrer Ferdinand VII de l'oppression des Cortès, naturellement Francisco Mina tente de s'opposer, il retrouve les Français devant lui ; il sera en Catalogne notre adversaire le plus redoutable et le dernier soumis. Il se rend alors en Angleterre qui lui fait accueil. En 1830, il reviendra dans la péninsule et sera chassé; il y retournera en 1834 et travaillera au soulèvement de la Catalogne encore; ce sont deux années de luttes acharnées, parents contre parents. A travers la guerre civile. Mina promène avec passion sûm personnage sinistre et découragé, il verse sa bile amère dans une proclamation véritablement sauvage, ce sera son cri suprême; cet effort d'une fureur aveugle est du 29 novembre 183G, le 2-4 décembre Francisco Espoz y Mina meurt à Barcelone.
K'est-ce pas à propos des guérillas qu'il convient de mentionner l'action de notre gendarmerie en Espagne car, contre eux, elle a mené incessamment des campagnes courogeuses,
avec toutes les qualités d'abnégation et de patience de ce corps d'élite.
Un respect, qui n'est pas seulement une crainte révérentielle, s'attache partout à la gendarmerie : c'est une troupe où la dignité doit s'allier au courage. La Maréchaussée, qui veillait à la sûi'eté publique, avait été supprimée en 1791 ; elle fut remplacée par une Gendarmerie Nationale à qui l'on donna comme devise " Valeur et discipline » . La nouvelle organisation (juillet 1801) se répartissait en 26j légions, 1 750 brigades à cheval, 750 brigades à pied, montant à un effectif de 15 000 hommes, officiers compris. Elle était sous les ordres d'un Inspecteur général, de 2 généraux de division et de 4 généraux de brigade. Une gendarmerie d'élite pour le service du Premier Consul (600 cavaliers), commandée par Savary, fit partie de la Garde impériale; il fallait compter quatre campagnes pour y être admis, et l'Empereur attachait une telle importance à ce recrutement basé sur le courage qu'il répondit au ministre de la Guerre lui demandant d'abaisser les conditions d'entrée « qu'il n'v pouvait consentir » .
Le 24 novembre 1809 il envovait 20 escadrons de gendarmerie (1) à l'armée d'Espagne. Sous la haute direction du maréchal Moncey, ils seraient sous le commandement du général Buquet, un Lorrain énergique qui avait fait ses preuves et devait les souligner encore dans ses rudes années de campagne de l'autre côté des Pyrénées par une blessure à Talaveyra et une courageuse évasion des pontons de Cadix, puis la direction à la fois ferme et prudente de ses vaillants soldats (2) .
(1) Ils devaient constituer une force de 4 140 hommes et 1 740 chevaux.
(2) Louis-Léopold Buquet (1768-1835), jeune avocat avant la Révolution, volontaire en 1790, aide de camp de Kléber en Vendée, général de brigade {I804j, commanda la gendarmerie au camp de Boulogne, chargé de l'organiser en Italie, en Belgique; baron de l'Empire (1811), inspecteur gêné" rai (1815), député des Vosges sous la Restauration.
LES Gl BRILLAS 251
Ils comprenaient des cavaliers et des fantassins. Habit de drap bleu, collet, revers, parements écarlates, culotte de peau de daim, épaulettes rouges, aiguillettes et buffleteries blanches, mousqueton et sabre, le bicorne de feutre noir en bataille, un galon blanc surmonté d'un haut plumet rouge. Les " chevaulégers » armés d'une lance à la flamme rouge et blanche et d'un sabre étaient coiffés d'un shako en cuir verni et la gendarmerie de la garde d'un bonnet d'ourson, avec grenade blanche et plumet très court; ils portaient des gants à revers et une culotte de peau jaune, bottes à l'écuycre, au côté une grande latte de cavalerie.
Sur l'étendard tricolore était disposé un losange blanc bordé de feuilles de laurier, les quatre extrémités de l'étoffe alternativement bleues et rouges; au centre l'inscription en lettres d or : " L Empereur des Français à la compagnie de
gendarmerie du département de » ; et de l'autre coté :
Il Valeur et discipline (1). »
Ce costume, ces insignes, ce drapeau furent bientôt connus de tous entre les Pyrénées et TÈbre; des officiers valeureux y conduisirent ces troupes d'élite, ayant pour mission d'assurer les communications et la tranquillité du pays. Il n'v avait que deux routes carirossables pour pénétrer en Espagne :
1" De Bayonne à iladrid par Vittoria;
2" De Perpignan à Barcelone.
Impraticables aux convois, trois chemins pouvaient encore être employés :
1" De Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port par le col de Roncevaux ;
2' De Saragosse à Oloron par le col de Camfranc ;
3" De Puycerda à Perpignan par le col de la Perche.
La surveillance des côtes, continuellement inquiétées par
(1) Pour cette période, on consultera : le capitaine Martin, La gendarmerie française en Espagne et an Portugal, i vol. in-8", 1898.
les navires anglais échappait davantage à nos gendarmes qui assurèrent des lignes d'étapes permettant le ravitaillement de nos armées en hommes, matériel et munitions. Ils opèrent sans relâche dans les provinces basques : Guipuzcoa, Biscaye, Alava, Santander, Navarre, Burgos, Aragon, et Catalogne.
Leur service fut quotidien, souvent dangereux, toujours meurtrier, au milieu des rudes habitants de ces contrées montagneuses. Quand, le 27 août 1814, la gendarmerie d'Espagne fut dissoute à Tarbes, elle comptait, sur un* effectif de 4 000 hommes, 2 000 morts ou blessés devant l'ennemi (I).
Leur action se mêle à mille faits de guerre, confondue avec leurs camarades des autres troupes, et leur présence se manifeste à toutes les rencontres avec les guérillas. Mais si l'on doit sur ce sujet éviter des détails qui seraient des redites, on peut constater l'éclat particulier dont furent entourées leur discipline et leur bravoure.
Leur valeur morale se résume dans la réponse que fit le gendarme Royer à un officier anglais, son prisonnier, lui offrant sa montre et sa bourse : " Les gendarmes ne font la guerre que pour l'honneur. »
Quelques affaires furent longtemps célèbres et méritent en effet d'être relevées :
Le 27 mai 1810, à la Venta Renteria, entre Oyarzum et Irun, le poste, une maison isolée entourée de palissades, était occupé par 22 gendarmes à pied commandés par le plus ancien d'entre eux; 600 guérilleros navarrais se présentèrent croyant que leur nombre suffirait à déterminer la reddition. Les assiégés tiraient lentement pour ménager leurs munitions assez courtes, et durent se réfugier dans l'intérieur quand le feu eut été mis aux palissades. Au milieu des
(1) 27 ofiiciers, 804 gendarmes tués; 86 officiers, 1100 gendariues blessés.
flammes ils découvrirent en parlie le toit pour échapper à la fumée et continuèrent la fusillade jusqu'à l'arrivée d'un détachement français qui les aida à refouler au loin les Espagnols, déçus et décimés. Le héros de ce fait d'armes fut nommé par le général Buquet a brigadier provisoire » , car on ne multipliait pas les grades en ces temps héroïques.
Ce furent contre des advers lires moins acharnés, mais plus redoutables, que se heurta la légion à cheval de Burgos au mois d'octobre 1812; les efforls des Anglo-Portugais pour enlever le château de Burgos avaient échoué, Wellington rétrogradait après vingt-cinq jours de siège, le général Souham le serrait de près, le colonel Beteille avec quatre escadrons de gendarmerie reçut l'ordre de se porter en avant au trot pour prendre la têle de l'avant-garde.
Les dragons rouges de la cavalerie anglaise étaient protégés par la rivière d'Arlanzon ; Beteille fit sonner la charge et les deux troupes s'abordèrent de front, avec un égal courage; le choc fut terrible; le colonel, qui avait chargé à sa place de bataille, avait été atteint de douze coups de sabre; tombé sur le sol et retrouvé sous les cadavres, sanglant, défiguré et déjà dépouillé, il survécut à ses blessures.
L'Empereur récompensa généreusement ces braves qui avaient si dignement soutenu la réputation de notre vaillance. Le colonel Beteille fut nommé général, tous les officiers, ,5 sous-officiers, 6 brigadiers, 3 gendarmes, chevaliers de la Légion d'honneur ;..èi la rentrée en France tous les officiers reçurent un grade supérieur; tous les sous-officiers, les galons de lieutenant; les brigadiers, celui de sous-lieutenant.
Autre exploit qui fait souvenir de la défense de Venta Renteria, dans l'hiver de 1813.
En Aragon, la place de Sos est entourée le 2i février par les bataillons de Mina; le guérillero redoutable exige la reddition sous menace de bombarder les vieilles murailles. La
petite garnison française a 155 gendarmes du 9* escadron et 19 soldats du 1" régiment italien. Le lieutenant Martin commence le feu, repousse un premier assaut, passe la nuit à relever vaille que vaille les pans de murs effondrés, fait rentrer au jour, dans le castillo intact, son monde au complet, soutient de nouveau le tir de l'ennemi, brave l'incendie des maisons qui l'entourent, l'explosion des mines qui jouent sous ses pas, barricade la brècbe ouverte, et attend, dans une position désespérée, l'instant suprême.
Une longue colonne de Mina se présente; mais pour disparaître peu à peu à l'horizon. C'est qu'elle craint d'être prise à revers par une troupe française qu'amène de Saragosse le général Paris pour délivrer, après six jours de résistance, ces vaillants plus encore étonnés que harassés.
Le lieutenant Martin à qui fut remise, bien justement, peu après, la croix de la Légion d'honneur, terminait son rapport' d'une si chaude aventure par ces mots qui caractérisent la haute idée qu'avait de son rôle la gendarmerie française : « Chacun a fait son devoir, chacun s'est souvenu qu'il appartient à la première arme de l'Empire et a voulu faire voir qu'il en était digne. »
Ces traits pourraient être multipliés; ils suffisent pour prouver combien ces braves gens se montrèrent à la hauteur de leur mission qui demandait « de l'audace, de la mobilité, de l'abnégation » ; Marbot, comme ceux qui les virent à l'œuvre, leur a rendu un juste hommage (1), et il est vrai que » la gendarmerie d'Espagne s'était fait une réputation de bravoure qui tenait de la légende (2) » .
(1) Mémoires, II, 3î3.
(2) Colonel DsLàXTRE, Histoire de la gendarmerie française (1879).