‹ L'EspagneChapitre 128 sur 287 · S SEE Ÿ · texte numérisé non relu

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UNE JOTA FUNÉÈBRE. 409

Qu'on nous pardonne la trivialité de ces citations ; elles donnent l'idée d'un genre de compositions très-grossières assurément, mais qui ont leur place marquée dans la plupart des réjouissances populaires, et qui ne manquent jamais de provoquer les bruyants éclats de rire des paysans, surtout quand elles accompagnent une Jo/a dansée avec entrain.

La Jota valenciana diffère peu de celle des Aragonais ; les Valenciens, aussi bien que les Catalans, se sont de tout temps montrés passionnés pour la danse ; dès le moyen âge, assure-t-on, on exécutait des danses publiques à Tarragone, quand l’évêque faisait son entrée dans la ville. On raconte qu’en 1762, à l’occasion des fêtes qui eurent lieu à Lérida quand on posa la première pierre de la cathédrale, on fit venir de Valence des danseurs qui obtinrent de grands succès ; quelques années plus tard, en 1777, une troupe de danseurs valenciens vint se fixer à Paris, et y excita une vive curiosité. Aujourd'hui encore la Jota valenciana, dansée par des bailarines portant le costume populaire du royaume de Valence, figure au théâtre parmi les divers pas qui composent le Baile nacional. Mais c'est à un retour de chasse sur les bords du lac d’Albuféra qu'il faut voir, par une belle soirée d'octobre, ces danses exécutées avec leur vrai caractère ; les chasseurs, dont une longue expédition en bateau a ménagé les Jjarrets, se livrent, après une copieuse merienda servie sur l'herbe, aux fatigants exercices d’une Jota prolongée. Les couples se succèdent sans interruption, au son de la guitare, de la £andurria et de la dulzayna moresque.

Nous fûmes un jour témoins à Jijona d’une cérémonie funèbre dans laquelle, à notre grand étonnement, les assistants dansaient la Jota. Nous passions dans une rue déserte, quand nous entendimes un fronfron de guitare accompagné du chant aigu de la Gandurria et d’un celiquetis de castagnettes. Nous poussämes la porte entr'ouverte d’une maison de cultivateurs, croyant tomber au milieu d’une noce : c'était un enterrement. Dans le fond de la pièce nous aperçûmes, étendue sur une table couverte d’un tapis, une petite fille de emq à six ans, habillée comme pour un jour de fête ; sa tête, ornée d’une couronne de fleurs, reposait sur un coussin, et nous crûmes d'abord qu’elle dormait ; mais en voyant un vase plein d’eau bénite à côté d'elle, et de grands cierges qui brûlaient aux quatre coins de la table, nous comprimes que la pauvre petite était morte. Une jeune femme, qu'on nous dit être la mère, pleurait à chaudes larmes, assise à côté de son enfant. Cependant le reste du tableau contrastait singulièrement avec cette scène de deuil : un jeune homme et une jeune fille, portant le costume de fête des /abradores valenciens, dansaient une Jofa en s'accompagnant de leurs castagnettes, tandis que les musiciens et les invités formaient cercle autour d'eux et les excitaient en chantant et en battant des mains. Nous avions de la peine à comprendre ces réjouissances à côté d’un deuil : £sfd con los dnjeles, — elle est avec les anges, — nous dit un des parents. En effet, on considère, en Espagne, les enfants qui meurent comme allant de droit en paradis : Anjelitos al cielo, — des petits anges au ciel, —dit le proverbe ; c’est pourquoi on se réjouit de les voir aller vers Dieu, au lieu de s’en affliger. Aussi, après la danse, entendimes-nous les cloches rocar à gloria, c’est-à-dire sonner comme pour un

jour de fête, au lieu de ocar & muerto, comme pour les enterrements ordinaires.

La Navarre et le sud de la Catalogne ont aussi leurs Jotas ; dans la partie orientale de la province de Gérona qui confine à la frontière française, et qu’on appelle l’'Ampurdan (Ampurdà), nous avons vu dans des fêtes de village des danses gracieuses et variées ; elles se composent de deux pas différents qu'on appelle /o Contrapas et la Sardana, et dont les figures forment une espèce de quadrille. Les airs qui accompagnent ces danses ont beaucoup d'originalité, et nous parurent remonter à une époque fort ancienne.

Une danse populaire des plus anciennes et des plus curieuses, c’est celle qui est connue sous le nom de los Gigantones y los Enanos, — les Géants et les Nains ; — le poëte Quevedo la décrivait en 1609, dans son Æspaña defendida. Cette danse est encore en usage à Barcelone, et on ne peut

se figurer les transports joyeux et les applaudissements enthousiastes du peuple, lorsqu'il voit les

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une certaine tournure, une grâce toute particulière. C’est dans les assemblées populaires qui ont lieu chaque année à Madrid et dans les environs, la veille des fêtes de saint Antoine, de saint Jean, de saint Pierre, et qu'on appelle Verbenas ; c’est le jour de la fameuse romerta de San Isidro, le patron de la ville, que la gaieté des Madrilènes, surexcitée par les chansons et les danses, se montre expansive et bruyante. C’est alors que la cigarrera, au son des instruments favoris du peuple, foule de la pointe de ses petits pieds le gazon de la prairie, pendant que les Jeunes gens chantent des couplets dans Le genre de celui-ci : Aquella sal madrileña . Vale mas que el mundo entero,

Cuando canta una rondeña, Haciendo hablar el pandero.

«Gette élégance madrilène — Vaut mieux que le monde entier, — Quand elle chante une rondeñ1t — Et qu'elle fait parler le tambour de basque. »

La Manola d'autrefois brillait tout particulièrement dans le Fandango, et était renommée pour son habileté à la danse, témoin ces vers de la Cancion de la manola :

Que caliä, y como cruge,

Si baila jota 6 fandango !

Y que aire en cada empuge !.… Y que gloria de remango

À la mas leve cabriola !

« Quelle élégance et quelle agilité — Quand elle danse la Jotu ou le Fandango ! — Quelle grâce dans chacun de ses mouvements! — Et comme elle sait agiter sa jupe — Tout en bondissant légèrement ! »

Madrid a bien quelques bals publics dans le genre de ceux de Paris, mais il n’en faut parler que pour mémoire; dans ces bals, dont le plus en vogue est connu sous le nom de Salon de Capellanes, on ne danse que des valses, des polkas et autres pas étrangers. Depuis quelques années e/ Gran Can-can, triste importation de l’autre côté des Pyrénées, obtient un succès de scandale, appuyé par d'immenses affiches illustrées qui salissent les murs de la capitale.

La danse populaire de la Castille-Vieille, connue sous le nom de /as Habas verdes, — les Fèves vertes, — est appelée ainsi à cause de l'estribitlo (refrain) d'une espèce de v#//anesca, où chanson

de paysans, qui signifie littéralement : Qui prend mes /èves vertes, qui les prend? On en donne à qui en veut, et on ne les mesure pas :

Qué toma las habas verdes,

Qué tomalas all ?

Dâselas 4 quién quisiere

Que nada se meda, «

Les Aabas verdes se dansent encore dans les campagnes de l'Estramadure et dans la province de Salamanque, où beaucoup d'anciens usages se sont conservés intacts.

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