CHAPITRE IX
I. Esprit indépendant des Catalans. — Résistance du général Alvarez à Gironne. — Le maréchal Macdonald et le général Baraguay-d'Hilliers. — Trahison à Figuières. — Prise de Tarragone. — Concussions à Barcelone. — Agents de police. — Le général Henriod à Lérida. — Tentatives d'empoisonnement. — Proclamations de Lascy. — Volontaires espagnols et raiquelets français. — Complot à Barcelone. — Politique de douceur. — Nouvelles de la retraite de Russie. — Changement des chefs. — Humanité du général Copons et du général Decaen. — Le fort de Balaguer. — Petites garnisons isolées. — Évacuation de la Catalogne.
IL Pampelune, ville maîtresse de la Navarre. — Le général Cassan y résiste aux Anglais, Espagnols et Portugais. — Vains efforts du maréchal Soult pour briser le blocus. — La disette. — La garnison prisonnière.
IIL Le général Rey s'installe à Saint-Sébastien. — Blocus par terre et par mer. — Bombardement et assaut. — Les Anglais pillent et incendient la ville.
Nous occupions encore, avec Suchet, la Catalogne. La Catalogne a toujours été une province fort indépendante, vis-à-vis de l'Espagne elle-même, dont elle constitue la frontière, et un boulevard irréductible du côté de la France, sa voisine. Au temps des guerres pour la Succession de Charles II elle avait été le théâtre des luttes les plus acharnées entre les partisans de Philippe V et ceux de l'archiduc ; et c'est avec raison que Macdonald conseillait à Clarke :
Je prie V. Exe. de jeter les yeux sur les « mémoires » de MM. de Noailles, Vendôme et Berwick, de se faire rendre compte de leurs
correspondances ministérielles ; notre situation est la même et les choses n'ont pas changé ; les opinions sont aussi exaltées, malgré qu'un siècle sépare les deux époques (1).
Le rapprochement n'était pas seulement ingénieux, il demeurait exact et c'est sous cet aspect assez particulier que se présentent les affaires catalanes dans la résistance à Napoléon. On rencontre une population frémissante, acharnée, irréductible. Des sièges multiples, des villes prises, reprises, des complots incessants, des coups de main, des intrigues, des fraudes, des concussions, des traîtrises, des empoisonnements, des répressions terribles, des animosités sourdes, des vengeances éclatantes donnent un caractère louche à des opérations variées où par certains côtés seulement brillent les faits de guerre. Nous n'avons jamais rencontré entre l'Èbre et les Pyrénées des sympathies fidèles et, en y déployant beaucoup de courage militaire, rarement obtenu d'incontestables succès. Pourtant des chefs de valeur ont passé là : Gauvion- Saint-Cyr, Augereau, Macdonald, Decaen, Suchet.
Dès les premiers jours de 1809, Reding a recruté et organisé 40000 Espagnols de bonne volonté pour aller au secours de Saragosse. Il est sans doute blessé et battu à Vais (25 février), mais la fin de l'année arrive sans que nous ayons avancé dans notre conquête et le général Duhesme qui, sans doute occupe Barcelone, y demeura comme bloqué. En octobre, Augereau a reçu le commandement de ce 7'^ corps que composent les divisions Touvenot, Reille, Suchet et Macdonald. Pour ses débuts, il a la chance de voir Girone, attaquée depuis six mois par Reille et par Verdier, se rendre enfin après la résistance héroïque du général Alvarez. Les sièges, les succès, les insuccès, se succèdent avec l'année 1810 : actions incessantes
(1) Au camp de Figuières (18 juillet 1811).
devant Hoslalrich, Barcelone, Gironne, Lérida, Mesquinenza, Figuières. Au printemps, le maréchal Macdonald remplace Augereau, affaibli ou de mauvaise volonté; son double objectif est de ravitailler Barcelone qui est entre nos mains mais où la population nous demeure hostile, et de couvrir le siège de Tortose, que Reille prendra après de longs efforts en janvier 1811. A son tour, le duc de Tarente remettra la direction générale à Suchet, le 31 mars. Il n'a guère connu que des déboires, du moins de graves difficultés (1). Ses adversaires ont été souvent heureux : Henri O'Donnell ou Campo Verde. Son subordonné, le général Baraguay-d'Hilliers, lui a causé mille ennuis. Les cartons du ministère de la Guerre sont remplis des récriminations, rapports, dénonciations, protestations, reproches, blâmes concernant ce général que Macdonald accuse nettement de concussions, ce contre quoi Baraguayd'Hilliers s'élève très haut, mais se défend mal (2).
La place forte de Figuières, par la trahison de deux Catalans, employés aux subsistances, a été ouverte la nuit aux Espagnols (10 avril 1811), et cet événement «regrettable », comme dit l'Empereur, nous oblige à monter la garde autour d'une ville que nous possédions, et surtout apporte un réconfort moral puissant à la joie patriotique de nos adversaires ; ils exploitent cette aventure peu glorieuse par des pamphlets, des injures, des mensonges qui ne sont pas colportés en vain.
Le maréchal Suchet y répond par des faits : le 7 juin, il ouvre la tranchée contre la ville basse de Tarragone, enlève le
(1) « La guerre dans ce pays est une guerre très sérieuse ; depuis dix mois je l'ai écrit jusqu'à satiété. » — Macdonald à Clarke, 17 avril 1811. — Archives de la Guerre.
(2) Toute sa carrière est marquée, même en ses meilleurs jours, d'actes douteux à Bergame, à Venise, à Malte ; souvent incriminé, souvent suspendu, il subit une sorte de déHance de l'Empereur, et c'est en pleine disgrâce qu'il mourut (décembre 1812) en route, quand il rentrait de Russie pour passer devant un conseil d'enquête.
fort Francoli, repousse les sorties, donne le 16 un premier assaut, défait le même jour, à Mora, le général Villamil, occupe les faubourgs (21 juin), éloigne Gampo Verde que vient soutenir en vain une escadre anglaise (26 juin 181 1) et, après l'assaut suprême, entre victorieux le même jour à Tarragone. Pour Macdonald, il met tous ses soins à la reprise de Figuières, il enserre étroitement les remparts, maintient une discipline sévère, sa vigilance est en éveil (1) ; en vain la garnison essaie de s'échapper, et il plante son étendard sur les bastions reconquis. 11 s'étonne seulement de retrouver très peu d'approvisionnements dans les magasins qui devaient être pleins quand la trahison a livré la ville, le 11 avril; il se trouve là en face d'une dilapidation, de vols, de concussions, comme il en rencontre chaque jour dans le pays où chacun, au milieu du désordre général, travaille à sa fortune personnelle. On y respire vraiment une atmosphère délétère.
Dès mai 1810, h Barcelone, le vice-consul français serait receleur de vols importants (se montante plusieurs millions); sur la demande de Casanova, commissaire de la police, Augereau le fait arrêter, mais comme il s'agit d'un de ses subordonnés, Champagny, ministre des Relations extérieures, demande des explications à son collègue le ministre de la Guerre, et les choses ne vont pas plus loin. A son arrivée, Macdonald entend arrêter tous ces désordres, et il dit en termes énergiques: « L'armée est infectée de sangsues, d'immondices, je vais la purger avec un bras d'acier et nettoyer les écuries d'Augias. L'aimant a attiré dans ce pays une foule d'individus inconnus, revêtus de titres, sans places. C'est à qui rançonnera le plus... sous prétexte de police, on met amende
(1) Dans une de ses rondes de nuit, il surprend, à 4 heures du matin, un soldat en faction endormi ; il le fait fusiller sur-le-champ, avec cet ordre du jour : « C'est sur la vigilance des sentinelles que reposent l'honneur, la gloire et la sûreté de l'année, -i — Archives de la Guerre.
33a L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
sar amende; sous peine d'exécution, on empoche et personne ne rend compte. Peut-on s'étonner après cela de la grande émigration et d'être détesté et en exécration dans toutes les classes. ...C'est par l'armée que je commence. Ce n'est pas t&ut d'être brave, il faut être soumis à la discipline. Les ressorts sont détendus ; je vais employer les moyens de les remonter (1). ))
Il semble que cette rigueur ait amené de prompts résultats (2) . Une commission d'enquête est formée ayant comme président un sieur Dutertre, commissaire ordonnateur des guerres, et l'Empereur, préoccupé de l'administration de la Catalogne, qu'il considère déjà comme appartenant à l'Empire, mande d'urgence à Paris, le général Guilleminot afin qu'il lui fournisse des renseignements précis (3) ; iV reçoit une députation civile de Barcelonais, pour écouter doléances et desiderata (4).
On a envoyé à Macdonald un personnel administratif, dont il faisait l'éloge, dans un rapport au ministre de la Guerre (5). Un secrétaire général, Joseph Souques, membre du Corps législatif; devix intendants, M. de Luppé à Barcelone, plein d'activité, à Girone, M. de Lameth, ancien administrateur des finances, " probe, éclairé " ; un commissaire supérieur de police, Bonnecarère, qui avait été l'intime de Mirabeau et de Dumouriez, et traversa la Révolution et l'Empire chargé de missions secrètes plus ou moins équivoques, où il déplova de l'adresse (6) ; deux commissaires principaux de police, dont
(1) Macdonald à Clarke. Girone, 24 mai 1810.
(2) Carion Nisas, en mission pour le ravitaillement de l'armée de la Catalogne rend témoignage de la sage administration du duc deTarente, 24-juillet 1810.
(3) 5 mars 1811.
(4) 10 mars 1811.
(5) 1" avril 1811.
(6) La Restauration refusa de l'employer. Il devait mourir en 1825, en avant rétabli sa fortune par la création des voitures publiques de Versailles à Paris nommées gondoles.
l'un, Blondel, avait été envoyé à Barcelone, dès 1808, parTalleyrand pour inspecter discrètement les hommes et les choses de la Péninsule (1) ; après l'occupation, il était resté dans la ville avec des fonctions policières officielles. L'autre, à Girone, était Beaumont de Brivazac, recommandé par le duc de Rovigo, dont il était le parent, comme l'administrateur des Domaines, M. Salomez, était cousin du général Guilleminot. Des soupçons devaient planer aussi sur ces fonctionnaires qui se firent des ennemis. Les dénonciations abondent, et ceux qui les portent sont parfois peu dignes de créance : «Nos émissaires d'espionnage, remarque Baraguay-d'Hilliers au ministre de la Guerre, toujours forcément choisis dans la plus vile classe du peuple, sont les plus lâches coquins ou les plus grands fripons et toujours les plus grands menteurs de l'Espagne. » Quand nos agents sont plus estimables, leur imagination les porte à découvrir partout des coupables; un long rapport.du général de Puymisson conclut à des ti'afics de l'intendant de Luppé, de son secrétaire Paris les Plaignes (sicj^ du directeur des domaines Lapasset et du commissaire La Ferrière (2). Les accusés, les inspectés, les condamnés protestent, en appellent, souvent sont mis hors de cause ou lavés des accusations. Le général Gulllet, ordonnateur des Douanes, est destitué « pour des motifs très graves » ; et aussi le commissaire du gouvernement près l'Hôtel des Monnaies. Le receveur des Domaines Amie est enlevé de son poste par Macdonald et mis en surveillance. Bonnecarrère est rappelé. Le général Henriod, gouverneur de Lérida, se trouve très nettement accusé de fautes nombreuses, déshonorantes (3) : fournitures de table perçues indûment (19 742 fr.) ; occupation par force de la maison où il loge et qu'il revend à son profit;
(1) Voir : Geoffroy de Grandmaisos, i Espagne et Napoléon, I, Appendices.
(2) 7 juillet 1811. Archives de la Guerre.
(3) Rovigo à Clarke. Paris, 13 avril 1813. Archives de la Guerre.
orj^anisation pour ses appartements, d'une « caisse des embellissements " (?) ; emploi à son usage personnel de la « caisse des convois » ; vente des bestiaux rassemblés dans le parc militaire; mainmise sur la récolle de la Chartreuse d'Escola; organisation sous le nom des « Francs Catalans » d'une bande de pillards; emplois d'otages civils à des travaux publics, etc..
Cet esprit de rapine s'allie facilement aux procédés de brutalité; sur ce point la réputation d'Henriod était fortement établie et l'écho en parvenait jusqu'à Paris. Voici l'extrait d'une lettre adressée à Savary : "A Lérida, le général Henriod aliène tous les esprits par les cruautés inouïes qu'il y exerce. Aigri par une goutte qui le tient presque toujours au lit, c'est de ce siège qu'il rend la justice à sa manière, qu'il ordonne à volonté de couper des oreilles, de faire appliquer 20, 30, 40 coups de bâton, 15, 20, 30 coups de fouet; une chaudière toujours pleine d'un mélange de vinaigre, sel, poivre, moutarde, contient une quantité de tampons imprégnés que l'on applique sur la partie malade. Telles sont les peines infligées par le Gouverneur (1). » i\.verti, le duc de Rovigo s'adresse au duc de Feltre pour que cette conduite soit punie et tout de suite modifiée; l'Empereur ne la supporterait pas davantage.
Evidemment, malgré l'incohérence, les partis pris, les jalousies des dénonciations et même des enquêtes, il demeure avéré que plusieurs ont cédé à la tentation de remplir leurs poches et peut-être ont-ils après crié le plus haut aux scandales. L'argent reste rare, la solde est souvent en retard si les traitements supplémentaires sont perçus avec diligence, quoique l'Empereur ait prescrit qu'ils ne sont payables qu'après la solde de la troupe. Les indemnités de frais de table sont fixées par mois à 4 000 francs pour les gouverneurs de province, 1 800 francs pour les généraux de division,
(1) 23 janvier 1813. Archives de la Guerre.
1 200 francs pour les généraux de brigade, 700 francs les colonels, 400 francs les chefs de bataillon et 300 francs les commandants de place (I).
Les soucis des généraux gouverneurs (Macdonald, Suchct et leur successeur à partir du 3 octobre 1811 le général Decaen) se portent, non sans raison, sur d'autres sujets plus graves. On découvre sans cesse des projets, des tentatives d'empoisonnement contre les Français; tantôt il s'agit des farines des magasins de l'armée (2), tantôt du pain de la garnison de Barcelone (3), tantôt des puits du fort d'Hoslalrich; on essaie de mettre le feu aux poudrières de Figuières, à celles de Girone; et ces manœuvres coupables amènent des représailles qui en font naître d'autres. Le général Decaen ayant fait emprisonner à Barcelone 22 Espagnols suspectés d'empoisonnement, Louis de Lascy fait enfermer, comme otages, 22 prisonniers français; Decaen riposte en mettant au cachot tous les prisonniers espagnols qu'il a au fort, 5 officiers, 35 soldats (4).
Tous ces actes de violence sont accompagnés chez les chefs espagnols de paroles plus brutales encore; Lascy s'y dislingue entre tous dans ses proclamations contre » les hordes des barbares esclaves que le despote de la Seine a envovées en Espagne... Il n'y a pas de droit des gens pour les envahisseurs (5) » . Et il précise : « Tout Espagnol a acquis le droit d'enfoncer le poignard dans le cœur de tout Français, d'empoisonner l'air qu'il respire, de corromj)re l'eau qu'il boit, de miner le sol sur lequel il marche (6). » Et il met ses prescrip-
(1) Décision impériale du 21 janvier 1811.
(2) Rapport du général Maurice Mathieu, 22 mars 1811.
(3) Dossier de 104 pages sur l'empoisonnement de 1812. Rapport au général en chef, 1" décembre 1812. Archives de la Guen-e.
(4) 16 mars 1813.
(5) Vich. 16 décembre 1812.
(6) AF IV, 1634, pièce 80.
tiens en œuvre : à Gardonne, au milieu de la place publique, au son des cloches et des tambours, il fait tirer au sort les prisonniers pour avoir des otages spéciaux. Gomme à Barcelone, le général Mathieu fait mettre au cachot en représailles différents personnages de marque, leurs parents s'effraient, s'agitent et réussissent à ce que la mesure trop énergique de Lascv soit rapportée.
Mais fanfaronnades ou menaces n'intimident pas nos officiers : quand Lascy avait deux régiments, d'Eroles vient occuper la ville de Mattaro, où les Anglais ont amené de l'artillerie, il fait sommer fièrement le fort des Capucins de se rendre; il reçoit, écrite au dos de sa lettre, la réponse suivante du capitaine Ghevillard, du 42^ de ligne, qui commande notre petite garnison : « Général, quand un Français a des cartouches et des balles, il ne se rend jamais. J'ai l'honneur de vous saluer. — Nota : Si dans dix minutes vos troupes ne se sont pas retirées, je ferai feu sur elles (l).» L'assaut est donné, repoussés, les assaillants se retirent sans succès. Ils vont subir un échec plus grave à Molins del Rey, où nousmêmes éprouverons des pertes assez sérieuses (2). Lascy est à la léte d'une armée de 8 à 9 000 hommes; ses lieutenants ne sont pas sans valeur; le pays sert sa cause, » le peuple le craint sans avoir entière confiance en lui, parce qu'il a servi autrefois dans l'armée française (3) « ; il lève des volontaires et ne
(1) Archives de la Guerre. 8 mai 1812.
(2) Rapport du colonel Lelong, l"juin 1812. Archives de la Guerre.
(3) Un long rapport du secrétaire de Milans (Rainon Arques) est parvenu à Paris à la Police générale; il est aux Arcliives de la Guerre (1'^'' juin 1812) et donne des appréciations assez curieuses sur ce personnel de l'Etat-Major : Baron d'Eroles, jadis étudiant en droit, a commandé des Miquelets, éloquent, du talent, très en faveur auprès du peuple.
Milans, trente ans de services, lieutenant-colonel depuis seize ans, au début de la guerre, très bon militaire, redouté des f riches » qu'il fait payer, adoré des « pauvres» à qui il donne des secours; beaucoup de dettes personnelles.
Sarsfield, lieutenant en 1808, n'aime pas les Catalans, a levé un régiment de volontaires étrangers (Wallons et Suisses), les habille et les commande à la
cesse d'en trouver, il les habille à son gré, toujours d'une façon théâtrale : veste et culotte bleues, avec des revers jaunes éclatants, un chapeau à Taile relevée, un médaillon au bras gauche, des rubans, des fanfreluches.
De son côté, Decaen crée des compagnies de Miquelets, comme si le nom importait à la chose; elles ont 150 hommes chacune, dont 25 cavaliers, et, avec le goût du panache qui caractérise les deux armées, il leur donne un uniforme de haute fantaisie : veste brune, collet rouge, large pantalon à bande claire, chapeau à la Henri IV, avec plumet rouge, espadrilles, cartouchières, fusil et baïonnette (l).
Lâscy fixe aux siens un but précis et impitoyable : rançonner les villages qui ont reçu des Français, exiger de ces « traîtres « des contributions, ramasser partout des armes pour les Espagnols, ne pas craindre de mettre au pillage les maisons de ceux qui résisteront (2) . La terreur règne dans les campagnes.
Dans les villes, d'autres affaires criminelles tournent moins tragiquement: un nommé Assina, Espagnol employé au bureau des finances de Tarragone, fut dénoncé par Las Casas, inspecteur de police, et arrêté par ordre du général Maurice Mathieu. De ses révélations, on apprit qu'un demi-million de piastres avait été promis à des habitants de Barcelone pour glisser dans les farines une poudre homicide préparée par un médecin Santpons et qu'un bateau anglais avait déposé à Mataro, chez un nommé Tapias, une liqueur qui devait servir à erapoi-
française. Caractère gai de I)on vivant, impose des contributions à sa fantaisie, on ne le voit jamais au feu, grand ami des Anglais, très lié avec Lascy, ne veut pas reconnaître d'EroIes pour un général, parce qu'il a été « bourgeois » . La note ajoute que les officiers et la troupe sont mal payés, fatigués, nourris par les communes oîi ils passent, les munitions cachées dans les montagnes ; et qu'on attend le secours des Anglais.
(1) 13 janvier 1812. Archives de la Guerre.
(2) 22 septembre 1812. Archives de la Guêtre.
sonner le vin de la troupe (1). Mais Texamen de M. de Luppé, intendant, lui persuada que tout ceci était un complot imaginaire inventé par un fonctionnaire désireux de se rendre intéressant aux deux partis. Il avertit le duc de Tarente qui donne ces détails au duc de Feltre, lequel croit devoir en faire un rapport à l'Empereur (2). De nouvelles dénonciations, de nouvelles recherches découvrent le projet d'une surprise de nuit, grâce à des uniformes français volés dans les magasins de l'Intendance et que doivent revêtir des Espagnols; grâce à ce subterfuge, on se glissera sans bruit dans les fossés et l'on mettra le feu aux provisions de poudre. Lascy est l'instigateur du complot, et l'âme de l'aventure est un prêtre, Pierre Gorret y Sala. Plusieurs personnes sont arrêtées, un procès s'engage, le vicaire général du diocèse (François Sans) implore l'indulgence des juges, le maire, les adjoints de Barcelone joignent leurs supplications aux siennes, avec des expressions très humbles pour « le grand Empereur Napoléon, élevé par la clémence du ciel au faîte de la grandeur où l'univers entier l'admire. » Ils réussissent, car Decaen montre beaucoup de mansuétude, en écartant la peine de mort pour se borner à la prison jusqu'à la paix. Ce en quoi d'ailleurs, il est fort blâmé par Glarke (3).
La force paraissant impuissante, la douceur est employée. Napoléon lui-même comprend la nécessité de la prudence, et, après avoir décrété la réunion de la Catalogne à l'Empire, il reconnaît qu'au préalable il faut « la conquérir village par village (4) » et il donne l'ordre de retarder l'exécution de ses
(1) AF IV, 1629, n» 120.
(2) Ll., no 146.
(3) AF IV, 1634. pièces 260-261. On imprimera, en 1814, à Barcelone, deux ■volumes, en français et en espagnol. Histoire des conspirations tramées contre les armées françaises.
(4) Berthier au roi Joseph, 25 août 1811. Lettre portée par M. Brun, aide •de camp de Soult.
premières instructions. Le général Decaen, qui est surplace, applique très volontiers cette politique calmante et s'efforce de se concilier le clergé : aux religieux et aux religieuses qui prêteront serment au gouvernement français, il accorde des secours de 600, 400, 300 francs payables mensuellement et, « voulant environner l'exercice de notre sainte religion de tout le respect qui lui est dû » , il prescrit que « tout particulier qui par voies de fait ou menaces aura empêché une ou plusieurs personnes d'exercer la religion catholique, apostolique et romaine, d'assister à l'exercice du culte, d'observer les jours de repos, sera puni, pour ce seul fait, d'une amende de 10 à 200 francs et d'un emprisonnement de six jours à six mois; quiconque aura frappé le ministre du culte dans l'exercice de ses fonctions sera puni du carcan (l) » •
Il prend des arrêtés sur la tenue des actes de l'état civil, la garde et la sûreté des archives, le respect dû aux magistrats. 11 distribue des secours aux maisons d'enfants trouvés, il accorde une somme de 7 500 francs pour aider 18 couvents (250 religieuses) privés de ressources et il souscrit sans hésiter à la proposition de M. de Chauvelin, intendant de Montserrat, d'une dépense de 8 000 francs pour les frais de retour de l'évêque de Barcelone, Mgr de Siscar, qui se trouve réfugié à Mayorque et demeure encore hésitant à rentrer dans sa ville épiscopale.
D'autant plus qu'il y règne une sorte de disette, les vivres se raréfient et tout est très cher, si beaucoup de Catalans sont partis, il reste encore des bouches inutiles, et le général Maurice Mathieu propose le renvoi en France de ces nombreux fonctionnaires civils : le conseiller d'État, le préfet, les trois directeurs des douanes, celui des octrois, les inspecteurs, contrôleurs, vérificateurs « qui mangent les revenus de la
(1) Archives de la Guerre, 16 avril 1812.
ni. 22
principauté et sont grassement et régulièrement payés, tandis que les officiers et soldats sont dans la misère (1) » . Plus encore : ils ont peur et répandent ainsi l'alarme. Decaen ne connaît que trop bien la vérité de ces renseignements; de Gironne il mande au duc d'Albuféra l'hostilité croissante des esprits, il aurait besoin d'un renfort d'au moins 10 000 baïonnettes, et il manque d'argent, car il vient d'employer, pour acheter du blé, 72 000 francs destinés à la solde (2)
La force morale de nos armées, leur prestige tiennent aux succès de l'invincible Napoléon, et voilà que cet éclat s'assombrit, la campagne de Russie a tourné au désastre; un bulletin de police, sous sa forme prudente, indique bien le résultat dans les esprits : « L'arri^ ée du vingt-neuvième Bulletin a causé de la consternation mais non du découragement parmi les Français qui sont à Gironne; les événements qu'il annonce sont depuis deux jours l'objet de la conversation sans que personne se soit encore permis une réflexion inconvenante ou seulement indiscrète. Le commissaire fait surveiller et le premier mot dans ce sens qui lui serait rapporté donnerait lieu à une mesure sévère et publique contre l'individu qui s'en serait rendu coupable. On remarque jusqu'à présent que les prêtres ne sortent pas de l'extrême circonspection dont ils paraissent s'être fait une loi sévère. Il serait presque à désirer qu'ils nous fournissent l'occasion de faire un exemple. C'est dans cette disposition que la police a les yeux ouverts sur les plus influents (3). »
(1) Maurice Mathieu à Decaen, 10 septembre 1812.
(2) 14 septembre 1812.
(3) Bulletin de police (Gironne, 28 décembre 1812) du commissaiie général Fournier, qui ajoute : « Peut-être serait-il convenable de donner avec la publication de ce vingt-neuvième Bulletin, quelques réflexions sur la grandeur du caractère et des ressources d'une nation qui parle avec tant de franchise d'événements sinistres pour l'humanité, et d'y faire intervenir adroitement une espèce d'énumération de nos ressources. »
Sans doute, mais les espérances des Catalans se mulliplient avec raison, ils aperçoivent le colosse chanceler sur son piédestal et, à leurs yeux, le duc dWlbuféra ne changera pas la tempête en bonace quand il interprétera favorablement les événements : « J'ai ordonné que le canon annonçât dans toute l'étendue de mon commandement l'heureuse arrivée de l'Empereur au sein de sa capitale. Tous nos vœux suivaient notre auguste Souverain. Accoutumés à ses prodiges, la conquête de Moscou ne nous avait pas étonnés, mais nos regards inquiets mesuraient la distance qui le séparait de nous, et nous désirions tous le voir se rapprocher du siège de l'Empire et de cet auguste enfant, l'espoir et le salut de la France, objet sacré de nos vœux et de notre dévouement (l). »
Notre occupation se transforme, on pressent qu'il faudra bientôt se replier. Déjà l'on peut deviner, à des changements subits dans le personnel, que l'on se défie à Paris de celui qui a pris ses habitudes en Espagne, et le décret du 8 janvier 1813 fait venir de France le nouveau gouverneur de Barcelone, le général Nicolas ; on va prendre à Cambrai le colonel Peugnet pour en faire un commandant de la place ; à Versailles, le colonel Fabry, comme commandant d'armes de la citadelle; à Reims, le colonel Courcelles, comme commandant d'armes du fort de Montjouy (2). Les intendants sont rappelés, un seul restera, M. de Chauvelin. Les amendes pour délits et infractions sont encore édictées, mais on ne les perçoit plus. Le préfet de Montserrat va même jusqu'à les déclarer (I absurdes » .
Ces restrictions semblent le prélude d'une sorte de détente ; dans le camp adverse les mêmes dispositions se manifestent; aux violences de Lascy, d'autant plus cyniques qu'il aurait dû se souvenir que jadis il avait eu l'honneur de servir dans
(i) Duc d'xAIbufëra au duc de Feltre, 9 janvier 1813. (2) 22 janvier 1813.
Tarmée française, son successeur le général Copons y Navia (1) met de suite des adoucissements; il saisit l'occasion de la liberté accordée par Maurice Mathieu à un otage, pour manifester sa gratitude, il y ré})ond par une libération semblable et ajoute « qu'il est probable que cette circonstance ne se limitera pas aux prisonniers des dépôts de Catalogne » . Il fait en effet cette déclaration formelle d'humanité : « Tout le temps que durera mon commandement je ne permettrai jamais que l'on use pour faire la guerre d'autres moyens que ceux reconnus par les nations civilisées... J'assure sur ma parole, de la façon la plus solennelle, qu'à l'avenir la guerre se fera généreusement et que ses horreurs ne dépasseront pas le champ de bataille. " 11 adjure enfin le général français de considérer les malheurs des habitants de la péninsule et de u regarder avec des yeux de compassion quelques malheureux dont le crime n'est autre que l'ardent désir de la liberté de leur patrie (2) d .
A cette lutte « généreuse » , Decaen veut participer par des mesures de clémence analogues : des commissaires de police trop sévères sont relevés de leurs fonctions et cette destitution d'agents impopulaires produit « la sensation la plus avantageuse pour ramener les esprits » . Car, ainsi que l'écrit le général Thouvenot au duc de Feltre, « il faut de la fermeté avec le peuple espagnol, mais il faut principalement de la justice et de la probité. "
Quels que fussent les procédés de la guerre, il était important que nous conservions notre position à Tarragone, car si la communication entre l'armée d'Aragon et le corps de Catalogne était coupée, le duc d'Albuféra se verrait contraint d'évacuer en toute hâte le royaume de Valence. Or, le 9 juin.
(1) Son armée comprenait 9 600 fantassins, i 430 cavaliers, 4 600 hommes en garnison, soit 15 630 hommes. Archives de la Guerre, 19 juin 1813.
(2) 31 mars 1813.
le fort de Balaguer, qui domine la seule route praticable pour les voitures entre Valence et Tarragone, venait de tomber au pouvoir des Anglais venus par mer d'Alicante. Mais à l'annonce de l'arrivée à marches forcées, au sud, du maréchal Suchet avec une division et de la cavalerie, au nord du général Maurice Mathieu, les troupes britanniques pour ne pas être enveloppées firent sauter le fort, abandonnèrent leurs provisions et se rembarquèrent en toute hâte (12 juin). Dans leur retour à Alicante, ils perdirent des vaisseaux C|ui s'échouèrent; leur insuccès se transformait en catastrophe.
La résistance de Tarragone demeurait énergique; la garnison était réduite à l 500 hommes, tous les jours le tiers d'entre eux devaient prendre la garde; ils étaient épuisés par les sorties et les veilles, manque d'eau, plus de denrées, si on avait encore des munitions. Deux mille cinq cents Espagnols établis à Reus maintenaient le blocus.
Le désastre de Vittoria eut naturellement sa répercussion sur nos positions en Catalogne. Pendant que l'armée vaincue rentrait le 27 juin sur le territoire français, désorganisée et sans point d'appui et que l'Empereur, du fond de l'Allemagne, envoyait à Bayonne le maréchal Soult, investi du commandement en chef de ces divisions malheureuses, pour protéger les Drovinces françaises, et même, s'il le pouvait, reprendre l'offensive, pendant que les Anglo-Espagnols menaient successivement les sièges des places où nous avions laissé des garnisons jalonnant la route du retour, Pampelune, Saint-Sébastien, — le duc d'Albuféra mit tous ses soins à rallier les débris de la garnison de Tarragone. Ayant fait sauter, à grand' peine, les remparts de la ville, il ramena son monde vers les Pyrénées, talonné par ses adversaires, harcelé même par les bandes de Manco. Il avait enfin établi son quartier général et concentré ses troupes autour de Girone. Il y restait sans
obtenir des directions, ne recevant même pas de réponses à ses dépêches réitérées (1).
L'Empereur, débordé par les événements, réunissait tous les éléments capables de s associer à ses efforts désespérés. Ainsi Decaen était rappelé et mis à la tête de Tarmée de Hollande, Suchet devenait colonel général de la Garde impériale. Napoléon avait bien encore 300 000 hommes sous les armes, mais dispersés autour de nos frontières. Les Alliés venaient de franchir le Rhin, entraient par la route de Pontarlier, et l'on savait que leur objectif était Paris.
Pampelune, capitale de la Navarre, a une apparence de château fort. Des tours de la cathédrale on peut faire le guet pour inspecter la plaine et leurs cloches se tiennent prêtes à sonner le tocsin. Les chapelles sont grillées comme des prisons; les sculptures du cloître ajouré offriraient des postes d'embuscade, leurs colonnades fourniraient des embrasures; et le long des sacristies des fenêtres étroites s'ouvrent, ainsi que des poternes de secours, sur les fossés des remparts. — Qu'il faudrait peu de choses pour transformer en forteresse la maison de la prière!
(1) G. DE AbtÈGHe, Guerra de la independencia, XIV, 427.
Suchet éprouvait alors un grand désagrément : la clef de sa correspondance chiffrée avec Soult et avec Decaen était connue de l'ennemi. Elle avait été livrée à d'Eroles par un aventurier d'origine irlandaiEc, Van Halen, qui, officier dans la flotte espagnole, s'était rallié à Joseph, avait été attaché à l'état-major du duc d'Albuféra, et qui voyant péricliter les affaires françaises, cherchait à rentrer en grâce auprès de ses compatriotes par une nouvelle trahison. (Archives de la Guerre, 16 janvier 1813). — Il essaya en vain de les introduire dans Tortose. Il devait continuer sa vie mouvementée jusqu'à sa mort, aprcB 1830. (G. de Artèche, XIII, k3% et appendice 13.)
Et, de fait, cefte capitale de la Navarre a toujours vécu des heures guerrières. Elle domine le pays où, par des vallées âpres et grises, les gens se promenèrent en armes : des Sarrasins jusqu'aux Carlistes. Soutenir le siège n'a jamais effrayé Pampelune, quelque drapeau qui soit planté sur ses bastions.
Au pied de ses murs, Ignace de Loyola reçut la blessure qui devait transformer sa vie, et faire du soldat de bravoure, du capitaine mutilé, le fondateur, le général de la Compagnie de Jésus.
Il y a cent ans, les troupes de Napoléon y poursuivirent, avec une intrépidité mal connue, la dernière résistance de nos armes avant de quitter la péninsule. Le siège de Saragosse. en 1808, immortalisant la vaillance espagnole, marque le début de la guerre d'Espagne. Le .'^iège de Pampelune, en 1813, en fut la conclusion glorieuse pour la vaillance française. Avant de quitter ce sol funeste, nous avons tiré là notre suprême coup de feu. La torche consumée jette un éclat avant de mourir, et la mèche étincelle sous le coup de vent qui va l'éteindre.
Le 23 juin, au matin, le bruit d'une grande défaite aux environs de Vittoria commença à se répandre dans la ville. Le roi Joseph, avant abandonné jusqu'à sa voiture, son épée, son trésor et son portefeuille dans la déroute, arriva le soir même, éperdu, séjourna en silence le 24 et repartit le 25, à deux heures de la nuit, dans la direction de Roncevaux; ce qui n'était pas d'un très bon augure pour le frère de Napoléon, s'il se souvenait de Roland, neveu de Charlemagne,
Vers midi, par la route de Tolosa, on vit déboucher la tète de l'avant-gai'de ennemie. Anglais, Portugais, Espagnols s'approchaient, haletants, avec des cris de revanche; ils tourbillonnaient tels que des corbeaux, autour de Pampelune sur la rive gauche de l'Arga, espèce de torrent, souvent guéable,
L'ESPAGiNE ET NAPOLEON
qui l'enveloppe du nord à l'est. Son enceinte bastionnée, crénelée, sa citadelle bâtie sur les plans de Vauban, mieuxque deux fortins en terre imparfaits et inachevés, lui donnaient confiance. Depuis cinq ans elle avait été un lieu de dépôt utile et renfermait un matériel assez considérable ; sa garnison, augmentée d'isolés, se trouvait d'environ 3 500 hommes (1); sa population ne dépassait pas 15 000 âmes. Un bon nombre, profitant de la confusion au moment où les communications demeuraient encore libres, disparurent, comme on fuit l'inondation. Le 25 juin, le gouverneur, le général Cassan, demeurait réduit à ses propres ressources en face de l'investissement (2) .
Il s'ingénia : les ponts-levis remparés, les escaliers des fossés nivelés et remplacés par des échelles, les poternes murées, les palissades dressées, les galeries de mines forées, les couverts dangereux rasés, les arbres gênant le tir, abattus; on prépara, répara forges, pompes, moulins à farine, moulins à poudre; 2 500 piques furent disposées sur le parapet pour repousser les tentatives d'escalade.
Les Anglais du général Picton opéraient méthodiquement l'encerclement, couronnant les hauteurs, amenant leurs batteries, élevant les épaulements; mais, prudents, sans s'avancer d'une ligne, tiraillant jour et nuit sur les petits postes, lançant quelques obus vers la ville.
Les vivres préoccupaient le gouverneur; le 30 juin, il
(i) Deux bataillons du 52% un du 117'^ et leurs colonels; un escadron de gendarmerie; deux compagnies d'artillerie et un colonel; 50 sapeurs et mineurs.
(2) C'était un noble cœur, un brave et un modeste; fils d'un notaire du Languedoc qui avait eu la singulière idée de lui donner le prénom d'Aphrodise, il débuta au pont d'Arcole et reçut ses épaulettes sur le champ de bataille. Il devait écrire plus tard à l'Empereur : « J'ai fait toutes les campagnes, j'y ai gagné un peu de gloire, des blessures et point de fortune. » Général en 1811, envoyé en Espagne en 1812, il commanda, au mois d'août 1830, une brigade de l'armée d'Afrique, avant d'être retraité en 1833.
LA CATALOGNE. — PAMPELUNE. — SAl JN T-SEBASTIEN 345
aperçut Vin troupeau de bœufs qui longeait la rivière, il envoya un escadron pour le saisir; on revint bredouille. Le 1" juillet, avant le petit jour, 200 hommes et 50 cavaliers sortirent en coup de vent; ils ne purent déloger les Anglais du faubourg de la Madeleine, mais ils incendièrent les maisons qui leur servaient d'abri. Le général Cassan savait, en variant les responsabilités, utiliser tout son monde. Le 11, l'expédition est conduite par son chef d'état-major, le baron de Maucune, frère cadet du général qui fut blessé à Busaco. Il descendit de la porte de la Taconera avec un bataillon et des fourrageurs; pendant que le canon de la place, servi par nos meilleurs pointeurs, contenait au loin l'ennemi, nous fîmes une abondante razzia dans les cultures, et ce butin de « subsistances " ne nous coula que 3 morts et 20 blessés. Quatre jours après, au colonel Germain est dévolue la nouvelle expédition par la porte Saint-Nicolas : un escadron de gendarmes écarte les " indiscrets " , les grenadiers du 52" de ligne soutiennent la fusillade et derrière ce rideau, 200 soldats changés en moissonneurs coupent les blés^ les avoines, ramassent, bottellent et remplissent les fourgons.
A cette époque, Wellington rappela son monde, dont il avait grand besoin autour de Saint-Sébastien, et les Espagnols firent la relève. Un corps de 18 000 hommes, arrivés d'Andalousie avec Charles O'Donnell, s'installa dans les cantonnements. De suite, les relations (si l'échange des coups de fusil permet ce mot) devinrent plus farouches; la guerre fut sans merci.
Le 19 juillet, le colonel Vincent marcha sur le faubourg de la Madeleine (1). Il fit monter à cheval tous ses gendarmes,
(i) On ne pouvait vraiment être né plus « soldat » que cet homme : à l'âge de deux mois, il avait été inscrit comme enfant de troupe avec une solde; à seize ans, il s'enrôlait au i" dragons; en un an il devenait sous-officier, souslieutenant, lieutenant et capitaine; arrivé en Espagne depuis 1810, colonel depuis 1812, pendant quarante mois il escarmoucha dans la Biscaye et la
des braves comme lui; et trois compagnies d'infanterie le suivirent. Accourus au sifflement des balles, 1 000, 1 200, 1 500, 2 000 Espagnols poussaient des hourras et croyaient déjà tenir notre petite troupe. Leurs cavaliers escadronnaient pour nous envelopper. Mais au détour d'un mur, le colonel Vincent débouche, fait une charge vigoureuse, renverse les uns, poursuit les autres, la bride aux dents, fonce, sabre, taiUe, abat 150 hommes, en ramène 7, trophée de la victoire, sans oser faire plus de prisonniers, car il aurait fallu les nourrir, et déjà on se rationnait.
Alors l'ennemi, intimidé par ce coup de vigueur, n'en voulut plus courir le risque; il s'installa pour attendre l'occasion et nous épuiser sans rien compromettre, nous prendre par la famine. 11 retrancha soigneusement tous les villages environnants, établissant ses lignes les unes derrière les autres sur une profondeur de trois lieues, fermant les routes par des coupures, barricadant les gorges, dressant sur les montagnes étagées en cercle des signaux d'alarme. Le lacet était tendu, le chasseur se mit à Taffût, patient, l'œil au guet, la main sur sa carabine.
Le salut ne pouvait venir que de l'extérieur. Le maréchal Soult le préparait. Un vaste camp retranché entre Bayonne et Saint-Jean-Pied-de-Port devenait le pivot de ses opérations. Quand il put, comme il put, il se mit en route. L'homme prudent qu'il était savait bien que les heures comptaient avitant que la stratégie. Comment il passa, il n'importe. Le 28 juillet un feu très vif de mousqueterie et d'artillerie l'annonça dans le lointain. Pour les assiégés, il n'y eut jamais musique plus douce.
Le général Cassan, qui garde toujours en réserve, de jour
Navarre, toujours sur le qui-yive avec les guérillas. A ce terrible jeu il n'usera pas ses forces, il mourra seulement en 1857, dans son lit, à quatre-vingtquatre ans !
LA CATALOGNE. — PAMPELUNE. — SAI NT-SEB aSTIEN 347
et de nuit, deux bataillons sur la place d'armes, les envoie au pas de course A'ers la ligne espagnole à un réduit qui se nomme la Maison-Rouge; ils appuieront de leur côté l'arrivée de l'armée libératrice, prendront à revers les assiégeants et dans la mêlée tendront la main aux Français si la trouée heureuse s'opère. Mais la Maison-Rouge résiste et il faut à la nuit regagner Pampelune, avec la médiocre consolation d'incendier un couvent de capucins dont on s'est emparé.
Après une nuit d'attente fiévreuse, le gouverneur ne peut se contenir : le 27 au matin, il organise trois sorties à la fois : l'ennemi est culbuté, l'Arga passé, les canons espagnols encloués, nous traversons un village, les sapeurs brûlent tout. Arrivé là, la canonnade de Soult s'entend plus distinctement encore; l'œil peut suivre les feux de peloton du maréchal sur le flanc des montagnes. Son mouvement paraît victorieux. Du haut des remparts, les soldats s'enthousiasment, ils poussent des vivats et des cris, comme si, à travers la distance, leurs camarades pouvaient apercevoir ou deviner leurs gestes, entendre ou comprendre leurs voix. Les Espagnols, de leur côté, craignent la délivrance. Hâtivement, on les voit évacuer leurs magasins, faire filer les blessés, charger les bagages, désarmer les batteries, détruire les munitions. Le soir, là-bas, là-bas, des lueurs sur les coteaux indiquent des feux de bivouac; ce sont les Français.
A Pampelune, personne ne dort cette nuit-là. — Hélas! à l'aube la déception suit le rêve.
Drouet d'Erlon est bien devenu maitre de la route par Ortiz, le général Clauzel, appuyé par Reille, s'est bien développé devant la montagne d'Oricain; mais un orage épouvantable l'a subitement contraint à s'arrêter le soir; Wellington a eu le temps d'accourir la nuit, avec quatre divisions anglaises, au secours des Espagnols. Le maréchal Soult fait recommencer l'attaqvie; cavalerie et artillerie ne peuvent déboucher
dans Tétroile vallée de Zubiry. Sur les escarpements, nous sommes écrasés en pure perte, décimés par le feu des Anglais. Ils ont massé 25 000 hommes de renfort. Le général Cassan veut participer au mouvement où se joue sa destinée, et il peut envoyer 500 baïonnettes ! Les deux chiffres font prévoir le résultat. Soult se replie, le bruit de son artillerie s'éteint.
Plus tard, on saura qu'à celte tentative de délivrance avortée, il a perdu 1900 morts, 8 500 blessés, 2 700 prisonniers. Sans connaître le prix de la défaite, les assiégeants devinent que tout espoir humain échappe aux assiégés. Et peu à peu, le silence enveloppe la ville comme le voile funèbre d'un cercueil ou la pierre d'un tombeau.
Les Espagnols, en reprenant leurs positions, manifestent qu'ils vont continuer l'implacable blocus. Ils le renforcent même : 20 000 hommes de Galice arrivent, commandés par un patriote farouche, exaspéré de colère, passionné de vengeance, que ses compatriotes eux-mêmes regardent comme un énergumène : Carlos d'Espana. Derrière lui, Mina, le guérilla célèbre, bat l'estrade avec ses bandes : 12 000 fusils, 1500 sabres; il se tient en observation dans les défilés des Pyrénées pour fermer le passage à la garnison si elle avait la bonne fortune de s'échapper.
Face à face l'on s'observe : les assiégés travaillent à leurs remparts et attendent; les assiégeants ne bougent pas et attendent aussi leur meilleur auxiliaire : la famine. On n'a plus de pain ni de farine que pour soixanle-dix jours, déjà la ration de viande est réduite à quatre onces; les dernières vaches du parc sont conservées pour nourrir les malades, aux autres, la viande de cheval : 100 grammes par homme; plus de vin, remplacé par une ration d'eau-de-vie; une poignée de riz chaque jour, et une distribution de tabac, dont les maga-
sins se trouvent encore pourvus. Deux fois par semaine ou sortira en fourra^jeurs afin de se ravitailler de paille et de légumes; mais les Espagnols, la nuit, moissonnent tout ce qu'ils peuvent, et au pis-aller incendient les blés. Il reste à peine à Pampelune 6 000 habitants. Le gouverneur veut se débarrasser des bouches inutiles, mais les sentinelles espagnoles ont leur consigne : elles tirent sur leurs compatriotes et les obligent à rentrer.
Le 15 août, le général Gassan n'oublie pas que c'est la Saint-Napoléon. Il célébrera bravement la naissance de l'Empereur. Genl cinquante coups de canon tirés à boulets sur les batteries de l'ennemi lui annoncent la fête. Une messe en musique, un Te Deum sont chantés à la cathédrale, la garnison en grande tenue défile à la parade aux cris de Vive l'Ktnpereur! — « Le soir, dit le brave soldat, après avoir fait la visite des hôpitau.x, je réunis chez moi, au nombre de quarante, les principales autorités et les chefs de corps pour assister à un banquet où j'eus l'honneur de porter un toast à Sa Majesté et à la famille impériale. Cette santé fut annoncée à l'ennemi par plusieurs coups de canon. " C'est à ce » banquet » que l'on mangea pour la dernière fois un maigre morceau de bœuf; le lendemain, on était réduit à la viande de cheval.
Et voilà que les jours passent lourds, monotones, tristes, anxieux, comme pour des naufragés dans une île, au milieu du brouillard de mer. Tenir son monde en haleine, secouer la léthargie obsidionale, est le principe du gouverneur; qu'on aille voir de près les gens qui nous encerclent. Le commandant de Maucune prend la tête, ses tirailleurs s'éparpillent dans les vignes et leur fusillade masque l'arrivée des gendarmes montés sur les derniers chevaux valides. Ils chargent en désespérés, devant eux les fuyards courent à toutes jambes vers les cantonnements où le général Espana, qui regarde
l'affaire, du haut de sa fenêtre, furieux de la défaite, pose sa lorgnette pour tirer son épée. En hâte, il rassemhle les dragons de Villaviciosa, mais ils sont sahrés, hachés comme de la paille, lui-même est blessé à la jambe, et il serait resté dans la bagarre, si la poussée de la reculade ne l'avait entraîné dans ses lignes, pour son salut.
Vers la tin du mois de septembre, nous capturons un peloton dans un fortin et enlevons ses vivres. C'est là la bonne aubaine, car la disette est arrivée, les chiens, les chats, les rats sont « devenus des mets exquis " , au dire d'un assiégé, et ces étranges comestibles eux-mêmes s'épuisent. Les soldats recherchaient toute espèce d'herbes ou de racines; plusieurs s'empoisonnèrent en mâchant de la ciguë. Le service devenait très pénible, il fallait demeurer sans cesse au guet, à peine le repos d'une nuit sur trois pour tout le monde. Uval 000 malades, 800 blessés; 510 hommes sont restés sur le champ de bataille; et ces 2 300 « manquants » , il les faut déduire d'une g-arnison de 3 600 personnes. Voici le scorbut qui se déclare et les médicaments vont manquer. Personne cependant ne parle de se rendre (1).
Habiles à arracher le suprême espoir, les Espagnols savent faire parvenir au gouverneur les mauvaises nouvelles : le maréchal Soult est rentré en France et Wellington y a pénétré; Valence a dû être abandonnée; Tortose, Tarragone sont occupées; Saint-Sébastien a succombé; tout y fut pillé, brûlé, anéanti; en Aragon, à quelques lieues d'ici, Saragosse est reprise. En Allemagne, la Grande x\rmée bat en retraite et l'Empereur est vaincu. — Tout cela est trop vrai; mais la défiance de nos soldats refuse d'y croire. — Le général Gassan
(1) « On doit recoanaitre que les Français, dans la défense des places de la péninsule, ont montré plus de courage et de persévérance que les Espagnols eux-mêmes, bien que ceux-ci aient soutenu deux, ou trois sièges dignes de l'admiration universelle. « Brialmomt, Histoire de Wellington, II. — C'est là le témoignage d un officier belge racontant la vie d un maréchal anglais.
est toujours sans ordres, les courriers qu'il a envoyés à Soult ont été pris. Son devoir lui paraît clair, et simple son plan : tenir jusqu'au bout. Le général espagnol lui a dépéché un officier (5 octobre) pour recevoir ses propositions s'il veut remettre la place; il l'a renvoyé avec un refus péremptoire. Des soldats affamés se traînent, errant dans la campagne, au.x avant-postes ennemis, espérant de l'humanité de compagnons d'armes un morceau de pain. Ils furent repoussés avec sarcasmes : " Retournez à Pampelune vous y faire enterrer, puisque votre gouverneur ne veut pas se rendre. »
La nécessité allait s'imposer. Le 24 octobre, Maucune partit en parlementaire. Don Carlos Espana, estropié de sa blessure, furieux de notre résistance, refusa brutalement l'audience; il renvoya d'abord au lendemain tout entrelien, puis, sans daigner paraître, délégua des officiers anglais et espagnols pour une discussion qui dura deux jours et de façon fort orageuse. Wellington, consulté, exigeait que la garnison fût prisonnière sans conditions. Maucune se retira, sans vouloir conclure.
Le général Cassan usa d'un suprême stratagème, pour « en imposer à l'ennemi " . Il fit transporter les malades à la citadelle, distribuer 150 cartouches à chaque soldat, réduire les bagages, démonter les affûts, entasser les fourgons entourés de fascines, charger les mines sur les remparts, voulant montrer ostensiblement que dans le courage du désespoir il allait faire sauter la place pendant que les hommes valides se jetteraient en avant pour tenter une trouée. La démonstration fit d'abord son effet auprès des habitants qui s'émurent, des déserteurs qui se sauvèrent raconter ce qu'ils voyaient. Trop bien informé de nos moyens, Espana, par une lettre jetée aux avant-postes, usait du ton de la plus extrême fanfaronnade pour annoncer au gouverneur qu'il le rendait responsable « au nom de l'humanité » ! de la catastrophe dont il le menaçait.
Vraiment à bout de ressources, même de munitions, après avoir tiré 8 100 coups de canon, toutes ses bombes, tous ses obus, Cassan désigna un parlementaire et le lendemain signait la capitulation (31 octobre).
Le 1" novembre, à 2 heures, la garnison sortit avec les honneurs de la guerre, déposa au pied des remparts ses armes et ses drapeaux, les officiers conservant leur épée. Aucun Espagnol, sans distinction de sexe, ne pouvait suivre, mais on leur donnait ce bon billet de rester a sous la protection des lois sages qui gouvernent 1 Espagne " ! Nos troupes partirent pour le port du Passage afin d'être embarquées pour TAngleterre, les vainqueurs ne promettant que le logis sur la route, les voitures et les vivres « autant qu'on pourra » .
Un respect formé de terreur entourait ces braves, trahis par la fortune. — « On ne peut se faire une idée de l'audace de ces forcenés », avait écrit galamment le Journal de la Co^ rocjne^ au moment où il appelait à l'aide Wellington, avec « sa grande armée » , pensant que 30 000 Espagnols ne suffiraient pas pour réduire ces 1 500 hommes valides. Maintenant on pouvait les approcher sans crainte : pâles, décharnés, livides, fiévreux, ils partaient sur les pontons anglais (1).
Instruit sans doute par la leçon de Leipzig, l'Empereur, si longtemps injuste pour ceux qui ne réussissaient pas à la guerre, voulut bien reconnaître que ses soldats de Pampelune n'avaient pas démérité; le colonel Grenier, du 52' de ligne, quoique prisonnier, fut nommé général, et, chose inouïe, son brevet lui fut expédié pendant qu'il était en Angleterre. Le général Cassan ne reçut aucune récompense. Son impassibilité ne s'était pas démentie; jusqu'au bout calme et vigilant, voulant laisser tout en ordre, il avait passé sa dernière journée à rédiger froidement son rapport au ministre de la guerre, sans
(1) Pour le 8ort des internés sur les pontons, il faut se reporter au livre de Louis Garneray, le peintre de marine.
jactance ni récrimination, net, précis, nommant ses subordonnés, rappelant leurs mérites, joignant, comme s'il se fût agi d'une inspection trimestrielle, les « pièces justificatives » : lettres, copies, instructions, tableaux et plans.
Pour notre dernière lutte en Espagne où, dans l'invasion et dans la résistance, tout avait été de part et d'autre confusion, pillage, atrocités et massacres, nous ne pouvions présenter un plus bel exemple de régularité militaire, de vaillance calme et de loyale dignité.
Dans la retraite qui le conduisait vers la France, Joseph songea à s'assurer un pointd'appui surla meret, le 19juin I8I3, il envoyait le général Rey, avec une partie de la garnison de Burgos, emmenant les éclopés, les blessés, les infirmes, s'établir à Saint-Sébastien. — La colonne y arriva le 22. — Pendant son trajet s'était livrée la désastreuse rencontre de Vittoria; et déjà la conséquence de la déroute se faisait sentir, car une troupe confuse, refoulée dans la débâcle : partisans, employés, ministres même du roi Joseph, accourait, encombrait les routes et les places, cherchant un abri.
En quelques heures, la population de la petite ville était doublée; il était impossible de conserver ces présences indésirables et ces bouches inutiles; Rey ordonna à cette foule de quitter son lieu d'asile : soit par terre, sans qu'il puisse lui fournir une escorte, soit par mer sur quelques barques audacieuses qui cingleraient vers Saint-Jean-de-Luz.
Mal situé, mal construit, et sans ressources, Saint-Sébastien était depuis longtemps laissé à l'état d'abandon. Cependant il gardait son importance car il communiquait avec la m. 23
route vers Bayonne et surtout pouvait devenir aux Anglais un port pour y débarquer leur matériel. — Au pied du Mont Orgullo qui le défend au nord, il constitue un promontoire bordé par la mer et la rivière Urumea, mais les hauteurs environnantes dominent ses maisons. Il manquait d'eau : une seule fontaine alimentée par un aqueduc (qui fut aussitôt coupé par l'ennemi) ne pouvait être remplacée par quelques mauvais puits ; et les deux citernes du château se trouvaient à sec ; on les remplit par un dur travail confié aux femmes des faubourgs.
Les habitants se montrèrent loyaux et manifestèrent leur bonne volonté; le général français ne rencontra nulle difficulté de leur part.
Mais que de lacunes dans l'organisation demandée. Il y avait soixante-seize pièces en état, mais pas un ouvrier en fer ou en bois, nul matérial de ferronnerie, pas de remparts solides ni d'ouvrages de défense. Il fallut, pour s'isoler, brûler le pont et les deux faubourgs. « C'est une chose fâcheuse, disait le général, mais indispensable. »
Dès le 29, une troupe espagnole attaquait, elle fut repoussée. Le 3 juillet, une frégate, une corvette, deux bricks anglais bloquaient le port. Cependant, une bonne provision de farine, de riz, lard, eau-de-vie pouvait pénétrer envoyée de Saint-Jean-de-Luz. — Le 9 juillet les Anglais prenaient la direction du siège, Wellington en personne venait reconnaître la place et choisir le front d'attaque. Ses troupes, nombreuses, étaient excitées par leurs récents succès, un véritable homme de guerre les commandait, lord Graham, et le ravitaillement ne pouvait leur faire défaut. Deux vives attaques furent néanmoins l'une et l'autre repoussées. Un bombardement intense s'ouvrit sur la ville, préparant un assaut acharné.
Il eut lieu le 25 juillet. Les Français attendirent la colonne en silence, ils la reçurent au moment précis où elle touchait le pied de la brèche.
Surpris et écrasés sous une affreuse tempête de projectiles, les Anglais hésitent, se troublent et bientôt ne forment plus qu'une masse confuse au sein de laquelle l'artillerie fait des ravages épouvantables. Dans cette situation désespérée, les plus braves s'élancent sur la brèche où ils trouvent sous les baïonnettes de nos grenadiers une mort honorable; le reste cherche son salut dans la fuite, exposé encore au feu de toutes les batteries de la place; un petit nombre seulement parvient à se retirer.
Les Anglais, songeant à sauver leurs blessés que la marée montante menaçait d'une mort inévitable, arborèrent un pavillon blanc et ne firent pas en vain appel à notre humanité; nous leur accordâmes une suspension d'armes d'une heure.
Deux mille assaillants étaient tombés sous notre feu. L'échec était sanglant.
Graham dut se contenter de suivre la lenteur d'un blocus. Canons et infanterie furent en partie dirigés vers la frontière, du côté du maréchal Soult qui manœuvrait pour secourir Pampelune et Saint-Sébastien. Et nos travaux de défense de cette dernière place furent continués assez facilement pendant trois semaines. Le 15 août, la petite garnison voulut célébrer la Saint-Napoléon avec éclat, des salves et des cris de triomphe; le soir le château s'illumina dans une belle nuit d'été des pays basques, et Espagnols, Anglais, Portugais purent lire le mot magique de « Vive l'Empereur! » en lettres de feu hautes de 6 pieds. Ils pensèrent ainsi que cette fête devait endormir la vigilance et que l'obscui'ité serait favorable à la surprise. Mais nos braves ne s'étaient ni endormis ni reposés. Les compagnies anglaises l'apprirent à leurs dépens.
Assiégeants et assiégés recevaient des secours ; d'Angleterre arrivaient des renforts de troupes, de canons, de munitions; et d'intrépides matelots français continuaient à apporter, de Saint-Jean-de-Luz, des approvisionnements au général Rey,
la nuit, à travers la flottille ennemie. — Un nouveau bombardement s'ouvrit, plus terrible encore que le premier, le feu prit à différents endroits de la ville dont les maisons, les monuments présentaient un aspect lamentable : ruines fumantes, murs écroulés, décombres et cadavres; la population était terrifiée et décimée. — Par deux fois, Wellington vint examiner de ses yeux la situation; il pensait bien tenir la victoire.
Le 30 août au matin, presque tous nos feux étaient éteints. La ville n'était plus qu'un amas de décombres sur lequel la formidable artillerie de l'ennemi ne cessait de vomir la destruction. Nous ne pouvions plus répondre. « Réduits à recevoir la mort sans pouvoir la donner, nos soldats attendaient l'instant de l'assaut comme celui de la vengeance. « Ils n'en- (i treront pas! » était pour tous le cri de ralliement. »
Une lutte acharnée durait depuis quatre heures, quand un obus ennemi mit le feu à un amas de projectiles; nos réserves étaient épuisées; ce dernier coup nous contraignit à cesser la résistance quand nos postes eurent trouvé leur refuge dans les murs du mont Orgullo. Les Anglais avaient perdu près de 3 000 combattants. Quantité de nos officiers étaient blessés, 5 tombèrent à mort. La petite garnison se trouvait réduite à 1 280 hommes sous les armes, elle comptait 306 blessés et avait à garder 400 prisonniers (1).
Les Anglais occupèrent la ville ravagée; et bien que les habitants leur eussent montré bon visage, ils y apportèrent une désolation pire encore. Pillages, assassinais, vols, viols, incendies se multiplièrent, la soldatesque ivre morte se livra, plusieurs jours, à tous les excès, sans que ses chefs intervinssent pour protéger des malheureux à la merci des brutalités et des rapines. En brûlant tout, le feu ne purifiait rien,
(1) Belmas. Joiirnanx des sièges dans la Péninsule. IV, 644.
Sur 600 maisons, une trentaine demeurèrent non intactes mais debout, avec les deux églises transformées en caserne et en hôpital. La moitié de la population avait péri pendant le siège; 1 500 familles sans pain, sans asile, à qui rien ne restait de la prospérité passée, erraient au hasard dans les campagnes voisines; les pertes atteignirent 200 millions de réaux (1). Et les victimes de ce saccage étaient les alliés des pillards, ces Espagnols qu'on prétendait délivrer de la tyrannie de Napoléon. La tache n'a pas été effacée par les années, le drapeau britannique en demeure déshonoré.
Les assiégés s'étaient donc cantonnés dans le château du Mont Orgullo. Ils repoussèrent la sommation de se rendre. La fusillade à bout portant demeurait leur dernière ressource de défense. Les décombres s'accumulaient autour des blessés. Le 8 septembre, après 75 jours de siège, 36 jours de tranchée ouverte, 39 de brèche et 9 assauts, tous les officiers du génie étant tués, sauf deux, blessés gravement, il fallut bien hisser le drapeau blanc. Le colonel de Songeon reçut de lord Graham un accueil chevaleresque.
A son arrivée, le général anglais l'embrassa et lui présentant une plume lui dit : « Monsieur le colonel, lorsqu'on s'est défendu ainsi que vos troupes l'ont fait (2), on n'est pas vaincu, on a le droit de dicter des conditions; écrivez-les... » — « Nous ne demandons que les honneurs de la guerre et le
(1) Manifeste de la Junte de Saint-Sébastien, publié le 14 janvier 1814. — Texte intégral dans général de ArtÈchk; Guerrade la Inilepciulencia, toma XIII, appendice X, p. 502.
(2) « Une des mesures qui contribua le plus à prolonger la résistance, ce fut de confier constamment la défense des mêmes ouvrages aux mêmes ofliciers et aux mômes soldats. Pendant toute la durée du siège, les troupes restèrent sans être relevées sur les différents points qu'on leur avait assignes, ce qui leur permit d'en connaître ainsi parfaitement le coté faible. Ce mode de défense est extrêmement fatigant et il ne répartit pas également les dangers du siège, mais l'esprit de la garnison était tel, que chaque corps briguait l'honneur d'avoir le poste le plus périlleux. « — Bklm.^s, Join-naiix des sièges dans la Péninsule, W, 651.
transport en France de nos blessés. Il ne nous reste plus un boulet pour soutenir la négociation dont je suis chargé. »
La capitulation fut signée aux conditions demandées. Cette défense héroïque offrit la compensation d'un rayon de gloire à nos armées abandonnant la terre d'Espagne; et la renommée de leurs exploits si simplement accomplis est un des fleurons de leur couronne militaire.