CHAPITRE PREMIER
LES PRINCES d'eSPAGNE A VALENÇAY
I. Les princes Ferdinand, Carlos et Antonio sont confies à Talleyrand au château de Valençay. — Installation et surveillance. — Intrigues et mariages.
II. Le gouverneur Berthemy. — Tentatives d'enlèvement. — Malibran ; Migue! y Forte. — L'aventure du baron de Kolli.
III. Fêtes à Valençay en l'honneur du mariage de l'Empereur. — Querelles intérieures. — Le commandant Reiset. — Vie des princes.
D'une parole, l'Empereur avait réglé à Bavonne le sort des princes d'Espagne : le vieux roi Charles IV et Marie-Louise s'en iraient à Compiègne; le château de Valençay était assigné comme demeure à Ferdinand, à son frère Carlos et à son oncle Antonio. Ils partirent sinon résignés, du moins soumis.
Au fond de l'àine, ils éprouvaient l'impression d'une détente ; après les mois cruels et agités qu'ils venaient de traverser, la sensation du repos leur élait presque douce, et l'inconnu leur offrait les attentes d'une vie facile, ils l'espéraient, sur ce sol de France, le herceau de leur race, après tout, qui ne pouvait manquer d'être à leurs yeux, dans l'éclat de ses grandeurs passées et de ses splendeurs présentes, la terre des merveilles et des enchantements. Le prisonnier ne doit sentir la perte de la liberté qu'à l'instant où le briiit de la porte de son cachot lui apprend la séparation définitive d'avec le monde; en m. 1
chemin, au grand soleil, il appartient encore à la race des vivants.
Entouré de la reine et de Godoy, Charles IV prit la route de Bordeaux, salué au départ par le préfet, M. de Castellane, qui, ayant reçu Tordre d'adresser un compliment, ne trouva guère autre chose à lui souhaiter, dans les circonstances présentes, qu'un « bon voyage ». — La veille, le 11 mai, dès cinq heures du matin, ses fils et son frère l'avaient précédé. Les fidèles du prince des Asturies les accompagnaient : Escoïquitz, le précepteur et le conseiller; le duc de San Carlos, toujours agréable et satisfait de lui-même. Tout ce monde se reposa à Dax, chez M. de la Neufville ; le lendemain, ils vinrent coucher à Mont-de-Marsan, dans la maison Papin, où leur aumônier leur dit la messe avant le départ. On s'arrêta deux jours à Bordeaux.
Les princes, hier, si importants, comme détenteurs de la couronne d'Espagne, étaient subitement devenus de si minces personnages que l'on perd la trace même de leur passage; on ne retrouve aucun souvenir d'eux. A peine sait-on leur route : prirent-ils à droite, par Périgueux et Limoges? Nul témoignage local n'en est demeuré. A gauche, par Angouléme et Poitiers? C'est plus vraisemblable. Maison n'oserait l'assurer : archives du département, délibérations du corps de ville, journaux du temps, ou souvenirs contemporains, tout est muet.
A Châteauroux, la réception fut cordiale, et un homme de cœur, le père du général Bertrand, leur offrit l'hospitalité en défrayant de sa bourse toutes leurs dépenses, gracieuseté qui jusque-là ne leur avait été nulle part offerte.
Au premier moment, la pensée de Napoléon avait été de placer le prince des Asturies au château de Ghanteloup, ce domaine rendu fameux par le séjour de Ghoiseul en disgrâce ; mais Ghaptal, le propriétaire actuel, s'en était peu soucié et
avait décliné l'honneur en s'excusant de ce que sa maison n'était pas en élat « de recevoir une tète couronnée (l) » .
Alors, par une de ces finesses narquoises qu'il affectionnait, l'Empereur résolut de donner la garde de ses captifs à Talleyrand. Par ce coup adroit, l'Europe entière se devait persuader de la parfaite entente du souverain et de son ancien ministre, ce dernier ne saurait refuser une mission malséante qu'on lui présentait comme une marque de confiance insigne, il ne pourrait même témoigner son embarras sans trahir le maître et trahir ses propres intérêts. Toute sa campagne d'effacement volontaire depuis six mois devenait vaine. On n'oublia pas un dernier argument auquel le prince de Bénévent ne demeurait jamais insensible : le trésor lui compterait 50 000 francs par an. Ils furent exactement payés (2). Mais cet argent changeant en a location » une u hospitalité » dont il aima, lors de la Restauration, à faire parade, lui donnait tous les rôles désagréables sans lui laisser aucune compensation d'honneur. A la fois, Talleyrand était compromis vis-à-vis de l'Empereur, des princes et des chancelleries. Rarement, scène plus malicieuse avait été jouée avec un bonheur égal sur le théâtre des cours.
Dès le 8 mai il avait été officiellement averti. Une lettre de Duroc, dont je dois la bienveillante communication à M. le duc de Broglie, nous l'apprend. Et le 9, Napoléon prenait luimême la plume pour dresser ce monument d'ironie :
Je désire que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous
(1) Souvenirs, p. 116.
(2) Un rapport de M. Mollien nous indique que les 150 000 francs avaient été payés aux 19 février et 2 mai 1809, pour les années précédentes. Archives nationales, AF IV , i" dossier, pièce 104.
pourriez y faire venir Mme Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, et qu'on en fût sûr, cela n'aurait aucun inconvénient, puisqu'on aurait un moyen de plus de le surveiller. J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne fasse aucune fausse démarche ; je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque château fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis quil ne ferait rien sans mon ordre, que tout va en Espagne comme je le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne en l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, alors les affaires d'Espagne auront pris une tournure, et je verrai le parti que je prendrai.
Quant à vous, votre mission est assez honorable : recevoir trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang (1).
Il n y avait qu'à obéir. La bonne grâce de Talleyrand ne fut pas en défaut. Dans une série de lettres dont je suis surpris qu'on ait jusqu'à ce jour trop respecté le sommeil dans les cartons de nos Archives nationales, le fin personnage montre le plus gracieux visage : " Je répondrai par tous mes soins à la confiance dont Votre Majesté m'honore... " , et il trace tout aussitôt le programme de son hospitalité : « Mme de Talleyrand est partie dès hier au soir pour donner les premiers ordres. Le château est abondamment pourvu de cuisiniers, de vaisselle, de linge de toutes espèces. Les princes y auront tous les plaisirs que peut permettre la saison, qui est ingrate. Je leur donnerai la messe tous les jours, un parc pour se promener, une forêt très bien percée, mais où il y a très peu de gibier, des chevaux, des repas multipliés et de la musique. Il n'y a point de théâtre, il serait plus que difficile de trouver des acteurs. Il y aura d'ailleurs assez de femmes pour que les
(i) Napoléon à Talleyrand, Bayonne, 9 mai 1808. Lettres inédites, (llecueil I.ecestre, t. l".)
princes puissent danser si cela les amuse. » Il ajoute : « Sur le premier avis de M. le grand maréchal, je prévins l'inspecteur de la gendarmerie de tenir au complet sa brigade de Valençay, l'invitant à avoir quelques postes aux environs, età donner aux gendarmes l'ordre de surveiller attentivement sans en avoir trop l'air. Cent hommes de la garde de Votre Majesté feraient, ce me semble, l'éclat qu'Elle veut éviter et paraîtraient peutêtre n'être pas seulement une garde d'honneur (1). » Des aumôniers, des femmes et des gendarmes, M. de Talleyrand avait décidément bien compris.
Ce Valençay offrait-il les éléments qu'en attendait Napoléon? C'était sans doute une fort belle demeure, au milieu d'un très grand domaine. Elle appartenait à la fin de l'ancien régime à l\i. de Vilmorien, le fermier général; son fils, M. de Luçay, en était encore possesseur après la Révolution. Il était dans les idées du Premier Consul que ses serviteurs eussent une assiette solide en France, et une possession territoriale répondait seule à ce dessein. Il dit un jour à Talleyrand : « Je veux que vous achetiez une belle terre, que vous y receviez brillamment le corps diplomatique et les étrangers marquants, qu'on ait envie d'aller chez vous, et que d'y être prié soit une récompense pour les ambassadeurs des souverains dont je serai content. » Valençay était une charge plus qu'un agrément pour la bourse de M. de Luçay, préfet du palais; Valençay était donc à vendre. Grâce à toutes les circonstances, Talleyrand en fit l'acquisition.
Il paraîtra bon sans doute de préciser le moment de cette vente, car, à son propos, on s'est plu à établir un rapprochement ingénieux peut-être, inexact à coup sûr.
Un historien espagnol dont il faut faire grand cas a écrit que le prince de Talleyrand avait acheté Valençay avec l'argent
(1) Talleyrand à l'Empereur, l^aris, Di mai 1808. AF IV, 1680. Original.
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que le prince de la Paix lui aurait offert pour apaiser la colère de l'Empereur irrité de sa belliqueuse proclamation à la veille d'Iéna. L'or espagnol servant à acquérir le château qui allait être la prison des princes d'Espagne, il y a là matière à philosopher. Mais les faits parlent souvent autrement que les hypothèses les plus heureuses, et ici les dates renversent l'assertion du général de Arteche : la proclamation de Godoy est du 6 septembre 1806, ïalleyrand avait acheté Valençay un million six cent mille francs le 17 mai 1803 (1) . Qu'il l'ait entièrement [ ayé avec ses propres ressources, on en peut douter, il n'était pas homme à oublier que le Premier Consul lui donnant un ordre devait lui fournir également les moyens de l'exécuter; et Bonaparte avait bien entre-bàillé la porte d'une demande; en passe au reste de générosité, il ouvrit la main et chacun parut satisfait : M. de Luçay qui se défaisait d'une résidence onéreuse, M. de Talleyrand qui la possédait à fort bon compte, et le Consul qui flattait sa manie.
Quelque peu délabré, le château povivait redevenir assez facilement une résidence princière, et la forêt de Gatines lui formait de ses splendides futaies une couronne délicieusement verte pour les promenades d'été et encore plus brillante peut-être pour les chasses d'automne. Il est situé en plein pays berrichon, sur un sol d'aspect monotone et de mœurs paisibles que le marquis de Ayerbe a regardé avec des yeux prévenus pour l'avoir trouvé « sans herbe, sans fleurs et sans arbres » ; la Touraine n'est pas loin et déjà on en peut pressentir les jardins dans cette gracieuse petite vallée du Nahon que les terrasses du château dominent au midi. Au sommet de la colline, formant comme le nœud des deux routes de Blois au nord, de Châteauroux au sud, les constructions, par leur position seule, ont déjà un aspect parfaitement majestueux.
(1) Acte du 17 florc-al an XI. Etude de \P' Raguideau et Chaudron, notaires à Paris.
LES PRINCES D'ESPAGNE A VaLENÇAY 1
Comme origines féodales, rien de plus noble : depuis Mahaud de Gourtenay, fille de l'empereur de Constantinople, et Yolande de Ghâtillon-Bourbon, la liste de ses possesseurs nous donne : Kudes, comte de Bourgogne, Jean, comte de Châlons, Jean d'Etampes, Mme de Montmorency. El au siècle dernier les princes de la finance. Philibert Delorme a dessiné le plan et les ornements du donjon. L'opulence des fermiers généraux a élevé les tours d'angle; au-dessus du fossé un pont hardi relie les logis aux jardins et aux parcs; une terrasse offre le charme d'une belle vue, les agréments d'un parterre et le repos d'une promenade abritée.
Les princes d'Espagne, arrivant par la route de Châteauroux, en considéraient donc le côté le plus pittoresque, et leurs regards devaient examiner avec une profonde anxiété cette demeure qui allait devenir la leur. Aucun rapprochement possible avec les châteaux royaux d'Espagne, et, à tout dire, la comparaison eût été à l'avantage de Valençay. Les ombrages et les eaux vives d'Aranjuez ont une fraîcheur délicieuse, mais le palais est mesquin. La magnificence des jardins et le charme des cascades de Saint-Hildefonse sont fort gâtés par la monotonie des appartements bas et étroits. Le Pardo n'est qu'un rendez- vous de chasse, et, malgré ses merveilles, l'Alcazar de Séville qu'une forteresse. L'Escurial est sévère, froid, mortel, pour qui ne le sait yjas comprendre, rien n'y parle aux yeux comme ce donjon ciselé de la Renaissance et ses salons ensoleillés.
Les chevaux ont achevé de gravir la pente raide, ils ont tourné par la grille d'honneur; ils traversent les orangeries, un large gazon, le pont-levis et s'arrêtent en face de la galerie à arcades, où, avec le prince de Talleyrand, deux chambellans de l'Empereur, MM. d'Arberg et de Tournon se tiennent, tète découverte.
Qui sentit plus vivement cette scène des arrivants ou de
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leur hôte? Talleyrand, dans ses Mémoires., se vante avec bon goût d'avoir été le plus ému; on le croit; et cette rencontre avec la race de Bourbon ne manquait pas de lui être propice aux retours sur lui-même; c'était la première depuis les dixhuit années qui séparaient l'évêque d'Autun de la messe de la Fédération. Par ailleurs, quel spectacle : des princes fatigués, désemparés et anxieux, sortant péniblement des plus étranges carrosses qui se puissent imaginer, lourdes et pesantes machines, aux rovies massives, au train épais, balançant avec un bruit de ferraille d'énormes lanternes éteintes; supportant des caisses roviges rechampies d'or, riches, fanées et incommodes; images de cette majesté surannée, impropre à l'activité de son époque, et gardant un aspect magnifique, encombrant et décrépit.
Talleyrand déploya toute sa grâce, voulut être aimable, accueillant et v parvint. Son premier mot n'avait peut-être pas été très heureux : Ferdinand l'avertissait que son oncle Antonio ne savait pas le français : » Et moi, je ne parle pas d'autre langue, » répondit-il trop vivement; mais il avait bientôt repris cet air de respect dont il ne se départit jamais et qui obligeait vis-à-vis de lui-même à une dignité pleine d'égards. Conduits avec cérémonie dans leurs appartements, les princes purent ne pas s'apercevoir de leur captivité. Quelques fleurs cachaient les chaînes; leurs yeux n'étaient pas assez perspicaces pour deviner des geôliers sous la livrée des gens de service et des gardiens sous l'uniforme des sentinelles rendant les honneurs.
Ferdinand était disposé à tout accepter par une résignation forcée et par une dissimulation naturelle; une lettre de l'Empereur que lui remit M. de Talleyrand le charma : nous conclurons le mariage que vous désirez contracter avec une de mes nièces. «J'espère que vous y trouverez le bonheur et moi un nouveau motif de piendre intérêt à tout ce qui vous con-
cerne (1). » Il est à croire que Napoléon ne pensait donner aucune suite sérieuse à ce projet; si c'était un leurre, Ferdinand s'y laissa prendre; sa naïveté ayant témoigné sa gratitude dans une épître un peu chaude valut à Talleyrand ce l'appel à l'ordre : «Le prince Ferdinand, en m'écrivant, m appelle son cousin. Tâchez de faire comprendre à M. de San Carlos que cela est ridicule et qu'il doit simplement m'appeler sire (2). » — Ajaccio et Sainte-Hélène dispensent de tout commentaire.
Cependant, on s'était installé. Don Antonio occupait à droite les grandes pièces du rez-de-chaussée, Ferdinand celles de gauche; au-dessus de lui logeait don Carlos. Dans le corps de logis qui est en équerre, toute la suite : chambellans, écuvers, l'aumônier et les médecins; c'est dire qu'on était un peu à l'étroit. Talleyrand ne s'était réservé que quelques pièces. Les galeries de tableaux, de gravures, de médailles, qui ont fait la réputation de Valençay, s'y trouvaient déjà en partie, la bibliothèque également; mais les arts et les livres avaient peu d'attrait pour ces hôtes illustres, et le maître de céans savait occuper leur attention par des plaisirs moins délicats : « La journée des princes s'arrange chaque jour de manière à leur être plus agréable. Le matin, les deu.x jeunes princes prennent des leçons de danse; le prince Ferdinand y ajoute des leçons de musique. L'après-midi, ils montent à cheval ou se promènent en calèche. Hier, ils ont fait une partie de pêche. Le soir, ils font danser chez eux et se dispensent de danser eux-mêmes... Mme de Talleyrand leur fait faire de la musique tous les jours ; les boléro^ les fandango se font entendre de tous les côtés. — Je commence à trouver mon séjour ici assez inutile (3). »
(1)14 mai 1808.
(2) Bayonne, 24 mai 1808.
(3) Talleyrand à l'Empereur, 21 et 31 mai 1808. AF IV, 1689, Documents autographes.
Cette consigne de ne songer qu'à des jeux et de ne s'occuper que de divertissements assez bruyants pour être entendus du village, c'était le paravent dressé entre les princes et le public. L'Espagne devait être pour eux une terre oubliée. L'Empereur le voulait absolument. Il fallait que les graves événements de la Péninsule leur demeurassent inconnus : « Gardez-en le secret, » mandait-il à Talleyrand. Et sur ce point il pouvait avoir tout repos. Le vice-grand électeur disait pleinement la vérité dans celte même lettre qui parlait de fandango et de boléro : « Toutes les mesures de surveillance sont bien prises. Le château et les environs sont dans la tranquillité la plus parfaite. Je ne crois pas qu'il y ait un lieu dans le monde où l'on sache moins ce qui se passe en Europe. "
On avait sans doute éloigné le commandant de gendarmerie Henry, dont les habitudes un peu soldatesques et le costume lui-même portaient trop l'empreinte de sa mission; mais M. d'Arberg, qui le remplaçait, dans son frac de chambellan comme dans son uniforme de hussard, n'en était pas moins un gouverneur de château fort.
On ne se présentait qu'avec une carte signée de lui; povir arriver comme pour sortir, il fallait passer par le corps de garde; toutes les portes du parc étaient verrouillées; dans les cours et les corridors, des sentinelles. La nuit, l'enceinte extérieure est gardée par des piquets, surveillés eux-mêmes par des rondes d'officiers. Valençay est entouré de 8 brigades de gendarmerie et cerné par 8 cantonnements qui, chaque jour, communiquent par des patrouilles croisées. Un gendarme de planton va tous les matins à Blois et à Gbâteauroux pour éclairer les routes et porter les dépèches; 15 hommes de garde font des patrouilles de nuit, renforcées de minuit à deux heures d'une patrouille à cheval; 10 soldats de la maréchaussée se tiennent en permanence, chevaux bridés, à
Valençay; ^ officiers surveillent le service, commandé par le capitaine Bodin (1). Toutes les lettres du bureau de poste, même celles des habitants, sont réunis en un paquet et envovées de suite à Lavalette (2). Celui-ci confirme les instructions aux maîtres de poste des environs pour qu'aucun vovageur ou courrier ne puisse avoir de chevaux sans un ordre du gouverneur (3).
Une démarche significative et en vérité gratuitement injurieuse pour les princes était imposée à leur suite. Tous leurs gentilshommes, tous leurs serviteurs, durent prêter serment de fidélité à Joseph Bonaparte. Ne pouvant s'y soustraire, leur grande préoccupation fut de couvrir cet acte de termes amphibologiques et d'accumuler à dessein et à plaisir les l'éticences. Ayant appris « par la voix publique " son installation sur le trône d'Espagne « avec le consentement de la nation » , désireux de rester Espagnols et surtout d'obéir aux lois de leur pays, ils « regardaient comme un devoir » de se sovimcttre au système adopté par la nation et de rendre " comme ellemême " , leurs hommages à S. M. Catholicjue, en lui offrant le même respect et la même fidélité qu'au gouvernement précédent. — Chacun voulait jouer au plus fin et c'est à cette habitude décevante que Talleyrand a sacrifié une fois de plus quand il nous a tracé le tableau idyllique de la vie édifiante que l'on menait sous son toit :
La journée finissait par une prière publique à laquelle je faisais assister tout ce qui venait dans le château, les officiers de la garde départementale, et même quelques hommes de la gendarmerie. Tout le monde sortait de ces réunions avec des dispositions douces; les prisonniers et leurs gardes priant à genoux, les uns près des autres, le même Dieu, paraissaient se moins regarder comme ennemis; les gardes n'étaient plus aussi farouches, les prisonniers
(i) Juin 1G08. F 7, 3544.
(2) D'Arberg à Duroc. — Biblioth. nation. Mss. Fonds français, n" 6596.
(3) Lavalette à l'Empereur, 22 juin 1808. F IV. 1680. Lettre originale.
n'avaient plus autant d'alarmes, peut-être même quelque signe d'intérêt leur faisait-il concevoir un peu d'espérance (1).
A la vérité, le soir, retirés dans leurs appartements, les princes récitaient le Rosaire avec leur entourage, et la mélancolie de Ferdinand ne cédait qu'aux airs nationaux que le musicien Castro lui faisait entendre en pinçant sa guitare. — Les promenades dans le parc ne pouvaient être que peu récréatives : était-ce en voiture? Une calèche venait prendre les princes, dans une seconde montaient San Carlos, deux gentilshommes espagnols et M. d'Arberg; le reste de la suite suivait très librement à pied. Etait-ce à cheval? Un écuver et un chambellan, désignés par Talleyrand, les accompagnaient et un piquet de gendarmes fermait la marche.
De partir, le prince de Bénévent mourut bientôt d'envie : son personnage ici embarrassait cet homme que rien ne pouvait déconcerter, et après quelques conversations d'affaires avec le chanoine Escoïquitz, quelques causeries banales avec Ferdinand, les soirées pieuses à la chapelle ne lui suffirent plus. Il souffrait, d ailleurs, de ce mal qu'il ne put jamais ni supporter m vaincre : l'ennui. Ses amis eux-mêmes souriaient de son rôle, et son compère d'Hauterive lui écrivait de Paris cette épître mordante :
« Ici le roi .Jacques second.
Sans ministre et sans maîtresse, Le matin allait à la messe, Et le soir allait au sermon. »
Je crois que Mme de Sévigné, que vous citez, a un peu exagéré les charmes de la vie de Saint-Germain; mais puisque vous êtes à Valençay et que Mme de Talleyrand s'étudie à rendre ce séjour agréable, je ne doute pas que le roi Ferdinand VII s'y plaise, et j'en serais charmé. Au reste, il me paraît qu'on ne s'occupe guère
(1) Mémoires, t. I".
ici des princes que parce qu'ils sont chez vous, et de votre château que parce que vous y êtes. Le roi Charles, qui est à Fontainebleau, ne vient pas à bout, malgré la proximité, d'attirer l'attention ni d'inspirer un grand intérêt. La Révolution a ôté aux esprits toute susceptibilité sur ces objets.
Je ne comprends pas encore bien pourquoi vous êtes si longtemps à Valençay (Ij...
Le vice-grand électeur le comprenait mieux, mais n'en était pas plus satisfait, il avait hâte de rejoindre Napoléon, de se remettre dans le mouvement du monde. Après plusieuî.s ouvertures, il prit sur lui de s'en aller : » V. ^î. ayant paru trouver qu'il n'y avait pas d'inconvénient à ce que je me rendisse à Paris, mon projet serait d'y aller à la fin de la semaine. Je n'ai pu voir V. M. qu'un moment depuis quatre mois, et j'ai un grand désir de me retrouver plus près d'elle. Mme de Talleyrand resterait ici quelques jours de plus que moi pour que le château ne prenne pas tout à coup l'air monacal qu'il aura quand il n'y aura plus que des hommes (2). » Il voulut du moins se faire donuer, pour l'Empereur, un certificat de bonne conduite; il l'obtint aisément, le voici :
Monsieur le prince, notre cher cousin et cher ami,
Les bontés dont V. A. S. nous a comblés, depuis que nous avons eu le bonheur de la connaître ; l'aimable liospitalité que nous lui devons, et mille motifs de la plus vive reconnaissance, joints à la haute estime que ces grandes qualités nous ont inspirée, nous font un devoir bien agréable de vous assurer par le moyen du duc de San Carlos et du chanoine Escoïquitz, porteurs de cette lettre, des sentiments de parfaite et inviolable amitié que nous lui avons voués. Quoique nous soyons bien persuadés que nous ne les pourrons exprimer que faiblement, de même que les regrets que nous cause
(1) Paris, 6 juin 1808. Archives de Broglie. Papiers de Talleyrand classés par M. de Racourt. — Original.
iji) Talleyrand à l'Empereur, 16 août IS08. AF. IV. IG j(>.
votre absence, bien que modérés par l'espérance qu'elle sera favorable à l'expédition de nos affaires, et que nous aurons le plaisir de la revoir. Recevez donc, prince, cet épanchement de nos cœurs...
Vos bien affectionnés cousins et amis,
Ferdinand. Charles. Antonio.
Valençay, 30 août 1808 (1).
Mais c'est là style d'épitaphe, et si cet homme habile n'eut d'autre garant que l'attestation que je viens de reproduire, il se trompe encore, car les princes étaient satisfaits de son éloignement. Non pas qu'il ne fût extrêmement poli et capable de merveilleusement habiller son àme, mais ne s'étaientils pas mis en tête de » souffrir d'être logés par un étranger qui n'était pas leur égal ! (2) » Voilà une étrange délicatesse et venue bien à propos! D'Arberg l'écrivait à Duroc avec un étonnemcnt que nous partageons à notre tour et que M. de Talleyrand ignora peut-être, tout en étant assez fin pour s'apercevoir des froideurs et des réticences.
Il partit à la fin d'août et courut à Nantes rejoindre Napoléon. Celui-ci venait de traverser la Vendée où de sincères acclamations avaient, sur cette terre classique de la chouannerie, salué le pacificateur de la patrie et le restaurateur des autels. Le monarque était de parfaite humeur, il accueillit fort bien M. de Talleyrand, et, certes, si ce dernier témoigna de l'opposition à la conduite des affaires d'Espagne, ce ne fut pas à ce moment-là. Il suivit la cour à Paris et, tout à son rôle d'amphitryon des Espagnols, réunit à sa table l'abbé de Pradt, le duc de San Carlos, le chanoine Escoïquitz. Il se dédommageait de ces attentions officielles par les sarcasmes de l'intimité, dévoré du désir de blâmer sans oser encore
(1) Archives de Broglie. Papiers de Talleyrand classés par M. de Bacouit — Copie.
(2) Mss. Fonds fran(;ais, 6596.
loucher à la politique impériale, il criblait de traits ses artisans : Ghampagny plus qu'aucun autre; et il se réservait pour l'imprévu qu'allait lui otfrir la réunion d'Erfurt (l)
Un aspect monacal! Talleyrand avait craint que sa demeure ne le prît bien vite; mais d'autres ressource» lestaient pour éloigner ce danger-là. La toujours très belle et peut-être point si sotte personne qu'on l'a prétendu, Mme de Talleyrand, remplissait son rôle de maîtresse de maison avec un dévouement infini. Napoléon avait laissé entendre à mots fort découverts que si Ferdinand s'amourachait de quelque jolie femme, cela serait à merveille. Celle que Bonaparte avait, selon le mot de Chateaubriand, « attachée à son mari comme un écriteau » savait s'en détacher elle-même à l'occasion. Sa modestie ne visa pas jusqu'au maître, elle abaissa avec bonté ses regards sur le serviteur, et le prince de Bénévent, respectueux jusqu'à l'excès des moindres désirs de l'Empereur, s'accommoda fort galamment des complaisances sans bornes de la princesse pour le duc de San Carlos, son admirateur déclaré. Dans le même temps, intervertissant les rôles à son tour, Ferdinand voulait bien goûter quelques distractions avec une jeune personne vivant sous le même toit. Vint-il à prendre méfiance de cette affection presque offerte? Ce feu de paille brûla un moment et s'éteignit.
Un vent amoureux passait sur ces cœurs inactifs, et chacun dans son oisiveté cherchait des compensations à l'ennui d'un château qui ressemblait moralement à une prison. Un des gentilshommes de la suite, don Raphaël Antonio de Souza, marquis de Guadalcazar, avait trouvé dans les alentours l'objet charmant digne de ses hommages. Au manoir de la Moustière, demeurait toute une famille estimable : le grandpère, le vieux M. Godeau de la Houssaye; son fils Godeau
(1) Lacour-Gayet, Talleyrand, II»
d'Entraigues; ses petit-fils, 1 un, auditeur au Conseil d'Etat; l'autre, officier de chasseurs à cheval, et leur sœur, une enfant de quinze ans. Elle était jolie et coquette; M. de Guadalcazar se montra pressant, l'auréole de la fidélité et de la persécution ornait son front, la bonne grâce de ses manières et l'antiquilé de son blason firent le reste. Ernestine d'Entraigues ne repoussa pas l'heurevix et galant hidalgo. Les fiançailles, puis le mariage, occupèrent le mois de septembre, et furent pour tous la plus agréable diversion.
En effet, au commencement de ce même mois, l'alarme avait été chaude dans la petite colonie espagnole. L'argent se faisait rare, et les promesses impériales d'une pension semblaient singulièrement oubliées. Pour les rappeler à qui de droit, Ferdinand envoya à Paris don Pedro Macanaz. Quand il eut exécuté ses sollicitations, celui-ci donna avis de son retour, mais ne reparut pas. Alarmé, on envoya de Valençay M. d'Amezaga à sa rencontre. Il apprit que Macanaz avait été arrêté à Étampes sous le prétexte d'un passeport incomplet et sous le motif d'une conversation dans un café sur les malheurs de sa patrie. On l'avait bel et bien conduit à Vincennes. En vain San Carlos et Escoïquitz, alors à Paris avec M. de Talleyrand, demandèrent une audience de l'Empereur qui s'excusa sur son prochain départ pour Erfurt. Après le retour, on voulut oublier l'affaire et le malheurevix Macanaz resta cinq années, jusqu'à la fin de l'Empire, enfermé au donjon.
Tout ceci avait vivement affecté et émotionné les princes. Le mariage de Guadalcazar n'avait pu les désassombrir complètement, et la visite de Talleyrand ne leur rendit pas toute leur belle humeur. Le vice-grand électeur fit une simple apparition : avant de suivre Napoléon en Allemagne, il venait prendre congé de ses hôtes. Cherchant un cadeau à lui faire comme témoignage de cette hospitalité, ils lui offrirent leurs vieux livres de prières. Ce choix indiquerait qu'ils n'avaient à
leur disposition que fort peu d'objets de prix, à moins qu'ils n'eussent voulu se montrer extrêmement plaisants, et de f^ait, quoi de pKis folâtre que ces Bourbons dépossédés remettant leur missel à l'ancien évêque d'Autun. — Imperturbable, celui-ci reçut son cadeau avec toute la gratitude et le respect imaginables, et monta en voiture. Il ne devait pas rentrer dans sa demeure avant la seconde Restauration, en avril 1816.
Le mariage de Mlle d'Entraigues, voilà un exemple des émotions qu'avait causées dans les castels de ce tranquille pays berrichon l'arrivée des princes. Toutes ne furent pas d'un caractère aussi joyeux. La police s'avisa de voir des conspirateurs dans tous les hobereaux voisins, et les préfets déployèrent leur zèle.
Le marquis de Bartillat habitait le château de Gelles-sur- Cher, une grande maison que la bande noire depuis a détruite, et qu'avait construite Philippe de Bélhune, frère de Sully. M. de Bartillat possédait cette terre par sa femme qui était justement une Béthune. D'excellente famille (sa mère et sa tante, — Mme Robert de Dillon, — étaient toutes deux de Maistre), il appartenait à cette noblesse qui, dans sa province, n avait point souscrit au nouveau régime et il restait mal H noté il pour avoir prodigué des marques de son attachement au marquis de Rivière lors du grand procès de 1804, Il rencontra les princes dans une de leurs promenades et les salua. Souvent à cheval dans la forêt de Gatines, on s'avisa de craindre de sa part une tentative d'enlèvement en leur faveur, et sur le propos plus que vague d'une Mme de Saint-Aignan qui aurait dit que peut-être M. de Bartillat serait homme à aider une évasion, on l'arrêla chez lui le 26 septembre au matin. Le lendemain même, écroué à Vincennes, il avait les honneurs d'un interrogatoire de Desmarest.
Il n'y avait rien, on ne trouva rien. D'apprendre que Mme de Saint-Aignan avait un fils placé par ordre à l'école m. 2
de Saint-Cyr, d'où il était sorti pour mauvaise santé, que ce jeune homtne fréquentait chez Mme de Chevreuse au château de Lviynes où il y rencontrait M. de Duras et le prince de Poix, oui, cela fut prouvé; mais non de bâtir un complot entre lui et M. de Bartillat. Ce dernier n'en demeura pas moins sept mois au cachot, avant d'être envoyé en surveillance à Nancy, pour que son exemple servît à d'autres.
Si les princes apprirent ces événements où leur nom se trouvait mêlé à leur insu, et qui les pouvaient édifier sur leur position, ils n'en prenaient pas ombrage : leur pensée étant de ne pas demeurer longtemps à Valeaçay. En échange de l'Espagne et des Indes, l'Empereur leur avait promis le château de Navarre, avec ses « parcs, bosquets et dépendances i> . Ils demandaient à venir habiter \e\\T propriété.
Navarre était cette ancienne demeure des ducs de Bouillon, à la porte d'Evreux, où la bande noire n'a pas laissé pierre sur pierre, mais qui s'est poétiquement embellie avant de disparaître de l'ombre fugitive d'une grande infortune : Joséphine de Beauharnais. Résidence bien près de Paris, trop près par conséquent pour y maintenir dans le silence et l'oubli trois princes rayés de l'almanach impéri^ai. On argua de l'état délabré du château, de l'étroitesse des appartements, et, à toutes les instances de Ferdinand, on fit la sourde oreille, jusqu'au jour où la lassitude le rendit muet (l).
De la pension apanagère stipulée à Bayonne, au lieu de 600000 francs échus à la fin d'août 1808, 250000 francs avaient été alors payés (2). En septembre, quelques phrases de promesses évasives à San Carlos et à Escoïquitz (3). Nouveaux retards, nouvelles réclamations, nouvelles lins de
(1) Les biens du duc de Bouillon furent réunis au domaine par décret du 3 janvier 1809. Navarre fut érigé en duché et en majorât pour Joséphine en 1810 Vendu en 1834 et démoli.
(2) Aff. étrangères. Espagne, vol. 67fi, fol. 297.
(3) Ibici., fol. âSO.
non recevoir, en octobre (1). Au commencement de 1809, Ferdinand réclame encore : Tarriéré est de 516 G6() francs {2). Rien. Démarcheà le 24 février, démarches le 22 mars, démarches le 5 avril. Nulle réponse.
Il fallait donc vivre à Valençay. Malheureusement l'e-xistence y devenait plus pesante. M. de Talleyrand n'y venait plus; sa présence était pour elle-même peu regrettée, car elle gênait ses hôtes par Fétiquette méticuleuse qu'il avait imposée (3). Toutefois l'isolement paraissait pkis grand encore, et sur l'aspect d'une « prison » toute illusion tombait.
L'Empereur était parti pour l'Espagne et ses succès devaient écraser les dernières espérances des princes. C'était bien là la conquête définitive de leur royaume. Quelles étaient leurs pensées intimes sur ce point? Ils paraissent indifférents. On peut croire que le flegme de Ferdinand, l âge de Carlos et l'apathie d'Antonio y étaient pour quelque chose. Le prince des Asturies dissimulait à merveille; quand il était sûr de n'être point espionné, il demeurait moins taciturne. A l'annonce, très imparfaite encore de l'affaire de Baylen, il dit le mot du Psalmiste : Pater meus et mater tnea dfr cliquer unt me ; Dominus autem assumpsit me. C'était au moins de l'à-propos.
Et puis quel avis précis avoir sur des événements incertains? Les nouYclles leur arrivaient rares, tronquées ou fausses. Les soins de M. de Lavalette sur ce point n'étaient pas vains : toute lettre subissait un examen soigneux : les princes n'en recevaient pas, leur entourage seul pouvait en attendre. Dès qu'un passage était suspect la missive était retenue. Pour être le destinataire d'une correspondance arrivée de Madrid avec quelques lignes chiffrées, ignacio Meuendez, valet de chambre de don Carlos, fut arrêté, tenu au seeret à
(i) Aff. étrangères. Etpagne, vol. 677, fol. 106.
(2) Ibid., vol. 678, fol. 193.
(3) Lettre de d'Arberg, 15 avril 1809.
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Chàteaiiroux et conduit au fort de Ham. Il n'en sortira qu'à la fin de IHl-i (Ij. Cette mesure était, du reste, un simple prélude.
Le nombre des sentinelles augmentait et on doublait les postes de gendarmes La surveillance s'étendait aux moindres détails. 11 y eut une rumeur qui monta jusqu'au préfet quand don Carlos demanda à faire venir de Paris le dentiste Bousquet. Tout voyageur passant par Valençay était minutieusement noté, et le préfet de l'Indre envoyait au ministre de la police cette liste quotidienne. Un tailleur nommé Bédassier, faisant à Blois les commissions de Talleyrand, se chargea aussi de celles des princes. On l'arrêta pour avoir trois paquets dans sa voiture; il avoua que c'étaient trois boîtes contenant trois seringues pour ^L d'Amezaga, l'écuyer; les gendarmes ne se contentèrent pas de cette déclaration :
« Nous avons fait ouverture des trois boîtes et avons trouvé : une seringue d'étain garnie d'une canule courbe, chacune des deux autres d'une courbe et d'une droite; recherches faites dans les dites seringues, nous n'y avons rien trouvé (2). " Pour cette grave affaire le préfet écrivait à Real le conseiller d'Etat, et comme l'auberge de Bédassier « Hôtel d'Angleterre » (une enseigne suspecte) étant « située sur la route d'Espagne, pouvait recevoir des étrangers » , on la ferma.
D'Arberg n'épargnait rien. 11 habillait en bourgeois quatre gendarmes et payait leurs vêtements 510 francs. Deux hommes à 3 francs par jour veillaient aux écuries; ci : 3282 francs. Il remboursait au directeur de la poste le port des lettres d'Espagne interceptées, soit : 355 francs. Nous avons tous ces comptes.
(1) F YII, 6518. Dossier Meneiulez. Ces lettres lui étaient adressées par Antonio Saiz de Zafra et sa femme.
(2) Mars 1809. Arch. nation., F VII, 3543.
Il semblerail que l'filmpcreur ait prétendu faire supporter lux princes le mauvais succès dos affaires d'Espagne, et augnenter leur angoisse en proportion de la diminution de ses )ropres espoirs.
Déçu de Tautre côté des Pyrénées, anxieux de la prise l'armes qui l'appelait, à l'opposé sur les bords du Danube, il le voulait laisser derrière lui aucun foyer de conspiration.
Ferdinand manquait d'argent : son majordome Ayerbe rendait ses cbevaux. D'Arberg s'en plaignait comme d'une )ffense à la munificence de l'Empereur; mais la pension ne l'en payait pas mieux. On s'avisa d'un autre moyen, en vérité )lus simple : à la fin de mars Tordre arriva de renvoyer la plus ;rande partie de la suite. Dans les quarante-huit heures, sous )eine de la confiscation de leurs biens, trente-trois personnes levaient quitter Valençay, On comprend l'émoi de tous, et le lésespoir des trois Infants, privés de leurs serviteurs accou- ,umés. C'était pendant la semaine sainte, au milieu de praiques de dévotion auxquelles l'absence de Talleyrand n'enevait rien de leur sincérité et de leur recueillement. La dijnité de Ferdinand se plut à ne laisser paraître ni indignation li chagrin; il ordonna que les exercices de piété suivissent eur cours, et il se rendit de sa personne à l'adoration du saint sacrement.
L'aumônier Ostolaza, qui était compris parmi les exilés, jrècha le sermon des Sept paroles avec une douloureuse pré- ;ence d'esprit. Après la messe du samedi saint, tout ce monde în larmes se sépara. On laissait aux princes deux cuisiniers, quelques laquais; tout le service d'honneur disparaissait : le narquis d'Ayerbe, le général Antonio Correa, le duc de Feria, jisternes, Ramirez Molina... et jusqu'à ce malheureux Gualalcazar, que sa jeune femme suivit sur les grandes routes, ivcc qui elle se rendit à Burgos, et qui, moins de deux ans iprès, revenait, veuve de dix-se()t ans, se réfugier chez ses
parents, mais à qui l'entrée de Valexlçay fut rigoureusement interdite dans la crainte de lui voir donner aux princes des nouvelles trop exactes de leur patrie (1). Cette caravane reçut à Ghâteauroux des passeports pour Auch, d'où ses membres furent conduits à Bayonne; ils passèrent ensuite les uns à Pampelunc, les autres à Saint-Sébastien.
Le chanoine Escoïquitz était resté au château, et son neveu Dominique d'Amezaga, premier ccuyeret intendant, semblait devoir prendre la direction de la maison. D'une bonne famille de Biscaye, parent de l'amiral Mazaredo, Amezaga était un brouillon et une mauvaise tête. Sa femme, née de Bergara (elle l'accompagnait avec leurs sept enfants), semblait plus aimable, trop aimable même s'il faut en cioire la chronique. Tous deux troublèrent les princes plus qu'ils ne leur furent utiles, et l'oncle Escoïquitz, pour sa part, révolutionna cette cour minuscule, en excitant, non sans propos, mais, hélas! sans tact, 1 irritation de son maître. San Carlos avait été renvoyé également et interné à Bourg-en-Bresse. On sait que le prince de Bénevent était alors en pleine disgrâce, et le comte le Senft a écrit que l'exil du brillant Espagnol était pour atteindre jusqu'à la princesse. Mme de ïalleyrand, il est vrai, supportait fort mal cette absence. L'obligeant Escoïquitz entretint avec tous deux une correspondance secrète qu'il faisait passer de l'un à l'autre. Ferdinand s'ennuya de ces divers commérages et 11 demanda le départ de cette turbulente famille. Ils s'en allèrent tous à Bourges, au mois de juin, mais avec espoir de retour. L'avenir leur donna raison.
Le prince des Asturies avait jeté toute sa faveur sur deux prêtres français, les abbés Gaillard et Blanchard, que l'archevêque de Bourges (2) lui avait envoyés pour le service religieux. Le premier avait émigré en Espagne pendant la
(1) Mas. Fonds français, n" 659(3, pii'ce 98.
(2) Mgr de Mercy (lùOi-iSli).
Révolution el parlait bien la langue. Ils étaient de toutes les parties; mais ces distractions demeuraient tout à fait orthodoxes, car le préfet de l'Indre étant venu en ce temps-là faire une visite de surveillance, n'annonçait rien de nouveau à signaler, si ce n'est que " le Nain jaune remplaçait le Loto » . Le passage d'une « troupe d'artistes d'agilité « (lisez : des dan.seurs de corde) devint un événement; elle donna une séance à Valençay, et les princes en furent si satisfaits qu'ils louèrent leurs talents pour tout un mois.
Ils se contentaient de ces plaisirs et c'était fort heureux, car on ne leur en eût point permis d'autres. Pour rompre cette affreuse monotonie, d'Arberg avait songé à leur faire visiter quelques châteaux voisins et à les mener pécher dans la rivière du Cher. Il en demanda l'autorisation à M. de Pommereul, le préfet, qui en référa au ministre de la police, et Real, en marge répondit : « A quoi bon? n
La gracieuseté et la pitié de d'Arberg n'excluaient pas au reste une exacte police : si les princes sortaient dans le parc, quatre gendarmes cachés précédaient toujours leur voiture; dès quatre heures dvi matin un journalier est placé sous leurs fenêtres, muni, pour donner le change, d'un râteau ou d'un autre instrument, afin d'épier toutes les démarches et voir s'ils ne touchent pas aux portes pour les ouvrir, s'ils ne jettent pas des billets par-dessus les murs. Cet observateur est un jeune militaire blessé et en retraite; on lui donne 90 francs par mois (1).
Ainsi se passa, à Valençay^ cette première année, dans ces graves et importantes affaires. Pendant ce temps, surexcitée par la diversion belliqiieuse de l'Autriche, soutenue par l'or de l'Angleterre, la Péninsule était tout entière debout. Soult devait abandonner le Portugal, Victor était battu à Tala-
(i) Kappo:t du 3 juillet 1809. F VII, 3544.
vera, Joseph reculait sur Madrid, le siège de Girone laissait dans l'histoire un souvenir immortel, et, sur le plateau d'Ocana, la vaillante ardeur de nos troupes avait besoin de soutenir la réputation non d'héroïsme de nos aigles, mais de leur bonheur.
De tout cela, nulle trace dans l'esprit de Ferdinand, de son frère ou de son oncle. A leur vouloir tout cacher, on avait certainement réussi. M. d'Arberg recevait en récompense le titre de comte et venait reprendre à la cour un service plus digne de lui et moins ingrat.
Le nouveau gouverneur de Valençav n'avait sans doute pas les qualités d'homme du monde de son prédécesseur, mais il se trouvait très propre au métier de gardien qui lui était fait : soldat de bravoure sans caractère, malgré des aventures assez multipliées :
Pierre Berthemy (1), cuirassier à l'armée du Rhin, attaché à l'état-major du général d'Hautpoul, avait eu la bonne fortune de devenir officier d'ordonnance de l'Empereur. Lorsque Savary s'en fut en mission à Saint-Pétersbourg, à l'été de 1807, Berthemy fit partie de la maison militaire de cet ambassadeur d'un nouveau genre (2), et c'est là, sans doute, que le duc de Rovigo apprécia la pureté de son zèle et la sûreté de son service.
Murât passant en Espagne le chargea d'aller tàter le patriotisme des habitants des îles Baléares. Ils le lui montrèrent en
(1) INé le 16 mai 1778. Entré au service en 1798. Sous-lieutenant en 1800.
(2) Mémoires du général de Saint-Chamaus.
l'enfermant au château de Bellver. Au bout de sept mois, on l'embarqua sur un méchant bateau, à qui des corsaires espagnols donnèrent la chasse. Berthemy est remis au cachot, se fait passer pour un marchand allemand, recouvre sa liberté, reprend la mer; la tempête le pousse en Barbarie : le dey d'Alger le retient une demi-année dans ses casemates (1). C'est à sa rentrée en France qu'on l'envoie à Valencay. Disons de suite la fin de son histoire : attaché à la fortune de Murât, dont la vaillance aimait les gens qui se battent (et Berthemy, blessé à Austerlitz, à Eylau, h la Moskowa, montrait qu'il savait s'exposer en des jours heureux), il resta au service du roi de Naples jusqu'aux catastrophes de 1815. La Restauration en fit plus tard un maréchal de camp; le gouvernement de Juillet, un commandant de département. Il mourut vieux, à la fin de 1855.
Quand, à la suite de ses mésaventures des Baléares et d'Afrique, il accepta le poste de gouverneur de Valencay, on aurait pu soupçonner sa rancune contre les Espagnols de vouloir prendre sa revanche. Point du tout. Charmer les princes par sa politesse, Berthemy l'avait prétendu. Nous le voyons, à ses débuts, leur ménager la surprise de petits présents et travailler, pendant trois mois, à un « groupe de dessin à la manière d'Isabey " , qu'il croit devoir offrir au prince Ferdinand.
Mais d'autres soucis ne tardent pas à le dominer. Des tentatives d'évasion, dont la plus fameuse de toutes est connue par le nom du baron de Kolli, caractérisent son gouvernement. — Évasion, enlèvement, c'est tout un dans l'espèce, et que la chance en ait été poursuivie, rien de plus naturel. Que Napoléon ait prétendu ne pas laisser aux Espagnols celte facilité, la chose est dans l'ordre. Il ne se comprend pas
(il Affaires étrangères, Espagne, vol. 679 et 682. — Archives nationales, AF IV, 1613. — Bibliothèque nationale. Mss. Fonds français, vol. 6596.
moins que l'Espagne, tout entière soulevée au nom de Ferdinand VII, ait cherché à délivrer son roi. On demeure seulement surpris de ne pas voir l'entreprise risquée plus souvent en faveur de ce nouveau Richard, qui, sans avoir un « cœur de lion » , savait encore trouver des Blondel.
Les invités de marque que Talleyrand, dans l'été de 1808, avait priés de venir à Valençay, pour donner sans doute à sa maison wn air plus mondain et d'élégance, ne manquèrent pas d'avoir cette idée. Mmes de Bellegarde, la femme et la belle-sœur du feld-maréchal autrichien, qui avait discuté avec Bonaf»arte les préliminaires de Léoben, la duchesse de Gènes et Mme de Brignoles, sa fille, proposèrent d'aider la fuite, au moins celle de Ferdinand, au marquis d'Ayerbe, son intendant. Mais celui-ci hésita, prit peur et certainement il eut raison (1). Cette démarche était spontanée et imprudente.
Il y en eut de naïves, comme celle de Bonaventure de Malibran, un Français dès avant la Révolution au service de l'Espagne et qui s'était distingué dans les colonies d'Amérique. En janvier 1809, il était parti pour la délivrance de Ferdinand, un peu comme Don Quichotte à la conquête de Dulcinée du Toboso. Pensant bien que l'argent est encore l'arme la meilleure en pareille occurrence, il menait deux mules chargés de deux caisses remplies d'or, mais cachées, il le croyait du moins, sous des tablettes de chocolat. Il n'eut pas même la peine d'èlre pris par des gendarmes français : avant d'atteindre la frontière espagnole, arrêté deux fois par des paysans en armes, à Lérida et à Olinna, il fut remis en liberté, à cause des passeports très réguliers que lui avaient fournis, au nom de la junte suprême de Catalogne, Thomas de Véri et Théodore Reding, mais ses caisses n'eurent pas la
(t) Memorias del marques de Ayerbe.
même bonne fortune; il ne les revit jamais. Il ne renouvela pas sa tentative généreuse, dont les archives de M. le duc de Saragosse nous ont conservé les détails (1).
Afin de voir Ferdinand VII, prendre ses ordres et les reporter en Espagne, la Régence de Scville chargea de passer en France don Juan Antonio Miguel y Forte. C'était un artiste « décorateur de la Chambre royale » , qui, par ses anciennes fonctions au palais de Madrid, pouvait avoir conservé avec l'entourage des princes des relations utiles pour pénétrer auprès d'eux.
Miguel y Forte partit de Cadix en février 1809. Après une quarantaine à Trieste, il passa par le Tyrol, la Suisse, Bâle, Berne, Genève, traversa Lyon, arriva à Paris (3 juin), y demeura trois semaines, et entreprit sou voyage de reconnaissance autour de Valençay par Tours, Vierzon, Selles et vSaint-Aignan. Il put facilement se rendre compte de l'exacte surveillance dont le château était entouré; les détails de son rapport coïncident tout à fait avec les renseignements des bulletins de police.
Son ami Moreno n'était plus là, éloigné au mois d'avril précédent, comme tous les gens de service. Miguel y Forte interrogea les uns et les autres; pénétrer jusqu'à Ferdinand, il n'y fallait pas songer; pensant avec prudence, et, on doit le dire, avec sagacité, qu'il compromettrait sans utilité et les princes et lui-même, il repartit. Son retour s'effectua par la Suisse, le Rhin, Manheim ; à Rotterdam, il s'embarqua pour Londres (septembre 1809). Là il rendit compte à Cevallos, ambassadeur dans cette ville, de ses faits et gestes, puis regagna l'Espagne. Le 6 octobre, à Séville, il énumérait à
(1) Il fut nommé receveur des finances à Grenade. II était, en 1810, intendant de la Sierra Morena ; depuis, administrateur de Puycerda. Il appartenait à une vieille et bonne famille de Mont-Louis, dans la Cerdagne française. Né en 1768, il mourut en 1842.
Martin de Garay les détails de ses pérégrinations. Il avait complètement échoué (1).
Au commencement de 1810, deux émissaires de la junte de Tarragone venaient en France. S'il faut en croire une note de Real, ils étaient porteurs de 800 000 francs de lettres de crédit. La somme paraît forte. Le projet était de gagner la côte de Bretagne et d'aborder un vaisseau anglais qui croiserait là. L'un d'eux, déguisé en femme, serait parvenu auprès d'un médecin de la suite des princes; mais Ferdinand aurait l'efusé de tenter l'aventure parce que « le non-succès l'avilirait aux yeux de l'Europe. Il n'attendait d'amélioration à sa position que dans la conslance de la nation espagnole à lutter contre l'Empereur » . Ce n'était point si mal répondu. La tentative fit peu de bruit; car s'il est vrai que, dans la soirée du 27 au 28 janvier, les gendarmes poursuivirent dans le parc un individu qui leur échappa, rien n'indique que ce fût un agent politique; il y avait beaucoup d'autres intrigues nocturnes au château; et c'est le ministère de la police qui s'en vint avertir la préfecture de Châteauroux de ce qu'elle avait ignoré complètement (2).
Le mois suivant, autre alerte; mais, cette fois, le préfet de l'Indre, prenant sa revanche, annonce l'aventure à Real ; la nuit encore, une ronde vit un homme s'enfuir devant elles; elle parvint à le saisir : c'était un soldat qui tendait des collets à lapins. Real conserva toute sa gravité : il demanda un rapport supplémentaire pour le placer sous les yeux de Sa Majesté (3). Quand on pense que ceci se passait à la fin de février 1810, à l'heure où l'Empereur recevait l'acceptation de la cour de Vienne pour son mariage avec Marie-Louise, il faut reconnaître que la police était bien vigilante et Napoléon peu absorbé.
(1) Archives d'Alcala de Henarùs. Eslado. Legajo 2955.