CHAPITRE X
I. Joseph rentre en France. — Mission de Rœderer. — Le comte de Survilliers. — Retour à Mortefontaine. — Entrevue secrète avec Napoléon. — Joseph " Prince français. »
II. M. de La Forest envoyé incognito à Valençay. — Colloques avec Ferdinand. — Traité de Valençay. — Mission de San Carlos à Madrid. — Départ des Princes. — Retour en Espagne.
III. La dernière lutte. Les Anglais en France. — Bataille de Toulouse. — La paix.
Au soir de Yittoria, laissant les troupes aux ordres directs des généraux, Joseph avait opéré sa retraite par le col de Bâte et le val de Bastan. Les beautés d'une nature grandiose ne parlaient plus à son cœur ulcéré ; les yeux ne voient que ce que l'âme regarde ; et ces eaux de la Bidassoa, dont il suivait, rêveur, le cours rapide, entraînaient ses pensées vers l'océan des regrets inutiles, plus profond que les mers. Le 27 juin, au petit bourg de Yéra, il passa sa dernière nuit en terre espagnole, et en posant le pied sur le sol français, sa philosophie, pouvait se demander si son soupir était une plainte ou un soulagement.
On ne fit que traverser Saint-Jean-de-Luz; on séjourna à Bayonne.
C'était encore le temps où de quelque endroit qu'on fût en Europe, on regardait du côté de l'Empereur pour savoir ce
qui allait arriver. Ne donnant plus d'ordres, n'osant plus en donner, et ne sachant au reste à qui et où les adresser, Joseph, le dos plié, attendait la bourrasque fraternelle, au milieu de gens démoralisés. Elle l'atteignit le 11 juillet. Du moins le porteur des mauvaises nouvelles offrait un visage ami : c'était Rœderer. On l'avait choisi avec intelligence. (I). Sur la prescription de l'Empereur, Gambacérès l'avait fait venir chez lui le mercredi à 4 heures, et avant la fin de l'après-midi du même jour, le vieux sénateur courait sur la route d'Orléans. Il devait faire une hâte extrême, car il s'agissait d'atteindre Joseph avant l'officier du ministre de la Guerre qui détenait le décret conférant à Soult le commandement de l'armée. Rœderer devait disposer le Roi à remettre sans éclat le commandement à son ancien subordonné, qu'il regardait toujours comme un ennemi perfide ; la commission n'était pas agréable. Rœderer arriva aux glacis de Rayonne, le dimanche H juillet, au premier coup de midi, en avance de vingt heures sur le duc de Dalmatie; mais il ne restait pas un instant à perdre. L'avis d'une disgrâce transpirait déjà; et les ofticiers de la garde royale, en entourant la voiture du sénateur, multipliaient des questions, auxquelles son silence donnait une réponse éloquente.
Joseph le reçut. Il se contenait, et devant tout le monde l'embrassa. Le messager avait sa confiance, et en parlant des revers militaires il avouait ses malheurs. Pendant l'entretien on annonça un courrier : l'aide de camp du ministre de la Guerre! Joseph ouvrit la dépêche, la lut lentement, la relut deux fois, tint longtemps ses yeux fixés sur le papier, en silence, et le passa à Rœderer (2) . Celui-ci connaissait trop bien la
(1) Coiiime « quelqu'un dont le roi avait l'habitude. » — Lettre de l'Empereur à Gambacérès. Dresde, 1"^ juillet J813. — Lettres inédites. (Recueil Lecestre.)
(2) Cette lettre du duc de Feltre, rédigée dans un style embrouillé, est inédite ; elle se trouve aux Archives, AF IV, 1635, 1" dossier, p. 26.
teneur : tout quitter, tout remettre à Soult, et ne pas venir à Paris; en deux mois : la déchéance et l'exil. Il essaya d'un commentaire plus bénin. Alors le Roi se leva et la scène redoutée éclata :
— Le maréchal l'avait accusé de connivence avec l'Angleterre ; ainsi donc l'Empereur croyait maintenant ces calomnies ! Le maréchal venait évidemment l'arrêter. Quitter sa garde et la remettre à Soult, c'était la honte, doublée du péril ; il se livrait pieds et poings liés. Eh quoi ? il ne pourrait retrouver librement sa famille à Mortefon laine, où il voulait désormais vivre, loin de la politique et des grandeurs? Qu'on lui donne des juges : bon. Qu'on instruise son procès : il est prêt à répondre. Mais le a prisonnier de Soult! » jamais !
Les observations de Rœderer furent repoussées comme venant d'un « traître. " — Enfin, on s'apaisa. — Il y avait une mélancolie résignée dans les paroles du monarque abattu : <i J'avais appris sans humeur la nomination du maréchal. La lettre du ministre m'a fait supposer l'intention de me dégrader. Je reconnais que je devais cesser de commander : on ne m'obéissait plus ! » — Longtemps ce thème fut repris avec des retours d'éclats contre le duc de Dalmatie. A 10 heures du soir Uœderer, exténué, quittait la pièce où la scène durait depuis si longtemps. De retour dès le lendemain matin, à Saint-Pé, au quartier royal, il trouva le Roi beaucoup plus calme, ayant mis à l'ordre du jour l'arrivée du duc de Dalmatie. Et de fait, Rœderer avait à peiné quitté Joseph que le maréchal lui-même futannoncé. Courte, l'entrevue fut correcte. — Rœderer qui, pour en attendre les détails, marchait au pas de son cheval sur la route de Rayonne, les reçut avec soulagement de Soult qui le rejoignit.
Les formes d'étiquette font beaucoup quand on perd sa couronne. L'offre seule que lui fit Napoléon de venir habiter le château de Marrac, apaisa un peu Joseph ; sans accepter, il
alla coucher dans une maison hors de la ville ; « ce qui excluait toute idée d'emprisonnement " ; et à sa porte un poste de ses grenadiers lui conserva l'illusion de la puissance. Il donna audience au maire et à l'adjoint de la petite commune de Saint-Esprit, et ce fut là le a grand lever « du successeur de Philippe V. — li confirma à Rœderer sa résolution de suivre fidèlement les volontés de son frère.
Avant de repartir, le sénateur eut à entendre d'autres doléances : celles du maréchal Jourdan. Perdu dans l'esprit de l'Empereur, compromis auprès des généraux, blâmé par Joseph, abandonné de tous, ce vieux soldat expiait durement l'incurie de sa dernière campagne. Il plaida sa cause auprès de Rœderer qui allait approcher l'autorité suprême. Il n'en fut pas moins suspendu de ses fonctions, et dut se retirer, sans traitement, " dans ses terres » , une médiocre maison aux environs de Fontainebleau.
Joseph eut une dernière conversation, (de neuf heures à minuit) avec son ami, dans la soirée du 13 juillet (I). Le lendemain il quitta définitivement Bayonne, s'étant fait délivrer pour Barrège, un passe-port au nom du « général Palacios » (2). Il erra dans cette campagne pyrénéenne sur les grandes routes bordées de platanes, le long des gaves, et au flanc des collines chargées de vignes. Deux jours il s'arrêta dans le petit village de Puyoo, à l'auberge, et comme il cherchait une résidence plus décente, et qu'on lui parlait du château de Poyanne, appartenant à M. de Montmorency, il envoya aussitôt un questionnaire de 34 paragraphes sur cette pro-
(i) Cette journée du 13 juillet fut mouvementée pour Rœderer : dans la matinée il visita à Rayonne Jourdan et Soult ; à midi il rejoignit le Roi au quartier Saint-Esprit ; à 5 heures il était de retour à Ravonne, il y dinaet revint chez .loseph ; en sortant de leur longue conversation, il monta, en pleine nuit, en voiture pour Paris. Il y arrivait le 21 juillet, à 9 heures du soir, après un crochet sur Alençon.
(2) F VII, 70i5, n" 3486.
LA CHUTE. — LE TRAITÉ DE VALENÇaY. — LA PAIX 363
priété, l'esprit assez libre pour entrer dans les moindres détails : » Quel vent y domine, et quelle température y goûtet-on? 1) Il vint là et demeura une grande semaine dans cette solitude, se promenant dans les prés au bord de l'Adour. Sa suite, très réduite, Taccompagnait avec mélancolie : O'Farill, les généraux Desprez et Expert, Miot de Mélito, le docteur Paroisse, le secrétaire Presle. Il n'attendait que la permission de s'éloigner. Dès qu'elle lui arriva (mais avec défense expresse de s'arrêter dans la capitale), il partit le 24 juillet à 5 heures du matin, sans faire d'adieux. Une voiture avec Miot et Paroisse le rejoignit; ils traversèrent d'une traite Mont-de-Marsan, Bordeaux, Périgueux, Limoges, Orléans, passèrent dans les faubourgs de Paris la nuit, pour débarquer le 30 juillet à l'aube, à Mortefontaine. Avertie, la reine Julie a quitté précipitamment Vichy et va retrouver « Monsieur le comte de Survilliers. » — C'était le nom qui figurait au passeport, et sous lequel Joseph Bonaparte, qui l'avait choisi, devait maintenant se cacher.
Dans cette terre de Morlefontaine, qu'aux jours de la splendeur ils avaient faite si belle et si brillante, non sans quelque mauvais goût, ils attendaient tous, avec anxiété, la décision impériale.
Là-bas, au fond de l'Allemagne, les affaires n'allaient guère bien non plus. Qu'en fallait-il penser, qu'en fallait-il attendre? Qui serait le plus traitable de Napoléon malheureux à son tour, ou de Napoléon victorieux? Comme dans les familles brouillées où la candeur des enfants obtient une trêve des parents qui se boudent, à Mortefontaine, ou fait écrire par les petites fdles Zénaïde et Charlotte « une lettre de fête " pour être bien aimable auprès du terrible oncle de qui tout dépend. La voici copiée sur le propre original :
â64 L'ESPAGNE ET NAPOLÉON
Mon cher oncle,
Nous avons bien du regret de ne pas espérer d'avoir l'honneur de voir V. M. et de lui présenter nos respects le jour de sa fête.
Nous désirons bien vivemeut, mon cher oncle, que vous reveniez bientôt à Paris; et en attendant nous osons nous flatter que V. M. voudra bien agréer l'hommage du profond respect avec lequel nous avons l'honneur d'être, mon cher oncle, de V. M. les très humbles et très obéissantes servantes et nièces.
Zénaïde et Charlotte (1).
Puis la reine Julie prend la plume à son tour, et Joseph enfin glisse ce billet :
Sire,
V. M. I. et R. recevra cette lettre au même moment où beaucoup d'autres parleront de leurs voeux et de leurs félicitations au sujet de sa fête.
V. M- accueillera-t-elle avec quelque intérêt celle-ci ! — Je désire sincèrement qu'elle soit bien convaincue que jamais personne n'a fait des vœux plus sincères que moi pour son bonheur et sa gloire.
Point de réponse. Rien. C'est l'exil. Et s'il veut venir au théâtre à Paris, l'ex-Roi d'Espagne s'y doit rendre en cachette, dans une voilure close, se tenir derrière une loge grillée, à la merci du préfet de police qui a le tact de fermer les yeux.
Dans ce radeau d'un nouveau genre, les naufragés se réfugient comme machinalement et se pressent les uns contre les autres. Voici arriver la belle-sœur de Joseph, la reine de Westphalie, chassée d'Allemagne, et la sœur de Julie, la
(1) AF IV, 1635, 2« dossier.
LA CHUTE. — LE TRAITE DE VALENGAY. — LA PAIX 3ri5
femme de Bernadotte. Quelles réflexions pouvaient échanger tous ces malheureux? Un des commensaux, nous dira la vie de Mortefontaine en ce moment :
La réunion des personnages qui se trouvaient alors à Mortefontaine offrait un bizarre spectacle. On y voyait un roi d'Espagne qui n'avait plus un pouce de terrain dans ce pays; la femme dun général français, élevé au rang de prmce et devenu notre mortel ennemi; une princesse, fdle du roi de Wurtemberg qui l'avait donnée en mariage à un frère de Napoléon et qui, sous peu, devait se joindre à la ligue formée pour renverser la puissance de l'Empereur; des courtisans espagnols, allemands, français, qui n'avaient plus de cour à faire; et pour comble de singularité, le patriarche des Indes, grand Inquisiteur d'Espagne, nous disait de temps en temps la messe. La chasse, la pêche, des déjeuners champêtres, les tables, le jeu réunissaient tout ce monde, étonné de se retrouver ensemble. On s'étourdissait, en attendant que la tempête qui grondait au loin éclatât et vint nous disperser (1).
Après Leipzig il faut bien ouvrir les yeux. Dès que Napoléon est rentré à Paris, la reine Julie se dévoue pour affronter le colloque. Elle n'est pas reçue. — ^lais l'Empereur, aux Tuileries, les 1:2 et 17 novembre, a deux conversations avec Roedercr, dont il aime décidément employer les services. C'est un monologue d'ailleurs : menaces et récriminations. « J'ai sacrifié des cent milliers d'hommes pour faire régner Joseph... C'est une de mes fautes d'avoir cru mes frères nécessaires pour assurer ma dynastie... Aujourd'hui je ne donnerais pas un cheveu pour avoir Joseph en Espagne plutôt que Ferdinand. Ferdinand ne me sera pas plus opposé que Joseph... Il n'y a que deux mobiles qui détournent les hommes des mauvaises actions : la Religion ou l'honneur. De la religion le Roi n'en a point; de l'honneur, il n'en a point... La guerre! il ne sait pas l'alphabet du métier! " Et il
y (1) MiOT DE MÉLiTO, iW?«oiVeî, III, p. 341.
conclut qu'il va le reléguer comme gouverneur à Rome, ou à Turin, comme Vice-Roi de Piémont.
Ceci sera pour l'éloigner de Paris, où il affecte, malgré la courte distance, de ne pas le laisser venir.
Enfin, le 27 novembre, un billet laconique convoque Joseph : S. M. I. et R. le recevra le lendemain, en grand incognito. Accompagné du seul Miot, à la nuit tombante, Joseph quitte sa retraite. Il arrive à 8 heures du soir chez Rœderer. M. de Flahaut l'y vient quérir et le conduit, par un escalier dérobé, dans le cabinet de l'Empereur. — Trois heures d'entretien. — A minuit, on reprend le même chemin, avec les mêmes précautions, pour regagner, par les mêmes étapes, Mortefontaine. La rentrée au petit jour permet de croire que les domestiques n'ont pas connu l'absence. Au retour, dans cette voiture qui le cahotait sur les pavés de la route de Saint-Denis, moins durement que ses pensées, Joseph a pu dire à Miot ses déceptions. Ah! l'Empereur n'a pas voilé sa volonté : les affaires de la France sont trop graves pour penser à des dominations étrangères; il faut donc renoncer absolument à l'Espagne... que l'on rendra à Ferdinand. Ce Bourbon sera un tampon utile contre l'Angleterre, et nos troupes de l'Èbre pourront alors se porter vers le Rhin. Sur les années qui viennent de s'écouler on tirera une barre, et Joseph reprendra sa qualité de Prince français. — Joseph a résisté, discuté, voulu se plaindre : ainsi l'eau glisse sur le marbre. Du moins n'a-t-il rien promis, il se réserve quinze jours de réflexion.
L'Empereur a pu sourire en lui-même : que son frère réfléchisse à loisir, pendant que le temps agira. Il a déjà agi. Quand Josepli, sous les lampes discrètes des Tuileries, discute ses droits à la couronne d'Espagne, il y a deux semaines que l'Empereur a envoyé La Forest à Valençay, dix jours que les ouvertures ont eu lieu, sept que M. de San Carlos, sorti de
prison, est arrivé, comme conseiller, auprès de son maître.
Dans cette tragi-comédie, Joseph, frappant du pied les tréteaux de la scène, croit remplir le premier rôle, et tenir dans ses mains le dénouement : il n'est plus qu'un figurant sans importance. A loisir, tout ce mois de décembre, il peut monologuer dans les salons de Mortefontaine, « d'ordre supérieur » . Madame Mère peut venir l'y exhorter à la résignation, peser sur son indécision et lui arracher une lettre de renonciation, qu'il enverra, en effet, le surlendemain 29 décembre, dans des termes fort ambigus. A cette heure le traité de Valençay est signé (voilà pour la puissance de la politique) ; et les Anglais de Wellington sont à Saint-Jean-de-Luz (voilà pour la force des armes).
Napoléon ne se paya jamais de mots, dans l'infortune moins encore que dans le succès. Aux fadaises de Joseph il répondit d'une bonne plume :
Mon frère, il y a dans votre lettre trop d'esprit pour la position où je me trouve. Voici en deux mots la question : La France est envahie, l'Europe tout en armes contre la France, mais surtout contre moi. Vous n'êtes plus roi d'Espagne. .. Voulez-vous, comme prince français, venir vous ranger auprès du trône? Il faut alors faire comme moi, avouer votre rôle... N'avez-vous pas assez de bon jugement pour cela? Il faut vous retirer à 40 lieues de Pai-is; vous y vivrez tranquille, si je vis; vous y serez tué ou arrêté, si je meurs, choisissez pi-omptement et prenez votre parti.
Il eût été difficile de mieux dire. Mais l'obstination était une des vertus de Joseph. Il se cantonnait à Mortefontaine, estimant donner ainsi » une preuve d'indifférence philosophique ». Au milieu des dangers de la dynastie et de l'envahissement des frontières. Napoléon voyait plutôt dans ce séjour une réserve menaçante, une ruse nouvelle de la vieille opposition des Bonapartes à sa descendance directe; il entendait bien briser cet obstacle.
Miot envoyé aux nouvelles, et chargé de lâter le terrain, revint dire que le retour à Paris s'imposait. Et le 6 janvier 1814, Joseph s'installait dans ses anciens apparlenients du Luxembourg. Il écrivit une seconde lettre, celle-là sans condition. L'Empereur y trouva encore « trop de Phébus » . Le maréchal Berthier n'obtint rien de plus (sa maladresse brouilla même les cartesj après un entretien de deux heures d'horloge. Comme s'il eût été au bord du Manzanarès, Joseph tint gravement un conseil des ministres avec Santa-Fé, Urquijo, Almenara; la reine Julie et Miot y assistèrent. Atout dire la situation précaire des Espagnols ajrancesados émigrés en France justifiait de prendre l'avis de ces derniers serviteurs du trône tombé, et devait exciter la compassion du Pioi en faveur de cette masse de réfugiés sans patrie, sans asile et sans pain. Les avis furent unanimes; l'entêtement vaniteux de Joseph dut plier, et chacun lui faisait sentir à sa manière qu'il fallait quitter
Les longs espoirs et les vastes pensées (1).
Sa lettre du 7 janvier (la quatrième) est explicite; il n'y a plus de Roi d'Espagne : « premier Prince français, et premier sujet » , il offre son bras et ses conseils. « Vous sauverez encore la France, Sire, si tous les Français mettent à servir votre trône le même dévouement que celui avec lequel je vous offre mes services. » L'histoire enregistre cette noble assulance, mais elle ne peut s'empêcher de demeurer songeuse sur la qualité de ce dévouement s'il lui faut l'apprécier aux efforts tentés deux mois plus lard, à Paris, à Fontainebleau et à Blois !
î^apoléon accueille sans délai l'abdication tacite, « il met à l'ordre » que son frère désormais sera annoncé sous le titre du « Roi Joseph » et s'il l'autorise à prendre l'uniforme des
(1) Nous avons une lettre manuscrite de d'Hauteiire à Santa-Fé sur ceg prétentions du Roi.
grenadiers de la Garde, il lui dit sans ambage qu'il doit quitter toute décoration espagnole. Les grands corps de l'État, en venant saluer pompeusement l'hôte du Luxembourg, manifestent qu'une existence nouvelle commence pour lui, et leur cortège, qui ressemble assez à une marche funèbre, accentue ironiquement leurs compliments de condoléances. « Joseph Bonaparte " vit encore, mais le Roi d'Espagne est mort.
Il est mort parce que le vrai roi Ferdinand VII est vivant. Que s'est-il donc passé pour obtenir cette résurrection?
Par une dernière finesse de son orgueil blessé, l'Empereur aime encore mieux traiter avec son royal prisonnier que de s'aboucher, d'égal à égal, avec ces paysans qui chassent ses aigles à coups de fronde. Les esprits sages comprennent que ses princes légitiiues peuvent seuls apporter la paix à ce malheureux royaume. La fin de la guerre de l'autre côté des Pyrénées sera la plus terrible déception pour les Anglais. Les conseillers adroits s'en avisent. Voici une lettre bien caractéristique, jusqu'ici inconnue, du maréchal Soult. Soit éclairé par son bon sens militaire, soit poussé par sa mésintelligence avec le roi Joseph à qui, sans nul doute, il joue ici un tour bien amer, le duc de Dalmatie, rejeté en France, écrite Napoléon :
Sire,
Je me suis souvent rappelé qu'un jour Votre Majesté, dans une de ses promenades près de Dresde où j'avais l'honneur de l'accompagner (1), daigna me faire une ouverture au sujet des affaires
(1) Juin-juillet 1813. Après l'armistice de Pleisvvitz, et pendant le Congrès de Prague.
d'Espagne et du prince Ferdinand. C'est ce qui m'enhardit à soumettre à Votre Majesté quelques idées sur le même sujet.
Le moment est venu, je crois, où la pensée de Votre Majesté pourrait être réalisée ; il y a beaucoup d'agitation en Espagne, la méfiance entre les Anglais et les Espagnols augmente tous les jours; les généraux qui ont montré le plus de dévouement au parti des premiers et qui jouissaient d'une grande considération sont mal vus et ont été éloignés des places. Castaùos et O'Donnell sont dans ce cas. Le général Giron, neveu de Castaùos, qui a remplacé O'Donnell dans le commandement de l'armée d'Andalousie, le témoigne dans plusieurs lettres que nous avons interceptées il y a deux jours et que j'ai envoyées au ministre de la guerre. Il se plaint de son gouvernement et ajoute qu'il est urgent d'en changer. Ces renseignements confirment ceux que j'avais déjà recueillis des nombreux déserteurs espagnols que nous recevons à chaque instant.
Il me semble que si le prince Ferdinand avait contracté une alliance de famille avec Votre Majesté, et si, après l'avoir reconnu roi d'Espagne, elle le présentait à la nation, il résulterait un grand changement qui mettrait l'armée anglaise dans la nécessité de rentrer en Portugal..., et peut-être de quitter la Péninsule. Dès lors, Votre Majesté serait à même de porter sur un autre théâtre ses armées d'Espagne... J'ai cru devoir représenter à Votre Majesté un moyen qu'elle-même avait imaginé, de terminer par une mesure politique les affaires d'Espagne et de rendre les ai'mées qui y sont employées entièrement disponibles pour la guerre du Nord (1).
Napoléon est à Saint-Cloud, préoccupé des rives du Rhin, se préparant à y courir, la pensée de Soult est, au fond, la sienne, il dicte ses volontés :
En pensant mieux à la manière d'accélérer les affaires d'Espagne, il m'a paru convenable de faire partir le comte La Forest pour Valençay. Il s'y rendra incognito avec un seul domestique et dans une voiture aussi modeste que possible. Il prendra un nom espagnol. Il portera au prince des Asturies la lettre de moi ci-jointe. Le principal est de voir dans quelles dispositions sont les trois princes,
(1) AF IV, 1635, 1" dossier, n° 239.
et de s'assurer s'ils ont eu quelques nouvelles ; il est difficile qu'ils n'aient pas reçu quelque chose. Secondement de connaître les personnes en qui ils ont confiance. Il est de la plus haute importance que personne ne sache que c'est le comte La Forest ; le commandant français ne doit pas même le savoir. La Forest aura une lettre du ministre de la police sous quelque titre subalterne. Rédigez sur-lechamp ses instructions et venez me les présenter (1).
C'est dans la nuit du 14 au 15 que La Forest reçut à son tour le courrier venu à toute bride les lui porter. Il se trouvait par bonheur au château de Freschines, aux environs de Blois, et c'était certainement un coup de la Providence de placer aussi près de Valençay le diplomate français qui venait de passer cinq années en Espagne (2). Il se mit en route, sous le nom de Delbosche ou Delbosque (mauvais jeu de mots qui espagnolisait son nom : de La Forest, — du Bois, — del Bos<jué)^ ayant pris soin de faire passer sa correspondance sous le couvert du chevalier Pardessus, notaire à Paris.
La chaise de poste roule, et le digne et froid diplomate, surpris, haletant, traverse comme dans un rêve les longues plaines du pays berrichon. C'est l'hiver; les routes grises et boueuses, le vent siffle dans les arbres dépouillés; la pluie raye les vitres de la berline, et à travers le brouillard, comment reconnaître dans cet inconnu solitaire l'ambassadeur de l'Empereur, qui a posé sur les coussins de sa voiture, pour en faire remise aux petits-fils de Louis XIV, la couronne de Charles- Quint? M. de La Forest arrive à Valençay et descend par pru-
(1) Saiut-Cloud, 12 noremhre 1813. (Recueil Lecestre, t. II.)
(2) Antoine de La Forest (8 août 1756-2 août 1846). Entré aux affaires étrangères en 1774. Consul général aux États-Unis (1788) ; chargé d'affaires à Munich ; envoyé extraordinaire à la diète de Rastibonne ; ministre à Berlin (1805) ; ambassadeur à Madrid auprès du roi Joseph (1808-1813) ; ministre par intérim des Affaires étrangères (avril-mai 1814) ; député (1815) ; pair de France (1818) ; ministre d'État (1825) ; comte de l'Empire (1809) ; grand cordon de la Légion d'honneur (1814).
dence à Tauberge. Une letlre l'attend, la signature est du duc de Bassano : elle trace tout le canevas des premières ouvertures.
L'ordre dynastique existant en Espagne avant 1808 sera rétabli. Les armées françaises évacueront la Péninsule sans condition. L'Empereur rendra les 100 000 (?) prisonniers espagnols qui sont en France. On lui rendra les prisonniers français. Les biens des partisans du roi Joseph seront restitués et garantis. Tout cela sera effectué dès que les Anglais auront évacué l'Espagne. Le traité très court peut être signé dans les vingt-quatre heures. Il sera porté à la Régence par don Antonio ou don Carlos, qui ira incognito aux lignes de Suchet. Napoléon propose que Ferdinand épouse la fdle de Joseph, âgée de treize ans (1).
L'Empereur a expliqué lui-même tout ce programme hier à M. de San Carlos.
M. de San Carlos? Mais il est à Lons-le-Saunicr, prisonnier d'Etat. Il y était. Sa Majesté, dans son impatience, l'a fait venir à Paris, et sur-le-champ l'a entretenu de ses projets : lui aussi ira à Valençay pour parler aux princes.
M. de Laforest a mieux compris par cet empressement le tour qu'il doit donner à sa mission. Il court au château; il a les moyens de se faire introduire. Dans le grand salon, il présente une lettre de Napoléon :
Mon cousin, — Les circonstances actuelles de la politique de mon empire me portent à désirer la fin des affaires d'Espagne. L'Angleterre y fomente l'anarchie, le jacobinisme et l'anéantissement de la monarchie et de la noblesse, pour y établir une république. Je ne puis qu'être sensible à la destruction d'une nation si voisine de mes Etats, et avec laquelle j'ai tant d'intérêts maritimes communs.
(1) Affaires étrangères, Espagne vol. 692. Il s'agissait de Zénaide-Cliarlotte, Bonaparte mariée plus tard à son cousin le prince de Canino.
Je désire donc ôter tout prétexte à l'influence anglaise et rétablir les liens d'amitié et de bon voisinage qui ont existé si longtemps entre les deux nations. Je désire que Votre Altesse soit persuadée des sentiments d'estime et d'attachement que j'ai pour elle (1).
Ferdinand demeure muet de surprise et de circonspection. Craint-il un piège? Cette lettre extraordinaire, il refuse d'abord de l'ouvrir, il se retire chez son frère, revient, et parle, à mots coupés, de banalités. Laforest n'avait pas prévu cette difficulté-là. Le lendemain 20 novembre, il retourne, pressé par ses instructions. La glace est certainement rompue. Ferdinand se montre adroit, rusé, presque habile : il laisse voir moins d'étonnement et encore plus de prudence. Avant de formuler son avis, il lui faut consulter « les autorités qui exercent provisoirement en Espagne le pouvoir royal en son nom » .
En vain l'ambassadeur le presse de prendre un parti par lui-même. Il se cantonne dans sa réponse que don Carlos approuve d'un air décidé auquel, par un hochement de tête muet, don Antonio se joint lorsque son regard le fixe. Nouvel atermoiement, et le lendemain lettre du prince remise pour l'Empereur : il lui faut s'entendre avec la Junte qui l'éclairera ou, au moins, faire venir quelques-uns de ses membres auprès de lui; les Espagnols qui sont en France n'ont pas sa confiance; l'Empereur l'a mis à Valençay : si c'est sa destinée, il y restera jusqu'à sa mort; il n'a pas plus d'intérêt pour les Anglais que pour les Français, et il ne doit songer qu'au bonheur de sa nation; il parle franchement à l'Empereur, parce qu'il est sincère.
Les princes se sont levés à six heures du matin, ont fait appeler le curé, et avec lui prolongent un long entretien. On le sent, leur embarras est de trouver un confident sûr. Tout
(1) Saint-Cloud, 12 novembre 1813 (Recueil Lecestre, t. II).
ce qui vient de l'Empereur leur paraît suspect. Ainsi, voici San Carlos qui arrive (22 novembre); on le loge au château, on le reçoit poliment, mais avec réserve. Quelle faiblesse aura-t-il commise pour être en liberté?
Des colloques s'échangent, M. de Laforest y prend part, San Carlos est désigné comme plénipotentiaire, mais, toujours défiant, Ferdinand demande que M. Macanaz lui soit adjoint. Deux jours se passent en pourparlers; San Carlos discute les termes du traité, Ferdinand songe davantage à qui les portera en Espagne : le chanoine Escoïquitz? Le général Palafox? Macanaz vient (1" décembre); le prince retrouve quelque assurance, et sur la question épineuse des biens confisqués et achetés à vil prix, émet des opinions sages qu'on n'eût pas attendues de lui, en des termes formels dont la précision étonne sur ses lèvres : Ne pas molester les partisans du roi Joseph, c'est bien, mais ne pas dépouiller les partisans du roi Ferdinand, il ne le faut pas davantage; « la chose bien considérée, observe le prince, ces sortes d'acquisitions sont de la nature des contrats maritimes dits de grosse aventure, où l'on donne le moins pour avoir le plus. La fortune de mer en décide et le perdant ne doit regretter que le gain qu'il n'a pas pu faire (1). "
Tout le monde s'accorde à choisir San Carlos pour porter le traité aux Espagnols, et l'intérêt de chacun se concentre maintenant sur l'arrivée des passeports qui vont lui ouvrir la route. Les princes les attendent avec une fébrilité qui s'impatiente, et pendant cette attente (toute une semaine), ils retournent en tous sens la conduite à tenir vis-à-vis de leurs sujets quand ceux-ci leur seront rendus. Progressivement, Ferdinand redevient roi; l'exilé, le prisonnier, le prétendant s'effacent, il songe avec joie qu'il va commander, et à ce mo-
(1) Laforest à Bassano, 1" décembre 1813, Espagne, vol. 692, fol. 200.
narque qui ne possède rien, les concessions semblent déjà dures, inadmissibles, il les retire avant de les avoir accordées. Laforest est là pour lui faire une peinture du royaume que lui vient de quitter après l'avoir habité longtemps; mais parlentils la même langue? Ses réflexions irritent Ferdinand plus qu'elles ne l'éclairent. Par courtoisie, il se tait, il dissimule, il attend.
Voici les passeports : on signe sur-le-champ le traité, après une dernière lecture; instinctivement, les yeux se fixent sur l'horloge du salon où, dans ce vieux château perdu dans la campagne et l'obscurité et le silence, se passe la scène historique : il est minuit et demi, dans la nuit du 10 au 11 décembre 1813.
Rassurés, les princes sont paisibles, ils s'entretiennent comme il convient de ces extraordinaires événements, et puis les serviteurs d'autrefois peuvent accourir : voici Escoïquitz, voici Palafox, sortis hier de Vincennes et tout glorieux d'une prison qui continue bien les mérites de Saragosse. Muni d'une copie du traité, il ira lui aussi en Espagne, sa démarche ayant une rare valeur morale auprès de la Régence, car il ne peut être suspect de faiblesse, son loyalisme est couvert par son patriotisme. C'est maintenant là le souci des princes : quel accueil le traité recevra-t-il des exaltés? Escoïquitz reprend son rôle de mentor, il demande un exemplaire de la Constitution de Cadix pour la méditer avec Ferdinand. Il a bientôt fait de la découvrir dangereuse et révolutionnaire, il conseille la dissimulation avant que son abrogation soit possible, mais elle est déjà résolue. L'esprit est tendu vers l'Espagne; que s'y passe-t-il?
Des longs loisirs de sa réclusion forcée en ces jours d'hiver Laforest profite pour étudier ces princes qui vont monter brusquement sur la scène politique. Ses prévisions sont justes : pendant les débuts de la restauration, Escoïquitz et
San Carlos auront une iniluence prépondérante; l'infant don Carlos jouera un rôle, et ses manières sont faites pour lui valoir des partisans; il « pétille d'impatience w , tandis que son frère se distingue au contraire par la résignation, la lenteur et le sang-froid. Vertus réelles mais négatives et qui ne répandent pas de sympathie sur un visage dont les cheveux en broussaille cachent le front. Entre un nez trop bourbonien et un menton trop relevé, les grosses lèvres d'une grande bouche s'avancent sans grâce et sans distinction ; l'aspect général est épais et serait vulgaire si l'œil n'avait parfois des rayons de ruse, de finesse et de malice.
Le mois de janvier se passe vaille que vaille; les événements en France doivent nourrir et exciter tout ensemble leur espoir : le Pape est sorti de Fontainebleau le 24; quand de pareilles chaînes se brisent, les fers des autres prisonniers sont bien près de tomber à leur tour. Les alliés ont franchi les frontières. Ils s'avancent vers Paris. Les princes ne peuvent l'ignorer, car les mauvaises nouvelles vont vite, et maintenant chacun parle des revers tout haut en des conversations publiques que, la veille, la police eût punies pour les avoir murmurées tout bas. Après une scène tragique, l'Empereur a quitté sa capitale, résolu à ne laisser derrière lui aucun embarras d'importance. Valençay en est un; il est donc disposé, en face des lenteurs des Espagnols, à leur renvoyer leurs princes sans condition. Il le dit au duc de Feltre et le duc l'écrit à Laforest.
M. de San Carlos apparaît enfin. Son voyage a été une odyssée sans résultat.
Parti en si grand mystère que le chef de son peloton d'escorte, un aide de camp du ministre de la Guerre, le colonel Muller, ignore au juste qui il est, il s'est rendu droit à Perpignan. Pour arriver mieux déguisé encore aux lignes espagnoles, c'est un méchant voiturin qui a mené
LA CHUTE. — LE TRAITE DE VALENÇaY. — LA PAIX 377
cet ambassadeur de Sa Majesté Catholique, caché sous le nom de Carvajal, jusqu'à Vich, auprès du général Copons y Navia.
Avec les mêmes précautions, il a pu arriver à Madrid. Là, échec absolu : vainement pendant quatre jours (5-9 janvier 1814) a-t-il tenté de faire entendre raison à ces législateurs intraitables. Armée de son dix-neuvième décret du l" janvier 1811 qui rejette à l'avance tout acte émanant du roi si Sa Majesté n'est pas au milieu des représentante de la nation, la Régence s'obstine à regarder comme nul le traité de Valençay; et sa seule réponse est d'envoyer à Ferdinand le texte officiel des Gortès. San Carlos, rebroussant chemin, revient par Valence, Girone, Toulouse et rend compte à Valençay de sa déconvenue. Palafox en essuie une autre, à la même heure, dans les mêmes conditions. « Nous avons un ambassadeur espagnol auprès des puissances alliées, lui a répondu le cardinal de Bourbon, c'est là que se fera le traité de paix authentique. "
Conçoit-on l'irritation de ce roi k qui l'on rend la liberté et qui demeure retenu dans sa prison par le formalisme des sujets armés pour sa défense et pour sa cause? Heureusement pour lui, Napoléon n'a pas le loisir de perdre son temps à ces protocoles. Ses occupations en cette première quinzaine de février ont été absorbantes : il a mené ces prodigieux combats qui restent l'admiration et la stupeur de tous les gens du métier, il a écrasé les Russes à Saint-Dizicr, Champaubert et Montmirail; les Prussiens à Brienne et Château-Thierry. — San Carlos s'épuise à courir à sa suite dans les bivouacs. Il le rejoint; quels sont ses ordres? « Qu'ils partent! qu'ils partent donc! ') s'écrie l'Empereur, qui voit dans l'arrivée des princes sur la frontière la disponibilité des corps de Soult et de Suchet, peut-être 20, peut-être 30, peut-être 40 000 hommes, l'armée providentielle qui lui manque là entre la Marne et la
Seine, pour y jeter Sacken, York, Schwarzenberg et Blûcher (1).
Mais plus forts que les dynasties, plus calmes que les révolutions, les bureaux n'ont pas à compter avec les chocs rapides et les événements imprévus. Tranquillement, de son fauteuil du ministère des Affaires étrangères, d'Hauterive engage San Carlos à attendre un ordre personnel pour s'éloigner de Paris. Le duc de Feltre ne veut pas mettre sa signature sur les passeports dans le cas où l'Empereur (en effet, n'ayant d'autre souci!) s'en réserverait le mérite. Enfin, ces passeports partent, mais on les laisse en blanc. Quatre ministres interviennent : Clarke, Gaulaincourt, Savary et Maret, afin, sans doute, que les lenteurs augmentent. On s'avise que pour un si long convoi, les chevaux vont manquer : les relations extérieures en préviennent la direction des postes. Lavalette estime qu'une dépense imprévue doit être autorisée par Napoléon. D'Hauterive la sollicite hiérarchiquement du duc de Bassano. Bassano l'obtient. Alors le duc de Rovigo, à son tour, exige un ordre personnel pour ouvrir les portes de Valençay. Et on arrive au 13 mars!
Heureusement, pendant ce temps-là, au château, chacun a fait ses paquets, peut-être même avec un empressement trop hâtif, emballant ce qui ne lui appartient pas. Dans les bagages figurèrent de la sorte deux immenses portraits de Louis XI Y et du grand Dauphin, ce qui devait faire dire à Mme de Dino que les princes avaient étendu un peu trop loin le droit de parenté. Il n'y a plus qu'à entendre la messe une dernière fois dans la petite chapelle de la galerie, car c'est un dimanche, et à dix heures du matin, Ferdinand, en manteau de voyage, sans ordres ni insignes, monte en voiture, en lais-
(1) La dépêche du ministre de la guerre au maréchal Suchet (11 février) finit ainsi : « Faites ce que vous voudrez. Sur toutes choses, que des troupes arrivent sur Lyon. »
LA CHUTE. — LE TBAITÉ DE VaLENÇAY. — LA PAIX 3T9
sant pour son père et sa mère deux lettres à La Forest.
Celui-ci respire, sa longue et insipide faction de quatre mois est terminée; il a, du reste, fait bonne contenance et conquis, par sa politesse, la reconnaissance du prince : que sa fille, la marquise de Moustier, vienne treize ans plus tard à Madrid comme ambassadrice de France, Ferdinand VII lui fera remettre le cordon de Marie-Louise, « n'oubliant pas les services rendus à Valençay » . Et, en vérité, ces souvenirs de Valençay lui laisseront plus de douceur que d'amertume. Il crée plus tard, en mémoire de ces jours-là, « l'ordre de la Fidélité )' , il donne le nom de Valençay à un régiment, et il avait placé dans ses appartements particuliers des vues du château que M. de Blosseville fut assez surpris de voir là en visitant en 1823 le Palais Royal de Madrid.
Avait-il tort? Il semble au contraire qu'il ait eu grand'raison en répondant aux souhaits du curé du village : " Priez Dieu que nous ne regrettions jamais Valençay! " S'il avait aperçu dans l'horizon de l'avenir et l'ile de Léon, et Cadix, sa prescience royale était forte. Il partait joyeux cependant, et rempli de bien belles espérances. Il allait être roi et occuper sans conteste une fonction sacrée dont sa puissance éphémèi'e et troublée du mois d'avril 1808 ne lui avait donné qu'un avantgoût décevant. Quand on met le pied sur la route du trône, on n'éprouve guère la tentation de regarder en arrière. Songeat-il à retourner la tête pour apercevoir une fois encore les hautes tours rondes de M. de Vilmorien, et la terrasse blanche, et le donjon de Philibert Delorme? Il l'aurait pu, car la marche était lente sur les routes détrempées de pluie et noyées dans les frimas.
On s'en vint coucher à Châteauroux. Malgré Vincognito de
(i M. le comte de Barcelone » , on rencontrait à Limoges, à
Brives, à Cahors, de nombreux prisonniers espagnols qui se
jetaient à la portière, saluaient de vivats enthousiastes ce
jeune prince, leur souverain légitime, pour qui ils souffraient depuis tant d'années, et qui, sur la terre d'exil, personnifiait d'une façon vivante la patrie commune dont les joies leur allaient à tous être rendues.
A Toulouse, M. de Villèle, alors inconnu, assista aux transports d'une foule surexcitée d'un royalisme loiit nouveau.
Ce fut le 17 mars que s'arrêtèrent dans la ville le roi Ferdinand Vil et ses augustes frères, venant de Valençay, se rendant en Espagne. A peine la population en fut-elle informée qu'elle envahit l'hôtel de France où ils étaient descendus et la place sur laquelle cet hôtel est situé; les plus empressés de la foule pénétrèrent jusque dans les appartements des princes, virent à plusieurs reprises ces intéressantes victimes de la plus odieuse des trahisons et eurent la satisfaction de pouvoir sans danger laisser échapper de leur bouche le cri, qui, depuis si longtemps, n'avait pu se faire entendre, de : " Vive le roi! Vivent les Bourbons (1)! »
Les Anglais étaient là, eux aussi, en pleine France, hélas! et le lieutenant Woodberry a noté quelques particularités du séjour :
(( Ferdinand VII a passé par Toulouse la semaine dernière; il a diné chez un ami de nos hôtes, et on ne parle que de lui. On célèbre surtout sa politesse envers les dames. Il s'est distingué visà-vis d'une jolie fille qui lui donnait une poire (?/ Il la mit dans sa poitrine, disant qu'il la garderait jusqu'au dernier jour de sa vio en souvenir d'elle (2). »
Perpignan était la dernière ville française d'une marche que les revers de INapoléon rendaient chaque jour plus réellement triomphale. Le maréchal Suchet avait reçu Ferdinand sans surprise (il était prévenu depuis le 18 février), mais avec embarras et respect. Sans ordre précis, dans le trouble de ces mois de révolution, il demanda à voir don Carlos prolonger
(1) Mémoires, t. I", p. 205.
(2) Journal du lieutenant Woodberry, 23 mars 1814.
son séjour auprès de lui, comme une garantie du retour de nos garnisons dispersées en Espagne, comme un otage des événements qui allaient se passer. Ferdinand VII y consentit, dans sa fièvre de fouler le sol de sa patrie.
On se mit en marche vers la frontière. Sans doute, par un suprême contraste voulu du Ciel, le temps, ce matin-là, était affreux. Un piquet de cavalerie ouvrait le cortège. Après la voiture du duc d'Albuféra, celle du Roi, puis celle de M. Percy, modeste employé du ministère des Affaires étrangères, et, dans l'espèce, représentant la France (I). Sur la route, des postes multipliés présentent les armes et battent aux champs. On est passé sous les canons du fort de Bellegarde; c'est l'Espagne! Mais à la Jonquière, une halte de plusieurs heures pour les relais; d'ailleurs, les pluies ont fait déborder le petit ruisseau du Tet. A Figuières, Ferdinand doit paraître au balcon; les cris, les vivats s'élèvent, ponctués par le roulement sourd des caronades qui tirent leurs salves; le soir, des illuminations improvisées courent aux frontons des maisons, et le Roi, à la lueur des flambeaux, est l'objet d'une ovation nouvelle. Les habitants lui apportent leurs vœux, les magistrats lui lisent une adresse : « Depuis longtemps, nous demandions à Dieu le roi et la paix. Notre première espérance se réalise, qu'elle soit le gage du prochain succès de notre second désir. »
Il Tous mes vœux sont pour la paix, répond Ferdinand, mais elle ne dépend pas de moi. »
Enfin l'heure décisive a sonné. Le jeudi 24 mars, par un présage heureux, le temps est devenu serein; lavé par les pluies, l'air est transparent et le soleil brille; dans le lointain, les Pyrénées ont leur belle teinte violette, comme le dernier manteau de tristesse d'un deuil qui va finir. Le maréchal
(i) C'est à sa correspondance avec d'Haulerive que nous empruntons ces détails. Espagne, vol. 693.
monte à cheval, les aides de camp caracolent, les cavaliers alignent leurs pelotons, les trompettes sonnent, les étendards s'inclinent; nos bataillons en grande ten\ie bordent la route; le roulement des tambours, l'accord des musiques et les salves d'artillerie flottent au-dessus des télés. Voici la Fluvia, sur ses bords, Ferdinand reçoit le compliment officiel du duc d'Albuféra; d'un air radieux et bien sincère : « Monsieur le maréchal, ce jour vaut une grande victoire. " Le maréchal est peut-être moins convaincu, et sa mémoire lui rappelle d'autres journées de triomphe; cependant tous ces vieux guerriers sont las de la guerre, et puisque le repos va venir, saluons la paix!
Il est midi quand la berline royale traverse le petit pont de pierre; entre les deux armées étagées face à face sur les rives, un moment solennel impose le silence. Puis les transports des Espagnols éclatent, et leurs acclamations roulent dans la vallée sonore. Le général Copons y Navia, tête nue, débite sa harangue : les Cortès, le peuple, Farmée, la constitution! Dans sa ferveur, il inaugure la longue série des généraux amis de la phrase, dont l'Espagne pendant tout un siècle va mourir, d'émeutes en pronunciamienlos! 11 parle avec attendrissement, enthousiasme et emphase. Mais le vent passe, et l'écho reste muet. Copons présente au prince le texte de la constitution : » Il l'a mise dans sa poche, " dit un témoin. Le geste est symbolique, il eût plu à Joseph de Maistre, qui n'aimail pas les constitutions imprimées. C'est le premier acte royal.
Des mules espagnoles conduisent Ferdinand jusqu'à la petite ville de Bascara; il met pied à terre pour voir de plus près les régiments d'infanterie qui défilent aux cris de « Vive le Roi! Vive l'Espagne! »
La restauration est faite et Bayonne est vengé.
Quand nous avons suivi la double résistance de Saint- Sébastien et de Pampelune, c'était sous le commandement du duc de Dalmatie que notre armée d'Espagne se trouvait placée. Il en avait été investi directement par l'Empereur et il semblait prendre une sorte de revanche personnelle dans un ordre du jour pompeux — le 23 jviillet 1813 — où Joseph était qualifié de général incapable. Il s'occupa du moins avec activité et habileté de rétablir l'ordre, pensant pour celte besogne avoir quelque loisir, mais l'Empereur exigea qu'il prît immédiatement l'offensive et tout fut donc mis en œuvre pour un mouvement général (1). Il s'agissait d'arrêter le flot vainqueur des armées alliées en débloquant si possible les deux villes qu'elles entouraient. Une diversion à droite et une marche rapide à gauche permirent d'obtenir un premier succès et de s'approcher de Pampelune. Wellington accourut de son côté et vraiment de si près qu'il put distinguer les traits du maréchal son adversaire (2). L'effort réciproque demeura sanglant, mais le nombre des colonnes adverses se multipliant, obligea Soult à se tourner du côté de Saint-Sébastien, en s'assurant une ligne de retraite à travers des chemins âpres et encaissés. Il mit sagement en état de défense Saint-Jean-Piedde-Port, Navarreins et Bayonne.
S'il s'approchait avec convoitise des Pyrénées, Wellington
(i) Brialiiiont (II, 132) reconnaît la supériorité numérique de Wellington : 57 000 Anglo-Portugais et 25 000 Espagnols, soit 82000 hommes contre les 77 000 soldats dispersés du duc de Dalmatie.
(2) Napier, Histoire de la guerre de ta Péninsule, XI.
éprouvait une sorte de crainte révérentielle à pénétrer sur le sol de France, dans la persuasion qu'une victoire en Allemagne de Napoléon (c'était avant Leipzig) rejetterait contre l'Espagne et ses défenseurs des forces françaises devenues disponibles. Rassuré par la « bataille des Nations » qui nous fut si contraire, il profita de la marée basse pour passer la Bidassoa, à la grande surprise des riverains, se renforça des régiments anglais employés devant Pampelune et prétendit gagner les bords de la Nivelle, de la Nive et de l'Adour.
Tous ces mouvements étaient entravés par le mauvais état des chemins, les pluies d'un hiver prématuré, le manque d'argent, de fourgons et aussi la prudence méticuleuse du généralissime anglais.
Par contre les efforts de Soult demeuraient paralysés car on lui enlevait constamment des bataillons entiers pour les amener à marches forcées jouer leur rôle dans la partie décisive de la campagne de France. Ses effectifs réduits à 35 000 hommes et à peine 2 000 cavaliers le conduisirent au plan désespéré de vouloir lever des corps de partisans partout où il serait possible (1). Les circonstances ne lui eussent sans doute pas permis, le temps ne lui en fut pas donné. Bayonne était menacée, sa citadelle se trouvait investie; les Anglais traversaient les gaves. Pour les attii'er du côté d'Orthez, le duc de Dalmatie se résolut à livrer bataille. Sa situation se trouvait mauvaise, le courage de la division Reille parut la rétablir. Une tentative vigoureuse de Wellington ramena le succès sous ses drapeaux; Soult n'eut qu'à choisir vers Bordeaux ou vers Toulouse la route de sa retraite qui se fit d'abord, au dire de Wellington (2), » dans un ordre admirable " , protégée par un orage violent qui derrière lui gonflait les rivières.
(i) Letlre du 17 janvier 1814 au ministre de la Guerre. (2) Rapport sur la bataille d'Orlhez, 27 février 1814.
Les convois de l'armée anglaise (vivres, munitions, équipages de ponts, bagages) retardaient d'ailleurs sa marche en avant.
Soult se retirait sur Toulouse devenu le grand dépôt du Midi et il put, affaibli sans doute par les nombreux déserteurs qui quittaient ses rangs, il put avoir une avance de trois jours pour préparer sa résistance. Il n'y manqua pas. Il déploya même une activité extraordinaire, et ses soldats, jetés sur l'heure dans des travaux de campagne, montrèrent une ardeur extrême. La vieille enceinte flanquée de tours fut mise en état de défense, on forma une seconde ligne appuyée aux ponts du canal, ce qui couvrait la route à l'est, par où pouvait se faire la jonction du duc de Dalmatie et du duc d'Albuféra, si ce dernier quittait la Catalogne comme il en recevait la demande instante; enfin, à la rive gauche de la Garonne, le faubourg Saint-Cyprien formait une excellente tête de pont. Malgré tout, u le duc de Dalmatie se trouvait réduit à ses seules ressources, combattant plutôt pour l'honneur du drapeau français que pour la défense du territoire, envahi par tous les points à la fois (1). "
Contre les 64 bouches à feu de Wellington, Soult pouvait bien opposer 80 pièces, mais il n'avait pas plus de 38 000 hommes de toutes armes (2) en face de 55 000 combattants d'infanterie et 7 000 cavaliers.
Le 10 avril au matin commença la mémorable bataille. L'armée alliée s'ébranla sur tous les points, les Anglais marchaient en bon ordre, les Espagnols couraient dans l'enthousiasme, ils perdirent du monde à cet élan trop rapide, mais le maréchal Beresford maintint son attaque téméraire et parvint à mettre du désordre dans nos lignes de défense : successive-
(1) Bbialmot, II, 222.
(2) Le général Vaudoncourt estime même à 26 000 seulement et Lapène à 25000, l'armée de Soult.
Voir le récit de la bataille dans Koc», Mémoires pour servir à la campagne (le 1814, II, cliap. xxxi.
ment, les redoutes des plateaux tombèrent en son pouvoir et, au soir de la journée, il occupait la chaîne des collines qui dominent Toulouse. La nuit survint, on n'entendit plus qu'un échange de coups de fusil entretenu par les cordons de tirailleurs.
Vingt légendes ont couru sur cette rencontre de Toulouse, le dernier grand fait d'armes de plus de vingt ans de combats : que Wellington avait dépensé tant de munitions qu'il en manquait et que Soult fût devenu le vainqueur s'il était demeuré sur place; que Wellington avait menacé d'incendier la ville et n'en aurait été empêché que pour avoir promis au duc d'Angouléme d'user de douceur; qu'il laissa filer, sans s'y opposer militairement, les troupes du maréchal par la seule grande route qui leur restât ouverte; qu'il avait connu avant l'action l'abdication de Napoléon à Fontainebleau et qu'il se battait quand il aurait dû rentrer au fourreau une épée tirée sans motif; que Suchet, pressé par 8ouIt de venir le rejoindre à Toulouse, ne s'était pas rendu à l'appel, privant son collègue, son rival, d'un appoint qui eût été décisif; que Soult ne se retirant que deux jours après la bataille montrait qu'il ne s'estimait pas vaincu... Et le reste.
Tout au moins, le duc de Dalmatie, jugeant la partie trop compromise pour tenter un nouvel effort, ordonna le repli sur Castelnaudary, ne laissant derrière lui que les blessés intransportables (1). — Le drapeau blanc flottait sur les clochers de la ville quand Wellington entra dans la cité de Clémence Isaure; il fut accueilli en libérateur plus qu'en conquérant; la population voyait en lui l'avant-coureur de sa sécurité, et saluait l'aurore de la paix (2).
(1) Les Français eurent un général tué, 4 généraux blessés et environ 3200 horatnes bors de combat. — Les Alliés 4 généraux et 4 650 tués ou blessés, dont 2 000 Espagnols.
(2) Les régiments espagnols rallièrent leur pays. La cavalerie anglaise fut embarquée à Boulogne, l'infanterie à Bordeaux.
Ce sentiment quasi unanime n'était-il pas celui des plus vaillants guerriers eux-mêmes de la grande épopée militaire? — L'abdication de Napoléon les relevait de leurs serments, le sort et la dignité de la France paraissaient assurés avec le retour des Bourbons. Le 14 avril le duc d'Albuféra, le 19 le duc de Dalmatie, pressés par les avertissements du Gouvernement provisoire, adressèrent l'adhésion de leur armée au roi Louis XVIII et conclurent des armistices séparés avec Wellington.