‹ L'Espagne et NapoléonChapitre 16 sur 38 · AF IV · texte numérisé non relu

AF IV

(4) Brouillon original, 19 mars 1812, F VII, 6510.

« Au Ministre de la guerre,

« A lui seul,

« Monsieur le Duc, Votre Excellence sait qu'en vertu des ordres de S. M., les généraux espagnols Blake, O'Donnel, Zayas, Lardizahal, ont été mis à ma disposition... 11 estime qu'ils doivent toucher néanmoins le traitement (40 francs par jour) garanti par la capitulation de Valence. — Ils en ont bien besoin, malgré les petits secours que je leur ai fait distribuer. J'invite le ministre de la Guerre à me faire verser ces fonds. »

Flessiiigue. L'année suivante on en compte 800 à Menin, 1 000 à Couitray, 2 500 à Tournay, 1 500 à Namur, 2 000 à Hasselt, 1 000 à vSarrebruck; plus tard, 500 à Bruges (1), — Sept bataillons, logés à Walcheren, y resteront jusqu'en novembre 1813. — Il y avait, à la même époque, des dépôts, qui durent s'éloigner aussi au moment de l'approche des alliés à Gand, Ypres, Bitche, Sarrelouis, Lunéville, Toul, Briançon, Mont-Dauphin, Auxerre, Embrun, Bouchain, Besançon, Bapaume (2).

On employait tout ce monde à des travaux assez pénibles : au canal de Saint-Quentin, à celui de Bruges, à celui du Cher, à celui de Beaucaire, au canal de Nantes à Brest; à un pont à Isigny, dans le Calvados; aux fortifications d'Anvers, d'Ostende, de Rouen. Leur conduite mérite l'éloge de leurs surveillants, et, en Normandie, en particulier, ils gagnent les sympathies; le préfet de la Manche écrit à Real : « Je ne dois pas vous laisser dans l'opinion que ce sont des mauvais sujets, tout le monde s'en loue (3). » — Même impression en Bretagne où les 853 détenus de Brest « ont toujours fait preuve de patience, de tranquillité, de subordination dans leurs ti^avaux » , note le préfet (4).

On songea à employer dans les mines du bassin de la Sarre les " forçats espagnols " . Mais les gens compétents (le directeur des houillères et l'ingénieur en chef) refusèrent d'introduire au milieu des exploitations cette main-d'œuvre étrangère dont ils se méfiaient et qui s'y serait montrée inhabile (5) .

(1) Où Ton voit le commissaire général de police se vanter, dans un rappoH à Real (2 septembre 1812), de procurer « une maîtresse à son choix » à un jeune ofticier espagnol, pour savoir ce qui se passe chez les prisonniers.

(3) 1" juillet 1811, F VII, 5312.

(4) Fin de 1813, F VII, 5312.

(5) Archives historiques des mines domaniales françaises de ta Sarre, novembre-décembre 1810.

Le Journal de fEmpire mentionne en des termes significatifs l'état d'esprit de la population de Neufchâtel dans la Seine-Inférieure ; « le dépôt de prisonniers espagnols qui vient d'être établi dans cette ville a fourni aux habitants l'occasion de faire éclater la plus active bienfaisance. En deux jours, leur commisération a su faire cesser l'état de dénuement < umplet où se trouvaient ces malheureux. — M. le baron d'Haussez, maire de la ville, a voulu veiller lui-même à la réception et à la distribution des objets d'habillement que toutes les classes de la société s'empressaient de consacrer à cette touchante destination (1) " .

Les bons procédés suscitent la reconnaissance : à Orléans les prisonniers faits à Tarragone et à la bataille de Mulviedx^o reçoivent des égards. Aussi, Ricardo Butler, l'un d'eux, écrit au général O'Donnell, détenu au donjon de Vincennes : <i Le peuple est très bon et nous estime beaucoup; mais le pays est extrêmement froid (2j. »

« Cent dix-sept prêtres, i-eligieux ou séculiers, enlevés à Girone, ont passé par Nimes; le zèle de Montpellier, Nîmes, lieaucaire est au-dessus de tout éloge. A Nîmes, un sac de toile pour chacun, une chemise, un mouchoir, des gants, des bas; un magnifiqiie souper au fort oîi ils étaient enfermés et ensuite le partage d'une quête très abondante. Toute la ville a couru à leur passage pour leur départ, l'argent et l'or pleuvaient dans leurs voilures. — Beaucairc, privé de leur visite, leur a fait passer le produit d'une quête faite pour eux (3) » .

(1) 4 février 1814.

(2) On est cependant au mois de juillet 1812. F VII, 6516, dossier Blacke O'Donnell.

(3) Lettre d'un abbé Guez au P. Chrysostôme (janvier 1810), qui ajoute ces détails :

» ... Villenenve d'Avignon a vu, ces jours derniers, les religieux espagnols que l'on conduit à Embrun sous escorte. Ils ont leur costume. Ces généreux confesseurs furent logés dans une église; couchés sur la paille, malgré la rigueur de la saison, ils chantaient en chœur les louanges de Dieu de manière à

De la quantité de prisonniers entrés et entassés à l'hôpital de Tarbes, 609 moururent en trois mois (janvier-mars 1812) (1). L'abbé de Gasteran, ancien vicaire f;énéral qui pendant la Révolution, déporté en Espagne, avait été recueilli à Saragosse, les visita et fut même victime de l'épidémie contractée à leur chevet. " Conduisez-moi à vos pauvres Espagnols, avait-il dit, je ne serai pas pour eux un étranger, car je parle leur langue (2). »

Un soldat policier en parlait une autre, quand il écrivait à Clarke, après avoir prescrit des marches forcées aux colonnes : (i Une forte journée fatiguant les prisonniers, leur laisse moins de force pour s'échapper (3) » . Mais cette brutalité est rare.

Dès 1806, autour de Besançon, un va-et-vient de prisonniers s'est établi, amenés des quatre points de l'horizon : Hessois, Anglais, Portugais, puis enfin Espagnols : 800 en 1809, appartenant presque tous à la marine. « S'il fut un temps où l'on put croire, selon le mot plus poétique qu'historique de Victor Hugo, Besançon une " vieille ville espagnole » , ce fut assurément celui-là. De nombreux prisonniers de cette nation y passèrent et y furent internés. En septembre 1811, on en hébergea à la fois 2 000, toute la garnison de Figueiras. La première colonne, forte de 1 200 hommes, venait d'en perdre 127 rien qu'en traversant le département du Jura. Pendant leur séjour à Besançon ces malheureux, entassés dans

édifier tout le monde. li en est mort cinq depuis leur départ de leur patrie ; un d'eux à Villeneuve même. Le curé Pelatan [^a) fit les funérailles et eut le courage d'exiger 17 francs pour frais de service. Cette conduite excita un murmure général. Pour l'apaiser Pelatan voulut rendre les 17 francs, mais on ne voulut pas les recevoir. « — Vie du P. Chrjsostôtne de Barjac, par le chanoine

DUBAND.

(a) Ancien jureur, apostat.

(1) Archives de la Piéfectuie .

(2) Abbé Dantin, Monseigneur de Gain-Montaignac, 494.

(3) Le général Lacombe Saint-Michel, commandant la 10" division militaire Janvier 1810. Archives du ministère de la Guerre, carton 6-33, liasse 1".

un manège et une église désaffectée, en virent succomber 250 autres à la maladie et aux privations (l). »

Le fort de Joux, à la porte de Pontarlier, contient 200 officiers, dont deux généraux et deux frères, les colonels de Rios, des gardes wallonnes. La surveillance est assez rigoureuse rpais ne peut empêcher de multiples correspondances. L'archevêque Le Goz s'avisa de démarches pressantes auprès de ces diocésains de passage, pour obtenir des serments de fidélité au roi Joseph; il en gagna 3 sur les 45 officiers détenus au fort Griffon. Une liberté relative en fut la conséquence pour le marquis de Villa Santoro, ancien vice-roi de Navarre, et le Portugais Candido d'Almeida, qui avait appartenu à la Maison de Charles IV : Il utilisa ses talents de pianiste, en donnant des concerts, dont la plupart ne firent pas leurs frais, et il sollicita, en vain, la place de chef du dépôt des étalons du département.

Un personnage d'importance figura parmi les détenus en la terre de Franche-Comté. Le marquis de Saint-Simon qui avait participé, à titre d'émigré, à la défense de Madrid en 1808 (2), avait vu sa situation de prisonnier d'État changée en celle de prisonnier de guerre, et on avait fixé sa résidence à la forteresse de Besançon (mai 1809). Sa fille Joséphine obtint de le suivre pour adoucir son sort. Il appuya sur son âge et sa santé ses nombreuses demandes de liberté et Fouché penchait pour la lui accorder, mais Savary se montra toujours insensible, prétendant qu'il détournait les officiers espagnols de se ranger sous les drapeaux de Joseph (3).

(1) Léonce Pinoacd, Jean de Bry, 277.

(2) Geoffroy de Gha>dmaison, l'Espagne et Napoléon, I, 393.

(3) Sa détention durait encore au commencement de 1814 quand les malheurs de la guerre firent refluer vers l'intérieur les blessés et les prisonniers. M. de Saint-Simon, entraîné dans le flot, se trouva conduit à Dijon, puis à Melun et il allait être expédié à Limoges, quand un parti de Cosaques lui rendit la liberté. (F VII, 6527, n* 1535.) Il devait mourir à Madrid, le 3 janvier 1819.

266 L'ESPAGNE ET XaPOLEON

La logique des choses confondait dans des affinités, des inimitiés, des colères, des sympathies, des espérances communes, tous ceux qu'atteignait la brutalité de l'Empire : les émigrés, les chouans, les royalistes, les jacobins, les opposants, ceux que Napoléon appelait « les idéologues » , les prisonniers militaires, les ecclésiastiques en suspicion, les cardinaux noirs, le pape. L'invasion de l'Espagne correspondait à l'occupation des Etats pontificaux.

La mauvaise fortune de Mme Récamier, bannie à 40 lieues de Paris, l'avait rapprochée de ses amies également éloignées, Mme de Staël et la duchesse de Ghevieuse; elle avait cherché un refuge à Lyon (juin 1812). «Elle ne parvenait à oublier ses propres chagrins qu'en s'occupant de ceux des autres (1) » . Et par la connivence charitable d'une sœur de la Miséricorde, elle allait porter secrètement des consolations aux prisonniers espagnols de l'hôpital. Chateaubriand a probablement dramatisé l'épisode où il représente un fier Castillan qui veut remercier, en lui chantant des romances de son pays, sa bienfaisante visiteuse, laquelle à son tour, quelques jours plus tard, le soigna et lui ferma les yeux. La scène est embellie mais belle et reste caractéristique aussi.

Au milieu de ces milliers de prisonniers, tous les défauts comme toutes les qualités de la nature humaine se firent jour; on rencontra des quémandeurs intrépides et des intrigants qui essayèrent de pêcher en eau trouble. Un exemple suffira : un sieur Ballabriga, habitant de Ciudad-Rodrigo où il était marié, fut amené en France on ne sait à quel titre; successivement il est interné à Troyes, à Verdun, à Montmédy, à Sedan, à Lille, à Chàteauroux. Il s avise de se faire passer pour un prêtre, puis il déclare être le cardinal de Bourbon. Bien plus, à Sedan, il est reconnu comme tel par des Es-

yl) GHATEAUiiEr.iMi, Mcjnoifiis <!' outre-tombe, IV, p. 425.

LES PRISONNIERS ^bT

pagnols! Il envoie à l'Empereur une pétition où il affirme sa prétention. On l'estime devenu fou. Il autorise par un billet — que l'on possède — un médecin de Sedan, de qui il a obtenu de l'ai'genl, à toucher pour lui une somme de 60 000 francs, auprès de l'abbé Collet, curé de la ville (12 août 1813); et il n'est pas certain que ce « remboursement » n'ait pas été en partie versé. Enfermé (septembre 1813) à la citadelle de Lille, il fait encore des dupes. Relâché (avril 1814-) il recommence ses impostures à Chàleauroux. Dans la confusion générale on perd alors sa trace (1).

Bon nombre de détenus bénéficièrent de traitements de faveur, dans des conditions fort diverses : le lieutenant général Miranda, prisonnier à Fort Eneize, puis à Saumur, obtint que sa femme vînt le rejoindre (2). — Le lieutenantcolonel Gelabert, le capitaine Guillerman, le lieutenant Villa Longa, internés à Nancy, appelés par ordre de l'Empereur à Paris, y furent traités avec certains égards (3). — Emmanuel Esquivel, en surveillance à Dijon, est autorisé à résider à Paris et y exerce librement ses talents de graveur (i). — Le marcjuis de Crèvecœur, fils du prince de Masserano, va voir facilement à Vincennes ses amis prisonniers, les dcu.\ Los P»ios. Au bal de l'Opéra un masque cependant donne avis au prince de surveiller les agissements de son fils; le père en demeure fort troublé (5), mais les visites ne sont pas interrom{)ucs.

François Espinosa, domestique de M. de Clermont-Tonnerre, à Paris, est autorisé à demeurer au service de son maître, qui répond de lui. Puis subitement, il est conduit à Caen, avec d'autres Espagnols, pour l'entretien des grandes

(i) F VII, 6516.

(2) Journal du maréchal de Castellaue, II, 112. (3; AF IV, 1508. Bulletin de police, 28 mai 1810. (4) F VII, 1617.

^5) AF IV, 1505. Bulletin de police, 9 février 1809.

routes (1). — A Auxerrc, deux détenus, Sauveur Masse et Christophe Prement, obtiennent de rentrer en Catalogne, comme " soutiens de leur nombreuse famille » (2). — Un sieur Pierre Labat, commerçant pendant quarante ans à Bilbao et à Santander, marié en Espagne, père d'une nombreuse famille, jouissant d'une excellente réputation, vient, en 1809, se fixer à Bayonne et là, ouvertement, sert d'intermédiaire entre les prisonniers et leurs parents, faisant passer de l'argent par petites mensualités de 40, 50, 60 francs (3).

En septembre 1813, à l'heure où l'on touche à la fin des grandes guerres et quand les évasions signalées par la gendarmerie s'élèvent à des centaines, un état de police accuse les chiffres de 40 971 hommes et 831 femmes (4) espagnols prisonniers dans 23 départements (5) .

Quelques noms émergent de cette foule : le duc de San Carlos était tenu en surveillance à Lons-le-Saulnier, le chanoine Escoïquitz à Bourges, Macanaz, le secrétaire du prince Ferdinand, à Paris. Sont emprisonnés au fort de Fénestrelle : le comte de Transtamare, chambellan de Charles IV, M. de Vargas, ambassadeur d'Espagne à Rome, et ses deux secrétaires d'Exaga et Beramendi; à Pierre-Chatel : les généraux Romire, Miranda, del Ponte, un officier Camino, un propriétaire Tiedra, un chirurgien Cascon, un religieux dom Rodriguez, A Vincennes : Palafox et Charles O'Donnell, les maré-

(i) F VIT, 6517% mars 1811.

(2) Duc de Feltre au général Decaen, 31 octobre 1811. Archives rie la Guerre.

(3) F Vil, 6518.

(4) L'Empereur s'était inquiété de ces femmes; il écrivait à Clarke, le 31 août 1811 :

u Des femmes espagnoles arrivent en foule avec les prisonniers. Donnez ordre qu'on n'en laisse entrer aucune, et faites faire un recensement de celles qui existent, afin de prendre une mesure contre elles. Il faut donner des feuilles de route à toutes ces femmes, ce qui est très coiiteux. Faites cesser cet abus. »

(5) F Vil, 3:îl2.

chaux de camp Zagas, Lardizabal, La Rocca, le neveu de Mina et un autre chef de guérilleros, Abad (1).

Ce donjon de Vincennes (2) semblait une prison spéciale, devenue pour certains un tombeau. L'installation d'un prisonnier coûtait environ 500 francs de première mise. Un sieur David, traiteur, se trovivait chargé de la nourriture à raison de

I fr. 25 par jour, par détenu (l fr. 50 à partir de février 1810) .

II fournissait une livre et demie de pain, une demi-bouteille de vin, potage, bouilli, entrée, rôti (3).

Palafox avait ouvert la série des gens de guerre retenus dans ces cellules. L'Empereur s'était préoccupé de sa personne avec colère; de Rambouillet il écrivait, le 14 mars 1809, à Fouché :

Palafox, sa mère et sa femme doivent être arrivés à Bayonne. Palafox sera conduit comme un criminel à Vincennes, et il sera mis au secret, de manière qu'on ne sache pas qui il est. Sa mère et sa femme seront envoyées au château de Ham pour rester comme otages pour une quantité de Français qui sont aux mains des insurgés (4).

Don Francisco Palafox, atteint par l'épidémie, brisé par la fatigue et le désespoir, couché en moi'ibond sur son lit à Saragosse, avait d'abord sollicité de ne pas être emmené loin de sa patrie (5). Il reçut l'extrême-onction le 24 février.

L'Empereur ordonna de l'amener mort ou vif. Le 4 mars

(1) Espagne, vol. 692, fol. 108.

(2) Il se composait d'un rez-de-chaussée, de cinq étages et d'une terrasse supérieure. Un plan général de sa disposition d'alors existe aux Archives. F VII, 6185''.

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