PRISONNIERS FRANÇAIS
Le contingent des prises faites par les armées espagnoles débuta par un coup inattendu et forma la plus grosse masse qui ait été conduite en captivité : le corps de Dupont, après la bataille de Bavlen.
La capitulation arrêtée le 16 juillet 1808 entre le général Dupont et les généraux espagnols Redding et Gastanos stipulait que l'armée française, point prisonnière de guerre, avait capitulé sous la condition d'être renvoyée en France avec armes et bagages, que les officiers et sous-officiers conserveraient leurs armes, mais que les soldats déposeraient les leurs, afin d'éviter toute espèce de rixe avec la population espagnole pendant leur route de Baylen aux différents ports de mer; que ces armes ainsi que les chevaux, caissons, artillerie, tout le matériel du corps d'armée seraient embarqués également pour être rendus à la France.
Ces troupes devaient être transportées sur des vaisseaux es|)agnols au port de Rochefort (art. (>), les chevaux de la cavalerie laissés en Espagne après évaluation et paiement (art. 13); on avait été jusqu'à prévoir « ce qui pourrait augmenter le bien-être des troupes françaises pendant leur séjour en Espagne et la traversée » (art. 21).
Ces clauses très claires concernaient les 8 000 hommes de la division Dupont, les 9 000 des divisions Gobert et Vedel.
La Junte de Séville se donna la licence de ne pas reconnaître la convention des généraux et, manquant à la foi jurée, elle retint les soldats français comme prisonniers de guerre. Tous furent dirigés à travers l'Andalousie, en deux colonnes, vers San Lucar et Rota ; la division Gobert sur Malaga.
Celait au début de l'aulomnc, les coteaux couverts de
vignes, des haies de grenadiers, de figuiers, d'aloès, offraient des sites variés à l'œil enchanté. Nos soldats en eussent joui si, au passage, les insultes des habitants soulevés parla colère et l'orgueil patriotique, ne les avaient salués de cris et de menaces, particulièrement à Carmona et à Ecija. — Près de Lobrija on cantonna ces masses désarmées, déprimées, en plein champ, sans abri, presque sans vivres ; les troupes espagnoles qui les gardaient se conduisirent avec loyauté et fermeté (1), mais bientôt se trouvèrent débordées. En l'absence de l'alcade, la fureur de la populace qui rôdait autour de ces victimes se déchaîna avec férocité. On en vint aux coups : 75 dragons furent massacrés et l'hécatombe se fût prolongée sans l'intervention du clergé. Il fallut qu'un prêtre couvrît avec le Saint-Sacrement le général Privé, menacé du poignard (2). Les autres généraux, conduits sur des bateaux sardes en partance pour l'Italie, mirent à la voile et purent gagner la rade de Toulon. Mais quand il s'agit de l'embarquement convenu des soldats, l'Angleterre, qui bloquait la mer, refusa de laisser passer d'autres bâtiments que des vaisseaux marchands espagnols et, comme conclusion, Thomas de Morla, gouverneur de l'Andalousie, ajouta qu'il n'en possédait pas. Aux réclamations pressantes de nos officiers il répondit insolemment que les soldats de Napoléon avaient perdu le droit d'invoquer la justice espagnole. Ces sentiments étaient le signe de la conduite qui désormais allait présider au sort de nos prisonniers, considérés comme en dehors du droit commun et des lois de la guerre.
(1) Le docteur Treille signale la « conduite au-dessus de tout éloge « d'un poste de soldats espagnols. LoiiÉDAN-LARCiiET, Les suites d'une capitulation.
(2) On peut conserver quelques noms très rares d'ennemis ayant manifesté leur humanité : le marquis d'Arissa à San Lucar ; des ofiiciers anglais protégeant à Salamanque un aide de camp de Berthier, poursuivi par des paysans; à Gibraltar, le capitaine américain Lynch. (Mémoires d'un oftu-.icr français prisonnier en Espagne), in-S° (1823).
LES PRISu^^;lliRs 279
Environ 2 000 d'entre eux furent conduits à Arcos de la Frontera et logés dans des couvents de Franciscains et de Carmes (ils y restèrent près d'un an), locaux étroits pour cette foule, nourriture malsaine et précaire ; une épidémie de fièvre et de typhus se déclara, un moulin abandonné servit d'hôpital d'évacuation où les malades demeurèrent livrés à leurs propres moyens (1) qui étaient courts.
Si les 22 000 prisonniers de l'armée de Junot, après la convention de Cintra, étaient ramenés par les escadres anglaises sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne, les prisonniers de notre armée d'Espagne continuaient à être l'objet des pires traitements, entassés dans la rade de Cadix sur des pontons dont l'accès même leur avait été rendu périlleux, nourris à peine, souvent sans eau potable, abandonnés à une malpropreté repoussante, traites avec mépris et sous les plus violentes menaces; confondus, valides, malades, morts, mourants; les prisons flottantes devenaient pour leurs malheureux habitants un lieu d'enfer.
La rade demeurait couverte des grands bâtiments appartenant aux flottes anglaises; des chaloupes canonnières espagnoles, de distance en distance, surveillaient les huit pontons oîi croupissaient 10 à 12 000 prisonniers français resserrés dans un air malsain, où le typhus faisait de nombreuses victimes : 15 ou 20 par jour sur chaque ponton. On les jetait à l'eau où ils flottèrent misérablement ; les Anglais se plaignirent et donnèrent l'ordre aux Espagnols d'enlever les cadavres. Le nombre des malades obligea de les porter à l'hôpital à la Isla de Léon où ils furent mieux traités par des aumôniers. Malgré tout, dans ces geôles sinistres, la gaieté se ranima, se soutint par des jeux physiques ; à la fin de la journée il y eut parfois des danses, à la stupéfaction des
(1) Don Miguel Manghano, Noies sur l'histoire cl'Arcos de la Frontera, p. 505.
280 L'KSPAGNE ET NAPOLEON
Espagnols, constatant sans le comprendre un pareil moral devant la misère, la souffrance et la mort.
L'espoir même de la liberté apparut quand, après la victoire de Médina Sidonia, le maréchal Victor avança ses lignes de blocus à une demi-lieue de la Isla de Léon.
L'évasion, avec tous ses dangers (1), devenait le but des efforts ; cette proximité des corps français excita encore la soif de les rejoindre. Le succès de l'une de ces entreprises est restée célèbre : l'évasion du ponton de la Vieille-Castille.
Il la faut reprendre d'un peu plus haut. Une colonne de 3 à 400 matelots de la garde avec leurs officiers avait été conduite à Rota, la petite cité qui forme à l'ouest la pointe extrême de la baie de Cadix (2). Ils y furent mal accueillis, comme partout ; cependant peu à peu ils rendirent leur séjour supportable en gardant une extrême prudence, et même les jolies filles de la ville ne demeurèrent pas insensibles à la bonne tournure de nos matelots. Un matin, il fallut partir après une fouille qui les dépouilla de tout argent, on les fit monter sur le vaisseau espagnol la Vieille-Castille où le changement, la vue de la mer leur apportèrent d'abord une distraction et un soulagement. La présence d'autres officiers logés là avant eux les mit au courant des événements de la Péninsule et raviva leurs espérances. Elles diminuèrent, quand plusieurs de leurs compagnons furent éloignés à Gibraltar et à Cabrera, et que la maladie en conduisit d'autres à l'hôpital. Elles s'accentuèrent lorsque, l'armée française s'avançant, occupa
(1) « Tout évadé ne reparaissant pas dans les vingt-quatre heures, un autre prisonnier sera pendu. » — Archives du Consulat de France à Cadix. Lettres du Consul, mai 1810. Registre XVf, tome 87.
(2) L'un des ofHciers, homme d'esprit et de caractère qui fut à la tête de l'évasion, nous a conservé un précieux témoignage de tous ces faits : Afémoires du vice-amiral baron Grivel, in-8°, J894. — On y peut joindre la Relation de ma captivité en Espagne, par Louis Démanche, commissaire des guerres, dans le Carnet de la Sahretache, n"* 303, 304, 305, année 1926.
Rota, Sainte-Marie, Puerto Real, et qu'on put apercevoir au loin les trois couleurs flotter sur le fort de Sainte-Catherine.
Au milieu des suspicions, des sarcasmes et de la jalousie de leurs compatriotes, — car l'infortune aigrit les cœurs, — le commandant Grivel, leur chef, trouva 25 camarades décidés à tout risquer pour conquérir leur libei'té. Les chances d'évasion en plein jour, comme ils les rêvaient, restaient cependant bien douteuses. La Vieille-Castille, ayant à bord une garde de 50 hommes, fusils chargés, était mouillée sous les batteries des forts de Puntalès, en dedans de la ligne des vaisseaux espagnols et anglais, surveillée par des chaloupes canonnières.
Cependant son expérience de la mer avait fait remarquer à Grivel que le " Viento » de Médina, ce vent qui ressemble au mistral de Provence, et dure trois, six, neuf, douze, quelquefois quinze jours, produisait un effet terrible sur les nerfs des Espagnols : plusieurs devenaient comme fous, à l'exemple de Gastibelza, et demeuraient pris de vertiges, et leur surveillance s'en atténuait d'autant. Si l'on en profitait? — Ce vent terrible qui peut être sauveur vient directement de Médina, il pousse droit sur la côte Sainte-Marie. Et là se trouvent maintenant les lignes françaises. Seconde chance heureuse.
Or, le 22 février 1810, après une tempête de cinq jours, le bon vent attendu s'éleva. Une petite barque montée par deux matelots espagnols apportait au ponton sa provision d'eau comme toutes les semaines ; les prisonniers se précipitèrent sur l'embarcation, bâillonnèrent les Espagnols et poussèrent au large. Ils passèrent à portée de pistolet devant plus de 10 vaisseaux espagnols ou anglais, mais ces 25 braves ne perdirent ni leur temps ni leur courage ; ils montèrent vine voile de fortune, le matelot qui la fixait ayant été tué d'un coup de feu, 10 camarades le remplacèrent. La voile fut hissée.
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Entraînés par le vent et soutenus par le courant ils essuyèrent le feu des canons, mais à cause de la rapidité de leur course, puis de l'obscurité survenue, on n'eut pas à déplorer d'autre perte. A la nuit la chaloupe touchait un bas-fond de la côte andalouse. Le débarquement s'opérait immédiatement. Tous étaient sauvés (1) . — Et s'agenouillant pour remercier Dieu du succès de leur extraordinaire tentative, dans la joie de la délivrance, ils gagnèrent les postes français, stupéfaits de leur arrivée (2).
Ces coups de vent d'équinoxe de printemps sont terribles. Ils jetèrent (mars 1810) à la côte occupée par les Français 3 vaisseaux de guerre, une frégate et 13 bâtiments marchands, tout chargés et en partance. Les Espagnols eurent le temps de mettre le feu aux navires échoués, les bateaux marchands furent pris par nous et les nombreuses marchandises distribuées entre les soldats (3). — Ces divers événements ranimaient les courages, et les poussèrent à l'extrême quand le bruit courut que les Espagnols allaient envoyer aux colonies leurs prisonniers. L'évasion immédiate fut résolue. Le 15 mai 1810, à 8 heures du soir, le câble de la Vieille-Castille est coupé, la garde désarmée à l'improviste. " Sauvons-nous ou vendons chèrement notre vie » est le cri général. La marée entraîne d'abord le bâtiment loin des chaloupes lancées à sa poursuite. Tout à coup le vent cesse, le ponton s'arrête. Angoisse affreuse. Une bourrasque nouvelle s'élève ; la marche reprend. On est sauvé. Les bons nageurs se mettent à l'eau. — Les boulets espagnols ont traversé le ponton. Il y a bien quelques noyés, mais on parvient au rivage. — Une foule d'officiers sont accourus sur la rive pour faire accueil aux
(1) Germain Bapst, Le maréchal Canrobert. Souvenirs d'un siècle, I, p. 343.
(2) Mémoires de l'amiral Grivel, p. 222.
(3) Lettre du duc de Bellune au duc de Dalmatie, 10 mars 1810. Archives de la Guerre, n" 213 et 261.
LKS PRISONNIERS 2"3
naufragés et les conduisent à Puerto Real. Ce ne sont qu'embrassades, joie réciproque, félicitations (1). — Le maréchal Victor envoie des embarcations pour ramener les femmes stoïquement demeurées à bord ; comme le temps presse, le maréchal et ses officiers entrent dans la mer jusqu'à mi-corps pour aider le secours ; à 2 heures de l'après-midi, le ponton est complètement évacué (16 mai). Des centaines de prisonniers sont délivrés sans que leurs pertes dépassent 30 tués ou noyés en tout.
Cette affaire causa une grande et légitime émotion. Elle ne servit pas à la vigilance espagnole, car elle fut suivie presque aussitôt d'une i:iouvelle évasion également heureuse Le '2() mai, un autre ponton, VArgonaute, chargé de 650 Français retenus là à litre de malades, parvint à se soustraire à la surveillance, à se diriger à tout risque vers la côte en face de son mouillage, bravant le feu des Espagnols pour incendier le vaisseau; les pertes furent cependant lourdes, 100 tués et 100 malheureux ayant péri dans les flammes (2).
Ces aventures glorieusement dramatiques sont restées justement célèbres.
Nombreux sont les épisodes variés qui pendant les six années de lulte signalèrent le sort des Français tombés aux mains des Espagnols. La cruauté multipliait les hécatombes, si la prise
(1) jSous possédons sur l'évasion un rapport du général Scmelée qui donne les noms des « sauveteurs « ; 800 hommes, dont 400 oftieiers, échappèrent ainsi à la captivité. Archives de la Guerre, 16 mai, n" 50. Un rapport du colonel Duquel (un des acteurs) au maréchal Souk. Séville, 27 mai 1810. Archives, n° 51.
Et Soult écrivait à Berthier : « Jamais l'amour de la patrie et de l'Empereur n*a été exprimé avec plus de force et jamais l'amitié nationale n'a eu d'épan- ■chement plus délicieux. » Archives de la Guerre, n° 101.
(2) Archives de la Guerre, 29 mai 1810. Ordre du jour du maréchal Soult »ur l'affaire, 2 juin 1810, n" 39.
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élait faite par des paysans et des guérillas; les troupes régulières mirent moins d'acharnement et respectèrent les coutumes loyales de la guerre. Egalement l'armée de Wellington s'en fit une loi et les nôtres, qui se battaient « en gentilshommes )) , ne manquèrent pas de le reconnaître.
Nous fûmes souvent en rapport avec les officiers anglais prisonniers envoyés en Fi-ance ; nous leur faisions fête, car dans ce maudit pays, où nous étions détestés les uns autant que les autres, nous cherchions à nous rendre mutuellement service. Dans plusieurs circonstances les convois de prisonniers furent attaqués par des guérillas, et toujours les prisonniers anglais firent cause commune avec leurs gardiens, ramassant les fusils des tués et des blessés, et faisant le coup de feu contre les Espagnols, persuadés que si ceux-ci avaient eu le dessus, ils les auraient tués aussi impitoyablement que nous-mêmes.
Du reste quand nous étions prisonniers des Anglais, ils nous traitaient de la façon la plus généreuse. Souvent même les officiers anglais facilitèrent l'évasion de nos camarades quand ils apprenaient qu'ils étaient destinés à aller sur les affreux pontons (1).
Quelques traits suffisent à caractériser des événements souvent répétés à des centaines d'exemplaires. Pendant longtemps ces récits défrayèrent les chroniques des régiments et des bivouacs. Le futur maréchal Ganrobert, jeune sous-lieutenant au 47' de ligne, en avait recueilli plusieurs de la bouche du vieux capitaine Aymonin qui contait volontiers ses campagnes. Il avait guerroyé jusqu'au bout en Espagne. Il citait le cas d'Adolphe de Marbot (2) , de l'état-major du maréchal Berthier :
Envoyé avec 25 lanciers porter des dépêches à Burgos, lors de la prise de la Corogne, il tombe dans une embuscade près d'Astorga, son cheval est tué, ses lanciers massacrés, il est
(1) Germain Bapst, le Maréchal Camobert, I, p. 102.
(^2) Fils aîné du général de Marbot qui mourut au siège de Gênes et frère du général Marcellin de Marbot, l'auteur des Mémoires. Adolphe lui aussi devint général.
LES PfilSONNIERS 285
dépouillé de ses vêtements et conduit devant le marquis de la Romana qui veut à tout prix obtenir des renseignements sur l'armée française et les plans de Napoléon.
Marbot, qui avait eu la présence d'esprit de détruire les dépêches, refuse ; il est alors chargé de chaînes et traîné nu, pendant un mois, à travers l'Espagne jusqu'à Cadix et on l'interne sur un ponton.
Là il se retrouve avec un camarade d'enfance, Jean de Turenne, né comme lui dans la Corrèze...
Il y avait à Cadix un prêtre français émijoré du nom de Serviantès, les prisonniers savaient qu'à différentes reprises il avait caché chez lui de malheureux compatriotes et avait pu les faire fuir. Ils arrivent (Marbot et Turenne) à se procurer son adresse. Le soir, quand tout semble dormir dans la rade de Cadix, ils se jettent à l'eau. On n'a rien entendu du bord, les deux amis nagent avec vi{;ueur: au bout d'une heure ils pénètrent dans le port et abordent un de ces nombreux petits bateaux (|ui encombrent les quais et, de barque en barque, parviennent jusqu'à une cale. Pris pour deux matelots ou deux pècbeurs, ils arrivent à trouver la maison de l'abbé Serviantès qui les accueille et les cache. — On s'aperçoit à bord de leur disparition, leur signalement est donné dans toute l'Andalousie ; l'abbé Serviantès dépiste les alguazils et embauche, moyennant une forte somme, deux déserteurs qui transportent les prisonniers au Maroc... (1) ■»
Ce sont là des récits d'aventures et d'épopées, dont le succès embellit ces épisodes tragiques et que nous ne retrouverons plus dans les événements qui nous restent à conter.
Il est un lieu qui résume à la pensée les misères de nos soldats victimes des brutalités des Espagnols, il a laissé dans
(i Germain Bapst, le Maréchal Canrohert, I, 23ô-2''>T.
l'histoire une renommée sinistre : c'est l'île de Cabrera.
Terre aride de 3 lieues de tour, à 7 lieues au sud de l'île Majorque, elle fait partie du groupe des Baléares. Sa forme est très irrégulière, elle a plusieurs baies d'une assez grande étendue, celle du Nord offre une retraite assurée contre les tempêtes. Entourée de rochers très élevés, elle est fermée par un goulet très étroit dont l'entrée est défendue par un petit château fort d'antique construction, bâti au sommet du roc; une garnison d'une vingtaine d'hommes suffit pour empêcher les bâtiments barbaresques de s'y réfugier. Elle ne possède ni maisons ni habitants. Sa solitude allait se trouver peuplée par des malheureux envoyés là comme au bagne. Nous suivrons les péripéties d'un groupe qui ressemblant à celles de tous les autres, les résument assez clairement (1).
A Xérès, les prisonniers se virent fouillés, dépouillés de tout argent, papiers, vêtements de rechange, conduits à Puerto Real, sur la baie de Cadix, laissés sans pain sous une pluie battante, avant d'être entassés sur un ancien vaisseau de l'amiral Rosilly, le Veucedor, changé en ponton, 1824 Français y montèrent.
Et la vie pénible s'accentua : pas de hamacs, des distributions irrégulières (riz et fèves), pas d'eau, mauvais air, le scorbut, les morts, les cadavres jetés à la mer et les oiseaux de proie venant s'abattre sur les corps flottants. Aux jours de disette, des chiens, des chats, pris, tués, mangés, en cachette. Des essais d'évasion échouèrent, quelques soldats se trouvèrent repris, tous demeuraient responsables {"2). Les espérances s'évanouissaient avec les illusions. Pour soutenir le moral, on
(1) Elles ont été contées par un fourrier de la i'' légion de réserve. Parisien intelligent et déluré, demeuré anonyme dans un récit manuscrit publié en 1892 par Philippe Gii-le, Mémoires d'un conscrit de 1808. Nous savons que le narrateur était né en 1788, qu'il mourut en décembre 1863, après avoir él' magistrat et décoré par Napoléon III.
(2) Consulat de Cadix, p. 29, note 2.
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imagiiia des distractions, des lectures, des jeux physiques. La Junte de son côté songea à utiliser l'îlot sauvage de Cabrera. Une première troupe de 500 hommes fut, le 28 mars 180U, transportée sur El Principe Real où, presque aussitôt, une boucrasque désempara le navire. Il fallut le réparer à Malaga. On vogua vers les Baléares; à Palma on parla d'un échange de prisonniers; joie vite transformée en désillusion. Le 25 mai on débarquait à Cabrera; c'était une avant-garde : presque aussitôt, après trente-cinq jours de traversée, sur 23 bateaux, arrivaient 7 000 hommes partis d'Andalousie, ayant côtoyé Gilbratar, subi une tempête en Méditerranée et demandé un abri au port d'Alicante.
Dépendance naturelle de Valence et de la Catalogne, le groupe des Baléares est demeuré en dehors des grandes routes de navigation. A cause de la douceur du climat et de la fertilité du sol, les anciens les appelaient les Eudémones, îles des bons génies, les Aphrodisiades, terres de l'amour. Une population très croisée : Phéniciens, Carthaginois, Grecs, Romains, Goths, Vandales, Arabes, Berbères, Génois, Pisans, Catalans, Provençaux, y avaient laissé leurs traces. Palma, la capitale de Majorque, est populeuse et animée, dans ses maisons en amphithéâtre groupées sous la tour de son vieux château et le clocher de sa cathédrale.
Mais Cabrera, îlot isolé au sud, sauf un ciel tempéré, ne possède aucun de ces avantages. Elle est dénudée, déserte, l'objet de tempêtes subites et sur son terrain aride on avait fait le vide à dessein.
Les régiments français furent laissés seuls absolument; une heure avant leur arrivée les 20 Espagnols du petit fort s'étaient réembarqués. Sur la plage ils oat abandonné des marmites, chaudières et gamelles, mais pas de vivres. Le surlendemain seulement une barque de Palma apporta des provisions, on fit la distribution avec les mêmes précautions que si ces gens
errant dans un pays inconnu avaient eu la peste. Les Espagnols ne les laissèrent pas approcher du rivage avant d'y avoir déposé les denrées et s'être ensuite eux-mêmes mis au large. Une chaloupe cependant se détacha pour offrir diverses marchandises : (1 une terrine pleine de vinaigre, à titre de désinfectant, servait à déposer les pièces de monnaie qu'on jetait aux vendeurs, car ils ne voulaient rien recevoir de nos mains (1) « .
L'air vif de la mer donnait bon appétit à des malheureux sans vivres suffisants ; l'eau potable était rare, on devait, pour remplir un verre, une fiole, attendre deux jours, deux nuits, son tour à une fontaine qui coulait goutte à goutte. La sécheresse priva même de cette ressource ; il fallut recourir à l'eau d'un puits, abondante mais salée. Quand, de Palma, arriva une quarantaine de petits barils d'eau douce, quelques marins s'emparèrent de cette barque et, à tout risque, prirent la mer. En punition, il n'y eut plus d'envoi d'eau et le « prix ') de la barque fut prélevé sur celui des vivres.
A la demande des officiers, un aumônier fut envoyé. Le choix ne répondit pas à l'attente de réconfort qu'ils attendaient de ce ministre de Dieu. Don Damian Estebrich, du clergé séculier de Majorque, était un homme de quarante à cinquante ans; il parlait bien le français, mais sa figure désagréable était l'indice d'un mauvais caractère et d'un esprit borné. Assez ignorant, au fond bonhomme quoique fanatique, il se montra toujours maladroit.
En sachant le prendre, on obtenait le succès des requêtes qui devaient passer par son entremise à la Junte de Palma. En le heurtant, il devenait absolu et méchant. Un jour, il déclara aux prisonniers qu'il ne communiquerait plus avec ceux qui n'ont pas fait leurs pâqucs. La réponse des officiers
(i) Mémoires d'un conscrit de 1S08.
fut polie, adroite, ils citèrent saint Mathieu (!) se déclarant catholiques, s'honorant d'avoir été baptisés, proclamant que la religion seule les soutenait dans leurs peines et souhaitant recevoir d'un prêtre des paroles de miséricorde (1). — Don Damian s'adoucit; mais il entra en fureur, quand quelques affamés lui volèrent les raves de son petit jardin : « Vous quitterez Cabrera, quand ma canne fleurira ! » criait-il en montrant son bâton, et il répétait à satiété, avec un mauvais rire, ce mot d'esprit.
Pour abriter sommairement tous ces déportés, il avait fallu construire des abris, et le soin leur en était laissé. Ils possédaient de bien pauvres instruments ; on coupa des sapins, on courbait des branches d'arbustes, les attachant avec des écorces vertes et des osiers très minces; les toits se firent avec du sable durci au soleil, les lits se composaient de couches de feuillages renouvelées. — Les orages emportèrent souvent ces petites maisonnettes. Plusieurs cherchèrent un refuge dans les grottes de l'île (2), mais l'accès était dangereux, la descente périlleuse, au fond se trouvaient des cristallisations, de la vase, de l'humidité.
La flore du pavs était maigre : des pins médiocres, des oliviers rabougris et dans les haies de petits fruits semblables à la fraise sans son bon goût. — La faune, plus pitoyable encore : des chèvres sauvages (elles donnent leur nom à la contrée perdue en mer), des lapins et des lézards très nombreux; parfois des passages d'oiseaux : grives, hirondelles de mer, goélands. Mais sans armes, comment les atteindre? Dans les anses, on trouve de petits poissons; les Espagnols les prenaient au filet et les vendaient aux prisonniers. <
( l) Mémoires d'un officier français prisonnier en Espagne.
(2) L'une d'elles est décrite sous des couleurs plus favorables par Le Sage dans Gil Blas (livre V, chap. x'''). Il y fait surprendre ses héros par des Algériens.
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Dans cette misère, que chaque jour auginenlait puisque nul ravitaillement régulier n'en venait secovirir les peines, il parut nécessaire de distraire d'eux-mêmes ces malheureux abandonnés à leur désespoir. Quelques sous-officiers de lancier? bâtirent un petit théâtre : on apporta des pierres, de la terre; sur cette terrasse de 3 pieds d'élévation, les châssis des coulisses furent faits avec des branches entrelacées, sur un mauvais rideau on avait peint cette légende : ohliviscetur ridendo malum. Toute Fintention de l'entreprise était là. Et le 8 novembre 1809 eut lieu " l ouverture » de ce théâtre champêtre.
En faisant appel aux meilleures mémoires pour remplacer les textes absents, on joua trois pièces faciles : Monsieur Vautour, le Désespoir de Jocrisse, le Billet de igement. Des chansons furent ajoutées au vaudeville final. De grands applaudissements saluèrent ces efforts réconfortants. Et on fredonna en se retirant le refrain de quelques-uns des couplets entendus. " Ce passe-temps, nous aidait à supporter notre misère avec plus de résignation. Le temps s'écoulait pour nous d'une manière beaucoup plus agréable que pour ceux des prisonniers qui n'avaient reçu aucune instruction. " A l'hiver, le « théâtre » fut transporté dans une vieille citerne abandonnée ; l'estrade soutenue à la muraille, l'ornementation faite par des roseaux.
D'autres distractions moins louables, paraît-il, se découvrirent. Dans cette foule, se trouvaient, je ne sais par quelles rencontres, une quinzaine de femmes ; on s'avisa de les céder successivement pour 10, 5 francs; elles furent même mises en loterie (1). Cette animalité s'alliait à la détresse physique de ces pauvres gens que décimaient de mois en mois les souffrances, les privations et les alarmes. Pas de nouvelles, pas de sympathies, nul secours. A la fin de janvier 1810,
(1) Mémoires d'un conscrit de 1808.
ce fut la disette, les provisions manquèrent tout à coup. La famine était véritable : on mangea des herbes, les mourants étaient nombreux et on toucha à l'horreur, en dépeçant les cadavres pour les faire rôtir (1).
Une barque d'approvisionnement enfin aperçue causa une joie universelle. — Un brick anglais arriva à son tour. Il accepta des lettres données en cachette, pour l'Europe ; il envoya des ballots de linge et de vêtements (2). Et les ravitaillés eurent le courage de reprendre le théâtre, quelques chanteurs firent entendre leur voix, un sous-chef de musique de la Garde de Paris monta Topera du Déserteur, dont il possédait la partition; une représentation où se retrouvèrent Molière, Regnard et Beaumarchdis s'improvisa. Les officiers du brick anglais y assistèrent et ne cachèrent pas leur surprise et leur admiration. « Les Français sont les seuls qui puissent ainsi se créer des plaisirs dans un si affreu.t séjour, tout autre peuple qu'eux y périrait d'ennui, au sein même de l'abondance. »
Avaient-ils raconté les spectacles pénibles dont la tristesse ne leur avait pas été épargnée? Leur humanité s'émut-elle et provoqua-t-elle des mesures plus clémentes? Des barques vinrent peu après leur passage pour transporter des ofiiciers et sous-officiers à Gibraltar. Une mer houleuse secoua cette flottille de bâtiments fort légers. Chacun formait en naviguant des projets de liberté selon ses désirs. L'Angleterre où l'on devait être conduit semblait la Terre promise. Nos prisonniers
(1) Méivoires d'un conscrit de 1808, page 240.
(2) Un rapport à l'Empereur — Archives de la gueri-e, il juin iSil — signale le capitaine Palmcr, commandant le brick Y Alacrity, dont les matelots se dépouillèrent pour revêtir des Français à demi nus.. Le 26 mai, ce même ofHcicr, après une belle résistance, fut capturé à la hauteur de Bastia par le brick VAheille du capitaine de Mackau. Le ministre est « persuadé que Sa Majesté lui saura gré de lui fournir l'occasion d'exercer un acte de clémence envers des ennemis qui se sont montrés humains et généreux » .
reçurent en effet des soins compatissants de la part des matelots anglais; le trois-màts Britannia fournit une nourriture abondante à laquelle on n'était plus habitué. La grande traversée fut heureuse et le 20 septembre on abordait le port de Plymouth. Le château de Portchester était désigné pour la résidence de tous ces proscrits, à qui l'on fit endosser un uniforme : veste à manches, gilet, pantalon de drap jaune, chemise en toile de coton rayée bleu et blanc; ils reçurent hamac, matelas, couvertures et reprirent une vie réglée : dans des chambrées tenues comme à la caserne, avec des hommes de corvée, des perruquiers faisant la barbe chaque semaine, l'appel le malin à 5 heures l'été, à 6 heures et demie l'hiver; à 8 heures la distribution du pain achevée en une demi-heure (pour 7 000 détenus), pesé par lots de 12 rations à raison de 22 onces par ration, sous le contrôle d'une commission de 6 hommes renouvelée chaque jour (1). — Les cuisines étaient vastes, propres, 7 grands chaudrons avaient été mis à la disposition des cuisiniers, 20 Français faisaient la soupe pour leurs compatriotes et touchaient une petite allocation.
Avec de meilleurs éléments qu'à Cabrera, mais en souvenir de l'heureuse impression produite par ces virtuoses pleins d'entrain et de courage, le rez-de-chaussée de la grande tour se trouva réservé à un théâtre. Les prisonniers fournirent même rimpresario : il se trouva parmi eux un sieur Carré, qui avait été machiniste en chef du théâtre Feydeau. Il organisa tout : les décors, la scène, les places pour 250 à 300 spectateurs. Le succès fut immédiat. L'assistance se pressa, l'aflluence des Anglais qu'on y admit se manifesta si grande qu'elle provoqua la jalousie des acteurs de la ville ; et l'on dut réserver les sièges aux Français. Le rideau d'avant-scène représentait une vue du Pont-Neuf, le Louvre, les Tuileries, le palais des
(1) Mémoires d'un conscrit de 1808, p. 263.
Quatre Nations, pour la plus grande joie des Parisiens, lis crurent revoir la patrie absente. — On rédigea de mémoire quantité de mélodrames, de vaudevilles, de tragédies, de saynètes ; des musiciens intervinrent. — Chacun reprit peu à peu son métier ; on donna des leçons, celles de peinture coûtaient 2 fr. 50 par mois ! — Une loge de francs-maçons s'établit même dans la prison. C'était entre eux une association de camaraderie et de bienfaisance. On leur réserva une salle spéciale, il y eut de l'empressement à s'y inscrire. « Cependant, remarquait le fidèle narrateur de ces souvenirs, on pourrait taxer d'un peu de légèreté les opérations qui furent faites par cette Loge pour le choix de quelques prosélytes (1). »
Lourdes et pénibles, les années n'avaient pas amené de changements, sauf les morts. Quand vinrent les grandes et stupéfiantes nouvelles : les désastres de Russie, les défaites d'Allemagne, la chute de Napoléon, ces gens habitués aux victoires des aigles impériales refusaient de croire qu'elles pussent tout à coup avoir les ailes brisées. Povir eux, ces bruits sinistres étaient des inventions anglaises. Enfin, tout se confirma naturellement et quand l'amiral Troude vint leur annoncer la fin de la guerre, chacun cria « Vive la paix ! » Le 25 mai on commença l'évacuation du fort de Portchester. Un navire marchand devait ramener en France les détenus.
« C'était à qui monterait le premier. — Je montai à mon tour et trouvai l'officier de santé du bâtiment appuyé contre un canon et faisant à chacun des prisonniers le signe de M... Je répondis à ce signe. Charmé de rencontrer un F.*, il me tendit la main, m'embrassa et me demanda moitié français, moitié anglais, s'il se trouvait parmi nous plusieurs enfants d'Hiram. J'étais le seul parmi ceux qui devaient composer le bâtiment. Il me fit alors descendre dans la chambre qu'il
(1) Mémoires d'un conscrit de 1808, p. 272.
occupait, et nrannonça que je n'en aurais point d'autre et que je partagerais aussi sa table, si toutefois cela me plaisait. J'acceptai avec reconnaissance. Nous causâmes un peu en attendant le déjeuner qu'un mousse ne tarda pas à servir, il était abondant. Nous bûmes du vin et du rhum (l)--. »
Deux courts arrêts, à Jersey, à Guernesey, et le 24 mai 1814 on entrait dans la baie de Saint-Malo. On devine avec quelle joie.
La narration suivie des péripéties du Conscrit de 1808 nous a permis d'avoir une impression d'ensemble des malheurs réservés aux internés de Cabrera. Les autres témoignages recueillis appuient ses récits et nous n'avons à leur demander que quelques précisions complémentaires (2).
Quand les officiers et les sous-officiers — à la fin de 1810 — eurent été transportés en Angleterre, les soldats demeurèrent plus abandonnés encore, sur ce rocher funeste, au sort qu'on reconnaissait très misérable. Livrés à eux-mêmes, ils eurent le bon esprit de choisir entre eux un » Conseil » chargé de juger leurs différends, de faire la police. Les querelles sont fréquentes parmi les hommes aigris par le malheur, rendus injustes, querelleurs, prêts à se battre. Les arrêts de cette espèce de magistrature furent irrévocables, presque toujours rigoureux, exécutés aussitôt que rendus. Une punition terrible, c'est le poteau, de 4 heures à 24 heures au maximum, on est exposé, absolument nu, sans nourriture, aux iutem-
(1) Mémoires d'un conscrit de 1808, p. 289.
(2) Aux ouvrages de Lorédan Larchey, de Philippe Gille, nous ajouterons : Louis Wagré, Souvenirs d'un caporal de grenadiers. Les prisonniers de Cabrera, in-12. Les adieux à Vile de Cabrera ou retour en France des prisonniers français détenus 5 ans et 11 jours dans cette île, in-8°, 1833.
Gabriel Fuo.:k, Souvenirs de l'Empire, les Cabreriens. Episode de la guerre d'Espagne, in-8°, 1849.
péries. Le grand crime, plus reproché même que la délation, c'est de voler un morceau de pain à un camarade; on est lapidé par la foule.
Le problème de la vie domine tout. La ration officielle par jour est pour les officiers : une livre et demie de pain, une demi-livre de viande, une once de riz, une demi-once d'huile, une bouteille de vin, sucre, café, trois oranges; — la troupe reçoit quatre onces de fèves, ou de riz, ou de morue sèche, trois quarts d'once d'huile, une livre de pain. — C'est insuffisant pour beaucoup, ils meurent littéralement de faim. On a creusé des fosses pour les ensevelir, elles sont peu profondes et forment la sinistre « vallée des morts » . — Les plus affamés, dès qu'ils touchent leurs rations, les dévorent toutes et restent ensuite trois jours sans aliments.
Pour les malades, l'aumônier a obtenu quelques tentes, oa les dresse au sud-ouest de l'île, adossées à des rochers, près de la fontaine d'eau douce; un orage les renverse, une tempête les emporte.
Il y a un marché que les prisonniers facétieux décorent du nom de » Palais Royal » . Dix ou douze boutiques offrent des étalages en plein vent; on y vend du pain, des poissons salés, du fil, des aiguilles, des cuillers de bois, des morceaux de drap, de la ficelle. Tout cela est le produit de l'industrie des internés. Leur ingéniosité amène à la longue de petites améliorations. On bêche les nombreux petits carrés de terre végétale dans les anfractuosités des rocs, ce sont les « jardins » . — Un maréchal ferrant peut établir une petite forge, il fait venir de Palma un marteau et un peu de fer, il obtient des marins d'une frégate un boulet, qui lui sert d'enclume. — Plus loin se dresse une petite cantine, on y vend du pain à des prix variables, ordinairement 10 sous un pain de munition, qui monte parfois jusqu'à 25 sous. Une prise de tabac se paie un sou.
Tout proche de Cabrera, on apprend qu'il existe une île microscopique : l'île aux lapins. On se poste près d'un terrier, et on attend l'occasion deux, trois jours. — Mais les captures sont rares.
La colonie possède un âne : Martin Robt'nson; il est bien soigné et l'ami de tous. Aussi faut-il une circonstance extrême pour s'en défaire. A la disette de 1809, on le tue. De sa dépouille on obtient 4 500 morceaux. Chacun reçoit trois quarts d'once; on se régale d'un plantureux bouillon.
Personne ne reste inactif : tailleurs, cordonniers, ouvriers en os, en bois, en écaille, ont à travailler; des dragons logés dans une grotte façonnent des cuillers de bois; ils n'ont que quelques pantalons usés et un uniforme pour tous; ils se le prêtent successivement pour se présenter, aller vendre leur marchandise et recevoir leurs vivres.
La moitié des prisonniers donne des leçons à l'autre. Il y a des maîtres de musique, de langues, de mathématiques, de dessin, d'escrime, de danse, de bâton, a II n'était pas rare de voir un pauvre diable à moitié nu, chanter un air de contredanse fort gai et l'interrompre de temps en temps pour dire avec beaucoup de sérieux à son élève vêtu d'un reste de caleçon : " Allons, balancez vos dames; rond de jambe; donnez-vous de la grâce. »
Les mauvaises têtes trouvaient l'occasion « d'affaires d'honneur I) ; c'était le duel au rasoir; des deux adversaires l'un quitte sa veste, l'autre n'a que son pantalon. « Le rasoir voltige autour de la tête et des épaules et finit par atteindre au côté gauche du menton. Riposte par un coup terrible qui fait une apostrophe sur le nez (I). " On arrête les combattants, on obtient la réconciliation.
Dans la salle de spectacle que nous avons vu organiser dans
(1) « Souvenirs d'un officier : Lardier » , dans Lorédan Lauchey, Les suites d'une capitulation, p. 79.
la citerne desséchée, 300 personnes trouvaient place; elles la payaient 2 sous. — L'éclairage s'obtenait avec des branches de pins que l'on renouvelait. Toute allusion était fort applaudie. A la représentation de Philnctète, la tragédie de La Harpe, des bravos répétés suivirent le vers :
Ils m'ont fait tous ces maux. Que les Dieux les leur rendent!
Ainsi l'esprit s'envolait vers l'avenir et gardait l'espoir de la revanche; il n'en fallait pas moins pour soulever la pierre de ce tombeau dans le silence des hommes et la solitude des choses.
L'isolement semblerait la règle adoptée par les Alliés dans leurs moyens de vengeance et de répression. Une île déserte devient l'idéal de la prison où l'oligarchie britannique enferme ses condamnés. Robinson Crusoé est un sujet littéraire anglais. Cabrera fait partie de la trilogie funèbre, avec l'île d'Elbe et Sainte-Hélène. Son nom demeure célèbre et tristement lugubre pour la postérité.
Les tentatives d'évasion se multiplièrent sans grande chance de réussite. Perdue dans la Méditerranée, les navires n'abordent pas ses côtes désertes. L'île demeure sans habitants, au milieu des flots, aucun bâtiment français ne rôde en ses parages et n'a quitté Toulon pour essayer de lui ravir ses prisonniers (1).
Les Espagnols n'ayant pas sous les yeux, pendant la lutte, le spectacle de ces misères, ne semblent pas avoir senti l'opprobre d'une pareille captivité. C'est plus tard que l'Espagne a compris la responsabilité infamante qu'elle avait attachée à son pavillon. Par son silence du moins, elle avoue la gravité
(1) Seul, un sieur Billon, gérant du Consulat de France à Tunis, écrit au ministre de la Guerre pour lui conseiller cette manœuvre d'envoyer deux transports qui longeraient l'île afin d'embarquer des malheureux plus abandonnés que surveillés — Archives de la Gneire, 2 juillet 1811. — Aucune suite ne fut donnée à la proposition.
de ses procédés inhumains. Don Miguel Oliver publiant un livre sur les Baléares (couronné par l'Académie d Histoire de Madrid), a décrit fort succinctement l'installation des prisonniers à Cabrera. Le meilleur historien militaire de la guerre de rindcpendance, le général de Artcche ne parle de Cabrera que par incidence, dans l'Epilogue du XIV' volume de son récit; il s'embarrasse dans de mauvaises raisons qui le conduisent à conclure qu'il a « disculpé et même effacé la tache du sort des prisonniers français à Cabrera » (1).
Pour lui, tout se résume dans la difficulté qu'il y aurait eu pendant six ans de procéder à des « échanges » entre prisonniers des deux nations. Mais il néglige de remarquer et plus encore de dire ce que sont ses compatriotes qui s'y refusèrent toujours et inventèrent tout prétexte pour s'y dérober. — Leur fureur intransigeante devait continuer pendant toute la résistance, accrue plus qu'apaisée par le succès. Les Espagnols écartèrent toute marque de lutte courtoise.
J'en trouve un témoignage nouveau dans cette réponse du général Elio au général Villatte qui proposait un échange de prisonniers (devant Cadix) :
Monsieur le général,
Je suis bien loin de solliciter près de la Régence des Espagnes l'échange des officiers et soldats prisonniers que vous me proposez. Les braves Espagnols qui ont le malheur d'être actuellement sous vos baïonnettes, ne sont point vos prisonniers, mais vos esclaves.
La voix de l'humanité que vous réclamez dans votre lettre, est bien mal placée dans la bouche d'un chef qui est assez misérable pour commander à des monstres destinés à être passés au fil de l'épée, ou à faire mourir de faim l'innocent peuple espagnol qui commet le crime de défendre ses foyers, le roi légitime auquel il a prêté serment, et la religion de ses pères.
(1) « ...Nos mueven a disculpar, mcjor dieho, a difuminar el boron del destine de los prisioneros franceses à la isla de Cabrera », XIV, p. 228.
L'échanye que je puis offrir à vous et à vos pareils est l'assurance qu'un million d'Espagnols est prêt à périr avec joie, pourvu qu'il entraine avec lui un nombre égal d'usurpateurs qui s'efforcent en vain de subjuger l'Espagne. C'est le dénouement le plus favorable que vous présente l'état de cboses que vous défendez. Telle est ma façon de voir et de penser.
Que le Dieu des armées vous remette dans les voies de la raison.
Ile royale de Léon — 22 avril 1810 (1).
Elio.
C'est quand ils ont refoulé l'invasion de leur royaume que les Espagnols se préparent à vider aussi les rochers où ils gardent les internés.
Le 1" novembre 1813, à la pointe du jour, des barques viennent chercher une première cargaison, et quelques heures plus lard, on aborde aux rives de Majorque. Demeurés hostiles, les habitants réservaient un contact moins rude que l'isolement muet des grottes abandonnées, et la douceur du climat offrait son charme.
Don Damian Estebrich avait eu un successeur, le P. François, un capucin ; il manifestait des sentiments plus catholiques. Ce fut lui qui reçut l'annonce des grands événements de la campagne de France, de l'abdication de Napoléon, de la paix générale. Il apporta l'avis de la délivrance. Le récit de la scène a été recueilli par un de ceux qui en jouirent :
« . . .Le P. François n'eut rien de plus pressé que de se rendre dans la chapelle où il célébrait habitu'ellement le service divin, et de faire sonner la cloche deux heures plus tôt que de coutume. Dès que nous l'entendîmes, nous ne doutâmes pas que ce bon pasteur avait quelque chose de favorable à nous annoncer, et nous nous y rendîmes avec un empressement extraordinaire et en si grand nombre que la chapelle ne put nous contenir tous. La joie brillait dans ses yeux, il nous ouvrit son cœur dont l'émotion était visible :
(1) Archives des Affaires étrangères. Espagne, vol. 689, fol. 112.
300 L'i;S PAGNE ET NAPOf.EON
« Mes amis, j'étais allé exprès à Palma pour m'informer si celui qui nous accable de ses bienfaits comme de sa colère lorsque nous l'avons méritée, ne vous dégagerait pas bientôt de vos liens. Mes vœux et mes prières ont enfin été entendus et j'ai l'espérance que le terme de vos maux est arrivé. Le Tout-Puissant a eu pitié de votre sort; ses décrets viennent de s'accomplir en faisant cesser la guerre qui seule vous retenait dans ce lieu de désolation. Prosternez-vous à ses pieds avec moi, rendons-lui des actions de grâces, et invoquons sa miséricorde pour qu'il daigne activer votre délivrance qui maintenant ne saurait tarder. »
Après cette allocution, nous entendîmes sa messe et nous nous retirâmes ensuite avec confiance, en criant : " Vive le P. François » (1).
A peine voulaient-ils y croire. — Le 16 mai 1814, les prisonniers français furent conduits à Marseille : 4 000 survivaient à la captivité; 15 000 avaient été amenés là (2). Et le silence enveloppa de nouveau l'île des Chèvres.
Trente-trois ans après, un prince français vint le réveiller pour un jour. En juin 1847, le prince de JolnAalle commandant l'escadre d'évolutions, mouillée dans la rade de Palma, envoya la corvette Plulon à Cabrera. On y trouva sur plusieurs points des ossements sans sépulture : témoignage suprême des souffrances endurées, des outrages subis. L'abbé Coquereau, aumônier de la flotte, vint recueillir ces restes et présida une cérémonie funèbre de réparation. Le Pluton mit son pavillon
(1) Mémoires des captifs de l'île de Cabrera, par WagrÉ, ancien prisonnier, in-8», mai 1835.
(2) Un rapport d'un sieur Ayrol de Haulieu, échappé lui-même aux prisons espagnoles, donne cet état de prisonniers : à Cadix 8 à 10 000; à Alicante 2 à 3000 officiers en demi-solde, les soldats circulant librement; à Valence, peu nombreux, maltraites, insultés; à Mayorque, généraux et officiers enfermés dans un fort; à Cabrera, 4000, reste de 10 000, souffrent beaucoup ; à Mahon, des « non-combattants », bien traités. — Ce rapport remis à Rovigo ne fut point connu de l'Empereur, une note manuscrite de Clarke (4 juin 1812) dit :
» Je n'ai pas eu le temps de le lire plus tôt. » — Archives de la Guerre, 17 octobre 1812.
à mi-mât et ses vergues en croix pendant les prières pour les morls; 15 à 20 cultivateurs (toute la population de l'îlot sauvage) s'agenouillèrent à côté des matelots. — Après la messe une croix de bois fut dressée sur la fosse, en attendant la pierre qui devait porter cette inscription :
A la mémoire des Fronçais m.orts à Cabrera l'escadre d'évolutions de 1847 (1).
Les officiers et les hommes firent une souscription pour le monument : elle atteignit 2 000 francs.
A la nouvelle de cette cérémonie religieuse, un service fut célébré également à Paris pour l'àme des soldats décèdes à Cabrera. Quelques survivants s'y pressèrent, sans peut-être se reconnaître. Le temps efface tout. L'occasion d'évoquer leurs tristes souvenirs leur parut heureuse. " Camarades, dit l'un d'eux, en soulevant son verre, aux marins de l'escadre, les Cabreriens reconnaissants» .
Et le vieux soldat qui avait traduit leurs sentiments apaisés eut encore cette réflexion d'une vérité profonde sur leurs anciens adversaires : « Cette guerre eût été le plus beau titre de gloire des Espagnols, si leur cruauté n'en avait terni l'éclat» (2).
(i) Prince de Joinville, Vieux souvenirs, p. 425.
(2) Gabriel Froger, Souvenirs de i Enifjire, û-s Cabreriens, in-8°, Ainyot,