CHAPITRE VIII
I. Confusion à Madrid, poursuites contre les « Josephistes » . — Retraite sur Valence. — Séjour du Roi à Valence. — Joseph intercepte la correspondance de Soult. — Conseil de guerre. — Évacuation de l'Andalousie. — Joseph rentre à Madrid.
II. Marche de Wellington vers le Nord. — Belle résistance du château de Burgos. — Retraite des Anglais. — Nouvelles de Russie. — Le carnaval de 1813 à Madrid. — ïroupe.s rappelées en France. — Le Roi quitte définitivement Madrid.
III. Séjour à Valiadolid. — La Constitution de Cadix à Madrid; effervescence des esprits. — Les journaux. — Wellington reprend 1 offensive ; prompte marche en avant — Bataille de Vittoria (21 juin 1813). — Défaite, débandade et retraite.
En août 1812, nous avons laissé tout en confusion dans la capitale des Espagnes, et les plus pénibles raisons d'alarme venaient des recherches acharnées des « patriotes » contre ceux de leurs concitoyens compromis avec les Français. Divers décrets mettaient ceux-ci hors la loi, déclarant ces suspects incapables de remplir une fonction publique, susceptibles de prison, dignes de voir confisquer leur fortune. Bien avait pris à ces Josepinos de fuir leurs farouches compatriotes, et cependant sur les routes du Midi où ils se pressaient, leur sort n'offi^ait rien de trop doux.
L'immense convoi des fugitifs avait pendant trois jours
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vacillé dans les environs d'Aranjuez, aux aguets et aux abois. Joseph ayant pris la décision de se replier vers Valence, tout le monde s'était dirigé de ce côté-là. Deux semaines la marche continua sous le soleil, dans la poussière, sur des routes encombrées, au milieu des privations de toute nature. Les provisions avaient été vite épuisées et Ton traversait des villages désertés par les habitants volontairement en fuite, ayant emmené leurs bestiau.x, brisé leurs meubles, parfois incendié leur maison. En ce temps de canicule les puits étaient à sec; la chaleur excessive avait tari les ruisseaux, l'on en venait aux coups pour se disputer l'eau saumâtre des mares bourbeuses. Sur les flancs, une nuée de maraudeurs, de cavaliers démontés, de vivandiers, d'ouvriers français, juchés surdes mules, devançait les voitures, et aux stations pillait les vivres (l). Les guérillas suivaient l'exode, enlevant les isolés, brûlant la poudre, jetant l'alarme en serrant la colonne entre les coteaux et leurs mousquets. La bande commandée par Bartholomé Muiïos enleva les sept postillons des sept voitures de M. de La Forest, et lui en renvoya un, dépouillé, avec une lettre très polie povir le rassurer sur le sort des autres; la missive portait comme adresse : « A l'Ambassadeur près le roi errant (2) " . Les déserteurs se multi])liaient, courant trouver du pain à l'ombre des drapeaux espagnols. Un grand nombre d'afransesados disparaissaient, se mettant à l'abri dès qu'ils se croyaient dans le pays un parent ou un ami charitable. Les femmes pleuraient harassées; et les voitures mal attelées, chargées à se rompre, s'arrètant à chaque instant, formaient des embarras dans la colonne. Les premiers jardins de la campagne de Valence parurent à ces affamés l'entrée dans la Terre Promise. Des fontaines, des fruits, des vergers déjà mûrs s'offraient aux bouches avides; on retrouvait la vie. Le
(1) Lettre de La Forest. Valence, i''' septembre 1812. Vol. 690, fol. 107.
(2) Id., fol. 105.
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duc d'Albuféra venait rendre les honneurs, le Corrégidor, offrir les clés de la ville; Tarchevéque recevait en pompe le roi Joseph au seuil de la cathédrale et le Te Deiim résonnait L'armée de Suchet devenait la sauvegarde. Toutes les troupes prirent leurs cantonnements.
Le maréchal, en gardant la direction de l'administration, n'acceptait pas une sinécure : il fallait pourvoir à quarante mille rations par jour, et les caisses, les greniers, les magasins s'épuisaient à soutenir ces réfugiés campés dans les faubourgs. Plusieurs officiers espagnols ayant supporté en silence les misères de la route se fatiguèrent à l'arrivée, des hauteurs de l'entourage du roi Joseph : le général Alvarès, le colonel Zamora, partirent; le commandant Gaamano, dans son exaspération, cassa son épée et pendit sa croix à un arbre en s'en allant (1). Il resta à peine 2 000 hommes de la garde royale. Le besoin de se débarrasser des bouches inutiles fît organiser coûte que coûte le rapatriement.
Le 10 septembre, avec une escorte bien faible et des moyens de transport bien médiocres, commença, au long d'une route périlleuse, l'hégire vers la France (2). 11 fallait, parSégorbe etTéruel, aller rejoindre Saragosse pour aborder les Pyrénées.
Quelque peu réconforté par le séjour dans un pays paisible et fertile, Joseph préparait îa revanche; les troupes de Suchet et les siennes formaient un noyau solide; celles de Soult, qu'il rappelait, compléteraient une puissante armée. Mais pouvait-il compter sur ce dernier? Un hasard singulier venait
(1) Lettre de La Forest. Valence. 1" septembre 1812. Vol. 690. fol. 106.
(2) L'escorte cominanclée par le major Gaillard, du 1" régiment d'infanterie, comprenait un détachement du 6V de ligne et 40 gardes civiques de l'Andalousie, à cheval. Le convoi était de 367 voitures, 3 060 chevaux, mulets ou ânes, 2 100 militaires réformés, 830 officiers, 171 employés, le gouverneur des pages et 3 pages du roi, 335 prisonniers de guerre, 520 réfugiés de différentes classes, 200 domestiques (hommes et femmes). — AF IV, 1633, 6' dossier.
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de lui prouver le contraire, en lui livrant le secret du duc de Dalmatie. Un bateau abordant au port de Valence apportait un paquet de Séville, pour l'Empereur. Soucieux de trouver là des nouvelles d'Andalousie qui lui manquaient depuis cinq semaines, Joseph ouvrit, en présence de La Forest la lettre de Soult que lui remettait Jourdan. Ce fut une étrange révélation. Le maréchal se plaignait du souverain, blâmait ses plans, critiquait ses ordres, insinuait que le Roi, au détriment de l'Empereur, intriguait à Cadix; Soult se permettait des rapprochements à peine voilés entre ceux qui machinaient le recul des armées impériales jusqu'à l'Ebre (évidemment Joseph) et Bernadette (le beau-frère de la reine Julie), allant retrouver Moreau chez les ennemis de Napoléon. Morcau d'ailleurs, croyait-on, allait arriver en Espagne, pendant qu'un envoyé de Joseph à Pétcrsbourg passerait au camp russe. En face de ces faiblesses, de ces fautes, de ces trahisons, Soult et son armée resteraient « toujours dignes de la suprême confiance de l'Empereur » .
Joseph manifesta d'abord de la moquerie en écoulant ces racontars : « Le duc de Dalmatie se souvient évidemment des conspirations fabriquées dans le temps de la Convention, » dit-il; puis la raillerie fit place à la colèi'e. Il délibéra s'il ferait arrêter le maréchal. La Forest le pressa d'éviter un tel éclat (1). Un aide de camp, le colonel Desprès, fut dépêché sur-le-champ porter cette pièce à l'Empereur. Par un argument ad liominem engageant son frère à se défier «des ambitieux de principautés souveraines " , le Roi demandait formellement que le maréchal fût rappelé, entendu et puni (2).
(i) Dépèche chiffrée de La Forest, 10 septeaibre 1812. Vol. 690, fol. 133.
(2) Lorsque le colonel Desprès rejoignit l'Empereur, c'était à Moscou le 18 octobre, à la veille de la retraite. Napoléon avait déjà reçu « par une autre voie » la lettre du maréchal. Pour le fond de l'affaire Sa Majesté déclare qu'elle n'attachait aucune importance à des pauvretés dont elle ne pouvai s'occuper « au moment ou elle faisait des choses immenses » .
Puis avec un certain dédain, renouvelant purement et simplement ses ordres d'évacuer l'Andalousie, il convoqua le duc de Dalmatie à un conseil de guerre. La rencontre eut lieu le 3 octobre à Fuente de Higuera. Elle fut moins que cordiale; le Roi irrité, Jourdan défiant, Soult embarrassé et Suchet repoussant les avances de son collègue que dans son langage tout militaire il appelait des « fourberies " .
Il fut décidé que l'on marcherait aux Anglais sans abandonner Valence. L'armée d'Aragon se trouva de suite sous les armes. La mauvaise humeur de Soult s'inclina, il demanda seulement huit jours pour commencer son mouvement; le temps écoulé il en obtint six autres; puis il sollicita un nouveau délai. Joseph lui donna le choix : obéir sur l'heure, ou sur l'heure quitter son commandement. Le duc de Dalmatie se trouva alors en mesure d'avancer. D'ailleurs les événements avaient hâté la manœuvre, et depuis le commencement de septembre l'armée d'Andalousie, d'elle-même était en retraite.
D'une part le siège de Cadix était levé, de l'autre les corps placés dans l'Estramadure redescendaient pour rejoindre le gros des forces françaises. Dans les chemins tortueux, encaissés de la montagne, sous les balles des guérillas ou les pierres des paysans embusqués, les cavaliers se frayaient passage, jusqu'à Cordoue encombrée de troupes. Gomme ils en sortaient par une porte, par l'autre entraient les escadrons anglais, attendant à 500 pas de nos dernières sentinelles (1). Sur la route les émotions se succédaient poignantes et tristes. A Jaën, on passait sous les remparts détruits de la citadelle qui avait coûté des millions. A Gasorla, on découvrait les cadavres mutilés d'une compagnie de voltigeurs. Ici c'était une ferme incendiée, ou un village dévasté par la fièvre ; là un pont démoli ; des voitures renversées d'émigrés espagnols
(1) D'EsPi^GiiAL, Souvenirs militaires, t. II.
fuyant Séville, comme d'autres, dans les fourgons de rarméc française, avaient évacué Madrid. Il fallait de ce chef nourrir 15 000 bouches " inutiles " ; dans cette confusion, l'Intendance, à l'habitude, arrivait en retard.
Tout à coup le flottement cesse, les rangs se serrent, l'ordre se rétablit, et mieux que l'ordre, la confiance. Soult rejoint la colonne; il a laissé Grenade au pouvoir de l'ennemi; mais avec ses corps intacts, disciplinés, il dirige la marche, et quelque sympathie que l'on professe ou non pour son caractère, on sait ses talents. Le soldat dont il ménage le sang, et à qui il évite les fatigues, retrouve son énergie, son insouciance et sa gaieté. Alors, Drouet d'Erlon en tête, balayant les bandes de VEnipecinado, tout s'avance vers Madrid, car de ce même côté, le grand mouvement de Joseph s'opère.
Soult se porta à Ocana ; les Espagnols rompirent les ponts du Tage que le Roi cependant passa à Aranjuez ; et il rentra dans sa capitale le 2 novembre, jour des morts, au son des cloches... qui dans les paroisses tintaient pour les fidèles trépassés.
Ce ne pouvait être autre chose qu'une halte. Quarante-huit heures après, on se mettait à la recherche de Wellington.
Sorti de iNIadrid deux mois auparavant jour pour jour, le général anglais réveillé par l'attitude offensive du général Clausel, avait marché au nord. En face du château de Burgos qu'il considérait comme une bicoque, capable tout au plus de résistera des conscrits, il vint échouer: l'héroïque défense du général Dubreton avait fait cette merveille.
Dans un fort aux travaux inachevés, avec trois bataillons d'infanterie, un détachement de la Garde de Paris, une poignée d'artilleurs et de pionniers, 6 obusiers et 20 canons, privé de bois, de gabions, et de fascines, ce vaillant officier possédait beaucoup de poudre, du froment, mais peu de moulins, des moutons et des bœufs, mais insuffisamment de vin, et pas de réserve d'eau. Le siège dura trente-trois jours et trente-lrois nuits, les Anglais tirèrent 4 662 coups de canon, firent jouer
4 mines, ouvrirent 5 brèches, tentèrent 5 assauts, subirent
5 sorties victorieuses; la garnison de 2 000 combattants leur fit perdre 2 664 hommes, et après avoir eu pour elle-même 126 morts et 400 blessés, du haut des parapets à moitié démantelés, elle vit les Anglais tourner le dos en silence, et abandonner à la nuit leurs retranchements.
La constance de cette poignée de braves, soutenus par la seule valeur militaire, tint en échec Wellington et toute l'armée alliée (34000 hommes) jusqu'à l'arrivée des troupes du général Souham (successeur de Clausel) qui entrèrent le 22 octobre dans Burgos, mèche allumée. La vigoun.'use défense de ce petit donjon faisait perdre au vainqueur des Arapiles le fruit de sa victoire, car elle l'obligeait à la retraite, jusqu'en Portugal, en donnant aux armées de Soult, de Joseph et de Marmont le temps de se concentrer contre lui. C'est qu'à la guerre il n'y a pas de sacrifice perdu ni de courage inutile, faire son devoir sur un point quelconque de la lutte suffit souvent pour décider au loin du résultat, et les répercussions de l'action la plus isolée peuvent changer les calculs, rompre la tactique du plus savant. C'est la récompense de la bravoure.
Poussé donc de près par les généraux Foy et Souham, — Wellington pressait sa retraite, passant sans tourner la tête, à Palancia, Cabezon, Valladolid, Tordésillas, Zamora, traversant le Doviro, et après avoir coupé après lui onze j)onts, respirait seulement sous les murs de Salamanque. Il y relrou-
valt le général Hill qui arrivait aussi essoufflé que lui-même, ayant renoncé au Tage, détruit ses munitions, brûlé ses pontons, quitté Tolède, Aranjuez, Madrid, Arevalo (replié sous le flot montant du duc de Dalmatie), abandonnant au défilé de Guadarrama bagages, femmes, enfants, traînards, dont c'était le tour de subir l'effroi, le pillage et la mort.
La jonction des généraux anglais et espagnols précédait d'une journée celle des généraux français. Les forces n'étaient pas égales : les alliés ne dépassaient pas 70 000 combattants, Joseph voyait sous son commandementnominal 90000 hommes et 120 canons. Jl sentait que le sort de sa couronne pouvait se jouer d'un seul coup, et depuis bien des mois, les deux partis n'avaient pu masser face à face des contingents aussi nombreux. Jourdan voulait attaquer de suite et de front, Soult, en prudence, conseillait de tourner Tennemi par les gués d'Alba de Tormès. Le Roi, oubliant ses griefs, céda à l'expérience du duc de Dalmatie qui eut tort de se perdre en mouvements préparatoires, et par sa lenteur d'énerver la troupe (l).
L'armée brûlait du désir de venger les Arapiles, et l'aspect même du champ de bataille où la Fortune le ramenait, augmentait l'énergie du soldat et son désir impatient d'en venir aux mains. Soult fit déployer les divisions de cavalerie légère; mais cette annonce d'une action générale demeura assez molle pour que Wellington, justement inquiet, prit la résolution hardie de faire filer en plein jour (il était 2 heures de l'aprèsmidi) son armée sur trois colonnes, parallèlement à la ligne de bataille des Français, pour ainsi dire à portée de leurs canons (2). Le temps favorisa la témérité : une brume épaisse
(1) « Cette tranquillité, dont les troupes ne pouvaient apprécier le motif, était d'autant plus pénible que nous étions dans les boues, privés de fourrages, sans pouvoir nous en procurer, et obligés de supporter les cris et les injures des Portugais qui, de l'autre côté de la rivière, se moquaient de nos misères. » D'EsHxcnAL, Souvenirs militaires, tome II.
(2) Brialmont, Histoire de Wellington, t. II.
qui régnait depuis le matin se convertit tout à coup en averse; la pluie ne fit bientôt plus du terrain qu'un bourbier; Tobscurité augmenta l'horreur de la scène; les armes de l'infanterie étaient mouillées, les chevaux glissaient sur un soi détrempé et glaiseux; changés en torrents les ruisseaux devenaient des barrières protectrices aux Anglais qui, sur les deux routes de Ciudad-Rodrigo, pei^daient des caissons mais gagnaient du terrain.
Les fusils en faisceaux, nous couchâmes, de la boue jusqu'aux genoux, à la lisière des bois. Malgré l'oi'agc, Soult mit l'armée en marche à la pointe du jour (15 novembre). L'infanterie du comte d'Erlon, sous la rafale, gagna Salamanque qu'elle trouva encombrée d'équipages de toutes sortes. Notre cavalerie poussa sur les traces des Anglais — ils se repliaient avec autant d'habileté que de courage, — laissant toutefois, incessamment du monde, enlevé par nos hussards. C'est dans cette poursuite pénible que Sir Arthur Paget, le second de Wellington, fut fait prisonnier à cent pas de ses escadrons. — Accablée de ce mauvais temps, se nourrissant de glands de chênes verts, mais fière de voir en déroute l'ennemi qu'elle eût voulu combattre, l'armée française ramassait des fourgons, des voitures, 15 canons, des prisonniers par centaines, des prisonnières aussi, et d'innombrables blessés sans moyens de transport. — Wellington arriva dans ce pitoyable état jusqu'aux remparts de Ciudad-Rodrigo, et sa position ne semblait pas moins tragique que celle de John Moore, quatre ans auparavant à la Corogne. Les antagonistes s'arrêtèrent harassés. Soult fixa son quartier général aux environs de Tamamès, puis à Tolède. Et Joseph avec sa garde reprit la direction de Madrid.
Il rentrait dans son palais le 3 décembre, jour faste pour les Bonapartes; mais les temps heureux étaient clos. Les événements de Russie trouvaient en Espagne l'écho le plus
vibrant, et les misères de la retraite de Salamanquc pâlissaient devant les désastres de la retraite de Moscou. De Londres les ambassadeurs espagnols de Cadix : Fernan Nuùez et Labrador, aux aguets des mauvaises nouvelles, renseignés par le Cabinet anglais des opérations de la guerre, se faisaient un devoir de transmettre à la Régence ces récits extraordinaires des défaites de Napoléon, plus disposés à en grossir qu'à en pallier les catastrophes. La résistance des Russes leur semblait l'heureuse repartie de la résistance espagnole, et leur orgueil national s'en exaltait, comme s'augmentait la confiance de ceux à qui ils adressaient leurs lettres (l).
Le 29' bulletin de la Grande Armée en jetant la consternalion dans Paris, du même coup à Madrid, déchirait les voiles; on sentait le craquement sinistre des constructions impériales, et nul abri des Napoléons en Europe n'était plus ébranlé que la fragile bâtisse élevée en un jour d'orage au bord du Manzanarès.
Sans courage, sans conviction, Joseph tente de réorganiser les services publics; on retrouve toujours des fonctionnaires, plus malaisément on perçoit des impôts. Il désigne des collecteurs pour l'entretien des troupes, il établit des réquisitions afin de se procurer des chevaux. De Paris, point d'ordres. Le général Lucotte qu'il envoie en demander, dîne chez le duc de Feltre (février 1813), mais n'obtient rien de l'Empereur. — L'Empereur? Son ton indique à merveille les variations de sa fortune. Brusque et cassant avant la rupture avec la Russie, — disposé, à la veille de la guerre, aux concessions, — le lendemain des désastres, il se désintéresse de l'Espagne : que le Roi se tire d'affaires comme il le pourra.
Joseph songe à quitter cette capitale dont la possession, jadis, lui coûtait, sans regrets, tant de sacrifices. Il voudrait à
(1) Voir Revue des questions historiques, octobre 1902. — Archives de Simancas. Lcgajo. 8171, 8174.
Burgos établir le centre de son gouvernement et y fixer la résidence royale (l). Dans la bourrasque il sent le besoin instinctif de se rapprocher du port : la France, et de prendre contact avec le pilote : Napoléon. Il envoie une lettre de « jour de l'an » bien simple, bien modeste, et d'un ton tout triste :
MarlHd, 26 février 1812.
Sire,
Je prie V. M. I. et R. d'agréer mes vœux au commencement de l'année. Puis-je espérer que malgré le temps et les événements, elle apprécira (sic) mes sentiments?
De V. M. I. et R.., sire, l'affectionné frère.
Joseph.
Si cette lettre trouvait V. M. à Paris, je la prie de trouver bon que je vienne l'y voir, ne fusse que quatre jours (:2).
Telle est aussi la pensée de Napoléon qu'il faut se replier dans l'aire familiale, toutefois, à ses aigles, il veut des bonds moins précipités. Et c'est Valladolid, à moitié chemin, qu'il désigne comme le séjour de son frère. Sur son ordre, Clarke en multiplie l'avis. A La Forest est dévolue la tache de presser le Roi de quitter à temps Madrid. Le prince n'hésite pas, mais il s'arrête à des préparatifs de départ; il se reprend à des chimères. Recevant la nouvelle du soi-disant Concordat de Fontainebleau, il rêve dans le rapprochement avec Pie Vil un moyen ingénieux de ressaisir les Espagnols, enfants du royaume « très catholique » : « Ce serait un coup décisif que d'avoir pour soi le Pape! " Il veut que son ministre à Paris, Santa-Fé, aille conclure avec le Saint-Père un arrangement pour les affaires religieuses de la Péninsule : la première et
(1) Lettre chiffrée à Napoléon, 22 décembre 1812. — AF IV, 1633, l" dossier, n" 43. Cette pièce originale et inédite ne figure pas dans les Mémoires du roi Joseph.
(2) AF IV, 1633, 1" dossier, pièce 44.
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heureuse conséquence serait que Sa Sainteté rappelât le Nonce qui est à Cadix (1).
Au reste, le Roi affecte une tranquillité merveilleuse : il se montre davantage dans les promenades publiques, se rend au théâtre où Ton joue des pièces « françaises » : les Templiers, de Renouard, et la détestable tragédie de Joseph Chénier : Fénelon et les religieuses de Canihrai; il assiste à un bal masqué, costumé " en porteur d'eau de Paris » ; il va aux Toros, toutefois, par précaution, on a placé sur les toits des sentinelles pour surveiller les mouvements des guérillas qui rôdent par là, et pourraient bien troubler la représentation.
Après les crises sociales, la réaction est violente en proportion; et la ville qui a beaucoup souffert de misère, de faim, de mort et de patriotisme, se reprend à la vie avec une insouciance qui déconcerte le philosophe si elle n'étonne pas l'historien. Le carnaval de 1813 demeure parmi les plus joyeux des Madrilènes.
Le Prado offrit rarement une aussi grande animation. Les femmes sont provocantes, les hommes empressés, et la liberté des déguisements ajoute à la licence des propos. On multipliait les plaisanteries les, <i farces " , dont les victimes n'avaient qu'à rire elles-mêmes, sous le prétexte qui couvrait tout : broma de carnaval. Le mardi gras, un cortège de masques parcourut joyeusement les faubourgs, et on y vit figurer tous nos costumes militaires, depuis les Leudes de Charlemagne jusqu'aux Gardes françaises de Louis XV.
En revanche, on allait sans doute voir de moins en moins dans les rues les uniformes modernes, car l'Empereur, ressuscitant pour la lutte en Allemagne la Grande Armée « morte » ,
(1) Dépêche chiffrée de La Forest, 24 février 1813. — Vol. 691, fol. 45. — Voir id., fol. 65 à 71, la longue énumération des concessions que Joseph voudrait obtenir du Souverain Pontife. C'est du Gallicanisme, on dirait mieux du Joséphisme si on ne craignait un jeu de mots.
rappelait peu à peu ses soldats de l'autre côté des Pyrénées. Chaque régiment dût envoyer, avec le cadre complet d'un bataillon ou d'un escadron, 25 hommes d'élite, pour être incorporés dans la Garde impériale.
Les officiers promus à un grade supérieur partaient de leur côté. Le meilleur général : Soult, s'en allait diriger une armée sur les bords de l'Elbe. — Celui-là, Joseph ne le regrettera pas, car il vient d'écrire : « Le duc de Dalmatie quittera l'Espagne, ou ce sera moi. » Et par une riposte aux attaques de Soult, — réminiscence des intrigues d'Oporto, — il insinue à l'Empereur que la conduite du Maréchal » se lie probablement à la conspiration Malet (1). " Quoi qu'il en soit, Soult s'en va, et quand il traverse Madrid (2 mars 1813), si on lui accorde une audience de congé, on a grand soin de ne pas l'inviter à dîner au palais, affectation très remarquée.
Napoléon presse le départ du Roi; les lettres du ministre de la Guerre, envoyées en triple, quadruple exemplaire (et qui, lorsqu'elles échappent aux bandes de Mina, mettent un mois pour parvenir à Madrid) ne parlent d'autre chose. La Navarre et la Biscaye sont la préoccupation constante de l'Empereur : il faut rétablir les communications compromises, s'appuyer sur ces provinces du Nord, protéger la frontière.
Au Palais Royal, les bagages sont prêts, nombreux, car on emporte des tableaux, des glaces, des tapisseries, des marbres, des meubles, des objets d'art, et la foule des employés y ajoute ses paquets, on serait tenté d'écrire : ses butins. Le 17 mars, cette caravane sort de Madrid, où reste le général Levai, avec une dizaine de mille hommes. — M. le comte de La Forest, en obtenant à ce moment précis un congé pour aller aux eaux de Bagnères, n'a jamais fait preuve d'une perspicacité plus pratique.
(1) A la date du 23 octobre 1812.
Quel regard, du haut des plaleaux dénudés où court la route de Ségovie, Joseph Bonaparte dut-il jeter sur les fenêtres de ce Palais Royal, où à quatre ans et huit mois de là il avait ébauché de si doux rêves? En se retournant il voyait les murailles de pierre blanche, élevées par les Bourbons, se dresser comme un gigantesque catafalque, et au-dessus, dans le ciel gris, les vases de marbre des terrasses prenaient la forme fantastique d'urnes funéraires. Pour lui, il conduisait bien le deuil de sa monarchie.
Lentement, on mit une semaine avant d'atteindre, au travers des plus monotones paysafjes, Valladolid (23 mars). Dans cette ancienne capitale où Charles-Quint et Philippe II firent leur séjour, il y avait matière à une installation durable; mais c'est étrangement user d'euphémisme que de représenter ce vaste campement d'un parti en fuite comme le rendez-vous des vassaux d'un prince en voyage; et le baron Ducasse, dans ses récits, a des façons bien complaisantes en disant que : " L'arrivée de la Cour à Valladolid y attira les ministres, les officiers civils de la maison du Roi^, une foule d'autres personnages et quantité d'employés ainsi que leurs familles. "
11 est vrai que Joseph dans ce petit palais mal meublé de Valladolid voulait encore croire à sa puissance. Dès son arrivée il écrivait à Clarke qu'il allait tout pacifier « s'il était libre d'administrer ce pays et de conduire cette guerre comme il l'entendait » . Il reprenait son éternel désir d'un accommodement secret avec certains Espagnols influents.
Plusieurs officiers, comme Ballesteros, Del Parque, Mon-
tijo, — les premiers par orgueil national, le dernier par ambition, — supportaient fort mal le contact militaire des Anglais. La nomination de Wellington au poste de généralissime les aA^ait ulcérés, et au milieu de difficultés quotidiennes ils s'avisaient d'un arrangement, où leurs troupes, sans être sous les ordres d'aucun officier français, seraient mises au service et à la solde de Joseph. Cette boutade, qui ne dut jamais offrir grande consistance, séduisit un moment le « Roi intrus >' qui envoya un aide de camp suivre la négociation! (1) Bien conduire les armées françaises paraissait plus opportun et plus urgent. C'était à un quartier général, non pas à une « capitale » que l'Empereur avait envoyé son frère à Valladolid; et les pourparlers s'arrêtèrent pour laisser entendre la seule voix du canon.
Si on excepte les troupes du maréchal Suchet, encore maîtresses de Valence et combattant en Catalogne, tous les corps français reprenaient le chemin des Pyrénées. L'armée du centre avec Drouet d'Erlon; l'ancienne armée de Portugal, commandée par Reille; ce qui avait été l'armée du Midi, aux ordres du général Gazan, se trouvaient disséminées dans la vieille Castille; leur total offrait 66 000 fantassins, JOOOO cavaliers, et 100 canons. Mais autour de Joseph même il ne fallait pas compter comme groupés plus de 50 000 hommes.
La garnison de Madrid venait de sortir. Le 27 mai, le général Hugo, escortant avec un régiment de ligne un convoi de 300 voitures, et les derniers fuyards, établissait son bivouac au Guadarrama. Il gardait une attitude martiale; dans les villages, les musiques jouaient; on faisait des haltes comme en une marche militaire, mais quand on arriva à Valladolid le Roi déjà n'y était plus : il fallut pousser jusqu'à Burgos où il venait de reculer sa résidence.
(1) AF IV, 1G34, pièces 251-142.
On peut deviner le désarroi où s'était trouvé Madrid après le départ de Joseph . La pénurie de toutes choses était extrême, les vivres recommencèrent à manquer, et comme on suspendit Féclairage, à la nuit vols et assassinats se multiplièrent (1). Un memhre de TAyuntamiento, don Pedro de Baranda, essaya de mettre une apparence d'ordre dans une ville de 100 000 âmes qui n'avait plus ni gouvernement, ni garnison, ni police. — Quand le dernier soldat du général Levai fut parti à son tour (28 mai), la joie fut profonde mais calme; il n'y eut plus ces explosions de l'année passée, on n'entendit ni rumeurs ni chansons. Le peuple ne réclamait que deux choses : le pain moins cher et les impôts moins lourds.
A ces désirs, à ces besoins, la Régence répondit par l'envoi de la « Constitution ;> . La satisfaction demeura légère. En vérité c'était parler hébreu aux joyeux Madrilènes, et de suite le style pcdantesque des jurisconsultes souleva les contestations. En faisant son entrée dans la capitale, la politique avait aigri les cœurs. Plus d'un (sans compter les membres du clergé) découvrait dans le texte des paragraphes un esprit anti-monarchique, anti-religieux; et aux veux des vieux patriotes la Constitution de Cadix demeurait condamnée sans retour pour être, disaient-ils, une copie de celle de Rayonne.
La liberté de discussion avait engendré la liberté de la presse : en ce mois de mai, avec les pousses vertes de ses arbres, Madrid vit naître une frondaison de petites feuilles multicolores qui n'attendirent pas l'automne pour tomber desséchées. Le plus apprécié de ces journaux, le Patriote, de José de Fuentès, se heurtait à la Pajarada (la Volière) de don Manuel Casai, esprit caustique qui ht les délices des désœuvrés sous le pseudonyme de « Lucas Aleman " .
(i) Dépèche de La Forest, 24 mars 1812, vol. 691, fol. 130.
Les libéraux eurent El Redactor général^ et El Amico de las Leyes. Les royalistes lisaient avec passion la Sentinelle de la Manche^ rédigée par un moine hiéronymite, le P. Castro. En vérité, sans le vouloir, le roi Joseph était vengé : l'opposition à sa couronne faisait l'unanimité de ses a sujets" ; son absence les avait livrés à la guerre intestine et ils allaient se dévorer.
Ce n'est pas que l'accord fût beaucoup plus grand au camp français. Les généraux se contrecarraient, Jourdan était malade, le Roi plein d'hésitation. Sans doute, de Paris, et sur un ton véritablement cavalier, Clarke multipliait les objurgations à Joseph : il fallait qu'il se portât sur les frontières de Portugal (!) pour y refouler Wellington, qu'il jetât les Anglais à la mer (1). La phrase était devenue classique, et Joseph n'eût sans doute point demandé mieux; mais les moyens? Il ne les attendait pas de la France; le ministre de la Guerre était ici encore très net : que le Roi pourvoie à tout, l'Empereur actuellement ne peut rien. — Ainsi donc, aucune cohésion réelle, d'ailleurs aucune cohésion possible. L'heure cependant paraissait critique.
Wellington, après son échec de Burgos, s'était trouvé eu butte aux oppositions les plus diverses, même à Londres, où bon nombre de ses compatriotes — les adversaires du cabinet — proclamaient l'impossibilité de chasser les armées impériales de la Péninsule. Le découragement se joignait aux illusions perdues. Le généralissime avait résisté. Il se rendit à Cadix (4 décembre 1812), l'accueil fut brillant; à Lisbonne il devint enthousiaste. De retour à Ciudad-Rodrigo, le patient Anglais prépara pendant tout le mois de janvier son mouvement en avant. Il fit croire qu'il attaquerait les Français par leur droite du côté de Madrid, et organisa tout pour leur couper, sur la gauche, par Valladolid, la route des Pyrénées.
(1) AF IV, 1634. Copie de la correspondance de Clarke à Joseph, du 9 avril au 9 juillet 1813.
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Afin d'éviter l'intervention de Sucliet, il jeta au-devant de lui les troupes anglo-siciliennes qui, unies aux Espagnols d'Elio et du duc del Parque, pouvaient monter à 50 000 hommes. Puis, ayant en Catalogne : Gopons; en Andalousie : L'Abisbal; de la Galice à la Navarre : Gastanos, Porlier et Mina (à eux seuls 40 000 combattants), il partit lui-même, avec 45 000 Anglais et 28 000 Portugais, frapper le coup décisif.
Le 26 mai il rentre à Salamanque, le 31 à Zamora, du 8 au 10 il franchit la Pisuerga, le 13 le voici à Burgos dont Joseph est sorti l'avaut-veille, le 14 et le 15 il se met en communication avec Santander, et se crée là une nouvelle base d'opérations avec un débouché très important sur la mer où il peut être ravitaillé par les flottes d'Angleterre. Le 17 il passe l'Èbre, évite ainsi le chemin du défilé de Pancorbo; le 20 il fait halte pour rallier ses colonnes. Il s'est avancé avec une rapidité déconcertante, ce que Ducasse, toujours ri-che d euphémismes, appelle « avoir pris l'initiative des mouvements » . Vingt mille Espagnols de l'armée régulière se sont joints à lui, sans compter la multitude des guérillas qui voltige sur ses flancs; et ses parcs contiennent 120 canons.
En pareil cas, la timidité d un adversaire accompagne toujours l'audace de l'autre, la malchance du premier la fortune du second. Les Français ont reculé en trouvant toujours d'excellentes l'aisons.
Si Joseph a rétrogradé sur la ligne du Douro, c'est parce qu'il y attendait le général Levai. Le général Digeon a évacué Toro parce qu'il prévoyait l'attaque de forces supérieures. Reille a abandonné la position de Médina parce que Digeon est en retraite; et Joseph en a fait autant, parce que l'armée du Portugal est trop loin. Il entre à Torquemada, parce que ses troupes manquent de pain; et il le quitte parce qu'il se trouve en avant d'un défilé. Il passe la Pisuerga parce que sa Garde ne pourrait y vivre; Burgos parce qu'il veut
éviter une affaire générale. Enfin il se retire sur Vittoria pour protéger l'immense convoi des Espagnols qui suivent sa fortune.
Vittoria! En effet on s'arrête ici.
La petite ville est en étages sur les pentes des monts Cantabriques qui sépare du Sehorio de Biscaye la province d'Alava. Au nord de sts dernières maisons s'allonge la route de France qui va monter par le défilé de Salinas jusqu'aux plateaux du pays basque. A ses pieds, du côté du soleil, s'étend une plaine de 4 lieues carrées, la Zadora y serpente sous des ponceaux entre des peupliers et des aulnes; une foule de chemins creux conduisent aux trois cents petits hameaux épars dans les bosquets. En ce cirque clos, abrité de la montagne, sous les vents doux, les foins verdissent, les avoines ondulent, les blés se dorent, quand la guerre civile ne promène pas à travers les moissons ses flammes, et que les hommes labourent au lieu de s'égorger. Mais à cette heure, c'est la bataille qui va se déchaîner.
A l'état-major royal l'hésitation était grande. Les uns, comme Rcille, conseillaient de se retirer vers Sai'agosse où l'on aurait retrouvé, attendu tout au moins, Suchet. — Jourdan voulait éviter la bataille, ou la donner en remontant un peu au nord sur les hauteurs de Salinas. Plusieurs, sous une impression morale, opinaient pour le combat, afin qu'on ne puisse dire que l'armée arrivait à la frontière sans avoir lutté. Joseph vacillait entre ces avis, manquant de volonté pour choisir, d'autorité pour commander. Des généraux Foy et Clausel, détachés l'un à droite dans le Guipuzcoa, le second à gauche vers Pampelune, l'absence était regrettable, car c'étaient 27 000 baïonnettes. Le Roi, qui leur envoyait courrier sur courrier, pensait qu'ils arriveraient à temps, et, sans en être sûr, il passa outre.
Là ne fut point toute son erreur. Décidant le combat, il
prit pour recevoir les ennemis une position dominée par les hauteurs environnantes, négligea de faire sauter les sept ponts de la Zadora ; étendit trop sa ligne de bataille : la droite loin du centre et dans l'impossibilité de le secourir; enfin il entassa ses canons, ses bagages et son parc d'artillerie derrière la ville, obstruant la route en cas de retraite. Les conditions morales lui étaient également défavorables. Matériellement, le nombre : il avait 55 000 hommes contre les 80 000 alliés; le soldat reculait depuis deux mois, et il demeurait tristement impressionné par cette fuite à laquelle il n'était pas accoutumé. On se sentait acculé aux Pyrénées; une défaite, c'était la perte définitive de l'Espagne. On jouait le tout pour le tout. Par contre, la confiance patriotique des Espagnols touchait au paroxysme; le plus vif enthousiasme, autant qu'il peut galvaniser le flegme britannique, animait les Anglais : en moins de six semaines ils avaient fait 200 lieues, traversé six rivières, investi deux places, refoulé 120000 Français. Un seul désavantage à leur passif (et ils n'y étaient pas, il est vrai, insensibles) était l'absence de distributions régulières, la pénurie des subsistances, et, par cette marche pénible, la vie livrée aux chances des maraudeurs.
Le 21 juin, Joseph était à cheval de grand matin, mais il tâtonnait encore que la fusillade crépitait; le maréchal Jourdan lui indiquait du doigt des positions meilleures quand déjà les affaires se trouvaient engagées. Les alliés s'avançant, il fallait combattre comme on était. A 7 heures on doutait d'une bataille, à 8 heures les Anglais débouchaient par tous les défilés. Nous avions une grosse force à notre gauche sur les collines; le général Hill l'attaqua, prit au général Gazan le village de Subijana, fut repoussé, revint, et demeura vainqueur. Pendant ce temps Wellington (il s'était réservé celte place la jugeant capitale) marchait au centre, il passait la rivière sur des ponts intacts, en dépit du canon u qui tapait ui. 21
dur» (1), et avec 20 bataillons, s'acharnait à nous prendre la grande route qui mène à Vittoria. INotre gauche étant débordée, Joseph fit reculer le centre ; mais le mouvement s'accentua si bien que le flanc resta découvert, le général Hill s'y précipita et tout le choc de la résistance fut porté sur l'aiie droite, où contre le général Graham, le général Reille tenait courageusement. Ces troupes, — les régiments de notre ancienne armée de Portugal, — continuaient encore leur feu à 7 heures du soir, contre les masses anglo-hispano-portugaises; mais tout le reste de nos gens était en déroute.
Le Roi avait ordonné la retraite. La route de Burgos coupée, restait une seule issue : le chemin de Salvatierra, dans la direction de Pampelune ; par malheur il n'avait pas été reconnu à l'avance; à travers les terres labourées on le gagnait en désordre, et chacun courait, poussé par le flot des fuyards. La confusion était telle qu'un escadron de hussards hanovriens manqua d'enlever Joseph ; le Roi n'eut que le temps d'ouvrir une portière de sa calèche, et de sauter sur un cheval de troupe ; il abandonnait sur les coussin? de sa voiture son épée, ses portefeuilles, et le bâton du maréchal Jourdan dont Wellington fit hommage au Régent, en gardant les autres trophées que l'on peut voir aujourd'hui à Londres dans le Palais d'Aspley-House.
L'artillerie, près de 80 pièces, et les munitions, plus de 100 caissons, étaient restées parquées des deux côtés de la grande route de France. Le commandant de leur escorte, le général Hugo, avait deux fois, sans l'obtenir, demandé la permission de se retirer. Maintenant il était trop lard. Chacun pourvoyait à sa sûreté : le général renvoya ses deux jeunes fils Abel et Victor (spectateurs du haut d'un rocher), et pour lui-
(1^ William LàwRE^CE, Mémoires d'un grenadier anglais.
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même se fit jour à coups de sabre sur la route de Pampelune (1).
Les bagages voulurent prendre cette même voie ; un fourgon, en versant près d'un marais, obstrua le passage ; alors la panique saisit cette foule; les conducteurs abandonnèrent leurs chevaux, les femmes leurs voitures, les hommes leurs sacs, tout se mêla, s'agita, l'un tombé ici dans un fossé, l'autre écrasé là sous un camion; les charrettes chargées d'effets précieux, les fourgons de la Trésorerie, abandonnés, coffres éventrés. Les objets de toute sorte, souillés de boue, jonchaient le sol : vêtements, vaisselle, tableaux, bijoux ; des actrices, des femmes galantes, des Espagnoles, les épouses ou les enfants des officiers français, criant au milieu des caissons de munitions. Les vainqueurs commencèrent le pillage. La solde de l'armée, le Trésor royal, 200 véhicules, guimbardes, cabriolets, coches de Colleras, Caleras, sont pris d'assaut ; avec la populace les soldats, avec les canliniers, des officiers, se disputent pour le butin (2) .
(i 11 ne petit prendre Darius, pource qu'il gaigna le devant à fouir d'environ un quart de lieiie, mais bien prist il le chariot de bataille et son arc aussi, et trouva les Macédoniens qui pilloyent et saccageoyenttout le reste du camp où il y avoit une richesse infinie. " — Il semble que le vieil Amvot, en traduisant Plutarque, ait raconté, trois cents ans à l'avance, la bataille du 21 juin 1813.
Reille tient toujours; il a deux chevaux tués sous lui, son habit percé de balles, et son chapeau enlevé d'un éclat d'obus (3). Le soir en arrivant au bivouac, il ne lui restait que la monture qu'il avait entre les jambes, mais calme, d'un sang-froid imperturbable et occupé de son devoir.
(1) GiCHOT, Carnet littéraire, mars 1902.
(?) NiPiEn, Histoire de la çjuerre de la Péninsule, t. X, p. 279.
(3) D'ESPIKGHAL, II, p. 155.
Dans le petit bourg de Salvatierra, Joseph est parvenu à la nuit noire. Le portemanteau d'un officier lui fournit du linge qu'il n'a plus (1). Il soupe avec le général d'Erlon, Miot de Mélito, 0" Farril ; — arrive Jourdan, grelottant de fièvre ; il entre, et regardant les assistants : « Eh bien ! on a voulu donner une bataille, et la voilà perdue. » Puis il prend sa place à la table commune, et un lourd silence s'établit (2).
Pendant que le Roi gagne comme il peut Pampelune, les alliés envahissent Vittoria. Mais contre l'armée en retraite leur poursuite est molle, et Wellington essaye de régulariser la victoire plus que de l'accroître. Cette masse de réfugiés, d'enfants, de femmes, présente un étrange butin. Les unes, telle Mme Nancy-Derrieux, beauté merveilleuse, mariée à l'administrateur en chef des vivres, et, en réalité, la maîtresse du Roi, échappe à travers les taillis, en robe légère, au.x: hussards anglais qui la poursuivent, sauvée, recueillie par le très galant d'Espinchal. Mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres, et l'on trouve là des dames aimables qui, pour s'attirer des égards et des soins, prennent sans vergogne le nom et le lilre de leur amant : on a wne fausse baronne Treillard, à la disposition de qui Wellington met sa maison ; ce que voyant, la V7-aie comtesse Gazan, prisonnière aussi, outrée d'une assimilation qui l'indigne, fait connaître la position de ces demoiselles; et Wellington offrant des voitures aux femmes honnêtes, les fait reconduire aux armées françaises « selon les lois de la chevalerie » (3).
Démêler les rangs et rétablir les positions sociales, il est possible ; mais arrêter le pillage, il n'y faut pas songer. L'in-
(1) « Joseph Bonaparte s'est arrêté après la bataille dans la maison même où je suis (à Olazagoitia). La femme m'a dit qu'il paraissait abattu et qu'il regrettait la perte de ses bagages : il n'avait pas même sauvé de quoi changer de linge. « (Journal du lieutenant Voodberby, 23 juin 1813.)
(2) Miot dk Mbmto, Mémoires, III, p. 320.
(3) Bulletin de Devilliers à Savary, 23 juillet 1813. F VII, 7015.
discipline est partout dans les deux armées. Les juifs de Bayonne s'enrichissent des dépouilles que les soldats, en rentrant en France, leur vendirent (1).
Et chez les Anglais les traînards étaient si nombreux, que la poursuite en fut arrêtée. De ces pillards émérites, partis à la maraude, dix-huit jours après la bataille, il y avait encore 12 500 absents (2).
Protégée par une forte masse de cavalerie l'armée française s'était ressaisie peu à peu. Sous les murs de Pampelune le désordre était encore grand et le gouverneur ne voulut point ouvrir ses portes à tous ces gens à la débandade; mais, dans la vallée de Roncevaux, les formations devenaient déjà plus normales, et les escadrons avaient repris leur allure, retrouvé leur discipline.
(1) Devilliers, commissaire général de police à Bayonne, écrivait (28 juin 1813) : « Jai l'assurance que le rabbin emploiera les moyens secrets et religieux pour fdticjncr la conscience de ceux auquels les aciiats seraient proposés. « —F VII, 7015.
(2) Wellington au comte Bathurst, 29 juin 1813.