‹ L'Espagne et NapoléonChapitre 6 sur 38 · C. Un nombre considérable de pièces fausses, laissées en · texte numérisé non relu

C. Un nombre considérable de pièces fausses, laissées en

blanc mais signées à l'avance : des ordres de service des ministres de la Guerre et de la Marine, des feuilles de route, des passeports portant 1 en-léte de la mairie de Versailles.

D. Une grille en cuivre avec les mots : Secrétairerie d' Mat. — Une imitation du grand cachet d'acier du ministère de la Marine de France. — Vn cachet à aigle avec la légende : Commissaire des guerres. — Des cartes de la côte bretonne et des environs de Valençay.

E. Enfin, le viatique nécessaire pour mettre en jeu toutes ces batteries : des lettres de change, de l'argent, des diamants d'une valeur totale de 180000 francs.

Le 24 janvier 1810, Kolli prenait congé, partait pour Plymouth ; les vents l'y retenaient un mois; dans la nuit du 8 au 9 mars, après avoir longé les rochers de Quiberon, il débarquait près de Sarzeau.

Il avait un compagnon, un jeune homme de vingt-cinq ans, Albert-Constant de Saint-Bonel, qui, pour son malheur, avait été attaché, l'automne précédent, aux bureau.x du commissaire des guerres de l'armée du Nord. A Anvers, à la table d'hôte de l'auberge de VOurs, il avait fait connaissance de Kolli et, acceptant les promesses d'un avenir magnifique, le suivait à [jondres comme interprète, car il parlait l'anglais. A peine débarqués en France, ils ne s'entendirent plus; Saint- Bonel, sans ressources, crut pouvoir » lever » deux diamants des paquets de Kolli. Enfin, plus ou moins raccommodés, ils arrivèrent à Paris, le 16 mars, et le « baron » se mit en campagne.

Il alla droit chez Mme de Bonneval, qui se chargea de négocier avec son banquier, M. Doyen, une partie des diamants anglais; elle toucha 30000 francs. Il fit également visite à l'abbé Desjardins : très probablement, lui conta merveille sur son projet de la délivrance de Sa Majesté Catholique, et très sûrement, le bon abbé, comme il le déclarait m. ,3

3i L'ESPAGINE ET NAPOLEON

plus tard dans un interrogatoire, " ne donna pas les mains au complot » . Kolli prétendait mener son expédition dans l'Indre avec toutes les précautions du monde et prendre son temps. Il loua dans la campagne une maison isolée, sur la lisière du bois de Yincennes, acheta des chevaux, prit à son service un certain Richard, « ancien soldat de la Vendée » . Tout ceci employa une semaine.

La police de Fouché ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Elle l'avait suivi dès son séjour en Belgique et, quand il était parti le 18 novembre pour Anvers, le duc d'Otrante le signalait, le 23, au préfet. Fouché connaissait la correspondance avec Mme de Bonneval, il connaissait le voyage de Sarzeau à Paris, il connaissait l'entrée au service de Richard, et même il l'acheta. Il attendait seulement que l'entreprise encore vague fût caractérisée, et pour procéder à une arrestation, que tous les papiers fussent réunis dans un même endroit.

Quand Richai^d l'eut averti, le 24 au matin, des agents ^e présentèrent à Vincennes (dans la petite maison de la rue de la Pissotte), et d'un coup de filet saisirent Kolli, de Saint- Bonel et les pièces cachées : la lettre du roi dans une canne creuse, les autres dans une doublure d'habit et les diamants dans le collet d'une pelisse. L'interrogatoire ne fut pas difficile, Kolli se déclarant avec emphase : « Ministre de S, M. Britannique auprès de Ferdinand VII »! Il est certain que l'occasion était belle pour se créer des titres aussi authentiques, et la police eut la bonne grâce de croire tout ce qu'il lui disait.

Mis au secret, à Vincennes, on le pressa de questions, et comme la main de l'Angleterre était tout entière dans l'aventure, Napoléon, par un coup de machiavélisme, résolut d'en '■ tirer un double profit : mystifier les Anglais et compromettre Ferdinand. Il ordonna donc de faire jouer par un homme sûr, à Valençay, la comédie de la tentative d'évasion que prémé-

ditait KoUi, pour ensuite rendre publique Tinanité d'une entreprise devenue ridicule. L'invention était misérable mais adroite; par le fait, l'affaire fut manquée. L'Empereur n'en avait pas moins été un imprésario excellent; sa lettre (est-il besoin de dire qu'elle ne figure pas dans la Correspondu ne officielle) prévoit et ordonne tout.

On s'avisa de prendre pour aide ce même Richard, qui avait trahi son maître; il était sous la main. On lui promit 12 000 francs, mais c'était un maladroit. Il devait être KoUi pour Ferdinand, après s'être introduit sous le nom de guerre d' «Albert". On le mit en route pour Valençay. Prévenu, Berthemy le reçut à merveille, n'hésita pas à déployer tout son zèle, mais il éprouva une déception. Laissons-lui la parole pour la raconter à Fouché :

Monsei{}neur,

J'ai l'honneur de rendre compte à V. Exe. que le 5 du courant je voulus introduire le .sieur Albert; mais les princes étant en recueillement pour prières, je remis au 6 mon projet. Hier, à onze heures du matin, je présentai le dit Albert au prince Antonio qui a un tour et s'y occupe : c'était le seul moyen d'arriver plus loin. Le prince Antonio, après avoir visité les divers ouvrages du dit Albert, convint qu'après sa promenade le dit Albert reviendrait dans son appartement pour tourner quelque ouvragée.

Mais le dit Albert m'ayant fait part qu'il désirait voir en particulier M. d'Amezaga, je le fis introduire seul, en lui recommandant de sonder le terrain sur lequel il allait travailler et le reportant, en outre, à mes autres instructions.

A peine le sieur Albert voit-il M. d'Amezaga, qu'il lui fait voir la lettre de Georges III, lui fait part de son projet d'enlever les princes, exige la parole d'Amezaga et lui fait des menaces s'il y manque. Ce dernier la lui donne; mais an lieu de s'y tenir, il accourt chez moi, me fait part de tout ce que j'ai l'honneur de rap porter à V. Exe, me dit qu'il veut se hâter d'en instruire LL. AA., qu'il me prie en grâce de prendre de promptes mesures pour que cet individu soit fouillé, arrêté et livré à la justice, qu'il m'en prie

à genoux, et se retire en ajoutant diverses phrases qui prouvaient son attachement à l'Empereur et Roi.

Je fis amener le sieur Albert auquel je fis des reproches sur ce qu'il n'avait point suivi mes instructions et qu'il avait agi comme un cerveau brûlé.

Il me dit qu'il était certain que le projet des Anglais avait été connu aussi vite à Valençay qu'à Paris. Je lui demandai s'il disait cela pour moi ; il me répondit que non, qu'il était bien loin d'atta- (luer un homme d'honneur, mais que lui aussi n'était pas fait pour perdre le sien, qu'il reviendrait et qu'il saurait les enlever à la tête d'un escadron de cavalerie et tailler en pièces Amezaga, qui lui avait donné sa parole d'honneur de ne rien divulguer. Je le fis évader, et il quitta Valençay à trois heures. Je fis rendre compte aux princes que l'individu était parti bien escorté et que je l'avais envoyé directement à Paris.

Peu de temps après, le prince Ferdinand m'adressa une dépêche dont j'ai l'honneur de vous transmettre copie.

A trois heures et demie, d'après le rendez-vous de Son A. R., je me rendis chez M. d'Amezaga où je trouvais Son A. R. Elle me priait en grâce de vouloir bien veiller à leur sûreté bien en danger, et lui donner un piquet de cavalerie lorsqu'elle irait promener, de mettre des sentinelles partout où elles seraient nécessaires; qu'elle ne voulait recevoir aucun marchand quelconque pour éviter toute embûche et qu'elle me priait instamment de n'en laisser entrer aucun, même ayant rempli les formalités exigées; que ce lieu n'était d'aucune sûreté, puisque la forêt touchait au château; qu'elle me priait de demander deux bataillons de plus en garnison et qu'en outre, elle allait écrire à S. M. l'Empereur et Roi pour qu'on la plaçât dans un lieu de sûreté, afin quelle puisse vivre tranquille et non dans l'inquiétude comme, sans cesse, elle y était.

J'ai l'honneur d'assurer V. Exe. que quoique je sois depuis peu de temps à Valençay, j'ai cependant tout observé avec un soin très scrupuleux; mais je dois dire que je n'ai rien découvert qui ait pu me faire naître des soupçons relativement à la connaissance du projet en question.

Je dois ajouter que j'eusse cru le sieur Albert plus profond : je lui rends toute justice quant à l'intention, mais je pensais qu'il allierait son impétuosité à la réflexion qu'une mission pareille exigeait. Je lui avais cependant donné les conseils qu'il m'avait promis de

LES PRINCES D'ESPAGNE A VALENÇaY 37

suivre, et j'aurais voulu qu'il ait démontré moins d'ardeur; de cette manière, j'aurais eu plus de certitude pour les conséquences que j'ai eu l'honneur de décrire à Y. Exe. dans ma dernière dépèche. Agréez, je vous prie, Monseigneur, Fhommage de mes civilités très humbles.

Berthemy.

J'ai l'honneur aussi de vous rendre compte qu'à l'instant M. d'Amezaga vient de me remettre deux lettres : l'une pour l'Empereur, l'autre pour Son Exe. le duc de Frioul; toutes deux de la part de S. A. le prince Ferdinand. Je les adresse par ce courrier à M. le grand maréchal.

Valençay, 7 avril 1810 (1).

Tel était donc le résultat de toute cette manœuvre : Ferdinand, par crainte réelle ou par dissimulation, se croyait obligé de demander lui-même un redoublement de surveillance. D'Amezaga, mourant de peur » d'être assassiné dans son lit " , était pour tout jamais guéri de l'envie de donner les mains à un enlèvement. Berthemy profitait de l'effroi général pour resserrer le service de sûreté. Et Napoléon, malgré la très légitime préoccupation qu'aurait pu lui causer son mariage célébré le 1" avril, ne perdait pas l'occasion de poursuivre ce coup de partie. Le Moniteur du 26 avril insérait en grand fracas, mêlant le faux au vrai, les pièces authentiques trouvées sur le véritable Kolli, c'est-à-dire Collignon, ses aveux dans un interrogatoire de fantaisie, et le récit brodé de la démarche faite à Valençay censément par lui, réellement par l'espion Richard, dit Albert, dit Kolli (2). Cet amalgame devait merveilleusement embrouiller toute l'affaire, donner à

(1) F VII, 6540. Dossier Kolli. — Autre copie autographe, F VII, 6517*. Dossier Collado. — Bibliothèque nationale. Mss. Fonds français, n" 6596.

(2) La Gazette de Madrid, au contraire, garda un silence absolu sur toutes ces pièces. Notre ambassadeur, La Forest, demanda pourquoi. D'Urquijo, ministre de Joseph, répondit : » Il est préférable de ne pas attirer l'attention des Espagnols sur leurs anciens princes. « [Espagne, vol. 682, fol. 246.)

la tentative anglaise à la fois l'apparence d'un complot, d'un échec et d'un ridicule. Et pour montrer les princes d'Espagne dans une posture de pusillanimité, de défaillance et de courtisanerie (ils n'y prêtaient que trop!), le même numéro du Moniteur faisait suivre ces pièces du récit emphatique des fêtes qu'ils avaient célébrées à Valençay en l'honneur du mariage de Napoléon.

Faut-il achever ici nos renseignements sur Kolli? Nous dirons de lui ensuite ; aheat quo libuerit!

Il fut donc emprisonné à Vincennes. Il demanda, bien qu'il ne paraisse pas avoir cherché à les voir quand il était libre, la visite de sa femme et de ses enfants, domiciliés rue des Martyrs. Permission refusée. Le 8 février I81I, il se frappe, peu grièvement, de deux coups de ciseaux. Le 23 octobre suivant, après avoir creusé un trou au mur de sa tourelle, suspendu à ses draps, il descend dans la cour du donjon; il y revêt les vêtements d'un des maçons travaillant par hasard au château et se cache le visage derrière une auge de plâtre pour passer devant le corps de garde, précurseur, à son insu, dans ses moyens et ses espérances, du prince Louis-Napoléon au fort de Ham. Mais il est moins heureux : le gardien refuse de lui ouvrir le guichet; reconnu, il est ramené à son cachot. En janvier 1812, il proleste contre la parcimonie de sa « solde » de prisonnier. J'ai là, sous les yeux, un petit billet autographe où, au bas d'un reçu, il écrit : « Cette quittance est la dernière que je signe : 10 sols par jour ne suffisent pas aux dépenses (habillement, linge, repas, chauffage). J'ai vendu tout ce que je possédais, en finissant par ma montre. Il y a deux ans que cet état dure (1). » Nous le voyons demander à Rovigo de toucher 25 000 francs « déposés au greffe du château (2) M . Avec tous les autres prisonniers d'État, il fut trans-

(2j Ibid., dossitT Saiiit-Boncl.

LKS PRIlNCES D'ESPAGNE A VALKNÇAY 39

féré de Vincennes à Sauniur (7 février 1814) à l'approche des armées alliées. Deux mois après, au retour des Bourbons, il était mis en liberté.

Il entreprit de réclamer les sommes dont il se trouvait porteur lors de son arrestation, notamment 200 000 francs de diamants, prétendait-il. Le gouvernement de la Restauration accueillait avec une confiante bienveillance les griefs de tous ceux qui étaient ou se prétendaient victimes de Napoléon; une décision de Louis XVIII ordonna de lui rendre un cheval, un cabriolet, un sabre, un nécessaire, et 15 125 fiancs. Au mois de décembre, Kolli échangeait, sur la tentative de 1810, des démentis publics avec Berthemy, maintenant général, chevalier de Saint-Louis et royaliste comme le roi.

Fouché, appelé en témoignage, avouait galamment la supercherie de la police et le subterfuge du Moniteur. Kolli triomphait, faisait imprimer l'aveu à cent exemplaires, et l'envoyait... à tous les souverains d'Europe.

Jamais il n'avait été un personnage^plus important. Il allait à Madrid voir le prince pour qui il s'était dévoué. Officiellement protégé par l'ambassade d'Angleterre, devenu « gentilhomme suisse (1) » , il était présenté à Ferdinand VII et recevait de ses mains la croix de Charles III. Aux Cent-Jours, il se crée major d'un régiment de volontaires royalistes; le colonel, M. de Barbarin, est tué dans une lutte avec les douaniers, sur la frontière, près de Bédary. Kolly est amené à Bayonne, Waterloo le délivre. Il reprend ses instances auprès du gouvernement français; débouté une fois, deux fois, il ne se tient jamais pour battu. En 1823, il publie, ou Ton publie pour lui, un volume de » Souvenirs » dans la collection des Mémoires relatifs à la révolution d'Espagne. Là, il est redevenu " gentilhomme italien » . Il meurt dans l'oubli et la misère

(1) Lettre du prince de Laval à M. de Jaucourt, 13 février 1815. [Espa(jne, vol. 695, fol. 138.)

vers ce temps-là; et quand, dix-huit ans plus tard, la très sérieuse " Biographie » Michaud lui consacre un article, elle adopte les contes bleus de cet aventurier. Tous les dictionnaires suivent ces errements et la légende semble indéracinable.

Le complice de Collignon-Kolli : Albert de Saint-Bonel, tenu au secret à Vincennes depuis le 24 mars 1810, fut transféré au fort de Ham le 12 août 1811. Le 25 février suivant, il s'évadait avec un sieur Sorbi, Italien mêlé à des intrigues espagnoles. Repris, on Técrouait à la Force un mois après. Sans doute que la chute de l'Empereur lui rendit la liberté.

Richard, « le soldat vendéen » , qui fut si maladroit dans la comédie qu'on voulut lui faire jouer, disparut complètement après avoir touché une partie de la somme promise. — L'abbé Desjardins, alarmé de l'abus fait par Kolli de sa lettre de recommandation auprès du duc de Kent, voulut expliquer sa conduite; il attira malheureusement pour lui davantage l'attention de la police; une réponse du duc de Kent à son adresse fut saisie à la poste de Boulogne; c'était à une époque où tout ce qui touchait à l'Angleterre, à l'Espagne ou au Pape jetait l'Empereur dans une fureur aveugle : l'abbé Desjardins rentrait trois fois dans cette triple catégorie de suspects; au lieu d'être relâché, on le transféra comme un criminel, à Fenestrelles, à Campiano, à Verceil. En 1814, il retrouva sa cure des Missions étrangères. Vicaire général de Paris, il refusa les évêchés de Blois et de Châlonset mourut, en 1823, vénéré pour sa charité.

A toutes ces personnes, je n'ose dire à tous ces personnages, n'était point réservée la délivrance des princes espagnols. Emprisonné parce qu'il avait porté une couronne, c'est la couronne au front que Ferdinand VII devait quitter Valençay. La justice de la Providence le voulait ainsi. Il nous reste à voir comment.

LES PRINCES D'ESPAGNE A VALENÇAY i\

Nous avons laissé les princes réveillés, le 1" avril 1810, dès six heures du matin, par les salves d'artillerie annonçant le mariage de Sa Majesté Impériale et Royale avec Tarchiduchcsse fille de l'empereur d'Autriche.

A huit heures, de leurs fenêtres, ils voient la parade des troupes dans la cour du château. A di.x; heures, trois voitures de gala les viennent chercher pour les conduire à l'église du bourg; aux portières caracolent Berthemy et d'Amezaga. Grand'messe et Te Deum. A midi, dans la chapelle, nouveau Te Deum; insatiables, les princes s'y trouvent encore, et Ferdinand attend avec impatience le dernier verset pour crier d'une voix vibrante : « Vive l'empereur! » A une heure et demie, les autorités civiles et les officiers sont admis à une courte audience. A quatre heures, dîner d'apparat; au dessert, trois toasts : Ferdinand porte la santé du « grand Napoléon et de l'adorable Marie-Louise » ; Carlos, celle des familles impériales de France et d'Autriche; Antonio, avec sa bonne volonté, lève son verre en l'honneur de toutes ces Majestés. En quittant le festin, l'écuyer distribue, de la part de Leurs Altesses, des cadeaux en signe de réjouissance à la garnison : chaque officier reçoit une montre d'or, chaque sous-officier 6 francs, et 3 francs chaque soldat. La fille la plus vertueuse du canton est gratifiée d'une dot de 200 écus; pour leur première communion, on habille huit garçons et huit filles.

Et les largesses continuent : un banquet réunit à six heures, avec les officiers et les autorités, les personnes distinguées de la ville; c'est au tour de M. d'Amezaga à prendre la parole :

il boit à Napoléon et à Marie-Louise, « la gloire de la Finance et les délices de l'Allemagne » . Ceci mène jusqu'à l'heure des illuminations : neuf mille lampions éclairent la terrasse, les cours et le parc; un feu d'artifice porte au comble l'enthousiasme; à neuf heures commence, dans les salons, un concert qui se prolonge encore quand, vers minuit, les princes méritent bien de regagner leurs appartements après une journée si heureusement remplie (1).

C'est sans doute au souvenir de ces magnificences que Talleyrand, le jour où Louis XVIII lui parlait des beaux ombrages de Valeuçay pour l'inviter trop clairement à s'y confiner, que le fin personnage (l'anecdote est-elle vraie?) répondit au roi Nichard : » Oui, c'est une assez belle terre, et les jardins y étaient splendides avant que les princes d'Espagne ne les eussent brûlés par leurs feux d'artifice pour la Saint-Napoléon. "

Tout était donc en liesse, et Ferdinand prodiguait vraiment les témoignages de sa bonne volonté. Il fit venir chez lui le commandant Berthemy pour lui exprimer un double désir : devenir le fils adoptif de Napoléon et quitter Valençay (2). Demandait-il la première faveur pour obtenir surtout la seconde? Peu après, il prévint le gouverneur qu'il cessait relations et correspondances avec San Cai^los, Escoïquitz, Monténégro, Macanaz et Moreno, respectivement internés à Lons-le-Saulnier, Bourges, Nevers, Vincennes et Montbrison. C'était assez vraisemblablement pour couper court à des demandes d'argent; mais Amezaga afficha comme raison les projets d'évasion que nourrissaient ces vieux servi teurs (3). Pour exprimer sa joie de recevoir une lettre de l'Impératrice, le prince des Asturies baisa cette missive avec

(1) Berthemy à Foaché, 2 avril 1810. AF IV, 1680.

(2) Lettre de Kerthemy, 4 avril 1810. AF IV, 1680. (3) Mss. Fonds français, 6596, 10 avril 1810.

un empressement tout à fait touchant, et donna à Berthemy, qui la lui apportait, une tabatière enrichie de diamants. Voilà un prisonnier bien content de ses chaînes!

Ces excellentes intentions n'empêchaient pas la police de conserver, de resserrer encore sa vigilance. A leur promenade, « six gendarmes armés de pied ei:i cap » suivaient les princes à trente pas. « Le service autour du château se faisait comme dans une place de guerre; on avait mis de côté toute espèce de précaution qui pût envelopper cette surveillance sous un voile d'une autre couleur (1). » Une nuit, des brandes mal éteintes en brûlant dans la campagne donnèrent Talarme : l'infanterie bivouaqua dans le parc, armes chargées, et les gendarmes montant à cheval se massèrent, sabre au clair, sous les fenêtres (2). A bon entendeur, salut.

Le préfet de Chàteauroux, le général de Pommereul, plus policier que soldat, et que ces qualités allaient faire mettre à la tête de la censure de l'Empire, dénonça les relations de politique qu'entretenait avec Valençay son collègue de Blois, M. de Corbigny, homme de bon ton et de manières courtoises. Il le suspectait de vouloir faire acheter aux princes la terre voisine de Ménars (3). L'Empereur fut irrité, et le ministère de la police prescrivit aussitôt à ce préfet « sans zèle pour S. M. » de cesser toute relation avec M. d'Amezaga et de ne plus sortir de son territoire.

D'autres déboires marquèrent alors la vie des princes. Dans cette petite Cour en miniature, les passions humaines se donnaient carrière comme sur un plus vaste théâtre, et le contact incessant rendait plus cruels les mésintelligences et les heurts. D'Amezaga était revenu à Valençay, et il y paraissait même tout à fait important. Son influence sur ses maîtres

(1) llapport du préfet de l'Indre, mai 1810. F VII, 3544.

(2) Rapport à Real, 21 avril 1810. F VII, 3544.

(3) 2 octobre 1810. F VII, 6331.

4/é L'ESPAGNE ET NAPOLEON

était indéniable, elle semblait plutôt tenir de la crainte. Mais il passa les bornes. Don Antonio était d'habitudes assez paisibles, il ne brillait pas par la patience, et, comme son frère Charles IV, devenait furieux après un long temps de contrainte. Il s'emporta contre l'intendant et le traita, dans son irritation, de : Godoy! Il n'imaginait pas pire injure. Ferdinand se fâcha à son tour; il écrivit directement à Pommereul (27 novembre 1810) pour dénoncer le luxe, le caractère, les prétentions de d'Amezaga, les intrigues scandaleuses de sa femme avec Berthemy. Ce dernier et d'Amezaga étaient en querelles intestines, non pas cependant au sujet de Mme d'Amezaga, comme on le pourrait croire; le gouverneur accusait i'écuyer de préparer la fuite des princes; plus précis, I'écuyer accusait le gouverneur d'avoir voulu dérober une montre d'or à don Antonio. Tels, maître Blasius et maître Bridaine du proverbe de Musset!

Excédé de ce tapage, inquiet de ses conséquences, Ferdinand se souvint avec mélancolie des façons paisibles de M. d'Arberg et demanda le départ de Berthemy :

M. lîertbemy a sûrement des titres à votre bienveillance sous les rapports militaires, mais les fonctions qu'il a été chargé de remplir auprès de nous ont été un écueil pour lui; il n'en a pas connu le véritable esprit, et son caractère lempêche d'en saisir toutes les convenances...

Puisque votre volonté est que nous soyons heureux, il est bien important pour nous, tant qu«^ nous vivrons dans le lieu solitaire où nous sommes, qu'au moins notre existence n'y soit pas troublée par des contrariétés intérieures; nous n'en éprouverions aucune si nous avions auprès de nous un homme d'esprit, connaissant le monde, ayant de la mesure dans ses paroles comme dans ses actions, et capable enfin de remplir sous tous les rapports les intentions de Votre Majesté. Nous avions cet homme en M. de dArberg... (1)

(i) Mss. Fonds français, o598. Lettre originale à l'Emperear. 15 juin 1810.

...Je suis loin de souhaiter à M. Berthemy des disgrâces, mais je tiens beaucoup à ce que ses services soient utilisés ailleurs qu'auprès de moi. Naturellement étourdi, il a presque toujours oublié qu'il était placé auprès de princes ayant le titre et les prérogatives des princes français...

...N'ayant pas l'habitude du monde, manquant de manières et de ton, il a dû faire journellement de ces fautes choquantes, dont il nous est devenu insupportable d'être les témoins et l'objet (1).-.

Puis il eut peur d'avoir froissé le gouverneur et, rejetant tout sur d'Amezaga, décidément condamné, il fit des excuses à Berthemy pour îe passé.

Afin de satisfaire tout le monde, on renvoya tout le monde. D'Amezaga quitta Valençay au mois de mars 1811, et, en sollicitant de Rovigo une place de commissaire général de police en Espagne, il accrédita le bruit d'avoir été déjà un policier dans son service auprès de ses maîtres. Berthemy l'avait précédé de quelques semaines (février), muni d'une lettre de satisfaction des princes, dont il aimait à faire parade et dont il tira même vanité, treize ans plus tard, en Espagne, quand la roue de la fortune politique le ramena, maréchal de camp des Bourbons de France, travailler au rétablissement du trône et de l'autel (2). Remercié aussi le caissier Amaury, et sans nulle compensation matérielle au monde. Enfin, l'aumônier, l'abbé Gaillard, dont l'importance avait grandi et dont la discrétion n'avait peut-être pas suivi une marche parallèle, fut renvoyé à son presbytère de Chàtillon-sur-Indre.

Les princes acceptaient vraiment ces changements à merveille; ils semblaient fort tranquilles, sans la moindre velléité politique, sans la moindre prétention dynastique. Ils s'occupaient alors de s'installer plus confortablement : Va-

(1) Mes. Fond» Français, 6596. LeUre originale à Duroc, 6 août 1810.

(2) Dans des Mémoires intéressants, non mis dans le commerce, Mme la baronne Berthemy a peint, sous des couleurs plus agréables la conduite de son mari.

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lençay paraissait leur dem.eure éternelle. Leurs dépenses étaient larges, beaucoup de beaux meubles et de riches tapis arrivèrent. P'erdinand, afin d'être plus rapproche de son jeune frère, quitta ses appartements du rez-de-chaussée pour occuper les pièces correspondantes du premier étage; un mobilier neuf et des tentures à la mode décorèrent sa chambre. Il était tout à côté de la chapelle et de la galerie. La tranquillité de l'esprit, la paix de l'âme, le repos du cœur, sont de grands biens.

On voulait des gens tout à fait sûrs pour remplacer les partants. Savary songea d'abord à un officier que l'on retrouve, pendant la durée de l'Empire, dans certaines besognes ingrates : en Espagne, comme auprès de Pie VII (mais c'était là le métier), Philippe-Marie de Meckenem d'Artaise, par ses aventures tout à fait digne des contrastes de son temps : page du roi, émigré, sept ans au service de l'Autriche, puis hussard de France, officier d'état-major; chargé de neuf missions en Espagne, décoré au siège de Lérida, frappé d'un coup de sabre à Landrecies, les doigts gelés à Moscou, prisonnier à Leipzig et tranquillement retraité à la Restauration.

Une lettre de Kéal lui montrait tous les avantages de la place de gouverneur : logé, nourri, chauffé, éclairé, un appartement à lui, ses lepas chez lui, sa femme et ses enfants avec lui; il garderait ses appointements de chef d'escadron, « le bail pouvait être long, mais c'était une belle retraite (1) ! »

— Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez?...

Meckenem refusa.

Ce fut un autre gendarme, le capitaine Reiset, qui accepta.

(1) Février 1811. F VII, 6515. Dossier Amezaga.

LES PlUNCES D'ESPAGNE A VALENÇAY 47

En récompense, il fut promu chef d'escadron, puis bientôt nommé prévôt de l'une des provinces illyriennes, tout en gardant résidence à Valençay (1). Ceci dura trois ans, jusqu'à la fin. C'était un homme adroit, sans doute, puisque ses prisonniers s'accommodèrent de lui, au point de craindre son départ, et un jour qu'il en fut question, pour le retenir, ils lui achetèrent 200 louis deux mauvais chevaux qui en valaient peut-être 50.

Subalterne obéissant de son chef direct le duc de Rovigo, le capitaine Reiset était entouré d'auxiliaires également dan? la même main; le ministère de la police fournissait tout le « service d'honneur » de Valençay : le trésorier des princes, c'était maintenant un nommé Roux, gendre de Dubois, préfet de police. L'intendant, c'était Henry, beau-frère du secrétaire particulier de Savary. Plus tard, on fera entrer à son service, et comme domestique d'intérieur du prince, un espion du nom de Bath ; mais le maladroit se vante dans la ville d'avoir été pendant deux ans attaché à la police générale..., et son crédit en souffre un peu.

Les belles fêtes du mariage n'avaient point fait relâcher la surveillance : que des musiciens viennent de Paris dans l'espérance d'obtenir, pour leur démarche et leur harmonie, une grosse gratification, le château leur est fermé et saisie leur correspondance intime où nous lisons leur déception (2). — Voici le printemps et l'époque des promenades en forêt : le préfet de l'Indre spécifie bien qu'elles ne soient jamais dirigées vers l'étoile, « point central qui présenterait des inconvénients » . Reiset invente des raffinements de zèle : a il

(1) François-Antoine-Xayier Reiset, né à Bosheim (Bas-Rhin), le 21 décembre 1763. Garde du roi (G'* écossaise) en 1783, breveté lieutenant de cavalerie (1788); capitaine de gendarmerie (1793). Placé à la Compagnie de l'Indre (1801). En non-activité en 1816, retraité en 1818. Décédé le 16 novembre 1836.

(2) Janvier 1811. F VII, 6515,

pique la jument du prince Ferdinand afin de la rendre boiteuse pour quelques jours (1) » ; car " il ne négligera aucun moyen povir remplir son devoir avec honneur » . Il est vrai que cette idée de rendre les chevauxindisponiblesvienl.de l'Empereur lui-même, toujours amoureux des détails :

Saint-Cloud, 7 mai 1811. — Les princes espagnols font des courses à cheval. H y a des projets pour les enlever et on les enlèvera. Il faut que vous preniez des mesures pour que ces courses cessent, et même pour qu'il n'y ait plus un cheval de selle dans le château. Il faut que ceux qui sont chargés de leur garde soient bien imprudents.

L'inaltérable apathie des Infants rendait vaines ces précautions multiples. Tout pour eux était circonscrit à l'aménagement de leur vie intime. On les voit acheter une « machine pleumatique » , comme l'écrivait le brave capitaine Reiset, mal au fait des choses de la physique. Don Antonio construisait des pièges à loups, et cinquante de ces instruments ornaient son appartement; il avait entouré sa chambre de gradins et les couvrait de plantes et de pots de fleurs; armé d'une petite pompe, qu'il faisait jouer de l'un des coins de la pièce, il aspergeait aussi bien les tentures de soie, les meubles et les tapis, que ce potager improvisé. Plus tard, il s'installe avec une petite forge, ou bien s'occupe de reliure avec un gendarme, ancien relieur. Ce gendarme nous rassure. Ferdinand fait construire une serre de 60 pieds avec des jets d'eau. « Le jeune don Carlos regarde tout cela d'un œil très indifférent » , dit le préfet de Blois (2) .

Intelligent, don Carlos avait, par son âge, autant que par la vivacité qe son caractère, échappé aux effets funestes de cette éducation morne et pesante qui, chez son frère aîné, comprima les ressorts de la vie. C'était un véritable Espa-

(1) 10 mai 1811. F VII, 6514.

(2) Letlre à Real, septembre 1811. F VU, 3544.

[,HS PRINCES DESPAGNE A VALENÇAY 49

gnot de l'Espagne de Philippe II, prêt à tout sacrifier à des « principes » . Il était loyal, fier, ardent, entêté, religieux, et ses qualités, par l'amour habituel des contrastes, avaient pris de l'empire sur les défauts de Ferdinand, homme de défiance, de ruse, de patience et de petites dévotions. Ils s'aimaient sincèrement, unis par les liens du sang, du malheur commun et du patriotisme, mais leurs natures devaient se heurter sous l'excitation de leurs courtisans, comme on ne le vit que trop vingt ans après.

Parfois ils font de la musique (leur père avait des prétentions sur le violon) et donnent un petit concert à leur entourage. Ils jouent, Ferdinand du fiageolet, Carlos de la flûte, Antonio de la trompette marine. — « La trompette marine, dit M. Jourdain, est un instrument qui me plaît et qui est harmonieux! » — D'une bibliothèque dont ils avaient fait l'emplette (ils achetaient cher et on leur offrait beaucoup) les princes firent retirer les œuvres de Voltaire et de Rousseau, dans une cheminée de leur appartement exécutèrent un autodafé; leur empressement même faillit mettre le feu au château, mais leur satisfaction n'y prit pas garde. C'était le 14 juillet 1812; pensaient-ils protester à leur façon contre l'anniversaire de la prise de la Bastille?

Beaucoup de tableaux de la galerie de l'ancien évêque d'Autun n'étaient-ils pas pour édifier les yeux? En tout cas, le rigorisme de ses hôtes leur fit subir une révision sévère. M. de Talleyrand dut envoyer son secrétaire, le fameux Perrey, pour emballer ses collections. Le mérite de la peinture ou la gloire du peintre, rien ne put fléchir l'ostracisme de ces catholiques devenus puritains. Pour les justifier, il faut reconnaître leur bonne foi : le curé de Valençay, l'abbé Charpentier, leur avait témoigné de la compassion, de l'intérêt, de l'amitié et prodigué ses conseils; ils écoutaient son enseignement avec plaisir, avec profit, avec componction; l'in-

iii. 4

lluence du pasteur était grande au château; le préfet de Pommereul le constate et en gémit sans pouvoir jamais fournir la preuve d'aucun acte sujet à blâme.

Ferdinand prescrit quatre jours de maigre pendant le carême et il fait déjeuner autour de lui au pain sec; il commande des livres d'heures magnifiquement reliés, il distribue d'abondantes aumônes et aux pauvres des « soupes économiques » , il en veut manger, son frère et son oncle également, et tous les trouvent bonnes " par esprit de pénitence » .

Au reste, régnent dans le château l'harmonie, une grande paix, une entente heureuse. « On assure que les prêtres contribuent pour beaucoup à les rendre ainsi, c'est une esprit de résignation qui pourrait avoir du mérite s'il était sincère. " De cette sincérité, le capitaine Reiset ne pettt douter : « Ils y sont vraiment de bonne foi, ce ne sont pas des grimaces (1). » — (t Les princes font toujours semblant d'être contents, je crois même un peu à la réalité, car, comme Job, ils mettent tout à la volonté de Dieu : ils comptent le fléchir à force de prières. »

Cette sérénité était périodiquement troublée par les petites querelles intestines. Dans l'été de 1812, le personnel avait augmenté ; la suite des princes et les domestiques firent venir qui sa femme, qui ses enfants. Aussitôt: jalousies, rivalités, dénonciations. Nous trouvons là une famille de médecin qui prend beaucoup de place. Ceux qui étaient sortis d'Espagne, Ignacio Jaurégui, chirurgien de la chambre du roi, etVicente Martinez, médecin de la citadelle de Pampelune, avaient été renvoyés à Agen au moment de l'hégire de 180f). On les avait remplacés par un sieur Vuilliez, d'origine savoyarde, qui semblait heureusement cantonne dans ses fonctions ; mais ses

(1)9 octobre 1812.

LES PRliNGES D'ESPAGNE A VALENÇAY M

fils l'avaient rejoint, deux grands gaillards, l'aîné ayant servi dans l'armée joséphiste, le cadet sorti de l'école de So^rèze ; sans emploi ni occupations, ils traînaient leur désœuvrement dans le« corridors du château. Savary s'avisa de parler encore. d'un autre médecin : Gonstancio; c'était un Portugais et un protestant. Les princes se récrièrent ; et, de fait, le duc de Rovigo faisait là preuve d'un tact singulier. En janvier 1812:^ on compta un hôte de plus, un compatriote de M. Vuilliez : le docteur Fodéré, élève de l'université de Turin, jadis major à l'armée des Alpes, praticien à Marseille et à Trévoux, professeur de physique à Nice, attaché à l'hôpital de Martigwes, et auteur de quelques traités de médecine légale. Il n'avait pas de fortune, mais une femme et six enfants. Ajoutez un pharmacien : Pinel. Voilà un corps médical au bien grand complet.

Des aventures devenaient possibles, elles eurent lieu, plusieurs avec un air de scandale. La défiance du gouverneur aida au trouble. On arrêtait l'écuyer Smith, puis on le remettait en liberté ; successivement, au grand effroi de la domesticité, au grand mécontentement des princes, on conduisit en prison un cordonnier, un aubergiste de Blois, un ouvriergraveur. Qu'une dame Imbert de la Platièrc \àenne à Valençay avec des lettres de recom'mandalion diç Laeépède, son voyage paraît suspect. On la loge chez le lieutenant de gendarmerie Robert (c'est une souricière), on saisit ses bagages, ses papiers, et, sans écouter ses remontrances, la maréchaussée la reconduit à Paris (1).

Les vieux procédés d'espionnage sont rajeunis;, Ro'vigo ranime le zèle : « il n'y a pas de mince détail à négliger : um enfant, une jeune fille jouent le plus souvent des rôles impoirtants dans de pareilles aventures (2). »

(1) Octobre 1812. F VII, 3544.

(2) 12 mai 1812. Autographe. Vente I.averdet mars; 1848),

Le capitaine Reiset s'efforce donc de cacher toute nouvelle venant d'Espagne et spécialement nos défaites. Il répand, au contraire, des bruits de victoire et sonne la fanfare pour des combats favorables aux armes de l'Empereur. Naturellement, — et sans doute par le curé, — les princes apprennent ce qu'il faut en croire ; leur indolence semble se réveiller ; pour la première fois depuis deux ans, le préfet de l'Indre mentionne la vivacité de leur physionomie à la nouvelle de la blessure de Marmont aux Arapiles et de la retraite de l'armée (l).

Mais ce n'est qu'un éclair, la grande affaire est de dépenser leurs pensions ; les marchands les aident. Rien qu'en décembre 1812, ils achètent pour 8 000 francs d'argenterie aux frères Polty, 12 000 francs d'horlogerie chez Bréguet, 40 000 francs de tableaux mécaniques à Petiteau (2). Avec une générosité déplacée, qui rappelle les dons des vieillards sans enfants à leur entourage domestique, ils distribuent dans le château des cadeaux à pleines mains. Rien qu'en l'année 1812, aux étrennes, Mme Reiset reçoit une parure de corail (collier, boucles d'oreilles et peigne) et un médaillon d'or entouré de perles fines ; l'intendant Henry, une boîte d'or ; Mme Henry, un jonc de diamants et une montre à répétition ; Mlle Henry, un collier de mosaïques ; le docteur Vuilliez, l'abbé Gaillard et un sieur Voyer, secrétaire-trésorier, des tabatières d'or; Mme Voyer, une chaîne d'or et une montre entourées de roses, et le pharmacien Pinel, aussi, à la fête de Ferdinand : le commandant Reiset, un jeu de dominos en or dont les points sont des perles fines et un carillon à musique de 1 900 francs ; Henry, Vuilliez, des tabatières avec chiffres en diamants ; Pinel, un cachet en or,

A la fête d'Antonio, le préfet de l'Indre, une boîte en or ;

(1) 25 août 1812. F VII, 3544.

(2) Lettre de Reiset. F VII, 6514.

Henrv, une montre et Reiset, une épée d'or massif. A la fête de Carlos : neuf plats d'argent au commandant Reiset, de nouvelles tabatières d'or à l'intendant, au pharmacien, et à un sieur Miègle, physicien \ une bague et des pendants d'oreilles à une dame Liano, un collier et des boucles à sa fille, et à toutes les femmes de chambre des montres de 800 francs (1).

Mais bientôt ce ne sont plus eux qui donnent des bijoux; à eux on va offrir une couronne. Pour mieux dire on la leur rendra.

(l) F VII, 3544.

GHAPITEE II

JOSEPH GÉNÉRALISSIME (Janvier-août 1812)

I. Nouvelles craintes du Roi sur l'intégrité de l'Espagne : la Catalogne divisée en départements par l'Empereur, dotations militaires dans la province de Valence. — Le décret sur la condition des Français à 1 étranger. — La famine de Madrid. — Les protestations du Roi.

IL Joseph, général en chef. — Son acceptation et ses regrets. — Situation militaire. — Résistance des maréchaux à ses ordres. — Projets de convocation des Cortès. — Brochures de circonstance.

IlL Wellington veut assurer son entrée en Espagne par Ciudad-R.odrigo et Badajoz. — Le général Dorsenne l'oblige à lever le siège de Ciudad-Rodrigo (automne 1811) que les Anglais viennent de nouveau bloquer (janvier 1812) et qu'ils enlèvent avec peine. — I^ Angleterre, l'Espagne, le Portugal multiplient les récompenses à Wellington qui entoure Badajoz (mars), s'en empare (avril) après une courageuse défense. — Sac et pillage de la ville.

IV. Marmont à u l'armée du Portugal » . — Difficulté des communications. — La chevauchée de M. d'Espinchal à travers l'Espagne.

V. Les Arapiles. — Joseph se retire. — Entrée des Anglais à Madrid. — Enthousiasme des Espagnols. — (.'onduite brutale et impopulaire de Wellington.

Pendant que son u concurrent» traînait sa destinée àValençay, le roi Joseph, à Madrid, commençait cette année 1812, qui devait finir en Russie, si lufjubrement pour la fortune des Napoléons, sous un sentiment anticipé de tristesse et d'alarme. Il consignait l'expression de son découragement dans une lettre à La Forest écrite au matin du I" janvier, ce jour

JOSKPH GENERALISSIME 55

OÙ, d'habitude, les souhaits de botiheiir s'échangent et où se sèchent les larmes par une sorte de trêve tacite des chagrins de la vie. Plus de lassitude que d'amertume tombe de son cœur:

Ma présence ici n'est plus bonne à rien. Je dois donc désirer de «piitter Madrid et l'Espagne avant que le spectacle plus pix)longé de la misère publique et ses suites inévitables ne m'en chassent violemment (1).

Personne ne répondait à ses lettres : ni l'Empereur, ni le major général ; alors il exposait à 1 ambassadeur ces u tristes vérités" , traçant le tableau de ses mécomptes, la liste de ses pénuries. Et encore ne mentionnait-il pas la mesure véritablement poignante : le démembrement de ses provinces. La nouvelle officielle ne devait lui en parvenir que quelque temps après (3 mars 1812). Mais un billet du prince de Neuchâtel le lui avait annoncé sans autre formalité (septembre 1811). Le décret de Napoléon qui découpe en quatre départements français la Catalogne est du 24 janvier: le Ter, le ^iîontserrat, les Bouches de l'Ebre, le Segre, ayant respectivement pour chefs-lieux : Gironne, Barcelone, Lerida et Puicerda. La vallée d'Aran était réunie à la Haute-Garonne. Un décret du 2 février nommait le conseiller d'État baron de Chauvelin, le conseiller d'État baron de Gerando, intendant de ces » pays annexés» . Si ces décrets n'étaient accompagnés d aucune explication, une dépêche secrète du duc de Bassano à La Forest donnait ce commentaire :

La Catalogne était depuis longtemps gouvernée par l'autorité militaire française. S. M. l'Empereur a jugé utile aux intérêts du pays de changer la forme de son administration; elle est plus simple et se concilie mieux avec l'exercice régulier de l'autorité... Les communications que j'ai l'honneur de vou-s faire ne doivent

(I II n'y a point trace de cette note aux Ardiives nationales ni au Quai d'Orsay ; elle se trouve au tome VIII (p. 272 des M^nioii-es de J-o&eph.

donner lieu à aucune note, à aucune démarche officielle de votre part; elles n'ont d'autre objet que de vous indiquer dans quel sens vous aurez à vous en expliquer verbalement si vous êtes dans le cas d ele faire (1).

La Forest entrait bien dans le rôle quand il exposait avec bonhomie que « dans tous les temps la force s'était fait une part » et concluait avec désinvolture : « depuis longtemps la crainte d'un démembrement devait être familière >> C'étaient là ses consolations. Il eut même l'adresse de faire adresser au Roi ce langage par ses propres ministres! Le prince se débattait contre l'argument, ne se rendait pas aux raisonnements fallacieux; il n'oubliait pas les précédents et rappelait avec mélancolie combien de provinces de l'Italie étaient, de la sorte, devenues possessions de l'Empire français.

Il trouvait encore un sujet d'ombrage à propos de l'intégrité territoriale du royaume. En donnant à Suchet le titre si mérité de duc d'Albuféra, Napoléon lui a constitué, dans la province de Valence, une propriété de 600 000 livres de rentes, en la déclarant « fief de l'Empire » . En même temps il a réuni à son « domaine extraordinaire » des terres pour la valeur de 200 millions. Joseph éprouve à ce coup des « sensations déplaisantes » . Est-ce l'exercice d'un droit de conquête? Estce le démembrement de la Monarchie, le premier développement de vues cachées? Sa manière de protester est d'appeler officiellement le nouveau duc d'Albuféra : « le maréchal comte Suchet. »

Moins grave dans son objet, plus étendue dans ses conséquences, une autre décision impériale entretient l'irritation et propage l'émoi. Elle atteint l'entourage intime du roi Joseph. C'est le décret du 26 août 1811, dont Bassano résume très bien le but, l'esprit et les modalités (2) :

(1) 14 février 1812. vol. 688, fol. 132. y

(2) Dépêche à Le Forest, 25 janvier 1812. Vol. 68S, fol. 69.

Tout Français qui accepte à l'étranger un titre héréditaire est censé y être naturalisé et lorsqu'il accepte ce titre sans l'autorisation de S. M. I., il perd ses biens, ses droits civils, ses titres, le droit de succéder et la faculté de contracter en France... Ces obligations ne mettent aucun obstacle aux voyages qui se font journellement d'un pays à l'autre. Elles n'entravent pas les communications habituelles de voisinage, de commerce, mais elles empêchent de renoncera son pays. Tout gouvernement a besoin d'une certaine garantie contre l'esprit de mécontentement, de vague inquiétude et de désordre qui porte un certain nombre d'individus à se transplanter dans d'autres pays sans esprit de retour, contre les appâts que d'autres puissances offriraient aux sujets de S. M. I. et R., pour les attirer sous leur domination, et contre les émigrations annuelles de la classe qui se trouve appelée à servir. — Ces considérations n'empêchent point que le gouvernement français ne consente à de nombreuses exceptions, particulièrement en faveur de ceux qui ont désiré suivre la destinée de S. M. le roi d'Espagne et s'attacher au service de ce prince (1).

Sans doute^ mais voici M. le comte de Melilo, MM. les marquis de Saint-Anastase, de Sopetran, de Bermuy et de Rio Milano fort courroucés de redevenir respectivement les citoyens Miot et Feri-Pisani, les généraux Lucotte, Jamin et Guye.

Immédiates les protestations du duc de Santa-Fé — au nom de Joseph — furent heureuses, et }(apoléon accorda les cinq » titrés » à demeurer tels qu'ils étaient au service de l'Espagne (2). Mais ce sont des exceptions; dans la Garde Royale qu'allait-il se passer? 3 000 Français dont 185 officiers y servaient. Parmi eux ce fut un branle-bas. Allaient-ils être con-

(1) Sur l'ensemble de cette affaire : décret du 26 août 1811, avis du Conseil d'État 21 janvier 1812, instruction ministérielle du 12 février 1812.

(2) Nous voyons la même autorisation impériale (en date du 11 septembre 1812) — elle arrive bien à temps en pleine retraite — pour Louis d'Aigrement, colonel; Augustin Rapalel, major; et Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, chevalier de la Légion d'honneur, maréchal de camp, inspecteur général d'infanterie, majordome du Palais. « — Vol. 690, fol 139.

traint« de se faire Espagnols pour conserver leur emploi, leur grade et leur paye? La Forest avait sur les bras l'énorme portefeuille de leurs dossiers qu'on lui envoyait par paquets, bien qu'il eût demandé qu'on procédât avec grande prudence et individuellement. Il était impossible de délivrer en bloc des lettres patentes de naturalisation, plus encore d'exiger de '^ chaque soldat la somme de 1 000 francs de droits de chancel- ' •lerie. Leur capitaine général Merlin, le général O'Farill prétendaient qu'on les considérât comme au service de l'Em- '^ pereur bien qu'à la solde du Roi et puis on les divisait si ingénieusement par catégories (1) qu'il n'en restait plus que 87 à qui pût s'appliquer le décret qui, pris à la lettre, aurait amené la dislocation du corps. — Au reste, de la confusion extrême qui règne en ce temps-là en Espagne, S. M. Impériale pevit prendre sa large part. Il ne répond plus aux lettres multipliées du Roi, laisse sans ordres l'armée du centre. Il bouleverse à distance toutes les garnisons, change les quartiers généraux, les emplacements, les commandements, rappelle | des régiments (la Garde impériale avec le général Dorsenne), et au milieu d'une incohérence qu'expliquent, sans la rendre plus heureuse, les préparatifs de la lutte contre la Russie, ce chef ordinairement si précis, ne trouve rien de mieux que de ',, donner à ses officiers comme « instructions» la lecture des Rêveries de Maurice de Saxe (2).

C'est à ce moment que la plus singulière idée traverse l'esprit de l'Empereur. Chez un moindre génie elle serait taxée fort

(1) Elles comprenaient 1276 hommes amenés de Naples, 678 venant de la 4' légion d'infanterie; S«31 des dépôts de cavalerie ; 654 étaient des prisonniers français évadés; 46 des enrôlés volontaires, soit en tout : 2 885 individus.

(2) « Mon cousin, — H y a dans les Rêveries du maréciiflil de Saxe, parmi beaucoup de choses extrêmement naédiocres, des idées sur la tnanière de faire contribuer les pays ennemis sans fatiguer l'armée, qui m'ont paru bonnes. Lisez-les et mettez-en le contenu dans une instruction qui sera envoyée à mes généraux en Espagne. « — Napoléon à Berthier, 6 janvier i812.

irrévérencieusement. Ou bien il se moquait de son frère, ou bien sachant que les Goriès de Cadix allaient publier une Constitution (elle fut promulguée en grande pompe le 19 mars) ii voulait, le devançant, contre-balancer leur projet. De toutes façons la pensée est creuse et l'espérance reste vaine. Qui allait-elle atteindre? Qui devait-elle convaincre? Qui pouvait-elle rallier? Au commencement du mois de mars, et la date seule a son importance, il Ht donc dire à Joseph qu'il voyait une alternative pour terminer les affaires d'Espagne : soit que le Roi acceptât la Constitution de Cadix, soit que les Gortès de Cadix acceptassent la Constitution de Bayonne. Et pour donner une force à cette combinaison jetée à l'improviste, l'Empereur engageait Joseph à convoquer de son côté une assemblée qui lui serait un point d'appui dans la discussion (1).

GraveBi€nt La Forest remit au Roi une note sur cette bouffonnerie où les détails ne sont pas moins fanlaisistes que le dessein. Ces Corlès comprendraient 800 députés pris l'dans la Castille, l'Andalousie, le pays de Valence, etc., là où aaos armées tenaient garnison, ce que Joseph appelait encore « mon royaume ». — 2" On admettrait même des personnages siégeant déjà à Cadix... si on pouvait en attirer quelques-uns, — 3" L'Empereur consenfai/ à laisser figurer des représentants de la Catalogne, de l'Aragon, de la Biscaye et de la Navarre, quoique de ces provinces maintenant françaises «on ne doive pas changer en ce moment le gouvernement « . Quand ce Parlement serait réuni il ferait une Constitution telle que celle de... Cadix, parce que celle de Cadix n'est qu'une copie de celle de Rayonne « à quelques modifications idéologiques près " .

Et la Gazette de Madrid^ stylée dans ce sens, publia des

(11 15 mars 1812. Vol. 688. fol. 241.

articles; on composa vaille que vaille des brochures; — la froideur du public n'eut peut-être d'égale que l'indifféi^ence de l'Empereur déjà oublieux de sa chimère. Joseph n'y avait jamais cru, son obéissance provenait de son abattement. Il était en face de réalités plus poignantes : la famine étreignait Madrid.

Au milieu de campagnes privées de récoltes, encerclée de guérillas qui arrêtaient au loin les convois, remplie de laboureurs en fuite, de familles menacées, d'habitants sans ressource et de troupes sans solde, la ville, avec ses portes ouvertes, ses routes libres, ses plaines immenses, souffrait toutes les horreurs d'une place resserrée et assiégée. Insuffisante pour le service, la garnison n'avait que des soldats exténués, malades, rationnés à une demi-livre de mauvaise viande et une livre et demie de plus mauvais pain. Les riches obtenaient, à 20, 30 réaux, des galettes de farine avariée, d'orge ou d'avoine ; on se partageait, quand on ne se les disputait \ pas, des patates, des châtaignes au milieu d'un découragement si passif que cette population affamée, dans son respect de la propriété plus fort que l'instinct du pillage, laissait les boulangers remporter du marché les pains trop chers pour avoir trouvé des acheteurs.

En s'ingéniant la charité chrétienne demeurait impuissante. Tel visitait une famille sans ressource qui le lendemain, en apportant son secours, trouvait la mansarde à moitié dépeuplée de ses habitants de la veille. Dans les rues, ici une femme trébuchait de faiblesse, tombait et ne se relevait plus; là un enfant vacillait, poussait un cri et mourait; un pauvre, hâve et sordide, s'affaiblissait sous ses haillons; le passant heurtait du pied les cadavres. La clochette des fossoyeurs

JOSEPH GENERALISSIME bl

résonnait dans les carrefours, annonçant deux fois par jour la promenade funèbre des tombereaux où chaque paroisse entassait ses morts à la hâte pour les conduire au charnier (1) .

Afin de trouver vaille que vaille un peu d'argent sur place, le gouvernement offre timidement un nantissement de 24 millions en biens nationaux pour un prêt mensuel de 2 millions de réaux; les prêteurs se dérobent, les banquiers s'enfuient, les commerçants notables discutent, chicanent, se récusent; à la cinquième conférence, " on arrache leurs signatures» (2) en rabattant à une somme unique de 3, puis de 2 millions, l'emprunt subordonné à l'acquiescement de personnes tierces qui le refuseront à leur tour.

C'est la désolation et le temps des grandes douleurs. Joseph a parcouru les quartiers la main ouverte; on conçoit qu'il évite tout autre contact avec son peuple. Le temps de la piété officielle est passé; aussi aux cérémonies traditionnelles de la Semaine sainte, il part dès l'aube à la Casa del Campo pour ne revenir qu'à la nuit. Il agit de même le jour de Pâques : point de messe à la chapelle silencieuse du palais déserté, pendant que la foule chante dans les églises V Alléluia de la Résurrection et trouve dans sa foi un réconfort à sa patience, un symbole d'espérance pour son patriotisme.

Bien naturellement les pensées de départ ressaisissent le prince. Qui n'aurait envie de quitter cet air étouffé?

La Forest, malade, demande au duc de Bassano un congé qui lui est refusé poliment « les circonstances ne le permet-

(1) « L'on trouve chaque uiatia dans les rues des personnes mortes d'inanition. » — Dépêche de La Forest. 16 mars 1812.

liC comte de Guzman, demandant le paiement de ses appointements arriérés, écrivait au Roi qu'il était, depuis cinq mois, avec sa famille, t réduit à manger sa pauvre soupe avec des couverts de bois. » Archives de la Guerre, 7 janvier 1812.

(i) La Forest, 14 février.

tant pas " . Joseph souhaite mieux qu'un congé : « 11 faut que cela finisse; « il l'écrit à la reine, il l'écrit à l'Empereur :

J'attends toujours le million mensuel promis. Mon existence ici est un sujet d'étonnement pour tout le monde. Avec ce que je suis et le nom que je porte, je vis comme les rois fainéants dans leur cloître, sans avoir comme eux la foi qui leur faisait ju{jer leurs humiliations méritoires aux yeux du ciel.

Il précise tout à fait, et devant le mutisme de Napoléon il parle pour deux :

Sire,

Les événements ont trompé mes espérances; je n'ai fait aucun bien et je n'ai pas l'espoir d'en faire. Je prie donc Votre Majesté de me permettre de déposer entre ses mains les droits qu'elle daip,na me transmettre sur la couronne d'Espagne, il 7 a quatre années. Je n'ai jamais eu di'autre but, en; acceptant la couronne de ce pays, que le bonheur de cette vaste monarchie : il n'est pas dans mon pouvoir de le faire.

Je prie Votre Majesté de m'agréer au nombre de ses sujets, et de croire qu'elle n'aura jamais de serviteur plus fidèle que l'ami que la nature lui avait donné (1).

L'ami de la nature demeure muet, tout occupé des graves projets de guerre au Nord, dont la seule annonce suffit pour rendre plus précaire encore la position déséquilibrée de son frère au Sud.

Alors, Vultimatum de Joseph devient absolu (2) : En cas de conflit avec la Russie, s'il ne reçoit pas la direction générale des affaires de la péninsule, il rentrera en France. N'y a-t-il point de guerre, il restera, à moins d'un

(1) 23 mars 1812.

(2) Lettre du 23 mars 1812 à la reine Julie. — C'e&t cette lettre, confiée à Deslandes, qui fut prise au déHlé des Salinas (avril) et publiée par la Régence dans la Gazelle de Cadix du 11- juin.

JOSEl'H (^ÉMÉRALlSSIiME 63

démembrement du royaume. " Ua décret de réunion de FÈbre qui m'arriverait à l'improviste me ferait partir le lendemain. »

Il va pouvoir rester, car Napoléon, avant do s acheminer « vers l'expédition de Pologne » , semble considérer les choses d'Espagne comme quantité négligeable; son esprit débordé écarte les préoccupations lointaines dont la solution directe lui échappe; s'il gagne la grosse partie qu'il entreprend (et il la gagnera), le succès de la petite s'ensuivra par ricochet.

Le 16 mars il fait donc écrire à Joseph qu'il lui » confie le commandement des armées en Espagne " (l). En voilà assez pour faire tomber toutes les hésitations du Roi. En présence d'un rôle effectif à jouer, il s'empresse de déclarer de quelle façon il le comprend, à quelles conditions il l'accepte. Responsable désormais, il se couvre de préalables récriminations.

La Foresl est un peu surpris de l'audace, lui qui prétend que l'Empereur «disposera toujours du Roi avec quelques fils de soie « . L'audience du 10 avril, qui dure trois heures, lui

(1) « Si la situation politique oblige l'Empereur à aller en Pologne, son intention est de donner à Votre Majesté le commandement général de toutes les armées en Espagne. >> (Prince de Neuchâtel au roi Joseph, 19 février 1812).

« Mon cousin, faites connaître au roi d'Espagne, par une estafette extraordinaire qui partira ce soir, que je lui confie le commandement de toutes mes armées en Espagne et que le maréchal Jourdan remplira les fonctions de chef d'élat-major. Vous informerez le Roi que je lui fais connaître me» intentions sous le point de vue politique par le canal de mon ambassadeur. » (L'Empereur au prince de Neuchâtel, 16 mars lS12j.

Les instructions impériales à La Forest, écrites par M. d'Hauterive, avec des annotations marginales du duc de Bassano, chiffrées par trîplicata, sont de la plus haute importance; la dépêche porte la date du 15 mars 1812 (vol. 689, fo!. 241 à 247; brouillon de la plume de d'Bauterive, fol. 249 à 257}.

(i4 L'ESPAGNE ET NAPOLEON

apporte des surprises et tient en échec sa diplomatie. Sa dépêche chiffrée de trente-trois pages in-d" est un document de premier ordre (1).

Dans son accueil, le prince avait l'air plus sérieux que satisfait. Il reprit tout le passé et établit le parallèle : par sa politique, dont le voyage en Andalousie était le plus brillant succès, il avait rallié les Espagnols (2) ; on les a éloignés par la formation de commandements militaires; il rassurait, en garantissant l'intégrité du royaume, on effraie par l'annexion de la Catalogne; on lui a promis les subsides nécessaires et on lui chicane cet argent qui est " la clef de voûte » ; on l'engage à s'accommoder avec les Cortès de Cadix, il n'a pas attendu ce conseil pour entamer des négociations; si maintetenant on l'incite à abandonner la Constitution de Bayonne, son (I titre légal » auprès des Espagnols, c'est substituer le désordre constitutionnel à l'anarchie insurrectionnelle (3).

La Forest reçut la commission expresse de transmettre ces doléances bien exactement, mais il laissa deviner qu'il ne suivait pas le prince dans ^i les courses excentriques de son imagination « . Joseph, inquiet de voir son truchement glisser un peu légèrement sur quelques points, prit soin de lui envoyer sous enveloppe, par un aide de camp, un mémento en cinq paragraphes où il renforçait son discours, plus qu'il ne l'adoucissait (4) .

(1) Correspondance du comte de La Forest. VI, 170.

[^% Geoffroy dk Gra.ndm.vison, L'Espagne et Napoléon. Il, chap. vi.

(3) " Le Roi s'offusque de la facilité avec laquelle son auguste frère sacrifie la Constitution de Bayonne et incline pour l'adoption de celle de Cadix, s'il en résultait une solution des diflicultés. La première, dit-il, est la plus importante pour lui et son titre de garantie ; il ne comprend pas pourquoi on veut l'en sortir. La seconde est plus un abus manifeste de démagogie que des principes de «on aînée, et c'est risquer de mettre le désordre constitutionnel à la place de l'anarchie insurrectionnelle que d'endosser la robe faite pour accabler la Royauté dans la personne et sous le nom de Ferdinand VII. » (Dépêche du li avril 1912).

(4) i)épéche du 17 avril, p, 190.

Le roi Joseph avait-il tort de supposer compromise la situalion militaire qu'on lui confiait inopinément? Chacun des chefs qui passaient sous ses ordres avait assez à faire pour son compte.

En Navarre et Biscaye, contre le général Dorsenne, les guérillas de Mina augmentaient d'audace pour lever des partisans et menacer nos garnisons. Le service des postes est complètement interrompu de Bayonne à Madrid. Des bandes espagnoles commandées par Santacildès ne se contentent pas de parcourir TAragon, elles font inopinément une incursion dans l'Ariège, à Ax (du 14- au 18 février 1812).

Le qui-vive est perpétuel en Catalogne : les Espagnols du général Lascy, battus en rase campagne et sur les hauteurs d'Altafulla, s'efforcent de bloquer Tarragone; sur toute la côte le canon des escadres anglaises rend le rivage plein d'insécurité à nos convois; les Catalans se défendent à leur manière : à Barcelone ils empoisonnent les farines de nos magasins, à Hostalrich les citernes, à Lérida ils réussissent à faire sauter le magasin de poudre de la ville.

En revanche, don Pedro Garcia Navarro, après une semaine de blocus, rend au général Severoli le fort de Péniscola et sa soumission est faite dans des termes mémorables; puisque le premier des Espagnols vaincus, il s'incline moins devant la supériorité des armées impériales que devant le « droit » du roi Joseph; ce pourquoi la Régence de Cadix le flétrit et le gouvernement de Madrid le félicite (1).

La prise de ce petit rocher de Péniscola assurait nos

(i) La division Severoli avait entamé le blocus le 20 janvier, le bombaideinent commença le 28, la tranchée fut ouverte le l" février, le gouverneur Garcia INavarro fut oblit^é de se rendre le 3. — Archives de ta Guerre (7 fé-

communications sur la côte de la Méditerranée et rendait plus forts les liens qui rattachaient à l'armée d'Aragon Suchet, maître de Valence. Le général Reille servait de trait d'union.

Le duc de Dalmatie était roi à vSéville : tout lui devenait prétexte pour se cantonner, avec sa prudence égoïste, dans sa « capitale» d'Andalousie; une diversion du côté du duc d'Albuféra lui semble superflue parce que le siège de Valence a réussi, et une jonction avec le duc de Bellune dangereuse, parce que le siège de Tarifa a échoué. Il se contente de faire occuper par ses lieutenants Grenade, Murcie et Malaga, de fortifier sa ligne contre Ballesteros en face du camp de Saint-Roch.

Marmont, qui a porté le quartier général des troupes que l'on nomme « l'armée de Portugal» à Valladolid (11 janvier), se disposerait à entrer dans les opérations de l'armée du Midi, mais la nouvelle delà marche de Wellington l'ari'ête et peut-être plus encore les ordres impératifs du prince de Neuchâtel (18 et 21 février) le blâmant, au nom de l'Empereur, « de se mêler de ce qui ne le regarde pas. » Alors il établit la division du général Foy sur le Tage, le général Montbrun à Salamanque, le reste de son monde sur le Duero ou dans la province d'Avila; et il attend. Cependant, sur de nouveaux ordres contradictoires arrivés de Paris, il doit retirer ses

vrierV — Mnnoires du maréchal Suchet, II, 235. — Journal de l'Emp»e/28 février 1812.

« Si les autres chefs eussent anticipé l'exemple que vient de leur donner le gouverneur de Péniscola, que de sang et de désastres ils auraient épargnés à la malheureuse Espagne!... Si les Anglais s'étaient rendus maîtres de Péniscola, ils auraient continué d'alimenter le feu de l'insurrection en établissant d?ns nette place une colonie britannique, comme ils voudraient le faire à Cad:.. Dieu veuille que ce succès réveille dans l'âme des Espagnols, instruments dil'Angleterre ou trompés par elle, un reste d'amour de la patrie, et qu il.s dirigent ce sentiment de manière à lui faire éviter des maux qu'entraînera n résistance aussi inutile que funeste pour l'Espagne! » — Cet article de î Gaietle de Madiid fut reproduit dans le Journal de l'Enipire Tll mars 1812)

JOSEPH GENÉRALISSJME 67

troupes de la vallée du Tage, les rassembler sur la Tormès. « Il n'y a ni si ni mais^ lui faisait écrire l'Empereur par le major général, il faut choisir votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée française au champ de bataille que vous aurez choisi. " Le duc de Raguse, pour opérer ce mouvement dans le Portugal, avec 25 000 hommes et 1 500 chevaux arrivait sur l'Agueda le 31 mars. Il pensait recevoir les Anglais qui s'allaient présenter dans les conditions que nous dirons tout à l'heure.

Joseph reste accablé de la responsabilité nouvelle; les pouvoirs qu'on lui octroie affectent des termes bien vagues : l'Empereur ne lui écrit pas, ne fût-ce qu'un billet, — «parce que les chemins ne sont pas sûrs " , il lui fait dire par Bassano, et Bassano par La Forest, « qu'il est autorisé à prendre les mesures convenables, à faire pour le mieux (1). » — Les commandants en chef, avec qui depuis deux ans il n'a aucun rapport hiérarchique, comment accueilleront-ils des ordres?

A l'armée du Nord, le général Dorsenne le prévient qu'il attendra des instructions spéciales promises par le prince de Neuchâtel et il lui refuse poliment de fournir des effectifs.

A l'armée d'Aragon, Suchet déclare posséder de l'Empereur lui-même une mission particulière, et pouvoir d'autant moins se dégarnir de troupes, qu'une partie vient d'en être appelée à la Grande Armée.

A l'armée du Midi, le maréchal Soult demeure plusieurs semaines sans entretenir de communications avec Madrid; et lorsque le contact est repris, il ne paraît ni bien empressé ni bien sincère. Le duc de Dalmatie voudrait être soutenu par

(1) Vol. 689, fol. 204.

le roi Joseph et non point aller renforcer le duc de Raguse, lequel voudrait être soutenu par Dorsenne et non aller soutenir Soult.

A rarmée du Portugal, Marmont, en envoyant les renseignements demandés par le Roi, lui fait part de son intention de continuer les opérations entamées, et souligne que l'Emperevir lui a donné « carte blanche » .

Voilà un généralissime bien embarrassé. On lui a rendu, pour chef d'état-major, le vieux maréchal Jourdan et chacun sait que ses réels mérites militaires, endormis dans l'inaction, sont peu appréciés de ses collègues. Sans prestige, il ne sera point le trait d'union heureux; et sa demande d'un traitement de 200 000 francs, égal à celui des autres maréchaux, ne lui fera gagner aucune autorité nouvelle (1).

Du moins les troupes, encore nombreuses, très dispersées, fort inégalement entretenues, offrent un total important de combattants (avril 1812).

Autour du Roi l'armée du Centre groupe 12 370 hommes. Dans l'Andalousie on en compte 56 427. Des Pyrénées à Valence : 60 540. Enfin, Marmont, de la Galice à l'Estramadure, possède 52 618 sabres ou baïonnettes. Tout cela fait bien 230 187 hommes, et c'est un beau chiffre, dont il faudra seulement, au 25 juin, déduire 20 000 soldats, après la rentrée en F'rance des corps de la Garde impériale.

Le Roi se monte l'esprit « à remédier au décousu, à lier

(1) u Ce maréchal, qui ne refuse ni sollicite aucun emploi, m'a observé que s'il est employé aussi activement, il lui devient indispensable d'être traité comme les autres maréchaux, qui ont 200 000 francs, lui n'en a que 100 000. L'Empereur sentira la justice de cotte réclamation, fondée sous tous les rapports. >i (Joseph à Bcrthier, 24 janvier 1812.)

On trouve aux Archives de la Guerre (13 mars 1812) une lettre au roi Joseph, où Jourdan expose que « quoiqu'il ne soit plus jeune, il a encore l'amour de !a gloire « ; il ne voudrait pas cependant accepter l'emploi de major général, et il a déjà refusé ce poste, " parce qu'il ne s'y trouverait pas entouré de la considération nécessaire » .

JOSEPH GÉNÉKAr.ISSIME 69

ensemble toutes ses forces (1) " . Son raisonnement est simple : " Le succès dépend désormais de l'accord qui doit exister entre les armées du Midi et du Portugal. Je suis placé au centre pour cela, si le général anglais prend une offensive décidée sur l'une de nos armées, il doit y être battu : sj M. le maréchal Marmont d'un côté, et vous de l'autre, Monsieur le duc, vous exécutez ponctuellement les ordres que vous recevrez (2). » Mais c'était précisément là l'accord impossible à obtenir, les deux maréchaux s'estimant personnellement l'objectif des Anglais et chacun réclamant à son profit le concours de l'autre (3). Soult est un roi à Séville; — à Valence Suchet administre bien et souhaite le repos; le duc de Raguse se complaît en des plans stratégiques et craint autant les succès de ses voisins qu'il se vante d'acquérir une gloire personnelle.

Il faudrait une main de fer pour écraser ces rivalités, assouplir ces susceptibilités, pousser ces hésitations et retenir ces défaillances. Joseph Bonaparte, dont les exploits guerriers se bornent à six semaines de service au camp de Boulogne, va-t-il commander des hommes de guerre blanchis sous les harnais, couverts de gloire et respectés des soldats? Il en a éprouvé certainement la velléité, caressé l'outrecuidance et bientôt perdu l'espoir. Il s'est posé cette question : «Serais-je

(1) Dépêche de La Forest, 11 mai 1812.

(2) Le roi Joseph au duc de Dalmatie, 7 mai 1812. Archives de la Guerre, et Mémoires, IX, 8.

(3) "< Les rapports des maréchaux Soult et Marmont sur les projets et les mouvements de l'ennemi furent constamment en contradiction. Le premier persista jusqu'au dernier moment dans l'opinion que lord Wellington porterait le théâtre de la guerre en Andalousie. Le second assurait que l'armée anglaise se concentrait devant lui et ne tarderait pas à déboucher sur la Tormès. •> Mémoires militaires du maréchal Jourdan, 398. — Sur ces divergences des maréchaux, voir Mior de Melito, Mémoires, III, 256. — Sur les projets de Soult (dépêche chiffrée au prince de Neuchdtel ; Archives de la Guerre, 17 avril 1812). — Sur ceux de Marmont, sa lettre à Berthier [Mémoires, IV, 382), et les lettres de Joseph [Mémoires, IX).

•:0 L'FSPAGNK ET NAPOLEON

obéi? « et son bon sens lui a permis d'en douter. Quand il passe en revue les réponses de ses « subordonnés » , les conclusions lui apparaissent assez amères.

Son esprit est sarcastique mais perspicace pour remarquer comment Caffarelli lui déclare, en termes courtois, qu'il n'a point de rapport à lui faire ou d'explications à lui fournir; que Suchet, « non moins poli en apparence " , est devenu un autre homme depuis sa gloire et ses honneurs; que vSoult continue à feindre d'ignorer les ordres de l'Empereur; que Marmont, » qui n'a pas comme les trois autres l'avantage de pouvoir se passer du Roi w , se contente, dans les relations plus fréquentes qu'il entretient, de banalités équivoques. Ce (jënéralat reste donc un vain » simulacre » , c'est le duc d'Albuféra qui le dit; une source de dégoût (1), c'est Joseph qui le pense. Il en est réduit à se fâcher; il écrit à Caffarelli : (i En un mot, étes-vous ou non sous mon commandement? Avez-vous obéi ou obéissez-vous aux ordres que je vous ai adressés et que je vous adresserai par la suite? Dans toutes les hvpothèses, le pire serait de me laisser dans l'incertitude (2). » Il envoie à Suchet le colonel Miot, le colonel Desprès à Soult. Ses messagers n'ont pas à remplir des missions bien agréables.

a Le roi a ses instructions, répond le duc d'Albuféra, j'ai les miennes. S'il insiste pour que je lui envoie un seul régiment, je donne ma démission. " Et, de Valence, il traita avec Madrid « de Cour à Cour " , offrant d'aller assurer la sécurité du prince au prix de l'évacuation du territoire qu'il a conquis, ce qui constitue la plus ironique des menaces.

Le duc de Dalmalie conclut une longue discussion orageuse par la même parole comminatoire : «... Si V. M. ne croit pas

(1) » Je l'ai trouvé de nouveau enfoncé clans des doutes et livré à des dégoût» sur son généralat. " — Dépêche de La Forest, 13 juin 1812. (i) 12 juin 1812. Archives fie la Guerre.

JOSEPH GÉNÉr.AUSSlME 7»

deA'oîr modifier ses dispositions et si elle ne juge pas à propos de prendre en considération les observations que j'ai faites, mon devoir et l'honneur des armées impériales m'obligent à lui déclarer que je ne me sens pas assez fort pour garder l'Andalousie et je lui demande l'ordre de l'évacuer... » (1).

Joseph riposte à son tour et il prend au mot le vieux soldat qui joue au plus fin : « ... Placé, comme je le serais, dans l'alternative, ou de me priver de vos talents et de votre expérience militaire ou de laisser briser entre mes mains, dès les premiers pas, les pouvoirs que je tiens de l'Empereur, je ne puis hésiter. Ainsi, Monsieur le duc, quelque pénible qu'il soit pour moi de voir que vous avez si peu conservé le souvenir de mes anciennes relations avec vous, et si peu cherché le bien des affaires en général, pour me forcer à choisir entre deux partis l'un et l'autre fâcheux, je consens à la demande que vous me faites de quitter le commandement dans le cas où je ne révoquerais pas mes premiers ordres. Remettez donc, si vous préférez cette extrémité, le commandement au général d'Erlon qui en sera chargé jusqu'à ce que l'Empereur vous ait nommé un successeur (2). »

Tout s'apaise aussitôt, et pins tard le Roi sera en droit de déclarer, avec une humeur un peu mélancolique :

(t Je suis forcé de rendre au moins une justice au duc de Dalmatie. Il m'a désobéi nettement, en m' alléguant directement ses motifs. Il a son système d'attente des événements, et, en homme de tête, il résiste aux opérations qui le mettraient dans la dépendance. Je ne crains pas plus qu'il renonce au commandement ou qu'il évacue quelque province du Midi, que je me flatte d'une diversion utile de sa part (3). »

(1) Le clac de Dalinatie au roi Joseph. 12 juin 1812.

(2) Le roi Joseph au duc de Daluiatic. 30 juin 1812.

(3) Voir dans les Mémoires du roi Joseph, IX, 45, une lettre du duc de Dalmatie, ifi juillet 1812.

Inobei, n'osant commander, Joseph ose encore moins destituer des maréchaux, bien que la pensée hii en soit familière ; mais ce sont de trop gros personnages pour arriver à cet esclandre; il se dédommage en multipliant les lettres de doléances auprès de Berthier (1). Celui-ci, fidèle à la consigne de l'Empereur et bon imitateur du maître, voudrait beaucoup se taire, il ne répond du moins que des banalités. Glarke en fait autant, sur un mode plus respectueux.

Excité sans doute par une responsabilité qui lui reste agréable, le Roi — qui en ces jours difficiles, montre « du sang-froid, de la présence d'esprit, du courage » (2) — prend parti et en face des Anglais (ils s'avancent dans la vallée du Tage et viennent de couper les communications entre Marmont et Soult), il veut gi'ouper des forces françaises imposantes. Il protégera Madrid, il refoulera Wellington. Il prescrit à Soult, toujours immobile là-bas devant Cadix, de repasser la Sierra et de revenir dans la Manche. Soult répète qu'il a 60 bataillons, 70 escadrons et qu'il ne peut laisser de gaieté de cœur la province où il est maître; ne pouvant dégarnir ni son arrière-garde ni sa ligne de combat, il refuse positivement au général d'Erlon de passer le Tage pour aller vers Joseph. Il estime d'ailleurs le plan du Roi très malencontreux : pour lui, quitter l'Andalousie c'est — car on ne peut tenir sur les bords du Tage — reculer jusqu'aux rives de l'Èbre, c'est évacuer l'Espagne, c'est tout compromettre, tout abandonner, tout perdre.

Joseph doit répondre; il le fait sur l'heure : Soult proteste, mais enfin parle d'obéir. Cependant, il fait traîner en longueur. Le Roi précise : envoyer 10 000 hommes renforcer au nord les combattants de Marmont et se replier derrière la Sierra. Soult riposte qu'il n'enverra pas les 10 000 hommes et

(1) Voir notamment la lettre du 25 mai 1812.

(2) Dépêche de La Forest. 19 juin 1812. Vol. 689, fol. 336.

il conseille à Joseph de venir de sa personne en Andalousie pour combattre les Espagnols (1). C'est une gasconnade.

Les événements seront plus forts que cette inertie volontaire; et bientôt, en danger de demeurer en l'air, car les Anglais avancent chaque jour vers le centre de l'Espagne, il recule, avant de voir sa retraite coupée.

Les moyens belliqueux semblant d'un emploi difficile, Joseph songe de nouveau à demander de meilleurs résultats aux procédés pacifiques : cette convocation des Cortès, que l'Empereur préconise, le Roi se fait honneur d'en avoir nourri dès longtemps la pensée. « Mais il aurait désiré saisir un intervalle de calme pendant lequel les passions particulières eussent permis d'écouter la voix de la patrie (2). d

Le 7 mai, jour de fête de l'Ascension, il profite de ce qu'une assistance inusitée se presse dans les salons du palais pour faire des déclarations publiques que provoquent le Corregidor et 300 délégués des 64 quartiers de la ville. On lit une adresse pour demander la réunion des Cortès du royaume. Le prince répond par un discours qu'il a en poche; puis se laisse gagner à parler d'abondance, « plus logicien qu'orateur I) .

De fait, il réunit presque aussitôt avec ses ministres sept conseillers d'État afin de préciser les avantages, les obstacles, la nécessité d'une telle assemblée. L'opinion fut unanime qu'il ne « fallait pas balancer à procéder vite » . Et la Gazette de Madrid commença une série d'articles enthousiastes. Les Sociétés des Amis de la Patrie^ ces réunions qui sous les derniers Bourbons jouèrent un rôle considérable dans la forma-

(1) Lettre du 16 juillet, datée de Santa Maria.

(2) Vol. 689, foJ. 194.

tion de l'esprit public à la fin du dix-huitième siècle (1), incitées ou non, sortirent de leur léthargie, et envoyèrent à leur tour une députa tion : a ... La nation seule, si elle sait faire un emploi utile de ses forces, peut empêcher un grand désastre... Que le vœu général se prononce légalement et d'une manière énergique; alors la réunion de tous les bons Espagnols assurera l'existence menacée de la nation, son intégrité et son indépendance. Les Cortcs, Sire, les Gortès généraux!... »

On provoquait des déclarations analogues chez les municipalités et même l'arrivée dans la capitale de délégations provinciales. La plus importante vint de Valence. Deux grands d'Espagne authentiques conduisaient 24 gentilshommes, ecclésiastiques, magistrats et propriétaires.

Dans un geste tout à fait digne d'un hidalgo, le président, le comte de Parcent, rappelait que son bisaïeul don Joseph Carnerio avait eu l'honneur de complimenter lui aussi « le prédécesseur de S. M. » , le roi Philippe V, a dans la première année du siècle dernier » . On leur réserva une audience solennelle (2), tous reçurent une décoration, leur président la clef de chambellan. Un dîner clôtura la cérémonie. Mais par un contraste éloquent, la députation demeura bloquée à Madrid, attendant une circonstance qui lui permît d'être reconduite avec sécurité à Valence.

L'ambassadeur de France crut devoir appuyer le mouvement, et l'on trouve en effet, aux Archives de la Guerre^ une

(i) Les Sociétés économiques des amis du pays étaient des centres d'études, d'expérience et d'encouragement aux arts, à l'agriculture, à l'industrie; elles ouvraient des cours et des laboratoires; elles étaient composées de gentilshommes, d'ecclésiastiques et de bourgeois lettrés. Les premières avaient été fondées, sous Charles III, en Biscaye; Madrid eut sa société en 1775; elles devinrent bientôt fort à la mode et s'étendirent dans tout le royaume : on en comptait 44 en 1788 et 63 en 1804. — Bociigoing, Tableau de l'Espaijne moderne, I, 333. — Mémoires du prince de la Paix, II, 285. (2) Galette de Madrid, 20 juillet J812.

lettre de lui (15 mai 1812) au général Gaffarelli pour l'engager, au nom de l'Empereur, à faciliter, dans le territoire occupé par l'armée du Nord, les mesures que prendrait S. M. Catholique pour la convocation d'une assemblée des Cortès. Soult pressenti témoigna quelque surprise un peu dédaigneuse, répondit que du moins il seconderait les commissaires royaux envoyés à cet effet, et il en prit prétexte malicieusement de signer sa lettre tout au long : « Le général en chef de l'armée impériale du Midi » (1).

Cependant le caractère hésitant du Roi reparaissait; à la réflexion il voyait, non sans raison, les difficultés dominer les avantages. Proclamations à rédiger, à envoyer, à faire parvenir; opérations électorales dans des pays troublés; mesures de sûreté pour que les élus puissent gagner Madrid. Et là, recevoir, héberger tout ce monde. Ce n'était pas tout de convoquer par un décret 300 personnes, il faudrait les entretenir. Les dépenses l'effrayaient et il les énumérait impitoyablement : frais de route, d'installation, de traitements, un local, si modeste qu'il soit, des employés, des bureaux, fournir, c'étaient ses paroles, « à ses pénurieux ministres et personnages de la Cour quelques moyens de se partager entre eux les soins de l'hospitalité " , })Ouvoir lui-même tenir table ouverte et « n'avoir pas l'air d'un prince indigent qui mendie une couronne » . Aussi maintenant traînait-il en longueur pour ne pas souligner sa déception; application nouvelle de la fable du renard et des raisins.

Le bruit des hostilités allait couvrir les sarcasmes de l'opposition, et l'obligation de courir à l'armée, trancher brutalement le problème, fournir un moyen lamentable mais décent de sortir de l'impasse où l'on s'était fourvoyé. On rem-

(1) Vol. 689, fol. 314.

plaçait d'autant plus volontiers l'inaction par des paroles, et les brochures pullulaient. Plus d'un de ces écrits de circonstance n'est pas sans mérite, la verve de l'écrivain anonyme rencontrait parfois le mot juste, acéré qui fait le talent d'un pamphlet politique. Feuilles éphémères qu'en vain l'on chercherait, même jaunies, dans les cartons de nos Archives où La Forest se faisait un devoir de les envoyer régulièrement, et qui se sont envolées en roule. Il goûtait leur verve littéraire; l'une d'elles intitulée : Sur quoi se dispute-t-on? lui paraissait un « chef d'œuvre de style espagnol " . D'autres lui plaisaient moins : du genre sérieux et déclamatoire, c'est-àdire ennuyeux. Tous s'efforçaient de convaincre par des raisonnements, de la logique, des esprits surexcités par le patriotisme. Parfois, et pour répondre aux procédés des journaux de Cadix, on supposait des lettres interceptées, qui ne dupaient personne. Les thèmes abordés roulaient dans le même cercle et daubaient généralement « la perfide Albion » . — Que cherchent les Anglais en Espagiie? — Pour qui nous tuons-nous? — Sur quoi se dispute-t-on? — Quels sont les nôtres? — Les vrais patriotes. — Les traîtres. — Notre situation, nos souffrances et le reniède unique. — Qui fait la guerre à l'Espagne? — etc..

A ses jours, le libellisle posait même des questions d'une finesse obscure : Que feraient les Espagnols si la Russie donnait à l'Angleterre un roi de sa dynastie? On peut supposer que ce logogriphe fut peu déchiffré.

Qui tenait la plume? Il serait oiseux de le découvrir. Les soupçons iraient volontiers à trouver les inspirateurs chez d'Azanza, Arribas ou même O'Farrill; ils se souvenaient que ce fut un temps le genre de leur collègue Cabarrus, qui prétendait imiter Cervantes ! — Un scribe de leurs ministères aurait suffi à la besogne, et sans doute ne faut-il pas aller chercher plus loin.

JOSEPH GENKHALISSIME 77

L'appétit des Anglais ne se contente pas de cette viande creuse et la persévérance de leur chef va mener à bien son ferme dessein de s'emparer de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, ces deux clefs de la frontière de Portugal.

Sans doute, Marmont n'a pas été inactif à laulomne : renforcé des troupes du général Dorsenne, il a chargé celui-ci de ravitailler Ciudad-Rodrigo que Wellington bloque depuis le 8 août. Dorsenne, descendu de Valladolid, est parti de Salamanque avec des forces importantes : 18 000 baïonnettes, 2 000 chevaux, 40 canons, six mois de vivres, un convoi de 950 voitures (1). — La pluie qui tombe à flots détrempe les chemins sans trop retarder la marche. — Alors Marmont peut attaquer les Anglais sur les hauteurs d'Elboron (25 septembre , les oblige à se retirer de leur camp retranché de Guinaldo (26), les pousse encore à Aldea da Ponte (27) jusqu'au Portugal (28).

Mais il arrive au général Revnaud, le gouverneur de Ciudad- Rodrigo, qui vient d'être ravitaillé et débloqué, un terrible mécompte.

Le 15 octobre, de grand matin, il est sorti, accompagné d'un seul aide de camp, pour a faire du fourrage » . Sur !a grand'route il est attaqué en surprise, pris par les lanciers d'un guérillero audacieux, don Julian, qui enlèvent en outre un troupeau de bœufs. — Averti de cette nouvelle fâcheuse, Dorsenne dépèche le général Barrié prendre le commandeil Archives delà Giieire. 20 septcinijre l'îli.

ment provisoire et charge le général Thiébault de « conduire lui-même le petit convoi » . Il semble d'ailleurs sans inquiétude : on lui a fait dire de Giudad (1) que " la place est en parfaite sûi'eté » .

Cette confiance est partagée par Marmont, par Soult, tous deux absents des premières lignes, par la division Monlbrun qui s'éloigne. En sorte que Wellington, tout au moins obstiné, se rapproche, ayant préparé en secret des moyens puissants; il profite du moment favorable et met son armée en mouvement le 4 janvier 1812. Toutes les voitures du pays se trouvent réquisitionnées pour transporter ses approvisionnements et sa grosse artillerie ; lui-même parut le 7 janvier en vue de Giudad- Rodrigo, à la tête de 40 000 hommes. Il forme aussitôt l'investissement de la ville, cantonnant ses troupes dans des villages environnants.

La garnison du général Barrié ne dépassait pas dix-huit cents hommes. Afin de ménager des provisions très restreintes, le gouverneur engagea les habitants à quitter immédiatement leurs demeures, et envoya à Salamanque émissaires sur émissaires pour instruire des dangers de la place.

La tranchée avait été immédiatement ouverte, mais le service y était pénible, à cause du froid, et la terre durcie demeurant couverte de neige. Wellington pressait ses gens, voulant nous enlever le temps nécessaire d'élever des letranchements, et craignant l'arrivée du duc de Raguse. La brèche, bientôt formée, s'accentuait, le huitièmejour l'Anglais somma le gouverneur de se rendre. Le général Barrié répondit qu'il s'ensevelirait plutôt sous les décombres. Et il attendit l'assaut. Dans la nuit du 19 au 20 janvier, les Anglais débouchèrent et tentèrent l'escalade; ils laissèrent le rempart couvert de leurs morts, le général Crawfurd fut tué, le général Kirnon égale-

(1) Le chef d'escadron d'artillerie Husson. 21 octobre 1811. Archives de la Guerre.

ment; mais l'explosion d'une de leurs mines leur donna accès. Refoulés, nos soldats se défendaient de maisons en maisons; le nombre les écrasait. Le sac dura toute la nuit. Le feu suivit le pillage, il n'était pas éteint la semaine suivante (1).

Le succès était grand, les vainqueurs s'empressèrent de l'enfler encore. Des récompenses éclatantes furent réservées à Wellington, éclatantes et multiples.

La Régence le nomma Grand d'Espagne avec le titre de Ciudad-Rodrigo, et chevalier de la Toison d'or; il fut avancé dans la pairie sous le titre de comte puis de marquis de Wellington; un traitement de 2 000 livres sterling y fut attaché par le Parlement britannique qui lui vota des félicitations officielles et y ajouta une donation de 100000 livres pour « le soutien de sa dignité de pair » ; le Régent de Portugal qui déjà lui avait décerné, avec le titre de comte de Vimeiro, la grand'croix de la Tour et de l'Épée, le promut marquis de Torrès-Védras et duc de Victoria.

Les Espagnols voulurent voir dans la prise de Ciudad- Rodrigo une «compensation » (2) à la prise de Valence ( 9 janvier 1812) par le maréchal Suchet, bien qu'il n'y ait pas de parité entre la capture des 1 400 soldats du général Barrié et la reddition des 29 000 hommes de l'armée de Blacke.

L'Empereur est furieux et fait dire à Dorsenne : « La honte de l'événement retombe sur vous (3) » . Dorsenne rejeta la responsabilité sur Thiébault qui, pour protester à son tour contre le reproche de négligence, envoya la copie des trente-

(1) Belmas, Sièges de la péninsule, IV, 261. — Mémoires du roi Joseph, VII], 151. — Victoires et Conquêtes, XXI, 4. — BnikLMO^T, Histoire de

Wellington, I, 444. — Joîies (traduction de Beauchamp), Histoire de la guerre d'Espagne, II, 22. — Londosdkhky^ Histoire de la guerre de la péninsule, II, 350. — Napier, Histoire de la guerre dans la péninsule, VIII. — GoMKZ DE ArtÈche, Guerra de la Independencia. XI, chap. III.

(2) Général de Artèciie, XI, 383.

(3) Dépêche chiffrée du prince de Neuchâtel, 11 ferrier 1811.

neuf lettres qu4l avait écrites en soixante-dix jours (20 octobre 1811 au 11 janvier 1812) (1).

De quelques commentaires que s accompagne le succès de Wellington, il reste certain qu'il pouvait lui laisser de grandes espérances. Dès le début de mars il se mettait en route pour attaquer à son tour Badajoz. C'était sa troisième tentative. Il n'avait pas attendu la prise de Ciudad-Rodrigo pour commencer en secret ses préparatifs, réunissant vivres et munitions dans les environs; et le général Hill poussait ses courses iusque sur la grande route de Séville.

Pendant que le chef anglais précise son but, des ordres contradictoires arrivent de Paris à Marmont qui envoie des troupes dans la vallée du Tage, les retire, change son quartier général, quitte les bords de la Tormès, s'installe sur les rives de l'Agueda et se trouve contraint de disséminer son monde autour de Salamanque pour le faire vivre. — On lui laisse la responsabilité de l'avenir. « Il n'y a si ni mais, lui faisait écrire Napoléon par le major général, il faut être vainqueur ou périr avec l'armée française au champ de bataille que vous aurez choisi. » — Bien que le roi Joseph soit « commandant en chef » et le maréchal Jourdan « chef d'étatmajor » , le duc de Raguse est autorisé à « correspondre » avec Berthier « pour lui faire connaître ce qui se passe à l'armée et les ordres qu'il peut recevoir du Roi. » — La porte est ouverte aux discussions. On est assuré d'obtenir ainsi la méfiance, l'hésitation, la cacophonie.

Les communications sont coupées de tous côtés et Soult, qui a réuni à Villafranca un corps de 22 000 hommes « bien organisé " , à la nouvelle de la prise de Badajoz, craignant de trouver devant lui l'armée anglaise tout entière (2),

(i) 15 mars 1812. Archives de la Guerre. — Voir les Mémoires du grne'ral Thicbault, t. lY.

^2) 8 avril 1812. Archives de la Guerre. Soult à Berthier.

JOSEPH GÉNÉRAF.ISSIME 81

prendra le parti de la retraite sur la ligne du Guadalquivir. De son côté, Marmont en fait autant sur la Tormès, et rentre enfin à Salamanque.

C'est pendant ce temps que Wellington met à exécution son projet d'aller enlever Badajoz. Il sait que la ville n'a que peu de vivres et la garnison peu de munitions. La population est réduite, par la fuite des habitants, à 4 ou 5 000 âmes, des indigents, des malades, ceux qui ne peuvent s'échapper. Le château est le point sûr de la place ; on a relevé à peu près les fortifications, démolies par les deux précédents sièges (1) ; mais on n'a pas de bois, pas de pierres, pas de bras suffisants pour travailler aux ouvrages. Si de vaillants officiers commandent les troupes, celles-ci ont été successivement remplacées par des quatrièmes bataillons, composés la plupart d'hommes malingres et de conscrits.

Le 17 mars, Badajoz se trouve complètement investi; les Anglais ont amené un matériel immense; le bombardement s'est établi, les gens de la ville se réfugient dans les caves et les églises ; le temps d'hiver est mauvais, les pluies, les brouillards gênent les deux adversaires. Wellington met son point d'honneur à obtenir une victoire éclatante, il voudrait que les Français, encerclés, se missent d'eux-mêmes à sa discrétion. Le gouverneur, le général Philippon, prétend faire payer cher à l'ennemi la prise d'une place qui ne pouvait plus guère lui échapper ; il a poursuivi la résistance depuis trois semaines de tranchée ouverte.

Les instructions de Wellington fixent avec une précision admirable les détails de l'attaque décisive. Dans la nuit du 6 au 7 avril, couverts par un épais brouillard, les Anglais arrivent au pied des murailles sans avoir été aperçus. Au bruit de leurs allées et venues, des cris s'élèvent, du haut du rem-

(i) En quatorze mois Fîadajoz souffrit trois sièges.

82 L'ESPAGNE El MAPOLÉON

part : a Les voilà ! les voilà ! » Uu feu terrible se déclanche. Trois fois ils sont culbutés dans les fossés. Mais ils rencontrent une résistance plus molle au château, une surprise heureuse les en rend maîtres ; la lune qui se lève après minuit révèle leur présence, il est trop tard ; l'escalade du château est suivie de l'assaut des brèches des bastions. Les Français, qui sont tournés par leurs deux lianes et abandonnés par la Fortune, ne demandent cependant point merci ; victimes inutiles. Au jour, un mouchoir blanc au bout d'une baïonnette indique la nécessité de cesser le feu que le manque de munitions impose.

Alors, de l'aveu des Anglais, » se développe une scène hideuse de crimes où vient se ternir le lustre de l'héroïsme de leurs soldats ». Napier, dans son Histoire de la guerre de la Péninsule, a consacré à ces épisodes des pages émouvantes dont on doit retenir la sincérité et l'aveu. Il signale « une rapacité sans pudeur, une brutale intempérance, une luxure sauvage, des cris de douleur et de pitoyables lamentations, des gémissements, des cris de joie, des imprécations, le rugissement des flammes qui dévoraient les maisons, le fracas des portes et des fenêtres brisées, voilà le spectacle qu'offrirent les rues de Badajoz pendant deux jours et deux nuits. Enfin le troisième jour, quand les soldats eurent été mis à bout par leurs propres cris, le tumulte s'éteignit de lui-même avant d'avoir pu être maîtrisé : on songe alors à visiter les blessés et les morts. »

Ce ne sont pas là des phrases d'éloquence; Wellington a constaté dans ses dépêches ces excès et son a ordre général » aux troupes du 7 avril porte, sur un ton mélancolique : « Il est bien temps que le pillage cesse dans Badajoz et que des officiers soient envoyés pour chaque régiment dans la ville, afin de faire sortir tous les hommes qui sont à piller. » — Et l'ordre du 8 : « Le commandant en chef est fâché d'apprendre *

que la brigade de service dans Badajoz, au lieu d'en protéger les habitants, les pille plus que ne l'ont fait ceux qui ont pris la ville d'assaut. » — Même au prix de cette infamie la victoire demeure achetée et acquise. Et voilà les Anglais entrés, fixés en Espagne. Sur le duc de Raguse repose la chax'gc d'arrêter leur élan.

La grosse partie va se jouer sur les plateaux de Salamanque, entre Wellington et lui. — Les hésitation? de ce dernier n'ont pas cessé; de marches en contremarches, il est blâmable dans sa vanité, excusable pour exécuter trop tard les instructions impératives envoyées de Paris sans la connaissance des lieux, des circonstances et des temps. Le prince de Neuchâtel ne ménage pas les expressions d'un mécontentement venu de plus haut ; elles sont fortes et sans doute aussi excessives :

Je vous prescrivais les mesures nécessaires pour prendre l'initiative et donner à la guerre un caractère convenable à la gloire des armes françaises, en lui ôtant ce tâtonnement et cette fluctuation actuelles, qui sont déjà le présage d'une armée vaincue. Mais au lieu d'étudier et de chercher à saisir l'esprit des instructions générales qui vous étaient données, vous vous êtes plu à ne pas les comprendre et à prendre justement le contre-pied de leur esprit (1).

Le duc de Raguse, qui est meilleur courtison que bon général, répond par un geste ostentatoire, à la manière de Villeroi à Louis XIV : il offre de payer de sa bourse, " quelle que soit la médiocrité de sa fortune " , la solde de ses troupes. « Je sup-

(1) Le prince de Neuchâtel au duc de Raguse, 16 avril 1812.

plierai Sa Majesté, au nom du salut de l'armée, de m'accordei' comme une faveur signalée de consacrer à des secours aux troupes les dotations que je dois à ses bontés (1) » . La question n'était point là ; on lui demandait une action réfléchie, non des paroles légères, de prendre des mesures et non des attitudes.

Joseph, qui réclamait des renseignements, recevait de Soult et de Marmont des rapports contradictoires; son incertitude s'en augmentait.

Par contre, la marche progressive des Anglais se précise. On la devinerait à voir l'effervescence des rues de Madrid, à entendre sur la Puerta del Sol, les propos des patriotes. L'émoi saisit les familles françaises, et les Joséphistes ne marchent plus qu'avec terreur. On songe à trouver un abri derrière les murs du Retira ; chacun prépare des paquets, l'anxiété dévore les heures. Joseph sent les instruments se briser, tout au moins se fausser dans sa main. A Valence, son intendant, parti pour percevoir les impôts, rencontre les auditeurs venus de Paris, qui ont devancé sa besogne. Marmont fait fermer les portes d'Avila au conseiller Amoros, déjà évincé de Burgos par Thiébault. Le général Foy chasse de Talavera le commissaire de Joseph. A Cuenca l'envoyé royal, le baron Nardon, est tué dans une échauffourée. Le colonel du 50'' de ligne s'empare de Ségovie manu militari., et menace les autorités, voire les autres régiments français qui voudraient le déloger.

Les guérillas sont partout : les faubourgs de Burgos viennent d'être pillés et l'on brûle l'hôpital. L'Empecindo rançonne Guença. A Madrid, en plein jour, à 3 heures de l'aprèsmidi, le colonel de Ghoiseul, en promenade sur les bords du Manzanarès, est attaqué par des cavaliers embusqués dans une

(1) Lettre à Berthier, 30 avril 1812. — Cette lettre curieuse ne se trouve pas dans les Mémoires du duc de llaguse, mais dans ceux du roi Joseph, tome VIII.

ferme ; la vitesse de son cheval le sauve, mais son domestique est laissé pour mort; cependant que les assaillants s'amusent sous les arbres des Délices à poursuivre les passants, à couper les attelages, à enlever les mules, et viennent escadronner devant la porte de Tolède, sous le nez du poste qui n'a point de cartouches. Quelques gendarmes royaux, réunis en hâte, n'osent sortir ; et de l'autre côté du canal, impunément 200 partisans, en casque et uniforme rouge, caracolent à la vue des Madrilènes qui les considèrent comme des ami5. Les autorités s'avouent tristement qu'en cas d'attaque sérieuse, la garnison eût été insuffisante, que la garde civique n'eût pas donné et que le peuple se fût empressé auprès des quadrilles (l). Voilà la sécurité de la capitale !

Il faut un miracle pour que les courriers arrivent sains et saufs. A travers les gorges nul ne passe plus et dans la plaine les partisans aux aguets tourbillonnent, s'abattent, s'enlèvent comme des bandes de corbeaux.

La lutte terrible engagée pendant la a guerre de l'Indépendance )) par les Es{)agnols contre l'armée française prend tout son caractère dans ces rencontres quotidiennes où, des deux côtés, les blessés et les morts se multipliaient; embuscades sanglantes qui énervaient nos soldats habitués aux batailles loyales, à ciel ouvert; représailles barbares qui changeaient en combats de brigands les rixes et les assauts.

(1) " Lorsque les brigands se sont présentés aux portes de Madrid, la foule s'y est portée et il n'y a pas de doute qu'elle ne se serait réunie à eux s'ils étaient entrés. Je suis aussi bien convaincu que les troupes espagnoles en auraient fait autant et (ju'il y au?ait eu bien des Français égorgés avant que le peu de garde royale qui est ici eût été en mesure d'agir pour les chasser de la ville. « (Maréchal Jourdan au prince de Neucliâtel, 13 janvier 1812.) — Archives de la Guerre.

Les routes de la Péninsule devenaient intenables, les chemins se transformaient en coupe-gorge et les maisons des villages en repaires d'assassins. L'absence énervante de toute sécurité rendit atroce une lutte de six années (1808-1814). C'est la préoccupation maîtresse de tous ceux qui mettent le pied sur cette terre maudite, dévorant ses propres enfants. Les lettres des contemporains ne parlent pas d'autre chose, les Mémoires du temps relatent invariablement ces terribles alarmes; ils abondent en récits de ces épisodes, et à raconter la guerre, il faudrait en multiplier les aventures identiques sur les points les plus éloignés et les plus disparates du sol ibérique.

Il se trouve qu'un de ces officiers narrateurs, si pittoresques dans leurs récits, si intéressants dans leurs souvenirs, n'ayant déposé leur épée bien affilée que pour saisir une plume bien trempée, émule des Marbot, des Thiébault, des Bigarré, des Lejeune, des Castellane et de tant d'autres, a parcouru, au moment le plus critique, la Péninsule d'un bout à l'autre, du nord au sud, de Bayonne à Séville, dans un raid ininterrompu de deux mois. Cette chevauchée guerrière devient une sorte de résumé authentique de cent autres récits; le personnage ayant traversé toutes les aventures coutumières ; attaques, ripostes, embûches, gîtes atroces, hospitalité cordiale, pluie, vent, soleil, tantôt au milieu d'une nature luxuriante et du parfum des fleurs, tantôt à travers les sites les plus sauvages et la poussière aveuglante des plaines arides.

Voilà pourquoi nous allons suivre en son voyage mouvementé Hippolyte d'Espinchal, capitaine de hussards.

Il était né en 1777 dans une des plus vieilles familles de la noblesse d'Auvergne, et avait compté des ancêtres parmi ces terribles gentilshommes qui furent châtiés pendant les Grands Jours dont Fléchier nous a laissé l'émouvant lécit. Leur exis-

tence mouvementée ne faisait pas mentir leur devise : Partis et velox, et ils ressemblaient bien au griffon de leurs armoiries que l'on peut voir dans la salle des Croisades, à Versailles.

Son aïeul, Gaspard, condamné à mort pour ses violences, avait dû passer à la cour de Bavière, y prit du service et y devint général en chef des armées de l'Électeur.

Son père, le comte Joseph, fut l'homme du monde qui connaissait le mieux la société parisienne sous Louis XVI; on le trouvait toujours prêt à fournir un renseignement généalogique, à raconter une anecdote curieuse, à donner un détail peu connu sur tous ceux qui traversaient la scène de la cour et de la ville. Il émigra naturellement, et des premiers, car il était très lié à la maison de Condé. Il a laissé des Mémoires fort piquants; le manuscrit volumineux en est conservé à la bibliothèque de Clermont-Ferrand : les historiens y sont venus puiser, et c est une source intarissable; les Souvenirs militaires de son fils — notre héros — ont la même origine bien authentique et reposent dans le même dépôt (l).

Parla date de sa naissance, on voit quel était l'âge de ce fils cadet à l'époque de la Révolution; soldat à quatorze ans dans l'armée de Condé, attaché plus tard à la personne du duc de Berry, il rentra en France au Consulat. Présenté à l'Empereur, il fut enrôlé aux gendarmes d'ordonnance, sorte de compagnie de gardes du corps, et, le premier de cette troupe, composée de la fleur de la jeune noblesse française, il gagna l'étoile de la Légion d'honneur. Il a fait, avec un brio admirable, les campagnes de Pologne, d'Allemagne, d'Autriche et d'Espagne. Capitaine au 5' hussards, il portait avec une crànerie superbe la belle pelisse blanche passementée d'or, sur laquelle il attachait fièrement à côté de son ruban rouge la couronne de fer et les croix de Bade, de Ba-

(1) Souvenirs militaires (C Hippolyte d'Espiiichal, 179i-1814 (Ollendorff), — Publiés en 1901, par Frédéric Masson, 2 vol.

vière, de Russie. Au lendemain de Wagram, Napoléon lui donne Taigle d'or. Murât veut l'emmener à Naples. Le comte d'Espinchal préfère partir pour l'Espagne où se donnent, à son idée, les plus grands coups d'épée, maintenant que le mariage de l'Empereur avec Marie-Louise a amené la paix en Europe.

Et voilà que, venu du fond de l'Allemagne, il se fait nommer au 2' régiment de hussards, tenant garnison en Andalousie. Son seul regret est de quitter son bel uniforme, encore qu'il puisse se consoler en endossant la sévère tenue des fameux hussards de Chamborant : le dolman brun aux tresses d'argent, le pantalon bleu de ciel, la botte de maroquin rouge et le colback d'ourson, garni de plumes noires.

Pour guerrover en Andalousie, il faut d'abord s'y rendi'e, et ce n'est peut-être pas le plus facile. Rejoindre l'armée du Midi demande du temps et offre des dangers. D'Espinchal arrive à Bavonne au commencement du mois de janvier 1812 et, tout empressé qu'il soit, doit attendre le moment opportun.

Nous le prendrons là, nous franchirons les Pyrénées à sa suite, nous l'accompagnerons, de gîte en gîte, au gré des aventures multiples qui lui adviennent, suivant jour par jour son récit personnel, pouvant dire qu'après l'avoir vérifié sur les documents des archives de la Guerre, des Affaires étrangères, les journaux du temps, les mémoires des contemporains, nous ne l'avons pas pris en faute d'inexactitude, ce qui nous donne toute confiance pour les détails d'ordre plus intime qui s'y rencontrent et qu'il faut croire sur la parole d'un homme sincère.

Rayonne, en ce mois de janvier 1812, offrait l'aspect d'une ville encombrée de troupes, de gens partant, passant, entrant en Espagne, en sortant, un incessant va-et-vient d'officiers

rappelés à la Grande Armée, car déjà se préparaient les armements pour la lutte avec la Uussie. Rencontres hâtives de camarades oubliés et dispersés par les hasards de la guerre, tout le long de cette route d'étapes qui s'étendait de Cadix à Varsovie. C'était du bruit, des exclamations, des discours, et ceux qui quittaient l'Espagne ne cachaient pas leur satisfaction, ils étalaient même les dangers qui s'y rencontraient : embûches, trahisons, fanatisme, fatigues, température brûlante, coups de fusil, et coups de couteau.

Sans s'impressionner, notre capitaine de hussards, ayant déclaré qu'il allait « à la garde de Dieu et de son sabre », terminait ses préparatifs; son équipage paraissait très complet : un joli cheval andalou, une forte jument pour un cosaque dont il avait fait son serviteur, un petit mulet portant ses cantines en bois des îles. Son impatience, néanmoins, devait attendre la formation d'un convoi militaire, précaution nécessaire pour pénétrer dans le rovaume de Jwseph Bonaparte, et il trompait les heures en parcourant les remparts, la vallée de l'Adour, les jolies promenades des allées Marines, la plage de Biarritz, comparant la grâce des Bayonnaises à l'activité des femmes des pays basques.

Enfin, le convoi se mit en marche le 1" février : 2 000 fantassins saxons, deux canons, le « Trésor » portant à Madrid un million au roi Joseph, dix voitures de bagages, une centaine d'officiers et un diplomate, M. Caillard, quittant Berlin pour venir renforcer l'ambassade française du comte de La Forest.

Dès le passage de la Bidassoa, un détachement sous les armes manifesta bien que l'on entrait en pays ennemi et que l'heure des précautions avait sonné. Défense absolue de s'éloigner de la colonne que protégeaient en flanqueurs six cents hommes, l'œil au guet, le fusil armé.

D'ailleurs, une belle route, un joli paysage et la silhouette

90 L'ESPAGNF, ET NAPOLÉON

violette de montagnes richement boisées. Tout aussitôt après avoir dépassé Irun, on rencontra une construction singulière qui disait aux yeux l'existence belliqueuse de ces contrées insurgées. Un petit fort barrait la route pour la rendre libre au passage des Français. Imaginez, entourée d'un fossé et d'une haie de palissades, une tour ronde, de maçonnerie, percée de meurtrières de tous côtés, où l'on n'accède qu'au premier étage, par une porte de chêne bardée de fer, derrière laquelle une petite garnison de 30 gendarmes se tient en permanence avec des vivres et une pièce de canon. Des gravures nous ont conservé l'aspect étrange de ces fortins. Trois jours avant, 3 000 brigands étaient venus attaquer en vain celui-ci, et, tourbillonnant autour, avaient laissé une centaine des leurs sur le carreau.

Au soir, on couche à Toloza; on s'y barricade mieux, car la veille, trois soldats français ont été poignardés dans l'ombre, au milieu de la place. Un petit renfort de 50 hommes de la garde impériale est accepté avec plaisir. A l'aube, on repart.

Dangereuse, la route est sinueuse, courant entre la montagne et des ruisseaux d'eau Aave qui font tourner la roue des moulins, actionnent le soufflet des forges. On les franchit par des petits ponts vermoulus, pittoresques et charmants. Mais l'âme n'est pas portée aux remarques bucoliques : voici dix, vingt cadavres jetés au travers du chemin; la tête de la colonne s'arrête un moment pour ensevelir ces débris mutilés: et pendant que s'accomplit ce funèbre devoir, des coups de feu partent des fourrés d'alentour, comme pour braver les vivants d'honorer les morts.

L'étape est à Villafranca. Hippolyte d'Espinchal est loge chez le marquis de Mendoza, et sa déconvenue est grande de ne trouver dans la maison déserte de cet hidalgo que les quatre murs, sans un meuble ni un habitant. La nuit se

passe sur une botte de paille, et les mauvais rêves sont avivés par les arquebusades dans le lointain.

A Mondragone, que par précaulion on occupe militairement, une proclamation de Mina est aflichée sur les murs. Chacun vient la lire : Guerre à mort aux Français et aux Espagnols qui suivent leur cause; récompenses promises aux déserteurs. Pour appuyer cette forfanterie, à la nuit, des guérilleros viennent décharger leurs mousquets sur les sentinelles placées aux portes du bourg.

Les gens marchent assez lentement et soucieux; l'esprit inquiet des histoires de brigands (c est le cas de le dire) dont on leur rebat les oreilles. C'est qu'ils arrivent à ce sinistre défilé de Salinas, dont la réputation est faite depuis le début de la guerre. Coupe-gorge propice aux embuscades dont on ne se tire qu'à grand'peine. Deux épisodes l'ont rendu célèbre.

Assailli par Mina, un convoi y fut écrasé; parmi les prisonniers, le général Lejeune, envoyé sur les pontons anglais. Plus tard, sur l'un de ses meilleurs tableaux, qui eut un grand succès au Salon de 1817 et se trouve aujourd'hui au musée de Versailles, il a fixé l'aventure : voitures renversées, soldats acharnés au milieu de la fumée de la fusillade, et dans le décor le plus piLloresque, les Espagnols pillant les bagages.

D'Espinchal et ses compagnons traversèrent sans encombre ce mauvais pas, le cœur serré au souvenir des dangers de ceux qui les avaient précédés. Et leur émotion n'eût été que plus vive s'ils avaient pu prévoir qu'à cette même place, six semaines plus tard, le secrétaire du roi. Deslandes, serait arrêté, assassiné, sa femme enlevée, et capturées les dépêches secrètes qu'il portait en France. L'audacieux Mina encore accomplira ce coup de main, profilant de la négligence des cavaliers polonais formant l'escorte.

Enfin voici Vitloria. L'arrivée de nos gens ne contribua pas peu à augmenter l'encombrement d'une petite ville où un autre convoi, venu du côté opposé, prenait gîte, sans parler des détachements de la garde, occupant les casernes, les écuries et les auberges.

La ville est assez grande, heureusement, si les rues sont étroites. On y demeura une semaine entière profitant même du théâtre où se succédaient les drames, les concerts et les danses du boléro. Quand le ravitaillement fut achevé, les fantassins portés à 2 000 hommes, un second canon adjoint au. v bagages, d'Espinchal prit la tête de la colonne avec 30 dragons et 30 lanciers.

La première rencontre parut d'assez mauvais augure : un convoi de blessés et de malades. Il fallait franchir le passage de Pancorbo, encore plus étroit que la gorge de Salinas. Là encore, on se souvenait de la mésaventure du général Foy.

Lorsqu'il était venu apporter à l'Empereur les nouvelles de Masséna qui se retirait du Portugal, des bandes apostées assaillirent son escorte. Le général, qui était en voiture, parvint à s'échapper en se précipitant dans le torrent, se cachant derrière les rochers, de l'eau au-dessus de la ceinture. Il était resté plusieurs heures dans cette cruelle position, jusqu'à l'arrivée des troupes envoyées pour le tirer de cette anxiété affreuse. Ses équipages furent entièrement pillés, mais il sauva les dépèches dont il était porteur.

Il est certain que le torrent qui bouillonne au fond du ravin, passant entre deux masses de granit penchées l'une vers l'autre, arrêterait facilement une armée dans cet étroit goulet, d'autant qu'il est impossible de tourner la position. La bourgade est juchée sous une espèce d'entonnoir que domine une forteresse presque toujours dans les nuages. Nous avions sur ce roc inexpugnable continuellement une compagnie qu'on relevait assez souvent.

JOSEPH GENERALISSIME '.tS

Le convoi passa sans encombre; mais, à peine dans le pays découvert, une troupe considérable du général Longa vint l'envelopper. En rase campagne, les Espagnols ne tenaient pas contre nous. Pistolet au poing, une charge de nos dragons dispersa ces audacieux, on leur tua pas mal de fuyards; quant au.x prisonniers qui criaient merci, on se contenta de les fustiger de vingt coups de plat de sabre, de leur raser la tête et de leur couper la moustache en les renvoyant chez eux avec dérision.

Après ce divertissement, on gagna Burgos.

C'était une véritable ville offrant parmi ses agréments celui de la sécurité. D'Espinchal se donna le plaisir de la promenade au bord de l'Arlançon, le long des allées plantées par le général Thiébault; il a paru charmé du monument élevé à la gloire du Cid, beaucoup moins impressionné par le coffre vermoulu de ce héros légendaire que l'on montre dans la sacristie de la cathédrale. Il témoigna d'un goût heureux en admirant cette merveille d'architecture gothique dont les beautés n'annoncent en rien les églises d'Espagne.

Le long de la route, quand il faut cheminer sur le qui-vive, la seule distraction, c'est la rencontre des autres voyageurs. On eut cette diversion à Celada, en croisant un groupe d'officiers rappelés pour rejoindre la Grande Armée. D'Espinchal salua le général Bigarré qui quittait la cour du roi Joseph, et serra la main avec un pressentiment ému au général Montbrun. Leurs adieux devaient être éternels; Montbrun, quelques mois plus tard, en enlevant les redoutes de Borodino, allait tomber dans l'hécatombe sanglante de la Moskowa.

Valladolid, bien déchue de sa splendeur au temps de Charles-Quint, était une ville dépeuplée; l'herbe poussait dans les rues. Il fallait s'y garder, comme en rase campagne, enveloppé d'un cercle d'ennemis qui trouvaient chez leurs

compatriotes de la ville les complices farouches de leur colère patriotique. Toutes les nuits, des assassinats avaient lieu malgré les patrouilles, les postes multipliés, les rondes de la police. D'Espinchal nous raconte ce qui advint pendant son séjour et accompagne sa narration caractéristique de réflexions justes, car elles donnent bien le secret de toute cette lutte affreuse :

Un chef fut saisi dans nneposa^/u; son procès, sa condamnation, son supplice furent ^affaire de vingt-quatre heures. C'était un jeune homme de dix-neuf ans, appartenant à une famille riche et distinguée; il avait des manières agréables, une figure charmante et fréquentait la meilleure société. Lorsqu'on lui lut sa sentence, il ne témoigna d'autre regret, en quittant la vie, que celui de n'avoir pas fait périr plus de Français, et il déclara en avoir tué de sa main plus de cent. Il fut écartelé et sa tête placée sur un poteau, au milieu de la place, et ses membres exposés aux portes de la ville.

Cet exemple terrible n'empêcha pas que le jour même de l'exécution, le colonel de Vérigny, chef d'état-major, deux gendarmes et cinq soldats furent trouvés poignardés pendant la nuit.

L'Espagnol est brave, fier, orgueilleux, peu instruit, noble dans ses procédés, généreux, grand, paresseux avec délices. D'une sobriété extraordinaire, ennemi irréconciliable, féroce et méditant une vengeance avec tous les détails les plus affreux, le calme et le sang-froid le plus iiiiperturbables. dévot jusqu'à l'excès, et invoquant ce Dieu de miséricorde au moment de ses crimes. Tel était ce peuple que nous avions à combattre, que tioiis avons vaincu et jamaîs soumis.

Trente-six heures de séjour — on n'ose dire de repos en de pareilles conditions — et le convoi reprit sa marche, augmenté du reste, car, par cette insécurité des routes, on s'efforçait de grossir le nombre de ses compagnons : 3 000 baïonnettes, 3 canons, 110 cavaliers bien armés entouraient 62 voitures aux chargements les plus divers : de la poudre, des barriques de vin, des éciopés, les calèches d'Espagnols de haut rang ralliés à la cause française, tels la marquise d'Al-

branea, le marquis et la marquise de Bendana; les enfants, les domestiques, et surtout, soigneusement surveillé, le fourgon précieux contenant les finances royales.

La première journée se fit à travers une plaine sablonneuse, aride et solitaire; çà et là, quelques tas de décombres, décorés du nom de villages, brûlés et dévastés par les brigands, où erraient de rares habitants déguenillés et de mine chétive. On gagna ainsi le gros bourg de Valdesillas, presque entièrement détruit, et on séjourna deux jours en ce lieu de déso" lation.

La marche reprit, toujours dans une plaine saas fin qui semblait un désert, employant avec lenteur dix heures pour faire cinq lieues. Dans le lointain, se détachait comme un phare le haut clocher d'Olmedo, et Fespérance se ranimait. Cruel mécompte! On entra dans un lieu maudit, dont les herbes, les vipères et les hiboux s'étaient emparés. La malheureuse garnison qui gardait cette « place squelette » , comme la nomme d'Espinchal, témoignait par pa tristesse et sa maigreur des privations dont elle était accablée.

Le lendemain, ayant quitté les sables, on entra dans des bois, trop étendus pour pouvoir les éclairer contre les surprises. La bonne chance voulut qu'on n'en rencontra point. La traversée d'une rivière, nommée Santa Eresma, était réputée fort dangereuse. Les pièces furent mises en batterie, chargées à mitraille, des détachements d'infanterie en position sur les flancs, les lanciers en avant-garde, les dragons fermant la marche. Ces sages précautions se trouvèrent superflues; non seulement, le passage s'opéra sans malencontre, mais, de l'autre côté de la rivière, il parut que l'on entrait dans la terre promise. La nature offrait un contraste délicieux avec les pays désolés où l'on s'était traîné douloureusement. La narration de notre témoin mérite d'être reproduite :

Sur les bords de l'eau croissaient le Imnanier, le pistachier, des orangers et des citronniers dont les branches ployaient sous leurs fruits dorés; dans une éclaircie assez vaste, se trouvait un château mauresque, d'une conservation parfaite, avec toutes les richesses de son architecture; une petite mosquée, de la forme la plus gracieuse, la plus élégante, véritable chef-d'œuvre de l'art, touchait à cet heureux séjour, entourée de fortifications; au milieu de massifs de fleurs, des jets d'eau retombaient dans des bassins de marbre; ce ravissant endroit, entretenu avec autant de soin que de luxe, appartenait au duc de Grenade.

Est-ce un rêve des Mille et une ISuits? Il semble que l'on soit sous le charme de la lampe merveilleuse d'Aladin. Pour faire descendre de ces beaux nuages, deux pièces de canon apportent la preuve que la guerre règne encore ici.

Dans l'après-midi, à l'heure de la siesie méridionale, comme on s'arrêtait, selon l'habitude, pour faire reposer hommes et chevaux, les armes en faisceaux et les vedettes placées, d'Espinchal aperçut dans le lointain, avec sa lunette, un groupe de cavaliers, au bord d'un bois d'oliviers. Il fit approcher un maréchal des logis des dragons et lui ordonna, avec huit hommes, d'aller tourner de très loin et discrètement cette cavalcade. Puis, prenant un pas de promenade, accompagné de deux lanciers, il se dirigea du côté des Espagnols, affectant de ne les pas voir. Il essuya leurs coups de feu, et courut brusquement, le sabre haut. Ce fut une chasse à courre oîi les dragons faisaient le métier de rabatteurs. De la bande fuyant en désordre, on prit le chef qui se rendit; mais, tout à coup, tirant un pistolet de sa poche, il abattit le dragon qui l'accompagnait.

Je lui fais mettre pied à terre, raconte d'Espinchal, et fusiller à l'instant. Je donne -40 francs au blessé et m'empare du cheval.

La journée paraissait favorable. Une forêt de pins offrait son ombre; la grande route était facile, et on arriva très re-

posés au gîte du soir. C'était le village de Santa Maria de Nueva, Sainte-Marie des Neiges, et Ton eût bien étonné les voyageurs en leur disant que jadis, à la fin du quinzième siècle, il est vrai, les Cortès de Castille avaient tenu leurs séances dans ce lieu écarté.

De loin, d'Espinchal aperçut l'aqueduc, les remparts et lalcazar de Ségovie. Son logement lui causa un agréable étonnement : l'hôtel du marquis d'Albinosa montrait le luxe et le goût de ce grand seigneur : des laquais en livrée, des tapis recouvrant des escaliers de marbre, des rampes en bois des îles, des meubles dorés, et la maîtresse de maison, dans un élégant boudoir, lui réservant, après un gracieux accueil, le plaisir d'une soirée de musique. Le lendemain, triste contraste, dans une méchante auberge d'Otero, il fallut se contenter pour coucher d'une botte de paille! Les hauteurs de la Sierra de Guadarrama devaient être franchies. Une tourmente de neige la rendit périlleuse. Il y eut une alerte la nuit à la lueur des lanternes. On redescendait vers Madrid à travers un pays stérile, sable jaune et grosses pierres; le Manzanarcs fut traversé à pied sec.

he roi Joseph était si inquiet de l'arrivée du convoi, qu'il avait échelonné des détachements de sa garde à une lieue de la ville pour recevoir les voitures du Trésor et les faire entrer clandestinement en hâte au palais. C'était le 12 mars 1812,

Jusqu'au 26, d'Espinchal habita Madrid, mais sans en jouir à sa convenance, une grosse fièvre l'ayant cloué au lit. Dans ce pays inconnu, un compatriote, le colonel de Rastignac, (i en digne Auvergnat » , lui offrant l'hospitalité, ses soins et sa bourse, lui permit de reprendre courage. Dans une lettre à son père, notre hussard donne des détails curieux sur la capitale de l'Espagne et les quelques sorties qu'il put s'y permettre. Le coup d'œil du Prado le charma, avec la foule élégante qui s y portait chaque soir, de 7 à 10 heures, les ni. 7

hommes enveloppés dans leur manteau, les femmes dx'apées dans leur mantille, laissant voir leurs beaux yeux, leur taille souple, leur jambe fine, jouant de l'éventail avec une grâce provocante. Il admira la Puerta del Sol, la place qui, en face de l'église peinte en rose, enjolivée d'un cadran éclairé la nuit d'un grand soleil à rayons d'or (d'où son nom), est le rendez-vous des oisifs, des politiques, des flâneurs et des conspirateurs. Un poste avec deux canons était chargé de maintenir là la tranquillité et de dissiper les rassemblements.

Madrid n'était qu'une étape. De nouveau, le convoi se remit en marche pour l'Andalousie : 1 500 fantassins, de l'artillerie, des lanciers polonais le composent.

A Aranjuez, première halte, charmante celle-là, auprès du château, sous les arbres, au bord du Tage, agrémentée d'une visite à la « maison du Laboureur» , ce petit palais tout tendu de brocart et de soie, meublé d'objets rares, de tapis précieux, de tableaux de maîtres. La bande du Medico ramena promptement les touristes aux réalités en laissant exposés sur la grand'route 64 cadavres dépouillés et mutilés, qu'il fallut ensevelir avec l'ardent désir de les venger. La colère grandit encore au col de Puertolapide; les corps de 50 hussards égorgés sont entassés dans le ravin. Au sortir de ce défilé funeste, plein de sinistres souvenirs, un convoi de contrebandiers espagnols fut aperçu. Ils payèrent pour les autres. On devine avec quel empressement nos cavaliers fondirent sur les muletiers, enlevant les vins et les marchandises anglaises. Le lendemain, nouvelle bonne fortune, pour capturer ti-ente voitures d'orge et de blé.

Prudents, les officiers défendirent d'entrer dans Valdepenas, bourg fameux par ses vignes, dont les vins caj)iteux offraient une tentation dangereuse. Malgré la précaution de camper hors de la ville, des soldats allèrent boire, si bien

JOSEPH GENEIÎALISSIME 99

qu'au départ, après de laborieuses reclierches, on dut charger sur les voitures 170 ivrognes endormis, car les laisser attendre leur réveil, c'était les abandonner à la mort.

Maintenant, la Sierra Morena dominait l'horizon de ses coteaux boisés. A Sainte-Hélène, à la Caroline, les habitants industrieux ont rendu charmant ce joli pavs : des ruisseaux limpides arrosent de belles prairies, des oliviers, des orangers, des cactus embellissent le paysage qu'ornent des fleurs et des fruits. Ce serait le paradis terrestre sans le fléau de la guérie. L'approche de Baylen redonne aux esprits une teinte sombre, et l'on n'a pas besoin d'évoquer par souvenir le désastre du général Dupont, il y a quatre ans, car voici que le convoi est attaqué; on riposte, on se fusille : 20 morts, 40 blessés, mais l'on passe; à la nuit tombante, on atteint les maisons de Baylen; on y couche.

Les prisonniers que nous avions faits à la troupe de Marquesito sont placés en lieu sûr. D'Espinchal en a laissé une description typique :

L'habillement et les armes répondaient à la bizarre variété du harnachement des chevaux : des casques français, des schakos d'infanterie, des chapeaux espagnols relevés d'un coté, des lances, des mousquets, des sabres indiquaient une troupe irrégulière. Cependant, presque tous portaient une veste brune avec des bandes et des revers rouges, ornée de rangées de boutons à la manière de nos postillons.

L'infanterie avait pour armes des fusils anglais, espagnol* et français, dont une partie sans baïonnette, des coutelas, des cartouchières en forme de ceintuie, des pantalons de toute couleur, la chaussure dans le plus mauvais état. Ramassis de paysans marchant et se battant sans ordre, dont le courage n'était stimulé que par le nombre, l'espérance du pillage et la jouissance du massacre.

Le convoi se remit en marche, à 4 heures du matin, sur la route d'Andujar. Un brouillard épais en masquait les sinuosités. Les éclaireurs ayant signalé un corps en bataille au-

dessus du chemin, à l'instant les voitures furent réunies en masse, les deux pièces d'artillerie chargées à mitraille, les tirailleurs portés sur les flancs, et les coups de carabine s'échangèrent. Par grand bonheur, la brume, en tombant, permit de reconnaître la garnison d'Andujar venue au-devant des Français pour la protéger. On rentra, coude à coude, en chantant et joyeux.

Le pays, coupé par le Guadalquivir, qui serpente au travers de collines couvertes d'oliviers, des vergers magnifiques, des grenadiers rouges, des lauriers-roses, disposait à la sécurité. On traversait les riches et immenses domaines du duc d'Albe, dont les revenus atteignaient trois millions, et on descendait sur Coi'doue.

Trois jours entiers de repos furent pris dans la ville des califes. D'Espinchal était hébergé au palais du général Digeon, le gouverneur. Les beautés de la mosquée ne le trouvèrent pas insensible. Tous les détails exacts qu'il en rapporte mériteraient d'être signalés si d'autres récits ne nous les avaient rendus familiers déjà.

Il est plus intéressant, plus particulier de noter, comme le signe de la bonne administration du maréchal Soult, que les champs d'alentour présentaient l'image de la fertilité et de l'abondance. Ce sont des enchantements sur les bords du Xénil, sous un ciel clair, serein, d'une transparente pureté. A Garmona, une plaine immense formerait le grenier de l'Andalousie si les habitants sortaient de leur indolence; les trois quarts des terres, abandonnées à leur propre végétation, servaient de promenade aux troupeaux broutant l'herbe parasite. Tout rappelle encore, à travers les siècles, le souvenir des mœurs des Maures, et la construction des maisons, et le costume des femmes, et les usages des habitants.

L'allure devenait plus vive, car on approchait de Séville, terme souhaité du voyage. La route est superbe, elle coupe

une plaine étendue, qui semblait cependant un désert par l'apathie des Andalous. « Notre convoi, dit d'Espinchal, apparaissait comme une caravane allant à la Mecque. " Une dernière halte près d'un ruisseau permit de faire un déjeuner copieux, et l'on franchit allègrement la dernière étape. Voici donc Séville, la cité si souvent chantée

Quien no lia visto a SeviUa No ha visto ha maraviUa.

Dès longtemps, la tour de la Giralda montrait le but, en se profilant dans l'azur du ciel. Sans donner rien au plaisir des veux, ni aux jouissances de l'âme, ni même au repos de la fatigue, Hippolyte d'Espinchal se présenta, en militaire ponctuel, chez le chef d'état-major de l'armée du Midi, le général Gazan, afin de lui rendre compte et prendre rendezvous du maréchal duc de Dalmatie. Il en reçut des compliments pour la façon dont il s'était tiré d'affaire.

Bien d'autres aventures l'attendaient sur cette terre d'Espagne qu'il ne quitta qu'après la défaite de Vittoria. Nous n'avons prétendu raconter que sa' chevauchée d'arrivée à travers la péninsule, parce qu'elle offre un tableau en raccourci de toutes les situations, de tous les contrastes de cette tragique guerre d'Espagne.

Soult refusant des secours, Suchet demandant des renforts, Joseph livré à lui-même réunit les contingents de l'armée du Centre pour aller grossir le corps de Marmont. Il sortit de Madrid le 21 juillet à la tombée du jour. Il ne se séparait plus de ses confidents : Jourdan, O'Farill, Miot. On se rendit

à rEscurial, on passa le Guadarrama, et dans la plaine d'Avila on s'attendait à chaque instant à voir poindre des émissaires du duc de Raguse. Du petit village de Blasco Sancho, le prince envoya j usqu'à huit estafettes pour annoncer à Marmont Tarrivéc de 14000 hommes bien disposés, dont «ne cavalerie nombreuse.

Vers le soir, un paysan rapporta la nouvelle qu'un grand combat avait eu lieu près de Salamanque, que le maréchal Marmont était blessé avec les généraux Bonnet et Clausel, les généraux Ferey, Thomières et Desgraviers tués, et l'armée en retraite.

La stupeur de Joseph égalait sa colère de n'avoir pas été attendu. Voici ce qui avait eu lieu :

Quand W^ellington à la tète de forces importantes était entré à Salamanque (17 juin) au bruit des cloches, des vivats et des mousqueteries, Marmont s'était retiré et porté sur les hauteurs environnant la ville, lai&sant aux petits forts qu il avait élevés l'ordre de tenir le plus longtemps possible. Ils firent merveille fl). Maintenant dix jours l'ennemi en échec, ils donnèrent à 2\îarmont le loisir de concentrer ses brigades é par se 8.

Les deux généraux, sachant la gra\àté de la bataille, hésitaient à en prendre la responsabilité. On se tàta réciproquement au moyen d'escarmouches. Wellington perdit deux, sinon trois fois l'occasion d'aborder les Français avec des forces supérieures. Le temps était beau, le pays moins pauvre, les troupes de part et d'autre plus régulièrement nourries : on demeura en présence.

Marmont se retira lentement suiri de près par les Anglais,

(1) Le chef de bataillon Duchemin, du 65* de ligne, avec 600- fantassins, une compagnie d'artillerie et 25 sapeurs, sut résister; et quand ces braves se rendirent, ils avaient tué 600 hommes à l'ennemi, éteint dix-huit fois l'incendie d^es bâtiments où ils se trouvaient remparés.

JOSKPH GÉNÉRALISSIME 103

Espagnols, Portugais. Brusquement il se retourna, dans le vif et hardi dessein de couper l'armée des Alliés de ses communications avec le Portugal, et commença le long de leur droite un mouvement tournant, qu'il laissa par malheur inachevé. Mis sur ses gardes, Wellington se prépara, sans préjugé, à se retirer sans combat, s'il se sentait en mauvaise posture.

Tout un jour, — le 20 juillet, — les deux armées marchèrent pwîrallèlement, à une demi-portée de canon. « Elles présentaient, dit le duc de Raguse dans ses Mémoires, un coup d'œil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie. » Mais enivré de cette beauté et de cette jouissance, il oublie de dire pourquoi il n'attaqua pas. Ce qu'il eût pu faire avec avantage, puisque les régiments, liés alors par pelotons à distance entière, auraient été formés en un instant en ligne parle seul commandement d' « à droite en bataille ». — Sa timidité avait laissé passer l'occasion ; son malheur fut que sa précipitation la voulut ressaisir. — Par quelles raisons nouvelles, le 22 au matin, engagea-t-il le combat qu'il récusait depuis cinq semaines, quittant la position défensive pour descendre chercher de front, dans la plaine, l'adversaire que, la veille, il n'a pas surpris par le flanc? Avec des fantassins harassés de la marche et quasi privés de vivres (l), son manque de cavalerie, que n'attendait-il celle que lui amenait

(i) « Vous me marquez, mon cher papa, Li misère qu'il y a en France pour le pain; ce n'est rien au prix de ce que l'on souffre ici pour vivre Nous sommes partis de Salamanque le 15 (juin) pour battre en retraite; depuis cette époque nous n'avons pas reçu une bouchée de pain de ration... Dans cette malheureuse journée du 22 (juillet) il y avait quarante-huit heures que nous n'avions rien bu, ni eau, ni eau-de-vie, ni vin, exténués de fatigue, de chaleur, de poussière, contre une force beaucoup supérieure à la nôtre, nous fûmes battus...

« On parle souvent de nous payer, mais jamais on ne voit d'argent. » Vittoria, 2 octobre 1812. — Joseph Chaise, à son père. — Lettre interceptée et gardée par la police impériale. — Espagne, vol. 690, fol. 176.

104 L'ESPAGMi ET NAPOLEON

le roi Joseph? C'est ici que Marmont prétend avoir ignoré l'arrivée de l'armée du Centre, en dépit des nombreuses estafettes du Roi portant les exemplaires de cet avertissement. Dire qu'il a, au contraire, voulu brusquer la bataille pour se conserver le mérite de la victoire, avant que la présence du frère de l'Empereur l'eût relégué au second plan, c'est une accusation grave. Cependant on l'a formulée et la défense du maréchal paraît médiocre.

A Napoléon, quatre mois après la défaite, il déclare avoir été engagé à combattre comme malgré lui, par la fougue téméraire de 1 un de ses lieutenants, le général Maucune. A Joseph, le lendemain de l'affaire, et sans doute n'osant pas mettre en cause, auprès d'un homme si proche des événements, un subordonné obéissant, il dit que ce même général avait culbuté les Anglais (pas sans ordre apparemment) et qu'il avait été blessé, lui, Marmont, lorsqu'il partait pour le soutenir. (Voilà sans doute la vérité : l'action a été cngafjée sans surprise, mais avec imprudence). Dans ses Mémoires, au calme de la réflexion, le duc de Raguse n'ajoute aucune explication bien saisissante, et de grandes phrases font écho aux rodomontades sonores de son rapport à Napoléon, jugées par l'Empereur à leur juste valeur (l).

A force de manœuvrer, le maréchal s'embarrassait, le 22 juillet, dans des formations médiocres, il attaqua comme il se trouvait et rectifiait lui-même une position désavantageuse quand un boulet lui fracassa le bras. Il avait étendu sa gauche d'une façon inconsidérée, Wellington saisit au vol la faute de son antagoniste, et lançant ses divisions légères dans l'intervalle ouvert à leur élan, il coupa la ligne française sur les deux mamelons des Ai-apiles. — Dès que notre gauche eut

(1) Il II est impossible de rien lire de plus insignitiant; pas un mot qui fasse connaître l'état réel des choses ». — Lettre de l'Empereur à Clarke. — 2 septembre 1812.

été séparée, enveloppée, écrasée, notre centre, surpris dans ses évolutions, soutint moins aisément le choc des alliés, d'assaillis devenus assaillants.

Par une mauvaise fortune, le général Bonnet, qui remplaçait Marmont hors de combat, était sur l'heure atteint à son tour; le général Clausel, son successeur, recevait aussi une blessure. Tous ces à-coups dans le commandement détruisaient l'unité de direction. — Avec sang-froid, Clausel repliait, sur les corps encore solides, les régiments entourés et chancelants, et ne songeait plus qu'à leur assurer à tous la retraite. Il rallia les troupes au milieu des ténèbres et les mit en mouvement avec habileté. Wellington prit le commandement des escadrons chargés de la poursuite, par les giiés de la rivière. La fatigue ralentit cet effort et sauva nos bataillons en désordre. « La bataille de Salamanque (nous l'appelons : la bataille des Arapiles) était incontestablement la plus décisive que les alliés eussent livrée jusqu'alors dans la péninsule », dit un bon juge (1). — Un autre, voyant ses conséquences, ajoute qu'elle « marqua la fin de l'occupation française en Espagne " . — Quoique numériquement inférieure, notre armée avait subi les pertes les plus considérables : 9 000 morts et blessés contre 5 000. Et l'effet moral aggravait le résultat matériel : nos soldats étaient livrés à une lamentable confusion : « Il est difficile de voir une armée dont le découragement soit plus grand » , avouait son chef au ministre de la Guerre (2) . a II règne ici un bien mauvais esprit depuis longtemps ; mais les excès les plus révoltants ont marqué partout notre retraite. »

(i) Brialmont. Histoie du rluc de Wellington, tome II. (2) Clausel à Clarke. — Placencia, 6 août 1812.

if *

A ces nouvelles, le roi Joseph s'arrêta, déconcerté. Il voyait se briser entre ses mains l'instrument d'un secours désormais inutile. Sous peine d'être enlevé lui-même par l'armée victorieuse, il rebroussa à Ségovie, puis à Madrid, où il rentra le 2 août. — Wellington, en lui faisant porter, par courtoisie, des lettres de la reine Julie enlevées sur un courrier, aux avant-posles, lui montrait au vif le précaire de sa position. Ainsi, sur les routes de son royaume, un général anglais exerçait la police, et, aux portes de sa capitale, il ne devait de recevoir la correspondance de sa femme qu'à la politesse ironique de l'ennemi.

Joseph n'eut pas le loisir de savourer longuement l'amertunie dvi retour. A travers les plateaux poudreux de la Gastille, les bandes espagnoles dévalaient, précurseurs bruyants des flegmatiques soldats de l'Angleterre. Il fallut plier bagages. Les préparatifs de départ s'exécutèrent au milieu d'un trouble facile à concevoir et difficile à dépeindre. Le général Hugo, avec 2 000 hommes, fut laissé pour veiller quelque temps encore sur les soldats malades et les blessés dans les hôpitaux. Le général Lafond, avec I 800 fantassins, s'enferma au Retira. Ces précautions elles-mêmes parurent vite insaffisantes.

Aux bords du Manzanarès descendait une foule agitée. Par le pont de Tolède des voitures filaient, se succédaient : véhicules de tout genres traînant des personnes de tout âge et de toute condition. Des groupes alarmés, pleins de lassitude avant même de commencer la marche, portant des enfants et des bardes, se glissaient entre les chariots, avides de quitter ces lieux où les quolibets, précurseurs des violences, leur annonçaient trop leur condition nouvelle de vaincus. Pour

leur sécurité, des bataillons d'infanterie jalonnaient la roule d'Aranjuez. Des coups de feu partirent dans le dos des derniers pelotons.

Les Madrilènes sortent des maisons, les rues sont fourmillantes de la multitude fébrile, aux carrefours on se heurte, les églises se remplissent et le silence s'en garde mal, un sentiment de sécurité dilate les poitrines et ouvre les lèvres, c'est l'orgueil du patriotisme, c'est la joie de la délivrance, mais surtout c'est l'assurance du pain quotidien.

Au foyer, les femmes préparent des fleurs, les enfants allument des cierges devant les images de la Vierge, aux balcons les hommes étendent des tapis, des draps, des rameaux. L'aube du mercredi 12 aoûttrouve chacun en mouvement : les messes, les rosaires se succèdent, et la foule s'accroît; un courant, dans chaque rue, pousse vers une direction unique : la porte Saint-Vincent. — Voici des cavaliers, noirs de sueur, blancs de poussière, leurs chevaux sont entourés, on se presse, on se bouscule et les cris de : (I Vive Ferdinand VII » se répercutent dans les allées de la Florida; la volée des cloches annonce à toute la ville l'arrivée des libérateurs. Le délire saisit les gens : les bouches, les yeux, les pieds, les mains, tout s'agite, tout bruit, tout parle, tout crie; c'est de la frénésie : Hourrah pour el Ewpccinado! el Medico! el Abuclo! pour Chaleco! (I) — Wellington luimême, le grand triomphateur est moins applaudi. Au milieu des fanfares il s'avance jusqu'à l'hôtel de ville. Flegmatique et réservé le lord paraît au balcon et son sang-froid doit s'échauffer au contact des vivats. On le conduit au palais que l'Espagne lui offre comme demeure, et les troupes anglaises, régulières en leur rouge uniforme, tranquilles en leur cadence nicthodique, défilent et se disloquent pour gagner les casernes

(l) De leurs noms : Juan Martin Diez; Juan Palarea ; Manuel Hernandez : Francisco Abad; — tous chefs de guérillas.

108 LESPAGNE ET NAPOLÉON

OÙ leur chef espère qu'elles garderont la discipline el Tordre.

Le bruit des acclaniationâ, des pétards, des cloches a pénétré au Retira où veille la petite garnison française. C'est vers elle que se porte la pensée de Wellington. Il fait entourer le réduit. Quelle défense est possible? Après un jour d'attente, l'aqueduc coupé, les troupes sans eau capitulent; canons, fusils, munitions sont saisis, mais le pillage s'installe et des prisonniers sont frappés. Wellington peut bien ordonner que (I tous les officiers, tant anglais que portugais, de garde au palais du Retira soient mis aux arrêts pour avoir laissé piller cette demeure » (1), les vols ne sont pas autrement punis et il lui faut également fermer les yeux sur la destruction joyeuse que firent du gibier royal les soldats bivouaques à la Casa del Campn, où d'ailleurs chacnn entre, chasse, pêche, coupe les arbres et fait du bois.

La réaction prit les proportions qu'on peut croire : on mit sous séquestre les maisons de ceux qui avaient suivi Joseph. Les alcades nommés pour procéder aux recherches enlevèrent d'abord ce qui leur sembla le meilleur; on respecta les scellés mis aux portes, mais on laissa pénétrer les pillards par les issues de derrière. T/hôlel du ministre de la police fut le premier saccagé et son fondé de pouvoir ayant réclamé fut conduit en prison. A l'ambassade de France on plaça des gardes, tout aussitôt après le pillage consommé.

Chacun s'efforce d'oublier le passé comme un mauvais rêve et on n'est pas très difficile dans les nuances de la transition. Au bal donné par Wellington dans la salle du Trône, on put remarquer nombre de dames « de la Cour » de Joseph : la duchesse de Frias, la marquise de Révilla, la marquise d'Alcanicès et ses filles (2).

Madrid fut convié à acclamer la Constitution qu'on venait

(1) Ordre général du commandant en chef, 13 août 1812.

(2) Vol. 690, fol. 142.

de promulguer à Cadix. Et dans Télan, beaucoup de restrictions qui se fussent élevées chez des esprits moins excités ne se produisirent pas. Les lois de la politique non plus que les mesures de police n'engendraient pas la prospérité : sans argent, sans ouvrage, les petits artisans se ])laignirent bientôt que les Anglais ne les faisaient pas travailler, comme les Français du moins en avaient pris l'habitude (l).

L'esprit positif de Wellington ne se mettait point du tout au diapason de l'enthousiasme qui l'environnait. Il déclarait brutalement ne « savoir que faire de cette nation perdue» (2). Et il allait ranger les exaltés au ton de sa froideur. Une proclamation sèche et coupante de « Sa Grâce » rappelait aux habitants qu'ils devaient aide et secours à leurs alliés. L'argent certainement lui faisait défaut et s'il s'est défendu d'avoir imposé une taxe de guerre, il aurait accepté volontiers une contribution opportune. — En outre, les convois de vivres arrivaient en moindre abondance qu'on ne l'avait espéré et le pain restait à quarante sous la livre. — Après avoir regardé avec curiosité les soldats anglais, avec sympathie les Écossais, comme étant « les moins hérétiques », les femmes de Madrid diminuaient leur attention pour des gens à l'allure martiale sans doute, mais au caractère revcche, aux façons aliières, huguenots de grand appétit, mangeant beaucoup, payant mal et priant peu. Les enfadis des mes

chantaient toujours :

Y viva la nacion !

Y viva Velinton !

mais l'écho ne leur répondait plus. — Pour être devenu u duc de Ciudad-Rodrigo » et chevalier de la Toison d'or, le chef de l'armée britannique n'en était pas conquis aux façons castillanes. Froid et précis avec des hommes qui au lieu de

(1) Dépêche de La Forest, 27 septembre 1812.

(2) Lettre à sir H. Wellesley, 23 août 1812.

lui fournir chevaux et mulets, drap et cartouches, avaient t

sans cesse à la bouche Charles-Quint et le Grand Capitaine, r

parlant chiffres et écus à des matamores qui lui semblaient autant de don Quichotte, il froissait les enthousiasmes, les espérances et, ce qui est pire, les usages, il devenait franchement impopulaire en sa triple qualité d'étranger, de protestant et de demandeur. Une aventure avec Goya acheva de le perdre de réputation. Il avait paru bon de demander le portrait du vainqueur de Salamanque au peintre national qui avait dessiné les scènes du dos de Mayo. Wellington accorda | une heure à l'artiste; il trouva fort médiocre le résultat de la séance et le dit cavalièrement. L'illustre peintre n'avait point l'humeur endurante, il sauta sur ses pistolets, le « modèle » mit la main à la garde de son épée et les assistants eurent toutes les peines du monde à empêcher une collision (1).

La scène déplorable s'ébruita aussitôt, passionna les oisifs de la Plaza del Sol. L'heure des sérénades était passée. Il était temps pour Wellington de quitter Madrid, il lui fît des adieu. -i: dignes d'une brutalité militaire, en faisant sauter la China., la célèbre manufacture de porcelaines, dont s'enorgueillissait la ville; il daigna seulement en expliquer le prétexte : les Français en auraient pu faire une redoute. — Tel fut le souvenir que laissèrent à Madrid de leur visite, ces a chers alliés. » — L'orgueil national ne leur a point pardonné encore.

(1) Mksonero Romands, Memorias de un setenton. I.

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