‹ L'Espagne et NapoléonChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. Prisonniers espagnols. — La garnison de Saragosse. — Prisonniers de guerre, prisonniers civils. — Les convois. — Dispersion en France. — En Belgique. — Commisération. — Le marquis de Saint-Simon. — Mme Récamier. — ■ Les intrigants. — Traitements de faveur. — Le donjon de Vincennes. — Palafox. — Les généraux pris à Valence. — Le» prisonniers anglais.

IL Prisonniers français. — Après la capitulation de Baylen. — Sur le ponton de la Vieille-Castille. — L'évasion du commandant Grivel. — L'abbé Serviantès à Cadix. — L'ile de Cabrera. — Le conscrit de 1808. — L'aumônier don Damian Estebrich. — Misère physique des soldats français. — Le théâtre des prisonniers. — La famine. — Le trois-nu'its Britannia. — Au château de Portchcster. — La délivrance. — La vie à Cabiera. — Evasions. — Le P. François. — La liberté. — Derniers souvenirs de l'ile en 1847.

PRISONNIEBS ESPAGNOLS

Le traitement des prisonniers de guerre est toujours un embarras pour le vainqueur. A sa conduite on mesure sa civilisation et son humanité. La question se posa à l'esprit de Napoléon dès le second siège de Saragosse : la victoire faisait tomber entre ses mains des bataillons entiers d'Espagnols; ils devaient être conduits en France. Il prit ainsi sa décision :

Paris, 6 mars 1809 (1).

Douze mille prisonniers arrivent de Saragosse. Il en meurt 3 à 400 par jour; ainsi on peut calculer qu'il n'en entrera pas ezi

(1) Au général Clarke, ministre de la Guerre. AF IV, 879, Léon Lecestre, Lettres inédites de Napoléon I".

France plus de 6 000. Mon intention est que les officiers soient séparés et envoyés du côté du Nord. Quant aux soldats vous en ferez diriger 4 000 sur Niort.

Ils seront répartis de la manière suivante : 1 000 à Niort, 1 000 à Saintes, 1 000 à La Rochelle et 1 000 à Rochefort.

Le cinquième mille sera envoyé en Dauphiné. — Enfin le sixième mille sera envoyé dans le Cotentin.

Vous recommanderez un réfjime sévère et que des mesures soient prises pour faire travailler ces individus de gré ou de force. Ce sont pour la plupart des fanatiques qui n'exigent aucun ménagement.

Déjà un décret impérial du 24 septembre 1808 prescrivait l'arrestation de tout Espagnol non muni de passeport au nom du roi Joseph, pour qu'il servit de » garantie aux Français domiciliés en Espagne » . Les suspects seraient gardés en prison, les otages placés sous la surveillance des autorités militaires. — A cette première masse allaient s'ajouter les soldats successivement capturés. — On partagera en trois classes tous les Espagnols internés en France :

1" Ceux pris les armes à la main, les véritables prisonniers de guerre;

2" Ceux arrêtés pour des motifs particuliers ; ils dépendaient de la Police générale;

3° Les individus non militaires avant eu des intelligences avec les troupes espagnoles : presque toujours des prêtres et des moines.

Les officiers, sous-officiers et soldats de régiments d'infanterie des Asturies et de Guadalaxara et du régiment de cavalerie d'Algarve — qui avaient été désarmés en Danemark au moment du départ de la Romana (1), — furent disséminés dans des places choisies à l'avance et répartis par groupes de

i^i) Voir : Geoffroy dk GniNUMAisOx, l' Es-p<iijne et lYa/iolf-on, 1. ciinp. iV.

12 à 15 (les officiers) aux châteaux de Sedan, de Bouillon, de Péronne, aux forts Barraux, de l'Écluse, Griffon, à la citadelle d'Amiens; les troupes, par contingents de 500 hommes, à Mézières, Thionville, Douai, Besançon, Luxembourg, Lille, Phalsbourg (1).

Un document manuscrit des Archives (2) nous fournit les premiers chiffres suivants : à la date du 15 juillet 1809, le nombre des Espagnols détenus était de l 111 officiers et de

13 085 soldats; le 28 avril 1810 : 2 545 officiers et de 23 112 soldats, le 1" décembre 1810 : 3 404 officiers et de 29 214 soldats.

Chaque grande capitulation des villes importantes : Gironné, Valence, Tarragone, Figueras, apportait un contingent nouveau, et, quand la lutte prit fin, 55 départements avaient été pourvus de prisonniers (3).

Ils franchissaient les étapes, prêtres et laïcs, à pied, presque tous sans argent, à peu près tous sans attendre de secours. Les préfets des départements réclamaient pour eux des subsistances; en attendant ils vivaient d'aumônes. Ainsi, à Angoulême, plusieurs prêtres furent placés à l'hôpital (automne de 1809). L'arrivée était toujours laborieuse et brutale, la marche sur les grands chemins, sous la pluie, était pénible et rien ne la rendait plus douce. Dans une troupe de 43 moines franciscains, enlevés du couvent de Reus, dans la

(1) Rapport du 17 octobre 1808, de Clarke à l'Empereur. AF IV, 1156. (2^ AF IV, 1157-1158.

(3) Aigne, Hautes-Alpes, Ardennes, Aube, Aude, Bouches-de-l'Escaut, Bouches-du-Rhin, Calvados, Cantal, Charente, Charente-Inférieure, Cher, Côted'Or, Dordognc, Doubs, Drôme, La Dyle, Escaut, Eure, Eure-et-Loir, Finistère, Luxembourg, Indre-et-Loire, Jemmapes, Jura, Loire, Loire-Inférieure, Loiret, La Lys, Manche, Marne, Haute-Marne, Mayenne, Meurlhc, Meuse, Moselle, Deux-Nèthes, Nièvre, Nord, Orne, Pas-de-Calais, Puy-de-Dôme, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Sambrc-et-Meuse, Saône-et-Loire, Sarre, Sarthe, Seine-Inférieure, Seine-et-Marne, Deux-Sèvres, Somme, Vaucluse, Vienne, Vosges, Yonne.

(4) AF IV, 1297, n» .335.

258 L'ESPAGISE ET NAPOLÉON

Catalogne, plusievirs, entre Montauban et Galiors, qultlèrent Tescorte, se disant à bout de forces. On les enferma à Toulouse où une commission militaire (août 1809) en condamna 9, comme déserteurs à neuf ans de fer (loi du 9 prairial an III) (1) . La population s'émut. Le maréchal Moncey s'en alarma et prévint Savary (2). Les condamnés réclamèrent auprès de l'Empereur et sollicitèrent la revision du jugement. Il fut maintenu.

Ici, près de Dax, dans un convoi, un prisonnier tombe également à terre de fatigue; pour le stimuler un soldat le pique de sa baïonnette, naturellement il retombe; alors, pour ne pas arrêter la colonne, un sergent lui tire un coup de feu et le laisse sur la route. Le blessé se traîne jusqu'au village de Saas et y meurt Le préfet des Landes, le comte d'Angosse, chambellan de l'Empereur, est fort irrité et écrit son indignation au ministre de la Guerre (2), Mais il n'en advint rien d'autre.

Dans un fort contingent pris à Tortose, conduit de Bayonne à Châlons-sur-Marne, 215 Espagnols profitent sur la route de Bordeaux d'un bois touffu pour se sauver; l'escorte fait feu, en tue 10, en blesse d'autres. Pour reprendre les évadés, des patrouilles de garde nationale et d'infanterie sont échelonnées le long de l'Adour (3).

Un long convoi de 110 moines passant à Aix, le 22 janvier 1810, est caserne à l'hôpital et secouru par l'archevêque, mais on lui interdit toute communication avec les habitants (4). — A iNiort, un mouvement de révolte se déclare parmi les 970 prisonniers arrivant en mai 1809 et on signale

(2)F YII, 3312.

(3) Général Quesnel au prince de Wagram, 30 janvier 1811. Archives de la Guerre.

(4) Bulletin de police du 7 février 1810. AF IV, 1508. — L'archevêque était Mgr Champion de Cicé.

un sergent (mauvaise tête sortant, paraît-il, du bagne à Garthagène) qui dans son exaltation criait qu'il voulait « faire la soupe avec les boyaux du commandant (l) » . — Par contre, les paysans du bourg de Lezay, entre Melle et Chefboutonne, vovant les prisonniers se cacher dans un bois, courent sur eux avec des chiens de chasse, et un Espagnol qui sort des taillis est tué d'un coup de fusil.

On met en lieu sûr les gens d'importance : ainsi, au château de Lourdes, l'ancien intendant de Valladolid, Vallego; l'ancien consul d'Espagne à Bayonne, de la Horra ; dom Bonaventure, un moine influent de Caslille (2). — Don Pedro le Mendinuata, lieutenant général, est autorisé à demeurer sur parole à Angoulême; celte ville est toujours fournie d'officiers internés, à qui la population réserve ses sympathies (3). — Egalement, à Poitiers, près de 500 hommes demeurent agglomérés, mais décimés par la maladie, malgré les soins des Sœurs de la Charité. Les valides sont occupés à des besognes fort diverses : 10 se trouvent employés comme infirmiers dans les hospices, 42 servent comme domestiques dans des maisons particulières et y sont appréciés. — Autour de Périgueux, 1519 prisonniers sont répartis chez des cultivateurs, 242 sont soignés dans les hôpitaux (4). En février 1812, on ne comptait plus, dans la Dordogne, hommes, femmes, enfants, que 478 Espagnols (5).

L'Empereur ordonna qu'on séparât les prêtres des soldats, dès que les colonnes avaient franchi les Pyrénées (6). On poussait les premiers dans les prisons d'État, vers l'Kst, de préférence : quantité de moines sont détenus à la forteresse

(1) F VII, 33i:V

(2) F VII, 6519, juin 1809.

(3) F VU, 6518, juin 1809.

(4) Bulletin de police, 28 mai 1810, AF IV, 1508.

(6) Au générai de HédouTilie, à Bayonne, 4 janvier 1810.

de Monlmédy. Apitoyées, des personnes pieuses leur apportent des vivres, le curé de Sedan fait une quête en leur faveur et leur remet 1000 francs; dans les presbytères on recueille des provisions pour ces isolés qui ne sortent pas de la citadelle où ils passent leur temps à dire leurs prières (1).

En Bourgogne, en Nivernais, les prisonniers, soit entassement, soit malpropreté, atteints de maladies contagieuses, meurent en grand nombre; les cadavres restent sur la route, et la terreur règne jusqu'à Moulins (2).

Dans le dépôt de Laon, un colonel fomente un complot; et parce que les distributions de pain sont insuffisantes, les évasions se multiplient. Elles trouvent des facilités dans « la population fanatique qui ne voit dans les prisonniers espagnols que des martyrs et les vengeurs de la cause du ciel » , expose un rapport de police (3).

Les habitants de Mézières font aux officiers espagnols un Il accueil indiscret» , dit le préfet des Ardennes (13 avril 1811). Ceux-ci, à Dijon, à Nancy, continuent à porter leurs décorations nationales; le ministre de la Guerre, averti de ce qu'il nomme une bravade, menace de les faire arrêter (maijuin 1810). Ce qui donne à croire qu'ils étaient avant en quasi liberté.

Trois cents officiers, à Ghâlons-sur-Marne, acceptent de prêter serment au roi Joseph; ils sont maintenus en surveillance et soumis à un appel chaque semaine, mais obtiennent un traitement supérieur à celui qu'on leur allouait (4). Ces adhésions sont rares et la constance des exilés reste sur ce point le plus souvent invincible. Ainsi, les soldats internés à Luxembourg refusent de s'enrôler dans le régiment « Joseph-

(1) F VII, 6513, décembre 1810.

(2) F VII, 3312, avril 1812.

(3) F VII, 3312, septembre 1812.

Napoléon » , disant très simplement, mais fermement : " Quand Joseph Bonaparte sera roi d'Espagne, nous prendrons du service dans ses armées, mais avant : non; pour ne pas nous battre contre nos concitoyens (1). » Ce sentiment paraît logique.

C'est donc un cas assez exceptionnel que celui d'un lieutenant-colonel interné à Périgueux, « Morera de Saint-Germain, 1» tout à fait rallié à » l'auguste Empereur», qui propose à Clarke la formation d'un corps de 1 000 hommes formé de déserteurs espagnols qui couleront 35 000 pesetas par mois, destinés à assurer la tranquillité autour de Barcelone contre « l'orgulieux anglais " (2).

En janvier 1812, la solde de guerre des officiers espagnols se montait à 3 111 050 francs (3). — Les généraux étaient taxés à 40 francs par jour, ainsi que l'indique une lettre de Rovigo à Clarke (4) :

Les officiers recevaient quelques francs, les soldats quelques sous.

Le nombre des prisonniers augmentant chaque jour, on élargit le cadre des lieux d'internement. La Belgique, un moment, fut envahie : en juin 1810, 500 hommes sont parqués à Ostende pour travailler aux fortifications; 2 000 groupés à

(1) F VII, 3312, juin 1809.

(2) Archives de la Guerre, 10 avril 1811.

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