AF IV
On eut vent à cette même époque, et même un peu avant, d'un moven d'évasion paraissant plus sérieux et plus vraisemblable : profiter d'une promenade à cheval dans les bois, s'écarter doucement de l'escorte à un croisement de route et gagner à fond de train des relais disposés pour un enlèvement. On dit qu'Escoïquitz et San Carlos en eurent la tentation; si Ferdinand témoignait de l'hésitation, et son caractère permettait ce doute, on l'eût attaché à sa monture entraînée par les autres cavaliers. Tout ceci est bien vague, et comme les noms de Mathieu de Montmorency et du marquis de Rivière furent murmurés (1), il semble qu'on ait seulement voulu rapprocher des personnalités suspectes pour se donner le prétexte d'exercer quelques sévérités. Aiicune preuve matérielle de ces projets.
Sans doute, parmi beaucoup de difficultés, celles-ci paraissaient les moins insurmontables. Le gouverneur Berthemy mettait sa perspicacité et son zèle à les prévoir : « Le Cher est à trois petites lieues de Valençay, il tombe dans la Loire, on peut se rendre sur ses bords par des chemins détournés dans la forêt de Gatines. Sur la rive gauche, c'est l'ancienne Vendée..., contrées faciles pour couvrir une fuite. César dit positivement dans ses Commentaires qu'il ne put jamais les fouiller entièrement. Arrivé dans les Sables-d'Olonne, on peut y attendre les voiles anglaises. »
Voilà de l'érudition! Et voici du courage :
A supposer une attaque de vive force du château : » Si je ne succombais pas dans l'action, et si j'étais malgré tout forcé à la retraite, les Anglais pourraient enlever le dépôt qu'a daigné me confier mon souverain et maître; mais ils n'au-
(1) Le premier vint, en cet été de 1810, dans sa terre de la Forest, près de Blois, puis à Fossé, chez M. de Salaberry, et à Ghauniont, avec Mme de Staël et M. de Barante; et le second, sorti au mois de mai de la citadelle de Strasbourg, était interné dans le département du Cher, son pays natal, où il venait de se marier.
raient que des cadavres! (1) » Le valeureux Berlhemy n'eut pas à déployer cette férocité. Du tact, de la prudence et de la ruse, voilà ce qu'on allait lui demander. Nous verrons ce qu'il en advint C'est la fameuse affaire du baron de Kolli.
Mille obscurités voilent comme à plaisir cette entreprise : le héros était un aventurier porteur d'un fau.\ nom; la police a fait jouer au sosie qu'elle lui substitua un rôle qui devait tromper ceux à qui il s'adressait; l'Empereur a ordonné l'insertion au Moniteur de pièces qu'il savait apocryphes ; les intéressés eux-mcMiies ont, par la suite, donné créance à des mensonges qui flattaient alors leur vanité; leurs Mémoires, publiés à grand bruit, sont de pure invention, et les Biographies les plus autorisées ont reproduit ces assertions sans contrôle. Pour ne point se perdre au milieu d'un pareil dédale, je dirai brièvement la vie de Kolli avant d'exposer les faits qu'un patient examen des documents originaux me fait croire être la vérité.
Il est bien extraordinaire, ce curriculum vitce, et ne devient vrai, sinon vraisemblable, qu'en un temps de révolution.
De son vrai nom, il s'appelait Louis Collignon, fils d'un tambour-major du département de la Meuse, tué devant Cambrai en 1793. Il n'avait pas trente ans quand, sous le Consulat, en l'an XI, il fut condamné aux fers par contumace, à Bar-sur-Ornain, comme faussaire et déserteur. Plus tard, il est convaincu de vol chez M. Buffaut, le receveur général du département, mais il échappe encore. Il ne manquait ni d'esprit, ni d'habileté, ni de talents ; sa figure agréable, ses manières polies le rendaient séduisant. Il avait pris femme, je ne sais comment : celle-ci eut une intrigue avec un baron de Munch; Collignon les surprit et fit signer au « coupable » un traité en douze articles : l'heureux rival tout
(1) Berthemy à Fouché, 4 avril 1820. Mss. Fonds français, n" 6596.
LES PRINCES D'ESPAGNE A VAt.ENGAY 31
d'abord lui versait -40 000 francs, puis il épousait la femme et promettait enfin d'élever les enfants « dans la crainte de Dieu et les principes de Thonneur » . Cette pièce, digne de Frontin et de Tartufe, est du 12 avril 1805 (l).
Pour lui, l'époux outragé, il alla vivre avec la veuve d'un banquier genevois, prit ses diamants et les mit en gage C'est probablement à cette époque que, faisant peau neuve, il allégea son nom patronymique de cette dernière syllabe : gnon, si peu aristocratique; il l'augmenta au contraire d'une particule qui l'était incontestablement beaucoup plus : il changeait le C en ii (conseil que ne lui eût point donné l'aimable Charles Nodier qui trouvait, contre le savant Augustin Thierry, cette « perpendiculaire maussade armée de deux pointes obliques et divergentes " bien inférieure au 6", u si gracieux en sa jolie forme demi-circulaire »); mais Collignon se souciait peu de l'étymologie de l'orthographe, et il donnait à l'ensemble de son nom nouveau une saveur étrangère : M. de Kolli, baron irlandais... ou italien. A Versailles, il se fait passer pour un officier général suisse, il en porte l'uniforme avec une croix de Hohenloë (2).
Dans cette ville, où il demeura de 1807 à 1809, sa trop bonne mine lui valut la conquête d'une femme exaltée et mystique, divorcée de M. d'Abzac, remariée avec M. de Bonneval, petite-fille de la fameuse Mlle Aïssé et nièce de Mme de Breteuil. Cette liaison était tout à fait à la Jean- Jacques; des scènes de repentir succédaient aux scènes de passion; Kolli menaçait de se suicider, puis recevait des conseils pieux, peut-être sincères, d'une maîtresse alternant la galanterie et la dévotion. Un beau jour, il partit se jeter dans un ermitage de la forêt de Sénart; il en sortit en no-
(1) Fouché à l'Empereur. AF IV, 1680.
(2) Brouillon de la main de Fouché d'un « Rapport à S. M. l'Empereur et Roi >. . 31 mars 1810. F VII, 5540.
vembre 1809 pour gagner, près d'Anvers, la chartreuse de Westmale. Mme de Bonneval l'avait muni d'une bourse et d'un passeport au nom de son cocher. C'est là que lui vint j l'idée qui devait faire sa fortune, ses malheurs et sa gloire.
Il passa en Angleterre, décidément « baron de Kolli " , d'une noble famille piémontaise. Ses protestations religieuses avaient trompé un excellent et digne prêtre, mais ici trop confiant, l'abbé Desjardins, curé des Missions étrangères à Paris, qui tentait de ramener au bien également Mme de Bonneval. Pendant son exil en Angleterre et au Canada, M. Desjardins avait connu, pour ses œuvres, le duc de Kent. Sur les instances de Mme de Bonneval et dans sa satisfaction d'éloigner honnêtement de sa pénitente son ancien amant, il donna à Kolli une lettre d'introduction «■ dans le sens simple de la charité chrétienne » . C'était assez pour l'intrigant. Il parvint jusqu'au duc de Kent, le séduisit par son ai'deur, et se fit fort de délivrer les princes espagnols, de les sortir de Valençay, de les mener en Angleterre. Le duc adopta cette triomphante idée; M. de Wellesley avait dès longtemps nourri cette espérance; un homme de main se présentait, nul risque moral à courir pour le ministère anglais, des guinées et voilà tout; on sait que cette politique est souvent la sienne. On fit en secret les préparatifs nécessaires.
Kolli se trouva muni de pièces fort sérieuses :
A. La lettre originale que Charles IV avait écrite (en 1802) à Georges III, pour lui annoncer le mariage du prince des Asturies (aujourd'hui Ferdinand VII). Au revers une apostille de la main de Wclleslev, datée du 26 février 1810, attestait que cette lettre donnait toute créance dans le porteur.
B. Deux lettres autographes, l'une en latin, l'autre en français, du roi Georges, contresignées par Wellesley, exprimant des condoléances sur la situation malheureuse de l'Espagne.