‹ L'Espagne et NapoléonChapitre 17 sur 38 · J AF IV · texte numérisé non relu

J AF IV

(5) Nous lisons sur l'original, AF IV, 1622 :

■■ A Son Excellence, M' le Maréchal [Lannes]. Je vous prie au nom de l'humanité et de votre Grandeur de me acorder le grâce de ne pas partir di ici à 5 ou 6 jours, que je me trouveré mieux, je vous jure au nom le plus sacré que je ne désire autre chose. Daignez bien, votre Excellence, de me acorder cette grâce. Moy seray pour toujours votre esclave. — Palafox. »

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il était en France et cette note officielle était rédigée pour les journaux :

Le général en chef des insurgés, M. de Palafox, est arrivé à Perpignan dans un état de santé fort déplorable, mais qui ne tient nullement aux fatigues de la guerre. Il a reçu des Espagnols un accueil plus que froid, et quoique sur la route il se fût annoncé comme manquant d'argent, aucun de ses compatriotes n avait offert de lui en avancer.

Erreur sur erreur, car le défenseur de .Saragosse ne comptait dans son armée que des admirateurs et des amis (1). Il avait conservé une garde-robe bien montée et il possédait sur lui 14872 francs. Le lieutenant de gendarmerie d'Etchegaray le conduisit à Yincennes. Il v entra le 2 avril, avec de telles précautions de prudence que la berline qui Tanienait de Bayonne ne devait plus y reparaître et que la Police l'acheta au sellier {I 600 francs). Afin de dérouter toute recherche, il fut écroué sous le nom de « Pedro Mendoza » , afin qu'il perdît, avec la liberté, sa personnalité (2).

Il voulut cependant faire un résumé explicatif de sa conduite dans les événements, et le 30 mai il écrivait à Fouché une longiie épître, se plaignant qu'on le maintînt au secret. Il exposait que : « Il vivait ti^anquillement dans sa maison de campagne, le peuple était venu le chercher, il n'avait pu résister et avait dû accepter le commandement... Son but a toujours été d'obéir aux lois de l'honneur... Il paraissait maître de ses actes, en réalité il était conduit par les circonstances... Il s'est localisé dans son rôle militaire... Il rappelait la défense de Saragosse, l'état lamentable et les pertes de la garnison... A la suite de ses fatigues... Palafox tombe malade,

(1) Le général Doyle, de Valence, le 17 mars 1809, demandait au maréchal Lannes l'échange de Palafox, contre plusieurs généraux français prisonniers en Angleterre. Puis il demandait des nouvellea du malade. — (Lettre origi- i nale, en anglais. AF IV, 1622.)

(2) F VH, 6518. Dossier « Mendoza » .

une Junte populaire le remplace, il est en fait son prisonnier. La ville est prise .. il devient le prisonnier des Français... Mourant... il est conduit à Vincennes sans savoir pourquoi ni comment .. Il demande à pouvoir se justifier et à faire connaître sa conduite [l). »

Fouché fit traduire le texte espagnol et le transmit fidèlement à Napoléon (2), dont la réponse fut foudroyante r

J'ai reçu un mauvais galimatias de ce scélérat de Palafox. Je suis mécontent que vous Tayez accepté, fait traduire, et par là fait connaitre qu'il était à Vincennes, tandis qu'il devait y être i{>noré. Ce scélérat est couvert du sang de plus de 4000 Français qu'il a eu la barbarie de faire égorger à Saragosse. Qu'il reste à Vincennes, oublié, sans plumes ni papier, et sans moyen d'intéresser à son sort les ennemis acharnés de la France (3).

Il en fut ainsi.

Le silence l'enveloppe désormais. Il n'est donc pas étonnant qu'un obligé de sa famille, José Palomino Ortiz, étant venu à sa recherche pour lui donner des nouvelles des siens, se présentât vainement au gouverneur de Vincennes qui lui répondit qu'aucun prisonnier ne portait le nom de Palafox (4). — Sur une demande d'adoucissement du 19 avril 1812, Napoléon écrivit « Maintenu » (5).

Un parent influent et haut placé, le duc de Lodi, Garde des Sceaux du royaume d'Italie, destina à son neveu Palafox une somme de 1 000 francs par l'intermédiaire de M. Marescalchi, ministre des Relations extérieures. Mais Savary veillait. Il défendit de donner l'argent sans le prévenir et fit répondre

(1) F VII, 6518. Dossier " Mendoza .. .

(2) AF IV, 1622. Dossier « Siège de Saragosse ». Major général, n" 82.

(3) A Fouché. Scbonbrunn. 14- juin 1809. AF IV, 880.

(4) Bulletin de police du 17 juin 1809. AF IV, 1506.

(5) A la veille de partir pour la campagne de Russie, il avait réuni à Saint- Cloud le Conseil secret pour les prisonniers d'État, le 3 mai. Alb. Scuuer- M\>s, Itinéraire généial de Napoléon I".

que le prisonnier n'avait besoin de rien, étant arrivé avec 15 000 francs, et d'ailleurs étant « fort économe " . — Pareille offre fut encore repoussée l'année suivante ; alors, il ne restait plus à Palafox que 11 louis de son « trésor « . — La patience du duc de Lodi ne se lassait pas; et il s'estimait en mesure d'arriver à fléchir le courroux impérial (I).

Sceptique sur cette » clémence d'Auguste » , Savary demanda à l'Empereur s'il devait y croire. Il n'avait pas reçu la réponse quand, le 17 décembre 1813, le prisonnier secret sortit réellement du donjon. C'était la conséquence des pourparlers de Valençay pour la liberté de Ferdinand lui-même, et sur la requête expresse du Prince (2). — Le 24 décembre, à la pointe du jour, le défenseur de Saragosse se mettait en route, en même temps que le courrier qui emportait la dépêche annonçant sa délivrance. On lui donnait un passeport sous le nom de Fox (3) et, pour les frais, une somme de 10000 francs (4). — Reçu par Ferdinand à Valençay il repartait muni de ses instructions et accompagné du domestique du chanoine Escoïquitz, parce qu'il parlait bien le français. Il passait à

(1) « Milan, ce 13 juin 1813.

« Mon cher neveu,

« Vous serez surpris, mon cher neveu, de recevoir cette lettre, et beaucoup plus agréablement d'apprendre la nouvelle qu'elle vous apporte. J'ai demandé à S. M. votre liberté, et la grâce de vous envoyer auprès de moi. Elle a daigné me l'accorder, exigeant pour condition que vous me donniez votre parole d'honneur de ne pas vous éloigner de moi et d'y rester tranquillement, sans vous mêler d'aucune correspondance ou affaires politiques de quelque sorte que ce soit. Envoyez-moi en réponse cette déclaration formelle pour que je sois autorisé de m'en rendre garant auprès de S. M. et obtenir l'ordre définitif de votre délivrance. — Je n'ai pas besoin de vous dire combien je désire de vous embrasser.

« Votre très affectionné oncle,

c Le duc DE Lodi. »

(2) Voir : Geoffroy de Grandmaison, Correspondance du comte de La Forest, VII, p. 197.

(3) Id., p. 245.

(4) /rf., p. 252.

LES PRISOiNNIERS 2T3

Montauban, à Perpignan, où l'attendait un aide de camp du maréchal Suchet, arrivait à Gerone, touchait aux avant-postes du général Gopons et atteignait Madrid le 28 janvier 1814. 11 était porteur du traité de Valençay, déjà caduc, et tombait dans toutes les difficultés que les Cortès allaient susciter au nouveau règne (1).

Aggravé, le cas de Palafox n'avait pas été unique. Les généraux capturés après la prise de Valence (janvier 1812) attiraient également les sévérités de Napoléon. — « Sa Majesté prit un décret pour faire juger par une commission militaire et passer par les armes les généraux Miranda et Mario del Ponte; les faire conduire de manière qu'ils n'échappent point. — Quant aux généraux Blacke, O'Donnell, Zayas, Lardizabal, la Rocca, faire enlever leurs papiers et les faire amener secrètement à Vincennes, comme on a fait de Palafox, pour qu'ils y soient écroués sous des noms supposés, et qu'on ne sache pas qu'ils y sont existants " (2).

Sur l'ordre de l'Empereur, Savary, sans se faire connaître, eut plusieurs entretiens, séparément, avec ces généraux lorsqu'ils furent dans leur cachot, pour provoquer leurs confidences sur l'Espagne, les armées, les moyens de résistance. Mais il n'en tira pas grandes lumières : Lardizabal « n'était pas en mesure de traiter ces matières » ; Zavas commença un mémoire où il justifiait la résistance de ses compatriotes : " Il ne s'agit pas de récriminer sur le passé, « déclara le duc de Rovigo; — Blacke refusa d'écrire quoi que ce fût avant de s'être concerté avec ses compagnons; O'Donnell rédigea quelques lignes où il souhaitait la pacification, réclamait des nouvelles de ses enfants et demandait pourquoi il était tenu au secret (3).

(i) Don José Palafox y Melci capitaine général d'Aragon (1814), créé duc de Saragosse et Grand d'Espagne (1833), mourut en 1847.

(2) Note du 27 janvier 1812, F VII, 6526.

(3) Brouillon original de la Note de Savary transmettant ces réponses à

27i L'ESPAGNE El iNAPOLEON

L'attention avait donc été fixée le plus souvent sur des c personnalités » , dans le grand nombre de prisonniers es[iagnols amenés en France.

Au contraire, le sort des détenus français concerne surlout des soldats et dans les conditions les plus pénibles d'une captivité.

Avant d'en aborder le récit, il convient d'ajouter quelques mots sur les prisonniers anglais amenés eux aussi de la péninsule où ils défendaient la même cause que leurs alliés. Les procédés à leur égard semblent fort adoucis. Nous avons pour les connaître les souvenirs laissés par le général major lord Blayney (1) . Il commandait le 89' régiment d'infanterie, quand il fut pi'is en octobre 1810. « Invité » à se rendre à Verdun, il le fit à sa guise, reçu sur sa route par les généraux français à Tolède, à Madrid; par Kellermann, à Valladolid, Caffareiii à Vittoria, le maréchal Bessières à Bayonne, le général Bonnard à Tours. Il arriva à Verdun le 14 avril 1811, après cinq mois de voyage.

Verdun, lieu de détention des citoyens britanniques, était devenu une sorte de petite ville anglaise : les boutiques étaient tenues par des Anglais expulsés de Paris en 1803, à la rupture de la paix d'Amiens; les affiches étaient rédigées en anglais, les cafés exploités par des Anglais; on avait fondé

l'Empereur, avec le texte et la traduction du Mémoire d'O'Donnel, 27 avril 1812, portant cette remarque marginale : « Mon intention est de ne jamais permettre aux prisonniers d'éciire en Espagne. » F VII, 6516.

(1) Baron Blaynky de Blayney Castle, pair irlandais, Relation d'un voyage forcé en Espaçjne et en France dans les années 1810 à 1814. Traduit de l'anglais avec des notes du traducteur (Cohen), 1815, 2 vol. in-8*.

Alt'rod DE GuRZON, 1" Les Anglais prisonniers de guerre en France » . Nouvelle Revue, 15 novembre, 1"', 15 décembre 192T.

deux clubs : le Taylorclub, très bruyant, qui fut bientôt fermé, où le jeu était assez fort, où l'on donna des combats de coqs, où s'organisèrent des chasses à courre, des courses de chevaux, où il y eut des duels; et le club de rÉvêchéT réunion de gens paisibles, mariés pour la plupart, où l'on trouvait une bibliothèque et parfois le plaisir de la comédie, de bals, de fêtes, d'amusements honnêtes.

Il s'ouvrit, paraît-il, aussi une Loge maçonnique assez achalandée. — Après 1806, toute correspondance fut interrompue et interdite avec l'Angleterre.

Les premiers gouverneurs de la place se trouvèrent sans grande moralité : le général Wirion et le colonel Courcelles; au contraire, le général Beauchesnc, intègre et conciliant, fut regretté de tous, et, en 1813, ses funérailles furent suivies par les officiers anglais.

Ceux-ci avaient souvent appelé leur famille auprès d'eux ; ils vivaient assez libres, et on leur permettait des promenades jusqu'à six milles des portes de la ville. La solde d'internement variait depuis 20 sous par jour pour des sous-officiers de la marine marchande jusqu'à 50 francs pour un général. — Les retards de paiement étaient fréquents et les amendes nombreuses.

Les marins des équipages et les hommes de troupe étaient répartis entre Arras, Cambrai, Valenciennes, Givet, Charlemont, Phalsbourg, Sarrebourg, Epinal, Metz, Longwy, Nancy et Briançon. — En cas de répression, on les envoyait à Bitcbe, Sedan, Sarrelouis (1).

Ils portaient un habillement réglementaire : gilet, tricot, pantalon, blouse, souliers; ils touchaient une couverture, une

(1) A Bitche, dans les souterrains de la forteresse, des caves humides, infestées par les rats; appel tous les jours. — 600 prisonniers environ. — A Givet, 1500 au uiaximuui, bien traités, pas de malades; population sympathique.

paillasse pour deux. Ils avaient les râlions du soldat français : viande, légumes, une livre de pain. Tout cela assez médiocre, et, à acheter, tout très cher.

Les officiers étaient prisonniers sur parole, soumis seulement à deux appels par jour, bien mieux traités que les nôtres en Angleterre et respectés de la population civile. Les officiers supérieurs et généraux émargeaient simplement sur un registre tous les cinq jours. — Les soldats, enfermés, se trouvaient rongés par l'oisiveté; s'ils avaient un métier, ils étaient autorisés à l'exercer; ils n'en possédaient pas souvent et ils refusaient de travailler dans les champs, alors, inoccupés, ils buvaient de l'eau-de-vie vendue bon marché, s'enivraient, se battaient.

Un ordre du 6 janvier 1814 fit évacuer les dépôts du Nord et de l'Est de la France ; le départ fut immédiat ; le 12 janvier sans explications : on dirigea les colonnes vers Blois, Orléans, Poitiers, Tours. — Les Anglais, à Verdun, profitant du désarroi, s en furent sans payer leurs dettes (environ 400 000 francs) en criant : « Les Cosaques vous régleront. " Ils devinaient que c'était la débâcle (1).

Les routes étaient encombrées. Blois fut plein de prisonniers évacués; on les renvoya à Châtellerault, Périgueux, Angouléme, tout déborda jusqu'à Guéret où ils commencèrent d'arriver le 26 février. — En avril 1814, ce fut officiellement et vraiment la liberté. L'embarquement eut lieu à Bordeaux. Il semblait à tout le monde que l'on sortait d'un cauchemar et d'un rêve.

(1) Plus tard, le gouvernement de S. M. britannique refusa constamment de rien acquitter; la dernière réclamation de la France est de 1839. Elle fut inutile.

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